‹ Bêtes et gens de lettresChapitre 15 sur 19 · LETTRE DE M. ALPHONSE ALLAIS · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. ALPHONSE ALLAIS

Mon cher Docquois,

Ta es venu m'interviewer et je n'étais pas chez moi. D'ailleurs, je ne suis jamais chez moi, ou bien, lorsque j'y suis, je n'ouvre pas quand on sonne. Je laisse les gens sonner et les laisse resonner. Rien ne m'amuse tant.

C'est au sujet de ton livre Bêtes et Gens de lettres (en préparation) que tu désirais savoir mon avis sur les animaux.

Drôle d'idée que tu as là ! Et trop spéciale, crois-je. Pourquoi le chat d'un romancier serait-il plus intéressant que le pigeon d'un étameur?

Enfin, tu as tes idées là-dessus, et moi, j'ai les miennes, n'est-ce pas ?

Mais, revenons à la question.

En principe, j'aime les animaux, mais celui que je préfère, entre tous, c'est le bœuf. J'adore surtout le rencontrer en quelque grîllroom bien compris ou dans une british tavern confortable.

Si cette bête tient à obtenir la totalité de mes sympathies, qu'elle se présente en tranches minces et juteuses en diable. Quelques pommes de terre

autour et divers mustard-pickles ne sont point faits pour déparer le bœuf à mes yeux, au contraire.

J'aime aussi beaucoup le mouton, à cause de sa grande douceur, et aussi de ses épaules et de sa selle. Volontiers, je braise cette dernière pour mon alimentation.

Que dirai-je du cochon, si décrié? Que je l'idolâtre? Ce serait peu! Une simple réserve pourtant : je n'ai jamais pu sentir le cochon démonstratif qui se jette dans vos bras en vous accablant de protestations. Très flegmatique moi-même, je préfère le porc froid. Il est, d'ailleurs, en cet état, d'une digestion beaucoup plus aisée.

Et les oiseaux! Si nous parlions des oiseaux? Grands ou petits, j'en raffole. Malheureusement, leur tumultueux gazouillis me distrait et m'arrache au recueillement si nécessaire à mon œuvre. Je leur applique, pour les faire taire, le truc bien connu de la rôtissoire ou de la simple broche. (Tu comprendras, mon cher Docquois, quel exquis sentiment de tact raffiné me fait passer le lapin sous silence.)

Quant aux bêtes vivantes, je ne saurais m'y étendre longuement, les ayant peu fréquentées.

Pourtant, j'ai eu un chien. Ah ! le brave homme de chien que c'était ! Et la leçon de fidélité au malheur qu'il m'infligea !

Ces événements s'accomplissaient au début de la période boulangiste. Je m'étais jeté, en plein, dans le mouvement.

Moi aussi, je rêvais d'anti-parlementarisme, de république honnête ! Je voyais la France prospère à l'intérieur, respectée au dehors ; des bêtises, quoi!

Et puis, quelque chose m'inspirait une folle confiance en le général Boulanger : c'était l'amitié dont l'honorait, sans compter, notre Ghincholle.

Tous les matins, j'envoyais Loulou — mon chien se nommait Loulou — quérir mes journaux, lesquels consistaient, à ce moment, en l'Intransigeant, la Presse, la Cocarde et autres feuilles fanatiques du Général.

La brave bête s'acquittait de cette commission avec un zèle touchant.

Les choses durèrent ainsi jusqu'au commencement de la débâcle boulangiste.

Le Général parti pour Bruxelles, je n'eus plus confiance, et je changeai mes batteries d'épaule.

C'est aussi vers cette époque que j'eus, avec

Chincholle, une vive altercation relativement à une petite danseuse du Moulin-Rouge que cet humoriste voulait ravir à ma tendresse.

Bref, j'en avais assez, moi, de la Boulange ! Un matin que Loulou se préparait à chercher mes journaux chez la marchande, je lai confiai un petit mot à l'adresse de cette dernière. Plus d'Intransigeant, plus de Presse, plus de Cocarde/ A nous la Bataille et la République Française!

Quelques minutes après, Loulou rentrait chez moi, au grand galop, avec, dans sa gueule, les gazettes habituelles.

Etonnement de ma part ! Explications de la marchande de journaux !

Loulou n'avait rien voulu savoir. 11 avait rejeté au loin, avec une sorte de dégoût, les organes opportunistes et s'était servi lui-même.

Une sévère correction fut la récompense de cette attitude. Mais rien n'y fit. Chaque matin, Loulou me rapportait mon Intransigeant, ma Presse et ma Cocarde. Il descendait jusqu'au boulevard les voler dans les kiosques.

