JOURS D'ÉPREUVES
Une fois de plus nous nous trouvions plongés dans le tourbillon des événements. Pendant les quinze jours de notre absence, il s'était passé beaucoup de choses. Le commissaire chinois, Wang Tsao-tsun, avait envoyé onze messagers à Ourga, mais aucun d’entre eux n’était revenu. La situation en Mongolie était loin d’être claire. Le détachement russe s’était augmenté par suite de l’arrivée de nouveaux colons et continuait secrètement son existence illégale, bien que les chinois en fussent avisés par leur omniprésente organisation d’espionnage. Dans la ville, aucun des citoyens russes ou étrangers ne quittait sa maison ; tous restaient armés, prêts à agir. La nuit, des sentinelles montaient la garde dans les cours. Toutes ces précautions étaient dues à l’attitude des Chinois. Par ordre de leur commissaire, tous les marchands chinois pourvus de fusils en armèrent leur personnel et livrèrent ce qui leur restait aux fonctionnaires qui armèrent une troupe de deux cents coolies. Ils prirent ensuite possession de l’arsenal mongol et distribuèrent ces nouveaux fusils parmi les maraîchers du nagan houschoun, où
se trouvait toujours une population flottante de journaliers chinois du bas peuple. Cette populace se sentait forte maintenant ; ils se réunissaient pour discuter avec passion et se préparaient évidemment à quelque agression soudaine. Le soir, les coolies enlevaient dans les magasins les caisses de cartouches pour les porter au nagan houschoun, et l'attitude de cette racaille devenait d’une audace intolérable. Ces coolies et ces irréguliers arrêtaient et fouillaient les passants, cherchant à provoquer des rixes qui leur permettraient de s’emparer des objets qu’ils convoitaient. Nous apprîmes, de source chinoise, en secret, que les Chinois préparaient un pogrom contre tous les Russes et les Mongols d’Ouliassoutaï. Nous savions bien qu’il suffisait de mettre le feu à une seule maison, au bon endroit, pour que toute l’agglomération de ces constructions en bois soit en flammes. La population tout entière se prépara à se défendre ; on augmenta le nombre des sentinelles dans les enclos, on désigna des chefs pour les différents quartiers de la ville, on organisa un corps de sapeurs-pompiers, on tint prêts des chevaux, des charrettes et des provisions en vue d’une fuite précipitée. La situation empira quand la nouvelle arriva de Kobdo que les Chinois y avaient fait un pogrom, tuant plusieurs des habitants et brûlant toute la ville après une orgie de dévastation et de pillage. La plupart des gens s’enfuirent dans la forêt sur la montagne, mais c’était pendant la nuit et ils n’avaient ni vêtements chauds, ni nourriture. Les jours suivants, les montagnes environnant Kobdo entendirent des cris de détresse et de mort. Le froid glacial et la famine causèrent la mort des femmes et des enfant exposés en plein air à la température d’un hiver de Mongolie. Les Chinois en furent bientôt avertis. Ils ne firent qu’en rire, et organisèrent bientôt une grande réunion au nagan houschoun pour discuter la question de savoir si on ne pourrait pas livrer la ville à la populace et aux irréguliers.
