‹ Besançon et ses environs. Nouv. éd., complétée et mise a jourChapitre 9 sur 119 · THÉÂTRE ROMAIN ET SQUARE ARCHEOLOGIQUE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE ROMAIN ET SQUARE ARCHEOLOGIQUE

Si l'auteur d'une légende du xve siècle avait pu écrire le mot Capitolium à propos de notre citadelle, ce même écrivain avait dû donner le nom de Forum à la place Saint-Jean de Besançon, puisque là se tenait, au moyen âge, le marché aux grains de la cité, et que le latin de l'époque n'avait pas d'expression plus élégante pour rendre le mot marché.

Nos historiens, accordant leur sens antique aux termes de la légende dont il s'agit, considéraient la place Saint-Jean comme ayant été le Forum de Vesontio. Cependant, dans la cave de l'une des maisons qui bordent cette place, se trouvaient une série de grandes dalles posées de champ, adossées à un blocage et décrivant une courbe. Par derrière cette précinction, avait existé autrefois une bâtisse plus élevée, faite en pierre de petit appareil et présentant le caractère significatif de trois ou quatre étages de murs en retrait les uns sur les autres : à ces raines étaient associés les débris d'une colonnade.

Or, les Forum étaient rectangulaires, encadrés par des portiques et non circonscrits par des précinctions en gradins ; ils occupaient dans les villes un terrain central et plane, mais nulle part une position excentrique et déclive.

Pour l'assiette des théâtres, on recherchait, au contraire, un versant de montagne, autant que possible tourné du côté du nord, ce qui facilitait le travail d'étagement des gradins et évitait aux spectateurs l'inconvénient des rayons solaires.

La place Saint-Jean réunissant toutes ces conditions et l'existence" d'un théâtre dans la ville romaine de Vesontio n'étant pis douteuse, les vestiges rencontrés en cet endroit concordant avec ce que l'on sait des monuments scéniques de l'époque romaine, je me crus autorisé à conclure que la place Saint-Jean recouvrait les ruines du théâtre antique.

Cette attribution, formulée le 12 février 1870, motiva des fouilles qui eurent lieu sous les auspices de la Société d'émulation du Doubs et furent alimentées par une souscription publique. Le résultat ayant été conforme à mes prévisions, M. l'architecte Ducat répondit au vœu de l'opinion par le séduisant projet de convertir la place Saint-Jean en un square archéologique. Le Conseil municipal de Besançon accepta cette idée dans sa séance du 10 juin 1870 et vota une somme de 9,000 fr. pour contribuer à sa réalisation. M. Adolphe Veil- Picard, banquier, compléta aussitôt par un don de é,ooo fr. la somme jugée nécessaire à l'accomplissement du projet. Les travaux, commencés immédiatement, furent interrompus par la guerre, repris en 1871 et achevés en 1872.

Le vestige essentiel de notre monument consiste en une estrade semi-circulaire, revêtue de grandes dalles

qui reposent sur un socle de moulures, au pied duquel circulait une gargouille. Une corniche couronnait cette estrade et supportait des colonnes de huit mètres de hauteur, régulièrement espacées. Deux fragments de l'estrade sont mis en évidence, le principal sous un pont qui longe la façade de la maison des Frères de Marie, l'autre dans une fosse ouverte à l'angle que forme cette maison avec la maison d'Orival.

En face de l'archevêché, sur une muraille dont la courbure rappelle la disposition de l'estrade, on a dressé des colonnes refaites avec les bases, les tambours et les chapiteaux en pierre tendre trouvés dans les excavations. Ces colonnes sont au nombre de huit, dont quatre tronquées et quatre surmontées d'élégants chapiteaux corinthiens : deux de celles-ci sont reliées par un morceau d'entablement.

