FKEN1ÈEES, LES PLANS, PONT DE NANT
La route de Frenières se sépare de celle du Bévieux et de Gryon à quelques minutes de l'hôtel; elle monte à droite, tandis que l'autre s'incline vers l'Avançon. Elle aborde bientôt les châtaigneraies, où elle fait sur la gauche un lacet que les piétons coupent par l'ancien sentier; puis elle entre dans la forêt qui occupe jusqu'à une grande hauteur toute la rive gauche de l'Avançon. Il est peu de chemins où l'on se sente plus vite en montagne. La fraîcheur, les blocs moussus, et de jolies fleurettes inconnues à la plaine, vous donnent l'illusion de la région alpine avant qu'on ait atteint le niveau de la colline du Monte t. On a toujours l'Avançon à gauche, dans la profondeur; à droite, la pente ardue et boisée. La route est bien tracée, la pente en est régulière, sans monotonie, et l'on passe d'une ravine à l'autre, en doublant toujours de verts promontoires, ce qui fait croire à des zigzags, tandis qu'en réalité on monte le plus directement possible. Après avoir franchi un dernier ruisseau, dont le lit est plus encaissé et qui tombe en cascatelle sur ou plutôt sous la route, on s'enfonce dans une épaisse sapinière, d'où l'on sort tout à coup pour entrer clans de très vertes prairies, où l'on monte un peu plus qu'auparavant, Ce sont les prés de Frenières, tout émaillés au printemps de perce-neige ( Crocus vernus) et de gentianes bleues, en été, assez richement om-
toragés; on trouve encore de beaux noyers à cette hauteur, (868m).
A main gauche, dans le fond, on remarque des rochers de gypse ; c'est au pied de ces rochers que se réunissent les deux Avançon, celui des Plans et celui d'Anzeindaz; Gryon est aussi à main gauche, mais à une grande hauteur, sur la pente, où il s'étale tout de son long.
Le hameau de Frenières, auquel on arrive bientôt, est distribué des deux côtés de l' Avançon des Plans de la manière la plus pittoresque. Le Muveran se présente fort bien, vu de Frenières; il parait d'autant plus élevé qu'on n'en voit que les plus hautes parois, surgissant au-dessus d'avantmonts déjà très hardis. La première maison qu'on rencontre est presque la seule du village qui soit en pierre ; c'est la pension Giraud. La plupart des autres sont en bois, noircies par le temps, avec des galeries sculptées et des inscriptions. Un sentier, qui prend immédiatement au-dessus de la pension Giraud, réunit les deux parties du village ; il passe le torrent sur un petit pont en bois , qu'il vaut la peine d'aller voir , tant il est bien placé , juste à l'endroit où l'Avançon a les plus riches bouillonnements. Un peu plus haut, un chemin à char sert au même but que le sentier ; on ne le suit pas ; la route continue à droite, en montant. Bientôt elle sort des prés et rentre dans la forêt , en passant un ruisseau qui descend de Javernaz et fait mouvoir une scie. La route monte assez énergiquement ; elle est plus étroite que par le bas, et parfois resserrée par des bans de rochers ; aux endroits qui pourraient être dange-
reux, il y a de fortes barrières ; puis on passe un second ruisseau, qui descend des pâturages d'Osannaz, et tombe d'une grande hauteur, en glissant sur des rochers polis ; il ne lui manque que de l'eau pour former une admirable cascade, et il la forme parfois, après un orage, témoin le jour où, n'ayant plus place sous la voûte du pont, il l'a emportée. C'était en 1869, et il n'y a encore, au moment où j'écris, qu'un pont provisoire, en bois; mais on doit en construire un nouveau. Bientôt la route fait un assez grand contour, résultat de la disposition des pentes, et l'on jouit, en se retournant, d'une belle vue sur la vallée ; puis on rentre en pleine forêt, et l'on file à peu près à plat, ou avec une pente beaucoup moins forte , jusqu'aux Plans. Des accidents pittoresques rendent intéressante cette dernière partie du chemin : tantôt d'énormes blocs, couverts de buissons et de mousses, surplombent la route, tantôt une fissure s'ouvre à gauche et plonge sur l' Avançon , dont on s'approche toujours plus, et qu'on passe enfin, sur le premier pont, pour déboucher aux Plans.
Les Plans sont une prairie circulaire, à peu près plate, comme l'indique leur nom. C'est un fond d'ancien lac, accidenté par des coulées de terre venues des hauteurs, et dont témoignent encore les gros blocs dont les prés sont semés. Un promontoire de rochers, tombant de la rive droite, faisait obstacle au torrent, qui, par un travail séculaire, a fini par égaliser le niveau entre le fond du lac comblé et la gorge d'issue. C'est ainsi que les Plans sont devenus une prairie, que le torrent traverse dans toute sa longueur. Il y a vingt ans, on n'y trouvait que de très modestes chalets et une hospitalité des
plus rustiques; deux ou trois chambres étaient à la disposition des très rares personnes qui prenaient goût à cette solitude. Aujourd'hui, les Plans regorgent d'étrangers pendant toute la bonne saison, et l'on y bâtit chaque année quelques chalets nouveaux. Celui de M. Bergeron, sur la rive gauche, est le centre d'une brillante société française; M. Edgar Quinet y a fait plusieurs séjours; c'est là qu'il a écrit l'introduction de son livre de la Création et une partie de ce bel ouvrage, qui est un des rares livres français où l'on sente Fair de la montagne. Plusieurs familles vaudoises, de Lausanne ou d'ailleurs, se sont accordé le plaisir d'un chalet aux Plans, pour y passer leurs vacances d'été; d'autres, sans être propriétaires, louent un chalet pour la saison et s'y établissent. Les pensions, dont il y a trois principales, celle de Mrae Bernard, l'ancienne pension Marlétaz et celle de Jean Louis Marlétaz, fils, ne suffisent pas aux demandes toujours plus nombreuses. Jean Louis Marlétaz vient de bâtir un hôtel en pierre, au milieu du vallon.
Il y a dans les Alpes vaudoises deux vallons de formation semblable, dominés l'un et l'autre par de hautes sommités, ce sont le vallon des Plans, dont nous parlons maintenant, et le Plan des Des qui est au fond de la vallée des Ormonts. Le Plan des Iles est plus vaste, plus ouvert, plus peuplé; sa montagne, les Diablerets, à la fois plus haute et plus grandiose, est embellie par les glaciers qui la couronnent et les nombreuses cascades qui sillonnent le cirque de ses rochers. Les Plans sont plus cachés et plus verts encore, si possible. Le Muveran, qui se dresse de toute sa hauteur au-dessus du vallon, et le
domine de deux mille mètres, n'a que de petits glaciers cachés dans les replis de ses ilancs. Vu de la vallée, il ne présente qu'un immense massif de rochers. Ce n'en est pas moins une de ces montagnes auxquelles on s'affectionne. La façon dont il dresse sa tête chauve n'est pas d'une cime vulgaire; il la porte haute et fière, mais sans morgue ni ostentation : le profil en est pur autant que sauvage, et il y a dans cette masse décharnée je ne sais quelle noblesse native, quelle grâce hardie, qui attire et retient. La beauté en est relevée soit par le contraste des sommités . au faite plus découpé , qui s'en dégagent sur la gauche1, soit par les lignes boisées des avant-monts, qui forment l'encadrement du tableau. N'oublions pas de mentionner encore une cime isolée et gracieuse . qui ajoute à la richesse de cette scène alpestre , l'Argentine, haut piton de rocher blanc, bloc en apparence unique, posé, comme par la main d'un statuaire, sur un large socle de croupes verdoyantes. Les habitués des Plans ont coutume de l'appeler le lion d Argentine. Le profil en est à peu près celui d'un lion couché, ou plutôt assis. La ligne verticale qui, du sommet, tombe sur les arêtes de Bovonnaz, en dessine la tête, tandis que la ligne opposée 3 celle qui repose sur le plateau vert de Surchamp, imite le mouvement ondoyant de la crinière et la perspective fuyante de l'échiné. Les meilleurs moments pour jouir de ce tableau sont le ma-
1 Ce sont d'abord le Roc-percé, masse avancée et très pittoresque, puis, tout à fait à gauche, la Tête-à-Pierre Grept, haute sommité grise et ravinée, dont les flancs restent tachetés de neige toute l'année.
tin, jusqu'à neuf ou dix heures, le soir, au coucher du soleil, et la nuit, au clair de lune.
Le matin, les rayons obliques du soleil rasent les flancs du Muveran, et n'en font ressortir que les saillies, tandis que le vallon, bien éclairé, s'éveille et s'anime, gai comme un nid d'oiseaux. Le soir, c'est l'inverse: le vallon s'endort à l'ombre des collines qui en ferment l'issue et le séparent du monde entier; le Muveran, au contraire, regarde directement le soleil qui baisse à l'horizon, et, sur toute l'étendue de sa large façade, il n'y a pas un ravin, pas un bloc qui ne soit en pleine lumière. Aucune montagne, en Suisse, ne s'illumine plus entièrement aux rayons du soleil couchant; on dirait une masse incandescente, offrant tous les tons, selon que la roche est plus blanche ou plus grise, depuis le rouge feu au pourpre sombre. En outre, on a très souvent l'avantage d'observer sur le Muveran le phénomène de la seconde coloration. A la fin d'août ou en septembre, quand l'occident reste longtemps empourpré après le coucher du soleil, on peut être à peu près certain que les masses du Muveran s'éclaireront deux fois. Cette seconde coloration, qui n'est que le reflet des rougeurs de l'occident, est moins brillante que la première ; mais elle a je ne sais quoi de fantastique, qui tient soit à la nature des teintes, soit à l'obscurité clans laquelle sont déjà plongés la vallée et les avant-monts. C'est un phénomène qui, de tout temps, a frappé l'imagination. On en parle beaucoup; mais peu de personnes l'ont exactement observé ; aussi a-t-il donné lieu aux explications les plus aventurées. Il est familier à quiconque a fait aux Plans
un séjour d'été prolongé. Il n'est d'ailleurs point rare en soi; mais ce qui est très rare, c'est qu'il se produise avec un pareil degré d'intensité.
