LE SOUFFLE DE LA MORT
Nos arrivâmes à Ouliassoutaï le jour où revint le détachement qui était allé désarmer l’escorte de Wang Tsao-tsun. Le détachement avait rencontré le colonel Domojiroff qui lui ordonna non seulement de désarmer, mais aussi de piller la caravane, et malheureusement le lieutenant Strigine exécuta ces ordres donnés illégalement. Il était honteux et compromettant de voir les officiers et les soldats russes porter les manteaux, les bottes et les montres-bracelets qui avaient été volés aux fonctionnaires chinois et à leur escorte. Chacun avait de l’argent et de l’or chinois comme part du butin. La femme mongole de Wang Tsao-tsun et son frère revinrent avec le détachement et se plaignirent d’avoir été volés par les Russes. Les fonctionnaires chinois de leur escorte, privés de leurs provisions, n’atteignirent la frontière chinoise qu'après avoir souffert grandement de la faim et du froid. Notre colonie étrangère fut scandalisée de voir que le lieutenant-colonel Michaïloff avait reçu Strigine avec les honneurs militaires, mais nous en eûmes l'explication un peu plus tard quand nous apprîmes que Michaïloff avait reçu sa part de l’argent chinois et sa femme la
magnifique selle de Fu Hsiang. Choultoun Beyli demanda que les armes et le butin lui fussent remis, afin d’être rendus plus tard aux autorités chinoises. Michaïloff refusa. La colonie étrangère, à partir de ce moment, cessa toutes relations avec le détachement russe. Les rapports entre Russes et Mongols devinrent tendus. Plusieurs des officiers russes protestèrent contre l'attitude et la conduite de Michaïloff et de Strigine et les querelles devinrent de plus en plus sérieuses.
À ce moment, par un matin d’avril, un groupe extraordinaire de cavaliers armés arriva à Ouliassoutaï. Ils descendirent chez le bolchevik Bourdukoff, qui leur donna, à ce qu’on nous assura, une grande quantité d’argent. Ce groupe prétendit qu’il était formé d’anciens officiers de la garde impériale, les colonels Poletika, N.-N. Philipoff et trois frères de ce dernier. Ils annoncèrent qu’ils voulaient rassembler tous les officiers et les soldats blancs se trouvant en Mongolie et en Chine pour les conduire en Urianhaï afin d’y combattre les bolcheviks ; mais que d’abord ils voulaient anéantir Ungern et rendre la Mongolie à la Chine. Ils se donnaient le titre de représentants de l’organisation centrale des blancs de Russie.
La société des officiers russes d’Ouliassoutaï les invita à une réunion, examina leurs papiers et les interrogea. L'enquête prouva que toutes les allégations de ces officiers concernant leurs anciennes fonctions étaient absolument fausses, que Poletika occupait un poste important au commissariat soviétique de la guerre, qu’un des frères Philipoff avait été l’adjoint de Kameneff dans sa première tentative pour se rendre en Angleterre, que l’organisation centrale blanche en Russie n’existait pas, que la lutte projetée en Urianhai n’était qu’un piège pour attirer les officiers blancs et que le groupe était en rapports étroits avec le bolchevik Bourdukoff.
Une discussion s’éleva aussitôt parmi les officiers sur ce qu’il convenait de faire de ce groupe. Le détachement se scinda en deux partis distincts. Le lieutenant-colonel Michaïloff, suivi de plusieurs officiers, se joignit au groupe Poletika juste au moment où le colonel Domojiroff arriva avec son déta-
chement. Domojiroff se mit en relations avec les deux factions et, après avoir étudié la situation nomma Poletika commandant d’armes à Ouliassoutaï, et envoya au baron Ungern un rapport complet sur les événements. Dans ce document, il me consacra une bonne place, m’accusant de me mettre en travers de ses ordres. Ses officiers me surveillaient constamment. De différents côtés, on me conseilla de prendre garde. La bande et son chef demandait ouvertement de quel droit un étranger osait se mêler des affaires de Mongolie. L’un des officiers de Domojiroff me provoqua directement, au cours d’une réunion, afin d’amener une controverse. Je répliquai tranquillement :
— Et de quel droit les réfugiés russes interviennent-ils, eux qui n’ont plus de droits ni chez eux ni à l’étranger ?
L’officier ne dit rien, mais dans ses yeux flamboya une réponse facile à comprendre. Mon camarade, assis à côté de moi, se dirigea vers lui et, le dominant de sa haute taille, s’étira les bras comme s’il venait de se réveiller et dit :
— Je voudrais bien boxer un peu.
