‹ Bible de l'humanitéChapitre 4 sur 24 · L'INDE · texte numérisé non relu

L'INDE

L'année 1863 me restera chère et bénie. C'est la première où j'ai pu lire le grand poëme sacré de l'Inde, le divin Râmayana.

« Lorsque ce poëme fut chanté, Brahma même en fut ravi. Les dieux, les génies, tous les êtres, des oiseaux jusqu'aux serpents, les hommes et les saints richis, s'écriaient: «Oh! le doux poëme, « qu'on voudrait toujours entendre ! Oh I le chant « délicieux I... Comme il a suivi la nature ! On la « voit cetle longue histoire. Elle est vivante sous « nos yeux... »

« Heureux qui lit tout ce livre! heureux qui seulement l'a lu jusqu'à la moitié! !... 11 donne la sagesse aubrahme, la vaillance au chatrya, et la richesse au marchand. Si par hasard un esclave l'entend, il est ennobli. Qui lit le Râmayana, est quitte de ses péchés. »

Et ce dernier mot n'est pas -vain. Notre péché permanent, la lie, le levain amer qu'apporte et laisse le temps, ce grand fleuve de poésie l'emporte o-Jv et nous jrariiie. Quiconque a séché son cœur, qu'il l'abreuve au Râmayana. Quiconque a perdu et pleure, qu'il y puise les doux calmants, les compassions de la nature. Quiconque a trop fait, trop voulu, qu'il boive à cette coupe profonde un long trait de vie, de jeunesse.

On ne peut toujours travailler. Chaque année il faut respirer, reprendre haleine, se refaire aux grandes sources vives, qui gardent l'éternelle fraîcheur. Où la trouver si ce n'est au berceau de notre race, aux sommets sacrés d'où descendent ici l'Indus et le Gange, là les torrents de la Perse, les fleuves du paradis? Tout est étroit dans l'Occident.

LE RAMÀYÂNA. 5

La Gnèce est petite : j'étouffe. La Judée est sèche : je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la hante Asie, vers le profond Orient. J'ai là mon immense poème, vaste comme la mer des Indes, béni, doué du soleil, livre d'harmonie divine où rien ne fait dissonance. Une aimable paix y règne, et même au milieu des combats une douceur infinie, une fraternité sans borne qui s'étend à tout ce qui vit, un océan (sans fond ni rive) d'amour, de pitié, de clémence. J'ai trouvé ce que je cherchais : la Bible de la bonté. , Reçois- moi donc, grand poème!... Que j'y plonge!... C'est la mer de lait.

C'est bien tard, tout récemment, qu'on a pu le lire en entier. Jusque-là, on le jugeait sur tel morceau isolé, tel épisode interpolé et précisément contraire à l'esprit général du livre. Maintenant qu'il a apparu dans sa vérité, sa grandeur, il est facile de voir que, quel que soit le dernier rédacteur, c'est l'œuvre commune de l'Inde, continuée dans tous ses âges. Pendant deux mille ans peutêtre on chanta le Râmayana dans les divers chants et récits qui préparaient l'épopée. Puis, depuis près de deux mille ans, on l'a joué en drames populaires, qui se représentent aux grandes fêtes.

Ce n'est pas seulement un poëme, c'est une espèce de bible qui contient, avec les traditions sacrées, la nature, la société, les arts, le paysage indien, les végétaux, les animaux, les transformations de Tannée dans la féerie singulière de ses saisons différentes. On ne peut juger un tel livre comme on ferait de l'Iliade. Il n'a nullement subi les épurations, les corrections, que les poèmes homériques reçurent du plus critique des peuples ; il n'a pas eu ses Àristarques. Il est tel que les temps l'ont fait. On le voit aux répétitions : certains motifs y reviennent, deux, trois fois, ou davantage. On t1 le voit aux additions, manifestement successives. ? Ici des choses antiques et d'antiquité primitive qui

touchent au berceau de l'Inde ; d'autres, relativement modernes, de délicatesse suave et de fine mélodie qui semblerait italienne.

Tout cela n'est pas raccordé avec l'adresse de l'industrie occidentale. On n'en a pas pris le soin. On s'est fié à l'unité que cette diversité immense reçoit d'une vague harmonie où les nuances, les couleurs, les tons même opposés s'arrangent. C'est comme la forêt, la montagne dont parle le poëme lui-même. Sous les arbres gigantesques, une vie surabondante crée des arbres secondaires, et je ne sais combien d'étages d'arbustes, d'humbles plantes, que ces bons géants tolèrent et sur lesquels

LE RAMÀYANA. 5

d'en haut ils versent des pluies de fleurs. Et ces grands amphithéâtres végétaux sont très-peuplés. Vers le haut planent ou voltigent les oiseaux aux cent couleurs, les singes à la balançoire des branches intermédiaires. La gazelle, au fin visage, par moments se montre au pied. L'ensemble est-il un chaos? Nullement. Les diversités concordantes se parent d'un charme mutuel. Le soir, quand le soleil éteint dans le Gange son accablante lumière, quand les bruits de la vie s'apaisent, la lisière de la forêt laisse entrevoir tout ce monde, si divers et si uni, dans la paix du plus doux reflet, où tout s'aime et chante ensemble. Une mélodie commune en sort... C'est leRâmayana.

Telle est l'impression première. Rien de si grand, rien de si doux. Un rayon délicieux de la Bonté pénétrante1 dore, illumine le poëme. Tous les acteurs en sont aimables, tendres, et (dans les parties modernes) d'une féminine sainteté. Ce n'est ^ qu'amour, amitié, bienveillance réciproque, priè-]^* res aux dieux, respect aux brahmes, aux saints, aux anachorètes. Sur ce dernier point surtout, le poëme est intarissable. 11 y revient à chaque instant. Tout entier, à la surface, il est coloré d'une teinte admirablement brahmanique. Nos indianistes

1 C'est le sens du mot Vichnou.

6 LE RAHAYAHA.

se sont si bien pris d'abord à cela qu'ils ont cru que Fauteur ou les auteurs étaient des hrahmes, comme forent certainement ceux de l'autre grand poème de l'Inde, le Mahftbhârata. Par une étrange inadvertance, aucun d'eux n'a vu qu'au fond les deux poèmes faisaient entre eux une parfaite antithèse* et un contraste complet

Regardez cette montagne énorme, chargée de forêts. Vous n'y voyea rien, n'est-ce pas? Regardez ce point bleu des mers où Peau semble si profonde. • J'ai beau faire, mais je n'y vois rien. »

Eh bien! moi je vous déclare qu'à ce point de l'océan, à cent mille brasses peut-être, une perle étrange existe, telle qu'à travers la masse d'eau j'en vois la douce lueur. Et sous cet entassement monstrueux de la montagne un «il étrange scintille, certaine chose mystérieuse, que, sans la douceur singulière qui l'accompagne, on croirait un diamant où se joue l'éclair.

/ , Ceci, c'est l!âme de l'Inde, âme secrète et cachée,

O' et, dans cette âme, un talisman que l'Inde même

ne veut pas trop voir. Si vous osiez l'interroger, vous n'obtiendriez de réponse qu'un sourire silencieux.

