ANZEINDAZ, TOUR D'ARGENTINE, COL CHEVILLE
Anzeindaz est le nom du haut pâturage où aboutit la vallée de Gryon, et qui forme col, de telle façon qu'on peut à volonté descendre sur le Valais ou sur le canton de Vaud. Les chalets, à l'entrée du pâturage, immédiatement derrière la colline de la Tour , qu'on voit si bien de Gryon , sont à 1897 mètres de hauteur absolue ; le sommet du col, quarante minutes plus loin , est à 2036 mètres. Le pâturage est considérable , c'est le plus grand des Alpes vaudoises. Entre le pied des Diablerets et les rochers de la Tête de Bellaluex , les vaches peuvent se promener une lieue durant sans sortir de leur domaine. Ce-
qui le fait paraître plus grand encore , ce sont les ondulations du terrain, mamelons, vallécules, qui s'y multiplient à l'infini. Par le brouillard, on a les plus grandes chances de s'y perdre- Des vachers qui y avaient passé vingt saisons, surpris le soir dans ce dédale , en ont eu pour la nuit à y rôder inutilement. On en cite un qui, ainsi perdu, s'est tué en tombant du haut d'un escarpement insignifiant qu'on voit fort bien à quelques minutes des chalets.
Anzeindaz a deux spécialités , les Diablerets avec leurs éboulements et le glacier de Paneyrossaz.
Le glacier de Paneyrossaz est charmant; l'accès en est facile, tant par la droite que par la gauche ; mais il ne faut pas vouloir l'aborder de front. Une fois qu'on en a atteint la partie moyenne , on peut y flâner , à la recherche des crevasses , des ruisseaux, des moulins, des tables, etc.; tout autant de curiosités dont on trouvera de forts beaux échantillons, surtout des moulins. Il y en a un qui ne le cède en rien à ceux qu'on rencontre sur la Mer de Glace ou sur d'autres glaciers géants. Il est à mi-hauteur , à gauche en montant , très près du bord du glacier.
Les Diablerets et leurs éboulements sont , dans leur genre, au-dessus de toute comparaison. Vus d'Anzeindaz, les Diablerets forment une chaîne de pics , parfaitement nus , sauf les promontoires de gazon qui en découpent les bases. C'est une longue muraille rongée par le temps et les eaux, dont les masses principales, divisées par les sillons des torrents, figurent assez bien une série de châteaux démantelés, alignés de l'est à l'ouest. La plus haute s'élève à l'extrémité orientale,
immédiatement au-dessus du col , et se distingue non-seulement par son élévation, mais par son parapet de glace vive; les autres suivent, de moins en moins hautes, mais de plus en plus disloquées et sauvages. Les chalets sont admirablement situés pour embrasser l'ensemble de cette ruine , qui ne peut être hantée que par de sombres démons. Elle est bien nommée. L'imagination enfante d'elle-même les légendes qu'y rattache la superstition populaire, tant elles sont naturelles. Si l'on en croit les bergers , les Diablerets sont en effet habités par une race de diables particulièrement belliqueuse. Il ne se passe guère de semaine sans qu'il y ait noise dans l'intérieur de la montagne, qui tremble au bruit de leurs débats, et secoue sur les vallées environnantes ses échafaudages les plus hasardés. Parfois ces querelles quotidiennes donnent lieu à de véritables combats , qui trop souvent dégénèrent en batailles générales, fécondes en catastrophes. Alors , gare de dessous ! Quand les diables valaisans remportent quelque avantage , les glaciers qui pendent du côté des Ormonts s'agitent sur leur base et se précipitent sur le Creux de Champ. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois. Mais les diables vaudois ont eu au moins deux journées d'éclatante revanche. En 1714, un des pics des Diablerets fut précipité sur la vallée valaisanne de la Derborence, un autre en 1749. Quant aux éboulements partiels sur le pâturage d'Anzeindaz , la légende ne dit pas à laquelle des deux armées belligérantes il faut les attribuer; sans doute à quelque mouvement tournant exécuté soit par l'une , soit par l'autre , pour déborder l'aile ennemie.
