Bex et ses environs;
« Bex, beau village dans une situation délicieuse , » ainsi disait la géographie que nous apprenions dans notre jeune âge. Mais cette géographie , connue des écoliers vaudois , ne contribuait guère à porter au loin la renommée de Bex et de sa situation. Pour les étrangers. Bex était une découverte. On y arrivait en omnibus, un omnibus très gai, que le joli nom qu'il portait, la Dame du Lac, n'a pas défendu contre la concurrence des chemins de fer. Deux classes de voyageurs s'en disputaient souvent l'impériale surchargée de sacs et de coffres. C'étaient des écoliers en vacances, avec ou sans maître, qui, sur la foi de leur géographie, allaient voir ce beau village et sa belle situation, sans compter les salines qu'on y exploite depuis plusieurs siècles, et où, disait encore la géographie, on trouve dans l'intérieur de la montagne un escalier
de 700 marches. En fallait-il davantage pour faire trotter de jeunes imaginations ? La seconde classe des voyageurs amis du grand air était composée de vrais touristes, d'Anglais surtout , qui venaient de visiter les rives du Léman et débarquaient à Villeneuve pour se rendre à Chamounix, à Louëche, au Simplon , aux iles Borromées, ou dans tel autre lieu infiniment plus célèbre que Bex, malgré sa situation et ses salines. De Villeneuve à Bex. il n'y a guère que quatre lieues , qu'on franchissait en deux heures ; mais ces deux heures passaient toujours trop vite. La route est un peu monotone d'abord ; elle file en ligne droite , entre deux rangées de peupliers , au milieu d'une large plaine qui occupe tout le fond de la vallée du Pdiône ; mais elle devient vraiment pittoresque lorsqu'elle se rapproche des montagnes situées à main gauche , les montagnes vaudoises , au pied desquelles sont semés de nombreux villages. Aux peupliers stériles succèdent de beaux arbres fruitiers . dont les branches venaient pendre à hauteur de l'omnibus, en sorte qu'on pouvait les accrocher en passant et faire provision de cerises, de pommes, de noix, suivant la saison. Cette aubaine inattendue avait le privilège de dérider tout le monde , moyennant quoi le postillon se souvenait de je ne sais quel instrument à musique, logé dans une caisse, immédiatement sous le siège ; il tournait une manivelle, et la Dame du Lac se mettait à chanter. Les graves touristes anglais n'étaient pas toujours insensibles à ces menus plaisirs, que les jeunes gens savouraient dans toute leur étendue; mais il s'y ajoutait pour eux la surprise de rencontrer un pays admirable , sans avoir été prévenus par les
traités de géographie de leurs écoles d'Outre-Manche; aussi devenaient-ils expansifs et questionneurs.
— Quel est ce beau village blanc , largement assis sur la pente, au milieu d'un vignoble qui se grille au soleil?
— Yvorne , monsieur , répondait l'écolier, qui , fort sur sa géographie , en rassemblait aussitôt les souvenirs encore frais ; Yvorne, le meilleur vin du canton, village détruit par un éboulement en 1584.
Ce nom d' Yvorne faisait toujours bon effet, car l'étranger l'avait rencontré sur plus d'une bouteille soigneusement étiquetée; mais pendant qu'on considérait le vignoble et qu'on cherchait les traces peu visibles de l' éboulement, voici qu'on entrait soudain dans une rue obscure et assez étroite pour que, du haut de l'omnibus, on put tendre la main aux jeunes filles curieuses qui travaillaient aux fenêtres.
— Et ceci, est-ce encore Yvorne ?
— Ceci est Aigle, sur la Grande-Eau, une ville, monsieur; vignobles renommés, moutarde estimée.
— Et cette vallée, qui s'ouvre à gauche, tout justement derrière votre ville ?
— Les Ormonts, charmante vallée, toute parsemée d'habitations. Cirque majestueux cle rochers au pied des Diablerets.
— Et cette tour carrée, plus loin, à droite?
— Saint-Triphon, monsieur, beaux marbres noirs, très recherchés.
— Et cet autre village parmi les arbres, sur la hauteur?
— Ollon, monsieur, vergers.
— Et cette grande montagne à droite, avec ses neiges éternelles?
— La Dent du Midi, monsieur, 9880 pieds.
On comptait en pieds alors, je ne sais lesquels, car chacun a le sien. Aujourd'hui, on donne à la Dent du Midi 3185 mètres.
— Et cette autre montagne, qui lui fait face, avec ses deux cornes pointues?
— La Dent de Morcles, 8940 pieds1.
— Et ce gros massif, tout en rochers?
— Le Muveran, 9260 pieds2.
— Et ce village, plus grand que les autres, avec son clocher gris et pointu ?
— Ce village ! Eh, monsieur, c'est Bex. où nous allons ; Bex sur l'Avançon. Situation délicieuse. Il y a des salines à Bex, monsieur.
Assaisonnez ce dialogue de fréquentes exclamations, beavtiful, very pretty, eœceedingly nice, indeed, et vous aurez l'entretien déplus d'un gentleman anglais avec tel écolier qui sortait tout frais émoulu d'une classe de collège et que le hasard luifaisait rencontrer sur la Dame du Lac. A Bex, on descendait. L'écolier-cicerone n'avait pas de plus haute ambition que d'aller voir ces fameuses salines, sauf peut-être, si sa bourse n'était pas trop maigre, à gagner le lendemain quelque alpage élevé, pour y souper la crème. Il comprenait difficilement qu'on pût être à Bex pour autre chose que pour ce merveilleux escalier, qui n'a pas moins de 700 marches. Les Anglais aussi
* 2979 mètres, carte Dufour. — 2 3061 mètres, carte Dufour.
s'étonnaient parfois qu'on passât si vite dans un si beau pays. Un hôtel assez engageant les invitait à un séjour; mais ils avaient un plan tracé d'avance, un but, des bagages, peutêtre un appointement avec quelque ami, et puis ils allaient pour la plupart à Chamounix. Gomment s'arrêter en chemin quand on va à Chamounix? Rien ne tient devant un nom si célèbre.
C'est ainsi qu'il y a trente ans environ , Bex était un lieu d'assez grand passage, où l'on s'arrêtait rarement. A peine y comptait-on une ou deux pensions , hantées surtout par les gens du pays. Peu à peu cependant il a exercé une sorte d'attraction. On s'est aperçu qu'il y avait dans les Alpes autre chose que Chamounix et Interlaken. La curiosité s'est éveillée, les sentiers battus se sont multipliés, et Bex a profité de ces progrès.
Diverses circonstances ont favorisé ce mouvement de croissance, entre autres l'établissement d'une voie ferrée qui suit la route du Simplon. Elle n'a pas encore atteint le but qu'elle se propose, et il n'est pas trop sûr qu'elle l'atteigne jamais; elle n'en verse pas moins chaque été un flot de touristes dans la vallée du Rhône. Tous les lieux situés sur son parcours et dignes d'attirer l'attention des voyageurs ont rapidement grandi. Ceux mêmes dont la réputation était faite depuis longtemps , Vevey, Montreux , en ont ressenti l'influence féconde, et Bex, qui pendant un temps assez long a formé tête de ligne, n'a pas été le moins favorisé. Des pensions se sont ouvertes , des hôtels ont surgi de terre, des routes nouvelles
ont facilité l'accès des montagnes voisines, et depuis plusieurs années déjà l'affluence est considérable.
