‹ Bible de l'humanitéChapitre 19 sur 24 · DÉFAILLANCE DU MONDE. —L'ÉCRASEMENT DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DÉFAILLANCE DU MONDE. —L'ÉCRASEMENT DU MOYEN AGE

Supposons qu'un matin nos papes, l'Observatoire, l'Académie des sciences nous apprennent qu'à tel mois, tel jour, la terre \a traverser une comète d'aérolithes ignés, une pluie de fer et de feu. Grande stupeur. On veut douter d'abord. Mais la chose est certaine, calculée et prouvée. Toute activité cesse, tout plaisir, tout travail. On se croise les bras. Cela tarde pourtant; on s'est trompé d'année. N'importe. Nul travail ne reprend. La langueur est la même. Tout le monde s'était arrangé pour cela.

La mortl rien de plus doux pour qui n'a plus d'activité. Aux premiers temps chrétiens, celte attente simplifia tout. Un silence, une paix étrange

se fit des passions humaines. Plus de procès. Le tien, le mien, devinrent indifférents. On ne disputait guère sur ce qui périrait demain1. Tout commun entre frères et sœurs. Le sexe est oublié. L'épouse même n'est qu'une sœur. Le foyer est froid et éteint.

La mort est espérée. Oh 1 puisse-t-elle venir tout à l'heure! Egnace écrit : « J'en ai faim, j'en ai soif. »

Nature, c'est la malédiction. Nature, c'est la damnation. Au second mot de la Genèse, le Créateur « se repentit. »

Sortir bientôt de la nature, « s'en aller au plus vite, » comme dit Terlullien, c'est le véritable but de l'homme. (Âdv. gent., 5, 2.) Saint Cypricn fait des vœux pour la peste et pour la famine. (Ad De m.)

1 On se débarrassait volontiers des esclaves quand on croyait que le Jugement était si près et allait tout finir. — Le christianisme n'avait nullement aboli l'esclavage. Le texte de saint Paul (Gai., TU, 28), que Wallon et tant d'autres ont cité, n'y a aucun rapport. Despois l'a solidement prouvé dans ses articles [Avenir, 2-16-23 décembre 1855), d'inébranlable force, et qui sont restés sans réponse. Bossuet ici soutient Despois : c Condamner l'esclavage, c'est condamner le Saint-Esprit (Averties, aux prot.). Despois a encore pour lui l'enseignement actuel des séminaires, lequel « condamne le nègre qui s'enfuit » (Bouvier, év. du Mans, 6* édit. vi, 22-25) . — Le Coran, au contraire, déclare libre l'esclave qui embrasse l'Islamisme. Il dit : « Qui affranchit un homme, luimême s'affranchit des peines de cette vie et des peines éternelles. »

Celui qui a des enfants doit prier Dieu (Tertullien) a pour qu'ils sortent de ce siècle impie. » C'est ce que fit saint Hilaire pour sa fille, et il l'obtint. Puis il pria pour sa femme, et il eut encore cette grâce (Fortunat).

Mais la vie, ses devoirs, ses activités nécessaires au moins pour qu'elle dure un jour, comment les continuer? Comment obtenir quelques actes indispensables de ce grand peuple inerte?... Et si l'on n'y parvient pourtant, le monde infailliblement cesse. Du moins si Ton pouvait trouver à ces ma* lades une passion, un vice même? Ils seraient sauvés. Mais que faire? que tirer de la perfection /' désolante de ces blêmes amants de la mort, qui, frappés, sourient, remercient?

Nous voyons aujourd'hui dans l'Inde les plus faibles des hommes, qu'on bat impunément ; nous voyons des femmes timides, de vieilles femmes qui n'ont que le souffle, se jeter sous les roues du char de Jagernalh qui sur eux passe lentement. Cette horrible torture n'en lire pas un soupir. Pour la moindre action, ils en sont incapables. Bien de plus ordinaire, surtout à la naissance des grandes épidémies religieuses, que celte faim de la mort, cette facilité du martyre, cette joie d'affranchissement. Là le plus méprisé, le plus humble a pourtant ce bonheur d'orgueil,

de briser, de fouler aux pieds Tordre et la Loi, d'être sa Loi à lui.

