‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 22 sur 45 · LE MYSTERE D'UN PETIT TEMPLE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE D'UN PETIT TEMPLE

Le prince Choultoun Beyli et moi étions prêts à quitter Narabanchi Kure. Tandis que le Houtouktou officiait en l’honneur du saït au temple de la Bénédiction, je me promenai aux alentours par les allées étroites que bordaient les maisons des lamas des différents grades, Gelongs, Getuls, Chaïdje et Rabdjambe ; les écoles où enseignaient les savants docteurs en théologie (Maramba) en même temps que les docteurs en médecine (Ta Lama) ; les demeures des étudiants (Bandi) ; les magasins, les archives et les bibliothèques. Quand je revins à la yourta du Houtouktou il était chez lui. Il m’offrit un grand hatyk et me proposa de faire une promenade dans le monastère. Son visage avait une expression préoccupée qui me fit comprendre qu’il y avait quelque chose dont il voulait m’entretenir. En sortant de la yourta, le président de la Chambre de commerce russe, qui venait d’être délivré, et un officier russe se joignirent à nous. Le Houtouktou nous conduisit à un petit bâtiment, juste derrière un mur d’un jaune éclatant.

— C’est dans ce bâtiment que sont descendus, une fois, le Dalaï-Lama et Bogdo Khan : nous avons coutume de peindre

en jaune les demeures où ces saints personnages ont habité. Entrez !

L'intérieur était splendidement orné. Au rez-de-chaussée se trouvait la salle à manger, garnie de tables en bois massif, richement sculpté, et d’étagères garnies de porcelaines et de bronzes. Deux pièces composaient l'étage au-dessus : d’abord une chambre à coucher tendue de lourds rideaux de soie jaune : une grande lanterne chinoise, richement sertie de pierres de couleurs, était suspendue par une mince chaîne de bronze à la poutre sculptée du plafond. Il y avait là un grand lit carré recouvert d’oreillers de soie, de matelas et de couvertures. Le bois de lit était en ébène de Chine, et portait, surtout sur les colonnes qui tenaient le ciel de lit, des sculptures finement exécutées représentant, comme motif principal, le dragon conventionnel dévorant le soleil. A côté se tenait une commode entièrement recouverte de sculptures représentant des scènes religieuses. Quatre fauteuils confortables complétaient le mobilier, avec le trône oriental bas qui se trouvait sur une estrade au fond de la pièce.

— Voyez-vous ce trône ? me dit le Houtouktou. Par une nuit d'hiver, plusieurs cavaliers arrivèrent au monastère et demandèrent que tous les Gelongs et les Getuls, avec le Houtouktou et le Kanpo à leur tête, se réunissent dans cette pièce. Alors un des étrangers monta sur le trône et enleva son bachlyk, c’est-àdire sa coiffure. Tous les lamas tombèrent à genoux, car ils avaient reconnu l’homme dont il avait été question depuis longtemps dans les bulles sacrées du Dalaï-Lama, de Tashi Lama et de Bogdo Khan. C’était l’homme à qui appartient le monde entier, qui a pénétré tous les mystères de la nature. Il prononça une courte prière en tibétain, bénit tous les auditeurs, puis fit des prédictions pour le siècle qui vient. C’était il y a trente ans et dans l’intervalle, toutes les prophéties se sont réalisées. Pendant ses prières, devant le petit autel, dans la salle voisine, la porte que vous voyez s’ouvrit toute seule, les cierges et flambeaux devant l’autel s’allumèrent spontanément, et les encensoirs sacrés, sans feu, envoyèrent en l’air des flots d’encens

qui remplirent la pièce. Puis, sans avertissement, le Roi du Monde et ses compagnons disparurent. Derrière lui ne restait aucune trace, sauf les plis de la draperie de soie recouvrant le trône qui se redressèrent, laissant le trône comme si personne ne s’y était assis.