Pour voir les ruines encore entassées des deux grandes ca-
tastrophes de 1714 et de 1749 , il faut remonter le pâturage dans toute sa longueur , jusqu'au point où se creuse tout à coup , sous les pas du voyageur étonné , le profond entonnoir de la Derborence. Arrivé là , on abandonne le sentier qui s'engage dans un couloir rapide , et l'on va chercher sur la gauche , à cinq ou dix minutes , quelque mamelon bien dégagé , d'où la vue plonge dans le gouffre béant. On voit clairement le point d'où les éboulements sont partis ; c'est très près du sommet. La longue pente qu'ils ont sillonnée n'est plus qu'une immense écorchure, où, en temps d'orage, roulent des torrents de boue. Toutes ces masses, brisées dans leur chute foudroyante, se sont entassées au fond de la vallée dans le plus affreux désordre. Jadis , c'était une retraite riante, très verte, émaillée de quelques centaines de chalets ; aujourd'hui , ce n'est plus guère qu'un chaos de blocs juchés les uns sur les autres , et rien n'égaierait ce spectacle de désolation sans un petit lac aux eaux changeantes, tantôt grises, tantôt bleues, qu'ont formé les ruisseaux dont l'éboulement a interrompu le cours. La végétation n'a pas encore réussi à s'établir sur ces ruines; elles sont là, comme au premier jour, effrayantes de nudité. L'encadrement des sommités environnantes, les Diablerets , le sauvage Haut de Gry et les masses confuses qui s'entassent dans la direction du Sanetsch , est digne d'une scène pareille. Cependant, par la gorge étroite où s'échappent les eaux de la Luzerne, on voit briller dans le lointain quelques-unes des blanches cimes de la chaîne Pennine, comme pour rappeler que les Alpes, si terribles aux jours de cataclysme, n'en sont pas moins un pays aimé du soleil.
Le premier éboulement surprit les troupeaux et les bergers. Le nombre des victimes fut de cent quatre-vingts , ce qui montre combien la vallée était riche et peuplée ; cent vingt chalets furent renversés , et le territoire occupé par les décombres mesura des milliers d'arpents. Parmi les bergers qu'on crut morts, il y en eut un qui reparut trois mois après, lorsque sa femme avait déjà été déclarée veuve, ses enfants orphelins , et une messe fondée pour le repos de son âme. C'était un Yalaisan, bourgeois d'Aven , dont le chalet était adossé à un rocher. Un énorme bloc étant venu s'appuyer contre ce rocher, tout l'éboulement avait passé dessus et le chalet avait été préservé. Prisonnier sous quelques cents pieds de débris, ce malheureux n'avait point perdu courage ; il avait travaillé à s'ouvrir un chemin, et il y était parvenu après trois mois d'efforts. Un filet d'eau, filtrant entre les pierres, l'avait préservé de la soif , et il s'était nourri des fromages alignés dans sa cave. Quand il reparut dans son hameau , pâle et maigre comme on peut croire , la population , saisie d'épouvante, courut chercher le curé pour exorciser le revenant.
L'éboulement de 1749 ne fut pas moins considérable , mais il était prévu ; les bergers . effrayés par les craquements intérieurs qui se faisaient entendre depuis quelques jours, avaient abandonné leurs chalets. Il fit clone moins de mal , d'autant moins qu'il tomba en grande partie sur le premier. Cependant il y eut encore quarante bâtiments écrasés , parmi lesquels une scierie , où cinq paysans bernois s'étaient logés pour la nuit , malgré les avertissements des gens du pays. Cette scierie était située dans' la gorge de la Luzerne , et les blocs qui
l'atteignirent durent franchir tout l'ancien écoulement et rebondir un quart de lieue plus loin.
Anzeindaz est le pâturage alpestre par excellence. Il vaudrait la peine d'y monter, n'y eût-il ni glacier ni éboulements. L'air y est plus vif encore, plus léger, plus tonique, que dans le vallon de La Vare. Les Alpes vaudoises n'ont pas de pelouses plus vastes, plus variées, plus finement émaillées. Elles y ont réuni tous les trésors de leur flore. Entre les tertres verdoyants se cachent des vallons au fond plat, où s'attardent les ruisseaux, et dont la végétation est une merveille de fraîcheur et d'éclat. Quand on y est, on fait comme les ruisseaux, on ne sait plus en sortir. Les abords du glacier surtout sont riches ; l'espèce la plus rare est une toute petite alsinée . VAlsine liflora , qu'on trouvera sur les derniers monticules des anciennes moraines.
