‹ Bex et ses environs;Chapitre 14 sur 30 · PISSEVACHE ET LE TRIENT · texte numérisé non relu

PISSEVACHE ET LE TRIENT

Promenade d'une matinée. De Bex au Trient, le point le plus éloigné, il n'y a qu'une heure et demie pour un cheval qui marche bien, autant pour le retour. On peut aussi faire

cette excursion en chemin de fer ; on descend à la station de Vernayaz, entre le Trient et la cascade de Pissevache ; mais il y a dix minutes, à pied, de la station de Vernayaz au Trient, et vingt minutes, en sens inverse, de Vernayaz à la cascade. Cela fait une heure à pied, aller et retour, par une route droite, chargée de poussière et peu engageante. Il est vrai qu'on trouve aussi des voitures à la station de Vernayaz ; mais alors l'économie est réduite à peu de chose , et l'on a toujours l'inconvénient d'aborder la cascade de Pissevache par le côté le moins favorable.

On se dirige sur Saint-Maurice; on traverse la ville dans sa longueur, et on continue par la route du Simplon. A quelques minutes de Saint-Maurice, on franchit le torrent du Voisin, qui descend de la Dent du Midi par une gorge étroite. Plus loin, quand on a dépassé les bains de Lavey, situés en face, de l'autre côté du Rhône, on monte assez longuement. La contrée est nue, sauvage ; ce ne sont que des entassements de cailloux et de graviers, sans autre végétation que des sapins rabougris, triste forêt, appelée le Bois-Noir. Ce champ de ruines a été formé en partie par les matériaux que charrie sans cesse le torrent de Saint-Barthélemy, en partie par des éboulements dont le plus récent et l'un des plus terribles eut lieu en août 1835. Le torrent de Saint-Barthélemy est un des plus mauvais du Valais. Il n'a guère qu'une lieue de cours, et il tombe des sommets mêmes de la Dent du Midi, ce qui fait une chute totale de près de 2500 mètres et suppose une pente moyenne d'environ 35 pour cent. Il rassemble non-seulement les eaux, mais les coulées d'argile d'un immense et formidable

cirque de ravins. Toutes les masses qui y tombent, se transforment en une boue qui descend lentement jusqu'au Bois- Noir. Les éboulements de la Dent du Midi ont toujours présenté l'aspect de coulées boueuses. Celui de 1835 dura plusieurs jours. On prétend que la foudre avait frappé les rochers de la cime, et détaché des blocs, qui entraînèrent sur leur passage de grandes masses de terre; mais il suffit d'avoir visité v la gorge pour comprendre fort bien des accidents pareils, sans faire jouer à la foudre un rôle plus dramatique que vraisemblable.

Les divers affluents du torrent approfondissent sans cesse leurs sillons dans les ravines de la gorge, et préparent, en minant leurs bords, d'inévitables débâcles. Il y en a de petites à chaque orage,. Il y en eut de terribles en 1635 et 1835. En 1635, l'évêque de Sion, Hildebrandt Jost, fit exorciser la montagne neuf jours durant, En 1835, la rupture d'équilibre eut lieu près des sommets. D'énormes masses déterre, de rocs, de glace, furent précipitées dans la gorge, d'où elles descendirent vers la plaine par coulées successives, lentes, mais irrésistibles. Un témoin oculaire, M. le conseiller d'état de Bons, parle d'une de ces coulées qui avait à peu près la vitesse d'un marcheur ordinaire. Des blocs gigantesques flottaient, portés par le courant, s'enfonçant ou se dressant tour à tour, cédant, aussi bien que les corps les plus légers, aux pressions de la masse liquide. Dans un rétrécissement de la gorge, il y eut un étrange combat; la coulée se gonflait, refluait en arrière, et se gonflait de nouveau; elle se fît jour, emportant tout ce qui s'opposait à son passage, et précipitant son cours avec d'ef-

frayants tournoiements, jusqu'à ce qu'enfin, trouvant l'espace ouvert, elle se déversa en éventail sur les pentes du Bois- Noir \

Ce qui rend le ruisseau de Saint-Barthélémy plus redoutable encore, c'est qu'il tombe dans le Rhône à angle droit, et menace d'en barrer le cours. Il faut que le fleuve, acculé contre les montagnes de la rive vaudoise , se fasse torrent à son tour pour s'ouvrir un passage. Selon MM. de Gingins et Troyon, la fameuse chute du Tauretunum n'aurait été qu'une coulée analogue à celle de 1835, assez forte pour intercepter momentanément le passage du fleuve. (Voir la note, pag. 125.)

