‹ Bex et ses environs;Chapitre 8 sur 30 · LE MONTET · texte numérisé non relu

LE MONTET

Notice géologique. — Le Montet est cette gracieuse colline qui s'élève de l'autre côté de l'Avançon , en face de l'hôtel, qu'elle domine d'environ 200 mètres. Montagnette avancée dans la plaine , elle est séparée de la montagne proprement dite par le plateau des Devens, qui n'est guère qu'à quarante mètres au-dessus du village de Bex. Sa position isolée et sa

forme ont pu faire croire à certains observateurs, désireux de trouver partout un petit bout de cataclysme , qu'il était le produit d'un vaste écoulement , dont on irait chercher l'origine sur les sommets d'Argentine ou des Diablerets. La géologie populaire l'explique un peu différemment. Elle parle d'un géant qui portait une hottée de terre, et qui l'a versée là. Elle dit aussi que le géant n'a fait que se reposer en passant; sa hotte avait un trou, et la terre qui a coulé pendant qu'il était assis a formé le Montet. Une seconde halte, un peu plus loin, aurait, de la même manière, formé la colline de Saint-Triphon. En réalité, le Montet est une petite montagne de gypse , dont les flancs sont chargés de plusieurs dépôts erratiques et glaciaires \ Il fait partie d'un vaste gisement de gypse , qui se montre immédiatement derrière l'hôtel des salines, au pied de la montagne, s'étend jusqu'au delà d'Olion, et qu'orî retrouve sur les cols qui coupent les ramifications latérales de la chaîne bernoise , à la Croix d'Arpilles, au Pillon , et plus loin, parallèlement à la grande ligne de dislocation des derniers soulèvements des hautes Alpes. On le trouve intimement uni à la corgneule (rauchwacke), roche poreuse, d'un aspect particulier, qu'on a quelquefois confondue avec le tuf, dont elle se distingue par la structure toujours anguleuse cle ses pores. L'origine et l'âge de ces deux roches sœurs ne sont pas encore fixés d'une manière positive ; cependant les observateurs les plus compétents sont d'accord pour les envisager comme des

J C'est à l'obligeance de M. Sylvius Chavannes, pasteur à Bex, un de nos géologues les plus distingués, que nous devons ces renseignements.

roches métamorphiques, c'est-à- dire qu'elles doivent leur état actuel à l'action intense de forces chimiques : elles ont subi une transformation. Cette opinion s'appuie, entre autres, sur des phénomènes de transition, qui, nulle part, ne sont plus remarquables que dans les environs de Bex, où l'on peut rencontrer, dans une même couche, les états intermédiaires de la roche calcaire et de la corgneule , ainsi que de la corgneule et du gypse. On sait avec quelle facilité le gypse est attaqué par l'eau. Il en résulte que la plupart des collines de gypse sont sujettes à des effondrements de terrain parfois considérables. Sur le sommet du Montet, de nombreuses dépressions du sol, en forme de cratère ou de chaudière, attestent d'anciens effondrements. Le même phénomène s'est produit sur une plus grande échelle dans les environs d'Ollon. Une autre conséquence fâcheuse d'une désagrégation si facile est l'absence de sources sur les terrains gypseux. Le Montet manque d'eau, et c'est ce qui explique pourquoi les maisons d'habitation y font presque entièrement défaut , tandis qu'elles sont nombreuses sur les coteaux de Chiètres, de l'autre côté de l'Avançon. Les dépôts erratiques qui recouvrent le gypse sont surtout importants sur le versant oriental de la colline , celui qui regarde le Bévieux et les Devens. On y trouve d'anciennes moraines, et beaucoup de blocs isolés, dont quelques-uns jouissent d'une réputation classique, entre autres le Bloc-monstre et la Pierra- Bessa. (Voir page 111.) Toute cette partie du Montet est boisée. Sur les autres versants, la principale culture est celle de la vigne ; c'est la seule qui y prospère, à cause de la sécheresse du sol. La récolte est parfois considérable ; mais le vin n'est

jamais de qualité très supérieure. La vendange n'en est pas moins gaie. Au bas du vignoble qui regarde l'hôtel, s'étend une plaine ombragée, où se réunissent, pour dîner sur l'herbette, vendangeurs et vendangeuses. Entre onze heures et midi, la plus grande partie de la population de Bex s'y trouve rassemblée, formant mille groupes, tous plus joyeux les uns que les autres. On rit, on chante, on danse, au milieu des chars qui plient sous le poids du raisin. C'est la plus populaire des fêtes de l'année, la plus simple et la plus animée.

La flore du Montet est très variée. Sur le versant oriental, la végétation est déjà montagneuse. On y trouve en abondance, au premier printemps, la bruyère rose et l'anémone hépatique. Les châtaigneraies sont riches en orchidées , ainsi que les forêts de pins qui ombragent les ravines au-dessous* du signal ; enfin la végétation des pentes soleillées, au-dessus des vignes , fait pressentir celle du Valais. En fait d'espèces rares. Gaudin mentionne la Campanula cervicaria,YOrchis odoratissima, la Pyrola chloraniha, etc. M. Jean Louis Thomas, le fils du célèbre botaniste, se fera un plaisir de donner aux amateurs des indications plus détaillées.

