INTRODUCTION
EUGÈNE SCRIBE, . Aujourd'hui (20 février, 1861) nous pleurons, frappé d'une mort subite, le plus rare et le plus charmant inventeur qui ait rempli le dix-neuvième siècle de sa douce gaîté, de ses aimables leçons, de son bel esprit clair et transparent comme l'eau des fontaines. M. Scribe est mort : il vint au monde le 24 décembre 179X, entre le pilier des halles oîi naquit Molière, et cette'rue Montorgueil qui fut le berceau de Béranger. Le pilier est tombé, la maison est abattue; on a respecté dans la rue St. Denis l'enseigne du " Chat Noir," C'était l'enseigne du magasin de draperie oli naquit M. Scribe, Il n'y a pas encore longtemps qu'il y montrait son premier cabinet de travail, où il écrivait en cachette ses premiers vaudevilles, ces bons vaudevilles sifflés qui nous laissent un charmant souvenir, quand vous entendez plus tard les applaudissements de la France entière. Car, Scribe n'a pas été tout de suite un homme accepté. Non, certes; cette expérience et cette prudence unies à ce tact, à ce sang-froid, à ce goût parfait, ce bon mot qui frappe, alerte et juste, et cette façon d'aller droit au but, jamais en deçà, jamais au delà, ces choses-là, il faut les apprendre. Il faut apprendre en même temps le dialogue et la chanson, le personnage
et Taccident, l'antichambre et le salon, la rue et le carrefour. En même temps il faut avoir entrevu dans la chambre obscure de son cerveau les divers personnages de sa propre comédie, afin de les reconnaître à leur costume, à leur visage, à leur geste, à leur discours. Que disons-nous? Si vous voulez être un véritable auteur dramatique, et plaire, et durer, vous connaîtrez à fond votre époque, et vous saurez ses vices, ses vanités, ses ridicules, ses ambitions. Or, voilà ce que le jeune homme apprit de bonne heure en ces années de troubles et d'espérances qui suivirent la chute de TEmpire. Certes l'heure était étrange, on ne Teût pas mieux choisie, et vous remarquerez en passant que les grandes commotions de rhistoire ont toujours été favorables à la comédie, à la tragédie, au drame enfin. Corneille est sorti des guerres civiles ; Molière, par un certain côté touche à la Fronde. " Hélas ! disait Cicéron à son digne confident Atticus, je suis si fatigué de ces bruits d'émeute, des agitations de la place publique et de ces clameurs de révolution, que je regarderais comme un bienfaiteur le bel esprit qui me ferait sourire." O bonne et juste parole ! O le philosophe aimable et bienveillant ! Il disait vrai. Sourire est si bon après les grandes catastrophes. La gaîté est un repos si doux aux braves gens, qui ont vu entrer Fennemi dans leur ville indignée, et qui ne peuvent pas croire encore que Fennemi soit parti et que la cité leur soit rendue. Eh bien ! ce fut dans un de ces moments décisifs que M. Scribe, après ses premiers essais, rencontra dans un théâtre tout nouveau, où louaient des comédiens inconnus, qui, grâce à lui seront célèbres en vingt-quatre heures, la seule corné-
die, et par conséquent la vraie comédie, qui fut assez heureuse, assez habile aussi pour ramener sur les lèvres de ce Paris qui ne riait plus un franc sourire, et parfois ces douces larmes, si longtemps oubliées dans le fracas des guerres lointaines. Le premier de tous, M. Scribe, abandonnant Tomière, interrogea la société nouvelle ; il devina qu'un nouveau monde était sorti des ruines de TEmpire ; un mélange heureux de noblesse et de bourgeoisie, de libéraux et de duchesses, de mansarde où l'on chante et de salons où Ton cause. Ah ! se dit-il, voilà ma comédie ! Eurêka ! je l'ai trouvée ! Esprit, beauté, jeunesse, oubli, alliance intime de la gloire passée et de la liberté présente, il n'y avait rien de plus rare et de plus charmant. Bientôt la ville avertie et reconnaissante accourut à ces douces chansons ; pour la première fois elle quitta le deuil et reprit des habits de fête. Ce nouveau venu, cet observateur malin, cet ingénieux conteur, devint la passion de Paris émerveillé. Son nom était dans toutes les bouches, et quand la ville et la cour avaient dit : M. Scribe ! elles avaient dit le nom le plus populaire et le plus aimé de la poésie.
