‹ Bex et ses environs;Chapitre 15 sur 30 · SAINT-TRIPHON, AIGLE, OLLON · texte numérisé non relu

SAINT-TRIPHON, AIGLE, OLLON

Trois quarts d'heure suffisent pour se rendre, en voiture, au village de Saint-Triphon , où l'on descend, pour gravir à pied la colline de la tour, qui domine le Rhône d'une centaine de mètres. Les collines de Saint-Triphon et de Charpigny coupent la plaine dans sa largeur. Celle de Charpigny, qui est du côté du Rhône, est formée par une série de coteaux accidentés Celle de Saint-Triphon est d'une forme plus simple. On dirait un seul bloc, posé tout de son long sur la plaine. A.u nord, il présente une tranche perpendiculaire ; au sud, la pente est douce, et le village de Saint-Triphon s'y étage commodément. Il est surmonté d'une tour carrée, qu'on voit de très loin, comme un signal dans le paysage.

C'est à la tour qu'il faut monter. La vue rappelle celle du Montet, des coteaux de Chiètres et de la Pierre des Marmettes, mais en les complétant. C'est la plus générale des vues de la vallée. Tous les autres signaux sont déjetés d'un côté et plus à portée de tel massif; la tour de Saint-Triphon, debout comme une île au milieu de la plaine, la domine de tous les côtés, et n'a aucune spécialité, parce qu'elle est également à portée de tout. Elle n'aurait point de premier plan sans les collines de Charpigny, qui s'allongent vers le Rhône.

A Saint-Triphon, on est en face de la Dent du Midi ; on n'en voit plus seulement , comme de Bex , la tranche du côté du

Rhône, on la voit développer de l'ouest à l'est sa longue arête aux sept dents, et entasser au-dessus des vertes prairies du val d'Illiez les remparts de sa haute muraille où se suspendent les glaciers. Si l'on était arrivé à Bex sans l'a voir vue de nulle part, si on ne la connaissait que sous la forme où elle se présente de la terrasse de l'hôtel, on serait tout surpris de cette métamorphose. Aux trois arêtes qui la soutiennent du côté de la vallée et qu'on voit en perspective, s'ajoute celle qui, de l'ouest, vient à leur rencontre. Elle se dégage, au fond du val d'Illiez, d'un groupe de montagnes dont les contours sont peu distincts^ et monte d'une manière continue, avec une inclinaison de plus en plus forte, jusqu'à une hauteur où elle n'atteindra plus. La perspective peut faire illusion; mais un œil exercé ne s'y trompera pas, ce n'est pas la cime qui domine Bex. la Cime de V Est, c'est le pic occidental qui marque le point culminant de la Dent du Midi. De ce premier sommet l'arête retombe, abrupte, perpendiculaire, mais pour se relever aussitôt et dessiner coup sur coup quelques cimes serrées les unes contre les autres, tournant leurs escarpements dans le même sens, chacune me* naçant celle qui la suit. Puis les angles deviennent moins rudes, les dents plus larges, plus espacées; enfin, par un mouvement flexible , qui rappelle celui d'une aile qui s'ouvre ou d'une voile qui s'enfle . cette belle ligne de faite se relève encore une fois et projette sur la plaine une dernière cime, la Cime de l'Est, qui, de Bex, masquait les autres, et où montent de leur côté les arêtes partant du R.hône.

La Cime de l'Est n'est donc pas la plus haute. Il n'importe, c'est encore elle qui. commande le paysage. Moins élancée,

elle est plus imposante que jamais, et peut-être n'est-elle pas moins légère. Il n'est pas besoin, pour qu'une cime soit légère, de lignes toujours verticales. On connaît l'aiguille du Dru, à Chamouny. Le télescope y découvre à peine une saillie où un chamois se puisse tenir debout , les quatre pieds ramassés sur un point, comme ils ont coutume de faire quand la place leur manque ; elle est si étroite et si aiguë qu'on se figurerait volontiers un des géants de la fable l'entourant de ses deux bras et joignant les mains par derrière. Et pourtant de quel poids elle pèse sur le sol! C'est un obélisque qui écrase son piédestal. La Dent du Midi n'a pas de ces témérités. La Cime de l'Est s'avance, sans doute, hardiment, comme pour voir ce qui se passe autour d'elle; mais elle se dégage par une arête dont l'inclinaison n'est pas beaucoup plus sensible que celle de certaines ondulations du Jura. Cependant elle vous enlève avec elle. Pour rejeter bien loin toute idée de pesanteur , il suffit de cette courbe flexible , de cette ligne au mouvement ménagé, mais d'un élan si naturel qu'il semble n'avoir rien coûté. Cette aisance de contours , cette facilité d'ascension excitent et ravissent l'imagination , qui , au lieu de replier ses ailes et de passer vite, comme sous l'aiguille du Dru, s'en va voltiger autour de la Cime de l'Est et ne s'en éloigne que pour y revenir, invinciblement attirée par la séduction de la grâce.