Mais au moment où Bex voyait s'ouvrir un chemin de fer, il était menacé de voir ses salines se fermer. C'eût été une perte réelle, car les salines étaient pour la contrée une ressource importante en même temps qu'une curiosité digne d'intérêt, Les salines de Bex ressemblent à beaucoup d'autres. On creuse des galeries souterraines pour atteindre le roc salé, caché dans l'intérieur de la montagne. On le fait sauter à la poudre, puis on l'entasse dans des salles remplies d'eau . appelées dessaloirs. Quand cette' eau est saturée . on la conduit hors de la mine, dans de grandes chaudières où on la fait évaporer, après quoi il ne reste qu'à recueillir le sel cristallisé. La quantité de sel ainsi extraite était assez considérable pour suffire, ou peu s'en faut, à l'usage du canton de Vaud, hommes et bétail. Malheureusement l'exploitation était coûteuse, et depuis que les chemins de fer nous ont amené le sel marin à un prix de plus en plus réduit, le canton de Vaud payait cher l'honneur d'avoir son sel à lui, son sel national. Le prix de revient du sel de Bex dépassait le prix d'achat du sel étranger. Cette situation dura quelque temps. On exploitait à perte. L'idée d'abandonner ces vieilles salines répugnait à l' amour-propre national, et la philanthropie s'effrayait à la pensée des nombreuses familles d'ouvriers qui allaient être privées de leur gagne-pain. Et puis, les gouvernements n'aiment rien tant que d'avoir des affaires. Chaque affaire qu'ils font leur vaut un point d'appui, et ils ne sont pas fâchés, même dans les pays les plus libres, de compter des hommes à eux. Cependant le déficit allait crois-
sant, et il semblait qu'il n'y eût de remède à la situation que de renoncer à l'honneur trop onéreux d'assaisonner de sel vaudois la cuisine vaudoise. Déjà le gouvernement se résignait à cette mesure désespérée, lorsqu'une compagnie particulière eut l'idée de reprendre à son compte l'entreprise que l'état était sur le point d'abandonner. Ce n'étaient ni des philanthropes chimériques, ni des patriotes capables de se ruiner pour l'honneur du sel vaudois ; c'étaient des hommes pratiques, de bons calculateurs, qui savaient ce qu'ils faisaient. Ils partaient d'une idée fort simple, savoir que l'état est à l'ordinaire le plus mauvais des industriels. Il devait y avoir, il y avait sûrement des économies à faire. Toute la question revenait à ceci : les économies seraient-elles suffisantes pour rendre productive une exploitation ruineuse? Ils calculèrent qu'elles devaient l'être, et demandèrent une concession, qu'ils obtinrent sans trop de peine. Voici trois ans qu'ils exploitent les salines à leurs risques et périls, et jusqu'ici les résultats obtenus ont justifié leur confiance. L'administration a été simplifiée, les frais généraux ont diminué, des procédés plus rapides et plus économiques ont pris la place de vieilles routines, et le prix de revient a déjà baissé de plus du trente pour cent. Le sel vaudois est sauvé !
Bien plus, les salines ressuscitées vont être pour Bex l'occacasion d'un développement tout nouveau de vie, de mouvement et de richesse. Il faut aux entreprises de quelque importance un homme d'initiative, qui les prépare et les médite. Bex a eu le sien. Or, dans sa pensée, la résurrection des salines se liait à un plan d'ensemble. Les bains salés sont devenus très
à la mode, et leur efficacité contre un grand nombre d'affections maladives est de moins en moins contestée. Donc Bex n'aura pas des salines seulement, mais des bains. En outre, la situation de Bex est délicieuse, la géographie nous l'a dit. Donc Bex n'aura pas seulement des bains, mais de grands hôtels, comme en ont Vevey, Interlaken, etc. Cette partie du programme est en pleine voie d'exécution.
Mais ce n'est pas le tout que les hôtels. Bex, sur V Avançon, dit encore la géographie; or l' Avançon est un magnifique torrent1, dont les eaux représentent une force d'une rare puissance. Elles font marcher quelques usines, des scieries, des moulins importants; mais elles pourraient suffire à des établissements bien plus considérables et variés. Offrir à l'industrie cette force trop négligée , la lui offrir toute prête, immédiatement utilisable, serait chose facile. Déjà une société s'est constituée dans ce but. Une concession d'eau a été obtenue ; des terrains ont été achetés , et sans doute l'industrie répondra à un appel aussi engageant, Bex peut donc espérer devenir autre chose encore qu'un lieu de plaisance. Un chemin de fer le relie d'un côté avec un pays en voie de transformation, le Valais, de l'autre avec des populations déjà riches et qui s'enrichissent toujours plus, celles des rives du Léman et des campagnes vaudoises. Quand on a sous la main une force motrice presque inépuisable, et devant soi un aussi beau marché, avec des communications partout faciles, comment n'en pas profiter?
On le voit, c'est de toute une œuvre qu'il s'agit. Jusqu'ici les habitants de Bex ont cultivé leurs terres. Les salines étaient
bien, sans doute, une ressource ; mais pour le gros de la population la culture du sol passait avant tout. En face du village, s'étend une plaine d'alluvions, dont les marais ont peu à peu fait place à des jardins potagers, à des champs de pommes de terre, de maïs, voire même d'orge et de froment, sans compter le houblon qu'on y a introduit depuis quelques années. Autour des maisons, s'étendent de riches vergers avec des arbres fruitiers qui font plaisir à voir. En arrière, contre les collines,, des vignobles, dont plusieurs produisent un vin de choix, voient leurs raisins roussir au soleil. Plus haut, sont les prés en pente, couverts d'innombrables châtaigniers, puis les forêts alpestres et les vastes pâturages qui montent jusqu'aux neiges éternelles. En fait de cultures, Bex réunit tout. Quand le sol d'un pays est aussi varié et aussi riche, il ne se peut pas que l'agriculture n'y tienne pas le haut bout. Aussi ne s'agit-il point de renverser cet ordre naturel , mais de stimuler la population et de donner à l'agriculture elle-même un nouvel essor, en multipliant les besoins à satisfaire et les appels au travail. Car voici ce qui arrive clans ces localités trop favorisées, où la richesse du sol rend la vie facile. On se contente du bonheur qu'on a sous la main. Certes, c'est bien quelque chose que le bonheur ; mais l'activité de notre sièclé tend à condamner partout le bonheur à trop bon marché. Bonheur perfide que celui qui s'accommode aisément du sommeil! Pendant que les hommes s'engraissent, les champs maigrissent , et on s'éveille pauvre après s'être endormi dans l'opulence. Sans doute la population de Bex est une population vive , forte , bien douée. Mais a-t-elle complètement échappé à la maladie des
enfants gâtés ? La somnolence de la routine n'a-t-elle engourdi aucune intelligence, et le doux plaisir de vider soi-même les tonneaux qu'on a remplis n'a-t-il énervé aucun bras? On parle de richesses qui se perdent à Bex, ou, ce qui revient au même, qui n'augmentent pas de valeur. Il est peu de districts dans les Alpes où la ruine graduelle des hauts pâturages soit plus manifeste. De dix ans en dix ans on voit diminuer le bétail qu'ils nourrissent. Avec le bétail diminuent les engrais, et des terrains qu'il serait facile d'assainir, ou de cultiver plus utilement, attendent pour donner tout leur fruit des ressources nouvelles créées par l'intelligence et le travail.
Bex peut donc espérer quelque avantage d'un courant nouveau de vie et d'émulation, et c'est à quoi doivent contribuer les progrès de l'industrie et le mouvement croissant des étrangers. Le plan général à la réalisation duquel on travaille aujourd'hui est calculé dans ce but. Rien de plus heureux pour un pays qui vit de son sol, qu'un bon appoint de ressources industrielles ajouté aux ressources agricoles. L'agriculture elle-même y a tout à gagner. Elle y gagne ce qu'on gagne à la concurrence, elle se fait industrieuse. Fondez trois usines dans un village, si elles réussissent vous y aurez plus fait pour l'agriculture que si vous y aviez prêché pendant €ent ans contre la routine et ses préjugés. L'agriculture va toujours, vaille que vaille, même quand elle dépérit, tandis que l'industrie ne peut subsister qu'à la condition de se renouveler. On mange les fruits qui pendent aux arbres, si pauvres qu'ils soient; mais on n'achète pas ce que produit l'usine quand elle produit mal ou trop cher. L'usine est condamnée à
progresser, et c'est le voisinage, c'est l'influence directe de cet esprit de progrès qui tient l'agriculture en éveil et la fait progresser à son tour.
Le mouvement des étrangers doit produire un effet semblable. Telle est du moins, nous dit-on, l'espérance des promoteurs de l'œuvre. Un pays ne peut, en effet, que gagner beaucoup d'argent à être beaucoup visité. Certaines industries naissent aussi naturellement à la suite des voyageurs que les flots de poussière sur les pas de leurs caravanes. Quelquesunes sont faciles, trop faciles peut-être ; d'autres exigent des aptitudes particulières: toutes sont rémunératrices. Ajoutez aux richesses naturelles de Bex, déjà augmentées par l'industrie , celles que lui vaudrait encore un grand concours de visiteurs, et de toutes les contrées de la Suisse ce serait peut-être celle où la pauvreté aurait le moins d'excuses.
