‹ Bêtes et gens de lettresChapitre 14 sur 19 · LETTRE DE M CAMILLE LEMONNIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M CAMILLE LEMONNIER

La Hulpe, 25 juillet 1892.

Certes, oui, mon cher confrère, j'ai lu les curieuses pages auxquelles fort adroitement vous savez

donner l'allure de petits chapitres d'un roman de la vie vraie, et les bêtes, élevées à la dignité de personnages essentiels, avec nous « leurs frères aînés » pour comparses, vont vous demeurer bien reconnaissantes pour la place que, grâce à votre affectueux souci, elles sont assurées d'occuper dans la littérature. Je fus leur grand ami dès l'enfance ; toute ma petite vie de cœur, à l'âge où le cœur commence seulement à pousser, s'épela et se conjugua à travers des tendresses de caniches que, pieusement, avec des larmes comme pour la plus tendre affection brisée, j'inhumais, quand ils mouraient, en des bières fleuries, et j'allais ensuite enterrer sous les lilas du jardin paternel. Si loin que je me souvienne, il n'exista, en ces périodes d'apprentissage de ma vie, de bonheur parfait pour moi qu'en la compagnie des Azor, des Fidèle et des Lolo mêlés à mes jeux et qui, à travers le souvenir, m'apparaissent aujourd'hui presqu'avec des visages humains, des visages doucement affligés et me regardant de l'autre rive. Je me reproche de n'avoir pas toujours été, pour les divers épagneuls — généralement bâtardes — de mes dilections, un modèle de mansuétude et de douceur. Hélas ! il m'arrivait de ne pas comprendre ce qu'ils mettaient d'abnégation à s'oublier quand,

soit en me juchant sur leur échine, soit en les attelant à de légers traîneaux, je les obligeais à me silhouetter l'office d'un cheval... Ah! oui! ce que nous faisions cheval ensemble ! J'ai aimé depuis les chevaux, mais je crois bien qu'en les aimant, c'était encore le souvenir de mes vieux toutous qui me revenait et prenait figure en ce rafraîchissement de ma passion des bêtes. Je les molestai aussi quelquefois, je me le rappelle, ces -humbles et ces dévoués, jusqu'à vouloir leur faire exécuter, au sortir des cirques forains où je m'extasiais sur des caniches roublards, des parades incompatibles avec leur éducation rudimentaire et peut-être aussi leur bonne innocence de simples épagneuls. Mais de quel bon cœur ils me pardonnaient I Et cet œil lent et affligé dont ils semblaient — en le haussant vers mes regards courroucés — me l'apporter, ce pardon, avec l'air dédire: « Va, va, sois aussi méchant que tu veux; il faudra bien tout de même que tu t'aperçoives que nous ne t'en voulons pas... » En effet, il venait un moment où, subissant leur supériorité de bonnes âmes candides et affectueuses, j'avais conscience que le plus bête, c'était moi... Je les prenais dans mes bras, alors, leur baisais le museau, très tendrement, et c'était fini; ils me serraient entre leurs

pattes, ils avaient ce retroussis des babines qui est leur rire, aux chiens !

Mais ce n'est pas sans doute pour ces anecdotes, je l'avoue, un peu sans relief, que vous avez pris la peine de venir, mon cher confrère. D'ailleurs, je les consignai moi-même en des récits qui n'ambitionnèrent d'autre gloire que d'être lus par les petits pour lesquels je les écrivis. Oui, le broyeur dé noir du Mort et de Happe-Chair, le peu recommandable écrivain de Possédé et de La Fin des Bourgeois, se rappelant qu'il était père, tailla dans les épineux halliers de son œuvre des éclaircies pour y faire fleurir des contes de poupées et de bonnes bêtes. Et même, il n'en tira pas un mince honneur, puisque cette littérature dénuée de tout poivre et, au contraire, émolliente, lui valut auprès de son public blond et rose des succès qu'il se remémore non sans joie. Je vais écrire à Hetzel pour qu'il vous envoie, si toutefois cela peut vous intéresser, un exemplaire de ces historiettes : elles vous apprendront que moi aussi, comme vous, je m'intéressais aux petites âmes muettes (peut-être pas tant que ça !). à l'humanité diminutive des compagnons que la nature semble avoir mis auprès de nous pour nous persuader la bonté, le dévouement, le sacrifice et les immuables attachements.