A ce succès populaire et mérité, les derniers faiseurs de la comédie en cinq actes et en vers répondaient dédaigneusement : "C'est joli! mais c'est peu de chose." Eh ! justement. Messieurs, c'est parce que c'est peu de chose que cela nous plaît, répondaient les hommes et les femmes qui se retrouvaient si aimables et si charmantes dans ces vives images où nous sommes nousmêmes ce peu de chose, où ce jeune homme a jeté tant de sympathie et d'agrément. Il voulait plaire, il plaisait,
mais il plaisait surtout aux jeunes gens bien élevés, aux jeunes filles, au meilleur monde. Il avait cela de commun avec un des enchanteurs de ce siècle appelé Walter Scott, le bon génie et Tami du toit domestique, un conteur dont chaque parole est empreinte d'un noble sentiment. Nous avons M. Scribe, disais-je un jour à un bon critique de l'Angleterre. Oui, me dit-il, mais nous avons Walter Scott, nous sommes quittes."
Et quand M. Scribe, ambitieux d'une nouvelle renommée, eut accompli sa tâche au théâtre du Gymnase, et qu'il voulut tenter une plus grande aventure, il eut bien vite envahi même le théâtre de Molière ; on eût dit qu'il retrouvait sa maison, tant il y parla librement le vrai langage, et tant il marchait d'un bon pas dans ces nouveaux sentiers. Rappelez-vous " La Camaraderie," et ces grands coups frappés d'une main virile sur ces intrigants d'une espèce à part qui se font à eux-mêmes la courte-échelle. On ne rit pas tout d'abord à l'aspect de ces effrontés, parce qu'ils vous causent une espèce d'effroi ; mais bientôt la joie a repris le dessus sur nos inquiétudes, et nous les trouvons bien amusans les uns et les autres. Font-ils donc assez bon marché, le libraire des œuvres qu'il publie et qu'il ne lit pas, le médecin de ses malades absens, le député de ses électeurs? Que de bon rire aussitôt qu'on a cessé de se fâcher ! Il faut rire aussi de " Bertrand et Raton " et de cet art de conspirer dont notre auteur se moque avec sa grâce accoutumée. Il avait un grand courage ; une fois parti, on ne l'arrêtait pas facilement ; les rumeurs n'y faisaient rien, et de la critique il ne s'en inquiétait guère ; on le vit bien quand il eut écrit Le Charlatanisme,"
avant-coureur de " La Camaraderie. Il laissa donc crier les crieurs contre "Bertrand et Raton/' En effet et bien rarement ce bel esprit n'avait mieux rencontré que ce rôle de Bertrand de Rantzau. Rien de plus joli, sitôt que le parterre en a pris son parti, que cette ironie et ce persiflage sans cesse et sans fin de toutes les grandes passions, de tous les grands dévouemens, éternel sujet de notre enthousiasme; en même temps rien de plus hardi que cette ironie perpétuelle et sans amertume avec laquelle Fauteur poursuit la foule, quelles que soient les amours, quelles que soient les haines de la foule; ces traits d'un esprit quelque peu vulgaire mais saillant et à bout portant, jetés si naturellement dans tout le cours de cette action qui marche d'un pas si calme, et qui s'anime, non pas au bruit des acteurs, mais à la grâce, à l'à-propos, et même quelquefois à la naïveté de leur dialogue, ce sont-là toutes choses qui faisaient de la comédie de M. Scribe, " Bertrand et Raton," une œuvre à part parmi ses ouvrages futiles, et surtout parmi ses ouvrages sérieux.
—Extrait d'une notice par Jules Janin.