Enfin, voici la nuit et le clair de lune. Il en est de la lune comme du soleil, il rie faut pas voir l'astre lui-même si l'on veut se faire une idée de sa puissance de coloration. C'est ce qui arrive aux Plans, en été. La lune passe derrière les montagnes qui les dominent au sud. et du vallon même on ne la voit pas ; mais les rochers du Muveran. qu'elle éclaire en plein, n'en sont que plus brillants et plus fantastiques. J'ai beaucoup parcouru les Alpes, et je puis dire que je n'y ai vu nulle part, même sur les hauts massifs glaciaires, le clair de lune produire des effets aussi grandioses. C'est, dans cet ordre de beautés, l'un des maximum que puisse atteindre la nature.
Les Plans sont un de ces sites heureux qu'il faut aborder par la station la plus favorable pour en avoir l'impression complète. Aussi ne saurais-je trop conseiller aux personnes qui y vont pour la première fois et qui ne redoutent pas une demi-heure de forte montée, de quitter la voiture à Frenières, de passer l'Avançon, en prenant le petit sentier immédiatement au-dessus de la pension Giraud. ou le chemin à char, quelques pas plus loin, et de monter par les sentiers de la rive droite. Le principal, sinon le meilleur, suit d'abord le torrent, puis monte à gauche dans la forêt, où il zigzague capricieusement et se ramifie en embranchements multipliés, qui ramènent tous au but. Un autre sentier, plus petit, monte dans les prés au-dessus du village, et ne rejoint qu'assez
haut celui de la forêt. Tous sont raides, mais sans difficulté: ils ont pour visée commune le sommet de l'épaulement qui fait barrière entre le bassin des Plans et celui de Freniéres. La dernière partie de la montée, où il n'y a plus qu'un seul sentier, est particulièrement pittoresque: on longe le pied d'une paroi surplombante, à l'abri de laquelle le chemin, de plus en plus rapide, monte en escalier. Aussitôt ce pas franchi, on arrive sur l'épaulement. et l'on a soudain devant soi le vallon des Plans, qu'on domine de quelques mètres, et le tableau complet des montagnes qui l'enceignent. En faisant quelques pas à droite, on trouvera une place d'où la vue n'est pas gênée par les arbres et les broussailles. Une fois là. on peut, au lieu de descendre immédiatement vers le vallon, prendre le chemin qui monte à gauche et aller jusque sur le petit plateau dit des Torner 'esses, situé sur la même arête, mais un étage plus haut. Le détour n'est guère que de huit ou dix minutes. Un chalet, qu'on voit de tout loin, perché comme un nid d'aigle, et qui appartient à l'un des magistrats les plus connus du canton de Yaud1. occupe l'emplacement le plus favorable de ce plateau supérieur, d'où la vue est également dégagée d'un côté sur le vallon des Plans, de l'autre sur Freniéres. Bex. la vallée du Rhône et la Dent du Midi.
C'est de là. si j'ose transcrire ici un souvenir personnel, que je vis pour la première fois le vallon des Plans. C'était par une de ces claires matinées, qui. après plusieurs jours de
1 Monsieur le conseiller d'état Ruchonnet.
pluie, annoncent le retour du beau temps. Le vallon, dont les prairies n'avaient pas encore été fauchées, était dans toute sa fraîcheur première; les plus belles fleurs des Alpes, entre autres la blanche Paradysie à fleur de lis , émaillaient les pelouses de la pente ; les grandes forêts, mêlées de sapins, de mélèzes et de hêtres, n'étaient pas moins fraîches que la prairie; on eût dit un berceau de verdure, où, après le long sommeil de l'hiver, le printemps venait de s'éveiller en souriant, heureux berceau, caché par la Providence au pied d'un rempart de rochers, dont toutes les cimes étincelaient au soleil du matin. Ce souvenir date de plus de vingt ans ; il n'a pas vieilli d'un jour.
A demi-lieue des Plans, se trouve le pâturage de Pont de Nant. On peut y monter en voiture; mais le mieux, dexbeaucoup, est d'aller à pied. Ce n'est qu'une promenade, dont le charme est diminué de moitié si on n'a pas la liberté de ses mouvements. La voiture, d'ailleurs, est obligée d'aller chercher le pont le plus en aval, ce qui est un assez grand détour. Les piétons passent l'Avançon en face du chalet Bergeron, ou, plus haut, en suivant un sentier qui traverse le vallon dans sa longueur, jusqu'à la dernière prairie, et franchit le torrent sur un pont de bois, couvert de mousses et de folles herbes, un pré suspendu. De là, on rejoint la route par l'ancien chemin, qui ne s'éloigne guère de l'Avançon, et qui est très pittoresque, mais fort encombré de blocs, de pièces de bois et de débris. De toute manière, la promenade est charmante ; on est en pleine et riche forêt alpestre, au milieu des blocs moussus, groupés sur la pente, et avec un
superbe torrent, qui bondit à quelques pas. Des sources d'une merveilleuse fraîcheur jaillissent au bord du chemin. C'est, au reste, un des privilèges de ce district des Alpes, que les sources y abondent, toutes plus limpides, toutes plus fraîches les unes que les autres. Aussi les habitués des Plans y font-ils souvent des cures d'eau froide. L'eau des fontaines du hameau est déjà l'une des meilleures qu'on puisse rencontrer ; la source qui alimente le Grand Hôtel, et qui sort à la naissance du vallon, reste glaciale dans les étés les plus chauds ; celles qu'on rencontre en montant à Pont de Nant sont plus fraîches encore, et c'est par centaines qu'on peut compter dans les environs les sources dont la température oscille entre quatre et huit degrés. Les plus abondantes de beaucoup jaillissent de l'autre côté de l'Avançon, en face du chemin, au milieu d'une forêt épaisse et dont les abords ne sont pas faciles, car on ne peut guère y arriver qu'en franchissant le torrent. On prétend que c'est le débouché des eaux du vallon de la Vare, dont nous parlerons plus tard. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, après de longues pluies, elles se font jour avec une puissance extraordinaire par plusieurs issues, et se précipitent en cascade dans l'Avançon, dont elles doublent le volume.
Non loin des sources, on remarquera une cascade, dont le premier bond n'a guère que dix ou quinze pieds de hauteur, mais qui se continue en rejaillissements écumeux, parmi le dédale des blocs dont le lit du torrent est obstrué. Les piétons qui suivent l'ancien chemin, peuvent prendre un petit sentier pour aller la voir de plus près. Ce sentier aboutit à
PonMe-Nant.
une espèce de souterrain naturel, ouvert entre la pente abrupte et une masse détachée qui resserre le torrent. En s'y engageant, on arrive entre la cascade et le rocher. On peut toucher le Ilot de la main et en mesurer la puissance.
Plus haut, au point de jonction de la route et de l'ancien chemin, se trouve une pierre, qui a été presque complètement enfouie par les travaux qu'on a faits pour la route , et qui , autrefois, était connue de tous les montagnards, à plusieurs lieues à la ronde. On l'appelait la Pierre à Tzamos, en français, Pierre aux Chamois. Les heureux chasseurs qui rapportaient un chamois de la montagne ne manquaient pas de le déposer sur cette pierre et d'y laisser , en souvenir de leur passage, une touffe de poils, serrée sous un petit caillou. On y voyait souvent une demi-douzaine de ces trophées.
Plus loin, la route fi!e à plat entre les plus beaux blocs et sous les plus beaux ombrages de la vallée, des hêtres au vaste feuillage, mêlés à des sapins séculaires. Malheureusement, depuis que le transport des bois durs, trop pesants pour être flottés, est devenu facile, la hache du bûcheron a fait plus d'une éclaircie dans ce coin de forêt. On en sort pour arriver à la jonction de deux Avançon, de force inégale, l'un, venant de la droite, évidemment glaciaire, l'autre, moins riche, plus clair, un ruisseau de belle eau de source. Entre les deux s'élève une côte ravinée , mise à nu par leurs affouillements. Elle ne mesure guère plus de cent pieds de hauteur. Un chemin ardu et pierreux, flanqué de quelques sentiers plus ardus encore, l'aborde directement, sans souci de la pente. Si on veut le suivre, il n'y a qu'à passer le premier
pont au-dessus de la jonction, et l'on arrive sur le pâturage de Pont de Nant en deux ou trois minutes. La route fait un assez long circuit, en remontant la vallée de droite, pour venir aboutir et mourir au même point.
Le pâturage de Pont de Nant 1 est une des stations les plus alpestres qu'on puisse trouver à pareille hauteur, 1260 mètres. La pelouse serait parfaitement unie sans les énormes blocs dont elle est émaillée. C'est la promenade favorite des étrangers qui résident aux Plans, et il n'est pas rare d'y trouver de nombreuses sociétés. La vue dont on jouit est totalement différente de celle des bassins inférieurs de la vallée, et l'effet de surprise est grand. On touche au Muveran; mais on le voit mal , masqué qu'il est par la haute muraille de ses premières assises, au pied desquelles s'abrite un pauvre chalet. La vue porte tout entière sur les vallées convergentes, creusées devant ce colosse, et dont les eaux se réunissent au bas de la côte qu'on vient de gravir. Celle qui s'ouvre à main gauche est ardue, montante, coupée de parois aux assises contournées. Dans le fond, par delà les dernières découpures de l'Argentine , qui n'est plus une tête de lion, mais une longue arête finement ciselée, on voit surgir un sommet plus haut que les autres, dont le faîte est couronné d'une bordure de glace ; ce sont les Diablerets. Mais le plus beau coup d'œil et le plus nouveau s'offre à main droite. De ce côté, s'ouvre la vallée de Nant, profonde et large, dont les flancs, revêtus de forêts, sont dominés partout de parois
1 Nant signifie ruisseau, dans le patois du pays ; il est souvent employé comme nom commun : le nant de Javernaz, le nant du Richard, etc.
abruptes. Ici , le regard est comme porté par une heureuse perspective de plans successifs et fuyants, jusqu'à ce qu'il atteigne aux pentes reculées du fond , sur lesquelles s'allonge le glacier des Martinets , au pied des deux dents de Morcles.