Ils ne manquèrent jamais à ma vie de travailleur volontiers relégué aux champs, préférant les bois et les eaux, les libres espaces à la captivité morne des villes. Roquets, molosses, lévriers, setters, grands dogues fauves, sans omettre le rude et courtaud berger, furent, en mes successives et rurales demeures, comme le prolongement aimé de la famille. Si je ne les possédai pas tous à la fois, ils forment, à travers la mémoire et le regret que j'en gardai, une meute tendre et farouche, qui me valut plus d'un ennui, mais aussi des joies vives, les plaisirs d'une amitié partagée et dont je reste reconnaissant à ceux d'entre eux qui ne sont plus.

Longtemps, ma sympathie pour les hautes vertus domestiques du chien fut exclusive : je ne pouvais considérer la tristesse d'un chien malheureux sans être remué jusqu'aux larmes, sans sentir s'émouvoir ma sensibilité à un degré que ne connaissait pas, je le confesse timidement, ma sympathie pour les hommes. Plus tard, je me liai avec le cheval : un petit ardennais qui poussait la porte avec sa tête, et, dans la salle à manger, s'en venait, pour mendier son sucre, me râper la nuque de sa grosse langue, subsiste comme une aimable figure dans ma ménagerie. Puis, ce furent les chèvres, les

chats... Les visiteurs de La Hulpe n'ont pas tous oublié les gambades des premières à travers les pelouses, et les privilèges dont jouissaient les seconds à table, dans la cuisine, sur mes fauteuils emplis de livres... Mais nous aimions aussi nos roses : toujours, les brigands de cabris tiraient leur piquet, et faisaient de ces roses un massacre qui, à la tin, nous émut. Il fallut les donner. Quant aux chats, il n'y a pas longtemps qu'après des deuils successifs, le dernier des quatre nous quitta; notre chère petite panthère noire, ô toi, Négro, chaleureux et rageur félin pour qui les hautes herbes étaient comme des jungles où s'acharnaient tes combats, et qui reposes à présent sous un rosier, près des grands peupliers.

Vous le voyez, mon cher confrère, je n'épargne ni l'encre ni le papier pour répondre à votre désir. Mais il me vient un scrupule, c'est que je parais, en ce moment, bien plus louer mes sentiments fraternels envers les bêtes que la supériorité que leur fidélité, leur bénévolence et tout le reste leur donnent souvent sur moi. Et puis, ne trouvez-vous pas que ces écritures, si chiffonnées qu'elles soient, sentent après tout bien l'auteur, et un auteur maladroit en la circonstance puisqu'il ne pense pas même à vous donner l'impression d'intimité fami-

liale, de tranquillité domestique entre la femme, les enfants et les bêtes, le charme, enfin, de at home qui éclaire vos jolis tableaux?

Voyez-vous, j'aurais beau dire, c'est toujours cela qui nous manquera, à nous écrivains écrivant sur nous, le décor, les lumières de l'ambiance, le détail et la fraîcheur des choses, surpris par un œil pour qui tout est imprévu. Et, malheureusement, je ne suis qu'un passant de Paris ; après quatre ou cinq mois d'asphaite, j'écoute l'irrésistible appel des petites voix de là-bas — et je repars, je regagne ma maison rose près des bois... Si vous passez un jour, entrez : Giska, la géante, et Netge, la naine, vous feront cortège jusqu'aux vignes vierges et aux chèvrefeuilles du perron. Et, alors, en causant, je vous confierai une vieille idée un peu ridicule : c'est que je ne suis pas tout à fait sûr que l'animalité des bêtes ne soit pas, parallèlement à la nôtre, une humanité en raccourci, merveilleusement complète, ayant une âme qui vaut bien notre âme à nous et qui, heureusement, n'est pas démentie par la parole.

Bien à vous.

Camille Lem^nnter.

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