Un jeune Chinois, fils d’un cuisinier employé chez l’un des colons, nous révéla le complot. Nous décidâmes aussitôt de faire une enquête. Un officier russe se joignit à mon camarade
et à moi, et, sous la conduite du jeune Chinois, qui nous servit de guide, nous parcourûmes les alentours de la ville. Nous fimes semblant d’aller simplement faire une promenade, mais nous fâmes arrêtés par la sentinelle chinoise qui gardait la sortie de la ville, sur la route menant au nagan houschoun. Elle nous avertit, d’un ton hostile, que personne n’avait le droit de sortir de l’enceinte. Tout en parlant, je remarquai qu'entre la ville et le nagan houschoun étaient postées des sentinelles chinoises tout le long de la route et qu’une foule de Chinois se dirigeait de ce côté. Nous vîmes aussitôt qu’il était impossible d’arriver à la réunion par cette voie, et nous cherchâmes une autre route. Nous sortîmes à l’est, longeâmes le camp des malheureux Mongols que les impôts chinois avaient réduits à la mendicité. Eux aussi, évidemment, attendaient avec anxiété de savoir comment les choses allaient tourner, car malgré l’heure tardive, personne ne dormait. Nous glissâmes sur la glace et tournâmes par la rivière dans la direction du nagan houschoun. En passant à l’extérieur de la ville, nous avançâmes avec précaution, nous cachant derrière tous les obstacles. Nous étions armés de revolvers et de grenades et savions qu’un petit détachement était tenu prêt dans la ville à venir à notre se- Cours si nous étions en danger. D’abord le jeune Chinois allait en tête, mon camarade attaché à ses pas comme son ombre, et lui rappelant de temps en temps qu’il l’étranglerait comme un poulet s’il faisait le moindre geste pour nous trahir. Je crois bien que le jeune guide ne trouvait aucun plaisir à cette expédition, mon gigantesque ami le suivant de près, haletant. Enfin les palissades du nagan houschoun furent en vue et rien ne nous en séparait plus que la plaine découverte où l’on aurait facilement distingué notre groupe : aussi nous décidâmes d'approcher en rampant, un par un, le Chinois restant cependant auprès de mon camarade. Heureusement il y avait des tas d'engrais gelés sur la plaine, dont nous nous servions pour cacher notre avance vers la limite de l’enclos. Les voix de la foule excitée nous servaient de points de repère. Nous profitions de l’obscurité pour écouter et observer et nous remar-
quâmes ainsi deux choses extraordinaires dans notre voisinage immédiat.
Un autre spectateur invisible assistait, en même temps que nous, à cette réunion chinoise. Il était couché sur le sol, la tête passée par un trou que les Chinois avaient creusé sous la barrière. Il était absolument immobile, et ne nous avait évidemment pas entendus. Tout près, dans un fossé était couché un cheval blanc, les naseaux enveloppés, et un peu plus loin se trouvait un autre cheval sellé, attaché à un poteau.
Dans la cour régnait un vacarme infernal. Deux mille hommes hurlaient, discutaient, brandissaient leurs fusils avec des gestes frénétiques. Presque tous étaient armés de fusils, de revolvers, de sabres et de haches. Parmi la foule circulaient les irréguliers, causant constamment, distribuant des papiers, donnant des explications. Enfin un grand Chinois à larges épaules monta sur la margelle d’un puits, brandit son fusil au-dessus de sa tête etcommença une tirade d’une voix forte et dure.
— Il affirme aux gens, nous dit notre interprète, qu’ils doivent faire ici ce que les Chinois ont fait à Kobdo, qu’ils doivent exiger du commissaire l’assurance qu’il donnerait des ordres à sa garde pour qu’elle n’empêche pas l’exécution de leur plan. Il nous dit aussi que le commissaire chinois doit se faire livrer toutes les armes que possèdent les Russes. “Ensuite nous nous vengerons sur les Russes de leur crime de Blagoveschensk en 1900, quand ils noyèrent trois mille Chinois. Restez ici pen- Jant que je vais voir le commissaire et lui parler.”
Il sauta de la margelle et se dirigea rapidement vers la porte conduisant à la ville. Aussitôt je vis l’homme couché se dégager la tête du trou, prendre son cheval blanc dans le fossé, courir détacher l’autre cheval et les reconduire de notre côté, dans la direction opposée à la ville. Il y laissa le second cheval et se cacha derrière le coin du houschoun. L’orateur sortit, et voyant son cheval de l’autre côté de l’enclos, mit son fusil en bandoulière et se dirigea vers sa monture. Il était arrivé à peu près à moitié chemin quand l’étranger embusqué au coin de la palissade partit soudain au galop et, en un éclair, saisit l’homme,
l’arracha au sol, le jeta en travers du pommeau de la selle où nous le vîmes bâillonner avec un morceau d’étoffe le Chinois à moitié étranglé et partir au grand galop avec lui à l’ouest de la ville.
