LE COMBAT DE LA FEMME ET DU STOÏCIEN, DE LA LOI ET DE LA GRACE
Le fier génie de Rome semblait prédestiné à continuer l'œuvre grecque, pour défendre le mondeh de l'engloutissement oriental des dieux d'Asie, qui venaient, cruels ou pleureurs, enterrer l'âme humaine. Que Moloch Pattaquât de ses cornes de fer, k qu'Adonis l'inhumât dans la myrrhe des noces éternelles, l'Orient c'était le sépulcre.
Immense et énorme combat. Rien de pareil aux guerres Puniques dans toute l'histoire du monde. Ce n'est pas là cet Alexandre, qui va, léger coureur, à travers un empire détruit. Ce ne sont pas les guerres obscures de César aux forêts désertes où il tue cent nations. Ici, tout s'est passé en pleinç
\lumière. Hannibal fut réellement bien autre chose que tout cela, bien autre l'armée d'Hannibal. Grand fut le jour où le dieu Innommé de Carthage, avec la machine terrible de cette armée sans nom, avec ce fort génie de guerre (et le plus fort qui fut jamais), fondit sur l'Italie, le jour où l'Orient et l'Afrique lui tombèrent des Alpes. On sut alors tout ce que l'Italie, la mère féconde, avait en ses entrailles. Ce que n'eût jamais pu la Grèce, elle trouva une masse rurale, profondément épaisse, deux millions de soldats. Masse honnête, docile, indomptablement résignée, infatigable pour mourir. Rome enseigne la mort, dans ces jours, à toute la terre. Et à la longue, c'est le monstre qui meurt. — Merci, grande Italie ! cela reste éternel.
« Salve, magna parens frugum, Saturnia tellusl Màgna virûm !
Le vieux genius italique a eu une grande science qui vaut bien des philosophies, celle du foyer et de la tombe. Les pénates époux, gardiens de la famille, les grands dieux Consentes, mariés deux à deux, qui plus heureux que nous naissent et meurent le même jour, cela est doux et vénérable. Les tombes étrusques et italiques n'accablent pas, comme les nécropoles d'Egypte. Elles relèvent, elles consolent. Elles parlent, d'homme à homme, nous enseignent le cours du temps, les grands âges du monde, le
retour régulier des choses1. Sens profond de l'histoire que ce pays eut seul, qui vivifie la mort, fait fleurir les tombeaux. In urnû perpetuum ver.
Le respect des limites, de la propriété, de la terre consacrée par le travail et par les tombes, préparait admirablement ce peuple à devenir, sous l'inspiration de la Grèce, le Maître universel de la Jurisprudence. Nul ne poussa plus loin l'attachement aux droits, même imaginaires, du passé. La patience infinie du plébéien qui combat tant de siècles pour la Cité si dure qui toujours le repousse, ne s'explique que par la douceur infinie de l'agriculteur italien. Nulle révolte que TAventin, la secessw pacifique. Le résultat fut grand. Il en sortit trois choses : le faisceau italique, où se brisa Cartilage; la conquête du monde et l'organisation du plus bel empire qu'ajt vu le soleil; enfin une œuvre immense (en tant de parties immuable), le colossal Corpus juris.
Je sais tout ce qu'on dit : « Les Romains firent la guerre, » — ainsi que tous les peuples. « Rome avait des esclaves, » — ainsi que tous les peuples. « Les proconsuls romains abusèrent du pouvoir, » — comme il se fait toujours. Verres était-il pire qu'Hastings, absous par les Anglais? Était-il pire que les premiers gouverneurs espagnols qui ont
1 V. mon Histoire romaine et surtout Vico.
dépeuplé l'Amérique? Ou pire que les chrétiens qui marquent cette année de la mort de trois peuples? (18641.)
Rome fit -elle la décadence? Non, elle en hérita. C'est un monde fini qui tomba dans ses mains. On oublie trop la dépopulation, le chaos, les bacchanales militaires, que l'humanité subissait depuis Alexandre le Grand. L'orgie se concentra et expira dans Rome ; mais pourquoi l'appeler romaine? Quand ce n'est plus qu'une ombre, môme au milieu de Rome, c'est l'orgie d'Asie, d'Orient.
Rome admit tous les dieux, maintint toutes les lois des vaincus (ne se réservant que l'appel). Elle rendit hommage à leur génie. Rien n'est plus honorable à ses magistrats souverains que la déférence infinie qu'ils témoignèrent au génie grec, y reconnaissant hautement l'autorité de la lumière, avouant qu'ils tenaient tout de lui.
« Vous allez à Athènes, écrit Cicéron à Atticus. Respectez les dieux ! »
Jamais les Grecs eux-mêmes n'ont parlé de la Grèce comme l'a fait le romain Lucrèce dans ses vers solennels, si émus, d'accent si profond. Le grand génie sacré de l'Italie, Virgile, s'il parle de la Grèce, descend humblement du trépied, dépose les lauriers de sa tète, se fait disciple, enfant d'Hé-
1 Pologne, Danemark, Caucase.
si ode, et le suit. Belle tendresse, aimable et touchante I 11 ne sait pas combien ce maître est audessous.
Par trois fois Rome même fut aux genoux de la Grèce, pour la langue, la philosophie et l'inspiration du droit même.
Tout Romain eut un maître grec, apprit à fond la langue d'Homère et jusqu'à négliger la sienne. On ne parlait que grec à Rome, et dans les moments les plus vifs où le cœur même échappe, dans l'accès de l'amour (Juvénal), sous le coup de la mort. Quand César est frappé il crie en grec (« hellènisti, » Plut.).
Aux Grecs on demandait la règle de la vie. La philosophie grecque, en toutes ses écoles, régnait, trônait à Rome. Et je ne parle pas des idées théoriques, de la spéculation. Je parle de l'action, des mœurs, de la conduite. Le philosophe grec, dans chaque grande maison romaine, était le conseiller, à qui on demandait force et lumière aux moments! troubles de la vie. Les héros de la résistance, les Thraséas, avaient leur philosophe pour les assister^ à la mort. Les empereurs mêmes avaient leur Grec qui modérait, adoucissait, calmait. Auguste, sans le sien, n'aurait été qu'Octave.
Dans cette noble antiquité, rien de plus noble et de plus grand que la simplicité de Rome, toute-
puissante, maîtresse du monde, qui demande secours à la Grèce, à cette vieille Grèce ruinée, déjà presque déserte, à la solitude d'Athènes. Opprimée de sa grandeur même, elle s'adresse à la pauvreté, à la sobriété grecque. « Le Grec eut de la rause le génie, la parole, ïâme au-dessus de tout désir. » (Horace.)
Mais la Grèce elle-même comment vît-elle encore? Après l'horrible choc des armées à1 Alexandre, brisée, rebrisée, désolée, quand les Romains euxmêmes ont emporté ses dieux (peut-être un million de statues), quand chaque autel est vide, quand les héros qui décoraient les places, les rues et les portiques, s'en vont captifs en Italie, qu'a-t-elle la pauvre Grèce encore?
Là on doit admirer la force des dieux helléniques. En eux resta la base sur laquelle la Grèce soutint Rome et l'humanité. La Grèce s'appuya sur Hercule.
Un portique à Athènes lui était consacré, le Cynosarge. C'est là qu'à la mort de Socrate s'établit son disciple fidèle, Antisthènes, qui seul poursuivit la vengeance du maître et punit les accusateurs. Dans cette décadence qui suivit les Trente tyrans, il fit la vaillante entreprise de poser sous les yeux du peuple le type même de la Liberté. Hercule fut éminemment libre, put avoir tout, ne voulut rien.
Avec sa peau de lion, sa massue d'olivier (la force pacifique), il étail plus roi qu'Eurysthée. Ce fut le modèle d'Anlisthènes, de Diogène son disciple. Diogène qui n'était nullement le fou qu'on dit, fit ce que Solon avait fait (ainsi que les prophètes hébreux). Tout un siècle durant, il prêcha par ses actes, joua la comédie d'Hercule. Exagération calculée : « Les maîtres de chœurs, disait-il, forcent le ton pour y ramener leurs élèves. » Le ton, la tension, dans le relâchement général, c'est la philosophie d'Hercule1. Ainsi, dans la main d'Apollon, s'étaient tendus l'arc et la lyre. Un monument nous montre Hercule, jeune encore, qui, dans son amour héroïque du beau et du sublime, prend la lyre, la dispute à Apollon lui-même. Cette tension n'est qu'harmonie, douceur. Diogène en donna le solennel exemple. Esclave, et chargé par son maître d'élever un enfant, par la plus douce éducation, il en fit un homme admirable.
