ACTE V
Christine.— Oh ! pour cela, je puis vous le dire. Jamais je ne m'étais trouvée plus seule, plus isolée qu'au milieu de cette fête ; et en voyant le plaisir qui brillait dans tous les yeux, cette foule si joyeuse, si animée, je ne pouvais croire qu'à quelques
pas de là, peut-être, des infortunés gémissaient dans les fers
Pardon, mon père, c'était plus fort que moi ; cette idée-là me poursuivait sans cesse. Quand monsieur d'Osten s'est approché de Struensée, qui était près de moi, et lui a parlé à voix basse, je n'entendais pas ce qu'il disait ; mais Struensée témoignait de l'impatience, et, voyant la reine qui venait à lui, il s'est levé en disant: "C'est inutile, monsieur; jamais de pitié pour les crimes de haute trahison; ne l'oubliez pas." Le comte s'est incliné, puis, regardant la reine et Struensée, il a dit: "Je ne J'oublierai pas, monseigneur, et bientôt peut-être je vous le rappellerai."
F alkenskield.— Quelle audace !
Christine.— Cet incident avait rassemblé quelques personnes autour de nous, et j'entendais confusément murmurer ces mots :
" Le ministre à raison ; il faut un exemple " "Soit, disaient
les autres, mais le condamner à mort " ! Le condamner ! ! ! à ce mot un froid mortel s'est glissé dans mes veines ; un voile a couvert mes yeux j'ai senti que la force m'abandonnait.
Falkenseteld. — Heureusement, j'étais là, près de toi !
Christine. — Oui, c'était une terreur absurde, chimérique, je le sens, mais que voulez-vous? Renfermée aujourd'hui dans mon
appartement, je n'avais vu ni interrogé personne Il est un
nom, vous le savez, que je n'ose prononcer devant vous ; mais lui, n'est-ce pas, il n'y a pas à trembler pour ses jours?
Falkenskield. — Non sans doute rassure-toi.
Christine. — C'est ce que je pensais.... c'est impossible ; et puis, arrêté hier, il ne peut pas être condamné aujourd'hui; et les démarches, les instances de ses amis, les vôtres, mon père. . .
Falkenskield. — Certainement ; et comme tu le disais, demain, mon enfant, demain nous parlerons de cela. Je me retire, je te quitte.
Christine.— Vous retournez à ce bal?
Faeeenskield. — Non, j'y ai laissé Gœlher, qui nous représente à merveille, et qui dansera probablement toute la nuit. . . .
Le jour ne peut pas tarder à paraître, Je ne me coucherai pas, j'ai à travailler, et je vais passer dans mon cabinet. Holà! quelqu'un ! (Joseph paraît au fond, ainsi qu'un autre domestique qui va prendre sur la table à gauche un des deux flambeaux.) Allons ! de la force, du courage. . . bonsoir, mon enfant, bonsoir.
(13 sort suivi dm domestique qui porte le flambeau.)