Il ne faut pas manquer, dès qu'on atteint le sommet du Bois-Noir, de regarder du côté de la gorge, pour voir la Dent du Midi. Elle se présente sous un aspect tout particulier. Ce n'est plus une dent, mais une aiguille. Nulle part cime plus légère ne commande de plus ténébreuses profondeurs. L'architecture a seule de semblables campaniles. Elle est si effilée, la base en est si étroite, l'essor si hardi, qu'on se demande si l'équilibre en est stable et s'il y a sûreté pour les passants. J'ignore si c'est un effet d'imagination ou d'optique, — peut-être cela tient-il à la difficulté de tenir longtemps la tête à demi renversée, peut-être aussi à certaines dentelures de l'une des arêtes, qui ressortent en noir sur le ciel lumineux du zénith — mais quand on s'assied au bord du chemin, pour la considérer plus à loisir, on finit toujours par la voir vaciller.

1 Voir les Souvenirs de deux étés dans YEcho des Alpes, par M. Emile Javelle. Ce que dit M. de Bons de blocs gigantesques portés parla débâcle n'a rien d'exagéré. J'ai observé ailleurs le même phénomène.

On peut fort bien manquer cette apparition , tant elle est fugitive; c'est l'affaire de quelques minutes entre le haut du Bois-Noir et le village d'Eviormaz.

Evionnaz, par-delà le Bois-Noir, sur l'autre versant du cône, est un pauvre village, d'aspect bien misérable. C'était, dit-on, une ville autrefois, et la tradition qui veut qu'elle ait été renversée par une chute de montagne, viendrait à l'appui de ceux qui identifient le Tauretunum et la Dent du Midi. On lit dans un certain nombre de Guides et autres ouvrages qu'il y eut en l'an 517 un concile à Evionnaz (en latin, Epaunum). Il se peut fort bien que l'Epaunum des anciens ait été une localité plus importante et de moins triste apparence que l'Evionnaz actuel ; mais quant au concile de 517, il eut lieu, non à Epaunum, en Valais, mais à Epaone, aujourd'hui Saint- Romain-d'Albon , près de Vienne, en Dauphiné. Il fut convoqué par Sigismond, roi de Bourgogne, aux fins de régler les droits du clergé dans ses états. Le même Sigismond avait réuni deux ans auparavant, à Saint-Maurice, en Valais, un concile restreint, où assistèrent quatre évêques et huit comtes ; il y abjura solennellement l'arianisme. Le souvenir du concile de Saint-Maurice et la ressemblance des noms d'Epaone et d'Epaunum expliquent l'erreur populaire relative au concile d'Evionnaz.

A gauche d'Evionnaz, entre le village et le Rhône, on remarquera un tertre où se trouvent quelques ouvrages de défense. Les hommes compétents prétendent que là est le point fort du défilé de Saint-Maurice. La position domine très avantageusement la route: mais elle suppose une agression venant d'Italie.

D'Evionnaz, on descend un peu, jusqu'à un ruisseau qui tombe des hauteurs du Salantin, puis la route file à plat et presque en ligne droite. Le Rhône, à gauche, n'a plus l'aspect d'un torrent, comme à Lavey ; contenu par la digue du Bois-Noir, il coule avec lenteur. A droite se dresse dans les airs la tète du Salantin , premier contrefort de l'arête méridionale de la Dent du Midi. — A l'extrémité de la plaine, on traverse le hameau de la Balme, dans les vergers duquel on pourrait cueillir, au mois de février ou de mars, le charmant Bulbocodium vernum. Au sortir du hameau, un promontoire rocheux accule la route contre le Rhône; elle en double le cap, et tout à coup l'on voit, à distance, blanchir le jet d'écume de la cascade de Pissevache. Le paysage s'accidente. Des rochers couronnés de pins s'étagent sur la droite ; les vergers de Mievelaz. un dernier village, reposent les yeux; puis la route traverse en chaussée une plaine inondée, et l'on arrive en face de la cascade.

