TROIS POÈTES ET L'OISEAU DE NOËL
» Il est donc juste qu'on les mange, puisqu'ils n'ont pas même inventé les sergots, le panier à salade, le Dépôt, ni la correctionnelle. Et, certes, bourrés de truffes ou de marrons, c'est bien le régal le plus savoureux !
» Mais, là encore, quelle leçon ! et où trouver leurs maîtres pour ce qui est de l'éloquence de la chair?
» Robert de la Yille-Hervé. »
Après le dire de ces trois poètes, tirons modestement l'échelle et contentons-nous de rapporter, pour finir, une bien vieille anecdote tout à l'honneur de l'intelligence de la si décriée gent dindonnière :
Il existait, vers 1835, — raconte une antique chronique, — au commencement de la rue Saint- Antoine, à Paris, un rôtisseur très en vogue, chez lequel s'étalaient, crus et cuits, un nombre considérable de dindons.
Or, sait-on quel était le custode vigilant qui montait la garde à la porte du marchand et accueillait par des salutations et des cris les clients du quartier ? Un beau dindon noir, que sa taille et son
plumage avaient sauvé du couteau et de la broche, et qui était devenu l'ami de la maison.
On le voyait se promener sur le trottoir (mon grand-père maternel l'a vu), faisant la roue aux passants, poursuivant à coups de bec les gamins qui s'attroupaient devant l'étalage, et gloussant avec intention pour appeler à la boutique le rôtisseur absent, quand il se présentait des pratiques.
Un jour, ce phénix des dindons fut écrasé par une voiture, et, comme ses semblables, mis à la broche.
Que voulez-vous? c'était écrit.
Chauffons la sortie! — Michelet parle. — Nos ancêtres. — Les bonnes machines. — De la viande. — D'un Caraïbe à Zola. — Portrait de Sali-Fou. — Un roulement. — Sali-Fou altruiste. — Du cheval. — Celui qu'on calomnie. — Le mot de la fin.
Il m'a plu de réserver pour la fin de cette enquête (enquête qui se pouvait aisément poursuivre encore, cela se sent, — mais ne faut-il pas savoir se borner?) le très curieux entretien que j'eus avec M. René Ghil.
Mon naturel goût pour les ctroses du théâtre m'incite constamment à des combinaisons de mise en scène plus oumoins savante, et, d'avoir personnellement brûlé les planches, en des temps cocasses de mon passé, le souci m'est resté de con-
grûment « chauffer la sortie », ainsi qu'il sied de le dire en cet argot de coulisses peu malaisé à traduire.
M. René Ghil a trouvé le véritable mot de la fin, le seul qui m'agrée vraiment pour le couronnement de ce petit travail. C'est M. René Ghil qui, cette fois, va chauffer la sortie.
Et, pour que la chose garde toute sa vérité, toute son allure, m'abstenant de tout développement à côté, de toutcommentaire pittoresque sur la physionomie et la gesticulation propres aux; personnages, je donnerai le dialogue en sa simplicité, en sa nudité, et selon les règles strictes del'artdrarnalique.
M. René Ghil. — Une cigarette, n'est-ce pas? Nous enveloppant d'un nuage propre au recueillement, voulez-vous vous souvenir de ce que dit Michelet — un grand poète — dans V Oiseau : «Toutes les espèces vivantes arrivaient dans leur » humble droit, frappant à la porte, pour se faire » admettre au sein de la Démocratie. Pourquoi ces » frères supérieurs repousseraient-ils hors des lois » ceux que le Père universel harmonise dans la loi » du monde? » Ce passage me sera thème à répondre à votre question. Je supprimerai seulement le « Père universel »...
Moi.—?...
M. RenéGhil. — ... Dieu n'étant pas scientifique, étant le nom dont l'homme nomma son ignorance... Vous vouliez bien indulgemment me rappeler, en entrant, mon Meilleur Devenir et ma Méthode évolutive, celte philosophie basée surle Transformisme, avec cette essentielle différence que sous le « struggle for life» — si mal compris, d'ailleurs — mes déductions me permirent de montrer l'éternelle Amativité vers et pour le Mieux, et d'en tirer la raison scientifique du Devoir sanction de la Vie et de l'Altruisme...
Moi. — Et, tombant dans le sens de Michelet, vous étendez aux Poètes cet altruisme ?
M. René Ghil. — Mais oui... Exposant, avant l'OEuvre, quelques points de ma Sociocratie évolutive (cette Société de mon rêve, hélas!), je parlais, dernièrement, d'une « presqu'intégrale révolution dans la manière d'être de la Société humaine — et en ses prolongements vers ses auxiliaires animaux et la Nature... » C'était dire mon souci des Bêtes que maint endroit de ce qui est paru de mon OEuvre proclame, en plus de ce Meilleur Devenir, qui est l'histoire du long processus animal... Les Bêtes ! mais mon respect les voit comme les ancêtres, sans lesquels nous ne serions pas... C'est
ça, hein? qui remplit d'hésitations le chasseur et le pêcheur à laligne !... Les animaux incompatibles avec notre progrès social ont droit à la Vie en libre aller dans les eaux, les bois etles déserts...
