‹ Bêtes et gens de lettresChapitre 4 sur 19 · MISTIGRIS · texte numérisé non relu

MISTIGRIS

Je t'aime aussi, bon Mistigris, Toi cbat troisième de Coppée, Qui n'as la cervelle occupée Qu'à des carnages de souris.

Humble cbat populaire, épris De la gouttiéresque épopée, Je t'aime aussi, bon Mistigris, Toi, cbat troisième de Coppée.

Ceux qui te tiennent en mépris, Pour ton goût de basse lippée Et ta nature inconstipée, Sont des rustres fort malappris.

Moi, je t'aime, bon Mistigris.

Balthazar et les petits chacals. — Tableau. — L'ami d'Harailcar. — Opinion d'un chat sur son maître. — Entrée dans l'Histoire. — Pacte entre l'homme et la bête. — M. Pascal. — Comment il sied de juger le chat. — Sous le lit. — Relations avec un moineau. — La barbe de M. Anatole France. — Les magasins de la nature. — Dans une serviette. — Le protoplasma. — Qu'est-ce que le cerveau?

En un de ses plus merveilleux contes, M. Anatole France nous montre un roi d'Ethiopie, Balthazar, — celui-là même qui, plus tard, devait, guidé par l'Etoile, porter de l'encens à Jésus, dans sa crèche, — il nous le montre cheminant par le désert avec une suite de soixante-quinze chameaux chargés de richesses destinées à Balkis, reine de Saba. Et, durant le voyage, pour le distraire, le mage Sembobitis et l'eunuque Menkéra

proféraient l'un, de doctes paroles, et l'autre, des chants pieux et aigus. Mais Balthazar ne mettait pas son plaisir à les écouter, paraît-il, et « il s'amusait à voir les petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l'horizon des sables. »

Le chacal — qui est, en somme, un assez odieux animal — ne prend-il pas, dans la circonstance, je ne sais quelle allure gentillette, je ne sais quoi de doucereux et câlin, de malicieux aussi, bien propre à capter le regard du bon nègre?

Combien suggestifs ne sont-ils pas, en tous cas, ces « petits chacals », et quelles amusantes taches ne feraient-ils pas au plan lointain d'un tableau de lumière ardente où se verrait le noir personnage royal flanqué du docte mage et du lyriqueeunuque, avec, sur leurs talons, le troupeau houli-houlant des soixante-quinze ploutophores bossus !

Et comme aussi, je l'aime, cet excellent Balthazar, de préférer au vain bruit des discours d'une science incertaine et des psalmodies aigres le spectacle énigmatique que constitue cette assemblée de petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l'horizon des sables !

N'est-ce point ainsi, d'ailleurs, qu'il m'est permis de me représenter M. Anatole France, quand,

lassé, pour un instant, des moroses recherches philologiques, il laisse se reposer ses yeux sur la robe lumineuse de son chat Pascal, sphynx ironique de la « Cité des Livres » de la rue Chalgrin ?

C'est au n° 5 de cette rue, en effet, à deux pas de l'horrible et charmant Bois de Boulogne, qu'habitait, lors de ma visite, l'auteur de Le Crime de Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut, de Thais, et de tant d'autres belles choses.

C'est là, dans la vaste bilbliothèque du premier étage, que, hiver comme été, — avant Pascal cité plus haut, — un chat glorieusement nommé Hamilcar vivait en paix parfaite aux côtés de M. Anatole France. 11 est, c'est notoire, des gens qui doutent si les bètes pensent : Hamilcar pensait, lui, ce n'est pas douteux... Ainsi, quand le bénévole Sylvestre Bonnard (criminel candide en lequel il ne doit point être défendu d'apercevoir un peu de la personnalité même de M. Anatole France), quand Bonnard, rentrant d'une promenade sur les vieux quais, s'approche de son chat Hamilcar, on voit la bête couler doucement ses prunelles d'agate entre ses paupières mi-closes qu'il referme presqu'aussitôt, en songeant : « Ce n'est rien, c'est mon ami. »

C'est exquis, et si vrai ! car l'ami du chat, n'estce pas surtout l'homme de lettres?

Donc, feu Hamilcar pensait, et moins que Balthazar, roi d'Ethiopie, il se montrait fermé aux discours.

C'est ainsi que — toujours par la bouche souriante de Sylvestre Bonnard — M. Anatole France adressait à cet unique Hamilcar des paroles aussi amples que véhémentes. Yoici quelles :

— Hamilcar! Hamilcar, prince somnolent de la cité des livres, gardien nocturne ! Pareil au chat divin qui combattit les impies dans Héliopolis, pendant la nuit du grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle infatigable. Dans cette bibliothèque, que protègent tes vertus militaires, Hamilcar, dors avec la noblesse d'une sultane. Car tu réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au clair de la lune, devant les Acta^sanctorum des doctes Bollandistes.

Tel était le début du discours. Ce début ne déplaisait point à Hamilcar, qui l'accompagnait

nous dit son maître, « d'un bruit de gorge pareil au chant d'une bouilloire ». Mais Hamilcar entendait avec chagrin son maître parler sur un ton de plus en plus élevé, et il l'avertissait, « en abaissant les oreilles et en plissant la peau zébrée de son front, qu'il était malséant de déclamer ainsi». Et, à part lui, ce penseur parmi les chats formulait un peu dédaigneusement — mais si affectueusement ! — son opinion sur son maître :

— Cet homme aux bouquins, songeait évidemment Hamilcar, parle pour ne rien dire, tandis que notre gouvernante ne prononce jamais que des paroles pleines de sens, pleines de choses, contenant soit l'annonce d'un repas, soit la promesse d'une fessée. On sait ce qu'elle dit, mais ce vieillard assemble des sons qui ne signifient rien. ' Hamilcar avait pour M. Anatole France une très grosse tendresse. Il s'ennuyait beaucoup quand, par grand hasard, son maître partait en voyage, et, à son retour, il se portait vivement vers lui et « se frottait contre ses jambes en bavant de joie ».

Naguère, M. Aurélien Scholl, au cours d'une savoureuse causerie sur le chat, a dit : « Naturelle- » ment, les chats illustres font, en général, partie » de l'histoire des hommes illustres qui les ont

» aimés ; la monographie féline se rattache à la m biographie universelle. »

Biographes de M. Anatole France, n'oubliez pas le chat Hamilcar !...

Hamilcar peut entrer d'ores et déjà dans l'Histoire, car il n'est plus, hélas !

Il y a, à l'heure qu'il est, chez M. Anatole France, un autre chat; mais, ce chat, s'il a suivi Hamilcar, ne l'a pas remplacé. Hamilcar, il convient de le répéter, était un chat modèle, un spécimen unique. Pascal, le chat nouveau, n'est pas, comme le fut Hamilcar, l'incorruptible gardien de la cité des livres. Pascal est un chat indépendant. Il est entré dans la maison de la rue Chalgrin délibérément, sans souci de se faire présenter ; cette maison lui a paru comporter quelques agréments, et il en a fait son pied-à-terre. Un pacte tacite s'est formulé entre M. Anatole France et lui : il reste entendu que Pascal ne doit aucune obéissance à M. Anatole France, d'une part, et que, d'autre part, M.Anatole France ne s'arrogera aucun droit sur la liberté de Pascal. Pascal entre, sort, demeure, s'il lui plaît, dehors huit jours entiers, fait, en un mot, selon son cœur de chat, tout à sa guise. Son maître a du reste pour lui une estime non mitigée. Du moment qu'on n'exige rien de lui, les relations sont char-

mantes avec Pascal. Depuis sept ou huit ans qu'il est dans la maison, il s'y est fait une situation fondée sur l'indépendance.

— Pascal et moi, me conûe M. Anatole France, nous sommes très bien ensemble.

— Mais, demandé-je, d'où lui vient son nom?

— L'histoire est assez amusante. Figurez-vous que j'ai un mal inouï à trouver des noms pour les bêtes. Quand ce chat vint ici, je ne sus d'abord comment l'appeler. Ce fut ma cuisinière qui le baptisa. En nous servant, un jour, à dîner, elle m'entendit causer de Pascal. Je parlais de son génie, de son abêtissement religieux, de toutes ses bizarreries. La conversation sur l'auteur des Pensées fut, cet après-midi-là, comme un abîme de contradictions pour ma cuisinière, heureuse personne illettrée ; mais Pascal lui parut, en résumé, un esprit si singulier qu'elle trouva très pertinent de donner son nom à notre nouveau chat, personnage d'allures également singulières.

— Ce Pascal, si jaloux de sa liberté, vous donnet-il parfois des signes de sympathie?

— Mais oui. Et, à ce propos, on a tort, il me semble, de dénier toutes facultés affectives au chat. On juge trop durement cet animal. D'ailleurs, tout animal privé est généralement jugé assez mal.

C'est que, voyez-vous, on ne veut leur savoir gré que de leurs sentiments artificiels, sans tenir aucunement compte de leurs sentiments naturels. L'animal qui, comme le chat, a l'habitude d'exercer ses griffes, est, n'est-ce pas? plutôt un vaillant, un brave. Eh bien ! quand il déchire nos tapis, il est blâmable, à notre point de vue. Ce faisant, il accomplit, pourtant, un acte louable pour un chat... Le meilleur chat, évidemment, sera le dernier d'une longue dynastie tout entière domestiquée. Celui-là nous plaira parce qu'il se trouvera adouci par atavisme... J'ai connu un de ces chats exceptionnellement affectueux, qui, tous les soirs, à une heure donnée, voulait emmener son maître au lit. Si le maître s'attardait à son travail plus que de raison, monsieur chat sautait sur la table, faisait son dos en voûte de pont, et, d'un coup de patte, il renversait la plume sur le papier.

— Quel était donc ce chat ?

— N'était-ce pas celui de IL Renan ?

— Minet ? le même qui se cacha sous le lit pour mourir?

— Sachez que les chats se cachent toujours pour mourir. A l'heure de la mort, la chambre à coucher de leurs maîtres se transforme pour eux en la forêt primitive de leurs ancêtres sauvages, et le lit

devient le hallier dans lequel ceux-ci se réfugiaient à ce moment suprême. Ils veulent s'éteindre en paix, à l'abri de toute attaque à laquelle leur faiblesse ne leur permettrait pas de résister.

— Mais Minet sortit de dessous le lit et vint expirer auprès de madame Renan...

— D'accord. C'est que le chat a besoin d'implorer l'homme. Son affection pour celui qui le choya le tire de dessous le meuble où l'a poussé l'habitude de sa race, le ramène vers son donneur de caresses aux pieds duquel il se traîne comme la lionne aux reins brisés du Louvre...

Un petit cui cui nous fit, en cet instant, tourner la tête vers la fenêtre sur l'appui de laquelle nous vîmes un moineau. Il nous regarda tous deux de ses petits yeux hardis ; mais, sur un geste amical que je lui fis pour lui signifier qu'il pouvait demeurer, qu'il n'était pas de trop, il s'envola.

Alors, M. Anatole France me dit qu'il avait eu, jadis, des relations avec un moineau. Ce moineau poussait à son égard la familiarité jusqu'à venir se baigner dans son verre. Un jour, on ne sait trop comment, il se cassa une patte. Cette patte, on la lui remplaça très proprement par une allumette que l'on peignit. Avec cette patte de bois il faisait en sautant sur la table un bruit singulier.

— Il trouvait tout naturel d'avoir ainsi une jambe d'à peu près de chez Charrière, fit en riant M. Anatole France. Je crois qu'un moineau porterait lunettes, s'il était myope. Cet oiseau n'est guère beau , il ne chante pas, mais il a ceci pour lui qu'il est citadin dans l'âme. Appartenant à une race sauvage comme le chat, il se laisse domestiquer aussi bien que le chat. Comme le chat aussi, il est indépendant et il a horreur de la cage...

On frappa à la porte. C'était le barbier. Je voulus me retirer, mais M. Anatole France me retint, et, la face déjà toute barbouillée de savon, il continuait à me parler. Même sous le fil du rasoir il persista à émettre des considérations sur les bêtes. Je le suppliai de se laisser raser en silence, car j'avais une peur affreuse qu'il ne se blessât ; mais il ne voulait rien entendre et parlait toujours. C'est dans cette posture assez comique qu'il commença à jongler spirituellement avec des paradoxes, qui, je l'avoue, m'effarèrent un peu. Et pourtant, M. Anatole France a écrit quelque part : « Je me » garde bien de hasarder des paradoxes : il faut, » pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La » naïveté me convient mieux. »

Entre autres choses, il vint à parler de l'âme. Il dit:

— Les animaux n'ont pas d'âme. Mais il y a entre la bête et l'homme une différence constitutive extrêmement petite; et si nous avons une âme, les animaux doivent aussi en avoir une, qui est par rapport à la nôtre comme...

Le rasoir s'approchait de sa bouche. M. Anatole France s'interrompit. Bientôt il reprit :

— Mais je crois que la nature est communiste. Elle a, la nature, dans ses magasins, une certaine quantité d'âmes. Dès qu'une de ces âmes a servi pendant quelques années, elle rentre au magasin, où elle attend d'en sortir encore pour un nouveau stage dans une nouvelle enveloppe vivante. Car, une âme, il n'est pas possible que ça ne resserve pas!... Oui, nous sommes, voyez-vous, équipés aux frais de la nature, et, le moment venu, nous rendons au magasin...

Légèrement ahuri, le barbier, son office accompli, mettait de l'ordre dans sa trousse. Il s'en fut sans penser à faire ses civilités, ce pendant que M. Anatole France laissait tomber dans le linge pelucheux, dont il se tamponnait vivement le visage, quelques petites phrases infiniment drôles que je ne me rappelle malheureusement pas avec assez de sûreté pour me hasarder à les restituer

Mais je vins à prononcer le nom de M. Emile Zola, et, de son cabinet de toilette où il venait de plonger, M. Anatole France cria :

— Oui, il y a chez Zola une tendance à douer les bêtes d'intelligence. C'est là le fait d'un naturaliste-évolutionniste. Zola soutiendrait volontiers que les animaux inférieurs dans l'échelle des êtres sont, en réalité, nos supérieurs. Selon lui, l'intelligence divine est dans le germe, et le protoplasma serait, dans la nature, le plus grand réceptacle d'intelligence. De la situation de protoplasma à celle, par exemple, de juge à la cour, il y a toute une évolution. Chez Zola, un juge ne détient plus guère qu'une parcelle médiocre de cette intelligence qu'avait en puissance le protoplasma et qui s'est émiettée au long des siècles de progrès...

Puis, rentrant, frais et pomponné, dans la bibliothèque, M. Anatole France s'assit et me dit avec une véritable gravité :

— Au fond, voyez-vous, la faute du singe et de l'homme, c'est le cerveau. Et qu'est-ce, après tout, que le cerveau?...

M. Marcel Schwob, qu'on introduisait précisément à cette minute, saisit la question au vol et y répondit avec beaucoup de flegme :

— Le cerveau ? C'est l'hypertrophie d'une vertèbre.

— Vous l'avez dit, approuva M. Anatole France en serrant la main de M. Marcel Sclrwob.

Roman et géométrie. — Un oiselier expérimental. — M. Catulle Mendès valeton de fauconnerie. — Les trois expériences. — La bravoure de Néron. — Le rossignol, oiseau parleur. — Ce farceur de Pline. — Le parapluie de Brillant. — De Castelno Magnoac à Toulouse. — Diane, 50, rue des Martyrs. — Fariner et Fasolt. — Le suicide de Mime. — Revirement.

Je n'eus jamais qu'un goût modéré pour les sciences exactes, et je me rappelle qu'aucun de mes bouquins classiques, en mon cartable de collégien, n'eut plus à souffrir du contact des livres profanes que la vénérable Gèoméfrie de M. Amyot.

Pendant que, saisis de respect devant le vieux professeur autocacarhinophage, mes pairs saluaient avec humilité les Théorèmes, ces rois au long manteau tissé d'ennui dont les Corollaires — ces

pages ! — portent la queue, j'ouvrais subrepticement quelque roman emporté, la veille, "de la bibliothèque populaire de notre ville.

Les Mères ennemies furent ainsi dévorées par moi, sous le couvert récalcitrant du bon Amyot, en trois classes de deux heures.

Ce livre, je l'adorai ; il me tint tout palpitant ; et quand retentissait le redouté vocatif : « Elève Docquois ! » proféré par le sénile Qui-Mange-Lui- Mêrne-Les-Choses-Mauvaises-de-Son-Nez ; quand ce cuistre immémorial me conviait à induire en amoureux commerce le tableau plus noir que l'Erèbe et la craie plus blanche que la blanche hermine (ô Scribe !), ah ! je me trouvais bien béjaune devant les colles nauséeuses que me poussait cet ingénieur raté !... Mais quel non pareil bonheur, après ce sacré concubinage avec la muse géométrique, quelle joie triple c'était de retourner à la lecture de ce roman de Catulle Mendès où il était si joliment, si tendrement parlé de tourterelles !

Pouvais-je alors me douter qu'il me serait donné, un jour, d'être reçu, chez lui, par M. Catulle Mendès et de lui dire à quel point j'aimai en lui l'oiselier littéraire?