A ce tableau d'une rare fraîcheur, à la fois sévère et captivant, s'ajoutent les détails prochains , le plaisir d'une véritable pelouse alpestre, au gazon fin et ras, les blocs déjà couverts de rosages, les grands sapins qui servent d'abris aux troupeaux, et dont plus d'un a été coupé en deux par l'orage ou l'avalanche , les sources qui jaillissent du milieu d'un lit de mousse, les fraises, les fines fraises de la montagne, les plus parfumées de toutes, qui abondent autour des troncs et sur le penchant de la côte, enfin les plantes rares, dont le botaniste remplit sa boîte et dont les dames font des bouquets. En plein rocher croît le bel ononis à feuilles rondes et à grandes fleurs roses; ailleurs, sous les pierres humides, le joli silène à quatre dents, dont les pétales sont si artistement découpés; plus loin, dans l'ombre épaisse de la forêt, la pyrole à une fleur, l'un des chefs-d'œuvre de la végétation alpestre, dont chaque corolle s'incline comme pour mieux répandre son parfum autour d'elle; partout, la jolie violette jaune à deux fleurs, le thym des Alpes, la petite astrance, à l'aigrette si fine, les véroniques bleues ou roses, les vergerettes lilas, et tant d'autres que je passe sous silence, mais que sûrement on ne négligera pas.
Nul ne regrettera le temps qu'il aura perdu à flâner dans cette gracieuse prairie, en poussant quelques pointes jusque
dans la forêt, ou au pied des grands rochers perpendiculaires. La fête sera complète si on a la chance de s'y trouver au moment où les montagnards jettent leur foin du haut des parois qui dominent la pelouse. Ils ont tout là haut des pâturages, qu'ils fauchent soigneusement, mais dont le foin pourrirait sur place ou ne pourrait être transporté qu'à grands frais, sans le précipice qui lui ouvre vers la plaine une route d'un genre nouveau. Ils l'y jettent par grandes masses ; mais malheur à eux s'ils ne choisissent pas bien leur moment! Pour peu que le vent souffle d'en bas , il l'enlève , l'éparpillé fétu par fétu, et le pauvre faucheur n'en retrouve plus de quoi faire un repas à la plus sobre des chèvres de son étable. Même quand le vent est propice , il en reste des bottes énormes accrochées aux saillies des rochers , et c'est un spectacle vraiment digne d'intérêt que celui des efforts que font les montagnards pour les disputer à l'abîme. Une corniche gazonnée, sur certains points assez large, sur d'autres très étroite, s'engage dans la paroi, qu'elle traverse obliquement dans toute la largeur de sa haute façade. C'est le sentier des faucheurs, sentier vertigineux, où on les voit monter et descendre, armés de fourches, pour rejeter le foin qui s'est perdu dans les excavations du rocher. Ceux qui voudront se faire une juste idée de ce qu'est ce travail, n'ont qu'à essayer une promenade par cette longue corniche; qu'ils aillent seulement jusqu'au premier ou au second des couloirs qui la cou * pent de haut en bas. Inutile de leur recommander bon pied et bonne tête ; ils verront bientôt de quoi il retourne. Au printemps et en automne, c'est-à-dire aux mois de juin et
de septembre , le pâturage de Pont de Nant est assez animé ; on y trouve troupeaux et vachers, et l'on peut se rafraîchir en buvant du lait ou en soupant la crème, comme on dit au pays de Vaud ; mais en juillet et en août il est désert, sauf les touristes de passage, les caravanes des promeneurs et les hirondelles, dont la plus haute station connue dans la vallée est au chalet blotti sous le rocher. Il n'offre alors d'autres ressources que celles que la bonne mère nature donne gratuitement, et si l'on veut y faire une halte un peu longue , on fera bien de prendre quelques provisions avec soi.
Il n'y a pour les voitures aucune autre voie de retour que la route par où l'on est monté ; mais on peut la faire deux fois sans ennui. La descente est des plus rapides.
On parle d'une route qui reliera les Plans et Gryon, en tournant le Scex de l'Aigle, à deux ou trois cents mètres au-dessus de Frenières. Déjà les ingénieurs ont planté leurs piquets et l'on peut espérer que ce projet recevra une exécution prochaine. Quand ce trajet se fera sur des roues moins ailées que celles de l'imagination, les étrangers en séjour à Bex pourront, à peu de frais , s'accorder le plaisir d'une des plus belles parties de montagne en voiture qu'il y ait en Suisse. Jusque là le piéton seul peut faire entrer dans ses plans d'excursion une promenade à Pont de Nant combinée avec un retour par Gryon. Le sentier n'est pas difficile ; on le prend au plateau des Torneresses, quelques pas au-dessus du chalet de M. Ruchonnet. Il écharpe hardiment la montagne, et va rejoindre le chemin qui descend d'Anzeindaz à Frenières, en face d'une scierie, vers laquelle on descend par un sentier très raide, tracé
dans la ravine. Le ruisseau franchi, on monte en quelques minutes au grand chemin de Gryon. Il faut compter une heure et demie des Plans à Gryon, et autant de Gryon à Bex.
Je rappelle aux piétons qu'ils pourront bientôt varier la promenade en utilisant, soit pour monter soit pour descendre, la route de dévestiture qu'on établit actuellement au bord de l'Avançon, du Bévieux à Fontana-Sola. (Voir pag. 102.) De Fontana-Sola , un sentier remonte les prés de Frenières et rejoint la route ordinaire un peu au-dessous du village.
GRYON.
Gryon est un peu plus élevé que les Plans, de 50 à 80 mètres, selon qu'on prend le bas ou le haut du village. L'église est à 1130 mètres au-dessus de la mer. A vol d'oiseau, la distance de Bex à Gryon est sensiblement plus courte que celle de Bex aux Plans ; mais à pied ou en voiture elle est un peu plus forte, ce qui tient à la différence de niveau et à la pente beaucoup plus ardue sur laquelle la route multiplie ses lacets.
Gryon n'a d'ailleurs d'autre analogie avec les Plans que d'être situé dans la profonde coupure de la vallée de l'Avançon. Les Plans en sont un des bassins supérieurs; Gryon, à la fois plus près de la plaine et plus haut perché, en occupe un des versants. Les Plans, cachés à l'ombre de la montagne, sont une des stations alpestres les plus fraîches; Gryon, au contraire, se rôtit au soleil sur une pente bien
abritée et encore mieux exposée. En fait de culture, on né trouve guère aux Plans que des prairies naturelles ; on y compte les champs de seigle ou de pommes de terre, et les sapins y prospèrent mieux que les céréales ; les prairies ne manquent pas autour de Gryon, les sapins non plus; mais les champs d'orge, de seigle et de blé s'y dorent au soleil tout autour du village, et les paysans, au mois d'août, y font bonne moisson. Les Plans ne sont pas même un hameau, mais une prairie semée de chalets ; Gryon est mieux qu'un hameau, c'est un village, presque un grand village, avec une rue bien marquée, même des ruelles, une maison d'école qui porte le beau nom de collège, une cure, une église, et tout ce qui revient de droit à un chef-lieu de commune. C'est être quelque chose que d'être de Gryon.
Il n'y a pour le moment que deux hôtels à Gryon, qui sont moins des hôtels que des pensions d'été, quoiqu'on y soit bien reçu en toute saison. L'un s'appelle la pension Saussaz, l'autre la pension Aidet. Ces noms , qui sont ceux des propriétaires, ont fait de tout temps la joie des étrangers, qui ne se lassent pas de discuter la question encore incertaine de savoir ce qui vaut le mieux de la cuisine au lait ou de la cuisine à la sauce. Le fait est que ce calembourg est classique dans la localité, et qu'il est difficile de passer une heure à Gryon sans en rire au moins deux fois. On rit de tout là -haut, l'air de la montagne est si bon ! Néanmoins, nous avons voulu en avoir le cœur net ; mais plus nous avons approfondi la question, moins il nous a été possible de la résoudre, tant il y a de ressemblances entre ces deux cuisines rivales. Le fait est que ce
sont de bonnes cuisines bourgeoises, simples, solides, montagnardes, et qu'on ne maigrit ni au régime de la sauce, ni à celui du lait.
La route de Bex à Gryon est la même que celle de Bex aux Plans, jusqu'à dix minutes au-dessus du Grand Hôtel, où elle s'en détache sur la gauche en s'inclinant vers l'Avançon, qu'elle passe au Bévieux. Puis elle gagne le plateau des Devens par deux premiers lacets, qui préludent à ceux qu'elle multipliera dans la suite. Sur le plateau, elle se sépare de la route des Devens, pour attaquer la longue montée qui, d'étage en étage, doit la conduire au but. La pente sur laquelle elle zigzague fait face à la vallée du Rhône. La vue, quelque temps masquée par la colline du Montet, se dégage à mesure qu'on s'élève. La Dent du Midi, dont on ne voit d'abord que l'extrême sommet, se découvre peu à peu; les glaciers du Trient, qui forment au sud le fond du tableau, apparaissent de plus en plus majestueux, et la plaine, du côté du lac, se déroule toujours plus largement. A chaque lacet change la perspective. Pendant quelques minutes on a devant soi les sommités du sud ; vient un tournant, on fait face à la plaine, avec le lac et le Jura, et ainsi de suite. Les premiers plans d'ailleurs ne manquent pas pour animer le paysage, quoique la première partie de la montée se fasse au milieu de vignobles assez monotones; mais bientôt on atteint le village du Chêne, dont les maisons, pittoresquement assises sur la pente, ont un certain air de constructions italiennes. Les caves en sont réputées au loin ; on les dit très hospitalières, et pour peu qu'on y compte des amis, il est prudent de passer vite. Plus
haut, on trouve d'autres hameaux d'un caractère plus alpestre, entre autres celui de Fenalet, entouré de vergers; on y montre encore la demeure d'Abram Thomas, le botaniste de la montagne, où de Haller et tant d'autres reçurent si souvent une généreuse hospitalité. Enfin la route, lasse de tant de zigzags, s'incline sur la droite, et passe des versants qui regardent la vallée du Rhône sur ceux qui regardent l'Avançon. Bientôt elle atteint le village des Posses, qu'on voit si bien de Bex qu'il semble qu'on y serait en quatre coups d'aile, pour peu qu'on fût alouette ou vautour. Le paysage a changé de caractère : la plaine et les beaux glaciers du Trient ont presque entièrement disparu : en revanche, toutes les sommités qui entourent la vallée de l'Avançon font cercle autour de nous; mais, à peu de distance, on voit une sorte de bastion qui annonce un nouveau lacet de la route, et l'on se hâte pour jouir des perspectives nouvelles que promet cette station plus élevée. De là à Gryon, il n'y a que quelques minutes d'une montée relativement douce ; le clocher pointu de l'église annonce qu'on touche au but.