Cependant l'expérience a démontré que l'or des étrangers n'est pas nécessairement une occasion de richesse. Certaines vallées de la Suisse sont plus pauvres depuis que chacun peut y gagner ce qu'il veut. Les besoins factices, les habitudes coûteuses, l'avidité, la corruption : tel est l'héritage de misères que laisse trop souvent à un pays la renommée de sa beauté. Voici un vallon tranquille où vivent à l'écart vingt ou trente familles. Certes, cette humble peuplade a bien aussi ses défauts. Etre ignoré du monde n'est pas une raison pour ignorer le mal. Toutefois, il est certaines vertus naturelles, certaines grâces naïves que Ton peut être sûr de rencontrer dans ces retraites alpestres protégées par leur isolement. La simplicité et l'hospitalité y trouvent un dernier refuge. On y est pauvre
sans le savoir, et le calme cle la vie y développe un esprit d'heureuse tranquillité qu'on peut prendre pour de la bonté. Qu'en sera-t-il dans vingt ans, quand les robes de soie se promèneront à la file dans ces sentiers où l'on ne rencontre encore que la chèvre bêlante ? Grosse et redoutable question! Il y a là une épreuve pour la moralité ; mais cette épreuve est celle de la vie même, et du train dont vont les choses, on peut prédire que dans une ou deux générations c'est à peine s'il restera sur toute l'étendue de nos Alpes quelque coin perdu qui ne l'ait pas subie à son tour. Ce goût de villégiature est un ■ des traits du génie de notre siècle. Ce n'est pas une fantaisie seulement ; c'est un besoin réel, profond, qui crée aux pays que la nature a faits plus beaux que les autres, particulièrement aux pays de montagnes, une mission à remplir. A eux le soin de délasser l'humanité fatiguée, de conserver une place dans la vie aux exercices fortifiants, et de sauver une liberté qui s'en va, étouffée dans les engrenages sans fin d'une civilisation de plus en plus complexe et exigeante, la liberté de la fantaisie et des mouvements imprévus. L'Europe vient se refaire chez nous. Elle demande à la Suisse de l'espace pour respirer au moins quelques jours par année. Vainement nous voudrions décliner cet honneur. Il nous est imposé par la force même des choses, et s'il est un lieu qui puisse s'y refuser moins qu'un autre, c'est Bex et ses environs. Cette contrée est maintenant prise dans le courant, et qu'elle s'y prête de bonne ou cle mauvaise grâce, elle n'en fera pas moins l'expérience complète.
Au reste, les chances sont favorables. Il y a deux manières de recevoir les étrangers : l'une est de les traiter comme une
gent taillable à merci, l'autre est de voir en eux des hommes comme nous, qui, en venant chercher dans nos vallées d'honnêtes jouissances, nous fournissent l'occasion de gains également honnêtes. Les exploiter ou les servir, voilà le dilemme. Partout où règne l'exploitation, on peut être sûr que leur or est funeste ; partout où règne le service, leur présence est une source de prospérité. Or, il arrive assez généralement que l'exploitation prend le dessus dans les contrées pauvres et trop rapidement envahies. Après quelque temps donné à l'étonnement, on se jette sur l'étranger comme sur une proie. C'est, au contraire, le service honnête et digne qui l'emporte dans les pays où l'afifluence augmente plus lentement, et où l'on rencontre à chaque pas des hommes que l'aisance met au-dessus de la servilité. Bex est justement dans ces conditions favorables. Il n'y a pas eu brusque invasion. Les établissements que l'on construit ou que l'on projette, étaient attendus. Ils sont le résultat d'un progrès de vingt ans. Et quant aux familles à leur aise, qui ont naturellement la dignité de l'indépendance, on les y trouve en grand nombre, jusque dans les hameaux les plus reculés de la montagne. Bex sera donc à la hauteur de ses destinées nouvelles. Les sentiers qui du village rayonnent en tout sens, cherchant cimes ou collines, verront les étrangers monter de la plaine sans voir arriver sur leurs pas la mendicité et son triste cortège. Leur présence sera un appel au travail, non un stimulant d'oisiveté. Ils ne transformeront pas en guides peu sûrs, en porteurs aux épaules lâches, en aubergistes aux prétentions illimitées, ceux dont les bras sont nécessaires aux champs. Ils -fourniront à l'agriculture l'occasion
de faire plus et mieux. Avec les aptitudes diverses de son sol, avec la douceur de son climat et la beauté de son soleil, Bex n'a qu'à le vouloir pour suffire à tout. Déjà les propriétaires clairvoyants ont pris l'initiative de réformes simples et pratiques, tendant à introduire des cultures nouvelles en vue des débouchés nouveaux. Il est telle prairie de la montagne, au sol noir et léger, qui se transforme en jardins destinés à fournir jusque dans la plus chaude saison des légumes frais et délicats. De tels exemples, donnés à propos, sont la meilleure des garanties contre les influences funestes. Qu'ils soient suivis, et le contact des étrangers sera pour les habitants du pays une occasion de développement viril. Ce n'est pas des voyageurs que vient le mal. mais de l'accueil que nous leur faisons, et nous devons nous en prendre à nous-mêmes toutes les fois que l'or qu'ils laissent dans nos mains n'y devient pas un instrument de progrès, d'intelligence et de liberté.
Les localités où les étrangers se pressent sont nombreuses en Suisse. On peut les grouper en quatre catégories principales. Il en est que beaucoup de touristes visitent, mais où ne s'arrêtent guère que les amateurs d'ascensions. Ce sont moins des lieux de séjour que des stations, des abris à l'entrée des hautes solitudes alpestres : ainsi le Riffel, fEggishorn, la Furka, etc. D'autres doivent leur réputation à des bains ou à d'autres éta-
blissements de santé, qui retiennent d'innombrables malades : Louëche, Pfeffers, Gais, Davos, etc., etc. Une troisième catégorie comprend les lieux de séjour dont les beautés de la nature font le principal attrait, et où l'on aime à planter sa tente pour y passer une longue saison de vacances. C'est le cas d'Interlaken et de ses dépendances, de Lucerne et des bords de son lac. Enfin , on peut former un quatrième groupe de quelques lieux favorisés qui attirent également les valides et les malades, ceux-ci par l'espoir d'une cure favorable, ceux-là par l'attrait d'un beau pays. Dans cette dernière catégorie Saint-Moritz, en Engadine, et Montreux, dans le canton de Yaud, tiennent jusqu'à présent le haut bout.
Entre ces localités diverses il y a une émulation de jalousie dont l'histoire serait piquante. Celles où l'on pratique les cures de 'petit lait veulent que le petit lait soit le grand instrument de santé. Preuve en soit les bras des vachers. On y méprise profondément les bains et les douches, et si jamais on fait une exception, ce sera en faveur des bains et des douches de petit lait, car vous verrez qu'on se baignera dans le petit lait et qu'on prendra des douches de petit lait. Je ne suis pas même bien sûr qu'on ne le fasse pas déjà. Quand on use d'un remède, il ne faut pas en user à demi, et le vrai système est d'en varier les applications, à l'intérieur, à l'extérieur, et autrement encore, si possible. J'estime beaucoup le petit lait; mais si nous voulons le vanter, que ce ne soit ni à Louëche, ni à Ragatz, ni à Saint-Moritz, car ceux que la nature a favorisés de sources mystérieuses, qui jaillissent de terre à leur porte, n'entendent pas qu'on se guérisse autrement que par les eaux.
