‹ Besançon et ses environs. Nouv. éd., complétée et mise a jourChapitre 8 sur 119 · ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

ARC DE TRIOMPHE

Au point où la Grande-Rue antique perdait sa direction rectiligne pour se prolonger en lacets sur la pente du rocher de la citadelle, l'administration romaine de Vesontio avait érigé un arc triomphal, servant en quelque sorte de frontispice à la région militaire de la citadelle.

Cet arc s'appelait dans l'antiquité Porte de Mars, mais au xie siècle on le voit représenté sur les monnaies des archevêques avec le mot porta nigra, Porte-Noire. C'était sous ce nom que l'on désignait à Trêves une porte monumentale qui remonte au temps d'Auguste.

Porle-Nohe avant sa restauration

Peut-être nos archevêques empruntèrent-ils ce vocable pour assimiler à un monument célèbre l'arc antique voisin de leur palais.

La hauteur de cet arc est de nm^6; sa largeur, de i3n76. lia 5m6o d'ouverture sur iom30 de hauteur sous clef et 2mo8 de profondeur.

Ce monument n'est la répétition d'aucun arc de l'antiquité. Seul entre tous, il présente sur ses grandes faces un double étage d'architecture, tandis que ses congénères n'offrent qu'un seul étage surmonté d'un attique; à lui seul appartient également une large archivolte, ou plate-bande, sur laquelle ressort un enroulement de divinités marines; il est enfin le seul à avoir les fûts de ses colonnes totalement couverts de sculptures. C'est donc avec raison que l'architecte Delacroix a pu dire : « Aucun arc antique ne surpasse la Porte- Noire pour le luxe des ornements. »

Mais cette profusion de richesse, si elle n'offense pas encore le goût, est néanmoins l'indication d'une époque où l'art commençait à marcher vers sa décadence. Il faut descendre jusqu'à l'arc de Titus pour trouver des bas-reliefs formant tableaux dans l'intérieur des piedsdroits d'un arc triomphal, et c'est également cet édifice qui offre le premier exemple de l'emploi des chapiteaux composites. Or, toutes les colonnes de Porte-Noire se terminent par des chapiteaux composites, et les tableaux en bas-relief y existant en très grand nombre, il s'ensuit qu'on ne pourrait faire remonter ce monument au delà du règne de Titus.

Cherchant à lui assigner une limite d'âge en sens inverse, nous lavons attentivement comparé à l'arc de Septime-Sévère, et celui-ci nous a présenté un caractère architectonique qui n'existe dans aucun arc d'une date antérieure, mais qui se reproduit constamment dans les portes triomphales subséquentes : nous voulons parler de la substitution de pilastres plats aux colonnes comme supports de l'entablement. Porte-Noire est loin d'être dans ce cas : ses colonnes légèrement engagées font corps avec les entablements de l'un et de l'autre étage ; donc notre arc est antérieur au temps de Septime-Sévère.

Entre l'avènement de Titus et celui de Septime-Sévère, cent quatorze ans se sont écoulés, pendant lesquels douze empereurs ont régné sur le monde romain. Parmi ces douze monarques, il n'en est qu'un qui soit intervenu personnellement dans les affaires de la Séquanie : c'est le valeureux et sa^e Marc-Aurèle. « Par son autorite et son intervention, dit son biographe, il rétablit l'ordre qui avait été troublé chez les Séquanes. » Il avait d'ailleurs, en 167, triomphé d'une formidable levée de boucliers des Germains, sauvant ainsi la Séquanie des horreurs d'une invasion.

Porte-Noire étant, à n'en pas douter, un monument commémoratif de victoires (car les tableaux de ses piedsdroits représentent des actions militaires et des captifs enchaînés, tandis que les bandeaux qui les séparent ont pour motifs des trophées d'armures), tout nous porte à considérer cet arc comme un souvenir des victoires

remportées par Marc-Aurèle sur les Germains l'an 167 de notre ère.