On passe trop peu de temps à Anzeindaz; il faudrait y séjourner. Les vrais amateurs de la nature s'arrangeront au moins pour y coucher une nuit au temps de la pleine lune. C'est chose à voir que cette muraille des Diablerets éclai rée par la lune. Je ne dirai pas que ce soit plus beau que le Muveran , dans les mêmes conditions ; mais c'est plus sauvage encore, plus étrange, plus fantastique, plus indescriptible. A ces hauteurs , l'air est d'une grande transparence , et la lune verse à flots la lumière. Les parties qu'elle éclaire se détachent plus brillantes sur un fond plus obscur , et le relief des rochers s'accuse avec une vigueur qui dépasse de beaucoup tout ce que peut produire la lumière du soleil. Rien , dans la plaine , ne donne l'idée d'effets pareils , sauf,
peut-être , dans les nuits parfaitement claires , le relief de quelque vaste ruine gothique ; mais où est la ruine qui vaille les Diablerets ?
La course d'Anzeindaz est une de celles qui se font le plus commodément à cheval. Si on tient à ne pas découcher, un jour suffit; mais il faut partir de bonne heure. On monte en voiture à Gryon , d'où l'on a un très bon chemin. A cinq minutes de Gryon, on trouve le hameau de Rabou, où les piétons peuvent se faire indiquer un sentier, qui file parallèlement à la route, mais un peu au-dessus, et qui évite une contre-pente. De beaux groupes de hêtres, d'érables, de sapins ombragent et égaient la route. Dans la profondeur , à droite , coule le torrent, qui fait mouvoir deux ou trois scies. Après une heure de marche, on arrive aux prairies de Sergnement, où s'alignent une demi-douzaine de chalets , à distance les uns des autres. Le dernier appartient à M. Juste Olivier , qui y soigne quelques plantations de conifères exotiques , trop jeunes encore pour qu'on puisse garantir le succès. La prairie de Sergnement franchie, le chemin passe l'Avançon (excellente source de l'autre côté du pont) ; puis il s'engage dans la forêt, dont il ne sort que demi-heure plus haut, pour déboucher dans le grand pâturage de Solalex, qui s'étale à l'aise entre les murailles des premiers pics des Diablerets et celles d'Argentine. On remarque contre ces dernières une paroi lisse et brillante, mise à nu par la chute de masses disparues. Un créneau, de forme bizarre, la domine encore ; mais à la manière dont il est posé , on devine qu'il ne tardera pas à s'écrouler à son tour. Question de temps. ,Le chemin traverse nonchalamment le
pâturage, en repassant l'Avançon , puis il attaque la montée finale , la plus forte de beaucoup , en s'élevant sur la pente boisée. Des sentiers permettent aux piétons de couper un lacet très développé. On peut aussi prendre l'ancien chemin, qui monte à peu de distance du torrent, aborde la rampe de front et la gravit d'un seul effort. Cet ancien chemin , qui tombe en désuétude et s'obstrue chaque année un peu plus, a pour les botanistes un intérêt particulier ; ils y trouveront, entre autres, parmi les buissons, à droite, avant la grande montée , le Salix caesia (saule bleu), espèce des Alpes orientales, venue là on ne sait pourquoi. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'on n'a jamais pu en découvrir un seul buisson mâle, et que les chatons des buissons femelles n'en fructifient pas moins chaque année. Les botanistes feront bien de pas négliger non plus les épervières, dont il y a, sur les bords du chemin , des variétés critiques tout à fait rares et singulières. Enfin, on sort des rampes boisées ou buissonnantes , et après une traversée de quart d'heure ou vingt minutes encore , on voit le groupe des chalets. On loge dans le chalet principal , ou dans celui de M. Piquiers , qui a ordinairement un tonnelet de vin à l'usage des touristes.
On met trois heures pour monter de Gryon à Anzeindaz, et deux pour le retour. D'Anzeindaz aux éboulements , la promenade est de deux heures , aller et retour. Si l'on y ajoute la longue montée de Bex à Gryon et la descente, on voit qu'il faut être matineux et avoir toute une grande journée devant soi. La promenade au glacier est plus longue que celle aux éboulements ; il ne faut donc pas songer à les faire
toutes deux , à moins qu'on ne renonce à rentrer à Bex le même jour.