.; / / Il faut que je parle à sa place. Mais je dois pré-

parer d'abord mon lecteur occidental, si éloigné de tout cela. Je ne pourrais me faire comprendre si je n'expliquais d'abord comment l'Inde, retrouvée à la fin du siècle dernier, connue dans son culte antique et dans ses arts oubliés, a laissé surprendre enfin le trésor des livres secrets qu'il était défendu de lire, qui donnaient, simples et nues, ses primitives pensées et par là illuminaient profondément, de part en part, tous ses développements ultérieurs.

C'est la gloire du dernier siècle d'avoir retrouvé la moralité de l'Asie, la sainteté de l'Orient, si longtemps niée, obscurcie. Pendant deux mille ans, l'Europe blasphéma sa vieille mère, et la moitié du 6 genre humain maudit et conspua l'autre.

Pour ramener à la lumière ce monde enterré si * longtemps sous l'erreur et la calomnie, il fallait, non pas demander avis à ses ennemis, mais le consulter lui-même, s'y replacer, étudier ses livres et ses lois.

A ce moment remarquable, la critique, pour la première fois, se hasardait à douter que toute la sagesse de l'homme appartînt à la seule Europe. Elle en réclamait une part pour la féconde et vénérable

Asie. Ce doute, c'était de la foi dans la grande parenté humaine, dans l'unité deTâme et de la raison,, identique sous le déguisement divers des mœurs et des temps.

On discutait. Un jeune homme entreprit de vérifier. Anquetil Duperron, c'est son nom, n'avait que vingt ans ; il étudiait à la Bibliothèque les langues orientales. Il était pauvre et n'avait aucun moyen de faire le long et coûteux voyage où de riches Anglais avaient échoué. 11 se promit à luimême qu'il irait, qu'il réussirait, qu'il rapporterait et mettrait en lumière les livres primitifs de la Perse et de l'Inde. Il le jura. Et il le fit.

Un ministre, auquel on le recommande, goûte son projet, promet, ajourne. Anquetil ne se fie qu'à lui-même. On faisait des recrues pour la Compagnie des Indes ; il s'engage comme soldat. Le 7 novembre 1754, le jeune homme partit de Paris, derrière un mauvais tambour et un vieux sergent invalide, avec une demi-douzaine de recrues, II faut lire au premier volume de son livre l'étrange Iliade de tout ce qu'il endura, affronta et surmonta. L'Inde d'alors, partagée entre trente nations asiatiques, européennes, n'était nullement l'Inde facile que trouva plus tard Jacquemont sous l'administration anglaise. A chaque pas était un obstacle. Il était encore à quatre cents lieues de la ville où il espé-

COMME OU RETROUVA l/INDE ANTIQUE. 11

rait trouver les Kvres et les interprètes, quand tous les moyens d'avancer cessèrent. On lui dit que tout le pays était de grandes forêts, de tigres et d'éléphants sauvages. Il continue. Parfois ses guides s'effrayent et le laissent là. Il continue. Et il en est récompensé. Les tigres s'éloignent, les éléphants le respectent et le regardent passer. Il passe, il franchit les forêts, il arrive, ce vainqueur des monstres.

Mais si les tigres s'abstinrent, les maladies du c

climat ne s'abstinrent pas de l'attaquer. EneoreQi*'; ' moins les femmes, conjurées contre un héros de « vingt ans qui avait son âme héroïque sur une figure charmante. Les créoles européennes, les bayadères, les sultanes, toute cette luxurieuse Asie s'efforce de détourner son élan vers la lumière. Elles font signe de leurs terrasses, l'invitent. Il ferme les yeux.

Sa bayadère, sa sultane, c'est le vieux livre indéchiffrable. Pour l'entendre, il lui faut gagner, séduire les Parses qui veulent le tromper. Dix ans durant, il les poursuit, il les serre, il leur extorque ce qu'ils savent. Ils savent très-mal. Et c'est lui qui les éclaire. Il finit par les enseigner. Le Zend- Avesta persan est traduit avec un extrait des Védas indiens»

0a sait avec quelle gloire ce mouvement fut

continué. Les savants approfondirent ce que le héros avait entrevu. Tout l'Orient est révélé. Tandis que Volney, Sacy, ouvrent la Syrie, l'Arabie, Cham- £.. pollion s'attaque au sphinx, à la mystérieuse Egypte, l'explique par ses inscriptions, montre un empire civilisé soixante siècles avant Jésus-Christ. Eugène Burnouf établit la parenté des deux ancêtres de l'Asie, des deux branches des Aryâs, l'Indo- Perse de la Bactriane. Les Parses, au fond de THindostan, disciples du Collège de France, contre l'Anglican disputeur, citèrent le mage d'Occident.

Alors, du fond de la terre, on vit remonter au jour un colosse cinq cents fois plus haut que les Pyramides, monument aussi vivant qu'elles sont mortes et muettes, — la gigantesque fleur de l'Inde, le divin Râmayana l.

Suivirent le Mahâbhârata, l'encyclopédie poétique des brahmes, les traductions épurées des livres de Zoroastre, la superbe histoire héroïque de la Perse, le Shah Nameh.

1 II n'appartient nullement à un ignorant comme moi de faire *a part à la France, à l'Angleterre, à l'Allemagne, de dire ce qu'il revient de gloire aux fondateurs de l'indianisme, aux écoles de Paris, de Calcutta, de Londres, aux William Jones, aux Colebrooke, aux Wilson, aux Mûller, aux Lassen, aux Schlegel, aux Chézy, aux trois Burnouf, etc., etc. D'autres l'ont dit, le diront mieux que moi.

On savait que derrière la Perse, derrière l'Inde ,%\> brahmanique, un monument existait de très-loin- ~ taine antiquité, du premier âggjgastoral qui précède lesjeny^agricoles. Ce livre, le Rig-Véda, un recueil d'hymnes et de prières, permet de suivre ^ ces pasteurs dans leurs élans religieux, dans le premier essor de la pensée humaine vers le ciel et la lumière. Rosen, en 1835, en publia un spécimen. Désormais on peut le lire en sanscrit, en allemand, en anglais et en français. Cette année, 1863, un fort et profond critique (et c'est encore un Rurnouf) en a expliqué le vrai sens, montré l'immense portée.

Un grand résultat moral nous est venu de tout ceci. On a vu le parfait accord de PAsie avec l'Eu- ^ 4 rope, celui des temps reculés avec notre âge moderne. On a vu que P homme en tout temps pensa, sentit, aima de même. — Donc, une seule humanité, un seul cœur, et non pas deux. La grande j <■ p < harmonie, à travers l'espace et le temps, est réta-J blie pour toujours. Silence à la sotte ironie des' sceptiques, des docteurs du doute, qui disaient que la vérité varie selon la latitude. La voix grêle de la sophistique expire dans Pimmense concert de la fraternité humaine.

Quelque effort que les Anglais fassent, par respect de la Bible juive, pour rajeunir la Bible indienne, il a été impossible de méconnaître quellnde primitive, en son berceau originaire, fut la matrice du monde, la principale et dominante source des ^ races, des idées et des langues, pour la Grèce et Rome, l'Europe moderne, — que le mouvement sémitique, l'influence judéo-arabe, quoique si considérable, est cependant secondaire.