Le grand mythe des Douze travaux fit la philosophie nouvelle, glorification du Travail.
« Le Bien, Dieu, c'est Nature. Nature, c'est la Raison, qui peine, et travaille le Monde. »
« Travail, c'est le souverain Bien. »
1 En tout ceci, je suis les textes grecs, si bien interprétés par MM. Ravaisson (Aristote, h), Vacberot [Introduct. à la pltil. (F Alexandrie, i), et Denis [Hist. des idées, i).
Le travailleur, ï esclave, est réhabilité. Hercule est celui cTEurysthée. Diogène, vendu par hasard, veut montrer qu'en plein esclavage on peut se garder libre. Il refuse d'être racheté. Des hommes nés esclaves (Ménippe, Monime, etc.) sont admis au Portique d'Hercule et ils en font l'honneur.
Tout cela est-ce un jeu? On aurait pu le croire. Mais les circonstances terribles, les affreux coups du sort, la barbare orgie militaire et l'incarnation du Tyran, mirent en demeure le Sage pour prouver qu'il était le Fort. La Passion de Callisthènes crucifié par le fou cruel qui avait la terre à ses pieds, pour avoir défendu l'honneur et la raison, ce solennel événement pose l'École sur le champ de bataille devant la mort et les supplices.
De cette croix s'entend le mot du Prométhée: « 0 Justice, ô ma mère ! » — le mot de YEuthyphron qui est le dernier de Socrale : « Rien n'est saint que le Juste. » Cela constitue le Portique. Zenon, Chrysippe, enseignent que Justice est sainteté. « Thèmis ne siège pas, comme on dit, près de Jupiter. Elle est Jupiter même, dieu des dieux et souverain Bien. »
« Le Bien fait le bonheur. Le Sage est seul heureux. Le Juste est heureux dans la mort, la douleur, la torture. » Vains mots? Non. L'acte y répondait. La force en soi trouvait un sublime
DE LA LOI ET DE Là GRACE. 419
alibi. Écrasé et pilé, un stoïcien disait au tyran qui le mit dans un mortier : « Écrase! pile et tue.. J Tu n'atteins pas l'âme. »
Le grand rôle de la résistance que prirent les stoïciens au début de l'Empire, les fait considérer par un aspect trop spécial. Ce qu'Horace appelle Atrocem animum Catonis nous obscurcit le stoïcisme, le fait croire plus étroit et cache en partie sa grandeur. On ignore généralement qu'à côté du Devoir, du Juste, son principe, il en admet un autre que la vraie Justice enveloppe, à savoir, celui de Y Amour. Notez que ce n'est pas un adoucissement tardif du temps de Cicéron ou de celui de Marc-Aurèle. Cinq cents ans avant Marc-Aurèle, au temps d'Alexandre le Grand, Zenon, le premier stoïcien, exposant la Cité universelle du monde, dit déjà : « L' Amourest le dieu qui sauve la Cité. * » L'Amour, autrement dit l'amitié mutuelle et la fraternité humaine. Du premier coup apparaît nettement la trinité sacrée : La Liberté de l'âme, — la liberté égale (et qui s'étend même à l'esclave), — Y Amour (de tous pour tous), la grande unité fraternelle.
Que l'heureux aime et fraternise, c'est chose
1 H. Denis [Uist. des idées) relève avec juste raison Terreur (volontaire?) de ceux qui tâchent de faire croire que ces grandes idées du stoïcisme primitif n'apparaissent qu'aux temps chrétiens.
aisée, ce semble. Mais que le misérable, dans les durs travaux, monotones, ingrats, qui sèchent l'âme, aime encore, fraternise, c'est beau, c'est grand. Zenon eut le bonheur de trouver ce miracle en Cléanthe, son disciple. La nuit, il travaillait (tirait de l'eau pour les jardins), le jour il méditait, philosophait. Zenon, charmé de lui, l'appela le second Hercule. Il avait l'âme même du héros, bonne et tendre. Et c'est lui qui posa la grande, Timmuable formule. « L'Amour commence avec la mère, le père. De la famille à la bourgade, à la cité, au peuple, il s'étend, il devient le saint amour du monde. L'homme dès lors, par cela qu'il est homme, n'est plus pour l'homme un étranger. » (300 ans avant J.-C.)
Ils ne s'en tinrent pas au principe. Ils en portèrent l'esprit dans une infinité de questions pratiques qui touchaient le terrain de la jurisprudence. De Paul Emile à Labéon, jurisconsulte stoïcien, les Grecs, surtout ceux du Portique, préparent à la fois les hommes et les idées. Le droit de l'équité adoucit, modifie la barbarie antique. C'est le fait du Préteur. Mais le Préleur, qu'est- il? L'élève d'un philosophe grec, le plus souvent d'un stoïcien (V. Meister, Ortloff, surtout Laferrière, 1860).
Qui arrêta l'œuvre du philosophe, de la sagesse
grecque? qui rendit iuutile la grande expérience du politique et juriste romain? qui empêcha enfin la restauration de l'Empire?
Les vices de la toute puissance incontestablement, mais surtout la fatigue, l'incroyable fatigue du monde à cette époque. La fin de la guerre de Trente ans, l'épuisement de l'Europe après les/ Waldstein, les Tilly, les longs ravages des mercenaires d'alors donnent une faible idée de l'état des peuples anciens après les Trois cents ans où les successeurs d'Alexandre, les Pyrrhus, les Àgathocles et les Mercenaires de Carthage mirent partout la mort, la ruine. Ajoutez par dessus Marius et Sy Ha , l'atroce combat de l'Italie elle-même, divisée aux soldats. Divisée sans profit. Car la culture cessa. Même aux portes de Rome commençait le désert. « Rarus et antiquis habitator in urbibus errât. » (Lucan.)
Les Pères nous trompent étrangement en voulant nous faire croire que les temps de l'orgie payenne continuaient dans l'Empire. Elle était concentrée dans Rome avec l'excès des vices et l'excès des richesses. Ailleurs tout était morne et pauvre. La Grèce était déserte et l'Orient vieilli. Sauf Alexandrie, Antioche, villes nouvelles de quelque mouvement, un grand silence, un grand apaisement était partout, disons plutôt torpeur, somnolence et paralysie.
Autre sujet de lassitude, que cachent aussi les Pères. En trois ou quatre siècles, des dieux divers avaient paru, passé, se succédant comme des ombres. Les beaux dieux grecs, Apollon, Alhènè (vers 400-300), ont fait place à Bacchus, l'engloutisseur de tous, qui dévore jusqu'à Jupiter. Bacchus orientalisé par Adonis-Sabas, perd tout son caractère, mêle et fond ses mystères aux mystères ambulants de Phrygie et d'Egypte, d'Attis, d'Isis, etc. Misérables parades. Derrière marche Mithra, le rénovateur impuissant. Donc, trois âges de dieux depuis feu Jupiter. Les Pères nous ressuscitent tous ces dieux pour faire croire que le dieu nouveau, leur vainqueur, eut en face à combattre la fureur de l'orgie antique, le vrai Bacchus aux cornes de taureau, les lions rugissants de Cybèle. Mais tout cela était dans le tombeau. Jupiter et Bacchus, dès longtemps marbres froids 4, au Panthéon de Rome, étaient hors des affaires, et désintéressés purent contempler à Taise la lutte de Mithra et Jésus.
Ce monde usé, une force le minait en dessous. Quelle? Chose singulière, c'était son progrès même d'humanité et d'équité, l'équité vaste et généreuse du Droit, qui donnaient prise aux mortels ennemis
1 Ceci est admirable dans Quinet.
de la raison, ténébreux destructeurs du Droit et de l'Empire.