Gryon est un très long village, dont la rue principale est si raide, que la route, au lieu de la remonter, a dû la prendre en travers, à mi-hauteur. Des constructions nouvelles la redresseront et l'aligneront probablement; mais groupé comme il l'est encore aujourd'hui, Gryon fait fort bien dans le paysage. Les maisons sont pour la plupart des chalets, vieux et brunis, quelques-uns construits avec soin et très élégamment sculptés. Le collège, qu'on trouve à gauche en entrant, est bâti en pierre; l'église est heureusement située: mais, au dire de
toutes les ménagères , la merveille de Gryon est le grand bassin de la grande fontaine. Et, en effet, si l'on prend la peine d'y réfléchir, on trouvera que ce n'est pas chose si simple qu'un bassin pareil à cette hauteur. 11 est d'un seul bloc, en marbre , et ne mesure pas moins *de vingt et quelques pieds de longueur, la largeur en proportion. Les connaisseurs devineront tout de suite d'où il vient. C'est du marbre de Saint-Triphon. Mais ce qui est moins facile à comprendre, c'est la manière dont il a pu faire le voyage de Saint-Triphon à Gryon. Par la route nouvelle, ce serait chose aisée. Une dizaine de bons chevaux en feraient l'affaire. Mais le bassin est plus vieux que la route, et dans le temps où il a été hissé à Gryon, il n'existait que l'ancien chemin, pierreux, raboteux, aux contours subits, moins un chemin qu'un couloir, et dont les piétons se servent encore aujourd'hui pour abréger. De robustes chevaux montagnards pourraient à la rigueur tirer par ce casse-cou un charriot à deux roues ; mais comment y faire manœuvrer un attelage à plusieurs chevaux ? On s'y prit différemment. Toute la population mâle de Gryon descendit à la rencontre du bassin communal, et vint s'y atteler au bas de la pente. C'était en hiver , la neige était dure , et dans les endroits les plus favorables on pouvait le faire glisser ; ailleurs, on le faisait cheminer sur des rouleaux. En les voyant passer, le directeur des salines, qui était alors M. de Charpentier, paria sa tête qu'ils n'arriveraient jamais; mais l'honneur était engagé, et les gens de Gryon ont forte poigne. Le soir du premier jour, ils avaient fait à peu près le tiers du chemin ; ils continuèrent à travailler
toute la nuit, au clair de lune, puis tout le lendemain. Le soir du second jour, ils avaient dépassé le village des Posses. et il ne restait guère qu'une dernière rampe ; mais tout le monde était à bout de forces, et les travailleurs allaient prendre le chemin du logis, laissant le monstre dormir à la belle étoile, lorsqu'on vit accourir toutes les femmes de Gryon. enflammées d'une sainte ardeur. Elles s'attelèrent, et minuit n'avait pas encore sonné à l'église paroissiale, que le bassin était en place, et qu'on dansait autour une ronde triomphale.
Gryon avait 256 habitants en 1803, 388 en 1860 ; aujourd'hui il en a 393. Le territoire de la commune est d'environ 1 700 000 perches, dont 500000 en bois , 300000 en prés. 42 000 en champs, et le reste, c'est-à-dire près de la moitié, en rochers et sommités inabordables aux troupeaux.
Les plus anciens documents connus qui parlent de Gryon sont du XIIe siècle. La terre de Gryon appartenait alors à l'abbé de Saint-Maurice, sauf quelques fiefs qui furent successivement rachetés par l'abbaye, jusqu'à ce que tout le territoire se trouvât sous sa juridiction. Vers la fin du XIIIe siècle, Gryon fut une pomme de discorde entre les abbés de Saint-Maurice et les seigneurs de Bex, dont les tentatives d'empiétement finirent par échouer. Un certain esprit d'indépendance parait avoir de tout temps animé la population de ce village. En 1375, le pays de Vaud étant sous la domination des comtes de Savoie, les hommes de Gryon refusèrent de faire la chevauchée contre les Yalaisans ; ils encoururent le ban à cette occasion, mais ils furent assez habiles pour s'en faire relever, moyennant . vingt florins d'or, et pour obtenir du
comte Amédée VI d'être à l'avenir exempts de la chevauchée. Ils furent moins heureux sous la domination de Berne, quoiqu'ils continuassent à relever de l'abbé de Saint-Maurice, dont les droits furent expressément reconnus à diverses reprises, entre autres par une transaction positive en 1671. Leurs forêts donnèrent de grandes tentations à Messieurs de Berne, qui, embarrassés de trouver du bois pour l'exploitation des salines de Bex, n'imaginèrent rien de mieux que de sommer les communes voisines d'exhiber leurs titres de possession sur les forêts de leur ressort. Grand fut l'embarras des montagnards, qui n'avaient d'autre titre qu'une possession ininterrompue et incontestée depuis des temps si reculés qu'ils se confondaient à leurs yeux avec l'origine du monde. Berne trouva insuffisant un droit de possession que ne garantissaient pas des parchemins en règle, et, sans prendre la peine d'appuyer son raisonnement en montrant des titres à elle, elle déclara qu'elle s'adjugeait les dites forêts, mais que, par un effet de sa générosité, elle voulait bien consentir à partager avec les anciens soi-disant propriétaires. Aussitôt des arpenteurs furent envoyés pour exécuter le partage d'office, et bientôt on vit dans les forêts de Gryon des piquets, marqués de Tours de Berne, destinés à fixer provisoirement les limites des nouvelles propriétés de leurs Excellences. Les habitants de Gryon eurent la naïveté de trouver le procédé peu net; ils prirent leurs haches et allèrent abattre ce qu'ils appelaient les marques des voleurs. Alors Berne exhiba ses titres, consistant en une troupe de soldats bien armés, qui occupèrent le village rebelle. Les gens de Gryon comprirent enfin qu'ils n'en avaient aucun
de la même force ; leur pasteur intervint, il plaida vivement la cause de ses paroissiens, et Berne, toujours généreuse, fit grâce, non toutefois sans garder ce qu'elle avait pris. Depuis ce temps-là, les hommes de Gryon furent plus sages ; néanmoins, aujourd'hui encore, on reconnaît en eux les descendants des hardis montagnards d'autrefois. Il n'est pas de population qui soit plus attachée à ses traditions et à son autonomie communale.
Je ne sais pourquoi Gryon s'appelle du même nom que le torrent de la Gryonne, qui descend des Diablerets et coule parallèlement à l'Avançon, dont il est séparé d'abord par les Rochers du Vent, puis par les larges croupes herbeuses du mont de Jorogne. C'est sur le mont de Jorogne qu'est situé le village de Gryon, mais sur le versant qui regarde l'Avançon. Quoi qu'il en soit, il doit à cette situation la réputation dont il jouit, et le nombre toujours plus grand des étrangers qui y séjournent en été. La vue en est aussi dégagée que possible sur toute la vallée de l'Avançon , dont pendant la nuit on entend le bruit sourd monter d'une profondeur de 400 mètres. On n'y est pas dans un petit monde à part, dans un nid de verdure au pied des rochers, comme aux Plans, mais sur une esplanade, d'où le regard embrasse un assez vaste tableau. A gauche, tout au fond, se dresse la ligne hérissée et fuyante des Diablerets, dont les pics multipliés sont sévèrement alignés par ordre de hauteur, du plus humble au plus fier, tous d'ailleurs plus ruinés les uns que les autres. Le dernier, le roi de cette famille de géants, porte sur la tête un diadème de glace. En face des Diablerets, fuit à son tour l'arête des
rochers d'Argentine, dont les blancs créneaux, en apparence plus solidement assis , semblent avoir été capricieusement sculptés par le ciseau d'un artiste, fin travail, auquel le temps a fait plus d'une brèche. Entre ces deux longues murailles se creuse une vallée montante, riche de prairies, de forêts, de bouquets de bois d'essences diverses, de chalets échelonnés de gradins en gradins , jusqu'aux pâturages supérieurs, dont la ligne de faîte laisse deviner à l'œil le col ondulé qui conduit de l'autre côté des monts. Cette vallée est celle de l'Avançon d'Anzeindaz, qui, par son exposition et par son caractère , fait le plus heureux des contrastes avec celle de l'Avançon des Plans, ouverte en face même de Gryon. Ouverte n'est pas le mot, car elle est au contraire aussi fermée que possible, et de toute part elle n'aboutit qu'à de formidables parois. Le regard y plonge, et n'en atteint le fond qu'au point même où elle vient rejoindre sa sœur, à deux pas de ce village de Frenières, qui se repose si gracieusement au fond de sa corbeille de verdure, et sur les toits duquel il semble qu'on pourrait jeter une pierre de la main; plus haut les avant-monts, entre lesquels le torrent se creuse un chemin tortueux, laissent deviner la prairie des Plans. Immédiatement au-dessus s'élèvent les masses hardies du Muveran, avec tous ses contreforts , tous ses auxiliaires, et son glacier de Plan Névé, qui, tout petit qu'il est, se donne des airs de grand glacier, blotti dans son nid d'aigle, d'où il déverse sur la pente sa haute cataracte de glace. A droite, se dresse une pointe aiguë, bizarrement recourbée, espèce de nain moqueur dont l'imagination populaire a fait le frère cadet du sombre
géant; c'est le petit Muveran ; puis viennent les hautes et pittoresques sommités qui terminent la chaîne vaudoise : la Dent aux Favres, qui n'est pas une dent, mais une tête, ronde, massive, aux flancs taillés à coups de hache ; la Tête noire, qui . n'est pas une tête, mais une dent, ceinte à la hase d'un hlanc collier de neige; enfin les deux Dents de Morcles, qui se penchent l'une contre l'autre, hardies, provoquantes, engagées dans une querelle de ménage aussi vieille que le monde, Pour hien voir ces dernières cimes, il faut s'élever un peu audessus de Gryon, car, du village même, elles sont à demi masquées par les avant-monts, qui se détachent des Dents de Morcles, et développent largement leurs flancs ravinés et boisés. Enfin toutes les lignes du tableau s'abaissent vers la plaine, avec la vallée des deux Avançons réunis ; mais la plaine elle-même se dérobe, et des profondeurs où l'œil la cherche, surgit la Dent du Midi, toujours isolée, toujours incomparable de puissance et d'élancement, et nullement diminuée par les créneaux bordés de glace de la Tour Salière, qui semblent faire corps avec elle.