J'ai regret de devoir dire que la cascade de Pissevache est beaucoup moins belle aujourd'hui qu'il y a quelques années, et que cela tient uniquement à une de ces spéculations inintelligentes qui font le désespoir de tous les vrais Suisses. Les splendides recettes de la société qui a établi la galerie des gorges du Trient, ont donné l'idée d'exploiter aussi la cascade de Pissevache. On a découvert qu'on pouvait à une certaine hauteur passer entre l'eau et le rocher ; on a, pour y arriver, taillé dans le roc un sentier, qui. à la hauteur voulue, s'incline vers la cascade et passe derrière au moyen d'une galerie suspendue, en bois. Cette construction coupe

la cascade par le milieu, et fait, d'en bas, le plus mauvais effet. Quelqu'un demandait un jour si c'était un stand pour tirer à la carabine. Mais il y a plus : le sentier qui y conduit devait traverser plusieurs cascatelles, tombant nonchalamment à côté du jet principal. Impossible de passer sans être trempé jusqu'aux os. Pour remédier à cet inconvénient, on a réformé le lit du torrent, au point même où la cascade s'élance ; on l'a si bien réformé qu'il n'y a plus le moindre filet latéral, et que toute l'eau tombe en une seule masse, comme un jet de fontaine.

La cascade de Pissevache manque d'ombre et de mystère. Les rochers du haut desquels elle jaillit sont nus et relativement uniformes, surtout quand on les voit en venant de Martigny et cle Yernayaz. C'est ce qui explique la mauvaise humeur de quelques touristes, entre autres de Tœpffer, contre cette merveille tant vantée. Les bonnes . femmes qui vendent^ sous le nom de cristaux, des pierres quelconques, et qui ne cessent de harceler le passant, ne contribuent pas , non plus7 à embellir le paysage ; mais la cascade en elle-même n'en était pas moins admirable. Le jet principal, d'une rare puissance, se redressait en arc pour s'élancer avec plus de force 7 puis se divisait en mille gerbes d'écume, qui, dans leur chute, avaient le temps de se dénouer et de se renouer plusieurs fois. A côté, sur la droite, tombaient plusieurs filets d'eau, celui-ci plus riche et plus rapide, celui-là plus humble et plus paresseux, tous argentés, tous murmurants, pendant qu'au fort de l'abîme le flot le plus hardi tonnait et se brisait sur quelques dalles aiguës, pour rejaillir par bouffées successives, lancées

avec l'impétuosité de la fumée au sortir de la gueule d'un canon. Toutes ces eaux réunies et soudain transportées dans la plaine, cherchaient inutilement une pente et, se répandant au hasard dans la prairie, allaient s'accumuler contre la chaussée de la route, dernière étape avant de courir à des destins nouveaux, entraînées par le fleuve limoneux qui' les attendait de l'autre côté.

Celui qui écrit ces lignes est persuadé qu'il reste deux belles choses à la cascade de Pissevache, le jet principal et le rejaillissement ; il est de même persuadé que le spectacle dont on jouit du sta/rid produit une forte impression de vertige et de tourbillonnement ; mais il laisse à chacun le soin d'aller s'en assurer, car depuis qu'on a gâté l'ensemble d'une cascade qu'il aimait, il ne la regarde plus que dans les photographies qui lui rappellent l'image d'autrefois. On n'a pas fait disparaître non plus le contraste qui existait entre cette fille de la montagne, pure, brillante, et la civilisation, c'est-à-dire la route poudreuse, contre laquelle elle venait soudain se heurter. On l'a renforcé, au contraire, soit par la création du chemin de fer, qui file parallèlement à la route, soit par cet affreux stand, qui représente des actionnaires, des coupons et des dividendes. Pauvre Naïade, on a troublé ses derniers moments; la civilisation est montée à sa rencontre, et lui a mis le corset de force sans lui laisser le temps d'achever en paix son alpestre voyage.

Il y avait mieux à faire, si l'on voulait à tout prix spéculer. Au-dessus de la cascade visible, il en est d'autres qui se dérobent aux regards dans une étroite fissure. Pourquoi

ne pas faire un sentier qui y conduise? Pourquoi, au lieu de gâter une cascade admirable, ne pas nous montrer celles que la gorge tient en réserve pour des spéculateurs plus intelligents? Il est absurde d'enlaidir un pays qui vit de sa beauté.

