‹ Bertrand et Raton; drame en cinq actesChapitre 25 sur 116 · Acte il 3â · texte numérisé non relu

Acte il 3â

Eric. — Vous n'avez pas alors voulu me laisser dans ce comptoir, où était ma vraie place !

Marthe. — Ce n'est pas moi ! c'est ton père, qui t'a fait nommer secrétaire particulier de M. de Falkenskield.

Eric. — Pour mon malheur; car, admis dans son intimité, passant mes jours près de Christine, sa fille unique, mille occasions se présentaient de la voir, de l'entendre, de contempler ses traits charmants, qui sont le moindre des trésors qu'on voit

briller en elle Ah ! si vous aviez pu l'apprécier chaque jour

comme je l'ai fait, si vous l'aviez vue si séduisante à la fois de raison et de grâce, si simple et si modeste, qu'elle seule semblait ignorer son esprit et ses talents ; et une âme si noble, un caractère si généreux ! Ah ! si vous l'aviez vue ainsi, ma mère,

vous auriez fait comme moi, vous l'auriez adorée.

Marthe. — 0 ciel !

Eric. — Oui, depuis deux ans cet amour-là fait mon tourment, mon bonheur, mon existence. Et ne croyez pas que, méconnaissant mes devoirs et les droits de l'hospitalité, je lui aie laissé voir ce qui se passait dans mon cœur, ni que jamais j'aie eu l'idée de lui déclarer une passion que j'aurais voulu me cacher à

moi-même Non, je n'aurais plus été digne de l'aimer

Mais ce secret, dont elle ne se doute pas et qu'elle ignorera toujours, d'autres yeux plus clairvoyants l'ont sans doute deviné ; son père se sera aperçu de mon embarras, de mon trouble, de mon émotion ; car à sa vue je m'oubliais moi-même, j'oubliais tout, mais j'étais heureux. . . . elle était là ! Hélas ! ce bonheur,

on m'en a privé Vous savez comment le comte m'a congédié

sans me faire connaître les motifs de ma disgrâce, comment il m'a banni de son hôtel, et comment depuis ce jour il n'y a plus pour moi ni repos, ni joie, ni plaisir.

Marthe.— Hélas ! oui.

Éric. — Mais ce que vous ne savez pas, c'est que tous les soirs, tous les matins, j'errais autour de ses jardins pour apercevoir de plus près Christine ou plutôt les fenêtres de son appartement ; et dernièrement je ne sais quel délire, quelle fièvre s'était emparée, de moi.... ma raison m'avait p.bandonné, et, sans savoir ce que je faisais, j 'avais pénétré dans le jardin.

Marthe. — Quelle imprudence !

Éric. — Oh! oui, ma mère, car je ne devais pas la voir. .. .

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sans cela, et au prix de tout mon sang .... mais rassurez-vous ; il était onze heures du soir ; personne ne m'avait aperçu, personne, qu'un jeune fat qui, suivi de deux domestiques, traversait une allée pour se rendre chez lui. . . . c'était le baron Frédéric de Gcelher, neveu du ministre de la marine, qui tous les soirs, à ce qu'il paraît, venait faire sa cour. . . . Oui, ma mère, c'est son prétendu, celui qui doit l'épouser. ... Je n'en savais rien alors. . . . mais je le devinais déjà à la haine que j'éprouvais pour lui ; et quand il me cria, d'un ton impertinent et hautain : Où allez-vous ainsi? qui êtes-vous? l'insolence de ma réponse égala celle de la demande, et alors.... ah! ce souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, il ordonna à ses gens de me châtier, et l'un d'eux leva la main sur moi ; oui, ma mère, oui, il m'a frappé, non pas deux fois, car à la première je l'avais étendu à mes pieds ; mais il m'avait frappé, il m'avait fait affront ; et quand je courus à son maître, quand je lui en demandai satisfaction : " Volontiers, me dit-il, qui êtes-vous? " Je lui dis mon nom. " Burkenstaff ! s'écria-t-il avec dédain ; je ne me bats pas avec le fils d'un marchand. Si vous étiez noble ou officier, je ne dis pas ! "

Marthe, effrayée. — Grand Dieu !

Éric. — Noble ! je ne puis jamais l'être, c'est impossible ! mais officier

Marthe, vivement. — Tu ne le seras pas ! tu n'obtiendras pas ce grade, où tu n'as pas de droit ; non, tu n'en as pas .... Ta place est ici, dans cette maison, près de ta mère qui perd tout aujourd'hui ; car te voilà comme ton père ; vous voilà tous deux prêts à m 'abandonner, à exposer vos jours ; et pourquoi? parceque vous ne savez pas être heureux, parce qu'il vous faut des désirs ambitieux, parceque vous regardez au-dessus de votre état. Moi, je ne regarde que vous, je n'aime que vous ! Je ne demande rien aux puissances du jour, ni aux grands seigneurs,

ni à leurs filles Je ne veux que mon mari, mon fils mais

je les veux {Serrant son fils dans ses bras.) Ça m'appartient,

c'est mon bien, et on ne me l'ôtera pas !

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