L'exemple était contagieux. Quelques chrétiens périrent1. Mais des masses immenses qui n'imitaient pas leur martyre, n'imitèrent que trop bien leur refus de porter les fardeaux de la vie civile, la milice surtout1. Si dure par elle-même, elle l'était bien plus par les voyages immenses des légions (de la Seine à l'Euphrate), bien plus par leurs travaux de maçons, d'ouvriers, bien plus par la misère d'une solde très-faible dans renchérissement de toute chose. Tacite a peint cela avec génie. Que faisait le soldat? La guerre à l'Empire même, il créait un César, qui augmentait la solde, bientôt insuffisante. Enfin, découragé, il laissait là le Rhin et le Danube se garder, s'ils pouvaient, il jetait son épée, disait : « Je suis chrétien. »

Donc le barbare passait. Troupeaux désordonnés, dont Mari us, Tibère, firent de si grands carnages, masses confuses de femmes, enfants, de bœufs, de chariots, rien n'était plus facile que de les arrêter. Rien de plus sage aussi. Quoi qu'ait pu dire Tacite

1 Dodwell, De Paucitate martyrum. Ruinart même avoue qu'on a exagéré.

* Le texte était précis : « Qui se sert de l'épée, doit périr par l'épée. Matth., xxvi, 52. Tertullien ordonne expressément de déserter. Lactance défend môme la marine et le commerce.

dans son roman de la Germania, quoi qu'aient pu ajouter nos extravagants Teutomanes, ils n'apportaient guère à l'Empire que désordre et ruine. En accepter l'élite pour la disséminer et la romaniser, c'est ce qu'on pouvait faire. Mais fraterniser follement, leur ouvrir les barrières, les admettre en tribus, c'était accepter le chaos. Les grands enfants ï blondasses étaient à cent lieues de pouvoir comprendre une telle société. Ils cassaient tout, faisaient rage un moment. Puis ces hommes très-mous sous leur forte apparence fondaient à la chaleur du Sud, j aux vices et aux excès. De cette neige restait de la* boue, où l'Empire s'embourbait, tombait plus bas encore, bien loin de se régénérer.

Le peu qui restait d'Italiens, de Grecs, la Celtique et l'Espagne, les races dures, indestructibles, de Ligurie, de Dalmatie, conservaient à l'Empire, même dans sa dépopulation, des ressources bien plus réelles. Le génie manquait-il au monde qui produisait encore Tacite et Juvénal, qui produisait un Marc-Aurèle, les maîtres de la jurisprudence, les Gaïus, les Ulpien, le grand Papinien son oracle? On pouvait soutenir que si le monde antique baissait par un côté depuis Aristole, Hippocrate, il s'élevait par l'autre, par le Droit et l'intelligence du juste.

Celle croyance banale « que l'Empire mourait

sans remède, » vient de ce qu'on assimile légèrement la vie des nations à la vie de l'individu. Rien de plus différent. Elles ont dans leur sein des renouvellements qu'il n'a pas. Mais pour revivre, il faut croire à la vie; pour vaincre, croire à la victoire. Que faire avec des gens qui sont atteints... à l'âme? « Que vous reste-t-il? Moi, » disait Médée. S'il reste moi, c'est tout. Mais s'il ne reste pas? s'il est ébranlé et malade? Croire qu'on meurt, et le dire, c'est déjà mourir en effet.

Les grandes colonies de Trajan, si fortes et si durables (une existe de six millions d'hommes, Roumanie et Transylvanie), semblaient consolider l'Empire. Mais ni le grand chef militaire, ni l'empereur des jurisconsultes ne suffisaient dans l'état des esprits. L'énervation orientale gagnait toujours, et ses dieux féminins, la maladie fiévreuse de Syrie, de Phrygie. Les Césars furent forcés d'imiter leurs rivaux, les rois des Parthes qui étaient rois-soleUs, comme les anciens Phra de l'Egypte, les Nabi de Babel et les Milhras d'Iran. Les Grecs de Bactriane avaient porté ce titre, et l'immortel Mithra du royaume de Pont, l'indomptable roi Milhridale.

La chose parut folle d'abord. Mais Néron y songeait, et c'est ce qui sans doute le fit cruel pour les

chrétiens, leur Ante-Christ l . L'enfant Héla ga bal, le pelit pontife de Syrie, l'essaya, se perdit. Tous deux, immondes femmelettes, grotesques Adonis, furent prodigieusement ridicules. Cependant leur folie fut plus tard imitée par le sage et brave Au rélien dans les nécessités suprêmes. Il gagna vingt batailles et se fit Soleil incarné.

Tout dieu mourant se déclarait soleil, Sérapis, Altis, Adonis, Bacchus, tout finissait par là. L'Empire, ce vieux malade, regardait vers l'astre du jour pour avoir un peu de chaleur. De Mithra, du Sol invictus, on crut un moment faire le dieu des armées, le culte des légions3.