— Qui pensez-vous que ce soit ? demandai-je à mon ami.
Il me répondit aussitôt :
— Ce doit être Touchegoun Lama.
Tout en lui me rappelait ce mystérieux Lama Vengeur et sa façon de s’adresser à son ennemi ressemblait bien à celle de Touchegoun. Plus tard, dans la nuit, nous apprîmes que quelque temps après le départ de l’orateur qui était allé demander au commissaire de les aider dans leur entreprise, sa tête coupée avait été jetée par-dessus la palissade au milieu de l’auditoire qui l’attendait et que huit irréguliers avaient disparu entre le houschoun et la ville sans laisser de traces. L'événement terrorisa la populace chinoïse et calma les esprits échauffés.
Le lendemain nous reçûmes un secours inattendu. Un jeune Mongol arriva au galop d’Ourga, le manteau déchiré, les cheveux défaits tombant sur ses épaules, un revolver visible à la ceinture. Se dirigeant aussitôt vers le marché où les Mongols sont toujours assemblés, il s’écria sans descendre de cheval :
— Ourga est pris par nos soldats mongols et le Chiang Chun (général) baron Ungern ! Bogdo Houtouktou est devenu notre khan ! Mongols, tuez les Chinois et pillez leurs boutiques ! Notre patience est à bout !
Dans la foule s’éleva une rumeur. Le cavalier fut entouré d’une multitude d’hommes posant toutes sortes de questions. Le vieux saït mongol, Choultoun Beyli, qui avait été révoqué par les Chinois, fut aussitôt informé de la nouvelle et demanda qu’on lui conduisit le messager. Après l’avoir interrogé, il l’arrêta pour excitation à l’émeute, mais refusa de le livrer aux autorités chinoises. J'étais avec le saït à ce moment et je l’entendis formuler sa décision à ce sujet. Quand le commissaire chinois, Wang-Tsao-tsun, menaça le saït, l’accusant de lui désobéir, le vieillard se contenta d’égrener son rosaire en disant :
— Je crois que ce mongol a dit vrai et que bientôt nos rôles seront renversés.
Je devinai que Wang Tsao-tsun lui aussi croyait à l’exactitude de la nouvelle, car il n’insista pas. Dès ce moment, les Chinois disparurent des rues d’Ouliassoutaï comme s'ils n'avaient jamais existé, et parallèlement, les patrouilles d’officiers russes et de colons étrangers les remplacèrent. Une lettre reçue à ce moment augmenta encore la panique chez les Chinois : elle annonçait que les Mongols et les Tartares de l’Altaï, sous la conduite de l’officier tartare Kaïgorodoff, avaient couru à la poursuite des pillards chinois, qui fuyaient avec leur butin récolté au sac de Kobdo, les avaient rattrapés et massacrés sur les limites de Sinkiang. La lettre disait encore que le général Bakitch et les six mille hommes internés avec lui par les autorités chinoises sur les bords de 1’ Amyl avaient reçu des armes et étaient partis rejoindre l’ Attaman Annekoff, interné à Kouldja, en vue de se mettre en liaison avec le baron Ungern. Ce bruit n’était pas fondé, car ni Bakitch ni Annenkoff ne pouvaient avoir cette intention : Annenkoff avait été déporté par les Chinois au plus profond du Turkestan. Cependant la nouvelle produisit une véritable stupéfaction parmi les Chinois.
