‹ Bex et ses environs;Chapitre 7 sur 30 · ENTRÉE DE LA VALLÉE DE L'AVANÇON · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE LA VALLÉE DE L'AVANÇON

L'Avançon, qui coule à quelques cents pas de l'hôtel, réunit les eaux du versant méridional des Diablerets , d'Anzeindaz , de la Vare, d'Argentine, du Muveran et de tout le massif de la Dent de Morcles. Trois glaciers l'alimentent, ceux de Paneyrossaz, du Plan-Névé et des Martinets. Les ruisseaux qui s'écoulent des deux premiers se perdent sous terre, pour reparaître en sources limpides au fond des vallées ; le troisième est le seul dont les eaux ne se purifient pas par infiltration. Gomme tous les torrents glaciaires, l'Avançon est pauvre en hiver ; il grossit au printemps, et atteint son maximum en été, au moment de la plus grande fonte. Le matin, l'eau en est claire, légère, d'un gris bleu très limpide ; elle se trouble vers les midi; le soir, quand la journée a été chaude, c'est une véritable eau glaciaire, laiteuse et pesante, chargée des débris des moraines. Après un orage violent, elle devient noire, de la couleur de certaines roches du Muveran.

L'Avançon ne forme point de grandes cascades; mais il ne cesse de bondir de gradins en gradins et de couvrir d'écume les blocs qui obstruent son lit. Il n'a ni trêve, ni repos ; il court toujours. Cette eau froide, au mouvement perpétuel, et qui remplit l'air de sa fine poussière, entretient une végétation d'une rare fraîcheur. Les blocs qu'elle baigne sont tapissés de mousses et de fleurettes alpines. Le rhododendron descend très bas sur les bords de l'Avançon. On l'y trouve

jusqu'au dessous de Frenières. Les palmes des fougères y atteignent une hauteur étonnante, et les tussilages y développent des feuilles en parasol à l'ombre desquelles un enfant pourrait dormir. C'est toujours une partie de plaisir qu'une promenade le long de l'Avançon , surtout dans les jours chauds de l'été.

Alexandre Dumas a raconté , dans ses Impressions de voyage, une partie de pêche faite de nuit sur les bords de l'Avançon, avec flambeaux et harpons. Les truites, attirées par la lumière, venaient à fleur d'eau se faire harponner par l'habile romancier. Aujourd'hui une pêche pareille serait tout à fait miraculeuse, attendu que l'Avançon ne nourrit plus de truites. Les montagnards disent qu'on n'y en a jamais vu, et qu'elles ne hantent que les torrents où elles trouvent pour s'abriter des anses tranquilles ; mais un des pêcheurs les plus habiles de la contrée affirme en avoir pris autrefois jusqu'un peu au-dessus du village. Si on n'en prend plus, cela doit tenir soit à des changements survenus à l'embouchure du torrent, soit aux résidus qu'y jettent certaines fabriques. En tout cas, le récit d'Alexandre Dumas est exact comme description des lieux. C'est un peu au-dessous de Bex qu'il doit avoir nuitamment harponné la truite.

Autrefois, on se servait de l'Avançon pour le transport du bois coupé dans les forêts des montagnes de Bex. Chaque année, en juin et juillet, il se faisait des flottées considérables. Depuis qu'on a ouvert les routes de Gryon et des Plans, on transporte par la route tout le bois de hêtre et une grande partie du bois de sapin. On profite souvent de la neige pour

le faire glisser jusqu'à la plaine. Néanmoins, comme il y a toujours quelques coupes plus à portée de l'Avançon que de la route, on fait encore parfois une ou deux flottées au commencement de l'été. C'est un travail très intéressant à suivre. On jette le bois dans la rivière ou dans un de ses affluents. Si le courant n'est pas assez fort pour l'emporter, on établit une écluse qu'il suffit d'ouvrir pour lancer une masse d'eau irrésistible. J'ai vu le ruisseau de Javernaz, un des modestes affluents de l'Avançon. transformé ainsi en un torrent furieux, et entraînant dans sa course folle des centaines de troncs, qui rebondissaient avec lui de cascade en cascade. Une fois qu'on a atteint un cours d'eau suffisant, on se borne à suivre la flottée, pour dégager les troncs qui se sont pris en travers aux endroits resserrés, ou qui ont été déposés sur la rive. On se sert dans ce but d'un instrument appelé grespil, consistant en une longue perche de trois à six mètres, très forte, surtout vers son extrémité inférieure, où elle est armée d'une pointe de fer pour pousser et harponner les troncs, et d'un crochet latéral pour les tirer à soi. Sur certains points, où la gorge est plus étroite, les flotteurs se font dévaler avec des cordes jusqu'au bord de l'eau. Ailleurs, au-dessous de Frenières, par exemple, au confluent des deux bras principaux de l'Avançon, ils sont obligés de cheminer lentement au pied de grands ravins de gypse, que l'eau ronge par dessous et d'où se détachent à chaque instant, surtout quand il pleut, des éboulements plus ou moins considérables. Si l'on veut se faire une idée de ce que les travaux du montagnard peuvent avoir de pénible et de dangereux, il faut voir à l'œuvre les flotteurs de l'Avançon.