La belle chose que le petit lait! N'y en a-t-il pas partout, partout du moins où il y a des vaches ? Laissons ces moyens grossiers, et allons aux bains. Malheureusement il y en a tant, tous également souverains, que le difficile est de choisir. Les eaux gazeuses, alcalines, minérales, ne croient point aux eaux thermales, et les eaux thermales n'ont que du mépris pour toute source qui n'a pas été bouillir dans les entrailles de la terre, ce qui ne veut pas dire que les eaux chaudes fassent toujours cause commune, ni que les eaux froides s'estiment mutuellement. Bien au contraire ; la rivalité grandit en raison inverse du carré des distances. Tarasp dédaigne Saint-Moritz, Saint- Moritz ignore Tarasp. Je connais en Suisse des eaux qui doivent être ferrugineuses, comme le démontrent les chemises des baigneurs, teintes d'un beau rouge d'ocre, qu'on fait flotter au vent, en guise d'enseigne. Deux hôtels utilisent ces eaux, chacun ayant sa source. Elles sortent à quelques pas l'une de l'autre, et les bonnes gens qui les visitent se persuadent que c'est une seule et même source qui débouche par deux issues ; mais les bonnes gens sont toujours dupes des apparences. C'est la science qui doit décider. Les maîtres d'hôtel l'ont bien compris, aussi chacun d'eux a-t-il fait venir un chimiste. Les analyses ont été longues et minutieuses ; elles ont établi que les deux sources ont, en effet, beaucoup d'analogie; mais, selon le chimiste de M. X., c'est la source de M. X. qui a le plus de fer, tandis que. selon le chimiste de M. Z., la différence est toute en faveur de la source de M. Z. Sans les chemises des baigneurs, les mauvais plaisants en auraient conclu qu'elles n'ont pas plus de fer l'une que l'autre. Ce n'est pas là le seul effet comi-
que qu'ait produit cette rage de concurrence. Il me souvient d'avoir vu à Interlaken de grands placards destinés à retenir les étrangers par l'appât de cures de raisins. C'était je ne sais quel aubergiste, l'administration du Curhaus, je crois, qui avait fait venir des raisins du midi, et qui se flattait de faire pièce à Montreux, car le placard démontrait la supériorité des raisins déballés à Interlaken sur ceux que le bon Dieu laisse, dans sa patience, mûrir tardivement sur les coteaux vaudois. Rivalités amusantes et puériles ! Chacune de ces localités diverses a son caractère et sa spécialité, et bien loin de se nuire, elles se prêtent un appui mutuel, en variant et augmentant l'attrait qu'exerce la Suisse. Montreux serait moins visité sans Interlaken, Interlaken le serait moins sans Montreux, et si la Suisse est le pays le mieux approprié à remplir pour l'Europe cette mission de repos et de restauration que la civilisation actuelle impose plus particulièrement aux contrées montagneuses, c'est à cause de la variété de ses sites et de ses ressources. Il y en a pour tous, et chacun peut choisir selon ses goûts et ses besoins.
Quand Bex aura son grand établissement de bains salés, il rentrera dans notre quatrième catégorie, celle des contrées dont l'attrait est double, pittoresque et médical.
Je suis trop étranger aux choses médicales pour dire ce que valent les bains salés , et surtout ce que vaudront ceux de Bex. J'ai ouï dire que les fonctions du sel en médecine ressemblent à son rôle en cuisine ; il donne du montant. En outre , des personnes fort bien renseignées et qui ont le droit d'avoir une opinion, m'ont affirmé que les bains
de Bex figureront en première ligne parmi les bains salés de l'Europe. Je souhaite de tout mon cœur que ces jespérances soient réalisées, dépassées si possible, et j'aime à me représenter dans l'avenir des légions de convalescents bénissant Bex et ses bains. Il en est des bains comme de la médecine en général : on s'en moquera toujours et on y croira éternellement. S'en moquer est si facile, y croire est si rassurant ! Mais s'il est un remède dans la vertu duquel on ait généralement foi, c'est l'air et le climat. Or les observations météorologiques faites en Suisse sur une vaste échelle, depuis quelques années, ont démontré que le climat de Bex est assez semblable à celui de Montreux. La moyenne est à peu près la même. Bex et Montreux sont également à l'abri du vent du nord ; mais tandis que Montreux est plus exposé au vent d'ouest, Bex est plus fréquemment atteint par le foehn. Il y a peu de brouillards à Montreux, il y en a encore moins à Bex. Les printemps de Bex sont plus frais, les hivers parfois plus neigeux ; mais les automnes y sont souvent plus tièdes , à cause du fœhn qui vient avec tant d'à propos faire mûrir châtaignes et raisins. Montreux a les brises du lac, Bex celles de la montagne. En somme, ce qui caractérise le climat de Bex, c'est un heureux mélange de chaleur et de fraîcheur. Soleil italien, ombrages alpestres ; coteaux rôtis, vertes collines , et pendant que le thermomètre marque trente degrés, un souffle bienfaisant qui descend des cimes avec les vallées et les torrents. Le climat de Bex semble également propre à réveiller le sang des vieillards et à tempérer celui des jeunes gens.
Si Bex attend beaucoup de ses ressources médicales, il ne compte guère moins sur la beauté de ses environs.
Bex n'a pas de lac ; mais il en a eu un autrefois. Toute la plaine d'alluvions située entre Bex et Villeneuve, cette plaine sur les bords de laquelle la Dame du lac se plaisait à chanter, est une conquête du Rhône sur le Léman. Bex est à la naissance de cette plaine, comme Villeneuve à la naissance du lac, et quand on gravit les collines qui dominent le village, on peut suivre du regard l'ancien contour de la rive. L'histoire n'a gardé aucun souvenir de ces âges reculés ; mais il n'est point impossible que des yeux humains aient vu les flots battre la plage de Bex. L'homme est antérieur à ces alluvions fluviales. Je me figure le temps où un village de pêcheurs existait non loin du Bex actuel. On n'y connaissait pas encore la voile latine ; les canots étaient des troncs d'arbres creusés ; peutêtre le village était-il bâti sur pilotis. Qui sait si on n'en retrouverait pas quelques traces en fouillant le sol de la plaine? Débordé par les alluvions grandissantes, il ne peut qu'avoir suivi le lac en retraite, en même temps que, de siècle en siècle, il aura modifié son architecture, selon les exigences d'une civilisation sujette à mille hasards et qui cependant a trouvé la voie du progrès. Des catastrophes, la chute de quelque Tauretunum, par exemple, l'auront plus d'une fois anéanti. Mais les montagnes ont beau s'écrouler sur les demeures des hommes, les hommes rebâtissent toujours , et ce Bex primitif, ce Bex fabuleux, qui a peut-être bien existé, a fini par devenir le petit bourg d'aujourd'hui, noir et déjà vieux, que par un
bizarre anachronisme on appelle encore Villeneuve. Et vraiment, je ne sais si la différence est bien grande entre le Bex d'autrefois et le Villeneuve d'aujourd'hui. Regardez bien, et dans le second vous reconnaîtrez le premier. Ces fossés sontils autre chose, avec une modification légère, que la ceinture d'eau autour du village sur pilotis ? Ces vieilles portes étroites, qui dans le temps aboutissaient à des ponts-levis, ne vous rappellent-elles point la passerelle, plus étroite encore, qui faisait communiquer avec la rive le village primitif? Et que dites-vous de ce port qui s'ensable? N'est-ce pas la vieille histoire qui recommence éternellement? Villeneuve à son tour va être laissé en arrière, et l'on peut suivre en imagination le vieux Bex devenu Villeneuve continuant son voyage séculaire à la suite du lac qui s'en va toujours.
Donc Bex n'a plus de lac. Il ne lui reste que sa plaine et ses montagnes. Les étrangers n'iront guère visiter cette plaine, où les moustiques abondent, et où la pioche du laboureur répète en grinçant l'inexorable commandement de la civilisation moderne : « Guerre aux marais, aux terrains vagues et stériles ! Toi, tu seras champ; toi, tu seras potager; le droit de n'être rien est un privilège aboli. » Si cependant , parmi ces étrangers, il se trouvait quelque artiste curieux de sortir des voies battues, peut-être un mouvement instinctif le poussera-t-il à s'engager sur ce territoire uniforme ; dépassant les champs de maïs et de pommes de terre, il ira se perdre dans les alluvions encore vierges. Encadrées de hautes montagnes, elles offrent un contraste bien pittoresque . celui des cimes
lumineuses par-dessus le fouillis des broussailles, des roseaux et des saules creux.