Juste à ce moment, arrivèrent chez le colon russe Bourdoukoff, trois agents du soviet d’Irkoutsk, nommés Saltikoff, Freimann et Novak : ils agirent auprès des autorités chinoises pour les amener à désarmer les officiers russes et à les livrer aux rouges. Ils persuadèrent la Chambre de Commerce chinoise de demander au soviet d’Irkoutsk d’envoyer un détachement de rouges à Ouliassoutaï pour protéger les Chinois contre les détachements blancs. Freimann apporta avec lui des imprimés de propagande communiste en langue mongole et des instructions pour commencer la reconstruction de la ligne du télégraphe d’Irkoutsk. Bourdoukoff lui aussi reçut des messages des bolcheviks. Le quatuor mena ses négociations très habilement et bientôt Wang Tsao-tsun entra dans leurs vues. Une fois de plus, les jours passés dans l’attente d’un pogrom à Ouliassoutaï étaient revenus. Les officiers russes s’attendaient à être arrêtés. Le représentant d’une des maisons américaines m’accompagna chez le commissaire pour parlementer avec
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lui. Nous lui signalâmes l’illégalité de ses actes, car il n’était pas autorisé par son gouvernement à traiter avec les bolcheviks tant que le gouvernement des soviets ne serait pas reconnu par celui de Pékin. Wang Tsao-tsun et son conseiller Fu Hsiang furent visiblement ennuyés de savoir que nous connaissions leurs connivences avec les agents bolcheviks. Il nous assura que sa garde de police suffirait à empêcher tout pogrom de ce genre. Il était exact que sa police était excellente, car elle était composée de soldats expérimentés et disciplinés sous les ordres d’un officier sérieux et capable ; mais que pouvaient faire quatre-vingts soldats contre une populace de trois mille coolies, mille marchands armés et deux cents irréguliers ? Nous lui expliquâmes combien nos appréhensions étaient fondées, et insistâmes pour qu’il empêchât toute effusion de sang, le prévenant que la population étrangère et russe était résolue à se défendre jusqu’au bout. Wang ordonna aussitôt qu’on établît des gardes de police dans les rues et cela nous valut des scènes curieuses, les patrouilles chinoïses, étrangères et russes parcourant la ville. Nous ne savions pas alors qu’il y avait même trois cents hommes de garde en plus : c’étaient les hommes de Touchegoun Lama, cachés non loin de là dans la montagne.
Une fois encore la situation changea brusquement. Le saït mongol fut avisé par les lamas du monastère voisin que le colonel Kazagrandi, après avoir battu les irréguliers chinois, s'était emparé de Van Kure, et avait formé des brigades de cavalerie russo-mongoles, mobilisant les Mongols sur l’ordre du Bouddha vivant et les Russes sur l’ordre du baron Ungern. Quelques heures plus tard, on apprit que, dans le grand monastère de Dzain, les soldats chinois avaient tué le capitaine russe Barsky et qu’en guise de représailles les troupes de Kazagrandi avaient attaqué et chassé les Chinois de cet endroit. Au moment de la prise de Van Kure, les Russes arrêtèrent un communiste coréen qui arrivait de Moscou avec de l’or et des brochures de propagande pour se rendre en Corée et en Amérique. Le colonel Kazagrandi envoya ce Coréen avec son or au baron Ungern. Au reçu de cette nouvelle, le chef du détache-
ment russe fit arrêter les agents bolcheviks, et les fit passer en jugement, en même temps que les meurtriers des Bobroff. Pour Saltikoff et Novak, des doutes s’élevèrent : de plus Saltikoff réussit à s’échapper tandis que Novak, sur le conseil du lieutenant-colonel Michaïloff, partit pour l’ouest. Le chef du détachement russe donna l’ordre de mobiliser les colons russes et prit ouvertement Ouliassoutaï sous sa protection, avec l’agrément tacite des autorités mongoles. Le saït mongol, Choultoun Beyli, réunit un conseil des princes mongols de la région, dont l’âme était le célèbre patriote mongol Hun Jap