Mithra avait tiré un grand renom du dernier ennemi de Rome, Mithridate, et de l'empire mystérieux que Pompée écrasa, l'association des pirates qui un moment furent maîtres de toute la Méditerranée. Association mithriaque, dont on n'eut pas tout le secret. Ce que l'on voit fort bien c'est que, chez ces désespérés, Mithra fut l'énergie, énergie solaire et humaine. Leur initiation à la milice de Mithra se faisait dans les antres. Des antres ténébreux, le dieu naissait et éclatait, jeune et fort, terrassant, égorgeant un taureau. Très-ingénieu-

1 V. Réville sur l'Apocalypse.

* V. tous les textes réunis dans Preller, Romische Mythologie ,

sèment les pirates, pour représentation ordinaire de Mithra, prirent une belle sculpture grecque d'une vierge (c'est la Victoire) qui tue l'énorme bête. Seulement ils la coiffent du bonnet phrygien, en font un jeune Atlis, mais non mutilé, celui-ci, au contraire d'un bras sûr, qui d'un coup abat le taureau.

Soldats, Lions, Coureurs du soleil (pour courir la terre le fer à la main), c'étaient les degrés de l'initiation. On offrait au novice l'épée et la couronne, et il ne prenait que l'épée, disant: « Mithra est ma couronne, » je serai un roi d'énergie.

Cela eut un succès très-grand dans les légions. On croyait que le sang du taureau, cette rouge, fumante cataracte, tombant sur l'énervé, lui versait sa force et même sa vaillance amoureuse. Milhra fut quelque temps la vraie religion de l'Empire. Lui-même, Constantin, hésitait d'y toucher.

L'effet n'en dura pas. Mithra atteint lui-même, loin de guérir les autres, languit et défaillit. Comme tant d'autres dieux, lui Soleil, lui Victoire, il devint un dieu pénitent.

Pour bieo savoir le néant de l'époque, en mesu-

rer la chute, il suffit de connaître la pâle littérature d'alors. Un souffle de mourant, un dernier radotage de faibles et vagues paroles. Profonde pauvreté, et définitive impuissance. Tout est flasque, mou, vieux, — et, qui pis est, enflé à vide, gonflé d'air et de vent, bizarrement exagérateur.

Rien, en aucune langue, de comparable à ces lettres étranges où saint Jérôme, conseillant le célibat religieux à une vierge chrétienne, conte ses tentations, la furie de ses vieux désirs. En revanche, rien de froid, de pâle, comme les récits des martyres, si faibles en ce brûlant sujet. Hais la perle est le Manuel universel et populaire que tous citent et admirent pendant deux ou trois siècles, Irénée, Clément, Àthanase, Jérôme, Eusèbe, etc., l'insipide Pasteur d'Hermas, libretto des petits mystères où l'on admettait les novices. Il resta à la mode tant que les femmes furent prêtres, probablement parce qu'il présente beaucoup de rôles de femmes, pour les vieilles et les jeunes, où toutes pouvaient à plaisir montrer leurs grâces apostoliques.

Triste production trop semblable aux œufs pâles que le mâle n'a pas fécondés. Et cependant qui le croirait? ce n'est pas vraiment de la femme. Sa mollesse et sa grâce, ses charmants défauts sont absents. Voilà ce que c'est que de croire qu'on peut se passer de l'amour, de l'enfant, de la maternité,

cette puissante initiation. L'enfant ne paraît guère dans les monuments juifs (sauf l'orgueil de succession), et il ne parait point du tout aux monuments chrétiens. Jésus semble un enfant et ne Test pas. Il prêche. La mère n'ose y toucher. Pour elle il est stérile, ni allaité, ni élevé. Qu'arrive-t-il? La femme est triste et sèche, d'aspect ingrat et pauvre. L'impuissance de l'homme sans doute est lamentable. Mais la femme impuissante, atrophiée, fruit sec! C'est (pis que mort) désolation !

Voyez aussi l'air sot, la figure idiote des gens du Nord qui vont à cetle école. Oslrogolhs, Visigoths, un nom proverbial pour la décrépite ineptie. Les voilà sur les bancs de la vieille d'Hermas, disant : « musa, la muse. » Derrière un autre arrive, un cruel magister (et son fouet de fer), Attila.

