‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 4 sur 45 · DANS LA FORET · texte numérisé non relu

DANS LA FORET

AS début de l’année 1920, je me trouvais en Sibérie, à Krasnoiarsk. La ville est située sur les rives du Iénisséi, ce noble fleuve dont les montagnes de Mongolie, baignées de soleil, forment le berceau et qui va verser la chaleur et la vie dans l’océan Arctique. C’est à son embouchure que Nansen vint par deux fois ouvrir au commerce de l’Europe une route vers le cœur de l’Asie. C’est là, au plus profond du calme hiver de Sibérie, que je fus soudain emporté dans le tourbillon de révolution qui faisait rage sur toute la surface de la Russie, semant dans ce pays riche et paisible la vengeance, la haine, le meurtre et toutes sortes de crimes que ne punit pas la loi. Nul ne pouvait prévoir l’heure qui devait marquer son destin. Les gens vivaient au jour le jour, quittaient leurs maisons sans savoir s’ils pourraient y rentrer ou bien s’ils ne seraient pas saisis dans la rue et jetés dans les geôles du comité révolutionnaire, parodie de justice, plus terrible et plus sanguinaire que celle de l’Inquisition. Bien qu’étrangers en ce pays bouleversé, nous n’étions pas nous-mêmes à l’abri de ces persécutions.

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Un matin que j'étais allé faire une visite à un ami, je fus informé tout à coup que vingt soldats de l’armée rouge avaient cerné ma maison pour m’arrêter et qu’il me fallait fuir. Aussitôt j'empruntai un vieux costume de chasse à mon ami, pris quelque argent et m’échappai en toute hâte, à pied, par les petites rues de la ville. J’atteignis bientôt la grand-route et engageaïi les services d’un paysan qui, en quatre heures, m’avait transporté à trente kilomètres et déposé au milieu d’une région très boisée. En chemin, j'avais acheté un fusil, trois cents cartouches, une hache, un couteau, un manteau en peau de mouton, du thé, du sel, des biscuits et une bouilloire. Je m'’enfonçai au cœur de la forêt jusqu’à une cabane abandonnée, à moitié brûlée. Dès ce jour je menai l’existence du trappeur, mais je ne pensais pas, à ce moment, qu’il me faudrait si longtemps jouer ce rôle. Le lendemain matin, j’allai à la chasse et j’eus la bonne fortune de tuer deux coqs de bruyère. Je découvris des pistes de daims en abondance et fus ainsi assuré de ne point manquer de nourriture. Cependant, mon séjour en cet endroit ne dura guère. Cinq jours plus tard, en revenant de la chasse, je remarquai des volutes de fumée qui montaient de la cheminée de mon abri. Je m’approchai avec précaution de la cabane et j’aperçus deux chevaux sellés, et, fixés à la selle, des fusils de soldats. Deux hommes sans armes n’offraient aucun danger pour moi qui étais armé, et traversant rapidement la clairière, j’entrai dans la cabane. Deux soldats, assis sur le banc, se dressèrent effrayés. C’étaient des bolcheviks. Sur leurs toques d’astrakan, je distinguai les étoiles rouges, et sur leurs tuniques les galons rouges. Nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Les soldats avaient déjà préparé le thé et nous le prîmes ensemble, tout en bavardant, non sans nous examiner d’un air soupçonneux. Afin de détourner leurs SOUPÇONS, je leur racontai que j'étais chasseur, que je n’appartenais pas au pays, et que j’y étais venu parce que la région était riche en zibelines. Ils me dirent qu’ils faisaient partie

d’un détachement de soldats envoyés dans les bois à la poursuite de suspects.

— Vous comprenez, camarade, me dit l’un deux, nous sommes à la recherche de contre-révolutionnaires pour les fusiller.

Je n’avais guère besoin de ses explications pour m’en rendre compte. Je m’efforçai de tout mon pouvoir et par tous mes actes de leur faire croire que j'étais un simple paysan, chasseur, et que je n’avais rien de commun avec les contre-révolutionnaires. Je pensais aussi, tout le temps, à l’endroit où il me faudrait aller après le départ de mes indésirables visiteurs. La nuit tombait. Dans l’obscurité leurs figures étaient encore moins sympathiques. Ils sortirent leurs bidons de vodka, se mirent à boire et l’alcool commença visiblement à faire son effet. Le ton de voix monta, ils s’interrompaient continuellement, se vantant du nombre de bourgeois qu’ils avaient massacrés à Krasnoiarsk, et du nombre de Cosaques qu’ils avaient faits glisser sous la glace, dans le fleuve. Puis ils commencèrent à se quereller, mais bientôt se fatiguèrent et se préparèrent à dormir. Tout à coup, sans avertissement, la porte de la cabane s’ouvrit brusquement, la buée de la pièce surchauffée s’échappa à l’extérieur comme une fumée, et tandis que la buée se dissipait, semblable à un génie de conte oriental se dressant au milieu d’un nuage, nous vîmes un homme de haute stature, au visage maigre, vêtu comme un paysan, portant une toque d’astrakan et un long manteau de peau de mouton, debout dans l’embrasure de la porte, le fusil prêt à faire feu. A sa ceinture, il avait la hache dont ne saurait se passer le paysan de Sibérie. Les yeux vifs et luisants comme ceux d’une bête sauvage, se fixaient alternativement sur chacun de nous. Brusquement il enleva sa toque, fit le signe de la croix et nous demanda :

— Qui est le patron ici ?