De même que sur la colline de Duin ou dans le parc de l'hôtel , il serait facile , à Saint-Triphon , d'isoler la Dent du Midi par quelque encadrement de feuillage ; mais elle aurait moins à y gagner. Le détail n'est plus aussi apparent, et les grandes lignes de son profil semblent appeler d'autres lignes pour for-

mer avec elles un paysage plus étendu. Ces lignes sont là , car le regard embrasse tout le fond de ce golfe de plaine aventuré dans la montagne. La Dent du Midi n'en occupe qu'une partie ; en face d'elle se dresse la Dent de Morcles. Brillant défi ! La Dent du Midi a l'essor confiant que donne la certitude de la victoire; elle porte ses cimes au ciel avec une aisance superbe. La Dent de Morcles a les mouvements fiévreux et saccadés , et c'est avec un effort désespéré, un effort de Titan vaincu, qu'au dernier moment elle hasarde dans les airs ses deux tourelles pointues et chancelantes.

Toutes les cimes qui enserrent la vallée du Rhône , tant du côté vaudois que du côté valaisan, se voient également bien ; on est au milieu de l'amphithéâtre qu'elles forment , et de tous les côtés le regard a le jeu libre. Cette position fait la beauté de la vue de Saint-Triphon et des coteaux de Charpigny; on se voit autour, comme disent nos montagnards quand ils veulent parler leur plus beau français; la vue est aussi très dégagée du côté du lac, dont la rive nord ferme le paysage de sa courbe gracieuse.

Les ruines dont on est entouré ajoutent à l'intérêt du site. Elles forment un ensemble assez vaste. A l'entrée du plateau, au-dessus du village , les restes d'un portail antique sont recouverts de lierre; à gauche, des débris de murs semblent indiquer l'existence d'un ancien château. Près de là s'ouvrait un souterrain, qui s'enfonçait à droite, dans la direction de la tour. On a dû en fermer l'entrée, parce que la voûte tombait en ruines et qu'il était dangereux d'y pénétrer. Plus loin sont les murs d'un bâtiment qui a été entretenu par

l'état jusqu'en 1848; il servait de signal. A l'extrême bord septentrional de la colline, on voit les ruines d'une chapelle, qui, au dire du doyen Bridel, était autrefois un lieu de pèlerinage. Le sentier qui y conduit se nomme encore le chemin des dames. Enfin, sur la partie la plus élevée, est construite la tour, édifice carré de trente pieds de côté , aux murs de marbre taillé, très épais et sans ouverture jusqu'à une hauteur de vingt-cinq pieds. Plus haut sont de petites ouvertures, disposées sans symétrie. Plus haut encore , à quarante pieds environ, on voit des espèces de consoles en marbre, saillantes de cinq à six pieds , et qui semblent avoir soutenu une galerie extérieure. A part le toit, qui manque, la tour est bien conservée. Sa hauteur totale est de soixante pieds.

A quelle époque remontent toutes ces constructions? On ne sait trop. L'histoire de Saint-Triphon est enveloppée d'une obscurité qu'on aura d'autant plus de peine à percer, que des documents importants ont disparu dans les autodafé des Bourla-Papei 1. L'opinion populaire fait remonter la construction de Saint-Triphon au temps des Romains. Saint-Triphon aurait été une de leurs stations militaires, sur la route qui tendait du Saint-Bernard, par Aventicum, à Augusta Rauracorum et Yindonissa, et qui passait entre Saint-Triphon et

4 Les Boiirla-papei (brûle-papiers) étaient des paysans insurgés , qui en 1802 , se soulevèrent au cri de : « Vivent les paysans! paix aux hommes ! mort aux papiers ! » Ils brûlèrent les archives d'un grand nombre de communes et de châteaux. A Ollon , des chars à deux chevaux furent chargés de papiers et titres divers, et conduits sur le plateau de Saint- Triphon, où eut lieu l'autodafé.