Le retour d'Anzeindaz donne lieu à plus d'une variante. On peut , par exemple , ne point passer l'Avançon à Sergnement, mais continuer, par la rive gauche, jusqu'au pont de la scie des Pares, d'où un bon chemin vous ramène à la route à peu de distance de Rabou. On peut aussi, mais en sacrifiant Gryon , continuer jusqu'à Bex par la rive gauche. Sauf une forte descente sur Frenières , le chemin n'est pas mauvais ; il n'est d'ailleurs pas plus long et beaucoup plus ombragé.
Mais la variante la plus intéressante consiste à faire le tour d'Argentine , course facile pour les piétons , un peu risquée pour les chevaux. On part d'Anzeindaz dans la direction du glacier de Paneyrossaz ; après une demi-heure de montée . on voit s'ouvrir à main droite le vallon de La Yare , où l'on pénètre par le col des Essets (2020 mètres). Ici le sentier n'est pas très facile à trouver ; il faut éviter le cirque de lapiaz1, qui ferme le vallon de La Yare, et ne pas craindre d'appuyer à droite, contre Argentine, jusqu'à ce qu'on voie qu'on peut descendre sans difficulté. Au fond du vallon, le sentier, d'abord vague, se dessine plus nettement. En cinq quarts d'heure, ou une heure et demie au plus, on arrive aux chalets de La Yare, d'où l'on descend par les Plans et Frenières. Cette manière de retour est la plus c mrte pour les personnes qui font l'excursion du glacier de Paneyrossaz; pour les autres, elle n'allonge guère que de vingt ou trente
4 On appelle lapiaz des rochers oui ont été polis par les glaciers et qui sont ordinairement coupés d'une multitude de trous et de crevasses.
minutes. J'ajouterai, à l'usage des amateurs de spéculations, qu'on aurait tort de se laisser tenter par une descente directe de Paneyrossaz sur La Yare, et que le plus court de beaucoup est de revenir aux Essets.
Aux pâturages d'Anzeindaz et de La Vare se rapporte une tradition, qui a fourni à Henri Durand le sujet d'un poëme. On prétend qu'une escouade de Valaisans vint un matin surprendre et enlever le troupeau de La Vare. Les hommes des Plans, avertis à temps par un vacher, s'armèrent de faux et de tridents, prirent le chemin du Scex de l'Aigle, montèrent rapidement par Solalex et Anzeindaz, et atteignirent le sommet du col au moment où les Valaisans, dont la marche avait été retardée par le mauvais vouloir des troupeaux désorientés, allaient franchir la limite qui sépare les deux pays. Si l'on en croit la tradition, les Vaudois auraient fait justice des voleurs en les massacrant sans pitié , à l'exception d'un seul , chargé d'aller porter la nouvelle. Henri Durand s'est efforcé d'égayer ce sombre sujet , en y introduisant une héroïne , Isaline , qui veille seule à la montagne pendant la nuit fatale , et qui accourt sur le champ de bataille pour mettre un terme au carnage.
De Bex à Sion , par Anzeindaz. — Lorsqu'on est au sommet du col d'Anzeindaz , ou col Cheville , au bord même de l'entonnoir où se sont précipités les ébouiements, on résiste difficilement à l'envie de descendre en Valais. Le sentier y mène. Le premier pas est le moins bon. C'est une série de zigzags, dans un couloir très ardu, où il faut toute la solidité des chevaux montagnards, et mieux encore des mulets,
pour ne pas se rompre le cou à chaque tournant. On fera bien d'aller à pied , pour quelques minutes au moins. Ce dévaloir conduit au chalet de Cheville , d'où le sentier file à plat sur les flancs du contrefort qui sépare le vallon de Cheville de la vallée de la Derborence. On atteint sans peine le dessus de ce large épaulement , puis on recommence à descendre jusqu'aux chalets de la Derborence , groupés dans les prairies au bord du lac ; on longe le lac, qu'on laisse à gauche, on traverse les éboulements , on passe le torrent , et l'on s'engage dans la gorge de la Luzerne par le Chemin neuf. Après trois heures de marche, ou quatre, pour peu qu'on flâne, on sort tout-à-coup de la gorge, et Ton voit s'ouvrir la grande vallée du Rhône , qu'on domine encore de 630 mètres. On trouve là, au tournant , une chapelle dédiée à St. Bernard. Le chemin écharpe la montagne pour descendre au village d'Aven, d'où, en traversant deux ou trois hameaux, on arrive à Conthey, et bientôt à la route du Simplon , qu'on rejoint au pont de la Morge, trois quarts d'heure en aval de Sion.
