SCENE IV
MABTHE, ÉBIC.
Marthe. — Tu m'assures que dans quelques jours nous le reverrons?
Éric. — Oui, ma mère. Il y a quelqu'un qui daigne s'intéresser à nous et qui, j'en suis sûr, emploiera son crédit à faire cesser les poursuites et à nous rendre mon père.
Marthe.— Que je serai heureuse alors, quand nous serons
réunis, quand rien ne nous séparera plus? Eh bien ! qu'as-tu
donc? d'où viennent cet air sombre et ces regards si tristes?
Éric, avec embarras. — Je crains que pour moi du moins vos
vœux ne se réalisent pas.... je serai bientôt obligé de vous quitter, et pour longtemps peut-être.
Si BEKTFlAND ET KATON.
Makthe.— 0 ciel !
Éric, avec plus de fermeté. — Je voulais d'abord ne pas vous en prévenir, et vous épargner ce chagrin ; mais ce qui arrive aujourd'hui. ... et puis, partir sans vous emlbrasser, c'était impossible, je n'en aurais jamais eu le courage.
Marthe. —Partir ! . . . . l'ai-je bien entendu ! et pourquoi donc?
Éric. — Je veux être militaire ; j'ai demandé une lieutenance.
Marthe. — Toi ! mon Dieu ! et que t'ai-je donc fait pour me quitter, pour fuir la maison paternelle? Est-ce que nous t'avons rendu malheureux? est-ce que nous t'avons causé du chagrin? Pardonne-le-moi, mon fils ; ce n'est pas ma faute, c'est sans le vouloir, et je réparerai mes torts.
Éric. — Vos torts. . . . vous qui êtes la meilleure et la plus tendre des mères Non, je n'accuse que moi seul Mais, voyezvous, je ne peux rester en ces lieux.
Marthe. — Et pourquoi? Y a-t-il quelque endroit, dans le monde, où l'on t'aimera comme ici? Que te manque-t-il? Veuxtu briller dans le monde, éclipser les plus riches seigneurs? Nous le pouvons. (Lui donnant la clef.) Tiens, tiens, dispose de nos richesses, ton père y consent ; moi, je te le demands et je t'en remercierai, car c'est pour toi que nous amassons et que nous travaillons tous les jours ; cette maison, ces magasins, c'est ton bien, cela t'appartient !
Éric. — Ne parlez pas ainsi ; je n'en veux pas, je ne veux rien ; je ne suis pas digne de vos bontés. Si je vous disais que cette fortune, fruit de vos travaux, je suis tenté de la repousser; que cet état, que vous exercez avec tant d'honneur et de probité, cet état, dont j'étais fier autrefois, est aujourd'hui ce qui fait mon tourment et mon désespoir ce qui s'oppose à mon bonheur, à ma vengeance, à tout ce que j'ai de passions dans le cœur !
Marthe. — Et comment cela, mon Dieu?
Éric. — Ah! je vous dirai tout; ce secret-là me pèse depuis longtemps ; et à qui confier ses chagrins, si ce n'est à sa mère?.... Mettant tout votre bonheur dans un fils qui vous a causé tant de peines, vous l'aviez fait élever avec trop de soin, trop de tendresse peut-être ....
Marthe — Comme un seigneur, comme un prince! et s'il y avait eu quelque chose de mieux ou de plus cher, tu l'aurais eij.