Promenade au Bévieux et à Sublin. — La promenade la plus courte et la plus simple qu'on puisse faire à l'entrée de la vallée cle l'Avançon est celle du Bévieux. On y va par la grande route, et l'on revient par le chemin qui est en face, sur l'autre rive, ou vice- versa. Le tout exige une demi-heure. On ne peut se tromper nulle part, pourvu qu'on ne prenne pas, à dix minutes de l'hôtel, la route des Plans, qui se détache sur la droite. Au retour, on a le choix des ponts en face de l'hôtel ou un peu plus bas. Le chemin de la rive droite est plus frais, plus ombragé que la route ; il se tient plus près du torrent. Cette promenade, charmante le soir, en causant, n'est en réalité qu'un supplément à celles du parc.

Le Bévieux est, comme l'indique son nom (Bex vieux), un des endroits les plus anciennement habités de la contrée. C'est là qu'est aujourd'hui l'administration des salines, et que demeure M. de Yallière, le directeur de l'exploitation.

Au-dessus du Bévieux, le cours de l'Avançon devient de plus en plus intéressant; c'est déjà l'Avançon de la montagne. Un chemin qui se détache de la route immédiatement avant le pont, remonte par la rive gauche jusqu'à Sublin, ferme isolée, au fond de la gorge, à dix minutes au-dessus du Bévieux. D'un côté tombe la forêt , de l'autre bouillonne le torrent. Les ruines d'un aqueduc, dont il ne reste que les hauts piliers, animent cette solitude. (Voir la vignette, page 103.) A Sublin, on passe sur la rive droite, et bientôt le sentier monte rapidement. Il vaut la peine de le suivre cinq minutes jusqu'à ce qu'on arrive près d'un tertre , à main gauche , dont on gagne faci-

lement le sommet , et d'où la vue embrasse l'ensemble de la vallée. C'est moins une vue qu'un tableau dessiné par la nature. L'Avançon bouillonne sous d'épais ombrages, et les lignes hardies des arêtes du Muveran ressortent à l'arrièreplan, encadrées par les forêts des deux pentes.

Pour le retour, il faut, en tout cas, descendre jusqu'à Sublin, d'où l'on peut varier la promenade, soit en s'engageant à main gauche, dans les jolis sentiers de la forêt, soit en passant un petit pont en bois, à droite, un peu au-dessous de Sublin, et en suivant un sentier qui gagne l'ancien chemin de Gryon.

Promenade à Fontana-Sola. — A trois quarts de lieue en amont de Sublin, toujours au borddel'Avançon, se trouve la maison isolée de Fontana-Sola. On peut y arriver par le sentier de Sublin, qui, du point où nous l'avons laissé dans la promenade précédente , continue à remonter la vallée par la rive droite. Il est très pittoresque et très ombragé, mais étroit, rapide, pénible et en assez mauvais état. Dès l'année prochaine, il sera très avantageusement remplacé par une route des plus pittoresques, destinée à l'exploitation des forêts. Elle suivra de près le torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre, jusqu'à Fontana-Sola. On y travaille activement. En attendant, le plus simple pour ceux qui aiment les voies de facile accès, est de suivre la route des Plans, et de ne la quitter qu'après une heure de marche, cinq minutes après être sorti de la forêt, au bas des près de Frenières, au lieu dit la Venéresse. On trouve là un sentier, qui s'engage à gauche, dans la prairie, et conduit droit à Fontana-Sola, où l'on passe

l'Avançon. De Fontana-Sola, un autre sentier vous ramène, à peu près à plat, jusqu'au village du Chêne, sur la route de Gryon, d'où Ton descend au Bévieux soit par la route, soit par l'ancien chemin, qui en évite' les lacets.

Le charme cle cette promenade consiste surtout dans la variété des sites. D'un côté . sur la route des Plans , de grandes forêts, plus alpines à mesure qu'on s'élève, entretiennent une ombre éternelle; de l'autre, les bouquets de bois de hêtres, les ravines soleillées , les prairies semées de chalets ou de fenils se succèdent sans interruption, et les points de vue changent à chaque pas selon que le sentier disparaît sous l'ombrage, dans les vallécules creusées par les ruisseaux, ou, prenant en

écharpe la pente nue, commande les horizons de la vallée. Le passage d'un versant à l'autre se fait au pont de Fontana-Sola, nom charmant et vrai, qui est, à lui seul, la meilleure des descriptions : fraîches eaux et mystérieuse solitude. Le matin, on montera par le côté de la vue, c'est-à-dire par le Chêne, pour avoir l'ombre au retour ; après midi, on fera la route en sens inverse, réservant pour le bouquet la vue du Muveran à l'approche du soir. Ce Muveran a toujours double part lorsque le soleil, à son coucher, partage entre les sommets des Alpes ses derniers et plus beaux rayons. Il a été orienté par la nature afin de resplendir à cette heure et d'effacer tous ses rivaux. Il brille d'autant plus qu'il est plus chauve et décharné. On le voit s'allumer de la base au faite , et Ton croirait à un incendie plutôt qu'à des jeux de lumière. Ce n'est plus de la pierre, c'est de la braise, une montagne incandescente.

La promenade est d'environ trois heures. Si on craint la fatigue, on peut monter en voiture jusqu'au Chêne, et se faire chercher pour le retour à la Yenéresse, ou vice- versa, ce qui réduit à une heure le trajet à faire à pied.

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