Mais à quoi bon donner des conseils à l'artiste-né? Il ne relève que de lui seul et c'est son génie qui le mène. Toutefois, avant de quitter la plaine, jetons un regard sur les montagnes qui nous environnent, car de nulle part nous ne pourrons plus facilement en embrasser l'ensemble. Elles ne forment point un amphithéâtre continu. Vers le sud, qui est le beau côté, la muraille en est coupée par une brèche énorme , qui l'entaille jusqu'à ses fondements. C'est par là que passe le Rhône : une route s'y faufile, surveillée par le château de Saint-Maurice : quant au chemin de fer, il s'est fait jour à sa manière, c'est-àdire en perçant la montagne. Cette brèche s'ouvre sur le Valais, et permet au regard de plonger jusqu'aux Alpes pennines, dont on voit tantôt une partie tantôt une autre, selon le point où l'on est placé. Deux fières sentinelles, deux sommités qui dépassent la ligne des neiges éternelles , commandent cette porte étroite. Celle de droite est la Dent du Midi, la plus majestueusement assise et la plus gracieusement élancée des cimes alpestres ; celle de gauche est la Dent de Morcles, dont les deux tourelles vacillent au haut des airs. La dent du Midi, la dent de Morcles et, par la brèche qui les sépare, un morceau quelconque des glaciers du Valais : voilà le fond du tableau. Sur les côtés, le paysage se complique d'avant-monts qui masquent les sommets, et de vallées qui les découvrent. En avant de la Dent du Midi, débouche le large Val d'Illiez, qui n'est que forêts, pâturages, verdure ; en avant de la Dent de
Morcles, débouche la vallée de l'Avançon, dont les contours semblent avoir été calculés pour enrichir la vue, car elle se dédouble, et le regard peut en enfiler les deux branches, dont l'une découvre toute la masse du Muveran, tandis que l'autre remonte au pied de la muraille hérissée des Diablerets. En ajoutant au fond du tableau ces vallées latérales d'Illiez et de l'Avançon, avec leurs perspectives diverses, on a un ensemble assez vaste pour remplir une moitié du pourtour de l'horizon. Pour en voir davantage, il faut pivoter sur soi-même, et tourner le dos à la brèche de Saint-Maurice. De ce côté, point de fond de tableau, sauf les broussailles entremêlées, les saules caducs et quelques rangées de hauts peupliers, qui annoncent tantôt une métairie , tantôt une route aventurée dans le marais. La vue est toute sur les flancs; elle consiste en deux chaînes de montagnes qui fuient en perspective. Celle qui prend naissance au fond du Val d'Illiez forme une muraille escarpée, au faîte plus ou moins ruiné, qui se prolonge jusqu'à quelques sommets plus ardus, par de là lesquels on ne voit rien. Celle qui se détache en avant des Diablerets est formée d'abord de masses successives, entre lesquelles on devine de profondes vallées latérales, puis d'ondulations plus douces, qui viennent mourir entre les peupliers et les saules. C'est làbas, au pied de ces collines, que doit être le Léman.
Si maintenant, du milieu de la plaine, nous nous dirigions vers ce village populeux dont les toits ardoisés se groupent à l'entrée même du Val d'Illiez, nous verrions la Dent du Midi, ainsi que toutes les sommités situées sur la même rive du Rhône, s'amoindrir graduellement, En revanche, la Dent de
Morcles, le Muveran, les Diablerets, toute la chaîne vaudoise, se développerait plus brillante. L'effet contraire se produit quand on se dirige sur Bex, qui est assis à la porte de l'Avançon. On perd l'ensemble des montagnes vaudoises, tandis que la Dent du Midi se présente de plus en plus majestueuse. Cependant , chose curieuse , c'est à peine si la chaîne vaudoise, ainsi diminuée, offre moins d'intérêt. Les sommets se cachent ou ne se montrent qu'à la dérobée; mais tout ce qu'ils perdent est en faveur des collines et des avant-monts qu'ils écrasaient. Il y a souvent au pied des hautes Alpes une zone intermédiaire, formée en partie d'anciens éboulements dont les aspérités ont disparu sous la verdure. A Bex , elle est plus puissante qu'ailleurs. C'est tout un groupe de montagnettes qui entourent et protègent le village , offrant à la ï>laine leurs escarpements, tandis que de l'autre côté elles tombent en pentes adoucies. La plus haute est au nord du village; elle s'appelle le Montet, c'est-à-dire le Petit-Mont. Les autres se prolongent en demi-cercle du côté de Saint-Maurice. C'est la colline de Duin, surmontée d'une vieille tour, qui sort d'entre les châtaigniers, x>uis les coteaux de Chiètres , qui cachent entre leurs sommets élargis des vallécules toujours vertes et fraîches. Grâce à cette zone de montagnettes, Bex est l'un des endroits du monde où il fait le plus beau se promener. De doux et faciles sentiers conduisent d'asile en asile. Il n'y a qu'à se laisser aller pour faire à chaque promenade la découverte d'un petit monde nouveau, d'un nid romantique, où l'on songe que l'on pourrait être heureux et où on l'est en y songeant. On passe d'un bouquet de sapins à un bois de hêtre ; souvent le hêtre
et le sapin marient leur feuillage; puis on débouche dans une oasis de vergers, après quoi on se perd dans les forêts de châtaigniers, jusqu'à ce qu'on arrive au-dessus du coteau, d'où l'on domine un riche vignoble, qui, de terrasse en terrasse, tombe jusqu'à la plaine. Une seule de ces collines , le Montet , offre une large vue d'ensemble , analogue à celle que nous avons prise de la plaine, mais plus étendue , à cause de la hauteur. Ailleurs, c'est moins l'ensemble qu'il faut chercher que des échappées et des tableaux. Il y en a tant, de si variés, de si ravissants, qu'il semble que la nature ait voulu faire de ce pays celui des belles surprises et des bonheurs inattendus. Là est le charme de Bex et son grand avantage pour la vie de tous les jours. On ne s'y fatigue pas à regarder toujours le même objet ; mais on va de promenade en promenade chercher quelque site nouveau , ou plutôt on ne va rien chercher du tout, on s'abandonne au hasard, sûr de ne pas revenir déçu, car dans un pays pareil le hasard est le meilleur de tous les guides. D'où que l'on revienne d'ailleurs, on retrouve toujours cette magnifique Dent du Midi , qui est la reine du paysage. Sans atteindre 3200 mètres, elle produit un effet de hauteur extraordinaire ; mais elle n'est pas seulement haute, elle est encore belle, belle de forme, belle d'élancement, belle de draperies, de pose et de lumière. Mais que parlé-je de beauté? Les esthéticiens modernes ne vont-ils pas répétant que le beau n'existe pas dans la nature, mais seulement le sublime? Je leur en demande bien pardon. S'il est des montagnes qui font naitre l'impression du sublime, il en est d'autres qui éveillent le sentiment de la beauté, tout comme une belle fleur, un beau
visage, ou une belle mélodie. Appelons-les belles, sans scrupules. Rayons du soleil divin, qui n'est autre que l'esprit, le sublime et le beau ne se séparent point ainsi. Où l'un n'est pas possible , l'autre ne l'est pas non plus. Ces masses de rochers ne sont point inertes d'ailleurs. Elles forment des lignes qui ont un mouvement, sans cesse relevé par de nouveaux jeux de lumière, et c'est en suivant du regard ce mouvement que je dis de ma montagne : « Elle est belle ! » J'ai bien cherché dans les Alpes bernoises , valaisannes, grisonnes, ailleurs encore; mais nulle part je n'ai vu une cime offrir au même degré cette juste harmonie d'ensemble qui est la condition de la beauté.
L'intérêt qu'offre ce petit monde des montagnettes de Bex, le Bex des promenades, est encore augmenté par les souvenirs qui s'y rattachent. Si vous voulez rêver de châtelaines, de beaux pages, de seigneurs jaloux, allez à la tour de Duin et faites-vous en raconter les légendes. Si vous êtes antiquaire, allez plus loin, et vous trouverez une espèce de marais, un étang ou un lac aux trois quarts desséché, le Luyssel, d'où l'on a retiré, dit-on, de vieilles armes romaines, ce qui donne envie d'en remuer la vase. Ces Romains faisaient partout leur métier de maîtres du monde. Je ne sais s'ils avaient remarqué la grâce de ces collines ; mais ils n'ont pas manqué de prendre garde à l'importance stratégique de cette brèche étroite, qui ouvre plus d'un chemin vers le nord et en ferme plus d'un vers le sud. Aussi y ont-ils mis bonne garde, et les empreintes de leurs pas y sont-elles visibles en plus d'un lieu. Toutefois, si vous avez peur des spectres, n'allez pas de nuit à Luyssel. On
y a vu plus d'une fois passer des fantômes, sans doute, quelque centurion, qui, fatigué de l'oisiveté du tombeau, se relève pour veiller encore aux portes lointaines de la ville éternelle. Mais voici d'autres souvenirs plus rapprochés de nous et plus conformes au génie du lieu. Voyez-vous cette petite vallée circulaire qui tourne autour du Montet et le sépare de la montagne proprement dite? Quelques maisons y sont éparses. Il en est une qu'accompagne un petit jardin, d'apparence presque négligée, mais où brillent des fleurs qu'on ne voit pas dans d'autres jardins. Ce jardin trahit un botaniste. Il en est une autre, tout à côté, la maison rouge, comme on l'appelle, et. plus en arrière, une troisième aux volets verts et blancs, signe assuré de la propriété cantonale. Est-ce une cure? Non, l'église manque. Pourtant, c'est bien un sanctuaire, et l'ignorance seule en approchera d'un pied étourdi et profane. Ce groupe de maisons s'appelle les Devens. Celui qui habite aujourd'hui la première est le fils d'Emmanuel Thomas, le petit-fils d'Abram Thomas; la maison rouge, ainsi que celle aux volets nationaux, ont été l'une et l'autre la demeure de Jean de Charpentier, et il n'y a pas une pierre dans les chemins du voisinage qui ait oublié les noms d'Albert de Haller, de Gaudin, deMurith,d'Agassiz, de Léopold de Buch, et d'autres savants justement célèbres. Bex a mille titres à jouir d'une renommée analogue à celle d'Interlaken ou de Montreux; mais l'école de science qu'une heureuse fortune a fait ouvrir à ses portes sera toujours son meilleur titre de gloire. Il vaut la peine de s'y arrêter en passant.