Toute nation peu à peu vient dans Rome. C'est la patrie commune. Quand l'Italie a rompu la barrière, lorsque le bon tyran César, le bon tyran Antoine, amants de Cléopâtre, ouvrent la porte à l'Orient, l'humanité entière arrive et se présente. Tous admis peu à peu. Car enfin ils sont hommes. L'indulgence du nouveau Bacchus (César), qui marche sans ceinture (à l'imitation de son Dieu) ', s'accorde en ce point tout à fait avec son ennemi, le Stoïcien, avec la vaste humanité des doctrines \ du Portique. Rome regarde, admire ses nouveaux \] fils. Elle se voit des Romains de Lybie tout noirs, et jaunes de Syrie, des Romains aux yeux verts, des marais de la Frise. Les plus incohérents mélanges se font d'hommes ébauchés, des barbares (ours ou phoques?) avec les cadavres et squelettes de l'impur Orient, résidus des empires, sépulcre de sépulcres et caput mortuum. Et il arrive, ainsi qu'en. \ tout mélange, que la saine verdeur est absorbée, / i gâtée, par la pourriture envieillie.
Hélas I la pourriture, la mort est dans l'esclave, tous les vices du libre et les siens. Relevé par le
* Daphnis et Armenias curru subjungere tigres, etc.
[Virgil.) Les glossateurs anciens entendent ceci de Jules César.
stoïcien, le juriste et la loi romaine, replacé près du libre, peut-il défaire en lui la trace de sa longue misère? Notez que ce n'est pas l'innocent travailleur, le nègre d'Amérique. I/esclave antique est l'égal de son maître en culture, en malice, en perversité. Presque toujours c'est l'humble, le gracieux fils de l'Orient, qui vient, comme enfant-femme, qui par l'amour, l'intrigue, en tout palais de Rome, fait circuler ses dieux d'Asie.
Le suave Tyron est bien plus qu'un esclave pour Cicéron. C'est un ami, le plus soumis, partant le plus puissant, et maître de son maître. Croit-on aussi que Lycoris, la poétique, la virgilienne, pût vraiment être esclave? Ces belles, dès que l'âge venait, se rachetaient et restaient riches. De retour en Asie, en Grèce, honorables matrones, libres d'aimer alors, elles aimaient les rêves, les fables, les dieux d'Orient.
Autre n'est guère l'esprit de la vraie dame, de la libre Romaine, épouse indépendante d'une ombre de mari, ou veuve, et mère régnante, absolue, d'un enfant. Si elle n'est tutrice, elle à le vrai de la tutelle, la garde de son fils, administre ses biens. On le voit dans Horace. On le voit dans Sénèque. Mais bien plus. Les excès précoces, mortels aux mâles plus qu'à la femme, à Rome, comme en Grèce, concentrèrent les biens dans la main fémi-
nine. Tout y aide, et la Loi, généreuse et humaine, et la Nature, de plus en plus puissante. Le cœur parle, et toujours au profit de la fille. La charmante formule des lois du Nord (Marculf.), si elle n'est encore écrite en droit romain, n'y est pas moins partout vivante ; « Ma douce fille, un droit sévère te privait de mes biens. Moi, chère enfant, je t'égale à tes frères, » etc.
C'est justement l'élan du cœur que sentit notre France de la Révolution, quand d'un coup sans préparation, humanisant le droit civil, elle fil de la j Française la femme la plus riche du monde. Et le l résultat fut le même. Lui donnant la fortune sans lui donner l'éducation, la faisant riche sans la faire éclairée, sans la mettre au niveau, de la lumière du temps, la Loi lui mit en main des armes pour détruire la Loi. Jamais le retour obstiné des fautes et des malheurs n'a été plus frappant. Aujourd'hui comme alors, alors comme aujourd'hui, la Révolution réussit à s'étouffer elle-même. Paula et Métella, par dot ou héritage, armées de fortunes immenses, bâtirent à Sérapis, à Milhra, à Jésus, ces chapelles et ces temples, dont nos villes aujourd'hui se sont de nouveau couronnées, les forts et citadelles de la contre-révolulion.
Bizarre spectacle. A qui la Loi remet-elle ces forces énormes? A la faible personne, à la main
maladive, au cœur chimérique et troublé, que Von prendra si aisément. Qui les sauvera d'elles-mêmes? Cette Paula, dans son vaste palais, a peur. Les riches affranchies, les *Chloé, Phœbè de Saint-Paul, celle de Magdala, devenue si fameuse, tremblent, hantées d'Esprits inconnus. Au lendemain de l'orgie antique, quand tout a pâli, défailli, elles courent au sombre Chaldéen (astrologue, mathematicus), qui hérita des mages, qui calcule le ciel, les étoiles et les destinées. Il n'était jusqu'au Juif, maigre et sale, couchant en plein air au Champ de Mars dans un panier, qui ne fût consulté par la femme inquiète. De grands changements allaient venir, elle en était sûre, le sentait ; elle les avait en elle qui se débattaient dans son sein. Quels? Des choses terribles qu'on disait et ne disait pas, que Ton faisait entendre... La fin dû monde d'abord, la mort universelle, suprême catastrophe qui emporterait à la fois nos vies et nos souillures, cette immense nausée, nous délivrerait de nous-mêmes.
Elle a pâli pourtant... Elle veut et ne veut pas mourir, Elle est près de demander grâce... Il la tient. H lui fait espérer (acheter?) un grpnd secret» « Le monde, en mourant, ne meurt pas. Un âge passe, un âge vient. L'Egypte, l'Étrurie, n'eurent pas d'autre mystère au fond de leurs tomkô&ux. Le ciwlus des ehoçes, la chœur de* 1mm d*
monde, dans sa ronde éternelle, de mille ans en mille ans, ramènent le couchant et l'aurore. Une vivante aurore va venir, recommencer tout. L'aube blanchit déjà, le mystère s'accomplit, et le berceau est prêt... Attendons le divin enfant... »
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem !
L'Italie expirante se soulevait encore en son Virgile pour faire ce vœu, et tâchait d'espérer. Son poète, aux longs cheveux de femme, infortunée sibylle dont on étouffait les soupirs, put cette fois parler, prophétiser. Ses maîtres, les cruels politiques, espéraient que sa voix sacrée allait unir le monde sur le berceau d'un fils d'Auguste.
Le circulus des âges, l'attente universelle, devaient ramener un enfant, un petit dieu sauveur. La perdita ou Proserpine, le bambino Bacchus exposé sur la mer, le doux Adonaï, blessé, ressuscité, — ces trois enfants avaient charmé le monde. Attis l'avait ravi, dans l'émouvant spectacle où, d'un arbre, plein de soupirs, jaillissait l'enfant retrouvé. Tout cela ingénieux, charmant, mais bien usé. On ne savait pas trop dans le palais des empereurs si Ton devait refaire ou proscrire les Messies. La mère d'Auguste y avait échoué, et chacun rit de son serpent, imitation servile de l'incarnation d'Alexandre, Méeènes était d'avis de ne plus
essayer, ni souffrir ces machines, de proscrire les Sauveurs, dangereux pour l'Empire. Homme de tant d'esprit, il ignorait pourtant que toute royauté est un Messianisme. L'individu dont l'âme immense contient, dépasse l'âme d'un peuple, est nécessairement un miracle, une incarnation.
La dernière forme populaire avait été Attis, image vraie de Pépuisement du monde. Après l'orgie féconde et priapique, la fureur d'impuissance éclata dans ce mutilé, fille-garçon, et nul en ces deux sexes. Plus de mâles. Attis (dans Catulle) en se pleurant, pleure l'humanité même. Le nature semble atteinte de la stérilité de l'homme. Le soleil blême n'échauffe plus. L'arbre sèche, et l'herbe a jauni.
Mais si l'on ne crée plus, on peut se souvenir, on peut parler, répéter les paroles. Ce qui reste de vie, c'est surtout la voix, c'est l'écho. Le dieuparole survit à tous les dieux. Plus de cité. Mais subsiste Y école. Le nouveau Sauveur est le maître. Un doux maître à voix basse qui mette la sourdine aux notes élevées du passé, qui n'apporte nul changement, n'oblige à nul effort pour savoir du nouveau. Les anciens maîtres Apollon et Orphée ont chanté. Pythagore a enseigné par le silence. Le silence en dit trop. Plus douce est la douceur de ces vagues paroles murmurées vers le soir à la
femme, à l'enfant, qui veut, ne peut dormir. La voix qui vient alors, on ne saurait trop dire si c'est du dehors, du dedans. Est-ce un moi hors du moi, Tàrne aimée, ou soi-même? Mais le charme est trop grand pour vouloir l'éclaircir. On y lient, paresseusement on craint de s'éveiller et d'être trop lucide, de reprendre la vie d'effort et de raison. « Surtout point de raison! Dorme la conscience ! Passivité complète ! Que l'âme ne soit qu'un instrument. » C'est ce que recommande Philon, le contemporain de Jésus et, comme on l'a nommé, son frère pour la doctrine. Il exprime très-bien la molle somnolence de cet âge passif où se coucha le monde sous la fatalité de l'Empire éternel.
