ACTE IV
je vous disais encore hier : Ne vous livrez point à lui il vous
vendra !
La Reine. — A qui donc se fier? grand Dieu.
Rantzau. — A personne ! et vous en ferez la triste expérience ; car, en attendant le procès qu'on doit vous intenter pour la forme, on est décidé à vous jeter dans un château-fort d'où vous ne sortirez plus. C'est ce soir même qu'on doit vous
y conduire, et celui qui est chargé d'exécuter cet ordre" que
dis-je? celui qui l'a sollicité c'est Koller.
La Reine. — Quelle horreur.
Rantzau. — Il doit se rendre ici, à la nuit tombante.
La Reine. — Lui ! Koller ! une pareille audace d'ingratitude ! Mais savez- vous que j'ai de quoi le perdre, que j'ai
ici des lettres de sa main?
Rantzau, souriant. — Vraiment !
La Reine. — Vous allez-voir.
Rantzau. — Je comprends alors pourquoi il tenait tant à se charger seul de votre arrestation, pour saisir en même temps vos papiers et ne remettre au conseil qne ceux qu'il jugerait convenable.
La Reine, qui a ouvert son secrétaire et qui y a pris des lettres qu'elle présente à Rantzau. — Tenez. . .tenez !.. .et, si je succombe, qu'au moins j'aie le plaisir de faire tomber sa tête.
Rantzau, prenant vivement les lettres, qu'il met dans sa poche. — Et que feriez-vous, madame, de la tête de Koller ! Il ne s'agit pas ici de se venger mais de réussir.
La Reine. — Réussir ! et comment ? Tous mes amis,
m'abandonnent, excepté un seul une main inconnue, la vôtre
peut-être, qui m'a conseillé de m'adresser à Raton Burkenstaff .
Rantzau.— Moi ! Y pensez- vous?
La Reine, vivement.— Enfin, croyez-vous qu'il puisse parvenir à soulever le peuple?
Rantzau. — lui seul ! non, madame.
La Reine.— Il l'a bien fait hier.
êâ BERTRAND ET RATÔtf.
Rantzau— Raison de plus pour ne pas le faire aujourd'hui ; l'autorité est avertie, elle est sur ses gardes, elle a pris ses mesures ; d'ailleurs, votre Raton Burkenstaff est incapable d'agir par lui même !. . . .c'est un instrument, une machine, un levier qui, dirigé par une main habile ou puissante, peut rendre des services, mais à la condition qu'il ne saura ni pour qui ni
comment car, s'il se mêle de comprendre, il n'est plus bon
à rien !
La Reine. — Que me reste-t-il alors? Entourée d'ennemis
ou de pièges ; sans secours, sans appui, menacée dans ma liberté, dans mes jours peut-être, il faut se résigner à son sort et ma cause est perdue !
Rantzau, froidement et à demi-voix. — C'est ce qui" vous trompe.. . elle n'a jamais été plus belle.
La Reine.— Que dites-vous?
Rantzau.— Hier, il n'y avait rien à faire, car vous n'aviez pour vous qu'une poignée d'intrigants, et vous conspiriez au hasard et sans but. Aujourd'hui, vous avez pour vous l'opinion publique, les magistrats, le pays tout entier qu'on insulte, qu'on outrage, qu'on veut tyranniser, à qui l'on veut ravir ses droits.. . Vous les défendez ! et lui, défend les vôtres. Notre roi Christian est dépouillé de son autorité contre toute justice, vous et Éric Burkenstaff êtes condamnés contre toutes les lois ; le peuple se prononce toujours pour les opprimés ; vous l'êtes en ce moment grâce au ciel; c'est un avantage qu'il ne faut pas
perdre et dont il faut profiter.
La Reine. — Et comment? puisque le peuple ne peut me secourir!
Rantzau. — Il faut vous en passer! il faut agir sans lui, certaine, quoi qu'il arrive, de l'avoir pour allié.
La Reine.— Et si demain Mathilde ou Struensée doivent me faire arrêter, comment les en empêcher?
Rantzau, souriant. — En les arrêtant dès ce soir !
La Reine, effrayée.— 0 ciel ! vous oseriez /
Rantzau, froidement. — Il ne s'agit pas de moi . . . mais de vous.
La Reine, étonnée.— Qu'est-ce à dire?