Abram Thomas demeurait dans l'origine au hameau des
Plans, dans la vallée de FAvançon, à deux lieues au-dessus de Bex. Albert de Haller était alors à Roche, d'où il dirigeait l'exploitation des salines. Entraîné par son goût pour les Alpes, qu'il étudiait en savant et qu'il chantait en poète, il remonta le cours de l'Avançon et découvrit le vallon solitaire où demeurait celui qui devait devenir le botaniste de la montagne. Je dis découvris, car je me figure malaisément qu'un étranger quelconque y ait paru avant lui. Il logea chez Thomas et le prit pour guide dans ses excursions. Si l'on en croit une tradition trop naturelle pour ne pas mériter confiance, ce fut cette rencontre qui fit de Thomas un de ces savants qui n'ont pas beaucoup de savoir, mais qui ont le génie de l'observation, et qui souvent font plus pour la science que ceux qui ont tenu tous les livres et traversé toutes les théories. Thomas était né naturaliste. Une fois en relations avec Haller. il le fut bientôt avec la plupart de ceux qui étudiaient alors la botanique des Alpes, et les plantes de la montagne devinrent sa préoccupation de tous les jours, sa grande et unique passion. C'était le beau temps de la botanique, le temps de la grande moisson. Thomas ne faisait pas une excursion sans rapporter quelque nouveauté. Un jour, il revenait de la Grândvire, au pied de la Dent de Morcles, avec une toute petite gentiane aux tiges grêles, au feuillage clair, à la fleur d'un bleu pâle, et dont il n'avait recueilli qu'à grand'peine un petit nombre d'exemplaires, cachés sous le gazon ras, dans les lieux frais et humides. Qu'était-ce que cette fleurette ? Nulle part il n'avait rien vu de semblable, et ses livres l'ignoraient comme lui. Aussitôt il l'envoyait à un de ses savants amis, et la réponse ne se faisait pas atten-
dre : c'était une plante inconnue au monde, un trésor de plus découvert dans les vastes magasins de la création. Dès lors on Ta appelée la gentiane délicate (tenella), nom juste et bien trouvé, car il n'y a pas dans la flore alpestre de petite plante plus fine dans sa modestie. C'est une de ces merveilles que la nature se plaît à cacher pour les offrir en récompense à ceux qui savent regarder et chercher.
Un autre jour, un de ses fils, un enfant, faisait à Lenz, en Valais, ses premières armes de botaniste avec le chanoine Murith. C'était un dimanche, et le digne chanoine officiait. L'enfant, au contraire, courait la montagne. La messe finie, le voici qui arrive, la boite pleine. On la vide, et on y trouve une Saxifrage nouvelle . la plus rare des Saxifrages des Alpes , la curieuse Saœifraga cernua, dont toutes les fleurs avortent, sauf une, et qu'on n'a vue jusqu'ici que dans quelques grottes sauvages.
Il faut lire la correspondance de Murith et de Thomas pour se faire une juste idée des brillantes trouvailles de ces pionniers de la botanique alpestre. Il n'y a pas de phrases dans leurs lettres , pas trace de sentimentalisme. Ce sont de bonnes gens qui se font part de leurs découvertes ; mais on y sent partout la joie du trouveur, et je ne sais quelle 'affection naïve, profonde et en quelque sorte patriarcale pour ces plantes dont ils observaient les formes et les mœurs. Des Anglais ont découvert Chamounix ; mais ce sont nos botanistes suisses , et Thomas le premier, qui ont découvert Zermatt. La première fois qu'il y fut, avec je ne sais quels compagnons , la population s'effraya de ces étrangers armés de couteaux et de pioches, et munis d'énormes boites, telles qu'on
n'en avait jamais vu dans le pays. Des groupes se formèrent, on se consulta, on chuchota; chacun fit part de ses observations et de ses soupçons, si bien que tout Zermatt fut convaincu que ces étrangers étaient des espions, qui venaient observer les passages de la vallée , dans l'intention évidente de les franchir au retour avec les moutons qu'ils pourraient voler sur les hauts alpages. Aussitôt la foule se porta devant la maison du curé , la seule du village où il fût alors possible de trouver un logement, et le somma de livrer les hommes qu'il venait de recevoir, attendu que ces hommes étaient des espions. Ce bon curé eut toutes les peines du monde à calmer ses paroissiens : il dut répondre personnellement des larcins de ses hôtes, et pour les mettre à l'abri de toute injure, il les accompagna dans leurs courses. Dès lors la population de Zermatt a appris à distinguer entre les botanistes et les voleurs de moutons.
Cependant Abram Thomas avait quitté le hameau des Plans, et était venu s'établir dans un autre village, plus près de Bex, à Fenalet, puis aux Devens, où sa maison, — la maison rouge qui existe encore, — devint bientôt le rendez-vous de quiconque voulait aller voir sur place la flore de la montagne. En été, c'était chaque jour cle nouveaux arrivants, et l'hospitalité s'y exerçait avec une largeur antique. Sa femme , madame la justicière, comme on l'appelait, personne d'infiniment d'esprit, montagnarde nourrie dans la lecture des anciens livres de mythologie, botaniste plus passionnée encore que son mari, ne se sentait pas de joie en voyant renaître chez elle les mœurs de l'âge d'or. Elle les renouvela si bien qu'une partie de la for-
tune y passa. Thomas vendait des plantes, des minéraux aussi ; mais il en donnait plus encore, et d'ailleurs il était de ceux qui ont tous les dons, excepté celui de s'enrichir. Heureusement qu'Emmanuel Thomas, le cinquième de leurs enfants, commençait à être en âge d'homme. Il prit en main les affaires de la maison. L'hospitalité ne tut point bannie, mais sagement réglée, et sans négliger la culture de ce qui restait des biens paternels, il trouva moyen de donner au commerce des plantes et des minéraux une extension toute nouvelle. Le moment était favorable. De Saussure avait mis les Alpes en vogue, de grandes collections se formaient, et le jeune Thomas sut profiter des circonstances. Bientôt il eut la bonne fortune d'avoir auprès de lui un appui et un guide éminent dans la personne de Jean de Charpentier, devenu le directeur des mines et salines de Bex. Charpentier fit beaucoup pour Thomas. Il développa ses dons naturels, qui n'étaient pas moins remarquables que ceux de son père. Il l'initia à la vraie science. D'un simple chercheur de plantes et de cristaux il en fit un naturaliste, qui suppléait à force de sagacité aux lacunes de son éducation première. Travailleur infatigable, Emmanuel Thomas parcourut pendant près de cinquante ans toutes les chaînes et toutes les vallées de nos montagnes. C'est par lui, directement ou indirectement, que la plupart des grands musées de l'Europe ont été fournis de minéraux alpestres, par lui que les plantes de nos sommets ont passé dans les jardins botaniques, par lui que la végétation des Alpes a été largement représentée dans les herbiers les plus importants. Son nom est à chaque page dans toutes les flores où figure la Suisse. Au-
reste, il travailla avec tant de succès que tout en se faisant une renommée parmi les meilleurs aides de la science, il releva la fortune paternelle, et que madame la justicière eut la joie de voir les antiques vertus refleurir librement chez elle \
Pendant qu'Emmanuel Thomas courait la montagne, récoltant plantes, graines et pierres , Jean de Charpentier travaillait de son côté. Le grand problème qui préoccupait alors tous les naturalistes suisses était celui des blocs et des terrains erratiques. On avait essayé déjà de mille systèmes, tous plus aventurés les uns que les autres, et dont aucun ne rendait oompte des faits. Mais il n'était venu à personne l'idée de prendre au sérieux une théorie fort accréditée parmi les montagnards. Que peut valoir l'opinion d'un chasseur de chamois en matière de géologie? Les chasseurs de chamois avaient cependant sur le commun des hommes de science l'avantage de vivre dans le voisinage des glaciers , ce qui les mettait à l'abri d'une maîtresse cause d'erreur, laquelle consiste à juger des choses que nous n'avons pas vues par celles que nous avons l'habitude de voir. La principale objection des savants contre la théorie des chasseurs était qu'ils n'avaient jamais vu les glaciers s'approcher de leurs laboratoires; mais les chasseurs qui les avaient vus menacer leurs cabanes, ne faisaient point de difficultés à les supposer plus grands autrefois. Pour accréditer parmi les savants le système des chasseurs,
1 Deux autres fils d'Abram Thomas ont été des botanistes distingués. L'un, Philippe, a surtout herborisé en Italie; l'autre, Louis, occupait à sa mort une position élevée dans l'administration des forêts du royaume des Deux-Siciles.
