LA PETITE DENT
On nomme ainsi la sommité verte dont les arêtes tombent d'un côté sur Monthey, de l'autre sur Saint-Maurice , et qui
s'élance au-dessus des grandes forêts de châtaigniers de Chouex et du plateau de Veyrossaz. Elle appartient au massif de la Dent du Midi , et il suffit de gravir du regard l'arête dont elle forme un des points saillants pour atteindre la Cime de l'Est.
Cette Petite Dent joue un certain rôle dans un livre demeuré célèbre, quoiqu'on le lise moins aujourd'hui qu'autrefois, Oberman, de M. de Sénancour. Oberman, en séjour à Saint-Maurice, va promener sa mélancolie sur les montagnes. Il lui prend fantaisie de s'élever aussi haut qu'il pourra sur les flancs vertigineux de la Dent du Midi. A force de monter, il arrive jusqu'aux assises perpendiculaires d'où s'élance la cime ; il s'assied au pied du rocher et s'abandonne à ses méditations, ce qui lui fournit l'occasion d'écrire une des plus belles pages qu'il y ait en français sur la nature alpestre. Il n'indique aucun nom propre ; mais la description n'en est pas moins claire, et pour ceux qui connaissent le pays, il n'y a pas de doute qu'il ne faille chercher le point où s'est arrêté le mélancolique voyageur en suivant l'arête de la Petite Dent jusqu'au pied des grandes parois qui barrent le passage.
Il est parfaitement inutile de vouloir indiquer le chemin qui, des bords du Rhône, conduit à cette sommité. Il y en a tant qu'il n'y en a point ; le vrai moyen de ne pas se perdre est de monter comme le bon sens vous mène, de hameau en hameau, puis de chalet en chalet, jusqu'à ce qu'on ait atteint l'arête, qu'on ne quitte plus. On peut partir de Saint-Maurice, en prenant le sentier des fortifications, qui mène au pla-
teau de Veyrossaz, d'où l'on gagne l'arête en s 'élevant par les forêts à main droite; on peut aussi partir de Chouex, d'où l'on n'a qu'à suivre le premier venu des sentiers qui montent. On va à cheval, sans trop de difficulté, jusqu'aux chalets les plus rapprochés du sommet. L'ascension de la cime elle-même se fait à pied.
La vue dont on jouit du haut de la Petite Dent fait le pendant de celle de la Croix de Javernaz , située en face, de l'autre côté du Rhône, et dont la hauteur est la même, à vingt mètres près Ml y a un véritable intérêt de comparaison à faire ces deux courses l'une après l'autre. De la Petite Dent, comme de la Croix de Javernaz, on domine la brèche de Saint-Maurice ; mais on s'appuie à la Dent du Midi au lieu de s'appuyer à la Dent de Morcles, et les sommités du Valais qu'on voit dans le fond ne sont plus le Mont Blanc, mais le Combin, qui ne lui cède guère, le Pigne d'Arolla, etc.
Une fois sur la Petite Dent, on peut suivre jusqu'au bout les traces d'Oberman. Il n'y a qu'à continuer par l'arête, tout en flânant. Une bonne demi-heure suffit pour atteindre une seconde pointe un peu plus élevée, qu'on appelle la pointe de Valère , une demi-heure encore , et l'on touche barre aux grands rochers, au pied desquels on a chance de recevoir, comme Oberman, la visite de quelque laemmergeier, surpris de voir des hommes dans ces parages. Toute cette fin de course, depuis la Petite Dent, n'est qu'une promenade. A mesure qu'on s'élève, la scène devient plus sauvage ; mais l'arête est toujours facile.
1 La Petite Dent mesure 2065 mètres, et la Croix de Javernaz 2085.
On compte quatre heures de Saint-Maurice à la Petite Dent elles ne sont pas fortes.
LE LAC TANEY.
Le lac Taney ou Tanin, est un des plus ravissants de la chaîne des Alpes. C'est dommage qu'il faille tant grimper pour y arriver. Il est assez loin de Bex, au dessus de Vouvry; mais le chemin de fer facilite beaucoup de choses. Rien n'est plus facile aujourd'hui que de prendre le premier train du matin à Saint-Maurice, de se faire transporter à Vouvry, de monter au lac Taney, et d'en descendre à temps pour rentrer à Saint-Maurice et à Bex par un train du soir. On peut aussi utiliser la ligne de Bex à Villeneuve; dans ce cas on descendra à la station de Roche, et l'on se rendra à Vouvry en traversant la plaine et en passant le Rhône au pont de Chessel. Gela fait une bonne heure, presque cinq quarts d'heure démarche; mais comme il y a ordinairement beaucoup plus de trains sur cette ligne que sur l'autre, il est possible que cette perte de temps soit compensée par la possibité d'un départ plus matinal ou d'un retour plus tardif.
Les hôtels de Vouvry ne sont guère organisés en vue des touristes; et je ne sais trop s'il serait facile d'y trouver promptementun cheval ou un mulet convenablement sellé. D'ailleurs, quoique bien marqué, le chemin est si raide que ce serait une pitié de s'y faire porter à cheval. On part de la place principale du village, en se dirigeant contre la montagne. On remonte d'abord des prairies relativement douces et couvertes de
châtaigniers; puis on aborde la pente abrupte, et d'effort en effort on arrive au village de Mex, dont on voit de la plaine blanchir les maisons à 700 mètres au-dessus du Rhône. Si l'on veut s'y rafraîchir, on fera bien de prendre avec soi le nécessaire, attendu qu'on n'y trouve le plus souvent qu'un vin détestable dans un pauvre cabaret. Dès qu'on est hors du village, on prend à droite un sentier qui remonte d'interminables éboulis, et va longer par le bas une paroi de rochers. On s'élève ainsi de 400 mètres encore, non sans suer, soutier et maudire le soleil du Valais, puis on arrive à une coupure, et l'on se trouve tout à coup transporté dans la plus fraîche des contrées alpestres, avec le lac Taney en face de soi. Il faut deux bonnes heures et demie, sinon trois, pour y arriver; mais la fatigue est vite oubliée Les dessinateurs feront bien d'avoir leur album sous la main ; ils n'auront que l'embarras du choix ; les botanistes feront de fort jolies récoltes, entre autres le Géranium lucidum, sur les pentes pierreuses de la rive nord ; les baigneurs se délecteront dans cette belle eau transparente, et les simples touristes en feront le tour, en passant d'enchantement en enchantement. Il doit s'être établi dernièrement un petit hôtel au bord du lac.
Du lac Taney, on peut faire encore une course de toute beauté ; mais il faut se résigner à coucher dans quelque chalet, je veux parler de l'ascension de la Cornette de Bise, la plus haute des sommités qui dominent au midi le lac Léman. Il n'y a qu'à remonter la vallée de Taney jusqu'aux premiers chalets habités, où l'on prendra un guide. Un petit chalet,
qui n'est guère qu'à une demi-heure du sommet, permet d'y aller voirie lever du soleil ou d'y rester tranquillement jusqu'à son coucher.