Notez que les rois goths ont encore figure d'hommes auprès des fils de Dagobert qui vont venir. De même leurs chroniques auprès de Frédégaire. Et celui-ci vaut mieux que les moines carlovingiens, bêtes muelles qui peuvent à grand'peine bégayer, bêler quelques mots.

Dans le terrible voyage de Kane aux mers polaires, rien ne fait plus impression que de voir des chiens de Terre-Neuve ou Esquimaux, « très-sages»

et de tête excellente, qui par l'atroce rigueur du froid sont devenus fous. J'ai même tristesse et même effroi, s'il se peut dire, à voir dans les légendes le lion, le chien, les oiseaux, ces êtres jadis sages, de les voir imbéciles. Les bêtes sont devenues des sottes. Tel animal qui dans l'Inde fut l'ami de Rama, tel qui eut dans la Perse son férouer ailé, son génie1, chez saint Antoine et saint Macaire, etc., est un pénitent ridicule. Le lion devient frère lai de l'ermite, porte son bagage. L'hyène écoute ses sermons et promet de ne plus voler.

Légendes illusoires. Dans la pensée chrétienne, Panimal est suspect, la bête semble un masque. Les velus, nom sinistre que les Juifs donnent aux animaux, sont des diables muets. Et toute la nature devient démoniaque. L'arbre en ses feuilles sombres est plein de terreurs et de pièges. N'est-il pas le coupable où le serpent s'enroule pour capter, tromper Eve, et pour perdre le genre humain? Si ce n'est le serpent, c'est l'oiseau, c'est le rossignol (démon de mélodie), qui de là chante encore pour troubler, égarer les cœurs. Par ces arbres enchan-

* Beau sujet, la Cité des bêtes, leur grandeur et leur décadence. Il appartient au très-charmant esprit qui a trouvé ce litre et seul le remplira, Eugène Koel. — Il contient une part énorme des affaires humaines. On voit par l'Àvesla que nous n'avons vécu que par l'alliance du chien contre le lion. La terreur du lion réunit. Où il manque, on s'isole. Le lion fit les sociétés

tés, la magie du déserl s'opérait, la nue y venait, les eaux ; de là les fleurs, les fruits et toutes les tentations de Y homme... A bas! arbres funestes! Que la plaine s'étende, âpre, nue, désolée. La Terre fit trop l'amour; qu'elle fasse aujourd'hui pénitence *.

Ainsi commença ici-bas ce phénomène étrange, la haine de la création, et la persécution, l'exil de Dieu le Père. Le Verbe seul régna. Jusqu'à l'an 1200, pas un autel, pas une église au Père, pas même de symbole qui le rappelle au moins. Il ne tint pas à l'homme (chose énorme!) que Dieu ne fût mis hors la nature, hors de la grande église dont il est la vie, l'âme, qui naît incessamment de lui!

Le Père! mot cher, sacré, l'amour de l'ancien monde. La famille y avait son ferme appui, son

1 Les trois peuples du Livre, le Juif et ses deux fils, le Chrétien et le Musulman, cultivant la Parole et négligeant la vie, riches en mots, pauvres d 'œuvres, ont oublié la Terra. Terra mater» Impies 1... Voyez la nudité du vieux monde gréco-byzantin. Voyez les maussades déserts, âpres, salés de la Castille. Voyez tous les canaux de l'Inde abandonnés par les Anglais La Perse, ce paradis de Dieu, qu' est-elle? Un cimetière musulman. De la Judée à Tunis, au Maroc, et d'autre part d'Athènes à Gênes, toutes ces cimes chauves qui regardent d'en haut la Méditerranée, ont perdu leur couronne de culture, de forêts. Et reviendra-t-elle? Jamais. Si les antiques dieux, les races actives et fortes, sous qui fleurissaient ces rivages, sortaient aujourd'hui du tombeau, ils diraient : « Tristes peuples du Livre, de grammaire et de mots, de subtilités vaines, qu'avez-vous fait de In Nature? «

yenius auguste, le foyer sa solidité. Tout flotte au Moyen âge. L'époux est-il l'époux? le père est-il le père? Je ne sais. La famille, idéale et mystique, calquée sur la légende, a son autorité ailleurs. Nul chef de la famille. Nul père au sens ancien. Ce nom qui voulait dire créateur et générateur, un tiers Ta maintenant. Le père lui dit : « Mon Père! » Qu'est-il dans sa propre maison?