Mais ceux qui étaient forcés de mettre si haut l'Inde antique, affirmaient qu'elle était morte, jù qu'elle était enfouie pour toujours (comme l'Egypte en ses pyramides) dans les grottes d'Éléphantine, les Védas, le Râmayana. On faisait abstraction

d'un peuple (d'une Europe plutôt) de 180 millions d'âmes, rebut usé, disait-on, d'un monde fini. Le pesant orgueil de ses maîtres qui n'y ont jamais vu qu'un grand champ d'exploitation, les concordantes injures des protestants, des catholiques, l'indifférence enfin et la légèreté de l'Europe, tout concourait à faire croire que l'âme indienne était éteinte. La race même n'élait-elle pas tarie, épuisée? L'Hindou, un homme si faible, avec sa fine main de femme, qu'est-il devant l'homme rouge qui arrive de l'Europe nourri, surnourri, doublant sa force de race par cette demi-ivresse où sont toujours ces engloutisseurs de viande et de sang?

Les. Anglais ne font guère difficulté de direpuxmêmes qu'ils ont tué l'Inde. Le sage et humain H. Russell le crut, l'écrivit. Ils ont frappé ses produits * de droits ou de prohibitions, découragé l'art indien autant qu'il était en eux. S'il subsiste, il le doit à l'estime singulière qu'en font les Orientaux sur les marchés plus humains de Java, de Bassora.

/* La production du coton, que la nécessité force aujourd'hui (1863) d'encourager dans l'Inde, ne profilera pas plus aux natifs i que celle de l'opium, que celle de l'indigo, dont la culture exigée et forcée fait le désespoir du Bengale. Quelques administrateurs anglais ont noté loyalement ce dernier abus.

Ce fut un grand étonnement pour les maîtres mêmes de l'Inde, lorsqu'en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles inattendues, lorsqu'un Anglais consciencieux, M. Roy le, exhiba et expliqua toute cette féerie de l'Orient. Le jury, n'ayant à juger que « le progrès de quinze années, » n'avait nul prix à donner à un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau que les nôtres (vieilles en naissant) . En face des tissus anglais, l'antique mousseline indienne reparut, éclipsa tout. La Compagnie, pour en avoir un spécimen d'Exposition, avait proposé un prix (bien modique) de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hûbioula, ouvrier deGolconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et elle était si légère qu'il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux livres». Vrai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint- Pierre a habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels AurengZeb inhuma sa fille chérie au monument de marbre blanc qu'on admire à Aurungabad.

Malgré le méritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui se plaignirent d'être mieux traités que les Orientaux, l'Angleterre ne donna à ses pauvres sujets indiens de récompense qu'une parole : « Pour le charme de l'invention, la beauté, la distinction, la variété, le mélange, l'heureuse

harmonie des couleurs, rien de comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l'Europe * ! »

L'art oriental est tout à la fois le plus brillant, le moins coûteux. Le bon marché de la main-d'œuvre est excessif, j'allais dire déplorable. L'ouvrier y vit de rien ; pour chaque jour, une poignée de riz lui suffit. Plus, la grande douceur du climat, Pair et la lumière admirable, nourriture élhérée qui se prend par les yeux. Une sobriété singulière, un milieu harmonique y rendent délicats tous les êtres. Les sens se développent, s'affinent. On le voit pour l'animal même, spécialement pour l'éléphant. Avec sa masse qui vous paraît informe, et sa rude enveloppe, il est amateur sensuel, connaisseur en parfums, choisit parfaitement entre les herbes odorantes, préfère l'oranger. S'il en voit un, il sent et mange les fleurs, puis les feuilles, le bois. Chez l'homme la vue et le toucher acquièrent une finesse exquise. La nature le fait coloriste, et avec un privilège singulier : il est tellement son enfant, il vit tellement en elle qu'elle lui laisse tout faire avec charme; il associe des tons violents, et l'effet en est très-doux ; des nuances pâles, et l'effet n'est point fade, aimable au contraire et touchant.

• Report 9f the furies, II, 1858. Cela a été redit à merveille par nos jurés français, MM. Delaborde, Charles Dupin, et trèsspécialement par M. Àdalbert de Beaumont, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1861, XXXV, 924.

Le ciel fail tout pour eux. Chaque jour, un quart d'heure avant le soleil, un quart d'heure après son coucher, ils ont sa grâce souveraine, la très-parfaite vision de la lumière. Elle est divine alors, avec des transfigurations singulières et d'intimes révélations, des gloires et des tendresses où s'abîme l'âme, perdue à l'océan sans bornes de la mystérieuse Amitié1.

C'est dans celle infinie douceur que l'humble créature, faible, si peu nourrie et d'aspect misérable, voit d'avance et conçoit la merveille du châle indien. De même que le profond poète Valmiki, au creux de sa main, vit ramassé tout son poème, le Râmayana, — ce poète du tissage, prévoit, commence pieusement le grand labeur qui parfois dure un siècle. Lui-même n'achèvera pas, mais son fils, son petit-fils continueront de la même âme, âme héréditaire, identique, aussi bien que la main, si fine, qui en suit toutes les pensées.

Cette main est unique dans les bijoux1, étranges et délicieux, dans l'ornementation fantastique

* Dans leur Rig-Véda, Y Ami, Mitra, désigne précisément, non le soleil, mais cette lueur qui le précède ou qui le suit.

* c Le bijou n'a pas là, dit If. Delaborde, la soufflure sans motif, ni l'insignifiante légèreté du filigrane génois ou parisien... — Leur sculpture si légère, aérienne, dentelle de marbre (au monument d'Abbas, eto,), loin de chercher les effets par des reliefs exagérés, des contrastes d'ombres et de lumière tranchée, ne concentre jamais l'attention sur un point. Elle répand la vue sur l'œuvre entière, comme si un filet était étendu sur l'ensemble. »

des meubles ou des armes. Les derniers princes indiens, à cette Exposition, avaient noblement envoyé leurs propres armes, choses si personnelles, chéries , qu'ont portées les aïeux, et dont on ne se sépare guère. Sont-ce des choses? presque des personnes. Car l'âme antique y est, cellede l'artiste qui les fit, celle des princes (jadis si grands) qui les portèrent. Un de ces rajahs envoya bien plus encore, un lit, signé de lui (et son propre travail?), un lit d'ivoire, sculpté et ciselé, de délicatesse infinie, meuble charmant d'un aspect virginal, plein d'amour, ce semble, et de songes.

Et ces choses de luxe, œuvres de rares artistes, révèlent moins encore le génie d'une race que la pratique générale des arts que Ton dit inférieurs et de simples métiers. Il se marque particulièrement dans la manière simple dont ils exécutent sans frais, sans bruit, des choses qui nous semblent fort difficiles. Un homme seul, dans la forêt, avec un peu d'argile pour creuset, pour soufflet deux feuilles comme ils en ont, fortes, élastiques, vous fait, avec le minerai, du fer en quelques heures. Puis, si Yasclepias gigantea abonde, de ce fer il fait de l'acier, qui, porté par les caravanes à l'ouest et jusqu'à l'Euphrate, s'appellera l'acier de Damas.

On a noté de même la singulière divination chimique qui leur a fait trouver, extraire, et leurs couleurs si vives, et la gamme correspondante des mordants qui les fixent et les rendent éternelles. On a noté l'instinct qui fait résoudre à la file use indienne des problèmes très-compliqués1 de mécanique, lui permet d'obtenir un fil d'incroyable finesse sans machine qu'une mince aiguille et sa délicate main.