Quoique la Sallanche charrie très peu, elle a fini par entasser au pied des rochers un monticule de débris. C'est un belvédère naturel que la cascade s'est fait à elle-même, et d'où l'on va la voir. La station est aussi heureuse que possible. On peut s'approcher tant qu'on veut, jusqu'à ce qu'on soit mouillé à fond, et chercher le point de vue le plus favorable pour l'arc-en-ciel qui se joue sur les eaux. Ce monticule est situé du côté de Saint-Maurice ; en face, il y a un moulin ou une scie, je ne sais, qui ne fait point mal, avec son vieil aqueduc. Les personnes qui auront gravi le sentier du stand pourront descendre sur le moulin. C'est du moulin que le paysage prête le plus aux critiques de Tœpffer; mais dans certaines saisons et à certaines heures du jour, c'est aussi de là que l'arc-en-ciel est le plus beau.

Après la cascade de Pissevache, voici le Trient, une autre surprise, mais d'un genre bien différent. En une heure, on voit les trois types essentiels des torrents alpins : celui de Saint-Barthélemy , torrent de ravines, toujours charriant, toujours menaçant, le génie de la destruction; la Sallanche, torrent pur, frais, lumineux, qui ne sait que glisser sur le granit et rebondir de cascade en cascade ; le Trient, torrent sombre et patient, qui, de son eau grise, use et lime la roche, et se fraie, en vrai mineur, un chemin ténébreux au travers des parois qui lui barrent le passage.

Le Trient vient de loin. Il a cinq ou six iieues dd cours, et conduit au Rhône les eaux de glaciers puissants. Un de ses affluents descend du Buet et des Aiguilles rouges, un autre de la Tour Salière et du mont Ruan; un troisième, le principal, naît des glaciers dont il porte le nom, ces beaux glaciers du Trient , qui brillent d'un éclat si vif au lever du soleil. Les deux premiers affluents se rencontrent à Barberine, d'où ils viennent se réunir au troisième au-dessous du passage de la Tête Noire. De là au Rhône, le lit du Trient est une gorge, qui devient toujours plus étroite, et finit par n'être plus qu'une crevasse dans un rocher.

C'est dans cette crevasse que les touristes se promènent aujourd'hui, sur une galerie en bois, solidement fixée au roc. Deux parois de rocher, dont la moins haute mesure près de deux cents mètres, forment un corridor tortueux, où ne pénètre qu'une lumière diffuse. On n'y entre pas sans un frisson de terreur. Le travail des eaux est partout visible. Ce sont des excavations, des anses, des entonnoirs. Ici, le torrent est serré entre les murailles rapprochées; là, il dort dans une vaste salle voûtée, qu'il s'est creusée lentement. Puis la fissure change d'aspect ; sans être plus étroite par le bas, elle est plus ouverte par le haut; il y pénètre plus de lumière; des plantes, des buissons, des sapins même, croissent sur les corniches, et le torrent bouillonne dans un lit plus accidenté. On va ainsi, passant d'un bord à l'autre, jusqu'à ce que la galerie s'arrête à un étranglement, où le Trient franchit d'un bond un des degrés de son chemin ténébreux. Il ne tombe pas de haut , mais cette chute, qui peut à peine s'appeler

une cascade, n'en est pas moins d'un grand effet, soit à cause de la puissance du flot, soit à cause du site, l'un des plus sauvages de la gorge. On prétend qu'on a l'intention de continuer la galerie et de profiter d'une corniche pour établir un chemin qui gravira la paroi, à main gauche; en attendant il faut s'en retourner comme on est venu.

Les Alpes suisses comptent plusieurs gorges pareilles, toutes creusées dans une roche granitique et compacte. Quelques-unes sont traversées par une route qui en écharpe les parois à une grande hauteur, celle de la Yia-Mala, par exemple, de la Roffla. du Schyn. La gorge du Trient rappelle plutôt celle de la Tamina, au-dessus de [Pfeffers, où l'on pénètre aussi en longeant le torrent. Cette dernière n'est pas la moins extraordinaire; c'est une longue cave voûtée, et si bien voûtée qu'en quelques endroits on peut passer sur la voûte ; ailleurs une fissure y laisse pénétrer un rayon de lumière. Elle offre des accidents particuliers; un ruisseau, qui vient à rencontrer la fente de la voûte inachevée, tombe en cascade dans le gouffre ; plus loin jaillissent de célèbres sources thermales. La gorge du Trient manque d'accidents pareils ; mais elle rachète cette infériorité par ses proportions gigantesques, par la variété de ses excavations, par ses étranglements et ses contours formidables. Ce sont deux ouvrages cyclopéens : l'un est plus étrange dans son horreur sauvage., l'autre est d'un ouvrier plus puissant encore.