On peut citer des vues plus grandioses, peu de plus riches en formes variées et en romantiques accidents. On est près de la montagne sans en être écrasé; les cimes sont d'autant plus hautes qu'on les voit s'élancer de plus bas, et à l'attrait des perspectives ascendantes s'ajoute celui, non moins puissant, des vues de profondeur. Les bruits du monde, torrents, cascades, voix du vent dans le feuillage, arrivent de tous les côtés à la fois, et la poitrine respire à pleins poumons un air léger, qui circule librement.
Les promenades ne manquent pas autour de Gryon; mais il en est une qui mérite d'être particulièrement recommandée aux touristes qui y arrivent en voiture le matin pour en repartir le soir, et qui n'ont que peu d'heures à y passer C'est , celle du mont de Jorogne, qui domine immédiatement le village, et dont les crêtes sont couronnées de légers mélèzes. Tous les sentiers qui montent y conduisent, et lorsqu'une fois on y est, le mieux est de s'y perdre. C'est un vaste plateau ondulé, avec des dépressions marécageuses, des terres plus ou moins boisées et partout de brillantes échappées de vue. Quand on se trouve sur le versant de l'Avançon, on a le même panorama que du village, mais plus libre encore, plus complet. Quand on aborde l'autre versant, on découvre la vallée de la Gryonne, les riches montagnes d'Ollon, les sommets de Chamossaire, les tours d'Aï, la large vallée du Rhône, dominée par la chaîne sévère des monts de Savoie, puis le lac et le Jura, qui bleuit dans le lointain. Si l'on choisit bien son point de vue, on peut avoir les deux perspectives à la fois ; on peut aussi passer de l'une à l'autre, et se perdre, entre deux, dans des plis de terrain, d'où l'on ne voit que les mélèzes alentour, devant soi l'herbe touffue, et au-dessus le grand ciel bleu.
On peut se faire montrer, à quelque distance de Gryon, une pierre, dite la pierre du sauvage, qui représente assez imparfaitement un homme couché. Les gens du pays assurent qu'elle a été appelée ainsi en souvenir d'un personnage mystérieux, dont on n'a jamais su le nom ni l'histoire? et qui venait chaque jour s'y asseoir. Le doyen Bridel en a fait le sujet d'une romance, qu'on trouvera dans le tome Ier
du Conservateur suisse. Gomme l'indique le titre même de la romance, Blanche et Bernard, c'est à une peine d'amour que le bon doyen attribuait la misanthropie du sauvage, et il ne le fait asseoir sur sa pierre que pour chercher du regard un lieu cher à son souvenir. A cette poésie quelque peu conventionnelle, on en préférera peut-être une plus vivante. Gryon a son poëte, un vrai poëte, qui en a fait sa patrie d'adoption. Si de l'église on descend la rue du village, l'ancienne rue, on ne tardera pas à arriver en face d'un chalet facile à reconnaître, attendu que c'est le dernier de tous, à main droite. Il n'a rien de très frappant; mais c'est un vrai chalet, en bois, bien proportionné, ornementé avec goût, et entouré de jolis jardins montagnards. (Voir la vignette.) C'est là que M. Juste Olivier passe régulièrement une partie de l'été, en face de ces Alpes, dont il a si bien senti et rendu la poésie,
soit dans son livre du Canton de Vaud, soit dans ses trois principaux recueils de poésies, les Deux voix, les Chansons lointaines et les Chansons du soi?*, soit enfin dans une de ses Comédies de société et dans plusieurs romans. Tous les Vaudois amis de leur poésie nationale, voudront voir ce simple chalet ; heureux ceux qui pourront y pénétrer et voir le poète lui-même, non en passant, mais longuement et dans l'intimité. Ils y feront l'expérience de ce qu'est la poésie véritable, et de la différence qu'il y a entre celle qui remplit tant de livres et celle qui sort vivante de l'âme, avec sa mélodie chantante, comme dans le temps des anciens troubadours. M. Olivier n'est plus un jeune homme, et sa vie a été agitée par bien des traverses ; mais son imagination est aussi jeune que jamais, et il sait mieux que jamais faire revivre les antiques refrains nationaux. Peut-être l'un des charmes de sa poésie est-il dans la grâoe d'un vers léger, voltigeant comme un sourire aux lèvres d'un homme dont le front commence à grisonner et qui a vu le fond de la vie. S'il est quelque illusion dont l'expérience ne l'ait point guéri, c'est à coup sûr celle de la patrie, dont nous ne guérirons pas plus que lui; on ne sortira pas de son chalet sans fredonner involontairement les beaux vers qu'elle lui inspira jadis:
Il est, amis, une terre sacrée
Où tous ses fils veulent au moins mourir.
Du haut des monts dont elle est entourée
Lequel de nous la vit sans s'attendrir?
Cimes qu'argenté une neige durcie,
Rocs dans les airs dressés comme des tours,
Talions fleuris, Helvétie, Heivétie
Nous qui t'aimons, nous t'aimerons toujours!
Quant au retour de Gryon, nous n'avons rien à en dire pour ceux qui voyagent en voiture, sinon ce que nous avons dit déjà à propos du retour des Plans, savoir qu'il faut se résigner à retourner comme l'on est venu, du moins jusqu'à ce que la route du Scex de l'Aigle soit établie. Les piétons peuvent prendre le sentier du même nom. (Voir pag. 183.) Ils peuvent aussi, pour varier la promenade, profiter des divers sentiers qui abrègent. L'un des plus pittoresques se prend au hameau des Posses, et va aboutir au Chêne, en coupant à une assez grande hauteur le ravin de gypse de Sublin. Un autre descend des Posses sur Sublin, par les prairies, puis par les forêts. Il est très raide. Celui de Fontana-Sola ne l'est pas moins ; mais combiné avec la route qu'on établit au bord de l'Avançon, il permettra de monter à Gryon ou d'en descendre par des chemins plus frais que ceux qu'on suit maintenant.
CHESIÈRES ET VILLARS.
A une bonne lieue de Bex, en descendant la vallée du Rhône, se trouve le riche village d'Ollon, où nous avons déjà passé dans une de nos excursions en plaine. Comme Bex, Ollon a ses montagnes qui le dominent immédiatement, mais des montagnes massives, que ne coupe aucune vallée, et qui, à peine ravinées par de modestes ruisseaux, s'élèvent uniformément- Ces montagnes ne sont pas très hautes. La sommité culminante, Chamossaire, qui en relie toutes les arêtes, mesure 2113
mètres. A peu près à mi-hauteur, c'est-à-dire à 800 mètres au-dessus de la plaine, et à 800 mètres au-dessous du sommet, la monotonie de la pente est interrompue par une large esplanade creusée, aux plis partout verdoyants. Là se trouvent deux villages, dont l'un, Chesières. est situé dans un enfoncement, et dont l'autre, Yillars. occupe en arrière une position plus dominante. La terrasse sur laquelle ils reposent jouit d'une vue très ouverte sur la vallée du Rhône, sur les montagnes de Savoie situées en face, sur la Dent du Midi, dont on commence à découvrir la plus large façade, et sur les hautes sommités neigeuses d'où naissent les glaciers du Trient, du Tour et d'Argentière. dans le groupe du Mont-Blanc. Cette vue, moins romantique que celle de Gryon, a des horizons lointains plus majestueux, et les premiers plans en sont plus reposants pour l'œil. On ne se sent ni juché sur une pente, ni resserré dans un vallon. La terrasse de verdure qu'on a immédiatement sous les yeux s'incline doucement vers la plaine; plus loin, sans doute, la pente est abrupte; mais elle se dérobe. De là un effet d'élévation, sans rien qui donne l'impression du vertige. On a l'air de la montagne, on en a les perspectives, sans en avoir les aspérités, et, par une heureuse rencontre, il se trouve que l'harmonie est parfaite entre la beauté plus calme des premiers plans et les tableaux qui se déroulent à l'horizon.