Quant au pédantesque débat qu'y joignaient les rabbi sur le prochain Messie qui allait tout finir; quant à leur barbouillage du Logos, de la Sophia, du « Fils de l'homme qui vient sur les nuées » (Daniel), cela n'avait guère prise. La foule tenait bien autrement à la tradition de Syrie, l'incarnation de la Colombe, à la tradition Juive, l'Esprit saint descendant chez une mère stérile pour faire un grand Nazaréen.
Ces miracles bibliques, lus et relus aux fêtes, rendaient la femme bien rêveuse, quand elle en revenait le soir. De l'Orient, l'étoile d'or la voyait, la suivait, lançait son scintillant regard. Les Sau-
veurs de l'Asie sont les Fils de V étoile. Qui ne Ta vu descendre parfois, laisser ici sa traînée lumineuse, comme un flux de la vie du ciel?.. La chaleur en vient à la face. .. Et moins encore suffit, la plus légère aura, l'Esprit dont parle Élie: « D'abord c'était tempête, et ce n'était pas lui. Puis un vent fort passa; ce n'était pas lui encore. Mais enfin un vent tiède, un vent doux... C'était lui! »
C'est très-logiquement que le christianisme, conçu, né de la Vierge, a fini par l'Immaculée. Marie le contient et l'embrasse, et la mère de Marie, leurs mères en remontant. Une longue incubation de femme en femme, un enfantement continué, amena cette création, qui ne doit rien à l'homme, comme on le dit en toute vérité, sortant unique- J ment de la Femme et de son Esprit.
Jusqu'en 379, dans l'Église grecque, orientale, ,-. qui est l'Église mère, la Femme a été prêtre. Et i; il n'y eut jamais sacerdoce plus légitime. Elle est le vrai prêtre chrétien. Qui mieux qu'elle peut expliquer, faire sentir, adorer ce qu'elle a fait elle-même? C'est dans ces premiers siècles, et par
cet enchantement, que fut vaincue l'idole antique. Aucune divinité de marbre ne put tenir debout quand la Grâce vivante officiait elle-même à l'autel.
Marie fut ajournée, mais pour revenir plus puissanté. Elle règne à la fin. On lui fait cet aveu, qu'elle est tout le christianisme. Saint Dominique déclare qu'en son sein il a vu le ciel, plus que le ciel. 11 y voit les trois mondes, purgatoire, enfer, paradis.
Les scolastiques sont ridicules, lorsque, voulant délirer sagement, ils gâtent la Folie de la croix, l'élément féminin, la Grâce, par un alliage impossible de Raison mâle et de Justice.
Comment n'ont-ils pas vu qu'à chaque pas qu'ils font hors de la Grâce pour masculiniser Jésus, ils sortent de sa religion, sont des raisonneurs, des juristes? Saint Thomas, qui usa sa vie dans cette impossible entreprise (un triangle sans angle), se repentit mourant, se remit à la Grâce, et ne se fit lire à ses derniers moments que le Cantique des cantiques.
La femme solitaire a de son chaste sein vu surgir son génie, son ange et sa jeune âme, âme parlante qui en naissant enseigne, qui apprend à sa mère tout ce qu'elle savait elle-même. Il est son doux
reflet qui n'est distingué d'elle que pour être aimé davantage. À douze ans, embelli, il est tout à fait elle, et cependant son maitre, sa leçon, son petit docteur. Elle le pose devant elle, afin de se mettre à ses pieds.
Eh! que le voilà grand, beau, un noble adolescent, avec de longs cheveux qu'on dirait de sa mère, avec un regard triste et grave. Est-ce son fils? Le sait- elle encore? Elle aimera bien mieux qu'il soit toute autre chose, un maître charmant et sévère, un peu craint, mais si doux ! Quelle volupté d'être enseignée, d'obéir, d'avoir non pas peur, d'être timide seulement. C'est plus ou c'est moins que l'amour. L'amante du Cantique a l'air de le savoir, quand elle dit ce 'mot pénétrant et fin : « Doce*
Effet de blonde lune, où se mêle un reflet affaibli du Couchant. Plusieurs, dès ce temps-là, y voyaient un mirage, comme si ce n'eût été que l'âme de Marie, se mirant elle-même, se parlant, s'enseignanl, s' aimant et se créant hors de soi pour pouvoir s'aimer. Cela avait pour les cœurs tendres l'avantage de leur laisser croire qu'il n'avait pas souffert et que la Passion fut un mirage aussi. Les Docètes le crurent, pensant que Dieu compatissant n'avait pu torturer son fils, qu'il n'avait pu livrer qu'une ombre aux férocités de la Mort.
Question curieuse, que rien n'éclaircira, qui sera débattue, incertaine éternellement.
Si l'on insiste, si Ton veut, comme mon ami M. Renan, qu'il ait vécu, souffert, le point essentiel pour l'établir dans le réel, pour solidifier ce qu'a vaporisé Strauss, c'est de le replacer en sa mère, de lui redonner le sang chaud, le lait tiède, de le suspendre au sein de la rêveuse de Judée. On s'étonne de voir que l'ingénieux galvaniseur, de fine et caressante main, en refaisant l'enfant, lui refuse sa mère. Mais, sans Marie1, point de Jésus.
Les premiers Pères, Origène, Épiphane, Grégoire de Nysse, n'ont nullement rejeté l'Évangile de Marie, écrit par Jacques, fils de Joseph (Protevangelium Jacobi) f . Ils rappellent le premier de tous, et il en est en effet l'inlroduction naturelle. Pourquoi l'Église d'Occident, robuste de foi certes
* Renan lui doit beaucoup. Et ce livre charmant qui donnera peut-être à ce qui meurt le répit que demandait Ézéchias, il a
, beau discuter, ce livre, il croit, fait croire. Il a beau dire qu'il doute; on s'attendrit. Quel est cet enchantement?.. Le talent? La puissance des souvenirs d'enfance et de famille?.. Et quelque chose encore. 11 n'a pas que ses livres en ce voyage ému. On le voit (et toujours l'avenir le verra), entre la vie, la mort, entre l'ange et la sainte... Le désert refleurit desfleurs qu'il n'eut jamais, le figuier reverdit, l'eau murmure, et gazouillent les oiseaux de la parabole.
* Thito, Codex apocryphus Novi Testaraenti. LipsUe, 1832.
et qui admet tant de miracles, rejette-t-elle ce petit livre parmi les Apocryphes? Ses aînées, les Églises antiques d'Orient, l'acceptent sans difficulté et Font traduit en syriaque, arabe, etc. Nos savants du seizième siècle ont dit nettement que c'était la base de tout, « la vraie préface de saint Marc. » Il est innocent, amusant. Il n'est pas monstrueusement doctrinal et gnos tique, comme l'Évangile de Jean.
Postel dit que c'est une perle. El il est sûr que c'en est une pour qui veut un Jésus vivant. Sans cette base maternelle, il semble une ombre transparente.
Les romans juifs ont une grande portée. Le roman d'Esthcr (calculé, très-significatif) donne la clef de l'histoire des mœurs. Du fond de l'Orient, du sérail, il éclaircit tout. Le roman de Marie (si Ton veut l'appeler ainsi avec l'Église latine) n'est pas moins instructif. On y sent l'éternelle Marie qui était dans l'âme juive.
Nous l'avons dit plus haut, la singularité de ce peuple, c'est que derrière les formes si mâles de la Loi et ses tables de pierre, l'aspect rébarbatif des chérubim affreux à face de taureau, — il a en lui les icminins soupirs, les vœux du Salut gratuit, et l'attente de la délivrance par la Grâce imprévue d'en haut.
