ACTE II. SCÈNE IV
sa mère ?.•. Mettant tout votre bonheur dans un fils qui vous a causé tant de peines, vous Taviez fait élever avec trop de soin, trop de tendresse peut-être-.
MARTHE
Comme un seigneur, comme un prince ! et s'il y avait eu quelque chose de mieux ou de plus cher, tu l'aurais eu.
ÉRIC
Vous n'avez pas alors voulu me laisser dans ce comptoir, où était ma vraie place !
Ce n'est pas moi ! c'est ton père, qui t'a fait nommer secrétaire particulier de monsieur de Falkenskield.
ÉRIC
Pour mon malheur; car, admis dans son intimité, passant mes jours près de Christine, sa fille unique, mille occasions se présentaient de la voir, de l'entendre, de contempler ses traits charmants, qui sont le moindre des trésors qu'on voit briller en elle... Ah ! si vous aviez pu l'apprécier chaque jour comme je l'ai fait, si vous l'aviez vue si séduisante à la fois de raison et de grâce, si simple et si modeste, qu'elle seule semblait Ignorer son esprit et ses talents ; et une âme si noble, un caractère si généreux !... Ah ! si vous l'aviez vue ainsi, ma mère, vous auriez fait comme moi, vous rauriez adorée.
MARTHE
O ciel !
ÉRIC
Oui, depuis deux ans cet amour-là, fait mon tourment, mon bonheur, mon existence. Et ne croyez pas que, méconnaissant mes devoirs et les droits de l'hospitalité, je lui aie laissé voir ce qui se passait dans mon cœur, m que jamais j'aie eu l'idée de lui déclarer une passion que j'aurais voulu me cacher à moi-même... Non, je n'aurais plus été digne de l'aimer... Mais ce secret, dont elle ne se doute pas et qu'elle ignorera toujours, d autres yeux plus clairvoyants l'ont sans doute deviné: son père se sera aperçu de mon embarras, de mon trouble, de mon émotion ; car à sa vue je
m'oubliais moi-même, j'oubliais tout, mais j'étais heureux... elle était là ! Hélas ! ce bonheur, on m'en a privé... Vous savez comment le comte m'a congédié sans me faire connaître les motifs de ma disgrâce, com.ment il m'a banni de son hôtel, et comment depuis ce jour il n'y a plus pour moi ni repos, ni joie, ni plaisir.
MARTHE
Hélas ! oui.
ÉRIC
Mais ce que vous ne savez pas, c'est que tous les soirs, tous les matins, j'errais autour de ses jardins pour apercevoir de plus près Christine ou plutôt les fenêtres de son appartement ; et dernièrement je ne sais quel délire, quelle fièvre s'était emparée de moi... ma raison m'avait abandonné, et sans savoir ce que je faisais, j'avais pénétré dans le jardin.
MARTHE
Quelle imprudence !
ÉRIC
Oh ! oui, ma mère, car je ne devais pas la voir... sans cela, et au prix de tout mon sang... mais rassurezvous ; il était onze heures du soir ; personne ne m'avait aperçu, personne qu'un jeune fat qui, suivi de deux domestiques, traversait une allée pour se rendre chez lui... c'était le baron Frédéric de Gœlher, neveu du ministre de la marine, qui tous les soirs, à ce qu'il paraît, venait faire sa cour... Oui, ma mère, c'est son prétendu, celui qui doit l'épouser... Je n'en savais rien alors... mais je le devinais déjà à la haine que j'éprouvais pour lui ; et quand il me cria, d'un ton impertinent et hautain : Où allez-vous ainsi ? qui êtesvous ? " l'insolence de ma réponse égala celle de la demande, et alors... ah! ce souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, il ordonna à ses gens de me châtier, et l'un d'eux leva la main sur moi ; oui, ma mère, oui, il m'a frappé, non pas deux fois, car à la première je l'avais étendu à mes pieds ; mais il m'avait frappé, il m'avait fait affront ; et quand je courus à son maître, quand je lui en demandai satisfaction : Volontiers, me dit-il, qui êtes-vous Je lui dis mon nom.