Charpigny. Un milliaire romain, trouvé à Saint-Triphon, est conservé aux archives d'Ollon. Ce titre-là n'a pas été brûlé. Il porte la date de 325 et le nom de l'empereur Licinius. On voyait autrefois, sur le portail qui est à l'entrée du plateau, une pierre blanche avec une inscription en l'honneur de Caligula (Caïus-César-Germanicus) ; elle fut enlevée clandestinement vers 1810 , dit M. Maillard 1 , et vendue à quelque archéologue étranger. Selon M. Martignier (voir son Dictionnaire historique, page 879), elle aurait été transportée à Jouxtems, près Lausanne , dans une maison de campagne appartenant alors à M. César de Constant. Quant à la tour elle-même, elle doit être d'origine plus récente. Elle est construite de la même manière que celles de Gourze et de la Molière. Selon M. de Gingins, le château-fort de Saint- Triphon aurait été bâti au Xe siècle, par les rois roclolphiens, pour servir de refuge aux habitants de la contrée. Une charte de 1232 l'appelle maison (clomus). Six ans plus tard, dans une autre pièce officielle, il est appelé château (castrum). M. Martignier en conclut que l'enceinte fortifiée fut établie dans cet intervalle.

C'est entre Saint-Triphon et Bex , clans la plaine , que Divicon battit les légions du consul Cassius , l'an 107 avant l'ère chrétienne. Les Helvé tiens, réunis aux Cimbres et aux Teutons, voulaient pénétrer dans les Gaules et peut-être en Italie. Refoulés par les Romains , ils feignirent une retraite pour les attirer clans les défilés des Alpes. Cette manœuvre fut cou-

1 Notice sur Ollon, par F. Maillard. Lausanne, 1870. Nous avons fait à cet opuscule plus d'un emprunt.

ronnée d'un plein succès. L'armée romaine les ayant suivis jusque par delà Saint-Triphon, ils débouchèrent brusquement des vallées latérales , l'enveloppèrent et l'accablèrent. Gassius et son lieutenant Pison périrent dans la mêlée. Ceux qui survécurent n'obtinrent la vie qu'aux conditions les plus humiliantes. Ils durent passer sous le joug, nus, au milieu des huées des vainqueurs. Cette page d'histoire a fourni le sujet d'un des chefs-d'œuvre de notre grand peintre , Ch. Gleyre. L'original en est au musée de Lausanne; la gravure vient de le populariser.

Les rochers de Saint-Triphon fournissent un beau marbre, dont l'exploitation a pris des proportions plus considérables depuis l'établissement des chemins de fer. A Olten, en 1865, à l'exposition des matériaux à bâtir fournis par les diverses carrières de la Suisse , on admira beaucoup les spécimens venus de Saint-Triphon , entre autres un bloc de trente-un pieds de longueur sur deux pieds de côté , et des bassins dont la contenance variait de trois mille à quatre mille pots. Les carrières occupent environ deux cents ouvriers

Les collines de Saint-Triphon et de Charpigny ne manquent pas d'intérêt pour le naturaliste. L'exploitation des carrières de marbre a amené la découverte d'un grand nombre de fossiles intéressants. Au sommet de la colline, tout près de la tour, croît dans les buissons la grande pervenche (Vinca major) cultivée dans les jardins , et, contre les rochers à pic qui dominent la plaine , la jolie potentille à fleurs blanches, connue en botanique sous le nom de Potentilla caulescens; mais elle n'est pas toujours abordable.

Après avoir visité Saint-Triphon et poussé , peut-être , une reconnaissance jusque sur les coteaux de Charpigny, on remonte en voiture. En vingt minutes, on est à Aigle, au débouché de la vallée des Ormonts. On voit, en passant, les rochers de Ghalex , dont le promontoire s'avance jusqu'à la route , et où Ton pourra cueillir , au mois de mai , la Stipa pennata, une graminée dont l'aigrette est une plumé soyeuse, d'une rare finesse, qui mesure jusqu'à un pied de hauteur.

Aigle J est une petite ville de 3307 habitants, chef-lieu du district. Il y a de bons hôtels et de jolies constructions nouvelles dans le voisinage de la gare. La principale rue file parallèlement au chemin de fer, jusqù'au pont jeté sur la Grande - Eau. L'aspect n'en est pas très riant, grâce à la couleur sombre de la pierre de Saint-Triphon ; mais il est facile de voir que l'aisance règne dans la plupart de ces vieilles maisons grises.