— Ah I c'est que — me répondit-il — j'ai été aussi, dans ma jeunesse, un oiselier expérimental.

Avec mon père, j'ai dressé les oiseaux de proie ; et, un peu plus tard, j'ai fait l'élève des rossignols... Oui, à Bruxelles, j'ai été valeton de fauconnerie.

» Xous habitions au faubourg de Scarbeck, lequel faubourg, pour être aujourd'hui une espèce de quartier Monceau, n'en était pas moins, à l'époque dont je vous parle, un endroit fort désolé. De notre maison, une des dernières de la rue, la vue donnait sur une plaine énorme et par endroits marécageuse. C'est dans cette plaine que, mon père et moi, nous dressions les faucons.

» Les exercices de ce dressage m'intéressaient beaucoup, et le rôle que j'y jouais avait un côté décoratif qui n'était pas pour me déplaire. Désirez-vous un aperçu de la façon de procéder dans cette affaire? Quand nous étions en possession d'une buse ou d'un épervier, nous le faisions jeûner un assez long temps. L'heure venue, je saisissais la bête préalablement encapuchonnée et dont l'une des pattes s'embarrassait d'un grelot et d'une longue cordelette légère. Mon père, dans une chambre, ou dans le grenier, se plaçant à une très petite distance de moi, vêtait sa main droite d'un gant rouge. Sur le dos de cette main rouge il plaçait un morceau de viande crue ; puis il m'ordonnait de débarrasser brusquement l'oiseau de son

capuchon. D'abord éblouie, la bête, exaspérée de faim, ne tardait pas à voir la pâture qui s'étalait si près d'elle, et elle fondait sur le gant rouge. L'expérience se renouvelait plusieurs fois, ce pendant que la distance entre le valeton et le fauconnier s'augmentait méthodiquement. Nous nous en tenions à ce préliminaire durant trois, quatre ou cinq jours, selon que le faucon était plus ou moins féroce. Ce laps de temps, le fauconnier l'employait à habituer le rapace à un nom qu'il lui donnait dès le premier jour, et il l'accoutumait aussi à venir, dès l'appel, sur son poing rouge.

» La suite des expériences se faisait au dehors.

» Mon père, toujours ganté de rouge et tenant dans sa main un oiselet, me commandait de démasquer le faucon, et, la chose faite, donnait la volée au petit oiseau : le faucon fondait sur cette proie vivante, et, ne pouvant l'emporter dans les airs, à cause de la cordelette au bout de laquelle je le maintenais, obéissait à la voix du fauconnier et venait s'abattre avec son butin sur le gant. On lui prenait du bec la bestiole pantelante, et, pour salaire, on lui donnait de la viande crue à manger.

» La troisième expérience était l'expérience décisive. Elle avait également lieu en plaine. Le faucon, cette fois, n'était plus attaché, mais il con-

servait le grelot à l'une de ses pattes. Je lui ôtais son capuchon et je le laissais prendre son essor, en même temps que mon père jetait en l'air une proie nouvelle. Naturellement, notre faucon accrochait l'oiseau au passage, et... il arrivait le plus souvent que, en dépit des appels répétés du fauconnier, il fuyait à tire-d'aile sans velléité de retour. Toutefois, il arrivait aussi — mais bien rarement, il faut le dire — que le faucon, ayant joint l'idée de captivité à l'idée du son du grelot qu'il avait à la patte, se croyait encore prisonnier et retombait avec docilité, au premier appel, sur le gant du fauconnier. C'était alors un triomphe !

— Le faucon ainsi dûment dressé, quel profit en tiriez-vous?

— Oh ! aucun. C'était pour nous une satisfaction toute platonique. D'ailleurs, pour chasser sérieusement avec cet oiseau de proie, il nous eût fallu être à cheval, et, à cette époque, nos ressources...

» Nous expérimentions de même avec des émerillons. L'émerillon est petit, guère plus gros qu'une tourterelle sauvages II est d'une bravoure extrême. Je me rappellerai toujours la preuve que nous en fournit un de ceux que nous dressâmes et qui répondait au nom de Néron. Dans cette plaine

dont je vous ai parlé, les gamins du faubourg de Scarbeck avaient accoutumé de lâcher des cerfsvolants. Un jour, nous donnâmes la volée à Néron au moment où l'un de ces étranges oiseaux de papier palpitait dans l'air: Néron, sans s'effrayer de l'énormité de cette chose qui semblait avoir comme lui des ailes, fondit d'un trait sur elle, passa au travers, et... disparut. Nous ne le revîmes plus.

— Y a-t-il encore des fauconniers, en France ?

— Je crois qu'on en pourrait tout au plus citer deux. Il y en a un, aux environs de Tours, — à ce qu'on m'assure, — qui donne des iêtes de fauconnerie une ou deux fois l'an.

— N'avez-vous point aussi tenté l'élève des rossignols ?

— Vous connaissez Luscignole ?

— En effet, et je n'aurais eu garde de ne point remarquer la savante profession de foi d'oiselier que vous y faites.

— C'est que, voyez-vous, les rossignols m'ont beaucoup préoccupé. Nous en avons fait pendant longtemps la chasse, mon père et moi. Nous fabriquions nous-mêmes les filets pour les prendre. Nous y pensions dès le commencement d'avril, qui est l'époque de l'arrivée des rossignols en

France. Il ne fallait pas songer à les capturer au moment de la couvée, sous peine de les voir promptement mourir de tristesse. Il n'est pas besoin que je vous fasse, au sujet de l'élève du rossignol, le petit résumé de cours que je viens de vous faire pour le faucon. Sachez seulement que cet oiseaux délicieux, malgré l'absence du décor lunaire, chante infiniment mieux en captivité qu'à l'état libre. Il a, alors, un ramage ininterrompu, achevé comme une véritable mélodie. À ce propos, les anciens nous la baillaient belle en classant — de même que la perdrix, garrula -perdrix! — le rossignol dans la catégorie des oiseaux parleurs. Pline ne nous raconte-t-il pas qu'il y avait, à Rome, une auberge dans laquelle, le soir, on était très étonné d'entendre des rossignols parler entre eux politique ! Et il ajoutait, avec une assez jolie naïveté, ou avec une intention de mystification, que, probablement, ces oiseaux avaient retenu et répétaient les conversations des soldats et des rouliers qui venaient boire dans l'auberge !...

— Vous n'avez pas aimé les seuls oiseaux?

— Non. A Toulouse, où j'ai fait mes études, j'ai eu deux chiens : Brillant et Diane, sa sœur. Brillant était un chien couchant, que, bien qu'il lût dressé à la chasse, je n'ai jamais employé à ce

sport. Ce fat surtout un compagnon de promenade. Ce Brillant, quel bon, brave et doux animal ! S'il n'eût eu le défaut de tirer de temps à autre de terribles bordées, c'eût été la meilleure bête du monde. Je l'avais habitué à rapporter, et mes cannes gardaient toutes l'empreinte de ses dents. Ce jeu avait trouvé en lui un véritable fanatique, à ce point qu'un jour, il revint à moi portant triomphalement dans sa gueule un parapluie qu'il venait de ravir à l'étreinte passionnée d'un bourgeois ahuri.

» Quand nous dûmes partir pour Paris, il fut décidé qu'on n'emmènerait pas monsieur Brillant. L'avant-veille de notre départ, je le donnai à Léon Lasserre, qui l'emporta chez lui, par la patache, à Gastelnau-Magnoac. (Léon Lasserre est aujourd'hui premier président à Agen. Il était étudiant à Toulouse pendant que je n'y faisais encore que mes humanités. Il écrivait de jolis vers, je m'en souviens, et il en écrit toujours.) Le moment de quitter le pays était venu pour nous, et l'on chargeait nos malles sur la voiture, quand voilà qu'une bête faite comme un diable nous tombe sur le dos : c'était Brillant qui venait de se payer quarante kilomètres de route pour venir nous retrouver. On le félicita de son honnêteté, et,

non sans tristesse, on le réexpédia à Gastelnau- Magnoac.

» Pour Diane, dont nous dûmes aussi nous séparer, c'était une très jolie bête, simplement. Elle ne se distinguait que par son habileté à voler les poulets à la broche.

» Me voilà à Paris... Lutte, misères, préoccupations exclusives d'art... Les bêtes disparaissent de ma vie pour n'y rentrer que plus tard, dès que j'ai pu acquérir une installation d'un bien-être relatif.

» Je vins habiter, au n° 50 de la rue des Martyrs, un endroit assez singulier. L'entrée du lieu était abominable, comme certains seuils de maisons de sages-femmes. Mais, au premier, on avait la surprise de se heurter à une grille de bois qui clôturait un jardin ravissant, au milieu duquel se dressait un véritable petit hôtel. Dans cet hôtel, j'eus un rossignol, que j'avais — celui-là — honteusement acheté au Carré Saint-Martin.

» Quand je transportai mes lares avenue de Madrid, j'admis en ma demeure deux hôtes nouveaux : Faffner et Fasolt.

— Des chiens?

— ?son, des chats.

— Ah ! vous aimiez les chats?

— Pour leur beauté, uniquement. En dehors de l'admiration qu'ils provoquaient en moi, je ne leur vouais aucune affection. J'ai toujours tenu le chat pour une bête mauvaise. Mais, je le répète, esthétiquement, je les aimais et leur accordais toutes sortes de prérogatives. Ainsi, Faffner et Fasolt dînaient à ma table, la serviette au cou, très dignes. Us étaient colossaux, et se bornaient, d'ailleurs, à être beaux. Mais ils étaient aussi criminels, car, un jour, ils dévorèrent mon cher ami le rossignol. Ce meurtre ne leur porta pas chance : un matin qu'ils se promenaient effrontément dans un jardin voisin du mien, des gredins les criblèrent de coups de pistolet de salon. Un quart d'heure après, ils rendaient le dernier soupir en ma cave, derrière une barrique. Je vous avoue que j'eus grande envie d'aller tuer à leur tour ces cochons (sic).

» Rue Mansard, j'eus un autre chat, à qui l'on donna le nom d'un personnage de La Walkyrie. Mime était beau comme un amour. C'était un matou d'un noir superbe; mais il répandait une odeur formidable et ne se faisait pas faute de lacérer mes rideaux. On fut bien obligé de le confier à un homme de l'art, qui nous le ramena dans un état absolu de neutralité. A dater de ce jour, Mime

s'enfonça dans une tristesse plus noire que luimême. Nous habitions au cinquième étage. Mime avait coutume, à certain moment de la journée, de faire un petit tour sur la corniche de zinc qui régnait au long de la façade intérieure, sous nos fenêtres. Un matin, je le vis — ou je crus le voir — s'élancer volontairement de cette corniche dans la rue. En tombant, il rencontra un réverbère contre lequel il se cassa les reins. Je vous affirme que je garde l'impression que Mime s'est suicidé...

» Tous voyez, en somme, que je puis passer pour avoir été un ami des bêtes.

— Vous n'êtes donc plus leur ami?

— Non.

— C'est bizarre.

— N'est-ce pas?

— Et comment expliquez-vous ce revirement?

— Saurais-je l'expliquer?... Entendez bien que cette amitié n'a pas fait place, chez moi, à une réelle aversion. Non pas. Je suis simplement devenu indifférent à l'égard des bêtes. Pourtant, si, je me souviens que j'ai traversé une période de répulsion pour elles, et si ma sœur en laissait pénétrer quelqu'une — chien ou chat — rue Berlioz, j'entrais dans une sorte de colère. Aujourd'hui, je suis très calme, et je ne lèverais pas mon gant sur un chien.

Je suis même plus respectueux qu'autrefois des droits de la bête, sans cependant lui réserver la plus petite part de la tendresse que je lui vouai jadis. Il me semble que sa race est la mienne, que nous sommes obligés de vivre côte à côte, mais que nous n'avons nul devoir de nous mêler.

» Pour finir, j'ose à peine vous avouer que, par une injustice évidente, j'en suis arrivé à concevoir une mauvaise opinion des personnes qui aiment trop tendrement les animaux. »

Là-dessus, je quittai M. Catulle Mendès, fort peu rassuré sur la qualité de l'opinion qu'il avait pu concevoir de moi...

Grande revue de chiens. — César, chien épique. — Monsieur Touche et ses rapports avec Béranger, Lamartine et de Vigny. — Au moulin de la Lande. — Ratas, nageur déterminé. — Pif, Paf, Pouf. — Entrée de Famine. — Léon Cladel, chien d'aveugle. — En récompense d'un sauvetage. — Démêlés avec la police de Sèvres. — La tortue de madame Cladel. — Nos frères les animaux. — Père et socialiste.

Depuis Carabi, qui jappa furieusement, paraît-il, autour de son berceau, M. Léon Cladel eut toujours un chien sous sa main ou sous ses talons. C'est lui-même qui l'a dit, et, mieux que cela, écrit.

Les six premiers chiens qu'il choya et desquels il fut choyé trouvèrent en leur fier et excellent maître — en leur compagnon et "ami, devrais-je plutôt dire — un historiographe singulièrement peu banal, à coup sûr. Et ce Léon Cladel et sa kyrielle

de Chiens est un livre dont tout être assez peu disgracié de la nature pour ne pas haïr les bêtes honore sa bibliothèque et l'y place entre L'Esprit des bêtes de Toussenel et la Ménagerie intime de Gautier.

A ces six chiens quinze autres succédèrent dont les biographies restent à faire. Mais, voyons d'abord ce que la vie des six premiers présente de curieux et de bien caractéristique.

Le premier. .. (ô Ruy Gomez !), le premier de ces six premiers fut Quasca, mâtin jaunâtre et camus auquel le père de Gladel s'imaginait devoir la vie et qui finit, galeux, dans la rivière, avec une pierre au cou.

Si Quasca avait sauvé le père, Te second spécimen, Sévère, devait samer le fils et périr victime de son dévouement. Sévère fut une sanguine et nerveuse femelle, et la terreur des rats. Elle mourut, piquée au nez par une vipère qui menaçait son jeune maître.

Vinrent Torrent et Montagne, jumeaux très poilus et blancs comme la neige des Pyrénées d'où ils étaient descendus. Gladel les attelait à un char rudimentaire et passait une bonne partie de son temps à se faire traîner par eux. Torrent mourut très jeune — en flagrant état de péché — d'une

odieuse amputation. Quant à Montagne, la rage l'atteignit, et M. Gladel père dut s'en débarrasser en le criblant de chevrotines.

Léon Cladel faisait son droit à Toulouse quand il acheta à un gamin César, cet « ossu et strapassé chien ». César fut un des chiens épiques de la série. Il était affligé du ver solitaire, ce qui le poussait à avaler jusques aux os, et ce, sans préalable mastication ! Cladel s'attira la réprobation générale, du jour où il ne craignit pas de produire cet extraordinaire animal au milieu de l'élégante société qui hantait les Allées Lafayette. Le cynisme de César était des moins communs, à ce point que son héroïque barnum dut le museler par devant et par derrière!... Reçu à ses premiers examens, Cladel- s'en retourna chez lui avec le gouliafre ; mais celui-ci fit tant de ravages au Moulin de la Lande qu'il fallut l'envoyer chez l'oncle Jean, où il se lia d'amitié avec deux superbes traqueurs de lièvres, Tendresse et Flambeau. Un beau jour, le pendard disparut. Un boulanger, qui le trouva, le débaptisa : il devint Sidi-Bono çt fut employé à tourner la roue énorme d'un blutoir. Avant d'être reconquis par son premier maître, il subit trois autres avatars, et fut tour à tour Gros-bec, puis Artilleur, puis Va-dru... Il était « suintant et puant »,

quand Léon Gladel le retrouva et le recueillit de nouveau.

Monsieur Touche fut un des chiens dont la mort laissa le plus de regrets à l'auteur du Bouscassié, de N'a-quun-Œil, et de tant de chefs-d'œuvre. Monsieur Touche était un king-charles et avait primitivement appartenu à un vieux grognard. Quand Cladel partit pour Paris avec cent soixantesept pièces de six livres cousues dans la doublure de son raglan, le king-charles l'accompagna, et le premier service qu'il rendit à son maître, une fois dans la capitale, ce fut de lui monter sa correspondance. Monsieur Touche, irrésistible autant que volage, attira à Léon Gladel les faveurs du beau sexe. Monsieur Touche fut béni par Béranger, pissa sur la culotte gris-perle de M. de Vigny, et prit M. de Lamartine pour un épouvantail. Un jour, il s'égara, et cela nous a valu des pages magistrales sur la fourrière. Finalement, ce pauvre Monsieur Touche, à la gloire duquel Cladel avait rimé un « acrostiche-potence », fut vendu huit francs par un dépositaire infidèle à un malandrin qui le tua pour en avoir la peau.

« Plus tard, » écrivait M. Léon Gladel, « pour peu que ça me chante et si l'on m'en prie, je raconterai l'histoire de mes autres chiens, histoire in-

timement liée à la mienne, attendu que ces aimables bêtes n'ont guère d'autre existence que celle de leurs maîtres. »

... Au moment précis où il mettait le point final à son roman : Juive-Errante (roman porté durant dix ans}, je me présentai chez le puissant écrivain, en sa villa-tanière-ermitage de la rue Brongnard, à Sèvres.