Le Trient a souvent des crues extraordinaires, ce qui s'explique facilement par le vaste bassin dont il réunit les eaux. Si l'on veut se faire une idée de la hauteur où il peut

atteindre, il suffit de chercher sur la roche les traces d'une première galerie qu'il emporta peu de temps après qu'on l'eut établie. On verra aussi les traces d'un autre chemin, formé de planches ajoutées bout à bout, qui servait jadis aux flotteurs, chemin étroit et glissant, où plus d'un a perdu la vie et où le voyageur ne s'engageait qu'en tremblant1.

Pour les Suisses, surtout pour les Yalaisans, le nom du Trient éveille de tristes souvenirs, des souvenirs de guerre civile. Il a souvent joué un rôle dans les luttes dont le Valais a été le théâtre, et cela dernièrement encore, en 1844. Les passions politiques, alors partout surexcitées, l'étaient en Valais plus que dans aucun autre canton. Le parti radical, dit de la Jeune Suisse, ayant pour chefs MM. Barman et Joris. était le plus fort dans le Bas-Valais ; quelques villages de la montagne, Salvan, Illiez, faisaient seuls opposition; dans le Haut-Yalais, une majorité voisine de l'unanimité était acquise à la Vieille Suisse, ennemie de toute réforme , et poussant le zèle clérical jusqu'au fanatisme. Pendant quelque temps, les violences furent à l'ordre du jour; on préluda à la guerre civile par l'incendie et l'assassinat. Le gouvernement, incapable de rétablir l'ordre, implora l'intervention fédérale. Lucerne, qui était alors la ville Vorort, envoya un commissaire tout dévoué au parti clérical, le fameux Bernard Meyer, qui, au lieu déjouer le rôle de pacificateur, attisa la discorde. Des troupes allaient être mises sur pied. Berne et

1 L'auteur de ces lignes a essayé de peindre, dans un récit intitulé. Les cerises du vallon de Gueuroz, la vie des flotteurs du Trient. Voir la première série des Alpes suisses.

Vaud, redoutant l'emploi que ferait le commissaire lucernois des forces qui lui seraient confiées, refusèrent leurs contingents, et interdirent aux bataillons d'autres cantons le passage sur leur territoire. Alors les Valaisans coururent aux armes. La lutte fut courte. La Vieille Suisse, plus unie, mieux disciplinée, se leva* en masse. Huit mille montagnards, hommes de 16 à 55 et 60 ans, armés de sabres et de carabines, portant pour se reconnaître un chapelet au bras ou un morceau d'étoffe blanche au chapeau, marchèrent sur Sion, qu'ils occupèrent le 18 mai 1844. Les bandes de la Jeune Suisse, se voyant devancées et sentant leur infériorité , battirent en retraite. Elles allaient diminuant de village en village; chacun rentrait chez soi, et les plus compromis s'enfuyaient par les sentiers des montagnes. Quand elles arrivèrent au Trient, il ne restait guère que les hommes de Saint-Maurice, de Monthey, et des villages du bas, ayant encore à leur tête quelques-uns de leurs meilleurs chefs. Le passage se trouva fermé; le tablier du pont avait été enlevé, et bientôt un feu meurtrier éclata sur la petite troupe en désordre. C'étaient les montagnards de Salvan, qui, postés sur les rochers, jouaient de la carabine. Il n'y eut pas lutte, il y eut massacre. Les blessés laissés sur le carreau furent achevés par les gens de la Vieille Suisse. Je tiens d'un témoin oculaire et digne de foi qu'un prêtre excitait ses paroissiens à cet inutile et abominable carnage. MM. de Nucé et de Werra, des familles les plus distinguées de Saint-Maurice, tombèrent dans cette fatale journée. L'un des deux, assure-t-on, fut au nombre des blessés achevés après le combat. Le gros de la troupe se jeta dans les buissons, et

réussit à passer le Trient à son embouchure dans le Rhône, J'ai dit qu'il fallait visiter la cascade de Pissevache le matin, à cause des effets de lumière; il en est de même du Trient. Il se peut qu'après avoir tout vu. on ait du temps devant soi, et qu'on désire l'utiliser pour une promenade à pied, pour ne rentrer que le soir. On peut en faire une très jolie, dont voici l'itinéraire.