Ecartons l'idée qui pourtant revient partout au moyen âge, écartons l'adultère. Supposons la famille respectée, pure et sainte. La chose est toujours triste. C'est le mépris de l'homme, c'est l'époux ravalé. Pour lui l'épouse est vierge. Car elle a l'âme ailleurs, et, donnant tout, ne donne rien. Autre est son idéal. Si vous la voyez mère, c'est qu'elle a conçu de l'Esprit. Le fils est à elle A lui? non. Yoilà la maison à l'image de la société extérieure. La mère et le fils sont un peuple, l'homme un peuple inférieur. Il est le serf, la bête. L'écrasement du monde se reproduit ici justement au refuge où l'infortuné eût voulu refaire son pauvre cœur.

Quel est cet enfant qui grandit, fleurit d'une grâce précoce sous l'œil complaisant de la mère? L'homme en est fier lui-même ; il le préfère aux autres. Et pourtant comme il en diffère! On le sent trop bien par moments. Fluctuation amère! incurable tristesse ! L'homme ne saura pas s'il doit

ou ne doit pas l'aimer. Il l'aime, en attendant. Mais nulle sécurité. Nulle joie vraie et complète. Il a perdu le rire, et ne l'aura plus ici bas.

Dans le Primitif Évangile (Protevangelium), livre cité des premiers Pères, la touchante ligure de Joseph est déjà posée, sa compatissante bonté, mais son chagrin profond, ses larmes.

Beaucoup plus explicite est Y Évangile du charventier (Fabri lignarii). Livre fort et naïf, qu'on semble avoir détruit tant qu'on a pu. On ne Ta retrouvé que dans une version arabe. Mais il n'est point arabe, il n'en a pas les sottes fleurs. Il est grec ou hébreu. Avec une force prophétique, ce pauvre petit livre a peint en Joseph, en Jésus, toute la situation des mille ans qui suivirent, la cruelle plaie de la famille.

Joseph dès l'origine a élé admirable pour la pauvre orpheline, fort durement rejetée du Temple, qui la donne, compromise et pauvre. Peu engagé, et simple fiancé, il lui ouvre les bras, la sauve. Il n'en est pas moins trisle, et resle tel toute sa vie. A sa mort c'est bien pis. Son âme, affaiblie de chagrins, se trouble, désespère. Il pleure sa destinée, il inaudit sa naissance, croit que sa mère la fait dans un jour de mauvais désir (selon le mot du psaume), dit enfin : « Malheur à mon corps! et malheur à mon âme ! Je la sens déjà loin de Dieu ! » Cri amer.

Il n'a eu ni la terre, ni le ciel. Il a vécu près d'elle, avec elle et sans elle! Et, au bout de cette vie sombre, il voit « les lions d'enfer. » Il craint Jésus luimême pour les pensées mauvaises que lui Joseph eut de Marie. Il a tort. Jésus a un cœur. Il pleure lui-même abondamment, le calme, le rassure, lui ôle les terreurs de la mort. « Rien ne mourra de toi, n'aie peurl Ton corps même restera, ne se dissoudra pas, demeurera intact, jusqu'au grand Banquet de mille ans. »

Ainsi, de si bonne heure, on peignit à merveille ce qui allait venir, se répéter partout. Ce qu'on ne prévit pas, c'est que, dans cet enfer, les damnés du mariage aigriraient leurs douleurs en se moquant les uns des autres. La cruelle poésie des Noëls les suit dans tout le moyen âge. 11 faut en rire, il faut les chanter, être gai. Il n'est pas permis d'être triste. Et c'est le plus triste qui chante, pour n'être un objet de risée. Cela le suit partout. Quelque part qu'il se tourne, aux chants de veillée, aux Mystères qu'on joue aux portes des églises, aux Mystères figurés de pierre, même légende partout et toujours. Aux Noëls le Roman succède, douceâtre délayage qui mondanisa la légende. Une littérature tout entière étend et remue le poison, le versant dans la plaie, ne donnant rien au cœur que la blés-

sure aiguë du doute, au plus sensible point... l'amour!

L'amour au moins subsiste de l'enfant à la mère. « Dans ce culte, l'objet aimé semble l'enfant? » On le croirait. A tort.