Quelqu'un dit : « Au lieu d'envoyer, décommander à Cachemire d'affreux dessins de châles baroques qui gâteront le goût indien, envoyons nos dessinateurs. Qu'ils contemplent celte éclatante nature, qu'ils s'imbibent de la lumière de l'Inde, »etc. Mais il faudrait aussi en prendre l'âme, la profonde harmonie. Entre la grande douceur de celte âme patiente et la douceur de la nature, l'har-j monie se fait si bien, que lui et elle ont peine à se\ distinguer l'un de l'autre. Ce n'est pas, comme on croit, un simple effet de quiétude. C'est aussi, c'est surfout la faculté particulière à cette race de voir la vie au fond des êtres, l'âme à travers les corps. L'herbe n'est pas une herbe, ni l'arbre un arbre, c'est partout la divine circulation de l'esprit. f

L'animal n'est point animal ; il est une âme, qui fut ou sera homme. Sans celle foi, ils n'auraient1

1 Charles Dupin, Expos, de 1851, 1, 4G2.

n L'ART INDIEN.

jamais fait les prodiges qu'ils obtinrent dans un art, le premier jadis, et le plus nécessaire aux anciens âges, la domestication, Y humanisation des serviteurs utiles, sans lesquels on n'eût pas vécu. Sans le chien, l'éléphant, l'homme à coup sûr n'eût pas tenu contre le lion, le tigre. Les livres de la Perse et de Tlnde rappellent d'une manière reconnaissante que le chien fut d'abord le sauveur de l'humanité. On fit traité et amitié avec le chien d'alors, énorme et colossal, qui pouvait étrangler le lion. La récompense est au Mahâbhârata, où le héros refuse le ciel, le paradis, s'il n'entre avec son chien.

Dans la basse Inde et les climats brûlants où le chien avait moins de force, où d'ailleurs il se 4 rouble et fuit devant le tigre, l'homme osa réclamer la protection de l'éléphant. Alliance bien plus difficile. L'éléphant devient doux, mais jeune il est brutal, colérique et capricieux; dans ses jeux, dans ses gourmandises, sans le vouloir, il est terrible. Un tel ami alors n'effrayait guère moins que l'ennemi. On avait peu d'espoir débrider, contenir par la force ce mont vivant. Quand on songe que pour le cheval, si petit en comparaison, il faut un mors d'acier, des éperons d'acier, des rênes, de fortes brides, comment put-on imaginer que Ton conduirait le colosse?

Rien n'est plus beau, plus grand pour l'Inde ; la victoire fut toute de l'âme. On crut, on dit à l'éléphant qu'il avait été homme, un brahme,unsage,et il en fut touché; il se conduisit comme tel. C'est ce qu'on voit encore. Il a deux serviteurs qui sont chargés de l'avertir de ses devoirs, de le rappeler (s'il s'écartait) dans la voie de la convenance, delà gravité brahmanique. Sur son cou, le cornac qui le dirige et lui gratte l'oreille, le gouverne surtout par la parole et l'enseignement. Et, l'autre, serviteur à pied, marchant tout près, d'une voix soutenue, avec mêmes égards, lui inculque aussi sa leçon.

On parle, de nos jours, fort légèrement de tout cela1. On ravale fort l'éléphant, et sans doute il a bien perdu depuis ces temps. Il a connu la servitude, connu la puissance de l'homme. Alors il était sans nul doute bien autrement fier, indomptable.

1 Et cependant que dire de l'éléphant dont parle Fouché d'Obsonville? Ce voyageur judicieux, très-froid et fort éloigné de tendances romanesques, vit dans l'Inde un éléphant qui, ayant été blessé à la guerre, allait tous les jours faire panser sa blessure à l'hôpital. Or, devinez quel était ce pansement? Une brûlure... Dans ce dangereux climat où tout se corrompt, on est souvent obligé de caulériser les plaies. Il endurait ce traitement, il l'allait chercher tous les jours, il ne prenait pas en haine le chirurgien qui lui imposait une si cuisante douleur. Il gémissait, rien de plus. Il comprenait évidemment qu'on ne voulait que son bien, que son bourreau était son ami, que cette cruauté nécessaire avait pour but sa guérison.

sv

L'endoctriner ainsi, l'assouplir, le monter! ce fut un vrai prodige d'audace, et aussi de douceur, d'affection et de foi sincère. Ce qu'on lui dit, on le croyait. On ne songeait nullement à le tromper dans ce traité. On avait le respect de l'âme des vivants parlant à l'âme des morts. Ceux-ci, les pitris (ou les mânes, n'étaient-ils pas sous cette forme imposante et muette?

Ceux qui le voyaient le matin, à l'heure où le tigre quitte sa nocturne embuscade, sortir des grandes forêts, et majestueux, vénérable, venir boire l'eau du Gange empourprée de l'aurore, crurent non sans vraisemblance que lui aussi il la saluait, s'imprégnait de Vichnou, le Pénétrant , le bon soleil, se replongeait à la^ grande Ame et s'en incarnait un v, rayon.

Nous vivons de lumière, et notre légitime ancêtre f c'est le peuple de la lumière, celui des Aryâs, qui, d'un côté vers l'Inde, de Paulre vers la Perse, la Grèce et Rome, dans les idées, les langues, les arts, les dieux, a marqué sa trace éclatante comme d'une longue échappée d'étoiles. Heureux géniç^ fécond, que rien n'a fait pâlir. Il guide encore le monde aux clartés de sa voie lactée.

Le point de départ est très-simple. Fort peu de merveilleux. Nul miracle qu'une précocité singulière de douceur et de bon sens. Il le fallait ainsi pour commencer toute l'histoire. Quand on a supposé que Fhomme débutait par l'absurde, par la folle imagination, on ne sentait donc pas qu'en ces

consultait surtout. C'est lui qui le premier (nous dit le Rig-Véda), sentant le lion parti, flairait le matin, disait l'aube. On se hasardait à sortir; en têle le gigantesque chien, aimé et caressé, l'homme ensuite avec les bestiaux, la femme et les petits enfants. Tous heureux, gens et bêtes, et les plantes aussi, rajeunies. L'oiseau, ayant tiré sa tête de dessous l'aile, préludait sur la branche, semblait charmé de vivre. On s'unissait à lui pour bénir la lumière ; on chantait attendri : « Merci ! Encore un jour ! »

Et nous autres, leurs fils lointains, à travers des milliers d'années, nous ne sommes guère moins touchés en lisant aujourd'hui ces vénérables enfances du genre humain, ces touchantes pensées où ils \? \ avouent simplement, naïvement, leurs terreurs trop fondées, leur joie si naturelle, leurs sentiments de gratitude. « L'inquiétude m'a saisi, dit l'homme, comme le loup saute à la gorge du cerf altéré qui vient boire. Arrive donc, lumière, et rend la forme aux choses. Éclaircis la pâleur sinistre que je vois là-bas. » Il ajoute ce mot pénétrant : « Les aurores seules nous rendent le regard lucide en nous-mêmes » [Aurorx fecerunt mentes conscias)1. La religion du foyer ne serait jamais née dans le

1 C'est la traduction de Rosen. Je me sers plus souvent de Wilson, qui est complet. Parfois j'en rapproche Langlois. Un seul

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Midi ; elle naquit au Nord. On n'en peut guère douter quand on voit l'homme, dans ses vœux pourune longue vie, désirer « cent hivers. » On sent bien le climat sévère des hauts plateaux d'Asie dans les tendresses, les caresses qu'on fait au Feu, au bon ami, Agni. On parle aussi d'une manière sentie de la fine brebis du Candahar aux laines chaudes et délicates. Dans les hymnes du mariage, où la femme choisit son époux , on lui fait dire avec une grâce de voluptueuse innocence : « Je suis faible, et je vais à toi. Sois bon pour ma faiblesse. Je serai toujours Roma Sa, la douce brebis des Gandaras, » la soyeuse1 brebis qui vient chez toi te réchauffer.