J'avais beau raisonner le pauvre animal, lui démontrer les dangers du césarisme, la cause définitivement perdue, la France évidemment désintéressée du mouvement. Loulou hochait la tête de

l'air d'un chien qui dit : « Toi, mon bonhomme, tu es un sale lâcheur ! »

Touché de tant de fidélité, je me débarrassai du pauvre animal et le vendis à vil prix.

Il est en ce moment chez une charmante jeune femme, madame Suzanne Néry, où il n'a pas l'air de s'embêter autrement.

Voici, mon cher Docquois, les petites notes que vous m'avez demandées. Si elles peuvent faire votre bonheur, soyez-le.

Bon appétit.

Alphonse Allais.

fin

Devant la porte d'Emile Zola.

Un ami des bètes. — La vie totale. — Les chats de Zola. — Monsieur Pinpin. — Le petit chien à roulettes. — L'arche. — Nord et Midi. — Les cochons de Piriac. — Les oies de la Trouille. — Un âne saoul qui vomit. — Rêve et réalité 7

IL Les Balzaciens :

Les bêtes chez Balzac. — Lettres de MM. Jules Christophe, Anatole Cerfberr et Henry de Braisne. — Une grosse bête 15

Visite au « grenier des Goncourt ». — L'agonie des singes. — Cocoli et Vermillon. — Une lecture. — En silence. — Mi 26

Entrée de Démonette chez Barbey d'Aurevilly. — Une tape à la Prémare. — Le peintre de Démonette. —

L'influence de madame Cottin. — Bataillon jaloux.

— Compagnons nocturnes. — La femme d'Edgar Poë. — Démonette parle 34

Les chiens de madame Ackermann. — Coup de forçats. — Mot d'une femme de ménage. — Réveillon d'Allemand. — Entre serins. — Les cloportes, les arbres, les fleurs. — Démonette miaule. — Des amours de chats. — L'araignée de mon arrièregraud-mère 44

Le meilleur élève de madame Viardot. — Un cueilleur de fraises. — La bonhomie de Renan. — Petites vies. — Lundi et jeudi. — Sous les bombes. — Les cartésiens et les bétes. — Ce que dit le portrait d'Honnète-Homme 51

VII François Coppée :

Le monsieur pour les chats. — Les cornichons de François Coppée. — Esquisse. — Un filleul de Paul Bourget. — Les oreilles de Bourget. — Le petit Lou-Lou. — Bourget somnole. — Un boulimique.

— La pâtée de Bourget. — Autres pâtées. — Médaille d'argent. — Deux animaux friands. — Bourget à l'hôpital. — Les malades de M. Bourrel. 60

Balthazar et les petits chacals. — Tableau. — L'ami d'Hamilcar. — Opinion d'un chat sur son maître. — Entrée dans l'histoire. — Pacte entre l'homme et la bête. — M. Pascal. — Comment il sied déjuger le chat. — Sous le Ht. — Relations avec un moineau. — La barbe de M. Anatole France. — Les magasins de la nature. — Dans une serviette. — Le protoplasma. — Qu'est-ce que le cerveau?. 72

Roman et géométrie. — Un oiselier expérimental. — M. Catulle Mendès, valeton de fauconnerie. — Les trois expériences. — La bravoure de Néron. — Le rossignol, oiseau parleur. — Ce farceur de Pline. — Le parapluie de Brillant. — De Castelnau-Magnoac à Toulouse. — Diane. — 50, rue des Martyrs. — Faffuer et Fasolt. — Le suicide de Mime. — Revirement '85

Grande revue de chiens. — César, chien épi|ue. — Monsieur Touche et ses rapports avec Béranger, Lamartine et de Vigny. — Au moulin de la Lande.

— Ratas, nageur déterminé. — Pif, Paf, Pouf. — Entrée de Famine. — Léon Cladel, chien d'aveugle.

— En récompense d'un sauvetage. — Démêlés avec la police de Sèvres. — La tortue de madame Cladel. — Nos frères les animaux. — Père et socialiste 97

Prenons toujours le kummel. — Un rigolo de la vie.

— Courteline incendiaire. — Premières armes chez la mère Popo. — Une paire d'amis. — De l'influence des jurisconsultes sur Catulle Mendçs.

— L'ami des fleurs. — Analogie. — La conclusion de tout ceci 113

Haro sur le Midi. — Zola, Dau/let et Huysmans. — Proverbes provençaux. — Poil et plume. — Marcabrun, fils de moine. — L'avatar du bon ancêtre.

— Un paysan. — Autour de l'enclos. — L'oiseau le plus rare. — L'homme et les bêtes. — Insoumis et

nés. — Le maquignon et le poète. — Explication courtoise 125

Avec Mistral contre Zola. — Pourquoi Daudet n'aime pas les bêtes. — Le chinngne fô. — Un piano se met à parler. — Tout simplement. — Un roman de chien. — Sous le grand catalpa. — Ce farceur de cheval 133

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