‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 19 sur 45 · CHATIMENT SANGLANT · texte numérisé non relu

CHATIMENT SANGLANT

Nops atteignîmes bientôt la route que nous avions suivie en allant vers le nord et revîmes les rangées familières de poteaux télégraphiques abattus qui, autrefois, nous avaient si chaudement protégés. Nous arrivâmes sur les collines boisées au nord de la vallée de Tisingol au moment où la nuit tombait. Nous décidâmes de nous arrêter chez Bobroff et nos compagnons pensèrent à demander l’hospitalité à Kanine dans la maison du télégraphe. A la porte de la station, nous trouvâmes un Soldat armé d’un fusil qui nous interrogea, nous demandant qui nous étions, d’où nous venions, et, satisfait sans doute de nos explications, avertit par un coup de sifflet un jeune officier qui sortit de la maison.

— Lieutenant Ivanoff, dit-il en se présentant. Je suis ici avec mon détachement de partisans blancs.

Il était arrivé des environs d’Irkoutsk avec dix hommes, et s’était mis en liaison avec le lieutenant-colonel Michaïloff, d’Ouliassoutaï, qui lui donna l’ordre de prendre possession de ce poste.

— Veuillez entrer, s’il vous plaît, dit-il aimablement.

Je lui expliquai que je voulais descendre chez Bobroff, sur quoi il fit un geste désespéré de la main, en disant :

— Pas la peine. Les Bobroff ont été assassinés et leur maison est brûlée.

Je ne pus retenir un cri d'horreur.

Le lieutenant continua :

— Kanine et les Pouzikoff les ont tués, ont pillé leur demeure, et ensuite ont brûlé la maison avec les cadavres. Voulezvous voir ?

Mon camarade et moi accompagnâmes le lieutenant jusqu’à la maison détruite. Des montants carbonisés se dressaient au milieu de poutres et de planches noircies par le feu tandis que la vaisselle, des casseroles, gisaient éparses tout autour. D'un côté, sous un drap, reposaient les restes des quatre infortunés. Le lieutenant me donna quelques explications.

— J'ai signalé le cas à Ouliassoutaï, et j'ai reçu avis que les parents allaient venir avec deux officiers pour faire une enquête. Voilà pourquoi je ne puis pas enterrer les corps.

— Comment est-ce arrivé ? demandai-je, le cœur serré devant ce triste spectacle.

— Voici, commença-t-il. J’approchai de Tisingol, la nuit, avec mes dix soldats. Craignant la présence de rouges, nous nous approchâmes avec précaution de la station et regardâmes par les fenêtres. Nous vîmes Pouzikoff, Kanine et la fille aux cheveux courts, examinant et se partageant des vêtements, des objets divers, et pesant des lingots d'argent. Je ne saisis pas tout de suite l'importance de la scène, mais sentant qu'il était nécessaire d'agir avec précaution, j'ordonnai à l’un de mes soldats de franchir la palissade et d'ouvrir la porte. Nous nous précipitâmes dans la cour. La première à sortir en courant fut la femme de Kanine qui leva les mains en criant, terrifiée : “Je savais bien qu'il nous arriverait malheur après cela !” Elle perdit connaissance. Un des hommes s’échappa par une porte de côté jusqu’à un hangar dans la cour et essaya de passer pardessus la palissade. Je ne l'avais pas remarqué, mais un de mes soldats s’empara de lui. Kanine nous reçut à la porte : il

était blême et tremblant. Je devinai qu’il s’était passé quelque chose et je l’arrêtai immédiatement. Je fis ligoter les hommes et les mis sous bonne garde. À mes questions, tous n’oppo- Saient que le silence, sauf M°° Kanine qui s’écriait à genoux, les mains suppliantes : “Pitié, pitié pour les enfants ! Ils sont innocents !”

La fille aux cheveux courts nous regardait d’un air effronté et moqueur, me lançant la fumée de sa cigarette en plein visage. Je fus obligé de les menacer :

— Je sais que vous avez commis un crime, leur dis-je, mais vous ne voulez pas avouer. Si vous refusez de parler, je fais fusiller les hommes et j’emmène les femmes à Ouliassoutaï pour y être jugées.