— Je viens vous prier, lui dis-je, cber et révéré maître, de me donner la primeur de l'histoire de vos chiens à partir du septième. Cela vous chantet-il?

— Oh ! Ht M. Léon Cladel, en remettant sur ses longs cheveux l'espèce d'éteignoir de drap brun que connurent bien tous ceux qui eurent l'heur de pénétrer en sa bel-accueillante demeure, si je ne vous connaissais, ça ne me chanterait guère ; mais je vous connais et cela me chante. Asseyez-vous donc près du feu, et je vais vous conter mes chiens, sommairement, bien entendu... Quant aux considérations, nous les mettrons, si vous le voulez, à la fin.

j> Donc, après M. Touche vint Morose, lequel me fut donné par Emile Bénassit, un peintre bordelais, qui avait été élevé en Angleterre et possédait un curieux accent anglo-gascon. Morose était un bou-

ledogue tout noir, très gai, mais coureur en diable. Je l'eus pendant dix-huit mois, au bout desquels il me fut volé. Je le recherchai en vain. Deux ans après sa disparition, assistant, sur la place du Ghâteau-d'Eau, à une représentation de chiens savants, je crus le reconnaître parmi eux. Je l'appelai, et il me sauta au cou. Mais je ne pus parvenir à me le faire rendre par le dresseur, qui prétendait l'avoir payé très cher.

» De retour, un jour, au moulin de la Lande, je me plaignis à mon père d'être sans chien. Mon père, qui faisait le commerce des grains à Montauban, s'en fut à la ville avec l'intention de m'en rapporter un. Le soir, j'étais sur la route, dans l'attente. J'aperçus aussitôt la charrette paternelle, chargée de foin, et, tout là-haut, droit juché sur ce foin, un chien de berger noir. La voiture s'arrête, on descend l'animal, et nous signons immédiatement, tous les deux, notre pacte d'alliance et d'amitié. Nous restâmes ensemble au moulin pendant trois mois. Le jour fixé pour mon retour à Paris, mon père, de peur que Zabeul (j'avais ainsi nommé la bête) ne voulût me suivre et ne me créât des embarras, l'enferma dans une chambre. Bon. Je pars vers quatre heures, en cabriolet. Savez-vous ce qui arrive? Le chien ronge la porte, s'échappe, et, dé-

talant de toutes ses pattes, il arrive en même temps que nous à la gare de Moissac, où il répand tant de pleurs et fait tant d'attendrissantes manières que je me laisse toucher et l'emmène à Paris. Je l'y gardai avec moi durant le siège. Il fut atteint d'une maladie de peau, et je le plaçai àNeuilly dans une maison spéciale où il succomba à la suite d'un eczéma.

» Finette, fille deZabeul, était une chienne toute petite. Elle avait des façons de vraie femme. J'ai eu, avec elle, l'occasion d'observer l'élément féminin chez une chienne. Elle était noir et feu, — bâtarde, au demeurant. Je l'aimais beaucoup. Quand survinrent les Prussiens, je quittai Enghien, et Finette disparut, à Saint-Denis, dans l'énorme agglomération des charrettes. Elle me laissait Pouni, une petite chienne née sans queue, très gentille et qui se trémoussait comme jamais petite chienne ne se trémoussa.

» Ratas était le frère aîné de Pouni. Sa robe était gris de rat — d'où son nom. Je l'ai gardé longtemps. Ce Ratas a assisté aux actes les plus graves de ma vie : il était à mon mariage, presque comme l'un de mes témoins. C'était un déterminé nageur. A Vichy, où nous l'emmenions, il nageait dans l'Allier, et si mirinquement que tout le monde ve-

nait pour le voir. Ah! quel sacré nageur c'était ! En voulez-vous un exemple? J'avais l'habitude (j'étais alors valide) de me promener tous les jours avec mon Ratas sur les bords de la Seine. Gomme legueux ne cherchait que le prétexte de se flanquer à l'eau, je lui fournissais ce prétexte en lui lançant dans le fleuve un bâton qu'il y allait chercher pour me le rapporter en triomphe. Voilà qu'un jour, sans y prendre garde, je lance le bâton au moment où deux bateaux allaient se croiser. Le chien se jette à l'eau et tout aussitôt se voit pris entre les deux vapeurs. Pour moi, je le crus perdu. Il se passa alors un fait qui stupéfia les pilotes: dans cette situation critique, mon prodigieux Ratas ne fait ni une ni deux ; il plonge, passe sous la carène de l'un des bateaux, et reparaît avec le bâton dans la gueule!... La pauvre bête finit bien atrocement. Il était écrit que la vapeur lui porterait malheur... Je venais de reconduire un ami à la gare, et j'allais traverser la voie pour m'en revenir. La porte de la barrière était entr'ouverte. Je traversai, après avoir attendu, cependant, qu'un train express eût passé. Je me retourne, j'appelle... Point de Ratas. Le train avait pris mon chien et l'avait décapité. Son corps était tellement plaqué sur les rails qu'il en faisait pour ainsi dire partie. Ce ne fut que le lendemain que

je retrouvai la tête, à cinquante mètres environ de la guérite du cantonnier... Je pleurai Ratas pendant plus d'une semaine.

» Bergère, qui lui succéda, appartenait à mon père. J'avais vécu, à diverses reprises, à côté d'elle. Quand je fus rappelé au moulin par mon père qui s'y mourait, Bergère, durant toute la maladie, ne me quitta pas. Le jour de l'inhumation, elle suivit, en hurlant, le corps jusqu'au cimetière, puis disparut. On ne la revit plus jamais.

» Quina, une épagneule, me fut donnée par le docteur Henri Napias, fils d'un maire de la Commune, lequel fut fusillé à la Cour des Messageries. Elle me fit cinq à six petits. C'était une bonne mère. Le diable, c'est que, quand je sortais avec elle, aux époques propices, j'étais suivi par une avalanche de plus de cinquante chiens. Or, elle nourrit les trois petits que je lui avais laissés ; puis, un jour de soleil, lasse d'être depuis longtemps enfermée avec Pif, Paf et Pouf, elle sortit, alla jouer sur la voie du chemin de fer et s'y fit écraser... Pif mourut enfant. Quant à Pouf, je le donnai à Paul Heusy, du Radical, qui le garda assez longtemps, mais dut le donner à son tour, à la veille d'un voyage pour la Floride. Pouf se porte à merveille. Il a dix ou douze ans.

» Paf, lui, resta chez moi jusqu'à sa mort, qui fut naturelle. Ce fut un chien volontaire, absolument désobéissant, et qui n'écoutait jamais que moi. Au rebours de Ratas, il avait une sainte horreur de l'eau... Je vivais avec Paf depuis longtemps, quand il disparut. Au cours de mes recherches, on m'apprit qu'un chien, du signalement de Paf, se trouvait chez un tambour de ville, à Chaville. Je faisais des démarches pour le ravoir, quand un de mes amis, le docteur Midrin, aujourd'hui maire de Sèvres, m'amena un chien qui, au premier aspect, nous fit nous écrier: « Yoilà Paf! » Ce n'était pas lui : c'était un vieux chien tout édenlé, aux yeux mouillés, répugnant. Je le mis à la porte. Le chien se coucha là, mais ne s'en alla point. Le matin, mes deux filles, allant à l'école, l'ayant aperçu sur le seuil, vinrent me dire : « Il est là, le vieux chien; il est malheureux... Il ne faut pas qu'il s'en aille. » Touché, je le fis rentrer, et il fut décidé qu'on le garderait. Je le nommai Famine, et je vous prie de croire qu'il était bien nommé.

» Mais, sur ces entrefaites, Paf, retrouvé, revint. Ils vécurent ensemble. Ce qui me chagrina, ce fut de voir que Paf n'aimait pas Famine. Cependant, ce pauvre chien était d'une douceur angélique; il n'avait jamais d'humeur, ni de révoltes. Sa fin fut

lamentable, comme son aspect l'avait toujours été. Il était devenu aveugle, presque paralysé. Un après-midi, il faillit être écrasé dans la grande rue de Sèvres. Il avait si bien compris le danger que désormais il y avait pour lui à traverser cette voie que, le cas s'en présentait-il, il se jetait à mes jambes, me mordillait le pantalon, et, comme j'avais compris ce qu'il réclamait de moi, j'avais contracté l'habitude de le prendre dans mes bras et de le passer, faisant ainsi moi-même le chien d'aveugle. Il eut, par surcroît, un cancer au ventre. Je ne pouvais me décider à le faire abattre. Mais, comme son état présentait, avait-on dit, quelque danger pour les enfants, ma femme, profitant d'un voyage que je faisais dans le Midi, lui fit respirer un narcotique qui le délivra de sa misérable existence ; puis, elle le fit enterrer dans le jardin, et je ne passe point un jour sans jeter un coup d'oeil sur le léger tumulus sous lequel il repose. Famine fut le chien que j'aimai le plus. Il n'avait pas moins de vingt-deux ans quand il mourut.

» Mais revenons à Paf, pour en finir avec lui.

» Je vous ai dit qu'il avait horreur de l'eau. Gela m'agaçait. Un jour, du haut "d'une passerelle, au Bas-Meudon, je jetai mon hydrophobe à l'eau, me disant : Sacredié ! il doit savoir nager, et il s'en

tirera bien!... Mais le malheureux Paf ne s'en tirait pas du tout, il pataugeait et allait se noyer, quand deux individus sautèrent en barque pour l'aller repêcher. Si je n'avais été malade, je vous réponds bien que je n'eusse laissé ce soin à personne, car je suis bon nageur. Les deux hommes, qui croyaient que j'avais voulu me débarrasser de la bête, me ramenèrent Paf, en me traitant du haut en bas. Des blanchisseuses mêlent leur voix au concert d'injures. J'ai beau protester; des paroles on passe aux actes, et je reçois un coup d'aviron. Bref, tout alla de telle sorte que, moi qui ne songeais, en principe, qu'à manifester mon bonheur et ma reconnaissance, je me vis dans la nécessité d'assommer d'un coup de canne un des sauveurs de mon chien.

» J'en arrive à mes deux dernières bêtes. Je viens d'avoir à leur sujet maille à partir avec une police — que je m'abstiendrai de qualifier. Tantan est un chien danois gris. L'éditeur Paul Delille m'en fit don. C'est une bête très fidèle, mais méchante avec ses congénères. Tantan a vécu ici avec Tzodi, un caniche noir. Quand je me promenais avec Tzodi et Tantan, ce n'étaient que querelles et combats de chiens. Un beau jour, dernièrement, nous étions sortis tous les trois :

voilà que ce Tantan saute sur un chien de chasse et se met à le rouler. Le propriétaire du chien de chasse intervient et se met à taper sur Tantan ; ce que voyant, mon autre pendard, le sieur Tzodi, se jette aux mollets du quidam et le mord. Plainte de ce monsieur à la police, qui se met en quatre, vient chez moi, et me somme de faire abattre mes chiens, me donnant pour raison que quelqu'un avait vu Tantan se battre avec un chien reconnu pour enragé. « Et quand la chose a-t-elle été constatée? demandai-je. — Vers sept heures du matin. — C'est impossible, mes chiens ne sortant jamais avant dix heures. » Alors on brandit un arrêté, et l'on vocifère qu'il me faut m'y conformer... Croiriez-vous qu'il suffit qu'on dénonce un chien pour le faire abattre! C'est la loi- Elle est propre!... Ici, à Sèvres, soixante chiens ont été abattus en cette occasion. Cependant, je ne fis point abattre les miens. Quelle ne fut pas ma stupeur de voir, un matin, le Petit Journal, annoncer que les chiens de M. Léon Cladel avaient été abattus ! J'allai à la police pour m'enquérir de ce que cela signifiait. La réponse fut épique. Je vous en fais juge. « Vous voyez bien que c'est dans le journal, me dit-on, Le journal dit que vos chiens ont été abattus; cela prouve qu'il faut les

faire abattre. » Non, mais, croyez-vous!... Gela devenait de la vexation. De retour chez moi, très inquiet, j'envoyai Tantan et Tzodi dans les bois, chez un ami. Mais je ne pouvais les y laisser, et je m'en fus tout exprès à Paris poi*r leur chercher asile. Je ne trouvai rien. Le hasard, pourtant, m'envoya dans les jambes un jeune homme de lettres, qui, voyant ma tristesse, m'offrit d'emmener avec lui mes deux chiens à Bordeaux. Il partit avec eux, le soir. J'ai reçu de leurs nouvelles : ils se portent à merveille. Je ferai, quelque jour, revenir Tantan.

» J'ai voulu sauver mes chiens, je les ai sauvés. Chose bizarre, bien que mes chiens soient abattus officiellement, on n'en continue pas moins à me faire payer la taxe, comme par le passé! ! !... »

Mademoiselle Judith Gladel, qui était survenue, fit une heureuse diversion et parvint à calmer l'exaspération du maître en me contant l'histoire d'une tortue qui répondait très bien à l'appel de madame Léon Gladel, mais restait sourde à tout autre.

— Et dans votre œuvre, cher maître, quel sentiment montrez-vous pour les animaux?

— Je les considère comme des frères, et je les aime au moins autant que les hommes. Ils n'ont

pas la parole, mais il y a, dans leurs yeux, dans leurs éclats de voix informulée, des choses auxquelles je n'ose résister : j'y sens un appel, une prière, un ordre. Je rencontrerais trois fois un chien qui me regarderait d'une certaine façon, que je chercherais à l'acquérir. Mes chiens vivent de ma vie. Je n'ai jamais souffert qu'on les fît sortir pendant les repas, car c'est l'instant où j'aime à sentir leurs mufles sur ma cuisse. D'ailleurs, esprit solitaire comme je suis, les chiens m'ont aidé à supporter les plus grands malheurs de ma vie. Je vous assure que, parfois, les miens seuls n'auraient pas suffi à me consoler...

» Il y a cinq ou six ans, je perdis une petite fille de huit ans, d'une douceur et d'un charme exquis, et qui aimait les bêtes ainsi que moi. Comme j'ai un tombeau de famille au Père-Lachaise, dans lequel ma mère et une autre enfant dormaient déjà leur repos dernier, je décidai que la chère petite serait enterrée là aussi. Le jour venu, je partis avec quelques amis. La bière fut mise dans le corbillard devant notre porte... Famine se mit à nous suivre jusqu'au bas de la côte, en pleurant comme un homme, et, par deux fois, il courut sous les roues du char funèbre pour se faire écraser. On dut, par deux fois, l'arracher à cette mort qu'il

cherchait. Epiloguera qui voudra là-dessus, voilà le fait.

» L'amour qu'ont les parents pour leurs enfants n'empêche pas leur amour pour les bêtes. Ces deux sentiments proviennent de la même sensibilité de cœur, mais ils diffèrent néanmoins. Quant à moi, les sentiments que j'ai pour mes enfants sont d'un père; ceux que j'ai pour mes chiens sont d'un socialiste. »

Prenons toujours le kummel. — Un rigolo de la vie. — Courteline incendiaire. — Premières armes chez la mère Popo. — Une paire d'amis. — De l'influence des jurisconsultes sur Catulle Mendès. — L'ami des fleurs. — Analogie. — La conclusion de tout ceci...

« Cocher, 13, rue de la Tour-des-Dames ! »

M'y voici.

Après avoir gravi quatre étages, je sonne à la porte de droite. Une jeune et jolie servante, soulevant une portière, me fait entrer dans un petit salon aux murs exigus que décorent quantité de photographies, de dessins .et d'écrans. A la place d'honneur un beau portrait de Catulle Mendès. Ici et Jà, des croquis de Caran d'Ache et des aquarelles de Steinlen. Le soleil, joyeux, ce matin,

tapote de ses doigts d'or le clavier d'un piano. Dans la bibliothèque...

Mais je n'ai pas le loisir de pousser plus avant mon examen, car voici, derechef, l'avenante soubrette, qui, cette fois, m'introduit dans le cabinet de l'auteur déjà célèbre de Le Train de 8 heures kl.

Gourteline est au travail.

Sur sa table fume une tasse de thé et des bouts de papier se mouillent d'encre fraîche. Le réduit est tranquille à souhait ; aucun bruit n'y pénètre du dehors. Derrière le rideau verdoyant des capucines de l'unique fenêtre, c'est une gaieté de jolis toits léchés de soleil, à cette heure si peu avancée de la journée.

— Tiens, Docquois ! Elle est bonne. Gomment ça va, mon cher? Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

J'expose le butdema visite; j'y essaye, du moins, car dès les premiers mots, Gourteline jette les hauts cris.

— Xon ! ah non ! Ah, mon cher, pas ça! Tout ce que vous voudrez, mais pas ça! Voulez vous du kirsch ? du kummel ? une cigarette ? mon chapeau ? La maison est à vous, prenez ! mais éloignez de moi, Seigneur, le calice de l'interview !