Les peuples ne se classent nullement, — pas plus que les cristaux, — par leur forme extérieure, mais bien par leur noyau. Ici sous l'enveloppe hérissée, sous les angles, les pointes, vous trouverez au fond la Grâce, l'élément féminin. C'est Marie simulant la barbe d'Aaron.
L'Orient était très-usé. Les Juifs faisaient illusion. Mais eux-mêmes, on le voit, par leur Néhémias, se dévoraient d'usure dans Jérusalem en ruine.. La razzia que Ptolémée en fit pour son Egypte, l'immonde barbarie d'Épiphane qui souilla tout, aplatirent nombre d'âmes, et moralement les Macchabées ne les relevèrent pas. Le règne des Iduméens, confirmés, appuyés de Rome, de la Rome éternelle, les scellait à jamais sous la pierre du sépulcre. Dans les esprits malades, le démon Légion s'agitait, sévissait. Partout des possédés. Cela même attirait. Nombre de Juifs d'Egypte et d'Orient, et des non Juifs aussi, affluaient à Jérusalem. L'orgueil et la hauteur du Temple repoussaient. Les Pharisiens, le parti de la Loi, de la patrie, de la liberté juive, parti sincère, mais violent, n offrait que dureté, sécheresse, à ceux qu'ils voulaient convertir. On aimait mieux entendre dans les petites synagogues les rabbi, faciles, indulgents, doublement populaires par les dispenses de la Loi, et leurs satires des hauts docteurs. Tel était le
rabbi Hillel, un prédécesseur de Jésus. Tel son cousin saint Jean-Baptiste. Les leçons de ces maîtres n'étaient nullement nouvelles. Ils disaient ce que les prophètes (Isaïe) avaient dit à merveille : Le cœur fait tout, « Eh! que me font vos sacrifices? » etc. (Identique au Râmayana, ch. 61).
Le précepte « d'aimer son prochain comme soi- i même » (précepte de Confucius, des Stoïciens) est très-spécialement donné chez les Juifs par le Lévitique ; et pour l'étranger môme, dont les I idées, les rites, répugnaient tant aux Juifs, « le Juif l'aimera comme lui-même. » (Lév. xix, 34). Le pré-; cepte « de rendre le bien pour le mal » est partout, surtout dans Manou, vi, 92.
Le maître populaire parait guider, il suit. Il est bon gré mal gré Pécho de la pensée du peuple. Celui-ci trouvait lourd le joug des pharisiens, qui faisaient des vertus mosaïques la condition du salut, qui imposaient les œuvres (œuvres dans les deux sens, les œuvres de la Loi, et les œuvres de Charité). Le rabbi n'imposait, n'exigeait rien, disait : « Aimez, croyez... Tous vos péchés vous sont remis. »
Mais qu'aimer? mais que croire? » Ici, nulle formule précise. Aimer le maître, et croire le maître1.
1 Aurait-il pu enseigner autrement les foules auxquelles il s'adressait? Difficilement. Le roide esprit de la Judée, la Galilée grossière, auraient été fermés et sourds aux fines déductions mo-
Pour symbole et credo prendre la personne ellemême, credo vivant. C'est le sens très-exact de tout ce qu'a écrit saint Paul, qu'on a traduit par un mot à merveille : « Jésus n'enseigna que lui* même1. »
Le rabbi s'enseignait. Vous auriez demandé à ces troupeaux de femmes, de simples : « Que crois-tu? » Ils auraient répondu : « Je crois le maître Hillel. Je crois Paul, ou je crois Jésus. »
La personnalité est un mystère étrange. Le génie, la beauté, souvent y font bien moins que certaines effluves inexplicables. Rien ne donne une plus vive impulsion aux grands courants de fanatisme. Le Messie polonais, vrai saint, qui de nos jours enraies. C'est une moquerie de confondre leur courte sophûs qui ne va que par aphorismes, ne peut analyser, déduire, — avec le logot grec, onduleux, déductif et d'infinie circulation. Les distinctions même les plus élémentaires sont impossibles en hébreu. Nos modernes hébraïsants, plus nets que les rabbins, et qui ont percé à jour cette langue, la disent obscure, confuse, au point que crime ou injustice y sont indiscernables de malheur, châtiment, souffrance. C'est pour le traducteur un obstacle à chaque pas, une difficulté énorme de se refaire assez barbare pour garder à ces mots leur immorale obscurité. — Les Juifs n'acceptèrent que très-tard le dogme qui, chez tant de peuples, fut la sanction de la morale, la croyance à l'immortalité. V. l'excellente brochure de M. Isidore Cahen sur ce sujet, et ce qu'il en a dit en tête de Jùà dans la Bible de son père.
4 Le mot est de Renan. — M. Havet, dans un article admirable et selon mon cœur, a jugé ce chef-d'œuvre littéraire de Renan avec une candeur jeune, éloquente et sympathique, qui n'exclut nullement la très-ferme critique.
traîna les plus grands esprits, avait cela. Un Messie russe de notre temps l'eut aussi, — du reste homme nul; il n'eut pas moins cet effrayant succès de se voir malgré lui suivi de dix millions de serfs.
Dans la brillanle polémique de 1863, où le livre de M. Renan donna un si grand mouvement, je regrette deux choses :
ld Qu'on se soit tenu tellement dans l'histoire, en parlant peu de la doctrine1. Mais la doctrine est tout. Tant vaut-elle, tant vaut le docteur.
2° Je regrette qu'en se tenant dans la biographie, on en ait écarté les petits Évangiles populaires, qui, tout grossiers qu'ils sont, donnent plus que les officiels le réel état des esprits. Je n'y suppléerai pas, ce n'est pas mon affaire. Je remarque seulement combien le Primitif Évangile (Protevangelium), en y joignant tels mots de la Nativité et de la Vie du chaiyentier, caractérise fortement ce monde de femmes.
Trois femmes commencent tout : Anne, mère de la Vierge; — Elisabeth, sa cousine, mère de saint
1 M. Patrice Larroque, savant, digne et austère, y a suppléé fortement, avec une franchise et une gravité courageuse qu'on ne peut assez admirer. M. Peyrat a épuisé la question biographique, et Ta tirée à clair, avec une ferme et impartiale logique, dans un livre définitif qui devrait clore ce grand procès.
Jean, — et une autre Anne, prophétesse et femme du grand prêtre.
L'avant scène se passe évidemment autour du Temple, et sous sa direction. Les familles dont il s'agit lui sont soumises. Les femmes croyaient les temps venus, croyaient qu'une grande merveille viendrait d'elles, étaient malades de leur rêve, en étaient comme enceintes, et brûlaient d'enfanter. Le Temple, dans sa politique, voyant les choses mûres, espérait, désirait que rien ne se fît que par lui.
La condition messianique (d'être âgée, jusque-là stérile) précisément se trouve dans les cousines Anne et Elisabeth. Stérilité voulue? et calculée? selon la petite prudence que conseille Y Ecclésiastique. Les gens du Temple en font honte à Zacharie et à sa femme Anne, qui devient mère de Marie.
La petite Marie, riche héritière, donnée au Temple, y reste de trois ans à douze. Ne pouvant alors la garder parmi les fils des prêtres, près du fils du grand prêtre à qui on la destine, ils forcent un homme à eux, Joseph, un charpentier du Temple, de la recevoir. Il a des fils, mais des filles aussi. Sa femme meurt, ses enfants se marient, sauf un grand fils Juda et un petit Jacques que la bonne petite Marie console, adopte, élève.
Marie, qu'on ne perd pas de vue, travaille
pour le Temple* Elle a une besogne de confiance, de tisser la pourpre (matière fort chère) pour le grand voile du Saint des saints. Là un gentil tableau de sa \ie d ouvrière. Elle prie le matin, aux heures pures; elle prie le soir, aux heures mystérieuses. Elle travaille dans la chaleur (de neuf à trois), mange à peine le soir. On croit lire la vie d'une petite béguine de Flandre. Ces pieuses ouvrières, dans la nuit de leurs caves, versaient leur cœur trop plein en petits chants d'enfance (appelés les chants de lolo). La pauvre fille de Judée, chantant moins, gardant tout, par moments « éclatait, comme neige, de blanche lumière, qu'à peine soutenait le regard. »
On peut deviner ses pensées. Sa vieille cousine Elisabeth, qui n'eut jamais d'enfants, depuis six mois, était enceinte. D'un prophète? d'un Précurseur? on pouvait bien le supposer. On ne parlait que de miracle, de Messie et d'incarnation. L'air en était chargé et lourd.