Les hommes de Domoyjiroff auraient réussi une fois à s’emparer de moi si je n’avais pas été sauvé par la vigilance de notre colonie étrangère. J'étais allé à la forteresse négocier avec le saït mongol le départ des étrangers d’Ouliassoutaï. Choultoun Beyli me garda longtemps, de telle sorte que je ne rentrai que vers neuf heures du soir. Mon cheval allait au pas. A près d’un kilomètre de la ville, trois hommes sautèrent du fossé et se lancèrent sur moi. Je donnai un coup de cravache à mon cheval, mais je remarquai que d’autres hommes sortaient du fossé en face comme pour me couper la route. Cependant, ils se dirigèrent vers le premier groupe, dont ils s’emparèrent, et j’entendis la voix d’un des étrangers qui me rappelait. Je trouvai trois officiers de Domojiroff entourés de soldats polonais et d’autres étrangers sous la conduite de mon vieil ami l’ingénieur agronome ; il était en train de lier les poignets des officiers derrière leur dos, si étroitement, que les os en craquaient. En terminant, et tout en fumant son éternelle pipe, il dit d’un air sérieux :
— Je crois qu’il vaut mieux les jeter à l’eau.
Riant de son air grave et de la peur des officiers de Domojiroff, je leur demandai pourquoi ils avaient voulu m’attaquer. Ils baissèrent les yeux, gardant le silence. Mais le silence était éloquent et nous comprîmes parfaitement quelles étaient leurs intentions. Ils avaient des revolvers cachés dans leurs poches.
— Bien ! leur dis-je. Tout est clair. Je vais vous rendre votre liberté, mais vous rendrez compte à celui qui vous a envoyés que la prochaine fois il ne vous reverra pas. Quant à vos armes, je les remettrai au commandant.
Mon ami, mettant le même soin effrayant à défaire les liens qu’il avait mis à les faire, répétait continuellement : “Et je vous aurais donné à manger aux poissons.” Puis nous revînmes tous à la ville, les laissant partir de leur côté.
Domojiroff continua à envoyer des messagers au baron Ungern à Ourga, réclamant pleins pouvoirs, de l’argent, et faisant parvenir des rapports sur Michaïloff, Choultoun Beyli, Poletika, Philipoff et moi-même. Plein de ruse asiatique il conservait de bonnes relations avec ceux dont il complotait la mort en les accusant auprès de ce sévère guerrier, le baron Ungern, qui ne recevait que de lui des renseignements sur ce qui se passait à Ouliassoutaï. Notre colonie était très inquiète. Les officiers étaient partagés en factions rivales ; les soldats se réunissaient en groupes pour discuter les événements du jour, critiquer leurs chefs, et, sous l’influence de quelques-uns des hommes de Domojiroff, commencèrent à faire des remarques de ce genre :
— Nous avons maintenant sept colonels, qui tous veulent commander et se disputent entre eux. On devrait les attacher tous les sept à des piquets et leur donner une bonne raclée. Celui qui résisterait le plus longtemps serait notre chef.
Lugubre plaisanterie, qui en disait long sur la démoralisation du détachement russe.
— Il paraît, disait souvent mon camarade, que nous aurons bientôt le plaisir de voir un conseil de soldats à Ouliassoutaï. Par Dieu et le diable ! Il y a quelque chose qui est vraiment malheureux ici : c’est qu’il n’y ait pas de forêts où les bons chrétiens puissent se plonger, loin de ces maudits soviets. Cette
misérable Mongolie est effroyablement dénudée et ne nous offre aucun endroit pour nous cacher.
Il était exact qu’un soviet devenait possible. Un jour, les soldats s’emparèrent de l’arsenal contenant les armes remises par les Chinois et les emportèrent dans leur caserne. L’ivrognerie, le jeu et les rixes ne firent qu’augmenter. Les étrangers, surveillant les événements et craignant une catastrophe, décidèrent finalement de quitter Ouliassoutaï, qui était devenu un foyer de passions politiques, de querelles et de dénonciations. Nous apprîmes que la faction Poletika se préparait aussi à partir quelques jours plus tard. Nous nous séparâmes en deux groupes, l’un suivant la vieille route des caravanes à travers le Gobi, très au sud d’Ourga, vers Koukou-Hoto ou Kweïhuacheng et Kalgan, et le mien, comprenant mon ami, deux soldats polonais et moi-même, qui se dirigea sur Ourga par Zain Chabi, où le colonel Kazagrandi m'avait demandé, dans une de ses lettres récentes, de venir le voir. C’est ainsi que nous quittâmes la ville d’Ouliassoutaï, où nous avions passé par des événements si impressionnants.