Je refuse le chapeau mais j'accepte le kummel,

pensant : « C'est toujours autant de pris. Tout à l'heure nous verrons bien. »

Mais Courteline est très monté. Visiblement, l'auteur des Gaietés de VEscadron n'est pas chair à interview. La dent sera dure à arracher. Avec ça je fais une gaffe : je lâche que je suis venu ici dans l'espérance d'en repartir avec des choses drôles pleinmes poches, et,aumot«chosesdrôles », Courteline grince des dents. Il se lance dans une tirade, dit qu'il a embrassé la dernière des carrières et que son profond chagrin d'être un amuseur public le conduira inévitablement à finir dans un monastère.

« Amuseur public, bon Dieu!... De tous les emplois que puisse choisir un écrivain dans la comédie des lettres, il n'en est pas, entendez-vous bien, qui demande à être tenu avec plus de légèreté et de délicatesse I... Amuseur, c'est bien vite dit ! Banville en est un, d'amuseur, et Jocrisse en est un autre. »

J'ai un geste éloquent :

— Oh ! à cet égard-là, vous pouvez être bien tranquille.

— Oui? Eh bien, je ne le suis guère.

— Bah !

— Il n'y a pas de bah ! ma vie est gâchée de l'idée que je lapasse sur des tréteaux, à vociférer dans

l'embouchure d'un porte-voix des choses comiques qui ne le sont pas, devant un troupeau d'auditeurs qui me regardent consternés et se disent entre eux : « Est-il bête ! »... Tenez, les jours où j'ai de la copie dans l'Echo, je suis l'homme — et ça je vous le jure — le plus malheureux du monde ; je me fourrerais dans un trou de souris.

— Pourquoi?

— Toujours pour la même chose : l'idée fixe que jeboniinente, le bas de mon pantalon rentré dans mes chaussettes et le nez peint en rouge vil, au milieu des huées de la foule. Quand on m'a représenté Lidoire, l'an dernier, au Théâtre Libre, je voulais mettre le feu aux coulisses du théâtre! Parfaitement ! Antoine, que j'exaspérais par mon obstination à vouloir, quand même, inonder de pétrole ses décors, s'est vu obligé de médire:

«Toi, tu vas nous f la paix, ou j'envoie chercher

les fliques! »

Et Courteline, l'œil au ciel:

— Être un rigolo de la vie !... Hein, songez- vous à cela, Docquois?... Un rigolo !...

Puis, changeant de ton :

— Ah ! voilà Monsieur Saint-Médard.

Saint-Médard !

Surpris, je regarde.

GEORGES COURTEL1NE 117

Saint-Médard est un chat noir, de toute petite race, improbable produit d'un accouplement dont l'événement remonte à deux ans environ. Il a sauté sur les genoux de son maître, et, de ses paites de devant, illes carde comme un matelas.

— Mon petit compagnon ! dit Georges Courteline, caressant longuement, de la main, l'échiné lustrée du minet qui ronronne. Il n'est pas beau, mais il est gai. Va dire bonjour au monsieur, Saint- Médard!... Hein ! Docquois, comme chat de gouttière, est-il assez réussi? Ah ! tu n'es pas beau, mon cochon !...

Chat de gouttière ou pas chat de gouttière, Saint-Médard vient de m'apparaître comme le Deus ex machina!... Gourteline aime les chats, puisqu'il en a un. C'est déjà un point acquis. Et je songe: « Soyons adroit. Peut-être, en jouant habilement un petit air de Saint-Médard... »

Le fait est que cinq minutes après, un mot en amenant un autre, mon aimable interlocuteur m'avait confessé, sans y prendre garde, son adoration pour la race féline. Ça lui a pris dès le berceau, d'où il se laissait glisser,- à huit mois, pour s'en aller à quatre pattes chercher sous l'ombre des meubles le chat de lanière Popo, sa nourrice. (La mère Popo!!!) Et, peu à peu, il en vient à des

confidences. Saint-Médard lui a donné bien de la peine à élever! Ah! qu'il eut une mauvaise jeunesse, Saint-Médard!...

— Mon cher, vous n'avez pas idée de ce qu'a été cettebête. Il avait, entre autres perfections, cette étrange spécialité de tomber dans tous les endroits où humainement il était possible qu'il tombât : sur le toit que vous voyez là, en contre-bas de la croisée ; puis de là, par des tabatières entrouvertes, dans les cuisines des voisins ! Il tombait dans le bouillon, dans te seau de propreté, dans la fontaine, dans les lieux, est-ce que je sais !... Je passais ma vie à le repêcher. Par-dessus le marché, un vrai papillon! voletant à travers l'appartement au milieu d'un charivari assourdissant de saladiers culbutés et de vaisselle projetée. Une bête à tuer, quoi! Une personne, qui demeure avec moi et que Saint-Médard rendait littéralement folle, occupait une partie de son temps à lui administrer d'une main maternelle d'anodines petites fessées desquelles se fichait Saint-Médard comme de ma première chemise. Et elle l'appelait « Petit vilain ! » et « Petit laid! », voire « Insupportable animal! », aux jours de grande indignation. Moi, je pensais, comme Audiberte dans l'admirable Numa Roumestan de Daudet : « Gare, si un coup je m'en

môle! » Un coup, je m'en mêlai. Je ne sais plus ce qu'avait fait Saint-Médard, mais je sais qu'un quart d'heure après il sanglotait encore, comme un chien, sous le lit, de la danse vraiment mémorable que je lui avais administrée par charité.

— Oh ! charité!...

— Naturellement. Par le fait même de son extravagante rigueur, cette volée était la dernière que devait recevoir Saint-Médard, puisque c'était la première dont il devait garder le souvenir. Et le fait est que depuis lors (et je vous parle de quinze mois), il n'a pas reçu de moi une pichenette! Il m'adore parce qu'il me redoute. J'ai du prestige à ses yeux de chat. Songez donc que je suis pour lui le monsieur qui ne l'a pas raté ! ! ! Il le sait : d'où la tendresse infinie qu'il me porte, et que je lui rends bien, d'ailleurs. Oh ! nous sommes une paire d'amis tous les deux, n'est-ce pas, Saint-Médard?

— Ça se voit, objectai-je en riant, à vos mains déchirées de coups de griffes.

MaisGourteline, précis comme une règle de trois :

— Pardon! ça, c'est une autre histoire. Puis :

— Je vais vous ouvrir mon cœur : j'ai une faiblesse pour les gros mots, et aussi pour les jeux de mains, qui me paraissent les plus divertissants du

monde ; en sorte que je joue quelquefois à soulever Médard à un mètre au-dessus du sol. Lui, accepte volontiers le jeu et ne s'en formalise en aucune manière; seulement, une fois restitué à la liberté de ses mouvements, il se précipite sur ma main qu'il tâche à mettre en lambeaux. Il trouve ça tout naturel et moi aussi. Chacun de nous joue comme il sait. Et quand nous avons assez joué, nous nous faisons de réciproques politesses : je gratte la tête à Saint-Médard qui me donne de son nez dans le menton. Voilà tout. Le bon Saint-Médard lèche sa queue endolorie, je couvre mes plaies d'arnica, et nous tirons, lui à hue, moi à dia, pensant force bien l'un de l'autre ; moi, de lui : « Voilà une bête qui est moins bête que son maître » ; lui, de moi : « Voilà un homme qui est juste, puisqu'il sait, sequo animo, accepter les légitimes représailles d'une bête qu'il avait provoquée.» Ah! lajustice avec les bêtes, tout est là! Songez donc que les animaux portent intact en eux le sens de l'équité ; cette notion du bien et du mal qu'a reçue de Dieu toute créature née de sa main, mais qu'est venue altérer, puis atrophier chez nous l'intervention imbécile des légistes, des Gaïus, des Lamoignon, et autres Monsieur Prudhomme. Les Institutes élucubrées, c'en était fait de la droiture des hommes, et si un

vaudevilliste illustre, Jules Moineaux, a écrit dans Les Deux Aveugles ce vers digne d'admiration:

Justinien, ce monstre odieux...

c'est par allusion aux Pandectes; cane fait pas l'ombre d'un doute. Mon cher, j'ai la haine de la loi, et de ceux qui la font, et de ceux qui l'appliquent! C'est elle qui est la cause de tout. Tenez, voilà Catulle Mendès, que la douceur de son cœur et la saineté de son jugement ont longtemps fait aimer les animaux de l'amilié dont ils sont dignes. Un jour, il est cité devant la justice belge pour je ne sais plus quel délit de presse. Très bien. Il débarque à Bruxelles et de là chez le juge d'instruction, avec lequel il confère dix minutes. Le soir même... — pas le lendemain, le soir même! — ... il avait les bêtes en horreur! Un contact de dix minutes avec un jurisconsulte avait, chose atroce à dire, suffi pourfausser sur un point l'esprit le plus normal et le plus rationnel qui se fût trouvé jusqu'alors!...

Je contins une belle envie de rire et demandai hypocritement :

— Et à votre avis, cher ami, on est injuste avec les bêtes ?

— Odieusement ! fitCourteline.

J'insinuai :

— Voyons... un exemple...

Mais lui, alors :

— Je vous en citerais dix mille. Un, pris au hasard, dans le tas. Il est une bête que les zoologistes sont unanimes à reconnaître comme exceptionnellement, douée d'aspirations hautes et aristocratiques...

Moi :

— L'hermine ? Lui :

— Non. Le cochon. BufTon le constate, et Lacépède le proclame : le cochon est l'ami des fleurs, des parfums et des élégances ; il a une préférence marquée pour la société des personnes bien élevées, et l'allégresse qu'il témoigne à s'ébattre en des eaux très pures est, chez lui, l'indice non douteux d'un amour de la propreté poussé jusqu'à la manie. Par un préjugé imbécile, le paysan (non plus une bête, lui, mais une brute) le force à vivre dans l'ordure. Alors, que fait-il? Il s'y vautre! Vous me direz : « C'est assez bête ! » Soit ; c'est respectable, en tous cas. Nous.sommesici, ne vous y trompez pas, en plein domaine de sensibilité meurtrie et de délicatesse méconnue. Le même

sentiment qui pousse le cochon à se rouler dans la charogne déterminera une honnête femme à se livrer à un homme ivre parce que son mari l'aura traitée de salope dans un mouvement de mauvaise humeur. C'est du dépit, pas autre chose. Que les cochons et que les femmes apportent un certain côté excessif dans l'exprimé de leur mécontentement, je n'en disconviens pas. Mais quoi ! vous n'empêcherez jamais l'intervention des nerfs dans les questions du cœur, et l'âme est une chose très complexe. D'ailleurs, c'est aux seuls hommes qu'a été dévolu le don précieux de savoir estimer à leur juste valeur les petites infamies de la vie, ce qu'appelle Alphonse Daudet « la mise au point » (toujours dans Numa Roumestan) et que, décemment, vous ne pouvez exiger ni des femmes ni des cochons.

Je demandai :

— Et la conclusion?...

— Il y en a deux, répondit Gourteline. La première, c'est que vous en êtes venu à vos fins, lâche interviewer que vous êtes! La seconde, puisqu'aussi hien il n'y a plus à y revenir, c'est que les trois quarts des hommes sont indignes d'avoir des bêtes. Songez donc que depuis des siècles on prive de boisson les lapins, sous prétexte qu'iLS ne boi-

vent pas, et que jamais n'est venue à personne l'idée de faire un jour la preuve en présentant à un lapin un peu d'eau dans une assiette creuse! Hein, tout de même, elle est raide, celle-là ?... Ils ne boivent pas !!!... Moi non plus, je ne bois pas, quand on ne me donne pas à boire. »

Et, avec un haussement d'épaules :

— On ne saurait dire si c'est plus monstrueux que bête ou plus bête que monstrueux. Pour moi, je suis convaincu d'une chose : c'est que le lapin, qui porte en soi (M. Brown-Séquard l'établit) l'essence même de la vie, atteindrait à la longévité des carpes et des perroquets s'il ne mourait de soif à sept ans !

Et comme, au même instant, l'aimable Saint- Médard, dressé sur ses pattes de derrière, s'arcboutait de ses mains aux épaules de son maître, dont il flairait amicalement le nez et le soupçon de moustache:

— Oui, Saint-Médard, dit Gourteline, je suis sensible à ta tendresse, et tes vertus me touchent, soisen sûr. Au 1er janvier prochain, t'auras les palmes académiques.

Haro sur le Midi. — Zola, Daudet, Huysmans. — Proverbe» provençaux. — Poil et plume. — Marcabrun, fils de moine. — L'avatar du bon ancêtre. — Un paysan. — Autour de l'enclos. — L'oiseau le plus rare. — L'homme et les bêtes. — Insoumis et résignés. — Le maquignon et le poète. — Explication courtoise.

Je dois l'avouer, ce n'est pas sans malice que j'ai écrit à M. Frédéric Mistral pour lui signaler l'avis de M. Emile Zola sur la façon qu'on a d'aimer les bêtes dans leNord et dans le Midi. Gomme M. Emile Zola pourrait me reprocher d'avoir pris trop au sérieux et rapporté peut-être un peu absolument des paroles en somme jetées en l'air et sans plus de conviction que cela, je prends les devants et le prie de m'excuser de m'être ainsi complu à raviver

lt.

la querelle — toujours mal éteinte — du Nord et du Midi, et j'espère qu'il ne m'en voudra pas, puisque ma malice nous aura valu la très jolie lettre que voici :

« Maillane (Bouches-du-Rhône).

» Monsieur,

» Vous m'assurez qu'Emile Zola vous aurait énoncé cet aphorisme : « Dans le Nord, on aime les » bêtes, tandis que la sympathie du Midi pour elles » est presque nulle. » Je ne crois pas que mon illustre compatriote ait assez vécu en Provence pour faire une enquête sérieuse sur cette nouvelle tare des Méridionaux. D'après mon ami Daudet, nous professions déjà le mépris delà femme. Selon Huysmans et autres, « êtres au brou de noix et aux yeux vernis, broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail qui ne sont pas du tout français », nous sommes à peu près indignes de contempler la Colonne. Il ne nous manquait plus, pour être les derniers des hommes, que d'être froids pour les animaux.

» Je n'ai pas le temps d'ouvrir une contreenquête à ce sujet. Je vous dirai seulement que, parmi les préceptes de mon éducation rustique,

figuraient des proverbes provençaux que voici, et que je vous traduis :

— Qui aime les bêtes aime les gens;

— Les bêtes souvent

apprennent aux gens ;

— Enfants et chiens connaissent qui leur fait du bien;

— Les chiens sont du bon Dieu et les chats sont du diable;

— Qui bat le chien, bat le maître.

» Et toute une série, qu'il serait trop long d'écrire. Nos chasseurs, je l'avoue, sont assez impitoyables pour les pauvres petits oiseaux. Mais ceux du Nord, je crois, ne sont pas indifférents aux rôtis de perdreaux ou aux brochettes de mauviettes. Je lisais même dernièrement que la Normandie était tout à fait dépeuplée de gibier de poil et de plume, et il me semble que la loi pour la protection des animaux chôme moins à Paris que dans nos pays barbares.

» Vous voulez savoir aussi quelle place les bêtes tiennent dans ma vie de poète.

» J'ai d'abord un chat superbe appelé Marcabrun, et un délicieux barbet baptisé Pain-perdu, que Paul Arène a glorifiés dans maint et maint article. Marcabrun est tigré comme unfélin de haute race. Son père,

chat de moine, j'allais dire chanoine, fut apporté au village -par un paysan de mes voisins qui Tempoigna dans le couvent de Saint-Michel de Frigolet, lors du fameux siège de cette abbaye, où il s'était enfermé, avec mille autres, pour la défendre. Mais mon beau Marcabrun est devenu grincheux, jaloux et misanthrope, depuis l'arrivée de Pain-perdu, un petit chien noir extraordinaire, dont voici en deux mots l'histoire.

» Un jour que je me promenais, à l'entrée du crépuscule, dans un chemin rural, je vis sortir, tout à coup, du fossé de la route, comme une espèce de gnome tout noir et sémillant, un petit chien qui me flaira, me suivit à la maison et ne voulut plus me quitter. Cette rencontre d'un chien perdu, qui a l'intelligence de choisir son nouveau maître et qui a le flair de le bien choisir, n'a rien de très miraculeux. Mais elle me frappa pourtant, parce que l'incident se passa à la brune, derrière le mas où je suis né et que j'ai quitté depuis longtemps, et au pied de cyprès noirs où j'allais, par prédilection, jouer, quand j'étais petit. Or, comme Painperdu (c'est le nom d'un vieux troubadour, que je donnai au nouveau venu) a certaines allures mystérieuses et cabalistiques ; comme, à certains moments, il tourne sur lui-même vertigineusement en

se mordant la queue ; comme, parfois, il me regarde avec des yeux humains étonnamment perçants; et comme il n'appartient à aucune des races connues dans le pays, j'ai fini, Dieu me pardonne, par me persuader que quelque bon ancêtre avait choisi cet avatar pour me protéger, qui sait ? dans quelque danger à venir.

» Voilà, monsieur, ma confession au sujet de mes bêtes... et recevez l'expression de mes sentiments très distingués.

» F. Mistral. »

Et, encore une fois, maintenant, voyons, le Midi est-il si haïssable ?