il fallut un intermédiaire, l'ingénieur valaisan nommé Yenetz, homme d'une rare pénétration, moitié savant , moitié montagnard. Ce fut Yenetz qui obligea Charpentier à examiner sérieusement l'idée populaire. Charpentier y apporta son esprit de méthode, débutant par une étude impartiale et rigoureuse des glaciers actuels, envisagés surtout comme agents de transport. A peine avait-il essayé quelques pas dans cette voie dédaignée, que la lumière se fit dans son esprit. Tout allait de soi; les phénomènes jusqu'alors les plus rebelles s'expliquaient comme par enchantement, et de la facilité même de ces explications naissait un ensemble de preuves suffisant pour porter la conviction dans les esprits les plus sceptiques. Charpentier comprit tout de suite l'importance de sa découverte. Il ne s'agissait de rien moins que d'un âge du monde jusqu'alors ignoré, et il chercha aussitôt à remonter jusqu'aux causes lointaines d'un événement si extraordinaire. Peut-être sur ce point est-il entré dans ses idées quelque peu de fantaisie ; mais il n'en a pas moins l'honneur d'avoir tiré au clair la question des terrains erratiques. Il a enlevé la première et grande difficulté, laissant à ses successeurs un travail où la patience importe plus que le génie. Ce n'est pas ainsi, je le sais , que tout le monde en juge au dehors; on y partage la gloire entre lui et d'autres, sans toujours lui en assurer la meilleure part; mais c'est qu'on ne sait pas au dehors de quelle façon en usait Charpentier. Plus heureux d'avoir fait faire un progrès à la science que jaloux de s'en réserver le mérite, il ne songeait point à prendre date ; il y allait à la bonne, redoutant une publication prématurée. Cependant il continuait à faire l'hospi-
talité de sa maison , et du même coup il fit si bien celle de sa découverte qu'il manqua l'avantage d'être le premier à l'exposer dans un livre.
La science de la montagne, si l'on peut ainsi parler, n'a pas eu de foyer plus actif que cette école des Devens. Il s'y est fait plus, non-seulement en proportion, mais réellement, que dans tel centre considérable embarrassé de ses ressources. Il n'en reste d'autre monument que le nom de Jean de Charpentier sur un des blocs erratiques du vallon, le bloc monstre, et d'ineffaçables souvenirs chez ceux qui , il y a une trentaine d'années, savaient le chemin de la maison aux volets verts et blancs. Du temps d'Albert de Haller, comme du temps de Charpentier, l'originalité de ce petit centre de culture scientifique était dans la rencontre de la haute science , sûre d'ellemême , ayant ses bases et ses méthodes , et de cette science naïve, qui n'est qu'ardente curiosité, finesse d'observation, et qui suppose avec la nature je ne sais quelle secrète et particulière intimité : à côté d'Albert de Haller, et si on peut le dire, à son ombre, Abram Thomas, le botaniste de la montagne; auprès de Charpentier et tenant sans embarras son coin dans le salon, même aux jours de grande et docte compagnie, Emmanuel Thomas, celui qui parcourait les rues des villages grisons en criant comme ferait un vitrier, pour appeler les cristaux à vendre. Il surgissait bien de temps en temps quelque occasion de malentendu entre la haute science, armée de toutes pièces, et cette science d'intuition qui devinait où elle ne voyait plus ; mais il n'était point rare que la seconde ouvrît des jours à la première, et d'ailleurs elles se rencontraient dans
une égale absence de vaines prétentions et de recherche de soi-même. La science était avenante aux Devens, généreuse, hospitalière avec largeur, simplicité et bonhomie. Fille de la montagne, elle en avait le génie patriarcal et i associait à toute la pénétration moderne.
« Comment quitter ce grand Moferari ? » disait Charpentier, avec son accent germanique , un jour qu'il avait reçu de l'étranger des offres brillantes. Il est beau, en effet, vu des Devens; et puis, quoique Charpentier eût étudié une grande partie des Alpes, c'était là, aux environs du Muveran, qu'il avait fait ses courses les plus nombreuses, là qu'il avait amassé le plus de souvenirs et noué avec la nature alpestre ses relations les plus intimes. Tel glacier en miniature, caché dans les plis de ce rocher, lui en avait plus appris que les colosses de Chamounix, de Zermatt et de l'Oberland. Je ne sais si je me trompe; mais je me ligure que parmi les étrangers qui feront de Bex et de ses environs un lieu de résidence, il s'en trouvera plus d'un qui dira avec Charpentier : « Comment quitter ce grand Moferàn? »
Bex est admirable comme centre d'excursions. En quelques instants on a franchi la porte de Saint-Maurice, et le Valais s'ouvre devant vous. Pissevache n'est pas loin , le Trient non plus, et Chamounix n'est qu'à une petite journée. Le Rhône est bien vite passé, un bac en fait l'affaire, et nous voilà clans le Val d'Illiez, avec la Dent du Midi, qu'on ne voit guère sans avoir envie d'y monter. En retournant en arrière, sur la ligne
vaudoise, l'espace de deux stations, on arrive au débouché de la vallée des Ormonts, où il n'y a pas moins de tentations pour l'amateur de belles courses. Néanmoins, quand on est à Bex. les meilleures tentations sont encore les plus prochaines, savoir les Alpes auxquelles on donne plus-particulièrement le nom d'Alpes de Bex, celles qui encadrent la vallée de FAvançon, depuis la Dent de Morcles aux Diablerets.
Cette vallée del'Avançon n'est pas longue, elle descend trop brusquement des montagnes ; mais avec ses embranchements multiples, elle forme un tout bien distinct et merveilleusement varié. On y pénètre par deux routes, toutes deux carrossables. L'une entre hardiment dans la vallée et la remonte par les hameaux de Frenières et des Plans jusqu'à sa seconde bifurcation, au pâturage dit « Pont de Nant ; » l'autre multiplie ses lacets sur la pente abrupte qui regarde la plaine, et n'entre dans la vallée qu'à une grande hauteur, pour gagner le village de Gryon, qu'on voit de loin s'étager sur le versant de la montagne. Il est impossible d'imaginer deux routes plus différentes d'aspect et de caractère. La première se cache soigneusement à l'ombre, l'autre circule en plein soleil. La première fuit la vue le plus tôt qu'il lui est possible, pour rechercher les blocs moussus, les hameaux cachés et le voisinage du torrent. L'autre, qui n'aime que les côtes brûlées et les hardies esplanades, semble avoir disposé ses lacets de manière à former autant de belvédères. Le même contraste se retrouve entre les deux localités principales desservies par ces deux routes, les Plans et Gryon, qui sont maintenant visitées cha-
que été par un grand nombre de touristes. Gryon a des partisans animés d'une sainte ferveur; les Plans n'en ont pas de moins passionnés.