Six jours après notre départ, arriva dans la ville le détachement buriat-mongol, sous le commandement d’un Buriat nommé Vandaloff et d’un Russe, le capitaine Bezrodnoff. Je les rencontrai plus tard à Zaïin Chabi. Le détachement avait été envoyé d’Ourga par le baron Ungern pour rétablir l’ordre à Ouliassoutaï et marcher sur Kobdo. En venant de Zain Chabi, Bezrodnoff rencontra le groupe Poletika-Michaïloff. Il fit une enquête et examina les bagages : il y découvrit des documents suspects. Dans ceux de Michaïloff et de sa femme il trouva l'argent et les objets volés aux Chinois. Dans ce groupe de seize hommes, il choisit N.-N. Philipoff pour l’envoyer, sous escorte, au baron Ungern ; il en mit en liberté trois autres et fit fusiller les douze qui restaient. Ainsi se terminèrent à Zain Chabi l'existence d’un groupe de réfugiés, et les intrigues du groupe Poletika.
À Ouliassoutaï, Bezrodnoff fit fusiller quelques bolcheviks, ainsi que Choultoun Beyli, pour avoir violé les clauses du
traité sino-mongol ; il fit arrêter Domoijiroff et le fit conduire à Ourga ; ainsi il rétablit l’ordre. Les prédictions concernant Choultoun Beyli étaient réalisées.
J’appris de quelle nature étaient les rapports de Domoijiroff à mon sujet, mais je décidai néanmoins de continuer ma route vers Ourga sans contourner cette ville, comme Poletika avait commencé à le faire quand il tomba entre les mains de Bezrodnoff. J'étais habitué, maintenant, à regarder le danger en face, et je partis à la rencontre du terrible et “sanguinaire baron”. Nul ne peut décider de sa propre destinée. Je ne me croyais pas en faute et le sentiment de la crainte avait depuis longtemps cessé d’occuper la moindre place dans mes pensées. Un cavalier mongol qui nous rejoignit, sur la route, nous apporta la nouvelle de la mort de nos connaissances à Zaïn Chabi. Il passa la nuit avec moi dans la yourta du poste de relais, et me raconta cette légende de mort :
— C'était aux temps anciens où les Mongols étaient maîtres de la Chine. Le prince d’Ouliassoutaï, Beltis Van, était fou. Il faisait exécuter quiconque lui déplaisait, sans jugement, et nul n’osait traverser sa ville. Les autres princes et les riches Mongols entourèrent Ouliassoutaï avec leurs troupes, coupant toute communication avec l’extérieur, ne laissant passer personne, ni pour sortir de la cité. La famine devint affreuse. Les habitants mangèrent les bœufs, les moutons et les chevaux. Enfin Beltis Van se résolut à faire avec ses forces une sortie désespérée du côté de l’ouest, vers le territoire d’une de ses tribus, les Olets. Lui et ses hommes périrent, jusqu’au dernier, dans la bataille. Les princes, suivant le conseil du Houtouktou Buyantu, enterrèrent les morts sur les pentes des montagnes entourant Ouliassoutaï. Ils les ensevelirent avec des incantations et des exorcismes, afin que la mort par la violence fût tenue à l’écart pour une autre fois et que le pays en fût préservé. Les tombes furent recouvertes de lourdes pierres, et le Houtouktou prédit que le mauvais démon ne quitterait cette terre où il était enfermé que le jour où du sang humain serait répandu sur la pierre des tombeaux. Cette légende existait chez nous depuis long-
temps. Elle est maintenant réalisée. Les Russes ont tué à cet endroit trois bolcheviks et les Chinois deux Mongols. Le mauvais esprit de Beltis Van s’est échappé de sa prison de pierre et il abat maintenant notre peuple de sa faux. Le noble Choultoun Beyli a péri ; le Noyon russe, Michaïloff, est tombé lui aussi, et la mort se répand sur nos plaines illimitées. Qui pourra l’arrêter maintenant ? Qui liera ses mains féroces ? Une époque de calamités s’est abattue sur les dieux et sur les bons esprits. Les mauvais démons ont fait la guerre aux bons esprits. Que peut l’homme maintenant ? Rien que périr, rien que périr.…