La course entière . de Bex à Sion, est d'environ onze heures ; c'est donc un des cols les plus longs de cette chaîne des Alpes ; mais c'en est aussi un des plus intéressants. Il faut le franchir si l'on veut se faire une idée complète des éboulements des Diablerets. Les gorges de la Luzerne, que le Chemin neuf traverse dans toute leur longueur, comptent parmi les plus sauvages du Valais. Heureusement que le chemin est bon ; autrement il faudrait avoir la tête solide pour s'y engager. Tel qu'il est, on ne peut s'empêcher d'admirer les Valaisannes, qui, aux endroits les plus vertigineux, continuent à tricoter, assises sur
leurs mulets. Il n'est pas à craindre que les dames qui feront cette route suivent leur exemple ; non-seulement elles ne tricoteront pas, mais elles feront plus d'un passage à pied et en évitant de regarder le précipice.'
La façade des Diablerets , qui domine les gorges , est aussi fort belle; taillée en cirque, comme celle qui tombe sur les Ormonts, avec un petit glacier, d'une épaisseur formidable, qui se blottit dans une niche, au milieu même des parois perpendiculaires. N'oublions pas le coup d'œil dont on jouit sur la vallée du Rhône, au tournant de la chapelle ; sur les anciennes cartes , il est marqué d'une étoile, signe distinctif des belles vues. Enfin Sion , avec ses deux ruines de Yalère et de Tourbillon, son étrange cathédrale et son aspect italien, est et demeure la cité la plus pittoresque de la Suisse. On y recommande surtout les hôtels de la Poste et du Lion d'or.
De Sion , le chemin de fer nous ramène en moins de deux heures à Bex ; mais il ne faut pas compter sur un retour le jour même , attendu qu'on arrivera probablement trop tard. D'ailleurs Sion vaut bien la peine qu'on lui consacre quelques heures de matinée.
TAVEYANNAZ.
L'alpe de Taveyannaz (1683 mètres) appartient aux bourgeois de Gryon. Ils ont aussi une part d'Anzeindaz, un quart, si je ne me trompe ; mais Taveyannaz leur appartient tout entier, et ils en sont fiers comme du joyau de leur commune,
plus fiers encore que du bassin de leur fontaine, en marbre de Saint-Triphon.
Si l'on en croit quelques économistes , ce système des propriétés communales, toujours désavantageux, l'est surtout à la montagne. Les vachers prennent peu d'intérêt aux travaux nécessaires non-seulement pour augmenter le produit du sol , mais pour en empêcher la ruine graduelle. La commune , de son côté , liée par d'anciennes traditions , laisse aller les choses comme elles ont été de tout temps , et ne soigne pas sa propriété avec l'âpre désir de s'enrichir, qui est le principal mobile des progrès matériels. On cite fréquemment les montagnes de Bex à l'appui de cette thèse, et il est vrai que les alpages de Nant et de La "Vare, par exemple, sont loin d'être dans un état brillant. La charge de la montagne, c'est-à-dire le nombre de têtes de bétail qu'elle peut nourrir, a considérablement baissé depuis un siècle.
Sans vouloir diminuer en quoi que ce soit la portée de ces arguments, il est permis d'ajouter que la question a plus d'une face. Qui dit économie politique, ne dit pas seulement économie. Il se peut que le système des propriétés communales ait eu des résultats fâcheux, et qu'il soit destiné à tomber tôt ou tard ; mais il n'en a pas moins contribué grandement à créer entre les bourgeois d'une seule et même commune un puissant lien de solidarité, à faire de la commune une individualité réelle, vivante, morale, une petite patrie, au service de laquelle les citoyens ont fait une première et précieuse école de dévouement à la chose publique. Gryon ne serait pas Gryon sans son alpe de Taveyannaz. '
Quoi qu'il en soit, les arguments des économistes ont moins de force ici qu'ailleurs, car s'il est une montagne bien entretenue, c'est celle de Taveyannaz. Elle est située,' comme l'alpe de Solalex , au pied des derniers remparts des Diablerets, mais de l'autre côté , sur le versant en pente douce qui regarde la Gryonne. Les chalets, au nombre de près de quatre-vingts, forment une espèce de bourgade, disposée par rues; c'est le village d'été, où se transporte joyeusement et où vit en famille, au milieu de ses troupeaux, la moitié de la communauté.