Dans ce monde des pasfeurg, la femme n'a nullement la vie serve qu'elle mène dans celui de chasse et de guerre. Elle est si nécessaire aux petits arts d'alors, qu'elle est absolument égale à l'homme, et même est appelée de son vrai nom, la dam, ou maîtresse de maison. Ce mot dam*, bien plus ancien que le sanscrit brahmanique, l'est même plus que le sanscrit védique, qui Ta pris d'une langue aujourd'hui perdue.

Mais voici le plus fort. Dans le très-beau rituel

livre, je crois, a bien marqué le caractère du Rig-Véda, le livre récent de M. Emile Burnouf. Je voudrais cependant qu'il datât davantage, je veux dire isolât ce qui est d'Agni, .ce qui est d'Indra, etc.

1 Emile Burnouf, 136, 240.— * Ibidem, 191.

du mariage, la finale spécifie le haut privilège de la femme (propre à la seule femme du Nord qui garde tard ses énergies): « Puisse-t-elle avoir dix enfants... et son mari le onzième ! » Mot admirable, et d'immense portée, qu un vif élan de joie tire du cœur prophétique. C'est le but en effet (nous l'avons dit ailleurs), que la femme, d'abord enfant de son mari, plus tard sa sœur, soit à la fin sa mère.

Lorsque, longtemps après, on tombera dans la basse ïnde, la femme, mariée à huit ans, à dix ans, ne sera qu'un petit enfant que le mari doit former. Alors, par un triste changement, l'aide du sacrifice sera un jeune anachorète, un novice, un disciple. Mais ici, dans la vie primitive de la haute Asie, où la femme est une personne, où elle n'est mariée que déjà grande et raisonnable1, c'est elle, la dam de maison , qui aide au culte et qui, autant au moins que l'homme, a part dans le pontificat. Elle sait Agni « en ses trois formes, en ses trois langues, en ses trois aliments. » Elle connaît le bois mâle et femelle qui sera son père et sa mère. Elle fait le beurre et le Sôma*, la liqueur-esprit, qui

1 Aujourd'hui à quinze ou seize ans. V. Elphinston, Perrin, etc.

* Sôma, disent-ils, est la chair même du sacrifice. De là le nom des botanistes, sarco-stemma viminalis, la plante-chair (ou aphylla, asclepias acida, V. Roxburgh, Flora Indica). Sous ce nom de Sôma, et celui de Huma, que lui donne la Perse, la plantechair est l'hostie de l'Asie, comme le" froment est l'hostie de l'Eu»-

lui plaisent. Sonia est l'ami de la joie, de la génération, dit l'Inde d'aujourd'hui encore, autant que le noir café, riche d'idées, est pauvre d'amour. Par le Sôma, par le gâteau sacré, par tout ce qui soutient, égayé ou sanctifie la vie, la femme fait déjà pressentir ce que sera dans l'avenir la reine mage, Circé l'enchanteresse, la puissante Médée (moins le crime).

Dans les hymnes d'évocation que Ton adresse au Feu, on lui rappelle de mille façons son profond rapport à la femme. « Tout est prêt, cher Agni, nous avons paré ton autel comme l'épouse orne son bien -aimé... — Cher Agni, tu reposes encore, comme l'enfant à naître au sein de la femme enceinte. »

Ils avaient très-bien deviné qu'il y a des planles mâles et femelles. Mais, ne sachant les distinguer, par une idée gracieuse de féminine poésie, on supposait que l'épouse végétale était la plante

rope. — Peur compléter la ressemblance, il a aussi sa Passion (V. Stevenson, Sama-Véda, et Langlois, Académie des inscr., XIX, 329). Il est tombé de l'espace éthéré avec la semence du Ciel. Il a grandi sur la colline, tranquille et solitaire. Hais il se dévoue au martyre. Il se laisse broyer, fermenter (aveo l'orge et le beurre). Alors il épouse la flamme, épouse Aditi, la terre du foyer, matrice du monde. Victime nourrissante, il repaît les hommes et les dieux, a'évapere et remente au ciel. Tous sont renouvelés. Les astres brillent mieux. Indra combat mieux les orages. L'onde coulo, et la terre est féconde.

32 P.RIMITIVE FAMILLE INDIENNE.

qui s'appuyait, en enlaçait une autre, vivait volontiers dans son ombre. Voilà le père, la mère du Feu. Dans sa mère, on creusait une petite fossette et Ton y faisait tourner l'autre bois1. Procédé patient. Des peuples plus sauvages n'obtiennent le feu que du hasard, de la foudre qui tombe et de l'incendie des forêts. Les races impétueuses des brûlantes contrées l'exigent violemment du caillou , font sauter du silex la vive et fuyante étincelle, bientôt perdue, et qui le plus

1 Ad. Kuhn, Origine du feu, 1859, Baudry, Revue germanique, 15 et 30 avril, 15 mai 1861. Exemple remarquable du secours fécond que nous donne la philologie pour remonter dans les âges anté-historiques. Rien de plus lumineux, de plus ingénieux que le travail où M. Baudry a étendu, approfondi, parfois rectifié les recherches de M. Kuhn. C'est la base d'un livre important sur cette question capitale des premières origines. Vico, par une singulière divination, avait entrevu que le feu fut d'abord l'objet de la religion, le feu de l'éclair, la foudre. Le feu solaire fut adoré après. Culte fort naturel et nullement absurde. La science d'aujourd'hui est obligée de le reconnaître. M Renan, dans sa remarquable lettre à notre grand chimiste, M. Berthelot, lui dit : «Vous m'avez prouvé d'une façon qui a fait taire mes objections que la vie de notre planète a sa source dans le soleil, — que toute force est une transformation du soleil, — que la plante qui alimente nos foyers est du soleil emmagasiné, — que la locomotive marche par l'effet du soleil qui dort dans les couches souterraines du charbon de terre, — que le cheval tire sa force des végétaux produits par le soleil, — que le reste du travail sur notre planète se réduit à l'élévation de l'eau, qui est directement l'œuvre du soleil. Avant que la religion arrivât à placer Dieu dans l'absolu, un seuj culte fut raisonnable et scientifique, celui du soleil. » Bévue des Deux Mondes, t. XLVII, p. 766, 15 octobre 1863.

souvent ne laisse quétonnement et obscurité1.

