ACT I. SCÈNE VII
RANTZAU, r interrompant.
Non pas ; car j'ai plus d'une fois entendu monsieur de Falkenskield lui-même, qui est difficile et sévère, parler avec éloge de son jeune secrétaire.
ÉRIC, inclinant.
Il est bien bon! {Froidement.) Il y a quinze jours qu'il m'a destitué, qu'il m'a renvoyé de ses bureaux et de son hôtel.
LA REINE
Et pourquoi donc ?
ÉRIC, froidement.
Je Tignore. Il était le maître de me congédier, il a usé de son droit, je ne me plains pas. C'est si peu de chose que le fils d'un marchand, qu'on ne lui doit même pas compte des affronts qu'on lui fait. Mais je voudrais seulement...
LA REINE
Une autre place... on vous la doit.
RANTZAU, souriant.
Certainement ; et puisque le comte a eu la maladresse de se priver de vos services... Nous autres diplomates profitons volontiers des fautes de nos collègues, et je vous offre chez moi ce que vous aviez chez lui.
ÉRIC, vivement.
Ah ! monseigneur, ce serait retrouver cent fois plus que je n'ai perdu ; mais je ne suis pas assez heureux pour pouvoir accepter.
RANTZAU
Et pourquoi donc }
Pardon, je ne puis le dire... mais je voudrais être ofiicier... je voudrais.,, et je ne peux m'adresser pour cela à monsieur de Falkenskield. {A la reine.) Je venais donc supplier votre majesté de vouloir bien solliciter pour moi une lieutenance, n'importe dans quelle arme, dans quel régiment. Je jure que la personne à qui je devrai une pareille faveur n'aura jamais à s'en repentir, et que les jours qui me restent lui seront dévoués. LA REINE, vivement.
Dites-vous vrai Ah ! s'il ne tenait qu'à moi, dès aujourd'hui, avant ce soir, vous seriez nommé ; mais
j*ai en ce moment peu de crédit ; je suis aussi dans la disgrâce.
ÉRIC
O ciel ! est-il possible !... alors je n'ai plus qu'à mourir.
RANTZAU, passant près de lui.
Ce serait grand dommage, surtout pour vos amis ; et comme d'aujourd'hui je suis de ce nombre...
ÉRIC
Qu'entends-je ?
RANTZAU
J'essaierai, à ce titre, d'obtenir de mon sévère collègue...
ÉRIC, avec transport.
Ah ! monseigneur, je vous devrai plus que la vie ! (^Avec joie.) Je pourrai donc me servir de mon épée... comme un gentilhomme!... Je ne serai plus le fils d'un marchand; et si Ton m'insulte, j'aurai le droit de me faire tuer.
RANTZAU, avec reproche.
Jeune homme !
ÉRIC, vivement.
Ou plutôt c'est à vous que je dois compte de mon sang, c'est à vous d'en disposer ; et tant qu'il en restera une goutte dans mes veines, vous pouvez la réclamer ; je ne suis pas un ingrat.
RANTZAU
Je vous crois, mon jeune ami, je vous crois. {Lui montrant la table à droite) Ecrivez votre demande ; je la ferai approuver tout-à-l'heure par Falkenskield, que je trouverai au conseil. {A la reine, pendant qu^ Eric s'est ?nis à la table.) Voilà un cœur chaud et généreux, une tête capable de tout !
LA REINE
Vous croyez donc à celui-là?
RANTZAU
Je crois à tout le monde... jusqu'à vingt ans... Passé cet âge-là, c'est différent.
LA REINE
Et pourquoi ?