A l'heure ardente où cessait le travail, aux longues heures de l'après-midi, ces heures malades (où languissent les moines, dit Cassien), que rêvait cette enfant (déjà seize ans étaient venus), que voyait-elle? La céleste colombe? L'éclair divin? Ou le soir l'ange qui lui portait la nourriture? Tout cela est pur et touchant dans les petits
Évangiles. En certains points, ils ont le signe du peuple plus que les officiels, plus de nature el de cœur.
Ils ont bien soin de dire que Joseph et Marie ne sont pas mariés. Ils écartent Vidée d'adultère. Trèssage prévoyance qui aurait rendu la légende moins dangereuse, prévenant les risées indécentes, les Noëls bouffons qui pendant tout le moyen âge avilissent le mariage.
Autre eût été le sort, la féconde portée de celte religion de la femme, si, au lieu de sevrer sèchement et brusquement Jésus, comme ils font tous, ils lui avaient donné le lait de la nature. Il eût été plus homme. Que de belles et utiles fables on aurait pu faire là-dessus! 11 eût fallu du cœur, de la bonté, de la tendresse. Et c'est là ce qui manque. Il y a de l'amour, ce qui est autre chose. Amour n'est pas bonté. C'est souvent ardeur sèche, parfois violente et colérique.
Rien de plus vraisemblable que le voyage d'Egypte, dit très-bien M. Munk. L'Egypte est à deux pas; par mer on y allait sans cesse. Philon1,
1 Né peu avant Jésus, mort un peu après lui sous Claude, Philon représente fort bien le chaos de sottes sciences qui, dans les cervelles juives, brouillaient Platon, Moïse, avec les Apocalypses
le juif Égyptien, avait sous forme plus savante la doctrine de Jésus, de Paul. Moïse, on le disait expressément, s'était formé en Egypte. De là la précocité de Jésus qui à douze ans enseigne et fait taire les docteurs (comme Daniel enfant fait taire les juges). Sa mère, après l'avoir sans doute animé et lancé, s'effraye alors, voudrait l'arrêter. Pauvre mère!... Et pourquoi lui dire des mots durs?
Sa mère, sa sœur, désormais c'est la foule. 11 est suivi par la sœur de sa mère (Marie, femme de Cléophas). 11 est suivi avec enthousiasme par des dames qu'il charme et console. Elles sont fort intéressantes, les unes femmes de magistrats, associées, hélas 1 bon gré mal gré, à mille choses injus-
d'Ézéchiel, Daniel. — La Irès-obscure époque des précédents messianiques (entre Daniel, Jésus fils de Sirach, Philon, etc.) a été éclaircie autant qu'elle peut l'être par un des plus fermes critiques de ce temps» M. Michel Mcolas. Esprit robuste, hardi dans une admirable mesure, qui méprise l'éclat, touche au fond et atteint le tuf. Dans son article sur L. Ménars se trouve posé à merveille le grand principe : « Le cœur a fait la foi. La Grèce a fait ses dieux avant qu'ils ne la fissent eux-mêmes. » — La grande question du génie sacerdotal, où le pauvre Benjamin Constant soutint la vérité contre d'Eckstein avec si peu d'encouragement, est aujourd'hui tranchée par Michel Nicolas delà grande épée de la science [Essais, p. 76). Si les Grecs n'avaient échappé (dit-il) à la théocratie, Hérodote eût été un Vincent de Beauvais, Platon Duns Scot. Homère aurait fait Fiert7à-bras. Le Prométhée d'Eschyle eût été de la force des Mystères de la Passion. Michel Nicolas, Essais, p. 70.
tes et cruelles. Elles se jettent et se donnent à ce jeune ralibi, à la douce doctrine qui lave, efface tout cela. Elles le suivent, ne peuvent le quitter, le nourrissent. Plus ardemment encore il est suivi de dames misérables, malades de leur vie impure, de leurs péchés, agitées, possédées, en qui la vie désorganisée semble démoniaque. Telle fut l'infortunée Marie de Magdala, qu'on appelait la courtisane, et qui, comme il arrive alors (et comme celles que je vais nommer), doit être une affranchie rachetée, retirée de ce cruel métier. Sa vive effusion de cœur et de reconnaissance, ses parfums dont vivant elle l'embaume d'avance et qu'elle essuyé de ses cheveux, c'est une très-belle histoire, — passionnée, et qui fait contraste avec la froideur dont la Vierge est l'objet dans les Évangiles.
Suite logique, du reste, de toute la tradition juive, où les préférences sont moins pour le juste et l'irréprochable que pour celui qui, ayant péché beaucoup, a beaucoup à faire pardonner et fait mieux éclater la Grâce.
Selon saint Jean, la Madeleine fut Tunique témoin de la résurrection. Elle vit seule, des yeux de son cœur. Le monde a cru sur sa parole.
Les douteurs violents passent vite ù la crédu-
lité. Les hommes soi-disant positifs, par un revirement très-fréquent, sont volontiers visionnaires. Paul, juif de Tarse, et fabricant de toiles, homme fier et violent, dans ses voyages de commerce, montrait un grand zèle pharisien. Il eut le malheur d'avoir part à la lapidation de saint Etienne. La figure du jeune martyr dans toute sa navrante douceur resta sans doute empreinte en lui et ne le quitta plus. Un orage, une chute, une lueur (accidents si communs), le bouleversent. Autant il élait furieux zélateur de la Loi, autant il est ardent, colère, impérieux dans la Grâce.
Un tel homme appartient aux femmes. Et en effet les Actes et les Êpîtres le montrent toujours avec elles. Elles semblent le garder à vue. Thécla le suit comme une sœur, et remplit près de lui l'humble devoir de Marthe, sinon ceux de Marie.
Dans toute cette histoire la personnalité de cet homme fougueux est curieuse par ses variations. Son unique combat est contre l'esprit grec, et comme il le dit bravement, contre la Raison. Dans ses manifestes aux Grecs (i et ir, Corinth.), il fait précisément comme David dansant devant l'arche, se vantant de folie et se disant fou pour Jésus (ch. îv, v. 10), « car la folie de Dieu est plus sage que l'homme » (ch. t, v. 25). Tout cela emporté, éloquent, fort naïf, montrant tout l'intérieur, les
difficultés très-réelles d'un homme honnête et pur dans une société de femmes ardentes et passionnées.
En Macédoine, où il écrit, il est entre deui femmes, Lydda, chez qui il loge, et la Pâle (Chloè), chez qui s'assemblait la petite Église. Ce sobriquet la Pâle semble d'une affranchie retirée, et sans doute riche (comme fut Marie de Magdala). Au début, il se vante, en conseillant la continence (I ad Cor., c. 7, v. 7, 8), d'être audessus de tout cela. À tort. Il confesse plus tard qu'il a dans la « chair une épine. Que l'ange de Satan, pour qu'il ne soit pas fier, le souffleté parfois. » Aveu touchant, et qu'on n'attendrait pas. On regrette de ne pas savoir ce que furent ces personnes charmantes et dangereuses au point de faire obstacle à un si grand élan. On ne sait rien de cette Lydda. Elle paraît être de Syrie, de la terre des séductions. Elle était commerçante, et sans doute avisée, comme celle qui, dans Salomon, mène si bien, enrichit sa maison, fait et vend des tissus, etc. Celle-ci vendait de la pourpre, fine et chère marchandise, qu'achetaient les Romains, surtout les magistrats, prêteurs, procurateurs. Une telle marchande était dame et peut-être de haute volée.
La suite est singulière. Il dit qu'en ces tentations
trois fois il pria le Seigneur de se retirer de lui. « Mais le Seigneur m'a dit : « Ma grâce te suffit. Ma «c vertu manifeste sa force dans l'infirmité. » Je me glorifierai donc très- volontiers plutôt dans mes infirmités, afin que la vertu de Christ habite en moi. » (II ad Cor., c. xn, v. 7.) Parole de portée dangereuse qu'on ne mesurait pas sans doute en cette pureté primitive. Les mystiques Font traduit : « Par le péché on monte. En péchant on glorifie Dieu. » Propre expression de Molinos.