Moi. — Vous oubliez les lapins rongeurs, par exemple?
M. René Ghil. — A.h ! les bêtes nuisibles, qu'elles soient traitées comme les hommes nuisibles, aux seuls instincts héréditaires, qui les assimilent à ces mêmes bêtes; qu'on les supprime! Quant à nos animaux en domesticité, nos chers et bons auxiliaires, ils sont si près de l'Humanité peinante et souffrante, nos intérêts sont tellement pareils qu'il me paraît quasi inutile de dire qu'il sied de les traiter enhommes... Elles éprouvent du mieux, dès maintenant, du Machinisme (le Machinisme si terrible à l'ouvrier dans notre incohérente Société actuelle, la grande cause de la crise ouvrière que nous éprouvons, on n'a pas l'air de s'en douter); le Machinisme, la bête aux organismes scientifiques, qui, dans une autre Société, — et ma Sociocratie évolutive le prouve peut-être, et répond, — sera un soulagement et une cause de bien-être pour tous ; pour tous, entendez bien, et non pour le seul Capital. Le Machinisme délivrera la bête comme l'homme de cette part de travail qui atrophie l'or-
ganisme et le moral... Alors, il convient de souhaiter à l'avenir, dans les campagnes, le toit pour ces amis délivrés, appelés seulement à de doux et sains travaux, occupant une place près de la Famille et dans la Société, comme le chien et le chat.
Moi. — Restera... la boucherie?
M. René Ghil. — Ah! oui, c'est triste, ça; une cruelle nécessité, mais une nécessité ! Pourtant, avez-vous remarqué que l'homme ne mange presque que les animaux les moins intelligents, les plus bruts, les plus épais, dirait-on, du protoplasma primordial — qui n'était pas intelligent, ce protoplasma, n'errons pas ! mais qui détenait en puissance l'intelligence à se développer en la série des évolutions. Et l'évolution continue et continuera éternellement... Le bœuf, le mouton, le porc, ça ne me dit rien, vrai !
Moi. — Voici que vous me faites songer à un autre passage de Michelet, précisément: «Les bêtes ne sont-elles que des automates mécaniques? Ou, si l'on croit voir en elles des lueurs de sensibilité et déraison, n'est-ce que le pur effet de l'instinct?»
M. René Ghil. — Oh! ces divisions! Gomme si la Nature n'était pas une en une série de phénomènes la démontrant. L'instinct, l'intelligence,
c'est comme le matérialisme, l'idéalisme! Il n'est pas de matérialisme, et pas d'idéalisme. Le Mieux intellectuel sort de la Matière qui ne sait pas et va à se connaître, voilà tout. Il n'est pas d'instinct et pas d'intelligence. Ce sont deux mots; deux mots pour cette même chose: l'intellect s'améliorantpar acquisitions.
Moi. — Mais, dans ce cas, qu'est-ce qui vous paraît avoir donné lieu à cette division?
M. René Ghil. — Voici. On n'a pas compris — et l'Idée évolutive apporte la lumière — que l'Instinct, pour parler comme la philosophie universitaire, n'est que de l'intellect arrêté en son cours d'évolution, et non cultivé. Les unes des autressortaient, après les immenses périodes d'adaptation, les séries animales. La série génératricela plus lointaine devenait inutile, puisque la continuait sa descendance, améliorée, transformée : elle disparaissait, ou, avec ses seules et mêmes qualités d'intellect acquises, à peu près, survivait, survit encore. On appelle ça de l'instinct. L'homme est l'animal qui a acquis a travers ses ancêtres animaux le plus d'intellect (ou le plus d'instinct, alors?); et ditesmoi si l'on ne trouverait pas la marge d'instinct à intelligence, si l'on va par là, entre un Caraïbe et Zola!... Rien que de l'intellect, voyez-
vous, de l'intellect en devenir, de l'Amibe à nous...
Moi. — Cette théorie est, au moins, spécieuse... Et, ne disiez-vouspastoutàl'heureque ce prétendu instinct est, d'autre part, de l'intellect « non cultivé » ?
M. René Ghil. — La preuve, c'est qu'à noire contact, l'animal domestique acquiert de l'intelligence. Oui, malgré le temps immense d'arrêt, l'évolution continue en eux. L'animal à qui l'on parle souvent, doucement, est susceptiblede comprendre, d'étendre ses hésitantes connaissances, à nous étonner, vraiment.