Dès les Juifs, la famille est dure. « N'épargne la verge à ton fils. » « Bats-le assidûment. » (Prov., xni, 24; xxm, 13; xxix, 15. Eccl. xxx, 1, 9, 10.) « Ne souris jamais à ta fille, et garde son corps pur. » (Eccl., vu, 26.) Choquant précepte! étrange! D'autant mieux il ira aux casuistes. Ils s'en emparent, en font de honteux commentaires; tel défend à la mère de regarder son iils I

Qu est-il donc, cet enfant? La Chair, le pèche incarné. Plus elle est belle et riche, cette Chair, et de lis et de roses, plus elle représente l'amour, le moment de l'amour où Nature la damnée parla. Hélas! sur ses genoux, dans ses bras, sur son sein, que tient-elle sinon le Péché?... Aussi qu'elle est triste et craintive! Osera-t-elle aimer? Oui et non... Si elle aimait trop?... Quelle limite?... Oh ! cruelles doctrines, qui, brisant le foyer, rendant l'amour amer, glacent jusqu'à l'amour maternel.

« Donc, nul amour qu'en Dieu. Dieu aima tout le monde... Il peut exiger tout, quand il a donné tout,

son Fils ! » — Énorme sacrifice dont la Bonne Nouvelle semblait l'infini du Pardon, montrait le péché mort, la justice impossible, l'enfer vaincu, éteint. Mais comment donc subsiste encore la vieille idée barbare, la Prédestination, qui fait des réprouvés de naissance, créés pour l'enfer? Idée désespérante qui plane obscure sur l'Ancien Testament, — qui, dans les Évangiles, durement se détache d'un fond doux en éclairs sanglants1, — qui, forte dans saint Paul, se fait homme, un cruel docteur, — et dans Augustin, un bourreau.

Que l'Amour est terrible ! La porte des enfers chez Dante porte ce mot : « C'est l'Amour qui me fit. » L'Amour fait la fureur, la férocité d'Augustin. Ame africaine, en son ardeur pour Dieu, il blâme, il damne les Pères grecs qui avaient quelques doutes sur l'enfer éternel, osaient croire que

1 « A vous il fut donné de savoir les mystères du royaume des cieux. A eux, cela n'est pas donné » (Malth., xxii. Voir aussi Jean, xn, 40). — Pourquoi parler en paraboles? a Pour qu'ils voient sans voir, entendent sans entendre » (Marc, iv, 11; Luc, vin, 10). Et Marc ajoute : « De peur qu'ils ne se convertissent, et que leurs péchés ne leur soient remis » (Marc, iv, 12). — Ce qui est plus étrange, c'est que, conformément à l'ancien esprit juif, c Dieu tente l'homme. » (Ne nous induis pas en tentation...) Je voudrais me tromper. J'ai mal compris peut-être?... Quoi de plus cruel pour le cœur?

le bienheureux, regardant le damné, pourrait avoir compassion l.

Et qui le damné? Tout le monde. On voit par

Augustin qu'en celte doctrine de l'Amour, l'aimé

est introuvable, l'élu est rare, presque impos-

f| sible... Grand Dieu! quoi de plus dur aurait eu

j donc la Loi? Rendez-moi la Justice. Près d'elle,

: j'aurais eu du moins des circonstances atténuantes.

Mais nulle avec la Grâce. Mon sort est fait d'a-

vance... Oh! délivrez-moi de l'Amour!

« Si vous avez voyagé quelquefois dans les montagnes, vous aurez peut-être vu ce qu'une fois je rencontrai.

1 La terrible stérilité du moyen âge a jugé ces doctrines. 11 semble que le feu ait passé. Que de siècles en vain! Une érudition patiente retrouve bien ceci et cela. Mais vraiment, comment n'en rougir? Quoi! si peu pour mille ans!... Mille ans! mille ans! vous dis- je, et pour cette société de tant de peuples et de royaumes!... Comme on traîne jusqu'en 1200!... Et, depuis 1200, état plus lamentable, on ne peut vivre ni mourir. En six cents ans, avec tant de ressources, on ne peut créer rien qui ne soit de la haine, qui ne tourne en police. — Vers 1200, les ordres Mendiants, leur charité brûlante, le culte de Marie. Et tout cela police, celle (grand Dieu!) de l'Inquisition. — Vers 1500, la croisade d'Ignace, chevalerie, et pourtant police, un réseau d'intrigue infinie. — Aujourd'hui, saint Vincent de Paule, philanthropie dévote Le public et. l'État n'y ont vu que police encore.

« Parmi un entassement confus de roches amoncelées, au milieu d'un monde varié d'arbres et de verdure, se dressait un pic immense. Ce solitaire, noir et chauve, était trop visiblement le fils des profondes entrailles du globe. Nulle verdure ne l'égayait, nulle saison ne le changeait; l'oiseau s'y posait à peine, comme si, en touchant la masse échappée du feu central, il eût craint de brûler ses ailes. Ce sombre témoin des tortures du monde intérieur semblait y rêver encore, sans faire la moindre attention à ce qui l'environnait, sans se laisser jamais distraire de sa mélancolie sauvage...