Paul, je crois, cependant lui-même s'indignait de ses fluctuations. On croit le sentir aux paroles violentes qu'il adresse à la femme pour l'humilier, lui recommandant durement le silence, la soumission, lui rappelant qu'en l'homme est l'image de Dieu, et qu'elle n'est créée que pour lui, qu'elle ne doit prier que voilée, que ses longs cheveux ne lui ont été donnés que pour cela, etc., etc. (II ad Cor.)
Cette violente sortie ferait croire que la femme sera tenue loin de l'autel. Mais le contraire arrive. Elle est prêtre, officie, consacre. Cela pendant quatre cents ans.
Paul lui-même se dément. Arrivé à Corinthe, il voit bien que la femme grecque, avec la beauté noble, la bouche d'or, éloquente et subtile, sera son grand auxiliaire. La Brillante, Phèbè (autre nom d'affranchie), est déjà le ministre actif, le factotum
de l'église de Corinthe. Elle est diacre pour commencer. Les premiers compagnons de Paul, Barnabas, Thécla, ne sont plus avec lui. C'est Phœbé qui est tout. Elle le loge. Elle écrit pour lui ', sous sa dictée. On n'en sait pas la cause. Est-il malade? Et qu'écrit-elle? Le plus violent écrit de saint Paul.
Ici on dit expressément ce que nous aurions deviné : que cette fougueuse éloquence, vive, mais décousue, qui va par sauts, par bonds, tellement outrageuse pour la logique et la raison, n'est pas écrite. Un Juif d'Asie Mineure, du lieu où se mêlaient les langues, voyageur de commerce, marchand de Cilicie (la Babel des pirates qu'écrasa Pompée), devait parler un grec fort mêlé d'hébraïsmes, de patois gréco-syriens. Mais l'ardeur et l'audace, le violent esprit qui l'emportait, ne s'arrêtait guère à cela. Il parlait, tonnait, foudroyait. Ses Grecs, de main rapide, ses daines, si zélées, recueillaient, écrivaient au vol. Le plus souvent
1 Supprimé dans le latin. Supprimé dans le grec de l'édition Didot (1842), dédiée à M. Affre. — Le grec dit : 'Eypdfv *tà*»t- 6ïjç. L'ancien traducteur français de l'Église Réformée traduit honnêtement et littéralement que Phébé a écrit sous la dictée de saint Paul. Si le mot grec voulait dire seulement qu'il renvoie par Phœbé (comme veut Jowett, Oxford), ce serait un double emploi. Paul a déjà parlé de l'envoi de Phœbé, l'a recommandée, etc.
on dut traduire, et on le faisait sans scrupule (tous ils vivaient de la même âme) , mais non pas sans péril; car des choses pensées en hébreu, lancées en mauvais grec, au hasard de l'inspiration, n'arrivaient guère à un grec tolérable qu'à travers de graves changements, des mutilations, des coupures qu'on ne sent que trop bien aux chocs, aux soubresauts, comme d'une course bride abattue sur un terrain très-raboteux.
Œuvre complexe et collective. Cette Épître aux Romains, la Marseillaise de la Grâce, la risée de la Loi, a bien l'air d'être faite par toute l'Église de Corinthe. Saint Paul y mit l'éclair, Phœbé la plume ingénieuse. Un tiers put influer, l'important personnage, dont saint Paul envoie le salut à la maison de l'Empereur, Éraste, trésorier du fisc au port qui concentrait alors tout le commerce de la Grèce.
Une révolution profonde avait lieu dans l'Empire. Au Préteur, l'homme de l'État, l'Empereur presque partout substituait son Procurateur, son agent, l'homme de sa maison, de ses intérêts propres, — qu'il fût Romain ou non, n'importe, — souvent un de ses affranchis. Tel put être, avec son nom grec, cet Éraste, ami de saint Paul. Créé d'hier par Claude ou par Néron, ce représentant du gouvernement personnel, de la faveur et de la Grâce,
était fatalement, comme saint Paul, l'ennemi de la Loi et l'adversaire né du Juriste.
Toute l'Épître est en ce mot : La Loi seule faisait le péché. La Loi morte, le péché est mort. (Ch. vn, v. 7.)1
Parole à plusieurs sens. Ce mot Loi chez les Juifs \eut dire loi mosaïque, dans l'Empire loi romaine, et selon l'esprit Grec la loi de conscience et la naturelle équité.
Mais est-il donc certain que, les tables de pierre et les tables d'airain brisées, l'interdiction du Mal étant biffée, le Mal ait disparu du monde, qu'on ait aussi biffé la Justice éternelle?
Reine dans Eschyle et Socrate, dans Zenon, Labéon, la Justice redevient servante. Que dis-je? Elle a péri dans l'amour et la foi, dans la divine ivresse et l'orgie de la Grâce.
On voit avec quelle force la révolution administrative et la révolution religieuse concordaient ; à quel point l'agent du bon plaisir, l'intendant de César, devait s'entendre avec Phœbé, avec PapAtre d'Orient. Leur manifeste à Borne, à la cité du Droit, a ce sens précis : « Mort au Droit ! »
Phœbé ne se fie à personne pour porter cette lettre au palais de Néron, aux amis de Narcisse. Cela est dit expressément.
1 Même sophisme dans l'épltre aux Corinthiens, c. 15, v. 54,
Je dis Néron, et non pas Claude. Car Claude avait chassé les Juifs. On n'eût guère pu sous lui envoyer cette ambassade d'une secte qu'on croyait alors toute juive.
Phœbé n'allait pas désarmée. Elle emportait deux clefs qui bien facilement devaient ouvrir la Maison de l'Empereur.
Les vrais maîtres de la maison, les Narcisse, les Pallas, ce peuple d'affranchis, fort souillés, n'en étaient que plus livrés aux idées d'Orient. Tous les dieux étaient là, et les petits cultes cachés, mystères de toute sorte, expiations et purifications, une épaisse vapeur de vices et de remords, de paniques et de mauvais songes. Les flagellants d' Àttis y étaient certainement, et déjà peut-être l'immonde Taurobole (lavage de sang). Quelle force pour Phœbé d'arriver avec le mot simple qui renvoie tout cela et le rend inutile : « Bonne nouvelle ! . . . Le péché est mort 1 »
Autre clef pour ouvrir. Jésus, le maître, a dit : « Rends à César, etc. » (Mathieu, xxn, 21). Paul le disciple a dit : « Sois soumis aux puissances. Qui résiste, résiste à Dieu. » — « Acquittez le tribut aux princes, les ministres de Dieu, qui s'appliquent toujours aux fonctions de leur ministère » (Rom., xm). — Et Pierre dit franchement : c< Obéis môme aux mauvais maîtres. » (Pierre, I, n, 18-20.)
Il ne s'agit pas d'obéir de fait et d'action, mais aussi de pensée. Il ne s'agit pas d'obéir en faisant la réserve juive : « Les princes se multiplient par les péchés du peuple, » sont des fléaux de Dieu (Prov., xxviii, 2). Nulle réserve. Il faut se dompter et obéir en conscience, servir de cœur, aimer, — aimer Tibère, aimer Néron. Esclavage nouveau, creusé sous l'esclavage, grand et ingénieux approfondissement de toutes les servitudes antiques, qui, au moyen âge et depuis, a fait de tous les princes de très-zélés chrétiens.
Le grand fait du moment, le règne personnel du César, dégagé de l'idée de magistrature, du César maître de la Loi, devenu la Loi même en son procurateur, recevait du dogme nouveau une consécration merveilleuse. Ne devait-il pas accueillir celte voix d'Orient, ce Messie qui voulait qu'on obéit du fond de l'âme? Néron, à son avènement, quoique docile encore à ses maîtres romains, était déjà entouré en dessous des affranchis qui régnaient jusque-là, d'un monde fort mêlé qui amusait sa fantaisie d'artiste, les uns poètes et déclamateurs, les autres charlatans, ministres de tout dieu. Néron était pour eux une proie naturelle par sa vaste imagination désordonnée. Sa tète était pleine et crevait. Il roulait des choses énormes et dans mille sens divers. Serait-il le César de Rome
et des jurisconsultes, — ou l'artiste suprême, l'empereur de la poésie, — ou le restaurateur du génie d'Orient, un Mithra, un Messie? Il ne le savait pas encore.