Je parlai d’une voix ferme et décidée, car ils m’avaient mis dans la plus grande colère. À ma grande surprise, la fille aux cheveux courts parla la première.

— Je vous raconterai tout, dit-elle.

J’ordonnai qu’on m’apportât de l’encre, du papier et une plume. Mes soldats servirent de témoins. Alors je préparai le procès-verbal des aveux de la femme de Pouzikoff. Voici ce qu’elle me dit :

— Mon mari et moi, nous sommes commissaires bolcheviks, et nous avons été envoyés ici pour savoir combien d’officiers blancs sont cachés en Mongolie. Mais le vieux Bobroff nous connaissait. Nous voulûmes partir, Kanine nous retint, nous disant que Bobroff était riche et que, depuis longtemps, il voulait le tuer et piller sa propriété. Nous consentîmes à nous joindre à lui. Nous attirâmes le jeune Bobroff et l’invitâmes à venir jouer aux cartes avec nous. Quand il rentra chez lui, mon mari le suivit et le tua. Puis nous allâmes tous à la maison de Bobroff. Je passai par-dessus la palissade, je jetai de la viande empoissonnée aux chiens, qui moururent en quelques minutes. Alors nous franchîmes tous la barrière. La première personne à sortir fut la femme de Bobroff.

Pouzikoff, caché derrière la porte, la tua à coups de hache. Le vieux fut assommé d’un coup de hache pendant qu’il dor-

mait. La petite fille accourut dans la chambre en entendant du bruit et Kanine la tua d’un coup de fusil en plein front. Ensuite nous pillâmes la maison et nous y mîmes le feu, détruisant même les chevaux et le bétail. Tout aurait été complètement brûlé sans laisser de traces, mais vous êtes arrivés et ces imbéciles nous ont trahis.

— Ce fut abominable, continua le lieutenant en revenant à la station. Mes cheveux se dressaient sur la tête au récit de cette jeune femme qui, d’un air calme, me racontait le crime. C'est presque une enfant. J’ai vu alors quelle dépravation le bolchevisme avait amenée dans le monde, étouffant la foi, la crainte de Dieu et la conscience. C’est alors aussi que je compris la nécessité, pour tous les honnêtes gens, de lutter impitoyablement contre ce dangereux ennemi de l’humanité, tant qu'il leur restera de la vie et des forces.

En rentrant, je remarquai, sur un côté de la route, une masse noire qui attira et retint mon attention.

— Qu'est cela ? demandai-je.

— C’est l’assassin Pouzikoff que j'ai tué d’un coup de revolver, répondit le lieutenant. J’aurais bien tué aussi Kanine et la femme de Pouzikoff mais j'ai eu pitié de la femme et des enfants de Kanine, et quant à l’autre, ma foi, je ne sais pas encore tuer les femmes. Nous allons les envoyer en même temps que vous à Ouliassoutaï sous la surveillance de mes soldats. Ça ne changera rien d’ailleurs, car les Mongols qui vont les juger les condamneront sûrement à mort.”

Tels sont les événements qui se produisirent à Tisingol, sur les rivages duquel les feux follets volent au-dessus des étangs marécageux et près duquel passe une fissure de trois cents kilomètres de long que le dernier tremblement de terre a creusée dans le sol. Est-ce de ce gouffre que sont sortis Pouzikoff, Kanine et les autres esprits infernaux qui sont venus souiller le monde de crimes et d’horreurs ? Un des soldats du lieutenant

Ivanoff, jeune homme pâle, sans cesse en prières, les appelait les suppôts de Satan.

Notre retour à Ouliassoutaï, en compagnie de ces criminels, fut tout à fait désagréable. Mon camarade et moi avions perdu notre coutumière force d’âme. Kanine était plongé dans ses pensées, tandis que la femme effrontée riait, fumait et plaisantait avec les soldats ou quelques-uns de nos compagnons. Enfin nous traversâmes le Jagisstai, et, quelques heures après, nous aperçûmes d’abord la forteresse, puis les maisons basses, en adobe, groupées sur la plaine : c’était Ouliassoutaï.

DL

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