Revenons. En tournant, l'homme obtenait une petite fumée, puis un imperceptible feu, qui se serait évanoui. Mais la femme venait au secours. Elle accueillait le nouveau né, le suscitait d'un petit aliment de feuilles. Elle retenait son souffle... Les hymnes, ici, témoignent d'une chose bien antique, de l'extrême peur qu'on a dans les premiers temps de laisser éteindre le Feu, de ne pouvoir sauver ce sauveur de la vie. La femme seule y parvient. C'est pour elle comme un enfant, un tout petit enfant qu'elle aime. Sa bonne nourrice le soutient, le nourrit de son lait concentré, le beurre. Et lui, reconnaissant, se dresse...*

Dès qu'il est fort et peut manger, on le régale d'orge et de gâteau sacré. A cette hostie solide, on joint l'hostie liquide ; l'homme prend de la main de la femme le vin d'Asie, le sôma qu'elle a fait, le

1 Image trop frappante des méthodes opposées des deux grandes races du monde. L'Indo-Européen, patient, méthodique, a donné sur le globe sa féconde traînée de lumière. Le Sémite a lancé des éclairs scintillants qui ont troublé les âmes, et trop souvent doublé la nuit.

a C'est ce que l'hymne nous dit, d'un mouvement charmant, de délicatesse infinie : « La jeune mère, pour son infirme enfant, est discrète, ne le montre pas. Elle le cache un moment au père. Hais voyez... Le voilà qui grandit et s'agite... — Qu'il semble intelligent déjàl quil est vif de mouvement... Veillons, car de lui-

môme il aspire au repos. Rig-Véda, Wilson, III, 233. Ibid., 35.

— Ibid., p. 2. ',"tSf~*'

verse dans Agni. Celui-ci se cabre, pétille, il grandît bleuâtre à la voûte. Tout est transfiguré... La maison sourit et frémit... Mystère divin. Les coins les plus obscurs ont aussi leur part de la fête, et même après longtemps rougissent de reflets fantastiques.

Mais tout d'abord, à l'instant du jet même et de la vive ascension, une voix aussi est montée, une même voix de deux cœurs unis, des paroles émues et tendres. Élan naïf et court, suivi d'un grand silence. . . Ce qui est dit est dit. Restera la voix sainte, que rien n'abolira. Nous la lisons toujours, fraîche encore après six mille ans.

Et au moment où, sans se concerter, d'un même cœur ensemble ils ont dit ce mot qui ne périra plus, ils se regardent à la lueur divine, et se voient tous les deux divins (luiDeva, elleDevi)1. Dans cette simplicité extrême qu'on dirait enfantine, apparaît le vrai sacrement de l'amour harmonique, la haute idée du mariage.

« Le mortel a fait l'immortel... Nous engendrâmes Agni... Les dix frères (les dix doigts), entremêlés dans la prière, ont inauguré sa naissance, l'ont proclamé notre enfant mâle. »

C'est le caractère grandiose de cette race, la première du monde, qu'en adorant toujours elle

* Ém. Burnouf, 191-2.

sait bien qu'elle a fait les dieux. Dans l'hymne le plus enthousiaste, le phénomène admiré qui s'y voit sous des traits divins, est en même temps si bien décrit, suivi, analysé, qu'on retrouve aisément sa naissance, sa vie progressive. Bien plus, tous ses passages restent marqués dans une langue transparente où les noms de Dieux ne sont réellement que des noms appellatifs1 (le Fort, le Brillant, le Pénétrant, etc).

Donc, nulle superstition. Si le Dieu s'oubliait, devenait un tyran, voulait enténébrer l'imagination de terreurs serviles, l'esprit, armé d'une telle langue, lui retrouvant ses origines, dirait : « Qui fa créé ? c'est moi. »

Noble culte, de baule et fière conception, qui, en donnant tout, garde tout. Les dieux bénis, aimés, ne s'émancipent pas tout à fait de leur créateur, l'homme. Ils restent dans le cercle de la vie générale. Si l'homme a besoin d'eux, ils ont besoin de lui ; ils l'écoutent, descendent à sa voix. Son hymne du matin loue le soleil, mais de plus l'évoque et l'attire. C'est une puissante incanta-

4 Max Miiller, 557. Tout cela est fluide encore dans les Védas. Dans la Grèce homérique, ces adjectifs deviennent substantifs, sont des personnes. Tout est déjà pétrifié. Cette judicieuse réflexion que fait M. Mûller eût dû le conduire à mieux voir L'énorme antiquité d'un peuple qui visiblement en] est encore à son premier enfantement religieux.

tion et' il y obéit. Quand on allume Âgni au bord des fleuves, au confluent sacré, lorsque la main des femmes a fait autour de lui un tapis d'herbe pour que les dieux viennent s'asseoir, ils n'ont garde de ne pas venir. Ils obéissent à l'hymne ; ils viennent amicalement prendre part aux libations du beurre sacré, du pétillant sôma. Ils ont donné les pluies fécondes qui ont reverdi la prairie ; on leur donne en retour ce qu'on a de meilleur. Le ciel nourrit la terre, la terre nourrit le ciel.

Est-ce à dire que par cette dépendance mutuelle les dieux soient abaissés? Ils sont aimés bien plus. Dans cette religion souriante, d'amitié sans terreur, ik se mêlent familièremenl aux actes de la vie humaine, les élèvent et les divinisent. La' tendre épouse, en préparant pour l'homme le pain sacré qui le refait le soir, est de moitié avec Agni. Les soins qu'elle a d'Agni, il sait les reconnaître. « Il est l'amant des filles et l'époux de la femme. » Il sanctifie, il illumine l'heureux moment de la fécondité.

Qu'il brûle en l'homme ou qu'il brille au foyer, qu'au ciel, d'un trait de feu, il féconde la grande épouse, Agni, sous ses formes diverses, de plus en plus se retrouve le même. On le sent à la chaleur vive du sôma qui relève les esprits. On le sent à

la flamme inventive d'où part l'hymne ailé. On le sent dans l'amour, tout autant que dans le soleil.

On ne va pas manquer de dire : « Tout cela n'est encore qu'un pur naturalisme, et sans portée morale. » Vieux distinguo de la vieille critique. Dé toute religion fleurit le fruit divin : V éveil de la conscience.

Agni, dans de très-anciens hymnes, est pris visiblement pour le fur dont on doit imiter la pureté, en écartant de soi la souillure physique et morale. Si celle-ci n'est pas bien définie encore, l'âme s'inquiète, interroge Agni : « Agni, que me reproches-tu? et quelle est mon offense? Pourquoi en parles-tu à l'Eau, à la Lumière (Vârouna, Mitra) ? » etc. Et cette âme troublée énumère toutes les forces de la nature, devant lesquelles l'accuse le pur, l'irréprochable Agni.

Ces tendances vers l'épuration amenèrent la réforme qu'on personnifie sous le nom de Zoroastre. Les tribus agricoles, de caractère austère, s'attachèrent au dogme héroïque du travail dans la pureté, à l'invisible Agni, ordonnateur du monde. Les tribus pastorales, plus imaginalives, étendirent, agrandirent l'Agni visible à la mesure du ciel, du soleil, des nuées, de tout ce

38 PRIMITIVE FAMILLE INDIENKE.

qui se voit *. Fêté et célébré toujours sous son nom primitif, il devint en même temps Indra, dieu des orages qui arrosent, refont la prairie.