« Quelles furent donc les révolutions souterraines de la terre, quelles incalculables forces se combattirent dans son sein, pour que cette masse soulevant les monts, perçant les rocs, fendant les bancs de marbre, jaillit jusqu'à la surface!... Quelles convulsions, quelles tortures arrachèrent du fond du globe ce prodigieux soupir 1

« Je m'assis, et, de mes yeux obscurcis, des larmes, lentes, pénibles, commencèrent à s'exprimer une à une... La nature m'avait trop rappelé l'histoire. Ce chaos de monts entassés m'opprimait du même poids qui, pendant tout le moyen âge, pesa sur le cœur de l'homme, et dans ce pic désolé, que du fond de ses entrailles la terre lançait contre

le ciel, je retrouvais le désespoir et le cri du genre humain.

« Que la Justice ait porté mille ans sur le cœur éette montagne du Dogme, qu'elle ait, dans cet écrasement, compté les heures, les jours, les années, les longues années... C'est là, pour celui qui sait, une source d'éternelles larmes.

« Ce qui m'a percé le cœur, c'est la longue résignation , la douceur, la patience , c'est l'effort que l'humanité fit pour aimer ce monde de haine et de malédiction sous lequel on l'accablait.

« Quand l'homme qui s'était démis de la liberté, défait de la Justice, comme d'un meuble inutile, pour se confier aveuglément aux mains de la Grâce, la vit se concentrer sur un point imperceptible, les privilégiés, les élus, et tout le reste perdu sur la terre et sous la terre, perdu pour l'éternité, vous croiriez qu'il s'éleva de partout un hurlement de blasphème. — Non, il n'y eut qu'un gémissement...

« El ces touchantes paroles : « S'il vous plait « que je sois damné, que votre volonté soit faite, ô « Seigneur! »

« Et ils s'enveloppèrent, paisibles, soumis, résignés, du linceul de damnation.

« Et pourtant quelle tentation constante de désespoir et de doute!... Que le servage ici-bas, avec

toutes ses misères, fut le commencement, l'avant goût de la damnation éternelle ! D'abord, une vie de douleur, puis, pour consolation, l'enfer!... Damnés d'avance!... Pourquoi alors ces comédies du Jugement qu'on joue aux parvis des églises? N'y a-t-il pas barbarie à tenir dans l'incertitude, toujours suspendu sur l'abîme, celui qui, avant de naître, est adjugé à l'abîme, lui est dû, lui appartient?

« Avant de naître 1... L'enfant, l'innocent, créé exprès pour l'enfer I... Mais, que dis-je, l'innocent? c'est là l'horreur du système : il n'y a plus d'innocence.

« Je ne sais point, mais j'affirme, hardiment, sans hésiter : Là fut l'insoluble nœud où s'arrêta l'âme humaine, où branla la patience...

« L'enfant damné 1 Plaie profonde, effroyable, du cœur maternel... Celui qui la sonderait, y trouverait beaucoup plus que les affres de la mort.

a C'est de là, croyez-le bien, que partit le premier soupir... De protestation? nullement... Et pourtant, à l'insu môme du timide cœur de femme qui le laissa échapper, il y avait un Mais terrible dans cet humble, dans ce bas, dans ce douloureux soupir.

« Si bas, mais si déchirant!... L'homme, qui l'entendit la nuit, ne dormit plus cette nuit... ni bien d'autres... Et le matin, avant jour, il allait sur son sillon; et alors, il trouvait là beaucoup de choses

changées. 11 trouvait la vallée et la plaine de labour plus basses, beaucoup plus basses, profondes, comme un sépulcre ; et plus hautes, plus sombres, plus lourdes, les deux tours à l'horizon, sombre le clocher de l'église, sombre le donjon féodal... Et il commençait aussi à comprendre la voix des deux cloches. L'église sonnait : Toujours. Le donjon sonnait : Jamais... Mais en même temps, une voix forte parla plus haut dans son cœur... Cette voix disait : Un jour!... Et c'était la voix de Dieu!

« Un jour reviendra la Justice ! Laisse là ces vaines cloches; qu'elles jasent avec le vent... Ne l'alarme pas de ton doute. Ce doute c'est déjà la foi. Crois, espère ; le Droit ajourné aura son avènement, il viendra siéger, juger, dans le dogme et dans le monde. . . Et ce jour du Jugement s'appellera la Révolution l. »

Michelet, Histoire de la Révolution, 1. 1, Introd., p. xli (31 janvier 1847).

