‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 5 sur 45 · LE SECRET DE MON COMPAGNON DE ROUTE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE MON COMPAGNON DE ROUTE

Au point du jour, nous partîmes, quittant mon premier abri. Tous nos effets personnels furent mis dans les sacs et arrimés sur une des selles.

— Il faut que nous fassions quatre ou cinq cents verstes, dit d’un ton très calme mon compagnon qui s’appelait Ivan, nom qui ne disait rien à mon esprit ni à mon Cœur en ce pays Où un homme sur deux se nomme ainsi.

— Nous voyagerons donc longtemps ? fis-je avec regret.

— Pas plus d’une semaine, même peut-être moins, répondit-il.

Cette nuit-là, nous la passâmes dans les bois, sous les larges branches étalées des sapins. C’était ma première nuit dans la forêt à la belle étoile. Combien de nuits semblables étais-je destiné à passer ainsi pendant les dix-huit mois de ma vie errante ! Le jour il faisait un froid vif. Sous les pieds de nos chevaux la neige gelée crissait, S’amassait sous leurs sabots, s’en détachait et roulait sur la surface durcie avec un bruit de verre brisé. Le coq de bruyère s’envolait des arbres pares-

seusement, des lièvres descendaient doucement le long du lit des torrents d’été. Le soir, le vent commençait à gémir et siffler, courbant les cimes des arbres au-dessus de nos têtes, tandis qu’en bas tout était calme et silencieux. Nous fimes halte dans un ravin profond, bordé de gros arbres, où ayant trouvé des sapins tombés, nous les coupâmes en bûches pour faire du feu et, après avoir préparé le thé, nous pûmes dîner.

Ivan amena deux troncs d’arbres, les équarrit d’un côté avec sa hache, les posa l’un sur l’autre en joignant face à face les côtés équarris, puis enfonça, aux extrémités, un gros Coin qui les sépara de neuf à dix millimètres. Nous plaçâmes alors des charbons ardents dans cette ouverture et regardâmes le feu courir rapidement sur toute la longueur des côtés équarris mis face à face.

— Maintenant il y aura du feu demain matin, me dit-il. C’est la naida* des prospecteurs ; quand nous errons dans les bois, été comme hiver, nous nous couchons toujours auprès d’une naida. C’est merveilleux ! Vous en jugerez d’ailleurs vousmême, continua-t-il.

Il coupa des branches de sapin et en fit un toit incliné, le faisant reposer sur deux montants, dans la direction de la naïda. Au-dessus de notre toit de branchages et de notre naida s’étendaient les branches du sapin protecteur. On apporta d’autres branchages qu’on étendit sur la neige, sous le toit ; on y plaça les couvertures des selles et cela fit un siège où Ivan put s’asseoir et enlever ses vêtements de dessus, jusqu’à sa blouse. Bientôt je m’aperçus que son front était moite de sueur et qu’il l’épongeait ainsi que son cou avec ses manches.

— Maintenant il fait bon et chaud ! s’écria-t-il.

Peu de temps après, j'étais aussi forcé d’enlever mon pardessus et bientôt je m’étendis pour dormir sans aucune couverture tandis qu’à travers les branches des sapins et à l’extérieur de la naïda régnait un froid piquant contre lequel nous

F . si , ; Pour les mots russes ou idiomes asiatiques voir le vocabulaire à la fin du volume.

étions confortablement protégés. Après cette nuit-là je n’eus plus peur du froid. Gelé pendant le jour, à cheval, j'étais complètement réchauffé par la naida la nuit et je reposais sans mon lourd manteau, gardant seulement ma blouse sous le toit de pins et de sapins, en buvant une tasse de thé, toujours la bienvenue.

Pendant nos étapes quotidiennes, Ivan me raconta les histoires de ses voyages parmi les montagnes et les bois de la Transbaïkalie, à la recherche de l’or. Ces histoires étaient pleines de vie, d’aventures attrayantes, de périls et de luttes. Ivan était le type de ces prospecteurs qui ont découvert en Russie, et peut-être en d’autres pays, les plus riches mines d’or tandis qu’eux-mêmes restaient mendiants. Il évita de me dire pourquoi il avait quitté la Transbaïkalie pour venir au Ilénisséi. Je compris à ses manières qu’il désirait garder son secret et ne le pressai point. Cependant, le voile de mystère qui couvrait cette partie de sa vie se souleva un jour par hasard. Nous étions déjà au point que nous avions pris comme but de notre voyage. Toute la journée, nous avions voyagé avec beaucoup de difficulté à travers d’épais taillis de saules, nous dirigeant vers la rive d’un grand affluent de droite du Iénisséi, la Mana. Partout, nous voyions des pistes battues par des pattes de lièvres vivant dans ces fourrés. Ces petits hôtes blancs des bois couraient sans méfiance de-ci, de-là, devant nous. Une autre fois nous vîmes la queue rousse d’un renard, caché derrière un rocher, qui nous guettait.

Ivan ne disait mot depuis quelque temps. Enfin il parla et me dit qu’à peu de distance de là se trouvait un petit affluent de la Mana, à l'embouchure duquel il y avait une cabane.

— Qu’en pensez-vous ? Allons-nous pousser jusque-là, ou passerons-nous la nuit près de la naïda ?