Au-dessus du bourg, se trouve le quartier du Cloître, avec un vieux château gothique, flanqué de tourelles et surmonté d'une haute tour de marbre. Pillé et brûlé pendant les guerres de Bourgogne, il fut rebâti par les Bernois pour servir de résidence aux gouverneurs. Aujourd'hui, la commune y a installé la prison du district, Plus haut encore , à l'entrée de la gorge par où débouche la vallée des Ormonts, doit s'établir un hôtel assez considérable, avec des bains dans le genre de ceux de Bex. Les sources de Panex doivent fournir l'eau salée, et la source dite de Fontaney, l'eau froide.

D'Aigle, on envoie la voiture à Ollon, et on s'y rend à pied

1 En latin, Allium et non Aquila. Le nom latin s'est conservé dans le patois -. Aille.

par un très joli chemin, qui franchit une espèce de col entre le promontoire avancé des rochers de Ghalex et la montagne proprement dite. On le prend au Cloître. Il s'élève en s'inclinant à droite, le long d'une pente boisée, qui est au premier printemps toute rouge de la bruyère du pied des Alpes (Erica carnea). Sur le dessus, on trouve le vallon retiré de Yerchy. ou Yers-Chiez, du nom d'un hameau qui s'y dérobe à tous les yeux. De Verchy, on prend le chemin des Tombey. qui écharpe le flanc de la montagne et descend directement à Ollon. Le chemin de Yerchy. et des Tombey est très connu des antiquaires et des botanistes. Ceux-ci y cueillent plusieurs espèces rares, entre autres l'Astragale de Montpellier ; ceux-là y visitent les restes d'anciens tombeaux de l'époque celtique. Mais il n'est besoin pour le trouver charmant ni d'être botaniste, ni d'être antiquaire. C'est une des plus jolies promenades des environs et peu fatigante (50 minutes).

Ollon est un grand, beau et riche village, au pied de la montagne, entouré de splendides vergers. La population du village, tout entière adonnée à l'agriculture, est d'environ 1300 âmes; celle de la commune était au 1er décembre 1870 de 3053 habitants. Ollon a aussi sa grotte des fées, connue sous le nom de Creux de Morisaz. et qu'on dit plus curieuse que celle de Saint-Maurice ; mais on y descend par un entonnoir à pentes raides et si étroit qu'un homme a peine à s'y glisser. M. Maillard en donne dans sa notice une description très détaillée. J'y renvoie ceux qui seraient curieux d'essayer cette descente aux enfers. Les collines des environs , formées de gypse, comme celle du Montet. sont sujettes à des effondre-

ments subits. En 1869, sur le chemin des Tombey, un bœuf, qui; sans se douter de rien , ruminait paisiblement, se vit engouffré soudain dans une crevasse de plus de quinze pieds de profondeur. Il fallut creuser une tranchée latérale pour le tirer de là.

D'Ollon, on revient à volonté par la grande route, ou par une route plus petite, qui longe le pied de la montagne, passe à Villy et à Salaz, et arrive aux Devens, d'où l'on rentre à l'hôtel par le Bévieux.

La course en voiture, sans halte, serait d'environ trois heures; il faut y ajouter plus d'une heure pour la visite à Saint-Triphon, et autant pour les coteaux de Verchy.

L'après-midi, il faudrait la faire en sens inverse et la calcu-

1er de manière à voir le coucher du soleil de Saint-Triphon. La face de la Dent du Midi qui regarde le val d'Illiez est celle que le soleil couchant éclaire de la manière la plus brillante.

Au bord de la route d'Ollon à Bex, se trouve la plaine de l'Arcossey, où ont lieu les revues et rassemblements militaires du district. Ce sont de grandes occasions de fête pour Aigle, Bex, Ollon et tous les villages voisins. La population s'y transporte en masse; on y dine et on y danse sur l'herbette. C'est une scène des plus animées, qui fera certainement plaisir à ceux qui aiment à observer les mœurs des pays qu'ils visitent. Ils trouveront, peut-être, qu'on y boit beaucoup. Patenter potatum est, lit-on fréquemment dans les anciens manuaux des communes vaudoises à propos de repas officiels ou de fêtes populaires. Ce latin là ne fut jamais plus de mise qu'à propos des fêtes de l'Arcossey. Il faut dire qu'il y fait chaud, et que le vin est si bon dans le grand district!

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