Il voulait être aimé. Élevé par Sénèque (généreux stoïcien qui dînait avec ses esclaves), il avait pris en main la cause des affranchis. Il méditait une immense utopie, l'abolition d'impôt. L'idéal stoïcien se fût réalisé; aux termes de Zenon : « L'Amour salut de la Cité. »
Mais qu'il est vague, obscur, ce mot d'Amour I L'Amour sans la Justice, l'amour de caprice et faveur peut devenir l'enfer, nullement le salut, mais le fléau de la Cité.
L'un des plus grands débats qui aient eu lieu au monde, c'est celui qu'on devine, qui sans nul doute > eut lieu, de la Femme et du Stoïcien, à ce moment suprême, au palais de Néron, et, qui sait? devant lui peut-être.
Nous l'avons dit, la Femme, aux quatre premiers siècles (jusqu'à l'an 369) est prêtre, le vrai prêtre chrétien. A elle de défendre la foi qui sortit de la Femme.
Mais combien différent est le rôle des deux adversaires l Le Stoïcien remonte la pente universelle du
monde. Et elle à plaisir la descend. Le Stoïcien (chose odieuse qui doit le faire haïr), à ce monde épuisé, fatigué, commande l'effort, ordonne le travail... Oh! qu'aisément Phœbé répondra méprisante : « Le lis ne travaille ni ne file. Il est mieux vêtu que César. »
Juristes ou Stoïciens, magistrats, philosophes, ils demandent une chose énorme, insupportable, à un monde malade qui * s'arrange si bien pour dormir, de vouloir veiller, vivre encore! Qu'il aime mieux cette voix do nourrice invitant au sommeil, voix suave de femme et non sans volupté, qui dit : « Quelle douceur de mourir ! »
Mourir, être affranchi des liens de ce corps ! heureuse perspective (Quis me lïberabit vinculis corporis hujus). Ce corps, c'est le travail, le souci de l'impôt, c'est le poids de la Loi. Ce corps, c'est la milice, la guerre chez les barbares, l'exil au Rhin glacé, c'est la défense des frontières.
Là, le Juriste est fort. Il croit arrêter la Chrétienne, il croit l'embarrasser. Mais elle, souriante : « Quoi ! repousser nos frères du Nord qui viennent au devant du Salut? Il faudrait bien plutôt les prier de venir, ouvrir les portes, abattre, renverser les murs de nos villes. .. »
Mais l'Empire, mais nos lois, nos arts. — Pourquoi des arts? — Mais la Patrie sacrée, la
Cité, cette vaste harmonie de sagesse et de paix? — Point de paix ici-bas. Nulle Cité que celle d'en haut.
A bas, vaine Sagesse ! baissez les yeux, Raison ! Faites amende honorable par-devant la Folie de Dieu... Toi, Justice et jurisprudence, c'est toi qui es l'ennemie. Je te reconnais orgueilleuse, mère hautaine des vertus humaines, descends de ton prétoire... Plus haut que ton faux juste désormais siège le pécheur. Son péché est le champ où triomphe la Grâce.
Quelle risée, quel mépris Phœbé fera de la loi Julia, de cette glorification officielle du mariage1! Quoi ! se lier encore, engendrer pour un monde qui va mourir demain, perpétuer cette chose basse, le corps, que Dieu veut abolir ! . . . Grâce à lui le désert se fait, s'étend. Dans nombre de provinces, déjà l'Empire est épuré. Encore quelques fléaux, tous seront délivrés... Époux, fuyez l'épouse... Qu'on s'éloigne et s'isole. « D'autant plus promptement va le Siècle à son terme, et s'emplit la Cité de Dieu. » (Augustin.)
1 Contre le mariage, on citait un mot terrible de Jésus, « Salomé disait au Seigneur : « Jusqu'à quand mourra-t-on? • — « Jusqu'à quand accoucherez-vous? » — « Àhl dit-elle, j'ai donc < bien fait de ne pas avoir d'enfant! » — « Salomé, Saloméî « mange de tout, dit-il, mais ne mange pas de l'herbe amère. » Clem. Alex. Strom., UI, 345.
La mort est F argument suprême et sans réplique. Phœbé prêche sa cause sur la tombe de cent naiions. Leurs dieux, au Panthéon, déjà froids, les yeux vides, dans l'apparent combat, sont des lutteurs commodes pour cette prêtresse de la mort. S'ils avaient pu répondre, ils auraient dit peut-être que la nouvelle foi, triomphant par la Femme, suivait (malgré Paul même) le chemin de l'antiquité. Paul l'a voulue voilée, muette et dépendante. Je la vois à l'autel qui prêche et sibyllise, enseigne l'homme, lui dit, lui fait son dieu. Moyen puissant, charmant (tout naturel au fond), dont les cultes antiques n'avaient pas abusé. La sombre Iphigénie, la sibylle écumante, eurent moins d'attrait que de terreur. Obéissante, silencieuse, la vestale fut une statue. Celle-ci est vivante, elle parle, officie sur la tête du peuple, le bénit, prie pour lui; elle est sa voix près de Jésus.
Tant que les déesses de l'art, filles du ciseau grec, ne furent point abattues, pendant quatre longs siècles, à leur morte beauté Ton opposa la vie, la Sophia visible, le pontificat de la Femme1.
1 Comme tout autre prêtre, la femme était sacrée solennellement, recevait le Saint-Esprit par l'imposition des mains (Concise de Clialcédoine, 4* œcuménique). Le concile de Laodicée, de 566 ou 369, lui interdit le sacerdoce (cap. xu, Collection de Denys le Petit, Hayence, 1535. Labbe et Hansi ont omis ce cou-
La muetle Cérès ne put lutter beaucoup quand la Cérès nouvelle charmait l'agape antique, donnait le pain sacré. Pallas, la vierge austère, dut finir tout à fait lorsque la Madeleine dramatisait l'autel, le baignait de ses pleurs.
Que dit-elle à ce monde mourant?... « Mourons ensemble 1 » Tendre et doux mot de sœur, trop sûr d'être écouté!... Que serait-ce pourtant si Ton restait toujours suspendu sur ce mot, ne pouvant plus ni vivre encore, ni mourir tout à. fait?
cile). — Le concile de Carlhage, en 391, lui défend de catéchiser, de baptiser, d'étudier même, sinon avec son mari . Jusquelà elle présidait, prêchait, donnait les ordres, officiait. Atton remarque qu'alors elle en était très-digne c par l'instruction qu'elle avait reçue dans les temps païens. » On comprend aisément quelle devait être la puissance de la femme (de trente ans? belle encore, éloquente et subtile, comme elles étaient en Grèce, en Orient), dans ces hautes fonctions qui presque la divinisaient. Intronisée à l'autel même, admirée, et l'amour de tous, elle avait un véritable règne et certainement le plus complet. Le sombre Tertullien s'en indigne. Le farouche Athanase, exalté de monachisme Égyptien, craint l'effet trop sensible du moment où elle consacrait, faisait l'hymen du ciel et de la terre, où tous communiaient avec elle, et d'elle, de sa douce main. Si elle consacre, il veut que ce soit à huis clos et pour elle seule Mais souvent elle n'avait pas la force de se clore ainsi tout à fait. La porte ne fermait pas bien fort ; les zélés, restés en dehors, la ^surprenaient au moment décisif, dans un trouble touchant de pudeur et de sainteté. Là, nouvelle fureur d'Alhanase qui lui défend de se laisser surprendre. Il voudrait bien la rendre repoussante, lui interdit de se laver. — Par un scrupule plus fin, plus élevé, la secte des Callydiciens craignait que l'amour de Jésus ne troublât trop la femme, qu'elle ne s'égarât dans les rêves de la Noce spirituelle. Chez eux, elle
était prêtre, mais seulement de Marie. — Dans l'Occident, les femmes, beaucoup plus ignorantes, n'eurent jamais la prêtrise, mais seulement le diaconat, les soins matériels de l'Église. Au cinquième siècle, trois conciles d'Occident, deux papes, éloignent décidément la femme des choses saintes.