Promenade à Salvan et au vallon deGueuroz. — En

face de l'hôtel de Vernayaz s'ouvre un petit chemin, avec un poteau indicateur: « Route de Chamouny. » Il va droit au pied de la montagne, dont les flancs, ardus et dépouillés, ne sont verdoyants que sur une bande étroite, arrosée par un ruisseau, et où croissent en abondance des arbres vigoureux. C'est là justement, à l'ombre des châtaigniers, des noyers, des hêtres, des aulnes, des érables, que le chemin, une sorte de sentier-route, multiplie ses lacets, passant et repassant les cascatelles du ruisseau. À mesure qu'on monte, la vue se dégage sur la plaine, avec sa route , son chemin de fer et son fleuve. Enfin on entre dans une forêt de sapins, et bientôt on débouche dans une petite vallée où le chemin profite de la pente adoucie. A main droite, on remarque quelques exploitations d'ardoise: à gauche, d'admirables échantillons de roches moutonnées, polies et striées par les anciens glaciers. Quand on en a fini avec la montée, on quitte la route pour s'engager à gauche, dans la forêt, et en gravir les tertres accidentés. Au sommet (985 mètres au-dessus de la mer, 524 au-dessus du Rhône), on jouit d'une vue en trois tableaux,

l'un du côté de Saint-Maurice et des montagnes vaudoises, l'autre du côté de Martigny et des hautes Alpes pennines, le troisième sur la vallée du Trient. De petits sentiers, que le bon sens indique, circulent entre les mamelons formés par les roches moutonnées, et conduisent au village paroissial de Salvan, blotti plus en arrière, comme dans un nid, un véritable village valaisan. aux maisons noires, aux granges adossées les unes contre les autres, aux ruelles étroites, et où tout le luxe est pour l'église.

Pour le retour, on prend un petit sentier, à gauche, au milieu du village. Dès qu'on est sorti d'une étroite ruelle, on descend rapidement, en zigzag; puis le chemin écharpe la pente, se rapprochant toujours du torrent, qu'il passe enfin sur un pont très pittoresque ; après quoi, il remonte, à gauche, lentement et longuement, pour arriver sur une esplanade- vallon, le vallon de Gueuroz, bien connu des botanistes (les Jeurs de la carte Dufour). Ce vallon, à 670 mètres au-dessus de la mer, est semé de chalets adossés contre des blocs et ombragés de grands châtaigniers. Heureux séjour ! Le dessinateur sera plus d'une fois tenté de prendre son album et ses crayons. Cependant on est à deux pas de la gorge terrible. Du bord de la prairie, on pourrait, d'un saut, plonger dans l'abîme, et rien n'est plus facile que d'aller s'en assurer de ses yeux. On fera bien de prendre un guide, pour éviter les endroits où l'abord du précipice est dangereux. En sortant du vallon, on se trouve immédiatement au-dessus delà plaine, où l'on descend, en un quart d'heure, par un sentier rapide, mais qui n'offre aucune difficulté; on arrive au pont du Trient, à l'entrée

même de la gorge. En marchant toujours, on ferait le tour en trois heures; mais si l'on veut avoir le temps d'en jouir et de s'arrêter aux sites intéressants, il faut compter cinq heures. On peut diminuer la fatigue de la course en prenant un mulet de Vernayaz à Salvan.

Cette promenade, toujours intéressante, l'est surtout au printemps , aux mois de mai et de juin , à cause de la végétation. Les botanistes préféreront la faire en sens inverse, pour trouver, en montant, leurs plus belles récoltes. Au retour, on est toujours pressé. Ils cueilleront une foule d'espèces rares et charmantes : une belle auricule rose {Primida villosa) , partout abondante et faisant touffe dans les anfractuosités du granit à Gueuroz et à Salvan; une très jolie saxifrage {Saxifraga leucantha Gaud.), dans les mêmes localités, en montant à Gueuroz, un peu plus tardive que l'auricule; la Vesicaria utriculata, crucifère à grandes fleurs jaunes, qui n'est point rare contre les rochers à pic, mais presque toujours inabordable (quand on veut en faire provision, il faut prendre un chevrier et le dévaler au moyen de cordes) ; YOrchis sambucina, à fleurs jaunes et à fleurs rouges, dans les prairies du vallon ; la Saxifraga bulbifera, dans les mêmes prairies. Plus tard, en juillet, les roches moutonnées de Salvan sont émaillées de joubarbes aux étoiles de feu. (Sempervivummontanum et autres espèces.)