Taveyannaz est la plus gaie des montagnes vaudoises. Un pic des Diablerets, celui de Chàtillon, rappelle seul le voisinage de ces redoutables géants. D'ailleurs, la vue est libre et n'offre guère que des tableaux gracieux : Chamossaire et ses pelouses, les vertes montagnes d'Ollon, la vallée du Rhône, et plus loin les sommités de la Savoie, dont la distance efface les aspérités.
Les amateurs de scènes champêtres feront bien de se rendre à Taveyannaz le jour de la mi-été , c'est-à-dire le second dimanche d'août. Ils y trouveront toute la population du village fort animée et en pleine fête. On arrive le samedi soir; un premier bal, dans une étable préparée ad hoc, se prolonge fort avant dans la nuit ; on se couche comme on peut, sur le foin. Le lendemain, on passe la matinée à jaser ou à se promener ; puis on dîne sur l'herbette. Les provisions ne manquent pas ; chaque fille a apporté un panier plein, et les garçons ont pris soin que le vin ne fût pas oublié ; bientôt le bal recommence et ne s'interrompt qu'à la nuit, pour recommencer en-
core dans le même chalet que la veille, car il y a d'opiniâtres danseurs et d'intrépides danseuses qui ont fait serment de s'en donner à cœur joie et de ne pas rentrer avant le lundi. Il y a deux ans, M. Juste Olivier y assistait, et, monté sur une tribune improvisée , chantait devant la foule , réunie en cercle autour de lui, une de ses plus gracieuses chansons, écrite pour la circonstance:
Les filles, les garçons A danser se hasardent, En dansant se regardent....
On connaît ces façons Des filles, des garçons,
Taveyannaz n'a pas toujours vu des hôtes aussi gais. Le 4 mars 1798, une colonne de soldats français et vaudois y arrivait dans la soirée ; il avait beaucoup neigé les jours précédents , et il faisait froid. Les soldats français étaient exaspérés ; ils brûlèrent plusieurs chalets pour se chauffer, et menacèrent de jeter dans les flammes l'officier vaudois qui avait conseillé ce passage. Seul le chef de la troupe, le colonel Forneret, de Lausanne, gardait son sang-froid et sa gaité. Il avait pour mission de passer le col de la Croix et de descendre dans les Ormonts, dont les habitants, soutenus par une petite armée bernoise , refusaient de reconnaître le gouvernement vaudois issu cle la révolution. Ce mouvement était combiné avec une attaque de front , par les montagnes d'Ollon et l'entrée de la vallée. La lune s'étant levée, Forneret fit prendre les armes à sa troupe, et gagna, le plus rapidement qu'il put , le col de la Croix, où il arriva avant le lever du
soleil. Gomme il s'engageait dans la descente, il fut accueilli par une décharge meurtrière. Deux cents Ormonins et une compagnie de carabiniers du Gessenay, postés derrière un abattis de sapins, fermaient le passage ; Forneret voulut le forcer à la bayonnette ; mais la neige était profonde , et pendant que ses hommes y exécutaient en pataugeant un pas de charge, qui ressemblait fort à un laborieux pas d'école, les Ormonins les ajustaient à coup sûr. Il essaya de tourner l'ennemi, mais sans résultat. Enfin voyant que le découragement gagne sa troupe, il se met à la tête de quelques hommes déterminés et marche le premier en criant : En avant! en avant! mes enfants. A peine a-t-il fait quelques pas , qu'il tombe frappé en pleine poitrine. Ses compagnons ne prirent que le temps de le relever et se retirèrent précipitamment. Il mourut le lendemain matin à la cure de Gryon, où on l'avait transporté. Cette victoire ne sauva pas les Ormonins, qui, au moment même où ils la remportaient, étaient battus par le général Ghastel à la Forclaz et au Sépey.