Ascension du Montet.— Il y a plusieurs manières de gravir le Montet. Bons ou mauvais, les chemins sont nombreux. Le plus doux et le plus pittoresque est celui du Bévieux. On suit la route de Gryon jusqu'au plateau qui domine le Bévieux, et sur lequel s'élevait anciennement un bâtiment de graduation; de là on prend, à main gauche, un chemin qui s'élève en zigzags jusqu'au sommet, traversant d'abord un bois de hê-

très, puis des châtaigneraies. On compte trente-cinq minutes de l'hôtel au sommet. On peut faire la course à cheval.

Le sommet du Montet forme un plateau accidenté qui s'allonge du sud au nord. Le point culminant est un mamelon boisé. La vue en serait fort belle, si elle était dégagée ; ce serait une vue d'ensemble sur la vallée du Rhône, la Dent du Midi, les glaciers du Trient et les Alpes de Bex. On aurait tout à la fois. Mais on y est perdu au milieu d'épais fourrés. Le Montet n'en a pas moins ses points de vue, un surtout qu'il faut chercher au bord du plateau, du côté cle l'hôtel et presque directement au-dessus, tout près d'une rangée de vieux chênes aux troncs grêles et dépouillés. C'est à peu près la même vue que des balcons du Grand Hôtel, mais avec plus d'air, plus d'espace ^et de plus vastes horizons. Belle à toute heure du jour, elle l'est surtout au lever du soleil. Le premier rayon est pour les glaciers du Trient , véritables glaciers de hautes cimes , dont rien encore n'a souillé la pureté, et qui, tournés vers l'aurore, en réfléchissent avec amour la fraîche lumière. Aussitôt après s'allume le sommet de la Dent du Midi, qui regarde aussi l'orient. Elle était morte, cette reine des Alpes; elle prend vie, tandis qu'en face, la Dent de Morcles, encore endormie , continue son rôle de tous les jours, qui est de faire mieux ressortir la splendeur de sa rivale.

Si l'on est pressé , on peut descendre très rapidement , soit par un sentier assez abrupt, entre les vignes et les bois, qui tombe sur le hameau de la Scie, en face de l'hôtel, soit par un chemin qui s'engage obliquement dans le vignoble et va rejoindre la route dite de Parthiaz, simple route de dévestiture,

à l'usage des propriétaires de vignes. Sentier et chemin se voient également dès qu'on est au bord du plateau. Mais la véritable manière de faire la promenade du Montet est de prendre le temps nécessaire pour une longue flânerie. Ce serait peine perdue que de vouloir indiquer au voyageur les sentiers qui se croisent sur ce plateau ondulé. Il ira au gré de sa fantaisie. S'il veut de l'ombre, les grands bois ne manquent pas ; s'il aime les retraites champêtres, les romantiques solitudes, voici des plis de terrain et desvallécules, qui se dérobent entre les tertres boisés ; s'il préfère les points de vue à la fois dégagés et bien encadrés, il en trouvera toute une série en suivant autant que possible le bord des rampes qui tombent sur la plaine. Il est facile de se perdre sur ce plateau accidenté, qui n'a pas moins d'une demi lieue de longueur, du sud au nord ; mais c'est un plaisir de plus. D'ailleurs on est sûr de ne pas se perdre pour plus longtemps qu'on ne voudrait. Il n'y a, pour se retrouver, qu'à suivre dans une direction quelconque le premier chemin venu; tous finissent par descendre sur un versant ou sur l'autre. A l'extrémité nord du plateau, se trouve un signal avec les ruines d'une vieille tour carrée et une belle échappée, entre les arbres , sur la plaine et le lac dans le lointain.

Le tour du Montet et laPierra Bessa. — Le tour du Montet peutsefaire en voiture, en une heure environ, parle Bévieux et les Devens, et retour par Bex. C'est une charmante promenade; mais à pied et par les sentiers elle l'est plus encore. On suit la route des Devens jusqu'au-dessus du Bévieux, d'où l'on s'enfonce dans la forêt, en laissant la route à droite. Les