On ne pourra, dans toutes les cas, nier que voilà une lettre adorable.

Cette deuxième lettre me vient de Normandie, — de cette Normandie qu'en sa lettre M. Frédéric Mistral a mise en cause.

« Échauffour.

» Mon cher confrère,

» Je suis un paysan, je passe ma vie à écouter pousser l'herbe, à voir les bœufs ruminer et

les chevaux tirer d'ahan le long de la route dont le ruban crayeux se déroule autour de mon enclos. J'ai des chiens, des chats, des vaches, des pigeons et des poules. Je chasse avec passion l'oiseau le plus rare, le plus mystérieux, le plus intellectuel, l'oiseau qui résiste à la puissance de l'or, puisqu'on ne l'acclimate pas; l'oiseau le plus fin, au sens de la rôtie : la bécasse.

» Je nourris les bêtes, je les observe, je les aime et je les mange, ce qui est encore une façon de s'attarder sur elles.

» Il me semble qu'en général, le « roi de la création » se montre, vis-à-vis des bêtes, prétentieux ou maladroit ; il déshonore sa royauté par un despotisme où "viennent sombrer les qualités naturelles des animaux, leur soumission, leur patience, leur bonté.

» Prenez un cheval méchant : je vous parie cent écus qu'à l'origine de son vice, vous retrouverez un homme brutal et des coups immérités.

» Le chat sort ses griffes, le chien montre ses crocs, la vache donne un coup de corne, l'âne pousse une ruade. Pourquoi? Parce que, dix-neuf fois sur vingt, on leur a déjà fait des misères.

» Oh ! l'affreuse misère qui précède la méchanceté chez les animaux 1 Incompris ou battus, ils

FRÉDÉRIC MISTRAL ET PAUL HAREL i31

opposent parfois à la bêtise ou à la cruauté de V homme une révolte irraisonnée contre les hommes. Absence de discernement, voilà tout.

» A côté de cela, voyez la masse innombrable de ceux qui demeurent soumis, qui crèvent résignés !

» Les bêtes, je voudrais qu'on les iît aimer et qu'on osât davantage les défendre.

» Un jour, dans le plein raidillon d'une côte à pic, un maquignon massacrait littéralement un vieux cheval. La pauvre bête, à bout de forces, à bout de souffle, s'accula dans la boue du fossé voisin, sous un buisson d'épines. Et le maquignon tapaiWtoujours.

» Eh bien, moi, qui vous parle, j'empoignai cette canaille d'homme par les flancs et je l'engouffrai dans la profondeur du buisson, où mille épines vengeresses lui trouèrent la peau.

» A la sortie du buisson, il y eut une explication... courtoise.

» On rattela. Je parlai de la pitié due aux bêtes, je poussai à la roue, et quand la côte fut montée, le conducteur couronné d'épines vint à moi, et, d'une voix molle : « Xom d'une bourrique ! c'est » vous qui avez raison ! Je ne vous en veux pas, » vous êtes un bon homme ! »

» Voyez, mon cher confrère, comme il suffit parfois d'une petite chose pour s'entendre.

» A vous,

» Paul Harel »

Et votre lettre, cher Harel, montrera également à M. Frédéric Mistral de quel bois se chauffe, dans le Nord, un poète qui voit martyriser un pauvre animal.

Avec Mistral contre Zola. — Pourquoi M. Alphonse Daudet n'aime pas les bêtes. — Le Chinngne fô. — Un piano se met à parler. — Tout simplement. — Un roman de chien. — Sous le grand catalpa. — Ce farceur de cheval.

... Les cigares allumés, M. Alphonse Daudet questionne, avec une anxiété des mieux jouées :

— Ainsi, monsieur, vous avez conçu le noir projet de remettre en présence, pour une lutte fratricide, ceux du Midi et ceux du Nord ! C'est là chose terrible, savez-vous?

— Mais, cher maître, je vous jure que je n'ai pas eu dessein si machiavélique, et que...

— Pourtant, l'aphorisme de Zola, la lettre de Mistral...?

— Oh ! rien de grave, comme vous l'avez pu constater. Escarmouche, tout au plus.

— En êtes-vous si sûr? et ne serait-ce point par une envie dissimulée d'attiser davantage encore la querelle que devrait s'expli quer votre démarche près de moi, aujourd'hui?

— Oh! cher maître, quelle pensée!

— Oui, vous êtes tout innocence, je le sais. Eh bien, monsieur, vous avez raison, car, dans la matière, je me rangerai contre Zola du côté de Mistral. Oui, Mistral n'a pas tort quand il proteste de son amour de Méridional pour les bêtes... Ainsi, moi, voyez-vous, les bêtes... je les ai en horreur.

— Ah çà! voyons, cher maître, si je dors, ou bien si je rêve?

— Ah ! ceci vous paraît plaisant ? Rien n'est plus sérieux. Je ne puis souffrir les animaux.

— Alors, Zola...?

— Zola a tort.

— El Mistral ?

— Mistral a raison.

— M'excuserez-vous de ne pas suffisamment comprendre ?

— La lumière se fera. J'ai dit que j'ai les bêtes en horreur; je devrais plutôt dire que je les crains. Et, d'ailleurs, il n'en fut pas toujours ainsi, bien

que les origines de cette crainte soient déjà lointaines. En réalité, l'antipathie que j'ai pour les bêtes doit être bien moins attribuée à mon tempérament d'homme du Midi qu'à la maladie nerveuse dont je souffre si cruellement. Gomme homme du Midi, j'aimerais les chiens et les chats tout aussi bien que le fait Mistral; comme malade des nerfs, je les redoute, et,- par suite, ne puis les aimer. Je vous prouverai tout à l'heure que j'ai, autant, et peut-être plus que d'autres, la préoccupation des bêtes. En attendant, laissez-moi vous expliquer mon antipathie.

» J'étais tout enfant quand il me fut donné d'assister au massacre d'un chinngne fô (chien fou, chien enragé), devant le cabaret de mon père nourricier, à Fons. (Fons — qui, pourtant, veut dire fontaine — était absolument dépourvu d'eau. Les gens devaient en aller chercher à deux lieues de là.) Je me rappelle que le spectacle de tout ce monde brandissant des fourches, des bâtons et des faulx autour de cette bête enragée produisit sur moi une incroyable impression de terreur. L'horreur que j'ai du chien date de ce moment.

» La crainte que j'éprouve pour le chat remonte aussi fort avant dans le temps. Nous étions, un soir, tous autour de la lampe, à la maison. Le père seul

était absent, et ne devait point rentrer. On n'attendait donc personne, et l'on ne s'attendait à rien. La paix était complète, charmante, au foyer. Soudain, dans la pièce voisine, le piano se mit à parler tout seul ; comme sous des doigts gantés de moufles épaisses, des notes criaient faiblement, par intervalles... J'étais terrifié. Tous, nous étions terrifiés... Puis, après une reprise anxieuse du silence, le piano nous suggéra l'effroi davantage en gémissements lugubrement chromatiques... Des âmes avaient l'air de pleurer dans le salon. Oh! quelle sensation, monsieur !... Puis, le piano ne parla plus, cessa de gémir ; mais ce fut alors comme une chute sur le tapis de quelque chose qui aurait été léger à la fois et lourd, et de quelque lourdeur emmitouflée d'on n'aurait su dire quoi... Puis, après encore un silence qui déversa l'angoisse à pleins flots, une plainte — comme d'enfant — s'éleva, tout près, derrière la porte, qui parut s'émouvoir d'un frôlement... J'étais presque fou.

— Et c'était tout simplement un chat ?

— Ah ! vous ne diriez pas ainsi : tout simplement, si, au lieu de compter parmi les miens, ce souvenir était aussi bien des vôtres!... Eh bien! oui, c était le chat de la maison... J'ai raconté tout

cela et d'autres choses, sous le titre de Mes Peurs; tenez, précisément dans le journal de Mistral. Je les y ai racontées en langue provençale. Figurezvous que, pour tout ce qui a trait à mon enfance, c'est en cette langue que je suis toujours tenté d'écrire : il me semble que j'y trouve plutôt les mots spéciaux dont j'ai besoin pour cette catégorie de souvenirs imprécis... Une de mes premières choses aussi, c'a été, dans Paris- Journal, l'Histoire d'un chien qui na jamais vu Paris. Le chien m'a beaucoup fait songer. J'ai eu longtemps le projet de faire un roman de chien.

— Un roman de chien ?

— Oui. J'y aurais raconté toute la vie d'un chien, ses occupations, ses habitudes, ses pensées. Ses pensées, oui. En effet, avez-vous jamais observé un chien dans la rue? Eh bien ! n'avez-vous pas eu, comme moi, l'impression exacte que ce chien allait à ses affaires, et qu'il était en proie à des préoccupations? ^Se l'avez-vous pas vu s'arrêter tout à coup, puis revenir sur ses pas comme quelqu'un qui a oublié de faire aux siens une recommandation nécessaire, et qui va la leur faire?... Oh ! il est certain que les bêtes pensent, voyez-vous ! Dans la pensée, elles sont à deux ou trois étages au-dessous de nous, voilà tout... Les chiens, où vont-ils, que

font-ils? N'est-ce pas intéressant? J'aurais tenté de le dire, mais la difficulté était énorme, et j'ai eu peur de substituer, malgré tout, mes sentiments à ceux de la bête. Et puis, oh! et puis, ce qui m'a surtout arrêté de faire ce roman de chien, c'est tout le côté stercoraire obligatoire de la chose : l'incessante incontinence du chien, son goût détestable pour les excréments, qu'il sait digérer, les passions basses de son odorat; — à chaque page du livre, j'eusse dû dresser un urinoir... Je répugnai à la besogne.

» On parle de l'hypocrisie du chat, qui est, en somme, un animal délicieux, mais on oublie de parler de celle du chien. Je me souviens encore des deux chiens que mes parents avaient à la campagne et de leurs abominables airs vertueux quand ils se tenaient près de nous sous le grand catalpa : ils restaient tranquillement couchés, quelques minutes; puis, ils s'étiraient, et, bâillant, faisaient quelques pas, le dos gros au soleil, comme pour se délasser, uniquement. Ils arrivaient ainsi à la charmille, sournoisement, et dès qu'ils la tenaient, la charmille, ce qu'ils détalaient vers les champs, et presto ! Mais comme, au premier coup de sifflet, ils revenaient honteux, hypocrites et rampants, se recoucher à nos pieds, avec

des airs de dire : « Mais nous revenions de nous- » mêmes ; mais nous n'avions aucun dessein de » vous quitter, ô maîtres! »...

» Un animal que je hais avec férocité, par exemple, c'est le cheval.

— Bah ! que vous a fait le cheval? En est-il un qui ait fait parler le piano ?

— Non, mais c'est un farceur, et voilà pourquoi je le hais. Oh! je ne mourrai pas sans lui avoir dit son fait, au cheval !

— Mais enfin, cher maître, que lui reprochezvous?

— Ce que je lui reproche ? mais tout bonnement ceci : le cheval se fiche de nous.

— 11 se fiche de nous 1

— Oui, monsieur ! il se fiche de nous ! Tous croyez naïvement que vous le conduisez, le cheval?

— Dame !

— Erreur grossière, c'est le cheval qui vous mène.

— Pourtant...

— Oh! je sais! le cheval vouslaisse adroitement quelques illusions. Ainsi, il se prête à merveille à la promenade du Bois. Il s'y laisse conduire. Mais c'est, croyez-le bien, parce que le Bois lui plaît et qu'il est sûr d'y voir de belles amies, sans cela!...

Est-ce que vous vous figurez, par exemple, qu'il y a des batailles de cavalerie ? Eh ! non, il n'y en a pas ! C'est une blague énorme. Relisez plutôt l'histoire de notre dernière guerre 1

— Mais enfin... !

— Non, je vous dis que je ne mourrai pas sans avoir dit son fait à ce farceur que vous vous plaisez à appeler le cheval !...

« Et, là-dessus, un autre cigare?... »

XIY

ABEL HERMANT ET RIDDER HAGGARD

Le sabot de Dallas. — Le cheval est-il un farceur? — Apologie. — Tendresse de cavalier. — Luxe pratique. — Petits ânes. — Les chiens de Constantinople. — Fatalisme. — Le plus farceur des deux... — Le sabot de Moresco. — Un cheval « salé ». — Une mort. — Le cheval n'est pas un farceur.

Il était onze heures du matin. Je descendais la rue Bellechasse, et je riais encore de la boutade de M. Alphonse Daudet contre le cheval au moment où je tournai dans la rue de Grenelle. Soudain, je me rappelai fort à propos que M. Abel Hermant habitait au numéro 15 de cette rue, et l'idée me vint aussitôt de monter chez lui. « L'auteur du Cavalier Miserey, pensai-je, saura me dire, lui, si vraiment le cheval est un farceur et s'il mérite tant que cela la rancune de Daudet. » Et je me

souvins des pages poignantes qui relatent la crevaison de Dallas, la nuit, dans la cour de la caserne du 21e chasseurs.

M. Abel Hermant voulut bien me recevoir. Il était souffrant et me demanda la permission de rester étendu sur un divan parallèle à sa table de travail. Sur cette table, la première chose qui frappa mon regard fut un sabot de cheval ferré d'argent ; il était posé sur une liasse en guise de pressepapiers.

— C'est le sabot de Dallas, me dit M. Abel Hermant. Souvenir du régiment.

Du sabot de Dallas à l'objet particulier de ma visite, la transition s'offrait facile, et le jeune romancier fut tout de suite au courant de ce que j'espérais de lui.

— Un farceur, le cheval? fit-il. Hum ! il faudrait d'abord le supposer plus intelligent qu'il ne l'est; mais je ne discuterai pas cette impression de M. Daudet, et je vous dirai que le cheval est, après tout, le seul animal qui m'intéresse véritablement. C'est qu'en effet, c'est aussi le seul animal avec qui on puisse faire corps. D'autres animaux, certes, sont plus intelligents que lui, — le chien, par exemple, — mais ils gardent un certain à-part, et restent bien individuels, tandis que nous

ABEL HERMANT ET RIDDER HAGGARD 143

avons sur le cheval une action, il est vrai toute mécanique, mais à laquelle, en somme, nous avons le plaisir de sentir qu'il répond. S'il n'est pas d'une intelligence très élevée, le cheval est d'une nervosité tout à fait féminine ; — il faut, bien entendu, s'adresser à des races de choix. Et puis, aucun autre animal ne nous donne comme lui cette sensation de possession : le cheval, on le tient avec les jambes, on lui parle avec les mains...

— Quel genre préférez-vous ?

— Oh ! je n'aime pas ceux qui font des tours de force, ceux de haute école. J'aime le cheval qui a un certain laisser-aller, qu'on a bien dans la main, et auquel on ne demande rien que le développement de ses moyens.

— Au point de vue sentimental... ?

— Je ne crois pas que cette bête soit capable d'une grande tendresse pour celui qui la nourrit et qui la panse. Mais l'homme peut très bien s'éprendre du cheval, justement en raison de cette sensation de possession dont je viens de vous parler. C'est le cas du cheval de régiment, et du cheval arabe, qui fait partie de la famille. Le cheval reconnaît surtout celui qui a l'habitude de le monter. J'avais, à la campagne, une jument pur-sang qui ne se laissait monter que par moi et par un de

mes amis : elle jetait infailliblement par terre toute autre personne qui osait l'enfourcher. Je comprends que les hommes de cheval aiment beaucoup leur monture, car c'est là une des affections les plus égoïstes qu'on puisse avoir. On aime beaucoup son cheval parce qu'il vous donne du plaisir et aussi l'illusion que ce plaisir est partagé, alors qu'il est surtout personnel. Un vrai homme de cheval affectera d'aimer à se promener seul avec sa bête, pour causer avec elle ; mais le plaisir du grand air et du galop est, au bout du compte, beaucoup plus fort que le plaisir de l'amitié chevaline. Pour ma part, j'aime le cheval parce qu'il est un animal de luxe — pratique.

— N'a-t-il aucun discernement?

— Oh ! je ne lui prête que des facultés brutales. L'âne, tenez, serait moins bête que lui, bien que plus entêté. Quelque répugnance qu'éprouve un cheval à se laisser monter par un étranger, on finira toujours par le mater, tandis que les petits ânes du Caire, dans une circonstance analogue, préféreront se laisser rouer de coups.

— Avez-vous, comme M. Daudet, la crainte des chats ?

— Non. Le chat me laisse froid. Son électricité ne me trouble pas. Je n'aime pas le félin. Je lui

ABEL HEIUfANT ET RIDDER HAGGARD 145

préfère de beaucoup (ce n'est pas poétique) le chien ; le chien errant, surtout, le chien de Constantinople. Celui-là, c'est l'expression la plus complète, la plus absolue et la plus naïve du fatalisme oriental. Ainsi, lors de la création des tramways là-bas, ces chiens persistèrent durant des semaines àne pas c omprendre que les tramways ne pouvaient sortir de leur voie pour éviter de les écraser.