Pour marquer le centre de la courbe à laquelle appartient l'estrade, on a construit un groupe de neuf mètres de hauteur, dans lequel sont agencés, d'après le caractère de chacun d'eux, les débris non utilisés pour la colonnade. Deux fragments sont à remarquer dans cette panoplie : un médaillon à l'effigie de Minerve ayant eu pour supports des Renommées, et une sculpture en haut-relief qui représente un masque de théâtre. Des caissons, ménagés dans le piédestal du groupe, sont remplis par des fragments de marbre et de porphyre ayant fait partie de la décoration de l'édifice. Ce même ensemble montre deux chapiteaux à l'état d'ébauche, trouvés près de l'extrémité orientale de l'estrade, qui

témoignent que la colonnade n'avait pas eu son complet achèvement.

Sur une dalle comprise dans le corps supérieur de ce motif central, est gravé un plan de l'édifice antique dont le square renferme les vestiges. Une plaque de marbre, placée à L'étage inférieur du même ensemble, porte une inscription résumant l'origine et le contenu du square.

Un groupe supplémentaire de vestiges, organisé sous le pont, comprend trois claveaux de la porte richement sculptée par laquelle on entrait au théâtre depuis, la Grande-Rue. Il s'y trouve également des bas-reliefs ayant fait partie de la décoration extérieure du bassin de déversement et de distribution des eaux d'Arcier, lequel était en partie logé dans les substructions de ce théâtre.

Une portion de ce bassin est visible dans un souterrain qui s'ouvre sous la colonnade. On y voit aussi des alignements de grosses pierres provenant du renversement de la margelle du bassin. Ces alignements sont tout ce qui reste du baptistère primitif de Besançon ; en effet, notre plus ancien rituel donne le nom de baptistère à une église qui, suivant les expressions d'une antique légende, avait été construite « dans le lieu où une source d'eau vive, amenée de loin par un aqueduc, émergeait du sol. » En poursuivant la visite du souterrain, on voit le tronçon extrême du canal et son débouché dans le bassin. Vient ensuite un spécimen des blocages qui supportaient les gradins du théâtre.

MONUMENTS ANCIENS. tr

On sort en côtoyant un des flancs de l'estrade; puis, en regardant à droite, on aperçoit, contre l'une des culées du pont, des tombes du moyen âge qui rappellent l'existence en ce lieu de l'église de Saint- Jean -Baptiste, démolie seulement en 1794. Un autre groupe a été composé avec des débris de cette même église.

Au mois de mars 1875, un creusage d'intérêt public mit en évidence, dans la partie basse de l'ancienne place Saint-Jean, une bordure composée de dalles posées de champ, tout à fait analogues à celles de la grande estrade du monument, mais ne mesurant que 90 centimètres en hauteur et ayant une disposition rectiligne. En un point sur lequel tombait la ligne d'axe du théâtre, la bordure était interrompue par un large escalier, dont cinq marches existaient encore. Comme cette bordure faisait corde par rapport à l'hémicycle de l'estrade, nous n'hésitâmes pas à la considérer comme le soubassement de la façade extérieure de la scène du théâtre. Des morceaux de ce soubassement et de l'escalier ont été conservés sur place, au moyen d'abris souterrains qui en permettraient la visite.

Il résulte de nos observations que le théâtre de Vesontio est contemporain de l'aqueduc d'Arcier et de l'arc triomphal, et que cet ensemble de créations d'édilité remonte au temps de Marc-Aurèle, c'est-à-dire à la courte période pendant laquelle notre ville eut le droit de s'intituler Colonia Victrix Sequanorum. Ce théâtre avait été commencé dans des proportions grandioses, l'enveloppe extérieure de ses gradins ayant dû avoir cent

vingt mètres de développement. Il ne fut jamais terminé, ainsi que le démontrent certains détails laissés à l'état d'ébauche et l'amplitude tout à fait inusitée de l'orchestre, ce à quoi l'on avait remédié sans doute par des gradins en bois. Cet inachèvement de l'édifice eut vraisemblablement pour cause une dissolution de la colonie séquanaise, lors de la débandade militaire qui suivit de près la mort de Marc-Aurèle.

Par un arrêté ministériel du 12 juillet 1886, cette collection de vestiges romains a été classée parmi les monuments historiques, et par délibération municipale du 21 novembre 1898, le square a pris le nom de square archéologique Castan.

Page 1