Moi. — Mais, vous avez des bêtes?
M. René Ghil. — J'ai un chat, oui, qui m'attend à la campagne. 11 eût été trop malheureux devenir à Paris, cet explorateur des vergers et des prés, s'amusant des heures à contempler des sauts de sauterelles (sans leur faire de mal, aucunement)... Désolé de ne pouvoir vous le présenter. Sali-Fou (un souvenir de cet inénarrable Salifou, roi desNalous, qui vint visiter l'Exposition), chat noir très grand, aux fauves reflets, des* mirettes d'enfant heureux, un tantinet fumiste... Pendant les vacances, au travail, il me sertassidûment de pressepapiers, très occupé de ma plume qu'il agrippe parfois, si ma conversation avec lui en souffre...
Tenez, nous parlions d'instinct. On dit que l'instinct du chat, quand ses maîtres quittent une demeure, est de rester en cette demeure. C'est vrai; mais Sali-Fou m'a montré l'évolution de ce prétendu instinct. J'ai habité — pour des études en vue de livres de mon OEuvre sur la petite ville et les champs — deux ans à la campagne. J'ai dû changer de maison, à un moment donné, et aller sur un coteau voisin de la ville, à quelques kilomètres. Sali-Fou, entre l'ancienne résidence et la nouvelle, trouva cet expédient: très régulièrement, il passa, pendant deux mois, vingt-quatre heures en chacune! Et sa douceur extraordinaire ne diminuait en rien parmi celte vie double et même à travers les pires méfaits.
Moi. — Quels?
M. René Ghil. — Un trou patiemment pratiqué à un toit à lapins, mangés avant l'âge de raison; un matou, qui avait dû le critiquer avec mauvaise foi, pris à pleines pattes et précipité d'un mur...
Moi. — Et vous estimez ce chenapan?
M. René Ghil. — Je le considère comme un frère qui n'a pas grandi, et tous les chats sont mes meilleurs amis, voire ceux réputés intraitables et que j'apprivoise en quelques minutes d'entretien... Ah ! le chat a certainement des aptitudes de géo-
mètre : vous savez"? ce pouvoir de revenir de distances énormes. Puis, comme dans les appartements, il aime l'ordre, les lignes harmonieuses !... Ce sens de l'harmonie, de l'ordre, de la Joie intime, qui l'incite à quitter malgré tout les intérieurs malpropres et querelleurs, fait du chat, à mon avis, l'animal ami delà Famille, et si discret!
Moi. — Géomètre, propre, familial, discret, oui, bien. Mais... pas altruiste pour un sou, votre Sali-Fou, hein?
M. René Ghil. — Pas altruiste, Sali-Fou!!! Mais dites qu il est L'Altruiste! Lui, si terrible pour les chats rôdant en voleurs autour de la maison, m'a offert ce spectacle : j'avais donné, dans la rue, à manger à un pauvre minet tout malade, tout vieux, crevant de misère et d'être seul : Sali-Fou sortit, et, assis tranquillemeut près du pauvre hère qui dévorait, il le garda de toute attaque imprévue durant tout le repas. J'ai multiplié l'expérience. Or, Sali-Fou a un estomac excellent, et mangea toute heure ! — Dédié à plusieurs de l'Humanité!... — Encore un mot, hein?" pour le cheval, non pour le cheval de luxe, insolent et vain autant que la plupart des luxueux égoïstes qu'il traîne ou porte, mais le grand et puissant cheval qui travaille de tout son brave cœur, et qui meurt d'un
accident de travail, parfois!... Ah! et puis, tenez, pendant que nous y sommes, réhabilitons, contre l'homme ignare et mauvais, un doux, un intelligent calomnié, qui en a pris son parti et traverse la vie avec une lointaine face de résigné...
Moi. — L'âne?
M. René Ghil. — L'âne, oui. L'on s'est arrêté sottement à considérer ses longues oreilles; et l'on a ri, sans voir comme elles sont parlantes, ironiques aussi. Son cri n'est pas harmonieux, soit ! mais il sait se taire généralement, et les ânes n'ont pas inventé le Parlement ! Et ses oreilles ont empêché de considérer le regard si profond, luminant de douceurs, qu'il a, malgré la brutalité de l'homme — qui seul fait son entêtement à la longue. Quand il a le loisir d'aller à petits pas par les grandes herbes des prés, dodelinant son pauvre doux rêve, mais il est charmant, ce grand Sali-Fou d'autre espèce !...
Moi. — Bravo !
M. René Ghil. — Et tenez, puisse le travail si ingénieux, si évocateur, que vous avez entrepris en coup de vraie et importante trouvaille, avoir ce résultat : qu'on ne dise plus ni «âne» ni « bête» pour désigner le trop vaste pullulement — hélas! — des Imbéciles humains !