— Oui, je sais qu'auparavant, ces étonnantes bêtes ne se dérangeaient pour personne. Dans un intéressant chapitre écrit sur eux au cours d'un livre sur Gonstantinople par M. Paul de Régla, n'ai-je point lu que les chevaux du pays sont si bien au courant de cette impassibilité qu'ils s'arrangent, malgré leurs cavaliers, alors même qu'ils sont lancés au galop, pour passer d'un côté ou de l'autre de la voie, si une chienne en occupe le milieu avec ses petits ? Il paraît même que si l'étroitesse de la voie ne leur permet pas cet écart, les chevaux passeront par-dessus les chiens sans les toucher !

— Cette allégation n'a rien de trop exagéré. A l'égard de la vermine, les chiens de Constantinople montrent la même indifférence ; ils n'essaient en aucune manière de s'en débarrasser et se laissent ainsi, parfois, dévorer une oreille entière. Ils sont

tous d'un fauve clair, et, quoique ayant des mines de bêtes sauvages, ils sont très inoffensifs. En fait d'émotion animale, il est, je crois, impossible d'en éprouver une plus poignante que d'entendre hurler un de ces chiens quand, d'aventure, on lui a marché sur la queue : aucun cri d'enfant écrasé ne saurait être comparé à pareil hurlement.

— Et vous aimiez ces bêtes ?

— Beaucoup. Maintenant, peut-être les aimai-je à cause du décor splendide dans lequel elles grouillaient... Mais, sérieusement, je n'ai pas eu d'attaches animales, et il me resterait bien peu de chose à vous dire sur la question... Il n'y a, décidément, que le cheval qui m'intéresse.

— Et ce n'est pas un farceur?

— Le farceur serait plutôt... Mais je ne veux pas manquer de révérence, dit en riant M. Abel Hermant.

Sur ce, je lui tirai la mienne, car l'heure du déjeuner était proche.

Dans la rue des Saints-Pères, je grimpai sur l'impériale d'un « monstre », et, durant le trajet, je pus me convaincre que les trois braves percherons qui actionnaient l'énorme masse accomplissaient leur dure besogne sans la moindre arrièrepensée de mystification.

ABEL HERMANT ET RIDDER HAGGARD 147

Il est vrai que ce n'étaient pas des chevaux du Midi...

Quelques jours après cet entretien, je reçus de M. Ridder Haggard, à qui j'avais pris la liberté de demander quelques lignes sur sa façon d'envisager les bêtes, la lettre qu'on va lire et qui, par une amusante coïncidence, vient infirmer les dires de M. Alphonse Daudet à l'égard du cheval.

Ridder Haggard est, actuellement, — de même que Robert-Louis Stevenson, — l'un des premiers romanciers anglais.

Ses livres, dont l'action se place dans le centre de l'Afrique et au Gap, sont des plus mystérieux, des plus étranges. Il en est peu qui n'aient lu Les Mines du roi Salomon et Les Aventures d'Allan Quatermain.

Mais voici la lettre :

« Ditchingham House. — Bung.vy.

» Cher Monsieur.

» Si je comprends bien, vous me priez de vous dire si, selon moi, les animaux sont doués de raison.

» Sur cette question très étendue, je préfère n'émettre aucune opinion, mais je vais vous raconter l'histoire d'un cheval que, jadis, j'eus en propre et dont un des sabots est là devant moi sous la forme d'un encrier. Ce cheval — un étalon — s'appelait Moresco. Il était presque pur-sang et il avait gagné des courses à la colonie du Gap, dans l'Afrique du Sud, où il passa en ma possession.

» C'était un cheval « salé », c'est-à-dire qu'il s'était remis d'une maladie très fatale aux chevaux de ce pays; et, par suite, on le supposait à l'abri de toute future attaque. Sa sagacité était grande : ainsi, si je le montais pour chasser et que je vinsse à blesser une pièce de gibier, il la séparait d'un troupeau comportant plusieurs centaines de têtes et lui donnait la poursuite sans qu'il me fût nécessaire de toucher aux rênes. Une fois, durant un voyage dans les plaines du Transvaal, Moresco se sauva à la suite d'une compagnie de juments et fut perdu. Après l'avoir en vain cherché, je continuai ma route avec les chariots. Ces chariots, Moresco les rejoignait deux jours après. Il avait dû se guider d'après les traces de nos roues, car personne n'était avec lui.

» Postérieurement, Moresco me fut volé, et, je le crois, il fut emmené à la colonie du Cap, dis-

ABEL HERMANT ET RIDDER HAGGARD 149

tante denviron mille milles de l'endroit où nous étions. Huit mois après, il reparut chez moi, — un vrai squelette.

» Yoici, maintenant, la fin de la tragédie.

» Un jour, Moresco, que j'avais fait mettre au vert, fut atteint de la maladie des chevaux pour la seconde fois. Cette nuit-là, nous fûmes éveillés par des coups frappés à la porte de derrière de la maison. Nous allâmes voir ce que cela pouvait être. Alors, à la porte, nous trouvâmes Moresco frappant sur elle avec sa tête.

» Il était mourant. Néanmoins, dans son désespoir, il avait puisé la force de franchir un mur en pierres afin de pouvoir ainsi demander, à la dernière extrémité, du secours à son maitre.

» Il mourut.

» Monsieur, je vous laisse juger si oui ou non ce cheval était doué de raison.

» Veuillez me croire très fidèlement vôtre.

» H. RlDDER HAGGARD. »

L'âme des bêtes. — Parenté. — La petite flamme. — Les deux moumouttes. — Le cœur d'une Chinoise. — Ne plus être. — Ceux du fover.

« J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquiétude infiniment triste, l'âme des bêtes m' apparaître au fond de leurs yeux ; — l'âme d'un chat, l'âme d'un chien, l'âme d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme à moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-être eu plus de pitié encore pour ces âmes de bêtes que pour celles de mes frères, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus dédaignées. »

M. Pierre Loti parle ainsi.

Dès lors, s'il est permis encore de se demander comment il aie cerveau fait, il devient, en revanche, inutile de chercher à déterminer le degré de la sensibilité du jeune académicien. Cette sensibilité, déjà, on pouvait la supposer très grande; on doit maintenant constater qu'elle est extrême, — et délicieuse.

C'est dans Le Livre de la Pitié et de la Mort que cette sensibilité se manifeste de la façon la plus aiguë, la plus poignante, à l'aide, cependant, — et comme toujours, du reste, chez M. Pierre Loti, — des moyens en apparence les plus simples, et avec ce maigre faisceau de mots imprécis, éternellement les mêmes, qu'on lui connaît.

En ce Livre de la Pitié et de la Mort, — lequel (il le déclare) est encore plus lui que tous ceux qu'il a écrits jusqu'à ce jour, — M. Pierre Loti a mis presqne constamment l'animal en cause avec luimême. En la matière, ce livre devait m'intéresser, et aucun autre ne me laissa plus attendri tout ensemble et plus triste.

Car ce livre sue la tristesse, il est plein de la suprême détresse que nous apporte le spectacle de l'agonie et de la mort des gens, des bêtes et des choses.

Tout jeune, M. Pierre Loti afficha un affreux scepticisme, et son premier soin, quand il commença d'écrire, fut de déclarer bien haut qu'il ne croyait à rien. Les années ont passé, et je ne sache pas que son attitude morale se soit en rien modifiée; et l'Académie, qui — nous a assuré M. Jules LemaîLre — croit à l'immortalité de l'âme, doit, il me semble, faire une singulière figure dès qu'elle songe à 1' « immoralité » de son nouvel élu. Mais les vieilles dames sont excusables de se montrer parfois inconséquentes.

Au demeurant, pour nier son immortalité, M. Pierre Loti ne va pas jusqu'à nier l'âme ellemême. Il y croit, et même il en accorde une aux bêtes.

Nous avons vu que Théophile Gautier ne leur en accordait que la moitié d'une. Il est vrai de dire que la Ménagerie intime a été écrite d'une plume bien légère, et ce n'est que rarement qu'on y trouve des phrases comme celle-ci, par exemple à propos du chat : « Quelquefois, posé devant vous, il vous regarde avec des yeux si fondus, si moelleux, si caressants et si humains, qu'on en est. presque effrayé, car il est impossible de supposer que la pensée en soit absente. » Au contraire, Le Livre de la Pitié et de la Mort a été tout entier écrit avec

une gravité douloureuse; aussi, combien suggestives et prenantes des lignes comme celles-ci : « Elle (une chatte) continuait de me regarder, mais de me regarder dans les yeux, ce qui déjà indiquait dans sa petite tête tout un monde de conceptions intelligentes : il fallait d'abord qu'elle comprît, comme, du reste, tous les animaux supérieurs, que je n'étais pas une chose, mais un être pensant, capable de pitié et accessible à la muette prière d'un regard ; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle des yeux, c'est-à-dire des miroirs où sa petite âme cherchait anxieusement à saisir un reflet de la mienne... En vérité, ils sont effroyablement près de nous, quand on y songe, les animaux susceptibles de concevoir de telles choses... »

Donc, M. Pierre Loti n'a pas d'orgueil; il convient d'une parenté, qui n'a rien — dit Michelet — dont rougisse une âme pieuse. Et quand on lui demande : « Que sont les animaux? », il répond : « Ce sont nos frères ».

Et il parle, sans la crainte du ridicule, de la petite âme des bêtes, de ce qu'il appelle joliment « la petite flamme inquiète du dedans ». Affreusement mélancolique, il se demande, dès qu'un de ses chats est venu à trépasser, où est allée la « petite flamme ».

Le chat, voilà l'animal préféré de M. Pierre Loti.

— Je trouve, me dit-il, que le chat est une adorable bête, élégante, distinguée, profondément pensante, exquise à toucher et à regarder.

Pour lui, le chat est doué d'un parfait raisonnement. Le récit qu'il fait de la vie de ses diverses « moumouttes » en fournit moult exemples. Les parallèles histoires, en particulier, de Madame Moumoutte Blanche et de Madame Moumoutte Chinoise sont émouvantes au dernier point. L'une avec sa riche fourrure de bourgeoise bretonne, et l'autre dérisoirement vêtue de son pauvre paletot râpé de Chinoise nécessiteuse, pauvre paletot qui laisse, par places, voir la trame de la peau, ces deux-là forment un contraste singulier. Elles ne s'entendent d'abord pas. Les conditions de l'enfance propre à chacune d'elles ont été trop différentes. Leurs « petites âmes » ne sont point du tout pareilles. Et, cependant, un jour, la fusion s'opère, et les deux petites âmes finissent par s'apparier. Dans la maison de M. Pierre Loti, désormais, on ne dit plus : « Moumoutte Blanche a fait ci, » ou : « Moumoutte Chinoise a fait ça ». On dit : « Les Moumouttes ont fait ci et ça ». On les voit, maintenant, dormir des jours entiers dans les bras l'une de l'autre, roulées en une seule

boule où on ne distingue plus ni tête ni queue.

Laquelle des deux mouraouttes aime le mieux son maître? C'est Moumoutte Chinoise. Ah! c'est que cette Chinoise a, sans sortir ni jour ni nuit, vécu, sept mois passés, dans la demi-obscurité et le continuel balancement de la chambre de bord, sous la couchette de M. Pierre Loti. « Peu à peu, dit celui-ci, une intimité s'établit entre nous deux, en même temps que nous acquérions une faculté de pénétration mutuelle très rare entre un homme et une bête. »

Précédemment, j'ai rapporté le discours prêté par M. Anatole France à son chat Hamilcar. Cet Hamilcar était un philosophe un peu sec et fort dédaigneux. Dialecticien remarquable, eût-il été capable de laisser parler son cœur de chat avec autant de charme que le fit Madame Moumoutte Chinoise? Cette pauvrette en paletot râpé naviguait depuis quinze jours avec son maître et n'avait pas encore osé lui manifester sa joie de se sentir à lui. Un après-midi, pourtant, elle se décide, et, après mille hésitations, elle saute sur les genoux de M. Pierre Loti, qui lit très clairement dans "ses yeux expressifs et câlins ces paroles exquises : « Par ce jour d'automne, tellement triste à l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte

agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini (et admirez comme cette chatte — par sympathie sans doute et par flatterie — se sert des mots d'imprécision et de lointain chers à son maître!), si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non soumise à la mort, qui s'appelle affection et s'exprime de temps en temps par des caresses... »

Mais je ne veux pas raconter (après M. Loti, c'est impossible) l'histoire des deux moumouttes, et je ne saurais exprimer le navrement de leur fin à toutes deux. Que le lecteur se reporte au Livre de la Pitié et de la Mort...

A un moment, le souvenir de la fin tragique de Mime, un des chats de M. Catulle Mendès, m'étant revenu, j'avais posé à M. Pierre Loti cette question :

— Croyez-vous au suicide des bêtes?

Très nettement il me répondit :

— Non.

A son avis, les plus chétifs aiment mieux « se prolonger» par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus misérables, préfèrent n'importe quoi à l'épouvante de n'être rien, de ne plus être...

J'observai que, souvent, il en va de même pour nous autres, les hommes; mais M. Pierre Loti ne m'entendit point : il rêvait, et son regard s'était obscurci...

Dès qu'il fut revenu à lui, je lui demandai pour finir :

— Pensez-vous qu'il faille se défier des gens qui marquent une grande tendresse à l'égard des animaux?

— Je crois, fit-il alors, que c'est une aberration, et peut-être une petitesse d'esprit, de s'entourer d'animaux et de les préférer aux êtres humains. Mais il y a sécheresse ou inintelligence de cœur à ne pas s'attacher à certains d'entre eux, quand ils prennent place à notre foyer. »

Un académicien. — Des bêtes peu gênantes. — Sympathie platonique. — Insolence et douceur d'un chat. — L'Humanité devant Dieu. — Le serpent et la queue du rat. — Les bêtes au dernier plan.

Le cabinet de travail de M. Sully-Prudhomme — des fenêtres duquel le regard plonge dans la cour d'honneur du palais de l'Elysée — est, certes, un des plus intéressants qu'il m'ait été donné de voir. Salonnièrement meublé, plein de tableaux, d'objets d'art et de bibelots, le décor n'en est pas essentiellement « amusant », et il ne faut pas s'attendre à voir un poète qui traduit Lucrèce respirer et circuler dans le milieu chatnoiresque que se sont fait la plupart des artistes viveurs et ironistes de notre génération. Donc, le milieu dans lequel

évolue M. Sully-Prudhomme est d'aspect plutôt grave, mais, je le répète, intéressant. N'oublions d'ailleurs pas que nous sommes ici chez ud des Quarante. Mais, véritablement, cet académicien n'a rien du tout de la morgue et de l'accueil glaçant de la plupart de ses augustes collègues. Non, vrai, la courtoisie de M. Sully-Prudhomme ne sent point trop son dessous de Coupole: elle est, au contraire, parfaite, et se nuance même de cordialité.

— Tiens ! c'est captivant ce que vous faites la, me dit-il, quand je me fus expliqué. Eh bien 1 mais si vous voulez vous rendre compte de mon goût pour les bêtes, vous n'avez qua jeter les yeux autour de vous.

Je jetai les yeux autour de moi, sur les fauteuils et sur les canapés. N'y voyant ni chat ni chien, je m'avisai que je serais plus heureux en regardant dessous, et je me mettais en devoir de bousculer doucement le mobilier, quand M. Sully-Prudhomme, qui me regardait faire avec quelque inquiétude, me dit soudain :

— Vous avez perdu quelque chose?

— Mais non, cher maître, je cherche.

— Si vous n'avez rien perdu, que cherchez-vous donc?

Je m'arrêtai, un peu ahuri.

— Mais, cher maître, je cherche les bêtes... vos bêtes.

— Vous croyez donc que je place mes bibelots sous mes chaises?

Je n'y étais plus du tout.

— Mes bêtes sont sur ma cheminée, monsieur, sur cette console, dans cette vitrine et sur ma table de travail ; elles sont aussi sur des toiles, aux murs.

» Voici, d'abord, un admirable cerf en bois de chêne, acheté, voilà douze ans, à Interlaken, par Nieuwerkerke, ancien directeur des Beaux-Arts. Ce cerf a été sculpté par un pauvre paysan suisse, d'ailleurs plein de talent ;

» Voici, maintenant, un éléphant en bronze, de Barye ;

» Un tout petit lapin de Gain, en même métal ;

» Deux minuscules cochons d'Inde japonais;

» Et puis, voyez, sur ces deux vases, cette quantité de merveilleux petits échassiers, également du Japon ;

» Quant à cette vache, elle a été peinte par Paul Colin ;

» Et voici deux bœufs dessinés par Crefty...

» J'allais oublier ce petit chien assis sur mon

essuie-plumes, qui était bien drôle qjiand je l'ai acheté... »

Qu'on ne croie pas que M. Sully-Prudhomme songeât à plaisanter une seconde en me faisant sa minutieuse énumération. Il était d'une absolue bonne foi, et se persuadait que toutes ces représentations d'animaux de bois, de bronze, de soie, de plume, de couleur et de coton me donnaient une idée flatteuse de son goût pour les bêtes. J'avais quelque irrespectueuse envie de sourire ; mais le maître faisait son petit inventaire avec une conviction mêlée d'un si charmant enfantillage inconscient que je gardai mon impassibilité déférente.