Les deux grandes faces de Porte-Noire étaient symétriques. Les sculptures en sont très variables comme mérite : il y en a d'excellentes, à côté d'autres qui sont au-dessous de la médiocrité. Rien n'est plus frappant à cet égard que la comparaison entre les deux seules colonnes visibles de la face opposée à la ville : l'une est cerclée de bas-reliefs mythologiques extrêmement grossiers; l'autre est recouverte de rinceaux associés à des figurines d'Amours, le tout d'une suprême élégance.

Au moyen âge, Porte-Noire fit partie de l'enceinte, tant bien que mal fortifiée, qui défendait le quartier des deux cathédrales : aussi le clergé, dont l'art était alors le moindre souci, jugea-t-il nécessaire de défigurer l'arc antique pour le rendre moins franchissable. La moitié de la face regardant la ville fut noyée dans les maçonneries du palais des archevêques, tandis que l'autre face tout entière servit à appuyer une tour qui coiffait le monument de la façon la plus disgracieuse.

L'immeuble qui masquait Porte-Noire ayant changé de propriétaire au xvine siècle, la municipalité obtint, moyennant 1,200 fr., la démolition de la partie gênante de cette maison, « affin, » disait-elle, « de laisser à la veùe du public de si belles marques de l'antiquité. » Quant à la tour, elle subsista jusqu'en 1820. Ce fut alors que l'architecte Lapret entreprit, aux frais de l'Etat et de la ville, un dégagement de l'arc, travail repris et exécuté pour la plus grande partie par l'architecte Marnotte,

qui l'acheva en 1826. La demi-face dégradée par le moyen âge fut reconstruite de manière à équilibrer, pour l'œil du spectateur, les lignes architecturales et les principales sculptures de la portion moins maltraitée. Toutes les pierres de celle-ci qui parurent peu solides furent remplacées par des morceaux bruts. C'est ainsi que disparurent à peu près toutes les pierres de l'ancienne frise, intéressantes pourtant en raison des trous de scellement des lettres de bronze qui y formaient à l'époque antique une inscription dédicatoire.

En 1866, la Société d'émulation du Doubs fit mouler en plâtre, par les soins de M. Ch. Varaigne, la plus grande partie des sculptures de Porte-Noire. Ces moulages, déposés aujourd'hui au musée des antiquités de la ville, ont permis àM.Vaissier de reprendre l'étude des différentes scènes représentées sur Porte-Noire ; cette étude confirmerait l'hypothèse d'un monument commémoratif du premier triomphe de Marc-Aurèle après sa guerre contre les Parthes ; les scènes militaires qu'on y voit représentées témoignent de combattants de race orientale coiffés d'un turban, et, selon M. Va issier, l'une des scènes, représentant un cavalier barbare bandant son arc et se retournant pour lancer une flèche contre un soldat romain, peut être intitulée en toute sûreté h Flèche du Parthe.

Le personnage principal représenté debout dans l'axe de la clef de voûte de l'archivolte serait Jupiter présidant dans la guerre des dieux à un combat de Titans où de géants, ceux-ci figurés par des êtres moitié hommes et

moitié serpents. De chaque côté, sur le champ en retrait des écoinçons planent deux Renommées du plus beau style.

D'après le même érudit, les personnages nus placés dans les entre-colonnements supérieurs seraient les Dioscures Castor et Pollux, et les deux figures immédiatement au-dessous représenteraient d'un côté le triomphateur Marc-Aurèle, et probablement de l'autre côté Lucius Verus ; sous la console de support du côté gauche il ne reste d'un groupe de cinq personnages qu'une femme qui semble se débattre, et personnifie probablement la nation vaincue.

Les colonnes du côté de la citadelle sont ornées de basreliefs mythologiques où figurent Hercule, Bacchus, Ganymède, Silène, etc.

Les six tableaux en relief du pied-droit symboliseraient les mois ou les signes du zodiaque ; le second de ces tableaux a partir du sommet, correspondant au signe de la Vierge, paraît célébrer la commémoration de l'arrivée des eaux d'Arcier à Besançon, Vaqua Virgo ou Vaqua Vergine sous les traits d'une nymphe ou femme nue.

L'arc antique de Porte-Noire est classé aujourd'hui comme monument historique.

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