Les personnes qui auront fait cette promenade prendront un intérêt double au petit volume de M. Dubois, de Genève, intitulé Nouvelles montagnardes. Je me permets de leur recommander particulièrement la délicieuse nouvelle des Cloches de Salvan, et le morceau qui a pour titre le Trient.

Si l'on n'a pas le temps de faire une course aussi longue , et si Ton désire cependant voir la gorge d'en haut , il suffit de monter au vallon de Gueuroz, ce qui ne prendra pas plus d'une heure et demie, aller et retour. Si l'on a plus que le temps et si l'on a pris goût aux sublimes horreurs, on peut allonger la promenade en allant visiter les gorges dites du Triquent, à demi-lieue de Salvan, sur la route de Chamouny. On les a rendues abordables, comme celle du Trient, par de hardis travaux.

MONTHEY.

Monthey est un grand village, presque une petite ville (2620 h.), situé en face de Bex, de l'autre côté du Rhône, au débouché du val d'Illiez. On peut y aller à pied assez directement, en passant le Rhône au bac de Massongex, tout près du confluent de l'Avançon et du Rhône. En voiture, il faut faire un assez long détour, pour aller chercher le pont de Saint-Maurice ou celui de Golombey ; mais ce détour même fournit l'occasion d'une promenade qui a bien son prix. On va d'un côté et l'on revient de l'autre, au choix. Allons par Saint-Maurice.

Jusqu'à SaintrMaurice , rien de nouveau. Le pont franchi, on tourne à droite et on descend le cours du Rhône. A Massongex, demi-lieue au-dessous de Saint-Maurice, la route oblique à gauche, et file en ligne parfaitement droite sur Monthey (quarante minutes à pied). Pour donner à cette promenade tout son intérêt, il faut descendre de voiture à Massongex et se rendre à pied à Monthey, non par ce ruban fastidieux de

îa route , mais par le chemin du hameau de Ghouex , dont on on voit de Bex briller le clocher blanc au milieu de la forêt, chemin plein de séductions, qui part de Massongex, suit quelque temps les bases de la. montagne, puis s'engage sur la pente et monte doucement jusqu'à l'église. Il ne se peut rien de plus idyllique que cette église de Ghouex , au milieu de ses châtaigniers. « Si j'avais pu choisir mon sort, j'aurais choisi d'être toute ma vie curé de Ghouex, » disait un grave magistrat , un homme d'état , qui venait de visiter cette ravissante retraite. Ges châtaigneraies du pied de la Dent du Midi, si riches vues de Bex , le sont plus encore quand on y est et qu'on s'y perd. Plusieurs hameaux se cachent dans l'épaisseur de la forêt, plusieurs chemins aussi, et l'on peut, varier la promenade sans autre guide que les fantaisies et les tentations du moment. Il serait plus intéressant encore, mais beaucoup plus long (environ trois heures) de quitter la grande route dès Saint-Maurice, de gagner le plateau de Veyrossaz par le chemin des fortifications, et de prendre, à l'extrémité nord du plateau, un chemin qui va. presque à plat, au village de Ghouex. C'est peut-être le plus beau de tous les chemins de la contrée.

A Monthey, il y a une verrerie. Mais il y a des verreries partout , tandis qu'il n'y a pas partout des blocs erratiques comme ceux dont la moraine s'étend sur la colline, à main droite. Allons donc aux blocs erratiques, laissant aux employés de la verrerie le soin de guider les voyageurs qui voudront voir fondre le verre et acheter des bibelots. Un de ces blocs, la pierre des Marmettes , est couronné d'un pavillon ; il est posé

Massonger.

sur le penchant de la montagne, en plein vignoble , à dix minutes au-dessus de Monthey. On y monte par la nouvelle route du val d'Illiez. Impossible de le manquer, son pavillon le désigne aux regards. Il a soixante-trois pieds de longueur, trentedeux "de largeur et trente de hauteur. Les simples touristes qui prendront la peine d'aller le voir seront plus que récompensés par la vue, n'eussent-ils d'ailleurs aucun goût pour les erratiques. C'est le pendant des vues des environs de Bex. On est assez dégagé de la plaine et des premiers obstacles de la pente pour que la Dent du Midi fasse déjà grande figure; mais les Alpes vaudoises se présentent bien mieux encore , de face et dans tout leur développement. Leurs principales vallées s'ouvrent largement au regard, et toutes leurs cimes sont rangées à la file en un demi-cercle allongé , Dent de Mordes, Muveran , Diablerets , puis les tours d'Aï . Ghamossaire et les montagnes aux lignes plus douces qui protègent contre les vents du nord le golfe de Montreux.