Il y a deux petites heures de Gryon à Taveyannaz. La première est assez pénible ; on monte par la croupe , souvent boueuse , qui relie aux Diablerets le mont de Jorogne. Le meilleur chemin est celui qui monte le plus. Il faut éviter les embranchements à gauche. Quand on a gagné le point culminant de cette première et assez longue montée , on ne tarde pas à découvrir les chalets de Taveyannaz ; le reste est une promenade.
Des chalets, on peut s'accorder le plaisir de monter aux Rochers du Vent, où l'on arrive par une longue pente de ga-
zon, et qui ne sont autre chose que les plus humbles des pics des Diablerets. Pour peu que l'air ne soit pas parfaitement calme , on verra qu'ils sont bien nommés. Les nuages que le vent chasse contre leurs parois s'y empelotonnent et s'y heurtent avec un bruit étrange, comme si l'on déchirait à la fois toutes les voiles d'une flotte de guerre. On a immédiatement au-dessous de soi , à six ou huit cents mètres de profondeur, l'alpe de Solalex.
GHAMOSSAIRE ET LES ORMONTS.
Le point de départ est Villars, dans les montagnes d'Ollon. (Voir pag. 197 et sq.) Le chemin, qu'on prend au haut du village, est bon, tout à fait accessible aux chevaux; on arrive au but en deux heures. D'ailleurs, impossible de se tromper.
Ghamossaire est le point culminant (2113 mètres) du massif qui sépare la vallée des Ormonts du vallon de la Gryonne, et qui se relie aux Diablerets par l'arête que franchit le col de la Croix. Tous les Guides et traités de géographie qui le mentionnent, en parlent comme d'un fort beau point de vue ; quelques-uns même l'appellent le Righi vaudois , éloge à la fois très vrai et très faux, car la vue de Ghamossaire n'a aucun rapport avec celle du Righi, sauf de n'être pas moins belle. Elle n'est pas extraordinairement étendue ; les Tours d'Aï et l'arête de Ghaussy lui ferment les perspectives du nord ; c'est encore la chaîne principale des Alpes vaudoises, celle du Mont Blanc et celle de la Dent du Midi qui forment la partie importante du tableau. 11 y a donc quelque ana-
logie entre cette vue et celles que nous avons déjà rencontrées aux Collatels, à la Croix de Javernaz, sur le mont de Jorogne, à Villars ; mais de nulle part la scène ne se déroule en panorama plus riche et plus harmonieux Les chemins sont si faciles, qu'on peut, sans inconvénient, s'accorder le plaisir d'un coucher de soleil à Chamossaire et descendre à la nuit tombante. C'est ce qu'il faut faire, si l'on veut obtenir d'une course à Chamossaire le maximum de jouissances possible. Toutes les montagnes des chaînes principales sont tournées de manière à recevoir directement les derniers rayons du jour, et je ne pense pas que nulle part ailleurs le soleil fasse à la terre de plus splendides adieux.
Chamossaire est aussi une de ces sommités dont le plus beau moment est au mois de juin ou au commencement de juillet. Les pelouses, qui s'étendent jusqu'au sommet, sont un parterre tellement fleuri qu'on ne sait où poser le pied pour ne pas écraser une pensée, une anémone, un orchis, ou telle autre des plus belles fleurs de la montagne. La flore n'est pas aussi originale que celle de la Croix de Javernaz; les plantes rares y sont moins nombreuses ; mais où trouver de pareils tapis? C'est un très détestable préjugé que celui qui fait commencer la saison des courses de montagne à la mi-juillet. Année commune , les pelouses de Chamossaire ont déjà perdu le 15 juillet leur premier éclat de fraîcheur, et il en est de même de la plupart des pentes bien exposées, jusqu'à 2000 mètres et plus.