sentiers s'y croisent en grand nombre , et l'on peut prendre celui qu'on veut, pourvu qu'on ne perde pas de vue cette indication générale qu'il ne faut s'engager ni à droite sur le plateau, ni trop à gauche sur la pente du Montet. Il faut, autant que possible, suivre les bases de la colline. Après dix minutes d'une paisible flânerie , on voit se dessiner dans la forêt des formes étranges. Ce sont les grands blocs erratiques du Montet, qui se dressent au milieu des hêtres et des sapins. Le premier est le Bloc-monstre, masse énorme, reposant sur la pente ? dans une éclaircie. Deux minutes plus loin , et un peu plus bas, au milieu des arbres de haute futaie, se cache la Pierra Bessa, avec ses deux pointes fantastiques. Plus loin, en montant un peu , on trouvera d'autres groupes en grand nombre, dont quelques-uns très pittoresques, entre autres celui dont nous donnons le dessin. Ces blocs sont classiques, surtout les deux premiers. C'est en les étudiant que Charpentier a découvert la théorie, aujourd'hui incontestée, du transport des débris erratiques par les glaciers. Que de fois il sortit de sa maison (la maison aux volets verts et blancs, au pied de la montagne , de l'autre côté du plateau des Devens) sans autre but que de venir rôder autour de ces pierres mystérieuses et de chercher le secret de leur origine ! Que de fois aussi, il y conduisit d'autres savants, pour leur faire, en présence de ces témoins antiques, les honneurs de sa découverte ! Léopold de Buch hochait la tête, Agassiz finissait par se laisser convaincre ; aujourd'hui les plus rebelles ont dù céder à l'évidence. Ces blocs nous racontent l'histoire d'un âge du monde; ls nous apprennent que ce petit glacier du Plan-Névé, qu'on

voit suspendu aux précipices du Muveran, n'est que le dernier débris d'un glacier formidable, lequel remplissait toute la vallée de l'Avançon , et venait aux Devens en rejoindre un bien plus formidable encore, celui du Rhône , qui débouchait du Valais et allait couvrir la moitié du plateau suisse.

Voici la description que donne Charpentier du Bloc-monstre et de la Pierra-Bessa.

« Près de ma demeure, aux Devens, il y a sur le flanc septentrional d'une petite montagne de gypse, appelée le Montet, un bloc calcaire provenant des montagnes qui bordent la vallée

de l'Avançon. La longueur moyenne de ce bloc est de 54 pieds, sa largeur de 49 et sa hauteur de 61 pieds ; il offre par conséquent un volume de 161000 pieds cubes. Les arêtes et les angles sont peu émoussés. C'est le plus grand bloc erratique que je connaisse, je le nommerai Bloc-monstre.

» La Pierra-Bessa, est un bloc calcaire de 42000 pieds cubes, situé à environ 400 pieds du bloc monstre. Il provient également de la vallée de l'Avançon.... C'est une pyramide de 61 pieds de hauteur, dont la base est un triangle isocèle, les deux côtés longs ont environ 58 pieds chacun , et le côté court 32 pieds. Elle est fendue verticalement du sommet à la base. La fente est assez large pour qu'un homme puisse s'y introduire; un fragment de moyenne grosseur , détaché de la partie supérieure, est resté pris entre les parois de la crevasse. Cette rupture est évidemment le résultat d'une chute que le bloc a faite au moment où il a pris place. »

Charpentier explique ensuite comment la Pierra-Bessa a dû glisser sur le bord escarpé du glacier, au moment où il se retirait. La violence de la chute a déterminé la brisure, et l'appui du glacier a permis l'équilibre hardi de cette haute pyramide. (Voir Charpentier: Essai sur les glaciers, pages 125, 126, 146, 236 et sq.)

Le nom de Jean de Charpentier a été gravé par les soins de Jean Louis Thomas sur le Bloc-monstre.

En continuant par les sentiers de la forêt, on arrive à l'angle nord du Montet, en face des maisons des Devens , et l'on ne tarde pas à trouver un chemin fort bien tracé, le chemin dit de la Combaz, qui conduit à Bex en écharpant la colline. Il

monte un peu d'abord, dans le bois; puis il file à plat et vient traverser la magnifique châtaigneraie où se trouve la maison isolée de la Gombaz , après quoi, il s'incline sur Bex, en traversant un vignoble. De la Gombaz , la vue est très dégagée sur la plaine du Rhône jusqu'au lac Léman.

La promenade toute entière prendrait à peine deux heures, si l'on marchait toujours; mais il y a trop de tentations en chemin pour ne pas perdre une bonne heure de plus, peut-être davantage, à faire l'école buissonnière. On tourne autour des blocs erratiques , on escalade les plus accessibles , on va à la découverte de groupes nouveaux, on trouve mille fleurs à cueillir, et on ne résiste guère à la tentation de s'asseoir sous les châtaigniers antiques. Le mieux est d'y consacrer une après-midi, de passer dans la forêt les heures les plus chaudes, et de réserver le coucher du soleil pour une des stations favorables du chemin de la Gombaz.

Campagne Billiard. — Ravissante villa, à quart d'heure de l'hôtel, sur la dernière terrasse du Montet, immédiatement au-dessus du rocher de gypse qui domine le village de Bex. On y va par un sentier, qui se détache à gauche du chemin de la Parthiaz, (rive droite de l'Avançon, un peu audessous du Pont de pierre, en face du domaine de l'hôtel). Ge sentier va longer le dessus du rocher, et offre partout les plus heureuses échappées. Près de la maison , dans une enceinte bien close, s'ébattent trois chamois. On peut, au retour, descendre sur Bex par l'avenue de la campagne.

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