« Quoi ! disent les Gryonnistes , est-il possible de se plaire dans ce vallon de toute part enfermé, d'où l'on ne voit rien et où règne un air humide ? Vos Plans sont une prison. Venez plutôt chez nous respirer le grand air et jouir d'un vaste horizon. Des fenêtres de nos chalets, nous voyons d'un côté la Dent du Midi élancer au-dessus des nues vaporeuses ses cimes toujours légères, et de l'autre les Diablerets prolonger la perspective de leurs pics , tandis qu'entre ces deux géants, posés au bout de l'horizon, se rangent, chacun à sa place , de nombreux et sauvages sommets. Il vous faut un jour de course pour voir ce que nous embrassons d'un regard. Et la vallée qui se creuse et s'approfondit à nos pieds ! Savez-vous ce qu'il y a de mélodies dans la voix des torrents lorsqu'elle monte des profondeurs obscures? Avez-vous appris combien est douce la senteur des sapins lorsqu'elle arrive de l'abîme, portée par la brise du soir? Avez-vous vu les toits des hameaux fumer là-bas dans la vallée, pendant que le soleil baigne les cimes de ses rayons ? Voilà nos fêtes de tous les moments, et, pour en doubler la gloire, nous n'avons qu'à gagner cette douce colline, qui commande un horizon bien plus vaste encore, tout en cachant dans ses plis de charmantes retraites, ombragées de clairs mélèzes. »
Ainsi parlent les Gryonnistes, et leurs adversaires de répondre : « Que parlez- vous de prison ? Un nid est-il une prison ? Votre Gryon n'est qu'un village ; nos Plans sont une prairie.
Vous en dites l'air humide ; mais au moins est-ce un air bien alpestre, et non un air de plaine qui s'est élevé, à la chaleur du jour, le long des rampes soleillées. Notre flore est bien plus fraîche que la vôtre. Nos eaux sont les plus limpides, les plus légères, les plus froides qu'il y ait dans toute l'étendue des Alpes. Cette senteur des sapins qui vous arrive de loin, nous allons la respirer en pleine forêt, en nous roulant dans l'épaisseur des mousses. Ce torrent que vous entendez dans la profondeur, il coule à côté de nous, et nous nous plaisons à en remonter le cours, de cascade en cascade. Vous aimez là nature en grand; nous l'aimons dans le détail et de près. À vous le spectacle, à nous l'intimité. Notre nid, d'ailleurs, tout petit qu'il soit, ne manque ni de grâce ni de haut pittoresque. Nous n'avons qu'une montagne, le Muveran ; mais nous l'avons de première, main, et pour qui sait la voir, elle n'est pas à elle seule moins inépuisable que vos sommets multipliés. D'ailleurs, quand il ne nous suffit plus de la regarder, nous la gravissons, afin d'apprendre combien vous êtes peu de chose, vous et les perspectives dont vous vous vantez. »
On peut croire que les Gryonnistes ne restent point muets à ce discours. Répliques, dupliques se succèdent; mais plus on s'anime, moins on se persuade. Je ne connais pas de Gryonniste qui ait passé à l'ennemi, ni de Planiste qui ait fait à son parti l'affront d'un transfuge. Mais voici qu'on va leur jouer un bon tour, aux uns et aux autres. Séparés par une vallée qui est presque une gorge, tant elle est profonde et tant les flancs en sont escarpés, ils se rencontraient surtout dans la plaine, au retour. Aujourd'hui on projette une route hardie, la route
dite du rocher de l'Aigle, qui sera carrossable, et filera à plat, moyennant un long développement, des Plans à Gryon ou de Gryon aux Plans. Les deux partis profiteront-ils de l'occasion pour se réconcilier? Je l'ignore, mais plus d'un touriste, animé d'un louable éclectisme, fera souvent la course de Bex à Gryon avec retour par les Plans, ou vice- versa.
Get Avançon, que ceux de Gryon aiment à entendre de loin et ceux des Plans à voir de près, est un riche torrent, à la physionomie mobile et changeante. — De grâce! messieurs les actionnaires de l'industrielle, n'allez pas nous le gâter! — Alimenté moitié par des sources plus pures que le cristal, moitié par des ruisseaux qui ont couru sur les moraines des glaciers, il se clarifie chaque nuit et se trouble chaque jour. Il est d'ailleurs si rapide et si tourmente que c'est A peine si l'on peut indiquer une seule anse, un seul entonnoir où il se repose un instant. Bouillonner, voilà sa vie. A mesure qu'on en remonte-le cours, on le voit se diviser et se subdivise]'. Mais quelque embranchement que Ton suive, on est sur d'atteindre à de hauts pâturages où, pendant la chaude saison, se réunissent de nombreux troupeaux. Ici encore apparaît le contraste des Plans et de Gryon. L'Avançon de Gryon conduit à Anzeindaz, c'est-à-dire à un plateau largement ouvert, qui fait col et occulte le dessus de la montagne, tandis que l' Avançon des Plans, ou du moins sa branche principale, conduit à un cirque de rochers sans issue, dont les parois abritent les pauvres chalets de Nant, toujours menacés par l'avalanche. Un troisième Avançon , affluent de celui des Plans , fait l'intermédiaire entre les deux premiers. Cette disposition n'est point étran-
gère au charme des Alpes de Bex. Nulle part il n'y a plus de variété dans les sites. Il semble vraiment que la nature ait voulu y épuiser les formes du pittoresque. J'en reviens justement. Pendant de longues années j'en avais parcouru les sentiers ; mais dès lors la fortune m'avait conduit vers d'autres vallées et sur d'autres sommets. Je me demandais si je retrouverais les Alpes de Bex aussi belles, aussi attachantes qu'elles m'avaient paru jadis. Je craignais une déception analogue à celle qu'on éprouve lorsque, au retour d'une grande ville, on voit combien sont étroites et pauvres les rues de la ville natale. Eh bien non. les Alpes de Bex sont dignes du souvenir que j'en avais emporté, et s'il est dans notre Suisse des contrées où la nature a travaillé sur une plus grande échelle, il n'en est guère où elle ait fait une œuvre plus complète dans sa diversité.
Il faut s'élever bien au-dessus des pâturages, il faut gravir les rochers et escalader les cimes pour voir cette diversité se fondre et disparaître dans un ensemble radieux. On le fait de Gryon en grimpant aux Diablerets ; des Plans en escaladant le Muveran. la Dent de Mordes, les Diablerets aussi, si l'on veut. Certes, ces trois sommets ne se ressemblent guère. L'un est une dent, comme l'indique son nom ; le Muveran est un large feuillet debout et tordu : les Diablerets sont un faite glaciaire. Mais pour peu que le temps soit beau, une fois sur la cime, l'ensemble est trop grandiose pour qu'on s'arrête aux détails, surtout si le soleil illumine les hautes Alpes valaisannes. Car c'est là le triomphe par excellence de ces magnifiques signaux, à 3000 mètres de hauteur : ils sont pour les Alpes pennines ce
qu'est le Jura pour les Alpes en général, un belvéder. On a devant soi cette armée spiendide, on la voit se déployer de front, et plus on la contemple, plus l'imagination s'y perd comme dans un rêve surnaturel. Une heure de ciel pur, passée sur la Dent de Morcles, sur le Muveran ou sur les Diablerets, voilà la couronne d'un séjour à Bex. Mais quoi ! faut-il absolument aller si haut? N'y a-t-il point de remise pour les malades, les femmes et les vieillards ? Eh ! sans doute, qu'il y en a. Dans ce pays il a été pourvu à tout. Voyez-vous cette arête, d'abord peu marquée, qui prend naissance en arrière du village et monte à la Dent de Morcles. Gravissez-en le tiers, jusqu'au Mazotdes Darnes, — nom de bon augure, — ou bien la moitié, jusqu'à la Croix de Javernaz, — un cheval vous y portera au besoin, — ou bien encore les deux tiers, jusqu'à la Grandvire, et vous verrez se préparer graduellement le spectacle du sommet. C'est à la brèche de Saint-Maurice qu'on doit cette heureuse fortune. A mesure qu'on s'élève, elle s'ouvre plus largement et donne sur des masses glaciaires de plus en plus considérables, le Mont-Blanc avec tous ses vassaux, le Vélan, le Con> bin, etc. A la Croix de Javernaz, c'est déjà bien beau ; mais à la Grandvire, c'est saisissant, Les précipices opposés de la Dent de Morcles et de la Dent du Midi forment l'encadrement, encadrement sauvage, car il n'y a pas en Suisse de précipices calcaires plus formidables, et par delà cette sombre porte brillent les plus beaux glaciers de toute la chaîne des Alpes.