Les Plans, Gryon et Yillars. trois stations également alpestres, représentent trois types bien caractérisés. Dans la première, on est comme enveloppé par la montagne ; on ne voit qu'une cime, on la touche, et le contraste entre les hauteurs
décharnées et le vallon paisible apparaît dans sa simplicité grandiose. De la seconde, on commande un petit monde, une vallée à part, aux contours nets et distincts, malgré la richesse de ses accidents, de ses ramifications et des sommités qui l'enserrent. La troisième a des horizons plus lointains ; et quoiqu'il ne s'agisse point encore de ces grandes vues-panorama qui embrassent tout un pays, on voit les plans successifs se grouper, de manière à ouvrir à l'imagination une vaste carrière. On raconte qu'un étranger, dînant à table d'hôte à la pension Roux, un peu au-dessus du hameau de Villars, s'extasiait sur un point de vue qu'il venait de découvrir à quelques cents pas. « C'est aussi beau qu'une décoration de théâtre, » disait-il. Le bonhomme n'avait pas complètement tort, et son admiration naïve rend assez bien l'un des traits du paysage dont il voulait faire l'éloge. Il y a des coulisses au tableau, des échappées latérales et un fond fuyant, calculé pour fermer la scène sans emprisonner la pensée.
Si jamais une route à plat, ou à peu près à plat, relie ces trois stations, et permet de partir de Bex un matin pour y revenir le soir, après les avoir successivement parcourues, on aura sous la main la plus belle, la plus riche des excursions en voiture qu'il soit possible d'imaginer, supérieure, je n'hésite pas à le dire, à tout ce qu'on peut faire aujourd'hui dans les districts alpestres les plus célèbres. Cet idéal n'est peutêtre pas éloigné de se réaliser. La route des Plans à Gryon existe à l'état de projet, et celle de Gryon à Villars est déjà faite à moitié. Il n'y a plus guère que le bout de chemin qui coupe en travers le ravin de la Gryonne, derrière le mont de
Jorogne. qui soit décidément inaccessible aux voitures à quatre roues. Il suffirait de travaux relativement peu coûteux pour rendre la voie carrossable. Ces travaux se feront tôt ou tard, peut-être avant qu'il soit fort longtemps. Les habitants de Bex. d'Aigle, cVOllon et de toute la contrée environnante, ont le sentiment trop juste de ce que vaut leur pays pour négliger une amélioration qui permettrait à tous, même aux invalides, d'y faire une excursion sans pareille.
En attendant, les Plans. Gryon et Yillars sont trois stations distinctes, qui exigent trois courses. Les piétons seuls peuvent les visiter en un jour. La course à Yillars n'est pas la moins intéressante , mais elle est de beaucoup la plus longue ; il y faut un jour très complet. Les voitures se rendent d'abord à Ollon. où elles abordent la montée sérieuse, qui ne demande guère moins de trois heures. Les piétons peuvent prendre l'ancien chemin , qui est très ardu ; mais les voitures sont condamnées à la route, une belle route, toute neuve, qui s'élève d'abord lentement, en écharpant le flanc de la montagne, jusqu'à ce qu'elle entre, à un niveau déjà assez élevé, dans le vallon de la Gryonne. dont elle remonte de zigzag en zigzag les versants exposés au soleil. Pendant toute cette première partie du trajet, la vue est fort belle, et va se dégageant toujours. Enfin, on atteint le hameau de Huènioz. où l'on commence à respirer le bon air de la montagne. De là. il y a encore une assez longue montée jusqu'à Chesières, mais moins rude et dans une contrée pastorale faite pour reposer les regards. On est déjà sur l'esplanade des monts d'Ollon. Un dernier coup de collier, et l'on sera à Yillars , la plus élevée de ces gracieuses
terrasses. Le piéton est bien tenté de monter plus haut encore, du côté des croupes de Chamossaire , les plus engageantes, les plus vertes des Alpes vaudoises ; mais celui que l'âge ou la faiblesse condamne à ne voyager à la montagne que tiré lentement par un ou deux chevaux vigoureux, se contente du spectacle qui s'offre devant lui , et dont il peut jouir sans sortir des jardins d'une pension hospitalière et confortable.
LES ORMONTS.
Les Ormonts sont la plus grande vallée des Alpes vaudoises. Elle prend naissance sur le versant nord du massif des Diablerets, auquel aboutissent par d'autres côtés les vallées de l'Avançon et de la Gryonne. Dès l'abord profondément encaissée , elle s'ouvre un chemin entre le mont Chamossaire au sud et les massifs de la Tornettaz, de Chaussy et des tours d'Aï au nord. Le torrent qui la parcourt, la Grande Eau, débouche à Aigle et va se jeter dans le Rhône après un cours d'environ six lieues. Une fort belle route remonte la vallée dans toute sa longueur, et se relie, à mi-chemin, à une autre route , qui franchit le col des Mosses et va tomber dans le Pays d'Enhaut vaudois, non loin de Château d'Œx. Il est probable que, dans un avenir plus ou moins éloigné, deux autres routes s'y rejoindront encore et mettront les habitants de Ja vallée des Ormonts en communication facile avec tous leurs voisins. L'une aura un intérêt tout particulier pour Bex et ses environs. Elle se reliera aux routes déjà existantes de Bex à Gryon et d'Ollon à Che-
sières. dont la jonction, comme nous l'avons dit plus haut, n'exigerait pas de grands travaux; puis, remontant le vallon de la Gryonne jusqu'à son origine . elle franchira le col de la Croix d'Arpilles, pour descendre dans la vallée des Ormonts, au pied même des Diablerets. On pourra alors faire en voiture le tour complet du massif de Chamossaire , en allant de Bex aux Ormonts par Gryon et la Croix et en revenant par Aigle, ou vice-versa. Quand ce travail sera exécuté. Bex sera le centre d'un réseau de routes alpestres vraiment unique. La seconde route en projet franchira le col Pillon entre le bassin supérieur de la vallée des Ormonts et celui de la vallée de la Sarine. Ces deux routes ont un intérêt particulier pour l'ensemble de la Suisse, au point de vue militaire. Elles font partie du réseau des routes intérieures qui doivent mettre en communication les principales vallées des Alpes, en arrière de leur premier rempart. Elles ne se feront pas sans un subside de la confédération, déjà promis en principe.
Pour le moment, les voitures qui partent de Bex ne peuvent pénétrer dans la vallée des Ormonts que par Aigle, et ne peuvent rentrer à Bex qu'en revenant sur leurs pas. La plus belle partie de la vallée étant la plus reculée, la course est un peu longue. De Bex à Aigle, il y a deux petites lieues, qu'on franchit facilement en cinquante minutes ; mais d'Aigle au fond de la vallée , il ne faut pas moins de quatre fortes heures de voiture . sans compter une halte indispensable à mi-chemin. On épargne à peu près une heure à la descente.
La vallée des Ormonts est divisée en deux parties distinctes, dont la première, en remontant, n'est guère qu'un long défilé.
On y entre immédiatement derrière la petite ville d'Aigle, en ayant à main droite le torrent, dont le lit est coupé de grands barrages pour les bois flottés, et sur l'autre rive, dominant le bourg, le pittoresque château du Cloître. Bientôt la route s'encaisse dans la vallée de plus en plus étroite; après un premier lacet, elle gagne le hameau de Fontanay; puis elle file à peu près à plat jusqu'à un pont très hardi, jeté sur un torrent qui tombe en bouillonnant des hauteurs. Il vaut la peine de descendre de voiture pour se pencher sur les parapets. Un peu plus loin, la route s'élève en lacets multipliés , aux tournants étroits et brusques , et l'on peut voir à quelque distance les ruines d'une route beaucoup plus belle, qui ne faisait que deux grands lacets, et dont les murs de soutènement, d'une hauteur effrayante, ont cédé sous le poids. La route actuelle, avec ses brusques contours , n'est que provisoire , en attendant qu'on exécute une réparation difficile et coûteuse. On s'élève ainsi fort au-dessus du torrent, puis la route s'engage en plein rocher et coupe en travers la pente précipitueuse. La hardiesse de sa construction, la profondeur de la déchirure dont on écharpe les sauvages parois, la Grande Eau qui bouillonne au fond et lutte pour s'ouvrir un passage , les pentes ardues de Chamossaire , qu'on a constamment devant soi , de l'autre côté de l'abime, et que couronnent des rochers singulièrement hardis , forment un ensemble assez imposant pour qu'on ne regrette pas la lenteur de la montée. A l'un des endroits les plus escarpés , une voûte 5 supportant une espèce de toit , protège la chaussée contre les avalanches du printemps. Enfin, la pente devient moins- abrupte, sans que la vallée cesse d'être
étroite, et bientôt on devine, à quelques toits qui se dérobent derrière un mamelon, l'entrée d'un premier village. Ce village, dont l'aspect est moins alpestre que lasituation , et qui ne compte pas moins de trois hôtels (hôtel des Alpes — hôtel du Mont d'Or — hôtel des Trois Suisses) s'appelle le Sépey5 chef-lieu de la commune d'Ormont-dessous. Le principal groupe de maisons n'est pas grand, serré qu'il est dans une espèce d'entonnoir, mais pour peu qu'on s'élève, on découvre de tous côtés, sur les pentes herbeuses, un nombre infini de chalets. Il suffit de monter jusqu'au groupe de maisons appelé Vers l'église, pour jouir déjà d'une vue assez étendue sur l'ensemble de la vallée.