* Cet élan d'imagination coïncida, ce semble, ^ y avec le changement de séjour, de climat, avec \> /''J l'émigration des tribus pastorales qui descendaient $.&' vers l'Est et le Midi. Lorsqu'on passe Çabwl^ y\< on est saisi d'étonnement en voyant tout à coup v ,-* dans son immensité, sa nouveauté, le paysage ., v* indien. Là se fit, je n'en fais pas doute, cette trans- %uration d'Agni, l'explosion du puissant Indra. C'est moins le soleil en lui même que le dieu vainqueur des nuées. Ce pays de grandes rivières, mais ". inégales, torrentueuses, a de cruelles sécheresses» * suivies de grands orages. Nature de combats, de /f-t n contrastes, de guerre atmosphérique. Pour la faire, on donna généreusement à Indra un char, un arc et des coursiers. Ce char, qu'on entend, roule et* gronde. Indra, vainqueur, fécondateur, tantôt presse la terre haletante, lui fait l'amour à coup de foudre. Tantôt, voyant sur la montagne le noir dragon de la nue envieuse qui garde et refuse l'eau, il perce le monstre de flèches, le force déchiré de verser la pluie de ses flancs .

Innocente ornementation, très-transparente, fort

1 À mesure qu'on observe que la chaleur est dans tel élément, dans telle lorme de vie, les noms divins se multiplient, mais non

peu chargée de mythes ou de symboles. L'art unique était la parole, le chant, fidèlement conservé, l'hymne saint et sacré des aïeux. De la Bactriane à l'Indus, puis vers le Gange, en dix siècles peut-être, ce peuple s'avance en chantant. A chaque pas, un chant. Et l'ensemble est le Rig- Véda.

La borne fut l'entrée de l'Hindostan. Le peuple voyageur se trouva en présence de trois infinis, dont un seul suffisait pour le troubler profondément.

L'infini de la mer, au sud, un je ne sais quel fleuve dont on ne voit pas les rivages, le miroir enflammé où chaque soir se plonge flamboyant le soleil indien.

Au nord, un cercle de géants, toutes les têtes» de

l'Himalaya, exhaussé de trente montagnes, portant

' tous les climats et tous les végétaux, couronné de

réellement les dieux. Il n'y a pas à s'y tromper. Les hymnes le disent expressément, et marquent en termes clairs la simplicité monothéiste que couvre cette variété apparente : c Agni, tu es né Vârouna [Veau, Vair), et tu deviens Mitra (la douce lueur avant ou après le soleil). Tu es Indra, fils de la force. Tu es Aryaman dans ton rapport aux filles... quand tu fais le mari et la femme d'un môme esprit. » (Rig-Véda, Wilson, III, 237.) Ainsi une grande liberté restait encore. Ceux qui faisaient ces noms n'y voyaient nullement des personnes. La religion marchait légère ; elle aidait, et n'entravait pas, ne courbait pas l'esprit sous de basses terreurs. Elle avait quelque chose de la sérénité, du noble sourire qu'elle eut plus tard en Grèce.

ses neiges sur un noir sourcil d'arbres sombres. Les jungles immenses des ligresetdes serpents s'étendent au pied. Le Gange dans sa pompe va coulant vers l'aurore, avec ses forêts colossales, tout un monde vivant qui s'abreuve à ses eaux.

Enfin, ce fut le plus terrible, l'attraction brûlante de la fournaise hindostanique, les caresses et l'invitation d'une trop charmante nature, d'une race douce et de peu de défense, énormément nombreuse, la race jaune1, cent ou deux cents millions d'esclaves qui admiraient, aimaient la race blanche, l'aimaient si bien qu'elle y pouvait périr.

La résistance des Aryâs, une si haute victoire de l'esprit, est un des plus grands faits moraux qui se soient passés sur la terre, lis trouvèrent leur salut dans la barrière des castes.

Elles se formèrent d'elles-mêmes sur une base fort raisonnable en ce climat, base physiologique et d'histoire naturelle.

V L'horreur du régime sanglant, l'idée que la \iande alourdit et souille, rend immonde et mal odorant. Le mangeur de chair et de sang leur paraît sentir le cadavre. Ajoutez que la viande est bien moins nécessaire dans un pays où les fruits de la terre, mûris, cuits en perfection par ce puissant

1 La race jaune qui devient aisément très-noire. V. l'excellent mémoire de M. Vivien de Saint -Martin, Études géogr., 1SG0.

soleil, contiennent des sucs admirables, très-substantiellement nourrissants.

2° La terreur légitime de V amour inférieur, la redoutable absorption de la femme jaune (jolie, douce et soumise1, on le voit bien en Chine), celle de la femme noire, la plus tendre, la plus caressante, la plus pmoureuse des blancs.

Ceux-ci, s'ils n'avaient résisté, auraient péri certainement. Par le bas régime sanglant, ils seraient devenus de lourds frelons ventrus, somnolents, demi-ivres, comme est l'Européen dans ce pays. Parle mélange des esclaves et des femmes inférieures, ils perdaient les dons de leur race, surtout la puissance inventive, la brillante étincelle qui scintille dans les Védas. La jaune, avec ses yeux obliques et sa grâce de chat, son esprit médiocre et fin, eût aplati l'Indien au niveau du Mongol, eût ravalé la race des profondes pensées aux talents inférieurs de l'ouvrier chinois, éteint le génie des hauts1 arts qui ont changé toute la terre.

Bien plus, avec un tel climat, avec un tel mélange, le petit nombre d'Aryâs eût très-probablement fondu sans laisser trace, comme une goutte de cire au brasier. L'Inde semble un rêve où tout

1 Infiniment soumise à la polygamie. On le voit à merveille dans Yu-Kiao-Li, les Deux Cousines, tr. par Stanislas Julien, en. xti, t. II, 193 (18G3j.

fuit, coule et disparaît, se transforme et revient, mais autre. Jeu terrible de la nature, qui rit de la vie, de la mort I Non moins terrible fut l'effort par lequel le génie humain se dressa à rencontre. Par une immense poésie, une législation violente et qui put sembler tyrannique, on créa une natore d'invention et de volonté, pour intimider l'autre, la conjurer y la désarmer.

Les sobres, les penseurs, fiers gardiens du génie indien, se constituèrent un peuple à part par l'abstinence absolue delà viande et des spiritueux. C'est le titre élevé et mérité du brahmanat. La caste même des guerriers, qui use quelque peu de la viande, ne peut toucher aux liqueurs fermentées qu'en subissant de cruelles purifications. Enfin, par un très-bel effort, la législation brahmanique essaya ; de maintenir dans l'amour et le mariage le haut 1 idéal des Védas, la pureté monogamique, l'austère mariage de la blanche, fière et peu complaisante à la vie de sérail .

Elle est libre d'abord. Le mariage n'est pas une vente (comme chez tant d'autres peuples). Cette vente d'une àme est un crime, un objet d'horreur pour la loi de Manou.

•La vraie formule du mariage, que nulle société ne dépassera dans l'avenir, est trouvée et posée :

« L'homme n'est homme qu'autant qu'il est triple, c'est-à-dire homme- femme~enfantl .