Cette pierre des Marmettes annonce la moraine qui s'étend parallèlement à la vallée , du sud au nord . et remplit la forêt au delà du vignoble. De faciles sentiers permettent d'étudier à loisir ces vastes dépôts. Voici la description qu'en donne Charpentier, dans son Essai sur les glaciers (pag. 139) :

« L'un des faits les plus surprenants du terrrain erratique est. sans contredit, l'accumulation ou la réunion d'un nombre considérable de blocs tous de la même espèce de roche. Ces blocs sont tantôt éparpillés sur le terrain . mais peu espacés, tantôt groupés en forme de digues, de bandes ou de monticules. Le dépôt de ce genre le plus remarquable que je connaisse»

se trouve à quatre cents pieds au-dessus du Rhône, sur le flanc d'une montagne calcaire (Lias), près de Monthey, dans le Bas- Valais. C'est une bande de gros blocs, qui a de trois cents à huit cents pieds de largeur et trois quarts de lieue de longueur. Elle commence à dix minutes au-dessus de ce bourg, et s'étend horizontalement sur la pente de la montagne jusqu'aux précipices du Scex de Balme , de Colombey. Elle est entièrement formée de blocs de granit, à gros cristaux de feldspath, venant tous de la haute chaine de montagnes qui borde la vallée de Ferret du côté nord-nord-ouest , et qui n'est autre chose que la continuation orientale de la chaîne du Mont- Blanc. Par conséquent, ces débris se trouvent à onze lieues au moins des montagnes d'où ils ont été détachés.

» Ces fragments étonnent autant par leur nombre que par leur volume. La Pierre des Marmettes fait partie de cette bande. Ce bloc est situé à peu près à son extrémité méridionale. Quoique sa masse soit de soixante mille pieds cubes, il y a là plusieurs autres blocs qui ne lui sont guère inférieurs en volume ; beaucoup d'entre eux ont de soixante à soixante-dix pieds de longueur , de trente à quarante pieds cle largeur , et de quinze à vingt pieds de hauteur. On en trouve un grand nombre de huit mille et de dix mille pieds cubes.

» Ces blocs ne sont pas moins remarquables par leur belle conservation. Presque tous ont encore la surface raboteuse, et les arêtes et les angles légèrement écornés. Quelques-uns sont fendus; mais la direction des fentes prouve jusqu'à l'évidence que ces ruptures sont le résultat d'une chute , et nullement d'un choc horizontal. Un énorme bloc de soixante-cinq pieds

de longueur est connu dans la contrée sous le nom de Pierre à Mourgets; en tombant, il a donné du coin sur un autre gros fragment , de manière qu'il s'est fendu horizontalement dans toute sa partie supérieure. Une portion de l'angle est entièrement détachée, et les éclats se trouvent encore accumulés sur le bloc qui a reçu le coup.

» Un très gros bloc, appelé la Pierre à Dzo, d'une forme irrégulière , polyédrique , est perché sur un autre; mais il n'y est retenu que par un troisième bloc fort petit et fendu verticalement par la chute du premier; sans cet appui, il se précipiterait sur le bourg de Monthey. Il est absolument impossible qu'un choc horizontal ait produit de pareils accidents.

» Je ne crois pas commettre une exagération en comptant la bande des blocs erratiques de Monthey parmi les objets les plus curieux, les plus remarquables et les plus instructifs que l'on puisse trouver dans les Alpes. Ces blocs jettent beaucoup de jour sur la cause probable du transport des débris erratiques ; nous invitons les géologues qui visitent la Suisse occidentale , à aller voir ce dépôt vraiment extraordinaire. Nous recommandons également cette course aux peintres paysagistes , et à toutes les personnes d'un esprit assez cultivé pour aimer la contemplation des grands phénomènes de la nature et pour savoir en jouir. »

Après une visite à la verrerie ou aux blocs erratiques, on remonte en voiture, et , par un nouveau ruban , on file sur Golombey, demi-lieue plus bas. Bientôt , on prend à droite, on passe le Rhône, et on traverse la vallée pour rentrer à Bex.

Sans les haltes , la course serait d'un peu moins de trois

heures. Il faut y en ajouter autant pour la promenade à Chouex et aux blocs erratiques.

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