Lama. Les princes exigèrent aussitôt des Chinois qu’ils évacuassent tout le territoire autrefois soumis à la juridiction du saït Choultoun Beyli. Il y eut des négociations, des menaces et des querelles entre les éléments chinois et mongols. Wang Tsao-tsun proposa un projet d’accord que quelques-uns des princes mongols acceptèrent ; mais Jap Lama, au moment décisif, jeta sur le sol le document chinois, dégaina son poignard et jura qu’il mourrait plutôt de sa propre main que de signer cet accord de trahison. En conséquence, les propositions chinoises furent rejetées, et les antagonistes commencèrent leurs préparatifs pour la lutte. On mobilisa tous les Mongols de Jassaktou Khan, de Sain Noion Khan, et des domaines de Jahantsi Lama. Les autorités chinoises mirent en position leurs quatre mitrailleuses et se préparèrent à défendre la forteresse. Des délibérations continuelles avaient lieu entre Chinois et Mongols. Enfin notre vieille connaissance, Tzéren, vint me trouver en ma qualité d’étranger impartial, et me communiqua la double requête de Wang Tsao-tsun et de Choultoun Beyli me priant de calmer les deux éléments hostiles et de préparer un accord équitable entre eux. Des requêtes semblables furent présentées au représentant d’une maison américaine. Le lendemain soir, nous tenions notre première réunion arbitrale en présence des délégués chinois et mongols. Elle fut orageuse et passionnée : aussi perdîmes-nous tout espoir de remplir avec succès notre mission. Cependant, à minuit, quand les orateurs furent fatigués, nous réussîmes à établir un accord sur deux points : les Mongols
déclarèrent qu’ils ne voulaient pas faire la guerre et qu'ils désiraient régler cette affaire de manière à conserver l’amitié du grand peuple chinois, tandis que le commissaire chinois reconnaissait que la Chine avait violé les traités qui légalement avaient accordé indépendance pleine et entière à la Mongolie.
Ces deux points formèrent la base des délibérations à la seconde réunion et nous fournirent le point de départ pour la réconciliation. Les négociations continuèrent pendant trois jours et finirent par tourner de telle sorte que nous pûmes formuler nos propositions d’accord. Les articles principaux établissaient que les autorités chinoises devraient rendre aux Mongols les pouvoirs administratifs et les armes, désarmer les deux cents irréguliers et quitter le pays ; les Mongols, de leur côté, devraient laisser sortir de leur pays, avec armes et bagages, le commissaire chinois et sa garde de quatre-vingts soldats. Ce traité sino-mongol d’Ouliassoutaï fut signé par les commissaires chinois Wang Tsao-tsun et Fu Hsiang, par les deux saïts mongols, par Hun Jap Lama et les autres princes, ainsi que par les présidents des Chambres de commerce russe et chinoise et par nous-mêmes en qualité d’arbitres. Les fonctionnaires chinois et leur escorte commencèrent aussitôt à préparer leurs bagages pour le départ. Les marchands chinois restèrent à Ouliassoutaï, le saït Choultoun Beyli, qui avait repris ses fonctions et son autorité, garantissant leur sécurité. Le jour du départ arriva. Les chameaux chargés remplissaient déjà la cour du yamen et les hommes n’attendaient plus que leurs chevaux qu’on devait leur envoyer de la plaine. Soudain le bruit se répandit partout que les chevaux avaient été volés pendant la nuit et emmenés vers le sud. Des deux soldats envoyés sur leurs traces, un seul revint, rapportant la nouvelle que l’autre avait été tué. L’étonnement que cet événement fit naître dans toute la ville causa une véritable panique parmi les Chinois. Elle ne fit qu’augmenter lorsque les Mongols, arrivant d’un poste de relais à l’est, annoncèrent qu’en différents endroits, sur la route menant à Ourga, ils avaient découvert les cadavres de seize des soldats envoyés par Wang Tsao-tsun chargés de
messages pour Ourga. Ce mystère devait bientôt nous être expliqué.