Je ne pus, cependant, m'empêcher d'observer :

— Il me semble, en somme, cher maître, que votre sympathie pour les bêtes est plutôt platonique?

— Oh ! je l'avoue, répondit en toute candeur M. Sully-Prudhomme. Il est vrai que je n'ai chez moi aucune bête vivante, mais je rends justice à leurs qualités psychiques. Je reconnais spécialement un excellent cœur au chien...

» Oui, c'est platoniquement que j'aime les bêtes.

» A Aulnois, pourtant, j'ai fait la connaissance d'un petit chat. C'était un demi-angora d'une grâce extraordinaire. Ma passion de pénétrer sa

pensée a été affreusement déçue. Il n'a jamais eu l'air de s'apercevoir de mon existence, malgré toutes mes démonstrations. Alors, il s'est passé en moi un horrible combat entre l'admiration et l'humiliation. Et ce qu'il y a de plus insolent dans son indifférence, c'est qu'il est d'une douceur de caractère incroyable : mon neveu, le dessinateur Henri Gerbault, jongle avec lui comme avec une balle, et il n'a jamais pu voir le bout de ses ongles. Il se laisse faire tout ce qu'on veut, sans gratitude ni rancune. Ce caractère m'a exaspéré, et j'ai juré de ne plus avoir affaire aux chats. Je ne puis ni les mépriser ni en jouir; je ne puis en faire ni des amis ni des ilotes : ils sont trop fiers.

» Un animal que j'admire beaucoup, c'est le cheval, et je le plairas immensément. Je crois, à ce propos, que ce qui empêchera l'Humanité d'avoir grâce devant Dieu, c'est le traitement qu'elle a fait subir aux chevaux, qui est abominable. En poésie, j'ai employé le cheval dans une comparaison descriptive assez poussée... J'ai aussi écrit un combat de tigres et de lions. Le spectacle de la bête féroce est un des plus intéressants de la nature.

» J'ai, d'autre part, une invincible répulsion pour le serpent et pour la queue du rat. Le serpent est pour moi la bête la plus horrible, parce que dans

son corps rien n'indique la direction qu'il peut prendre... Une chose qui m'affecte et m'impressionne, c'est la tristesse fondamentale des yeux de chien...

» Je vous dirai que je me suis résigné à De pas avoir d'animaux, parce que je me sens incapable de leur assurer une subsistance régulière. Et je ne puis comprendre les gens qui partent en voyage laissant leurs chats ou leurs chiens à des tiers.

» Je ne sais pas chasser. Je n'ai tiré qu'un coup de fusil dans un buisson, et sans résultat . Je forme, sur cepoint, un contraste frappant avec mon intime ami Léon-Bernard Derosne, qui est un vraiNemrod- Et retenez ceci, — bien que je ne pose pas la chose en axiome, — quand on n'est pas chasseur, on a bien des chances pour n'avoir pas d'animaux chez soi.

» En somme, l'animal n'a jamais occupé qu'un plan lointain dans mes soucis ; moins par indifférence que par distraction, croyez-le bien. »

Cher maître, je le crois.

Dans le plain-chant. — Un fervent de chats. — Barre-d,e- Rouille. — Portrait peu flatté de Mouche. — Mouche, profond philosophe. — La mémoire des chats. — Chasteté relative des eunuques de l'espèce. — Les trois cents chats de la Halleaux-Vins.

En son bureau du ministère de l'Intérieur, 11, rue des Saussaies, je trouve M. Joris-Karl Huysmans passionnément plongé dans un très gros livre à mine antique: le maître ù.'A~Rebour s, d'En Rade et de Là-Bas pioche l'histoire du plain-chant. Il me dit qu'il voudrait bien faire pour le plain-chant, dans son prochain livre, ce qu'il a fait pour les cloches, dans Là-Bas. Et comme je parle avec respect de l'énorme somme d'efforts que doit représenter le total des spéciales recherches pour de tels

si spéciaux livres que les siens, M. Huysmans m'avoue que sa jouissance est toute dans ce travail de documentation, de notation à outrance, qu'il s'y meut béatement et s'y distend comme en un bain, et, qu'en somme, «le moins amusant », c'est quand il faut écrire le bouquin...

— Vous allez rire de l'objet de ma démarche, fais-je alors. Je viens tout simplement vous demander si vous comptez mettre un chat dans ce prochain roman que vous préparez. N'en avez-vous pas déjà mis un dans En Ménage, puis un dans En Rade, puis un, enfin, dans Là-Bas ? Cette insistance à donner à la bête que haïssait Toussenel un rôle dans la plupart de vos livres m'a particulièment frappé, et comme je m'occupe, à l'heure qu'il est, de constater les sympathies ou les répugnances éprouvées par les artistes à l'égard des bêtes...

— Vous ne trouverez guère en moi, je vous en avertis, répond M. Huysmans, de sympathie que pour les chats. En matière de bêtes, je n'ai point l'éclectisme de Gautier: je n'aime, en vérité, que les chats ; mais je les aime déraisonnablement, pour leurs qualités et en dépit de leurs nombreux défauts. Je ne sais trop s'il y aura un chat dans mon prochain livre. En tout cas, cela n'aurait rien d'impossible...

— Mais, pour avoir eu cette constante préoccupation du chat dans vos œuvres, est-ce donc qu'on en peut compter plusieurs à votre foyer?

— Je n'en possédai jamais qu'un seul exemplaire à la fois. Un seul chat me suffit, et — c'est à la lettre — je ne saurais vivre sans un chat. Oui, je serais très malheureux, vous m'entendez? si je devais vivre sans un chat chez moi. Je sentis ça quand creva mon cher Barre-de-Rouille.

— Ah! le chat d'En Ménage...

— Oui. Il était rouge, barré d'orange. C'était, d'ailleurs, un chat de gouttières, mais de la grande espèce. Il était énorme. Puis, c'était un chasseur extraordinaire : le soir, en été, il se rasait sur le balcon pendant des heures, et, comment faisait-il son' compte ? il attrapait des chauves-souris qu'il rapportait vivantes dans l'appartement. C'était alors toute une aventure, parce qu'il s'amusait des journées entières avec ses malheureuses victimes... Il fut pris de crises d'épilepsie, et je dus prendre le parti très dur de le faire abattre chez moi par le vétérinaire... Quand je rentrai, le soir, du ministère en ma chambre, et que je n'y vis plus de Barre-de- Rouille, je ressentis une vraie douleur, et je descendis immédiatement chez ma concierge pour la

prier de me procurer bien vite un autre chat...

» Huit jours après, une dame me dit : « Je vous en ai trouvé un. Il est charmant. — Gomment est-il ? Est-il gris poussière? » (C'est ainsi que je le voulais.) « Oui, il est gris poussière, et barré. — Ça me va. Ayez l'obligeance de me l'envoyer. » On m'apporta la bête le soir. Il ne me fit déjà pas une trop bonne impression ; mais, le lendemain, ce fut bien pis, quand, au grand jour, je le vis dans sa laideur cruelle. Il était exorbitamment laid, ce chat. Maigre ainsi qu'un cent de clous, il portait la tête allongée en forme de gueule de brochet, et, pour comble de disgrâce, il avait les lèvres noires; il était dérobe gris cendre, une robe canaille, aux poils ternes et secs. Sa queue épilée ressemblait à une ficelle munie au bout d'une petite houppe, et la peau de son ventre, qui s'était sans doule décollée dans une chute, pendait telle qu'un fanon dont les poils balayaient mes tapis. N'étaient ses grands yeux câlins, dans l'eau verte desquels tournoyaient sans cesse des graviers d'or, il eût été, sous son pauvre et flottant pelage, un bas fils de la race des gouttières, un chat inavouable.. .

» C'est — à très peu de chose près — ainsi que je le peins dans En Rade. Mais, ce presque inavouable chat, je l'avouai, car il se montra cares-

sant. Je le gardai donc et le baptisai du nom de Mouche.

— Gomme dans Là-Bas.

— C'est lui-même. En réalité, le chat d'En Rade n'a de Mouche que les physiques laideurs, et ce sont mes observations sur la mort de mon cher Barre-de-Rouille qui m'ont servi à décrire la fin de ce chat exorbitant d'En Rade. Quant à Mouche, son caractère propre est restitué dans Là-Bas. C'est un vrai philosophe : il assiste, curieusement mais calmement, aux ébats les plus intimes de Durtal et de sa maîtresse, et, dans ses yeux verts aux graviers d'or girant, il y a, à ces minutes-là, presque une pensée, lisible : à la vue de la bête-à

deux-dos, il se dit, on jurerait qu'il se dit: « Ça, comme c'est inutile ! »

» J'ai donc gardé Mouche. C'est le chat affectueux, qui vous attend à la porte et gronde s\mpathiquement quand vous rentrez. Il va sans dire que mes chats sont des chats auxquels je fais extirper les germes de l'amour. À ce propos, je puis vous affirmer que les chats possèdent la faculté de mémoire. Yoici un exemple : un chat noir, celui de ma concierge, avec lequel j'étais en bonnes relations d'amitié, m'était venu, un matin, rendre visite. J'étais en train de le présenter à

Mouche, quand on frappa à ma porte. J'allai ouvrir. Alors, advint une chose comique. A l'aspect du survenant, le chat noir de la concierge, fou de peur, bondit sur le carré, et ce fut, par l'escalier, une dégringolade d'animal fouaillé, tandis que Mouche, bête comme une oie, en chat essentiellement affectueux, allait de lui-môme se livrer au quidam, lequel, sans fausse sentimentalité, l'émasculait sur-le-champ. Or, le chat noir, ayant naguère subi l'opération, avait, le croiriez-vous? reconnu, positivement reconnu le coupeur de chats, que j'attendais ce matin-là...

» Vous pourriez penser que, lorsqu'un chat a perdu — pour me servir de l'adorable expression d'un éditeur-annotateur des Lettres et épitres amoureuses dCHèloïse et d'Abailard — « les vrais témoins de sa virilité », vous imagineriez volontiers que ce chat ainsi accommodé vivra sa vie dans la complète paix des sens. Il n'en va pas ainsi, et il n'est pas que vous n'ayez observé le vice répugnant des chats coupés et leur délectation à se vautrer sur les dessous diversement odorants des femmes. Oui, cette bête, qui n'a pas la saleté du chien, lequel va jusqu'à manger des excréments humains, cette bête a des saletés spéciales. Mouche possède, ainsi, son côté dégoûtant. Mais, que voulez-vous?

chacun a ses faiblesses, et cela n'empêche pas que le chat seul aura accès chez moi et n'y sera jamais dépossédé par une autre bête...

» Un détail que vous ignorez peut-être, touchant les chats à Paris, c'est qu'il y en a plus de trois cents à la Halle-aux-Vins. La Halle-aux-Vins, c'est le grand refuge, l'asile des chats qui ont cessé de plaire. Ils vivent là, sans être inquiétés, faisant massacres de rats parmi les innombrables tonneaux. Même, des âmes charitables leur apportent quotidiennement de généreuses pâtées; car il n'est pas que les moineaux du Luxembourg, il y a aussi les chats de la Halle-aux-Yins ; et c'était pour moi grande joie d'yeux que de contempler ces trois cents indépendants du haut d'une maison de la rue des Fossés-Saint-Bernard où perchait un mien ami... »

Les ours de M. Bergerat. — Théophile Gautier et sa ménagerie. — Le lézard de madame Bergerat. — La demi-àme. — Bistu. —Un lièvre chasseur. — Le père Toussenel. —Ce que pensent les têtes de la littérature.— Un chien voltairophobe. — Bergerat parjure.

M. Emile Bergerat a déménagé. Ses cartes de visite portent, en grandes lettres, la mention: Changement de domicile. Mais Galiban n'a point quitté son tranquille et aéré quartier des Ternes ; il s'est rapproché des fortifications et habite maintenant le 76 de la rue Laugier, tout près de la rue Galvani, où réside M. Jean Richepin.

On sait que M. Emile Bergerat a épousé mademoiselle Estelle Gautier, et qu'il professe pour la mémoire de son beau-père un culte qui l'a poussé

jusqu'à mettre en vers le Capitaine Fracasse, pour l'adapter à la scène... Oh! les ours de Bergerat I Gomment, dans l'occurrence, eussé-je pu omettre d'aller voir si célèbre conservateur de si spéciaux plantigrades? — Et, cependant, je n'ai pas demandé à les voir, ces terribles, ces trop fameux ours. Au demeurant, je savais leur histoire, que M. Bergerat a si tendrement écrite ; picaresque histoire que tout le monde connaît.

Il faut tout dire. En allant voir M. Emile Bergerat, il me semblait un peu aussi aller voir le grand Théo, qui eut une âme si exquise aux bêtes; le grand Théo, que M. Edmond de Goncourt évoquait dans cette mansarde de la rue de Beaune, « si petite, que la fumée de son cigare vous taisait apercevoir à l'ouverture de la porte ainsi qu'une étrange peinture effacée » ; dans le flou de cette peinture on distinguait « le blême et immobile maître du logis, sous son bonnet de doge à deux cornes, et avec sur ses genoux ses maigres chats, ses chats iaméliques... »

Je trouvai M. et madame Bergerat réunis dans le cabinet de travail.

Naturellement, il fut tout de suite question de l'amour des bêtes chez Gautier, et M. Bergerat se mit à parler.

— Gomme il l'a dit lui-même, Théophile Gautier eut, de tout temps, pour les chats en particulier et pour les animaux en général, une tendresse de brahmane ou de vieille fille. Il racontait souvent l'histoire véridique de son premier ami parmi les bêtes, de Cagnotte, qu'un rusé marchand de chiens du Pont-Neuf avait revêtu d'une espèce de paletot en peau d'agneau frisée pour lui donner l'apparence d'un caniche. Gautier appela son premier chat Childebrand, pour contrecarrer Boileau. « Les chats sont les tigres des pauvres diables », a-t-il écrit quelque part. Illes aima passionnément. Iln'estpas que vous ne connaissiez l'histoire de Madame-Théophile, qui avait legoût des parfums et de la musique : les pages consacrées à cette chatte et à son aventure avec un perroquet figurenten toutes les anthologies. Dans son délicieux livre, Ménagerie intime, Gautier, racontant toutes ses bêtes, divise ses nombreux chats en deux dynasties : la blanche et la noire. Firent partie de la dynastie blanche : Don-Pierrot-de-Navarre, chat esthétique, amateur de littérature, etSéraphita, la rêveuse et contemplative Séraphita. De ce couple blanc comme neige, naquirent trois chats noirs comme de l'encre : Enjolras, qu'on s'imagina de raser à la façon des caniches pour compléter sa physionomie de lion,

et qui, ainsi accommodé, ressembla bien plutôt à quelque chimère japonaise; Gavroche, voyou et partageux, et Eponine, qui donna tant de preuves d'intelligence qu'elle fut élevée, d'un commun accord, à la dignité de personne et eut sa chaise au déjeuner et au dîner. De l'accouplement d'Eponine et d'un magnifique angora gris argent nommé Zizi naquit Gléopâtre, plus noire que l'Erèbe... Des chats passons aux chiens. Gautier en eut six: l'intelligent Luther; Zamore, artiste éperdu de chorégraphie et qui avait pour les femmes le dédain le plus absolu ; Kobold, le king-charles, qui savait chanter et mangeait de la terre ; Myrza, qui appartint à la Giulia Grisi et fut peinte par M. Yictor Madarasz, artiste hongrois ; Dash, un roquet gredinè, qui dans un corps de Thersite avait une âme d'Achille; et, enfin, Néro... La sympathie de Gautier pour les chiens fut pourtant, je le crois, toujours un peu tempérée par un mauvais souvenir qui remontait au temps de son internement au lycée Louis-le-Grand. « Je mourais de froid, d'ennuie et d'isolement, disait-il, entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de me briser à la vie de collège, un immonde chien de cour s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui une haine qui ne s'est pas encore éteinte. S'il m'appa-

raissait reeonnaissable après ce long espace de temps, je lai sauterais à la gorge et je l'étranglerais! »... Le grand Théo eut aussi des caméléons, un lézard et une pie. Les caméléons, achetés dans une auberge de Puerta-de-Santa-Maria, moururent avant de voir la France. Le lézard... Mais, au fait, demandez donc à madame Bergerat qu'elle vous en parle.

— Monsieur doit le connaître, puisqu'il figure dans la Ménagerie intime de mon père. C'est ma sœur Judith qui me l'avait envoyé de Fontainebleau. Nous l'appelâmes Jacques. Jamais il ne me quittait. Sa place favorite était dans mes cheveux, près de mon peigne. Ainsi niché, il allait avec moi à la promenade et même au théâtre. Sa nourriture consistait en gouttes de lait qu'il venait lécher au bout de mon doigt. Un jour, je partis en voyage, et, vu la rigueur de la saison, je n'osai emporter Jacques. Il se laissa mourir de faim et de chagrin... Nous eûmes aussi une pie. Margot jouait à cache-cache avec nous et courait après nos chats pour leur pincer la queue. C'était une bête bien amusante; malheureusement, elle était voleuse comme la Gazza ladra.