J'aurais voulu que ce livre sacré qui véritablement n'a rien de moi, qui est l'âme du genre humain, — n'offrit pas un mot de critique, que tout y fût bénédiction.

Et voilà qu'aux derniers chapitres la critique nous ressaisissait. Ce n'est pas notre faute. Comment parler de la pensée moderne, de^sonjieureux accord avec la haute antiquité, sans expliqueras longs relards, la halte de stérilité, que nous subîmes au moyen âge ?

On la subit encore. Pour dire vrai, le retard, l'arrêt trop souvent recommence. Par moments nous traînons. Avec des puissances immenses, de pas en pas nous scmhlons essoufflés. Pourquoi?

Trente sciences attardées viennent de faire éruption, avec une optique nouvelle, une puissance de méthodes, qui sans nul doute les doublera demain.

Trente siècles de plus ajoutés à l'antiquité, je ne sais combien de monuments, de langues, de religions, plusieurs mondes oubliés qui reviennent juger celui-ci.

Une énorme lumière, et de rayons croisés, terriblement puissante (plus que la lumière électrique) , foudroyant le passé en toutes ses sciences de soltise, a montré à la place l'accord victorieux des deux sœurs, Science et Conscience. Tout ombre a disparu. Identique en ses âges, sur sa base solide de nature et d'histoire, rayonne la Justice éternelle.

C'est le sujet du présent livre. Grand sujet et facile. Tout était si bien préparé que la plus faible main a suffi pour récrire, mais l'auteur, c'est le genre humain.

Le vœu qu'un grand prophète faisait au seizième siècle est la chose accomplie. Ici, la Foi profonde. Oui pourrait l'ébranler, et d'où viendrait l'attaque? Science, Conscience, se sont embrassées.

Tel cherche, ou fait semblant. Il tâtonne en plein jour. Faux aveugle qui veut un bâton, lorsque la voie est plane, si merveilleusement éclairée.

Voici le genre humain tout entier qui se met 1 d'accord. Que voulez-vous de plus? Quel intérêt

[ avez- vous à douter?

De Tlnde jusqu'à 89, descend un torrent de 1 lumière, le fleuve de Droit et de Raison. La haute

antiquité, c'est toi. Et ta race est 89. Le Moyen âge est l'étranger.

La Justice n'est pas l'enfant trouvé d'hier, c'est la maîtresse et l'héritière qui veut rentrer chez elle, c'est la vraie dame de maison. Qui était avant elle? Elle peut dire : « J'ai germé dans l'aurore, aux lueurs des Védas. Au matin de la Perse, j'étais l'énergie pure dans l'héroisme du travail. Je fus le génie grec et l'émancipation par la force d'un mot : « Thémis est Jupiler, » Dieu est la Justice même. De là Rome procède, et la Loi que tu suis encore. »

« Je voudrais... Je vois bien... » — Mais il faut vouloir tout à fait.

Pour terminer, trois mots, mais pratiques, et du père au fils : Épuration, Concentration, Grandeur.

Soyons nets, purs des vieux mélanges. Ne pas boiter d'un monde à l'autre.

Se garder en deux sens, — fort contre le chaos du monde et des opinions, — fort au foyer par l'unité du cœur.

Le foyer est la pierre qui porte la Cité. S il n'est un, tout périt. Aux vains systèmes qui le diviseraient, la réponse est terrible : L'enfant ne vivra pas. L'homme en sera réduit, et le citoyen impossible.

Ils crient : Fraternité! Mais ils ne savent guère ce que c'est. Elle veut une sûreté et de mœurs et de caractère, une austérité pure, dont ce temps a peu Tidée.

Si le foyer doit être étendu, c'est d'abord en y faisant asseoir toute l'humanité héroïque, la grande Église de Justice, qui, entre tant de peuples et d'âges, s'est perpétuée jusqu'à nous.

Il redevient alors ce qu'il était, V autel* — Un reflet l'illumine de l'Ame universelle des mondes, qui n'est que Justesse et Justice, l'impartial et l'immuable Amour.

C'est le ferme foyer, que ce livre voudrait vous faire, ou du moins commencer. 11 croit vous y donner ce qu'à moi-même il donnait si sonvent en ce très-long labeur qui me tenait le jour et m'éveillait la nuit : Un grand appaisement de toute épreuve humaine, une joie grave et sainte, la profonde paix de la lumière.

Page 1