Le chef du détachement russe reçut une lettre d’un colonel cosaque, V.-N. Domojiroff, contenant l’ordre de désarmer immédiatement la garnison chinoise, d’arrêter tous les fonctionnaires chinois, de les faire transporter sous escorte à Ourga pour les livrer au baron Ungern, de s’emparer d’Ouliassoutaï par la force, s’il était nécessaire, et de rejoindre son détachement. Au même moment un messager du Houtouktou de Narabanchi arriva au galop, porteur d’une lettre annonçant qu’un détachement russe, sous le commandement de Hun Boldon et du colonel Domojiroff, avait pillé les magasins chinois, tués les marchands et était venu au monastère demander des chevaux et des vivres. Le Houtouktou demandait assistance car le conquérant féroce de Kobdo, Hun Boldon, pouvait facilement mettre au pillage le monastère isolé et sans protection. Nous recommandâmes avec insistance au colonel Michaïloff de ne pas violer le traité qui venait d’être signé, et de ne pas décourager les étrangers et les Russes qui avaient pris part à son élaboration, car ce serait imiter le principe bolchevik qui faisait de la traîtrise l’arme principale du gouvernement. L’argument toucha Michaïloff : il répondit à Domojiroff qu’Ouliassoutaï était déjà en son pouvoir, sans combat, que sur l’hôtel de l’ancien consulat flottait le drapeau tricolore de Russie ; que les irréguliers avaient été désarmés, mais qu’il était impossible d’exécuter les autres ordres sans violer le traité sino-mongol qui venait d’être signé à Ouliassoutaï.
Chaque jour des messagers étaient envoyés par le Houtouktou de Narabanchi à Ouliassoutaï. Les nouvelles devenaient de plus en plus inquiétantes. Le Houtouktou signalait que Hun Boldon était en train de mobiliser les mendiants et les voleurs de chevaux, qu’il les armait et faisait leur instruction militaire, que les soldats prenaient les moutons du monastère, que le “Noyon” Domojiroff était constamment en état d'ivresse, et que ses protestations n'étaient accueillies que par des sarcasmes et des injures. Les envoyés donnaient des renseignements
très vagues sur la force du détachement, quelques-uns parlant de trente hommes, d’autres disant que Domojiroff en avait huit cents. Nous ne savions que penser et bientôt les messagers cessèrent de venir. Toutes les lettres du saït restèrent sans réponse et ses envoyés ne revinrent pas. Il n’y avait plus de doute : ils avaient été tués ou faits prisonniers.
Le prince Choultoun Beyli décida d’y aller lui-même. Il emmena avec lui les présidents des Chambres de commerce russe et chinoise ainsi que deux officiers mongols. Trois jours passèrent sans qu’on reçût de ses nouvelles. Les Mongols commençaient à être inquiets. Alors le commissaire chinois et Hun Jap Lama adressèrent une requête au groupe des étrangers, les priant d’envoyer quelqu’un à Narabanchi afin d’essayer de résoudre la difficulté, de persuader Domojiroff de reconnaître le traité, et de ne pas permettre l’insultante violation d’un accord entre les deux grands peuples. Notre groupe me demanda une fois de plus d’accomplir cette mission pour le bien public. Je pris avec moi comme interprète un jeune colon russe, neveu de Bobroff, merveilleux cavalier, courageux et plein de sang-froid. Le lieutenant-colonel Michaïloff me donna un de ses officiers pour m’accompagner. Munis d’un {zara qui nous assurait les meilleurs chevaux de poste et les meilleurs guides, nous fîmes très rapidement le chemin qui m’était maintenant familier vers le monastère de mon vieil ami Jelib Djamsrap, Houtouktou de Narabanchi. Bien que la couche de neige fût épaisse en certains endroits, nous fîmes entre cent soixante et deux cent quarante kilomètres par jour.
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