— Mon beau-père eut aussi des chevaux, vous le savez, reprit M. Bergerat. Sss deux ponies du

Shetland, pas plus grands que des chiens, firent la joie des caricaturistes et durent être remplacés, pour cause d'insuffisance, par Jane et Betsy, deux autres ponies gris pommelé. Mais Jane et Betsy ne purent s'entendre, et cette dernière céda la place à la Blanche, qui fit bon ménage avec Jane. Ces deux bêtes allaient d'elles-mêmes au journal, à l'imprimerie et chez les éditeurs. Théophile Gautier dut les vendre pendant la Révolution de Février. «Dans l'écroulement dema mince fortune, a-t-il dit à cette époque, c'est la seule perte qui m'ait été sensible. »

» Quant aux bêtes qu'il a mises dans son œuvre, inutile, n'est-ce pas ? de vous en parler. Vous connaissez Miraut et Belzéhuth, le chien et le chat du baron de Sigognac, et vous savez avec quel amour Gautier parla des chevaux dans presque tous ses livres.

— Le maître — fis-je alors — pensait-il que les bêtes eussent une âme?

M. Emile Bergerat sourit et répondit :

— Il leur accordait tout au moins une demiâme ; et je fais comme lui. Car j'ai eu des bêtes, moi aussi. Avez-vous lu mes Poèmes de la Guerre?

— Non, balbutiai-je avec une candeur mêlée de quelque honte.

— Je ne vous en veux pas, parce qu'en 1870, vous n'étiez encore qu'un marmot. Sachez donc que ce livre recèle le poème de Bistu, mon chien Bistu, dont, au surplus, voici brièvement l'histoire : Bistu naquit d'un père inconnu — comme bien d'autres plus célèbres ! Tout de suite, je compris qu'il était fait pour être le chien d'un lyrique, et je l'arrachai aux ténèbres auxquelles on voulait le rendre. Ensemble, nous courions par les bois, et, durant qu'il cherchait son os, moi je cherchais ma rime. Il avait une passion déshonnête : il étranglait les chats avec volupté et les portait à la cuisinière. Mes amis étaient ses amis, et quand ils étaient bien nippés, il daignait les accompagner jusqu'à la porte et il honorait leurs visages du commerce de sa langue ; — car les chiens ont ceci de commun avec les nounous, c'est qu'ils. débarbouillent ceux qu'ils aiment. Pendant le siège, Bistu fut volé par quelque infâme marchand de vin qui le fit passer — pour du veau... Ce chien mourut croyant à la France et à ses succès.

— On m'a aussi beaucoup parlé d'un lièvre...

— Un lièvre fameux, en -effet! Son histoire est tout au long dans le Livre de Caliban, mais elle a sa place tout indiquée dans votre travail sur nos bêtes. La voici donc. Tous ceux qui m'ont fait

l'honneur de me rendre visite dans la maisonnette que j'habitais, rue Vernier, ont été frappés de la beauté ample du jardin qui la flanque. Ce jardin mesurait quatorze mètres de long sur sept de large : or, pour Paris, c'est immense. Honteux de posséder un tel espace lorsque des gens qui valent mieux que moi languissent dans des cases piranésiennes, sans air, au huitième étage, il m'avait paru décent d'utiliser ce sol perdu pour la sainte bâtisse, et j'y donnai des chasses auxquelles on vint assister de fort loin. D'abord, il me fallait un chien, bien entendu. Ma vieille amie Diane, une épagneule un peu mêlée, mais si douce, consentit à se prêter à mes projets cynégétiques, quoiqu'elle n'eût jamais chassé que les mouches. Le plus difficile à trouver, c'était un lièvre, du moins un lièvre vivant. Le hasard me vint en aide. J'en découvris un en cage. Quand je dis que j'en découvris un, c'est pour me vanter; cet honneur revient à Diane elle-même. Elle vit un lièvre chez un marchand de vins, et, avec sa bonté profonde, elle alla lui donner un coup de langue de commisération à travers les barreaux de sa cage. J'achetai le lièvre et l'appelai Hyacinthe. Puis je le lançai dans l'étendue prétentieuse dont je disposais grâce à un bail de trois-six-neuf.

EMILE BEEGERAT 1"9

» Je ne sais pas quelle fonction sociale Diane remplissait dans la nature selon la doctrine de Toussenel, mais j'incline à croire que c'est celle de sœur de charité. Dès qu'elle aperçut Hyacinthe gambadant dans ce clos familier, elle s'élança devant lui, pour le distraire, l'amuser, et elle lui en fit les honneurs. Le lièvre, d'abord intimidé, et ne connaissant pas encore les opinions zoologiques de la maison, s'était réfugié sous un petit chariot d'enfant, dans lequel une poupée dormait les jambes en l'air; mais quand il vit que tout était à la joie et que la chienne tournait tout autour de la pelouse sans s'arrêter, il se précipita à sa suite, et il la chassa, tayaut, tayaut !... Du haut du ciel, votre demeure dernière, père Toussenel, vous deviez être content de moi. J'avais un lièvre qui chassait le chien !

» Eh bien ! qu'est-ce que vous en dites?

— Je dis que c'est un paradoxe en action.

— Je reconnais que le paradoxe est un peu mon faible. Un jour, j'en émis un qui fit enrager le père Toussenel.

— Vous l'avez donc connu?

— Je crois bien ! C'était un bien bon homme, qui fut dans l'art des lettres ce que le caricaturiste Grandville fut dans l'art du dessin. Il essaya

souvent de m'expliquer la chasse. « La caille — s'écriait-il — se mange, et tout est là! — Pardon, ripostais-je, mais le bœuf aussi ! Or, on ne chasse pas le bœuf. Le gentilhomme qui joindrait au plaisir de manger le bœuf celui de le poursuivre par monts et par vaux, en sonnant dans le cuivre des tayauts frénétiques, serait un gentilhomme abusif et ridicule. — Chasser le bœuf, disait Toussenel, quelle idée folle ! — D'accord, mais où commence le droit de chasse que nous nous arrogeons sur les animaux ? Si c'est à la comestibilité, le bœuf est plus comestible que le cerf. Chassons le bœuf! »

— Je m'imagine fort bien — dis-je alors en riant — le légitime ahurissement du papa Toussenel... Et, puisque nous voici, avec vous, en plein domaine fantaisiste, j'ai bien envie (mais je n'ose guère) de vous poser une question...

— Quelle?

— Ma foi! voici : Que croyez-vous que pensent les bêtes de...

— De quoi?

— De la littérature?

— Mais votre question ne m'embarrasse pas du tout. Elles ne l'aiment pas, la littérature, les bêtes ! Et comme elles ont raison ! Yous ne trouvez pas ?

C'est si embêtant et si inutile ! Toutefois ils la préfèrent en général à la musique. Pasteur vous dira que la plupart des chiens hydrophobes lui viennent par les orgues de Barbarie. Ensuite, ce sont les poètes qui lui en envoient le plus... Je n'ai jamais lu de mes vers à mes chiens par respect pour leur candeur. A mes chats, c'est autre chose, — ils se défendent par le ronron... L'un de mes chers toutous disparus avait une haine particulière contre Voltaire. Quand j'avais le dos tourné, il en happait sournoisement un tome, et il le déchiquetait voluptueusement en battant de la queue. J'ai fini par lui abandonner le Dictionnaire philosophique en toute propriété, afin qu'il épargnât le reste... »

A ce moment, le déjeuner fut annoncé. Aimablement, M. Bergerat voulut me retenir, mais je dus décliner l'invitation.

Comme il me reconduisait, je lui dis :

— Ah ! j'oubliais de vous demander si vous avez des bêtes en ce moment?

— Ne m'en parlez pas ! Nous sommes précisément dans le deuil à l'heure qu'il est : les trois chiens que nous avait laissés Diane sont morts, cette semaine, d'une fluxion de poitrine. Ah ! je n'aurai plus de chiens, j'en fais bien le serment !

Et M. Bergerat prit un air si résolu que je m'en allai persuadé.

Mais, le soir, en lisant le poème de Bistu, je vis bien ce que valait l'aune de ce serment. Bistu débute, en effet, par ce quatrain :

Je n'en veux plus avoir! — Je jure Que, même en flattant ceux d'autrui, Je ne lui ferai pas l'injure D'en aimer un autre après lui !

Or, quel compte devais-je tenir du serment jeté à la volée dans un escalier, alors que M. Bergerat n'avait pas su tenir un engagement si solennellement formulé envers lui-même dans la langue des dieux, et qui, d'avoir été imprimé par M. Alphonse Lemerre, prenait une importance si décisive !...

Allons, c'est entendu : il y aura encore de joyeux jours pour les chiens chez M. Emile Bergerat, parjure endurci.

STEPHANE MALLARME

Lilith. — « Les chats, seigneurs des toits. » — Visions diverses. — Une arrière-vibration. — Lilith attend monsieur. — Hallucinations. — Tonsure à dorer. — Saladin, prince d'Asie. — Les papiers de feu Saladin. — Histoire courte d'un chat-huant.

Rue de Rome, 89, au quatrième, en un chétif appartement, M. Stéphane Mallarmé coule de calmes jours entre sa femme, sa fille — et son chat.

Madame Mallarmé est aimable ; mademoiselle Mallarmé est spirituelle ; le chat est noir. Ce chat, d'ailleurs, est une chatte, et répond au nom — très préhistorique — de Lilith.

Quant à M. Stéphane Mallarmé, que M. Paul Verlaine a mis dans le rang des « poètes mau-

dits », je lui trouve l'air aussi peu maudit que possible.

En caressant la bête, j'ai conversé avec les gens.

A peine me suis-je assis que Lilith saute sur mes genoux et se met à ronronner, ce qui cause dans la famille une stupéfaction visible. On m'explique, du reste, que Lilith, sauvage à l'ordinaire, fait preuve à mon égard d'une confiance sans précédents en son histoire. Je me déclare tort honoré de cette démarche flatteuse de Lilith, qu'en retour, je me mets à frictionner copieusement. Durant que je me livre à cet exercice toujours pour moi plein de charme, M. Stéphane Mallarmé, la pipe à la bouche, me parle, d'une voix légère, un peu câline, et qui, de temps en temps , se bémolise d'ironie — mais vaguement, oh ! combien !

— Les chats? commence-t-il. En un poème en prose, je les appelai : seigneurs des toits. C'est peu, et tout mon sentiment sur eux, certes, ne tient pas dans cette épilhète. Je les ai toujours contemplés avec curiosité. Ils ont eu beaucoup de mon attention. Je dois dire que je les ai vus, selon les époques, très différemment. Le chat fut d'abord, pour moi, l'idole secrète de l'appartement. Un chat, trônant sur un meuble, avec la

double émeraude de ses yeux, je considérai cela comme le dernier bibelot, le couronnement suprême. Je fus fervent. Puis, mon enthousiasme tomba peu à peu. A force de contempler le chat, je le trouvai moins raréfié. Je lui vis le ventre du lapin... Grâce à Lilith, cependant, cette dépréciation de l'espèce n'a pas persisté en moi. Je me rends bien compte — eh ! oui — que Lilith n'est pas une panthère noire et qu'on en peut faire une gibelotte ; mais j'estime, d'autre part, que, mise à sa place; à l'heure convenable, cette bête n'est pas sans mérite.

En attendant, sans se préoccuper ni de la place ni de l'heure propices, Lilith continue à me prodiguer ses faveurs et ses grâces. De mon côté, je persévère dans mon massage dont l'énergie la fait — telle une vague — ondulante et presque déferlante sous mes doigts électrisés.

— N'est-ce pas, poursuit M. Mallarmé paternement, n'est-ce pas que le chat est la place même, le motif de la caresse ? Et, fait-il, amincissant sa voix câline en même temps que de sa pipe tenue en ostensoir sortent des spirales légères de fumée bleue, et il n'est pas jusqu'à l'arrière-vibration de la caresse — qui est la queue — à laquelle il ne s'offre...

— Lilith me paraît particulièrement friande de cette arrière-vibration dont vous me parlez.

La chatte, en effet, frémit et ronronne plus fort quand passent sous ma paume savante les derniers grains de son chapelet de vertèbres...

La toute gracieuse mademoiselle Mallarmé parle alors :

— Elle est étonnante, vraiment, Lilith, ce soir, dit-elle. Nous ne la vîmes jamais si iamilière.

Cette constatation, je l'avoue, flatte mon amourpropre (où l'amour-propre va-t-il se nicher !) ; mais M. Mallarmé observe :

— Lilith, il est vrai, se révèle expansive singulièrement. Pourtant, cette attitude s'explique : voici pour elle venir le moment de l'année où je lui concède un mari...

Pour le coup, un peu dégoûté de Lilith, je me refuse, malgré ses réclamations instantes, à provoquer davantage l'arrière-vibration de la caresse à laquelle elle s'offre encore...

— Avant Lilith, j'ai eu Neige, se met à raconter le maître. Neige était une divine créature, que nous gardâmes trop peu de temps pour que je vous en puisse parler. Lilith, elle, me donna des impressions que je n'ai retrouvées nulle part. Ainsi, j'ai pu constater qu'il y a des instants où Lilith devient

une personne, des minutes où sa tête de chatte noire devient positivement une tête de femme noire; des minutes où, tout à coup, au gré de mon regard halluciné, cette tête de chatte se mue en face d'idole... Puis, soudain aussi, le charme étrange se rompt quand Lilith saute de la chaise où elle se figeait et quand je vois s'en aller sous un meuble cette tête de femme — àl'Odilon Redon — traînant après elle un corps insuffisant... Et c'est une impression très triste...

Lilith, plus calme, s'immobilise sur mes genoux en un geste de bête de blason, et, comme j'admire ces airs héraldiques, M. Mallarmé dit :

— Elle a parfois de véritables poses de tarasque. C'est une bête délicieuse, qui n'a qu'une imperfection.

— Laquelle donc?

M. Mallarmé a un rire des yeux. Il me désigne Lilith, qui, s'étant dressée, me tourne en ce moment le dos et me caresse le bout du nez avec la mèche du cierge noir de sa queue. Il me dit:

— C'est cette tonsure qu'elle vous montre impudiquement, ce coin nu de sa bestialité... J'ai souvent songé à dorer cela...

J'éclate de rire, car la chose a été dite avec cette simplicité de ton spéciale à Alphonse Allais,

prince des pince-sans-rire de cette fin de siècle. Remis, je demande encore àl'auteur du Don du Poème impassible :

— En résumé, que pensez-vous du chat? Est-ce un animal estimable?

— Je ne m'embarrasse guère d'examiner s'il est hypocrile et fourbe, comme on le prétend. Je ne le crois pas très criminel. Il aime surtout la maison, c'est vrai, mais il ne doit point être tout à fait incapable d'affection pour ceux qui habitent cette maison. En somme, je pense que le chat est nécessaire à un intérieur. Il le complète. C'est lui qui polit les meubles, en arrondit les angles, lui qui donne à l'appartement du mystérieux. Il est bien le dernier bibelot, le couronnement suprême.

Je pourrais tirer de M. Mallarmé bien d'autres choses ingénieuses et jolies sur le chat ; mais comme, à sa façon décisive de tirer sur sa pipe, je crois voir qu'il tient ses derniers mots pour le final hommage de ce soir aux « seigneurs des toits », je n'insiste point.

An demeurant, le maître coupe court en disant :

— J'ai fait aussi l'école du chien avec Saladin. Saladin était un lévrier-kirgiz de Samarkand. Ses longues oreilles — telles celles d'un griffon — lui donnaient l'air d'une vieille dame qui n'eût pas

achevé de se coiffer. Il avait une démarche de prince d'Asie. Mais il languissait dans l'appartement, il y dépérissait. Le chien n'est possible qu'à la campagne. Quand, d'aventure, je sortais Saladin, cette brave bête se livrait à des courses tellement folles qu'il m'advint d'être obligé de prendre une voiture pour le suivre et ne le rattraper encore qu'à l'un ou l'autre bout de Paris. Je ne l'eus guère longtemps, car il tomba malade, et je dus le mettre à l'infirmerie pour les chiens et les chats de M. Bourrel, rue Fontaine-au-Roi. Couvert de trois « gâteuses » et d'un bonnet, il trépassa chez ce brave ex-vétérinaire militaire, lequel, en l'occurrence, nous adressa deux lettres que j'estime tout à fait touchantes.

Je demande à prendre connaissance de ces deux lettres qui sont connues dans la famille Mallarmé sous le nom de « papiers de feu Saladin ».

Les voici, dans leur naïveté en effet touchante.

La première, adressée à mademoiselle Mallarmé :

«Paris, 8 avril 1882.

» Mademoiselle,

» La paralysie de Saladin a fait, malheureusement, des progrès. Ses doigts de derrière se re-

plient quand on veut le faire marcher et son dos se voûle très fort.

» Il a quelques crises. En somme, son état a empiré depuis que vous l'avez quitté.

» Il conserve assez d'appétit.

» Nous faisons tout le possible pour vous conserver ce bel animal.

» Je suis avec respect, mademoiselle, votre humble serviteur.

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