A partir du Sépey, la route tourne un des épaulements qui resserrent le village, puis, laissant à gauche celle qui se dirige sur les Mosses et Château-d'Œx, elle descend sur la pente d'une ravine latérale, au fond de laquelle coule un ruisseau parfois terrible, comme l'indique assez l'aspect de ses bords. Dans les grandes pluies, il arrive fréquemment que ce petit cours d'eau devient un torrent de boue noire; dès qu'on l'a franchi, on prend en écharpe le flanc d'une colline qui n'est, de ce côté^ qu'un monstrueux amas de ruines naturelles, et au sommet de laquelle se cache entre les sapins une ruine historique, celle d'Aigremont, ancien manoir des seigneurs de la contrée. La noble famille de Pontverre, qui y avait sa résidence, s'éteignit dans le XVe siècle, dès lors la seigneurie d'Aigremont passa en grande partie dans la famille de Gruyère, puis par cessions volontaires aux seigneurs de Berne. Le château luimême fut détruit à l'époque de la conquête bernoise. On ra-
conte que les pâtres des Ormonts le livrèrent aux flammes pour se venger d'une longue oppression, Une autre tradition parle d'une expédition heureuse qu'auraient faite les jeunes gens de la Forclaz, village situé sur l'autre flanc de la vallée, en face, pour délivrer une belle châtelaine d'Aigremont tenue en captivité par son mari. La dame leur en aurait témoigné sa reconnaissance en leur faisant don de la grande montagne de Perche, non loin de Chamossaire, à la condition que les femmes y auraient part comme les hommes, sans exclusion des filles de la Forclaz qui se marieraient hors de la vallée. Ce qu'il y a de certain, c'est que les conditions de ia donation^ quelle qu'en soit l'origine, sont encore respectées aujourd'hui.
La plupart des montagnards des Ormonts sont convaincus que des trésors, soigneusement gardés par des esprits jaloux, sont cachés sous les ruines d'Aigremont, Il s'y est fait à plus d'une reprise des fouilles clandestines et de mystérieuses conjurations.
Lorsqu'on a dépassé la colline d'Aigremont, le paysage prend un caractère nouveau; la vallée ne tarde pas à s'élargir, et sur les pentes plus douces se développent de riches tapis de verdure, où fourmillent les chalets. C'est à peine si les localités les plus industrielles de la plaine suisse paraissent plus habitées que cette retraite pastorale. Le nombre des habitations est sans^ aucune proportion avec celui des habitants, ce qui vient de ce que chaque famille possède trois ou quatre chalets, souvent plus, échelonnés sur la pente. Rien de plus riant , rien de plus riche que cette belle vallée partout habitée. Les grandes- perspectives alpestres n'y font point
défaut ; on commence à voir clans le fond les hautes sommités d'où tombent les sources de la Grande Eau , le Scex rouge, l'Oldenhorn, appelé par les Ormomins Becca d'Audon, et les Diablerets avec leur brillante couronne glaciaire. A droite et à gauche, courent parallèlement des arêtes plus vertes : l'une, celle de gauche, débute par la haute pointe de Ghaussy, et se continue par une longue série de créneaux irrégulièrement découpés ; l'autre se rattache aux sommets de Chamossaire et se porte à la rencontre des escarpements des Diablerets. En arrière se dresse la tête massive du Mont d'Or, et plus loin, derrière le Sépey, les tours d'Aï et de May en, flanquées, sur la droite, de la ruine de Famelon. A mesure qu'on avance, le habitations se multiplient, et bientôt on découvre, de l'autre côté de l'eau, le village d'Ormont-dessus, groupé autour de son église, à l'ombre de hautes sapinières. En face du village , sur la route principale , on traverse un groupe de maisons qui a aussi sa chapelle , mais une chapelle sans clocher, et dont la physionomie, toute laïque, trahit un culte dissident. Encore quelques minutes, et la vallée venant à s'infléchir sur la droite, nous entrerons de plainpied, sans effort ni montée , dans le Plan des Iles, un véritable plan , comme l'indique son nom , formé lentement et avec une régularité mathématique, par les dépôts du torrent , qui s'y promène à l'aise au milieu des aulnes et des saules. C'est ici le bel endroit des Ormonts, séjour goûté des citadins en villégiature alpestre, comme le prouvent le grand Hôtel des Diablerets et plusieurs pensions de moins aristocratique apparence. On a devant soi les Diablerets et l'amphithéâtre du Creux de
Champ, Golysée naturel, qui n'est pas fait de pierres rapportées , de pauvres murailles chancelantes , mais taillé dans les flancs d'une montagne gigantesque. Sur tout son pourtour sèmi-circulaire, règne une paroi verticale, vers laquelle s'inclinent les glaciers qui tombent des sommets, et d'où s'élancent d'aériennes cascades. Les deux cimes du Scex-rouge et de l'Oldenhorn, l'une contournée et tordue, l'autre élégante et bien posée sur sa large base glaciaire , regardent de côté ce qui se passe dans le val, et font ressortir l'uniforme majesté des assises des Diablerets. Ces sommités sont les plus hautes du canton de Yaud; leurs glaciers en sont les plus grands, et nulle part ailleurs , dans les Alpes , on ne trouvera un cirque aussi régulièrement formé et d'une architecture aussi colossale. Le Creux de Champ est aux Alpes ce que le Creux du Vent est au Jura. Il est sans doute moins exactement dessiné — les Alpes n'atteignent jamais à la régularité du Jura — mais il l'emporte par des proportions infiniment plus grandioses.
Il y a cinquante ou soixante ans, la vallée des Ormonts était presque inconnue des habitants de la plaine. Ce fut le doyen Bridel qui, en 1808, la fit connaître par une notice très intéressante. Il donnait sur la vie des Ormonins de nombreux détails: « Leurs possessions, disait-il, étant très morcelées, ils vont, comme de vrais nomades, de l'une à l'autre avec leurs vaches, pour consommer les fourrages. Tel ménage change sept ou huit fois d'habitation dans le courant d'une année..., A tout moment on rencontre des familles qui émigrent d'un domicile à l'autre, ou des mères, le berceau sur la tête, la borde sur le dos et un tricotage à la main, qui marchent lestement
dans les sentiers les plus scabreux. Leur nourriture se compose de fromage gras et maigre, de petit-lait, de pommes de terre et de quelques salaisons; ils cuisent, une ou deux fois l'année 3 un pain grossier dans lequel entre la farine de fèves. Pour le conserver, on le fume à la cheminée, où il devient dur comme de la pierre ; mais on le mange avec plaisir émietté dans du lait et assaisonné par l'appétit des Alpes. Ils ramassent avec soin le lappé {Rumex alpinus). très commun autour de leurs chalets, le font sécher et ensuite bouillir pour la nourriture et l'engrais des porcs. Leurs moutons donnent assez de laine pour habiller les deux sexes d'un drap grossier, fabriqué dans le pays et ordinairement teint en bleu.
» Le fond du caractère des Ormonins est l'énergie ; ils y joignent de la finesse et de la gaîté, et ressemblent beaucoup aux Appenzellois par l'originalité et l'à-propos de leurs réparties. Un exemple sur cent : Des voyageurs abordent sur le soir une jeune fille, et lui demandent à quelle distance ils sont de l'auberge de la Gomballaz. La bergère le leur apprend et ajoute : Vous me semblez bien fatigués ; d'où venez-vous donc aujourd'hui? — De Gonstantinople, dit l'un d'eux. — Il paraît, reprit-elle, que ces messieurs sont partis de grand matin, et elle leur tourna le dos.
» Gomme les habitants des Ormonts sont fort religieux, ils conservent quelques cérémonies utiles, que la réformation a peut-être proscrites mal à propos : ainsi, dans leurs enterrements, il y a toujours quelque parent ou ami qui fait devant la fosse une petite oraison funèbre, ou plutôt une exhortation morale aux assistants et qui les remercie de l'amitié qu'ils ont
portée au défunt. J'ai entendu quelques-uns de ces discours, et ils m'ont paru marqués au coin du bon sens, de la reconnaissance et de la piété. La bière arrive jusqu'à la porte du cimetière sur une luge (traîneau), traînée par un cheval, ou une jument qui ne doit point être pleine ; les femmes, vêtues de noir avec un couvre-chef blanc, font partie du convoi; celles qui ont des nourrissons les portent au bras et les allaitent sur le bord de la fosse... tableau frappant, dans lequel se confondent les idées de vie et de mort, où la génération qui finit fait place à celle qui commence. »
Les principaux traits de cette description sont encore vrais, quoique les influences modernes se fassent déjà fortement sentir aux Ormonts , particulièrement à Ormont-dessous. L'Ormonin continue sa vie nomade d'autrefois; il a toujours le même esprit de réparties, avec un caractère d'ailleurs grave et concentré; la piété est toujours en grand honneur dans le pays, comme le prouvent soit la chapelle dissidente que nous avons rencontrée en chemin, et qui se remplit chaque dimanche sans qu'on remarque de vide dans la vieille église paroissiale, soit les inscriptions religieuses qu'on peut lire sur la façade de toutes les maisons, même modernes, et qui portent la date de la construction , les noms du propriétaire , de sa femme et du maître charpentier, avec un ou plusieurs passages de la bible , et un vœu de bénédiction pour les habitants.
Cette population pastorale reste très attachée à ses anciennes coutumes ; son génie conservateur apparaît clairement à toutes les époques de l'histoire. Ce fut un deuil général dans la vallée lorsque, en 1502, la maison de Gruyère céda aux sei-
gneurs de Berne tout ce qu'elle possédait aux Ormonts en fait de droits et de revenus, et que les montagnards, réunis sur la place commune, à Ormont-dessous, durent prêter serment et hommage à leurs nouveaux maîtres. Les Bernois eurent longuement à lutter avant de pouvoir introduire aux Ormonts la réformation. Le premier pasteur qui y prêcha, écrivait à Farel, après de longs efforts : « Je n'y puis plus tenir; je perds mon temps et ma peine. » Berne intervint par d'énergiques remontrances. « Nous vous mandons et commandons, disaitelle à ses sujets des Ormonts, de vous faire conformes à nous et à nos autres sujets, en acceptant l'Evangile et délaissant les cérémonies des hommes, qui n'ont pas de fondement dans la sainte Ecriture, ains ont été controuvées par l'avarice des prêtres, à la grande perdition des hommes. Nous ne voudrions vous commander chose qui fût contre Dieu. Serait donc bien étrange que vous dussiez demeurer en désobéissance et vous montrer rebelles à Dieu, premièrement, et à nous, vos supérieurs. Quels profits pour vous s'en suivraient , ce pouvez considérer. » Ce langage clairement menaçant fit réfléchir les Ormonins, qui ne dirent plus, comme à la première nouvelle de l'édit de réformation, qu'ils aimaient mieux prendre un autre seigneur que de renoncer à leur foi, mais qui opposèrent à leur pasteur la résistance de l'inertie, et n'acceptèrent réellement la foi nouvelle que longtemps après. Beaucoup plus tard, vers la fin du XVIIIe siècle, Berne renpontra la même résistance lorsqu'elle voulut introduire aux Ormonts un code élaboré pour les quatre mandements du gouvernement d'Aigle. Les Ormonins opposèrent leurs coutumes et la lettre patente par laquelle
Berne avait confirmé leurs privilèges deux siècles auparavant. Berne dut céder et le code nouveau ne fut appliqué qu'aux mandements de la plaine.