Chamossaire rentre dans le plan d'une course aux Of monts de deux ou plusieurs jours. La chaîne dont il forme le
point culminant est coupée sur la droite d'une vallécule latérale, qui offre un passage facile du côté des Ormonts. Les piétons peuvent, du sommet, y descendre directement ; mais la pente est assez ardue , et ceux qui préfèrent des chemins plus doux retourneront sur leurs pas, avec les chevaux, pour en aller chercher la porte d'entrée. A peine l'a-t-on franchie qu'on arrive aux chalets de Bretîaye, groupés au bord d'un lac dont la surface est partout émaillée de plantes nageantes, d'épis d'eau, de potamots, etc. Les botanistes y pécheront, en septembre, le potamot allongé (Potamogeton prœlongus'), qui est plus rare que beau. En continuant à descendre, on trouve un autre lac, beaucoup plus petit, aux eaux foncées, le lac Noir. Un peu plus bas enfin, et moyennant une excursion latérale sur la droite, de quelques minutes, on découvrira, au milieu des bois, un troisième lac, appelé lac Serray ou lac des Ghavonnes. Il vaut la peine d'y aller, car c'est un vrai bijou ; les eaux en sont d'une parfaite limpidité , et rien ne saurait être plus romantique que la solitude où il se cache. Du lac Serray, on n'a que quelques pas à faire, en continuant dans la même direction, pour trouver le grand chemin qui, de la montagne de Perche, descend à la Forclaz. Les piétons peuvent abréger en rentrant dans la combe du lac Noir, et en allant chercher un petit sentier, très ardu , qui descend en zigzags la longue pente où aboutit la combe. De la Forclaz, on prend à droite , par un bon chemin , et l'on arrive en une heure et demie au hameau paroissial d'Ormont-dessus ; de là. soit par la route en passant la Grande Eau , soit par un très joli sentier qui continue sur la même rive et qui abrège , on
gagne en une petite demi-heure le Plan des Iles et l'hôtel des Diablerets. (Voir page 206.) De Yillars à l'hôtel des Diablerets par le col de Chamossaire , la course est de six petites heures. Le détour du sommet est d'une heure et demie , haltes déduites.
De l'hôtel des Diablerets , on revient le lendemain par le col de la Croix, d'où l'on descend, à volonté, sur Gryon ou sur Arveyes et Villars. Le sentier se prend au fond du Plan des Iles, à droite, et s'engage immédiatement dans la forêt, où la montée ne tarde pas à être assez raide. On a constamment à main gauche les Diablerets, dont on voit de près les escarpements. Du sommet du col. où eut lieu la lutte que nous avons racontée plus haut (page 255) , on commande une vue intéressante, mais trop resserrée.
Si l'on veut descendre sur Arveyes et Villars, il n'y a qu'à filer droit devant soi en prenant le sentier le plus marqué, et en ayant constamment la Gryonne à gauche. La première descente est forte ; mais ensuite la pente n'est plus que celle de la vallée. Au bas de cette première descente , un assez mauvais chemin s'engage dans le ravin de la Gryonne et aboutit à un petit pont. C'est le chemin de Gryon. On peut aussi , du sommet du col , se rendre aux chalets de la Croix, qui sont situés à quelque distance, sur la gauche, et prendre un sentier qui conduit à Taveyannaz, qu'on voit en face, de l'autre côté de la Gryonne. Ce dernier mode de retour n'est pas le plus court, mais le plus pittoresque; malheureusement, les sentiers entre les chalets de la Croix et ceux de Taveyannaz ne sont guère calculés pour les chevaux
On compte quatre heures de l'hôtel des Diahlerets à Villars ou à Gryon.
Il va sans dire que des Ormonts on peut s'accorder le plaisir d'un grand nombre d'excursions intéressantes. Nous ne les décrirons pas ici, parce qu'elles nous entraîneraient trop loin Bornons-nous à recommander particulièrement les courses au lac d'Arnon et à la pointe de Chaussy.
LA TOUR D'Aï
Je ne fais que mentionner et recommander cette excursion, qui exige un bon jarret, une bonne tête, et qui est trop longue pour être faite facilement en un jour. On part d'Aigle ; on monte à Leysin, puis aux chalets d'Aï, ce qui peut se faire à cheval, et demande environ quatre heures. Des chalets, l'ascension n'est possible qu'à pied; un vacher servira de guide. La vue du sommet (23S3 m.) compte parmi, les grandes vues des Alpes. A droite de la Tour d'Aï, s'élève sa sœur " jumelle, la Tour de Mayen, qui la domine de quelques mètres, et dont l'ascension est plus facile. On peut les gravir l'une et l'autre, pour comparer. En général, on préfère la Tour d'Aï, dont la vue est plus dégagée, et s'annonce par deux fenêtres admirables, taillées dans le rocher et ouvertes sur le Léman.