Je conseillai d’aller jusqu’à la cabane, désirant me laver et songeant aussi qu’il serait agréable de passer la nuit sous un vrai toit. Ivan fronça les sourcils, mais accepta.

La nuit tombait quand nous approchâmes d’une cabane entourée d’une épaisse forêt et de framboisiers sauvages. Elle ne

contenait qu’une petite chambre avec deux fenêtres microscopiques et un gigantesque poêle russe. Contre le mur se trouvaient les ruines d’un hangar et d’un cellier. Nous allumâmes le poêle et préparâmes notre modeste dîner. Ivan but au bidon qu’il avait hérité des soldats et devint bientôt éloquent, les yeux brillants, les mains courant fréquemment dans sa longue chevelure. Il commença à me raconter l’histoire de l’une de ses aventures mais soudain s’arrêta, et avec de la terreur dans les yeux, se tourna vers un Coin sombre.

— Est-ce un rat ? demanda-t-il.

— Je n’ai rien vu, répondis-je.

Il se tut de nouveau, réfléchissant, les sourcils froncés. Souvent nous restions silencieux pendant de longues heures, je ne m’étonnais donc pas. Ivan se pencha tout près de moi, et commença à Murmurer :

— Je veux vous dire une vieille histoire. J’avais un ami en Transbaïkalie. C’était un forçat exilé. Il s’appelait Gavronsky. Par toutes sortes de forêts et de montagnes nous allions à la recherche de l’or et nous avions convenu ensemble de partager également tous nos gains. Mais Gavronsky partit tout d’un coup pour la Taiga sur le Iénisséi et disparut. Cinq ans après nous apprîmes qu’il avait découvert une riche mine d’or et qu’il était devenu riche propriétaire, puis, plus tard, que lui et sa femme avaient été assassinés.

Ivan resta silencieux un moment, puis continua :

— C’est ici leur ancienne cabane. C’est ici qu’il vivait avec sa femme et c’est quelque part ici, sur cette rivière, qu’il trouvait son or. Mais il ne disait à personne à quel endroit. Tous les habitants des environs savaient qu’il avait beaucoup d’argent à la banque et qu’il avait vendu de l’or au gouvernement. C’est ici qu’on les a tués.

Ivan s’avança vers le poêle, en arracha un tison enflammé, et, Se penchant, éclaira une tache sur le sol.

— Voyez-vous ces taches sur le sol et sur le mur ? C’est leur sang, le sang de Gavronsky. Ils sont morts, mais ils n’ont pas révélé l’endroit où se trouve l’or. Ils le prenaient dans un trou

profond qu’ils avaient creusé dans la rive du fleuve. Il n’a rien voulu dire. Dieu que je les ai torturés ! Je les ai brûlés, je leur ai retourné les doigts, arraché les yeux, mais Gavronsky mourut sans rien dire.

Il réfléchit un instant puis me dit bien vite :

— Tout ça, c’est les paysans qui me l’ont raconté.

Il jeta la bâche dans le feu et s’étendit sur le banc.

- — Îl est temps de dormir, dit-il sèchement, puis se tut.

Je l’écoutai longtemps respirer et murmurer tout seul tandis qu’il se tournait de côté et d’autre en fumant sa pipe.

Le lendemain matin nous quittâmes cette scène de tant de souffrances et de crimes et, le septième jour de notre voyage, nous atteignîmes l’épais bois de cèdres qui couvre les premiers contreforts d’une longue chaîne de montagnes.

— Ici, m’expliqua Ivan, nous sommes à quatre-vingts verstes du plus proche groupe de maisons. Les gens viennent dans les bois cueillir des noix de cèdre, mais seulement pendant l’automne. Avant cette saison, vous ne rencontrerez personne. Vous y trouverez aussi beaucoup d’oiseaux et d’animaux, et des noix en abondance, si bien qu’il vous sera possible de vivre ici. Voyez-vous cette rivière ? Quand vous voudrez trouver les paysans, suivez le fleuve il vous y mènera.

Ivan m'’aida à construire une hutte de terre. Mais ce n’était pas une vraie hutte de terre. Elle était constituée par les racines d’un grand cèdre arraché de terre, renversé probablement pendant un furieux orage. Cela faisait un grand trou qui me servait de pièce principale, flanquée d’un côté par un mur de terre consolidé par les racines soulevées. D’autres racines en surplomb formèrent la charpente où s’entrelaçaient piquets et branchages pour faire le toit, que je complétais à l’aide de pierres pour lui donner de la stabilité, et de neige pour lui donner de la chaleur. Le devant de la hutte était toujours ouvert mais constamment préservé par la naida protectrice. Dans cet antre couvert de neige, je passai deux vrais mois d’été sans voir d’autre créature humaine, sans contact avec le monde extérieur où se produisaient des événements si importants.

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Dans ce tombeau, sous les racines du cèdre abattu, je vécus face à face avec la nature, ayant pour compagnie de tous les instants mes épreuves, mes inquiétudes, concernant ma famille, et l’âpre lutte pour la vie. Ivan partit le second jour, me laissant un sac de biscuits et un peu de sucre. Je ne l’ai jamais Tevu.

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