Cependant Berne n'avait pas de plus fidèles sujets que les Ormonins. Autant ils avaient eu de peine, dans l'origine, à accepter son autorité, autant après quelques générations, et lorsque le fait nouveau eût passé dans leurs habitudes, ils s'y attachèrent fermement. On le vit bien en 1798. La fièvre d'émancipation, générale partout ailleurs dans le pays de Vaud, ne gagna personne aux Ormonts. L'armée française marchait sur Berne, toute la plaine vaudoise était émancipée ; seuls les Ormonins, soutenus par un corps de 1500 hommes, résistaient encore énergiquement. Ils ne se rendirent qu'après avoir vaillamment combattu et fait subir aux troupes dirigées contre eux des pertes sérieuses. Si jamais le canton de Vaud voyait son indépendance menacée, il est bien probable que les Ormonins, qui ont été les derniers à en accepter le bénéfice, seraient aussi les derniers, je veux dire les plus tenaces, à la défendre. Cette vallée solitaire est la Vendée de notre pays.
Une histoire des Ormonts serait très intéressante, si elle pouvait être assez complète pour donner l'explication de phénomènes curieux, tels que les particularités des patois qu'on y parle , et les coutumes originales qui s'y sont maintenues jusqu'à des temps très rapprochés de nous , et qui différaient sur des points essentiels d'Ormont-dessus à Ormont-dessous. Il y avait deux droits en vigueur dans cette seule vallée. A Ormont-dessous, pour n'en citer qu'un exemple, le régime matrimonial était soumis au système dotal , tandis qu'à
Ormont-dessus régnait celui de la communauté. Cette histoire d'ailleurs ne manquerait ni de scènes navrantes, ni d'épisodes tragi - comiques. Parmi les scènes navrantes figurerait au premier rang la grande peste de 1596 , qui enleva 700 personnes dans la commune d'Ormont-dessous, c'est-à-dire près de la moitié de la population. Parmi les épisodes tragi-comiques , le moins piquant ne serait pas la dispute qui s'éleva en 1502 entre les hommes de Ghâteau-d'Œx et ceux des Ormonts , au sujet des pâturages des Mosses. Les gens du Pays d'Enhaut, au nombre de 300, firent une invasion subite à Ormont-dessus, d'où ils enlevèrent tout le bétail qui leur tomba sous la main, non sans avoir tué six hommes , qui , selon toute apparence, n'avaient pas mis assez de complaisance à se laisser dépouiller. Berne s'émut et menaça la Gruyère d'une guerre. Fribourg intervint, et l'affaire fut arrangée moyennant 4000 florins, que Ghâteau-d'Œx dut payer. Mais cette somme, au lieu d'apporter des consolations aux pauvres Ormonins , prit toute entière le chemin de Berne. Les Ormonins voulurent alors se rendre justice eux-mêmes. Ils tombèrent à leur tour sur les gens du Pays-d'Enhaut , et firent un grand butin dans la commune de Ghâteau-d'Œx. Le comte de Gruyères fit aussitôt demander justice à Berne, et les pauvres Ormonins, vertement tancés par leurs maîtres et seigneurs , durent restituer ce qu'ils avaient pris. Quant aux 4000 florins, ils restèrent où ils étaient Pendant les soixante premières années du siècle, la population a sensiblement diminué, tant à Ormont-dessous qu'à Ormont-dessus. Elle n'était plus, en 1860, que de 1500 habitants dans la première de ces deux communes et à peine de 1000
dans la seconde. La diminution totale, depuis le recensement de 1803, était d'environ 700 habitants. On espère que les routes nouvelles, construites et à construire, mettront, un terme à ce dépeuplement graduel, en développant les ressources du pays. Le dernier recensement, qui donne 1715 habitants à Ormont-dessous et 1045 à Or m on t s - d e s su s , semble justifier cette espérance.
LE VAL D'ILLIEZ.
Le val d'Illiez est cette belle vallée qui s'ouvre directement en face de Bex, au pied de la Dent du Midi, et dont le large bassin s'élève jusqu'à la frontière du Valais et de la Savoie. On y compte trois villages, situés à une distance presque égale les uns des autres, savoir : Troistorrents, à une lieue de Monthey, débouché de la vallée , Illiez , à une lieue de Troistorrents , Champéry , à une lieue d'Illiez. A vol d'oiseau , les lieues sont petites ; mais il y a fort à monter, et les deux premières surtout représentent une bonne heure. Ajoutons-y deux lieues de plaine, de Bex à Monthey par Saint-Maurice, franchissables en une heure ; la course , on le voit, est assez forte, et il convient de partir matin.
L'ancien chemin du val d'Illiez, abrupt et longuement pavé, s'éloignait moins du torrent que la route actuelle, qui, comme toutes les routes modernes à la montagne, calcule ses pentes et profite des occasions pour développer au loin ses lacets. L'ancien chemin, se dérobant à l'ombre des châtaigniers, était certainement plus pittoresque ; la route actuelle , dès le début
moins emprisonnée , commande un horizon plus vaste. Les premiers lacets font pendant à ceux des routes de Bex à Gryon ou d'Ollon à Chesières. C'est la même scène, mais vue du côté opposé , ce qui change totalement le tableau. On est sous la Dent du Midi, et l'on a en face les montagnes de Bex. de la Dent de Morcles aux Diablerets. A part un pont hardi , en arrivant à Troistorrents, sur le ruisseau du vallon de Morgin, la route n'offre guère de détails saillants ; mais on se sent partout au milieu d'une riche et plantureuse nature. Les Alpes n'ont pas de sol plus fertile. L'herbe est abondante, et à mesure qu'on monte de région en région . on voit à des châtaigniers luxuriants succéder des noyers bien nourris , puis des hêtres de vigoureuse taille et des sapins d'admirable venue. Cette impression de richesse naturelle est encore renforcée par le rideau de forêts qui se déroule sur les bases de la Dent du Midi, au-dessus de Chouex, de l'autre côté du torrent.
La plupart des Guides recommandent le val d'Illiez comme la station d'où il faut voir la Dent du Midi. Je mentionne ici leur opinion, en rapporteur impartial ; mais je ne saurais la partager. La Dent du Midi est de partout intéressante ; il vaut la peine, assurément, d'en longer les bases et de la voir de près ; mais il n'y a aucune comparaison pour la richesse et la noblesse des formes entre la Dent du Midi vue du val d'Illiez. et la même Dent du Midi vue d'un point quelconque de la rive vaudoise, entre Bex, Aigle, Chesières et Gryon. D'abord on est trop près, ce qui en diminue l'élancement; ensuite la façade qui regarde le val d'Illiez, au lieu d'être creusée en amphithéâtre, est plus ou moins convexe, ce qui rend impossible toute vue d'ensem-
ble et enlève à la montagne sa principale beauté, l'harmonie des lignes. Au lieu d'une cime reine, on a l'impression d'une masse étrangement confuse et sauvage. Il faut s'élever très haut sur les montagnes qui lui font face pour retrouver quelque chose de sa beauté d'ensemble, et encore, si haut qu'on s'élève, cherche-t-on vainement des stations aussi favorables que celles des Alpes vaudoises.
Ce n'est pas que le val d'Illiez n'ait aussi sa grande scène alpestre ; mais l'honneur en revient moins à la Dent du Midi qu'à la Tour Salière , qui , de Champéry, montre par delà les gorges de Bonavaux sa tête sauvage, flanquée d'épaulements formidables. Cette Tour Salière est une de ces montagnes qui semblent prendre plaisir à se dérober, et que connaissent seuls les rares amateurs qui prennent la peine d'aller les chercher . Tout au plus se montre-t-elle à la plaine furtivement et par de rares échappées. C'est une de ces échappées , peut-être la plus brillante, qui fait la beauté de la vue de Champéry.
La course du val d'Illiez est belle en toute saison, mais surtout au printemps, et je la recommande particulièrement pour les beaux jours de la fin de mai ou du commencement de juin. De Monthey à Illiez , les prairies sont émaillées de narcisses blancs, plus haut de narcisses jaunes. Les amateurs de curiosités pourront se donner la peine de chercher l'hybride entre ces deux espèces, un grand narcisse jaune-pâle, à gobelet de taille moyenne. Je ne mentionnerais pas cette rareté, si je n'avais la ferme espérance qu'on la manquera, ou que, si par hasard on la découvre, on n'aura pas la barbarie d'extirper un seul bulbe. La course est très intéressante aussi en mars ou
avril, lorsque , sous le souffle du fœhn , s'ébranlent les avalanches. On les voit se précipiter des plus hautes arêtes jusqu'au fond de la vallée.
Il faut, si possible, passer un dimanche au val d'Illiez, afin de voir non-seulement la nature, mais aussi la population, et particulièrement la population féminine, qui abonde en types heureux. On en trouvera même, avec un peu de chance, d'une beauté pure et hors ligne, sans avoir besoin de se donner autant de peine que pour découvrir le narcisse hybride. Les mœurs de la population sont d'ailleurs très curieuses. Ce sont les femmes qui soignent le bétail, et il n'est pas rare de les voir travailler autour des chalets, portant culottes. On ne dit pas s'il en est de même au logis.
A Troistorrents se dégage à droite le chemin qui remonte le vallon latéral de Morgin, connu par ses bains ferrugineux.