— Moi dis-je.

— Puis-je passer la nuit ici ?

— Oui, répondis-je, il y a de la place pour tout le monde. Vous allez prendre une tasse de thé. Il est encore chaud.

L’étranger, parcourant constamment des yeux l’étendue de la pièce, nous examinant et examinant tous les objets qui s’y

trouvaient, se mit à se débarrasser de sa fourrure après avoir posé son fusil dans un coin. Il apparut vêtu d’une vieille veste de cuir et d’un pantalon assorti enfoncé dans de hautes bottes de feutre. Il avait le visage jeune, fin, un tant soit peu moqueur. Les dents blanches et aiguës luisaient tandis que ses yeux semblaient percer ce qu’ils regardaient. Je remarquai les mèches grises de sa chevelure embroussaillée. Des rides d’amertume de chaque côté de la bouche révélaient une vie troublée et périlleuse. Il prit un siège près de son fusil et posa sa hache sur le sol à côté de lui.

— Eh bien ? C’est ta femme ? lui demanda un des soldats ivres, indiquant la hache.

Le paysan le considéra avec calme, de ses yeux froids que dominaient d’épais sourcils et répondit avec autant de calme :

— On a des chances de rencontrer toutes sortes de gens à notre époque ; avec une bonne hache, c’est plus sûr.

Il commença à boire son thé avidement tandis que ses yeux se fixaient sur moi maintes fois, semblant m’interroger du regard, puis se portaient tout autour de la cabane, comme pour y chercher la réponse à ses inquiétudes. Lentement, d’une voix traînante et réservée, il répondait à toutes les questions des soldats tout en avalant le thé chaud, puis il retourna son verre sens dessus dessous pour marquer qu’il avait fini, posa sur le sommet le petit morceau de sucre qui restait et dit aux soldats :

— Je vais m'occuper de mon cheval et je desselerai les vôtres en même temps.

— Entendu, répondit le soldat à moitié endormi. Rapportez aussi nos fusils.

Les soldats couchés sur les bancs, ne nous laissaient ainsi que le sol. L’étranger revint bientôt, rapporta les fusils et les mit dans un coin sombre. Il déposa les selles sur le sol, s’assit dessus et se mit à retirer ses bottes. Les soldats et mon nouvel hôte ronflèrent bientôt mais je restai éveillé, me demandant ce que je devais faire. Enfin, comme l’aube pointait, je m’endormis pour ne m'éveiller qu’au grand jour ; l’étranger n’était

plus là. Je sortis de la cabane et je le découvris en train de seller un superbe étalon bai.

— Vous partez ? lui dis-je.

— Oui, mais j’attends pour partir avec les camarades, murmurat-il, ensuite je reviendrai.

Je ne l’interrogeai pas davantage et lui dis seulement que je l’attendrais. Il enleva les sacs qui étaient suspendus à sa selle, Jles cacha dans un coin brûlé de la cabane, vérifia les étriers et la bride et, tandis qu’il finissait de seller, me dit en souriant :

— Je suis prêt. Je vais réveiller les camarades.

Une demi-heure après avoir pris le thé, mes trois visiteurs prirent congé. Je restai dehors à casser du bois pour mon feu. Soudain, au loin, des coups de fusils retentirent dans les bois, un d’abord, puis un autre. Puis tout redevint calme. A l’endroit où l’on avait tiré, des coqs de bruyère effrayés s’envolèrent et passèrent au-dessus de moi. Au sommet d’un pin, un geai poussa un cri. J’écoutai longtemps pour voir si personne n’approchait de ma cabane, maïs tout était silencieux.

Sur le bas lénisséi, il fait nuit de très bonne heure. Je fis du feu dans mon poêle et commençai à faire cuire ma soupe, guettant à chaque instant tous les bruits qui venaient du dehors. Certes, je comprenais clairement, à tout moment, que la mort était sans cesse à mes côtés et pouvait me saisir par tous les moyens : l’homme, la bête, le froid, l’accident ou la maladie. Je savais que nul n’était près de moi pour m’assister, que tout secours était entre les mains de Dieu, dans la vigueur de mes mains et de mes jambes, dans la précision de mon tir et dans ma présence d’esprit. Cependant j’écoutais en vain. Je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger. Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai ses yeux rieurs et son fin visage. Il entra dans la cabane et déposa avec bruit trois fusils dans le coin.

— Deux chevaux, deux fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé, un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, dit-il en riant. Bonne chasse

aujourd’hui.

Surpris, je le regardai.

— Qu'est-ce qui vous étonne ? dit-il en riant. Komu nujny eti tovarischi ? Qui s'inquiète de gens comme ça ? Prenons le thé et allons nous coucher. Demain je vous conduirai vers un endroit plus sûr et vous pourrez continuer votre route.

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