Le Houtouktou entra dans le sanctuaire, s’agenouilla, se couvrant les yeux de ses mains, et commença à prier. Je considéfai le visage calme et indifférent du Bouddha doré, sur lequel les lampes vacillantes jetaient des ombres changeantes, puis je dirigeai mes yeux du côté du trône. Chose merveilleuse et difficile à croire, je vis réellement devant moi un homme fort, musclé, le visage bronzé, l’expression sévère marquée à la bouche et aux mâchoires, toute la physionomie rehaussée par l’éclat de ses yeux. À travers son corps transparent, drapé d’un manteau blanc, je vis les inscriptions en tibétain sur le dossier du trône. Je fermai les yeux puis les ouvris à nouveau. Il n’y avait plus personne, mais le coussin de soie du trône semblait bouger.

— C’est de la nervosité, me dis-je, une tendance à l’impressionnabilité anormale provenant d’une tension d’esprit inaccoutumée.

Le Houtouktou se tourna vers moi et me dit :

— Donnez-moi votre hatyk. Je sens que vous êtes inquiet sur le sort des vôtres et je veux prier pour eux. Il faut prier, vous aussi, implorer Dieu et diriger les regards de votre âme vers le Roi du Monde qui a passé ici et sanctifié le lieu.

Le Houtouktou plaça le hatyk sur l’épaule du Bouddha, et se prosternant sur le tapis devant l’autel, murmura une prière. Puis il releva la tête et me fit un signe de la main.

— Regardez l’espace sombre derrière la statue du Bouddha, et il vous montrera ceux que vous aimez.

Obéissant aussitôt à son ordre, donné d’une voix grave, je fixai les yeux sur la niche obscure derrière la statue du Bouddha. Bientôt, dans les ténèbres, commencèrent à apparaître des nuages de fumée et des fils transparents. Ils flottaient en l’air, devenaient de plus en plus denses, de plus en plus nombreux, jusqu’au moment où peu à peu ils formèrent des corps humains

et des contours d’objets. Je vis une pièce qui m'était inconnue, où se trouvait ma famille, entourée d’amis que je connaissais, et d’autres personnes. Je reconnus même la robe que portait ma femme. Tous les traits de son cher visage étaient visibles et distincts. Puis la vision s’obscurcit, se dissipa et enfin disparut. Derrière le Bouddha doré ne restaient plus que les ténèbres. Le Houtouktou se leva, enleva mon hatyk de l’épaule de Bouddha et me le tendit en disant ces mots.

— La fortune est toujours avec vous et votre famille. La bonté de Dieu ne vous abandonnera pas.

Nous quittâmes la demeure du Roi du Monde, où ce roi inconnu avait prié pour l’humanité tout entière et prédit la destinée des peuples et des Etats. Grande fut ma surprise quand je sus que mes compagnons, eux aussi, avaient été témoins de ma vision, et quand ils me décrivirent, avec les plus minutieux détails, l’aspect et les vêtements des personnes que j'avais vues dans la niche obscure, derrière la tête de Bouddha*.

L’officier mongol me dit aussi que Choultoun Beyli avait demandé, la veille, au Houtouktou de lui révéler son destin à cette importante période de sa vie et pendant la crise que traversait son pays, mais le Houtouktou se contenta de faire un signe de la main, avec une expression de frayeur, et refusa. Quand je demandai au Houtouktou la raison de son refus, lui disant que cela pourrait calmer les inquiétudes de Choultoun Beyli et lui être de grande assistance, de même que la vison de ma famille m'avait réconforté, le Houtouktou fronça les sourcils et me répondit :

— Non ! La vision ne ferait pas plaisir au prince. Son destin est noir. Hier, par trois fois, j’ai cherché sa fortune sur des omoplates brûlées et dans des entrailles de moutons et chaque

* Afin de conserver le témoignage des autres personnes qui virent comme moi cette apparition extrêmement impressionnante, je les ais priées de rédiger des comptes rendus de ce qu’elles ont vu. J'ai maintenant ces pièces en ma possession.

fois est revenu le même sinistre résultat, le même sinistre résultat !

Il ne termina pas, mais se cacha la face dans les mains de frayeur. Il était évident que la destinée de Choultoun Beyli était aussi noire que la nuit.

Une heure après, nous étions de l’autre côté des collines qui cachaient à notre vue Narabanchi Kure.

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