« Selon les Vedas, la loi et les sacrées ordonnances, selon l'usage populaire, l'épouse, c'est la moitié du corps du mariy prenant une part égale aux actes purs et impurs. » A ce point que toute bonne œuvre de l'un des deux profite à l'autre. L'homme saint a ce bonheur de sauver celle qu'il aime par sa sainteté *«

L'égalité des deux sexes (difficile en pratique pour cette race et sous ce climat) est du moins marquée au ciel et manifestée dans le temple. Elle éclate sur l'autel. Partout à côté des dieux siègent et régnent les femmes des dieux.

La mère! ce mot sacré, la mère! est si fort sur le cœur de l'Inde, qu'il semble lui taire perdre de vue toute hiérarchie religieuse. L'homme, qui pourtant seul fait les prières, ce pontife domestique, se trouve au-dessous de la femme :

« La mère vaut plus que mille pères ; le champ plus que la semence5. »

La loi ne demande pas mieux que de suivre l'i-

1 Manou, trad. par Loiseleur, îx, 45, p. 322.

■ Digest., III, 458. Manou, rx, 22, p. 519. La femme, même de -caste inférieure, est sauvée par les vertus de son mari.

* Manou, h, 52, p.. 324, a dit que la terre (la femme) vaut plus que la semence (l'homme). Le digeste indou, III, 504, abonde 4ans ce sens, et dit : « Une mère vaut plus que mille pères. »

déal, de constituer la femme associée de son mari. Elle voudrait lui donner la royauté domestique :

« La femme, c'est la maison. Une demeure où manque la femme ne peut s'appeler une maison. » Et ceci n'est pas un vain mot : la loi lui en remet réellement l'administration, la recette et la dépense. Concession énorme, décisive. Si la femme était tant soit peu énergique, elle serait par cela seul et l'égale de son mari, et la maîtresse de maison, autant que sous les Védas.

Mais la nature permet-elle que l'Inde, ce grand prophète, puisse accomplir elle-même ce qu'elle enseigne au genre humain? Non, la tyrannie du climat ne permettra nullement que la réalité réponde à la perfection rêvée. La femme est nubile à huit ans. « L'homme de trente ans épousera une femme de douze; l'homme de vingt-quatre ans, une femme de huit. » (Manou). Ce seul texte va changer tout. Quelque égalité que la loi veuille mettre entre les époux, cette petite femme ne sera que la fille de

son mari1

Je ne fais point l'histoire de l'Inde, et je ne ra-

Je parlerai plus loin de la polygamie, de la polyandrie, du Mahàbbârata, etc. Qu'il suffise de dire ici que la polygamie résulte de certaines causes sociales, non du climat. Il semble que,

raconterai pas comment la loi brahmanique, qui fut d'abord son salut, devint peu à peu son fléau.

Cela n'est pas particulier à cette loi, à cette contrée. C'est l'histoire commune des religions. Nous la retrouvons la même pour la Perse et pour l'Egypte.

Née d'abord d'une cause vitale, et presque tou- \ jours d'un vrai besoin du cœur, la religion prend plusftard consistance en se formulant dans une loi et un sacerdoce. Mais celte loi va se chargeant de prescriptions tracassières, vexatoires. Ce sacerdoce devient tyrannique et stérile. C'est comme ces verdoyants îlots des mers du Sud, qui, peu ; peu encombrés de coraux et de coquilles, disparaissent sous cette végétation de pierre, et n'offrent

dans l'Inde, ce soit déjà trop d'une femme. Les noces sont asse froides. Dans les cérémonies du mariage, et le soir même, l'époux simule l'intention de partir comme pèlerin, de continuer ou reprendre la vie d'ascétisme et de pénitence. Ses amis le ramènent près de l'épousée : il est forcé d'être heureux. — Visiblement le mari de cette jeune femme n'est déjà plus un jeune homme sous cet étrange climat. Il arrive tard au mariage, retardé (surtout le brahme) par une longue série d'examens, d'éeuves et de pénitences, surtout de rêves religieux. Il est infient loin de cette enfant qu'on lui donne, et qui, ne le prenant pas, le regarde d'un insatiable regard. (Digest., II» * 55.) Elle est pour le doux personnage une élève autant qu'une femme, et la loi l'autorise à la châtier, au besoin, « comme un petit écolier. » (Manou, vin, 199, p. 296.) — Ce qui n'empêche pas qu'ailleurs, par une contradiction charmante, la loi, cette fois sans doute pensant à la femme adulte, ne dise : « Ne frappez

m PRIMITIVE FAMILLE INDIENNE.

plus qu'une masse calcaire où rien ne viendra jamais.

Dans l'Inde, nul ouvrage hislorique. Mais deux légendes fort graves nous expliquent très-clairement la lutte des brahmes et des guerriers. Les premiers vainquirent d'abord, et, si on veut les en croire, ils durent leur victoire à un vaillant brahme, Parasou Rama (Râma à la hache, une incarnation de Vichnou), qui aurait fait un immense massacre des guerriers. Ceux-ci, en se soumettant à l'autorité spirituelle des brahmes, n'en restèrent pas moins puissants, rois ou rajahs du pays. Leurs bardes ou poètes de cour (comme ils en ont encore aujourd'hui chez les Siks, etc.) opposèrent aux brahmes

pas la femme, eût-elle fait cent fautes, pas même avec une fleur. » (Digest, II, 209.) — Voilé rembarras de la loi : d'une part, elle sympathise à la Jeune enfant; d'autre part, elle en a peur. La petite fille silencieuse qui n'exige rien, ne lui apparaît pas moins redoutable ; elle sent en elle une puissance infinie d7 absorption, qui menace, innocemment conjurée qu'elle est (sans le savoir) avec celle du climat. La loi est visiblement inquiète de la conservation d'un homme si fragile , elle l'autorise à s'isoler dans le mariage. Elle lui conseille de n'aimer que deux fois par mois, s'il vise à la perfection. Elle le dispenserait, à coup sûr, d'avoir une seconde femme. Mais la première, en peu d'années, n'est plus une femme. La mortalité des enfants est terrible. Donc il faut qu'une seconde femme arrive. Mais n'ayez peur. Dès que la perpétuité de la famille est assurée, la loi indulgente donne congé au mari, et lui permet de quitter tout et d'aller mener la vie d'anachorète entre les racines protectrices de quelque figuier indien.

une légende rivale, supposant que, mille ans, deux mille ans après le Râma brahmanique, Vichnou s'était incarné dans un guerrier, un iils de roi, du même nom de Râma. Celui-ci, de caste guerrière, mais d'esprit pacifique et doux, est l'idéal complet de Tlnde, le héros du Râmayana *.

1 On ne louera jamais assez la belle traduction italienne de M. Gorresio, qui, sous les yeux de Burnouf, a édité aussi le texte. Mais comment ne parle-t-on pas de l'excellente traduction française de M. Fauche? Il est, de toute ceite école, celui qui a fait à la science les plus grands sacriûces. Pauvre, au fond de sa solitude, ne trouvant pas d'éditeurs, il a imprimé de ses mainsy il a publié à ses frais les neuf volumes de ce grand poëme. Il commence en ce moment une traduction du Mahàbbàrata, labeur encore plus immense. Qu'importe ? il vit hors du temps, plus actif, mais son moins indien que les brahmes et les richisf

Ce qui fait du Râmayana une merveille, malgré l'encombrement fâcheux des surcharges infinies, c'est son âme intérieure, équilibrée de deux âmes, sa douce contradiction, le charme du libre esprit entrevu dans le clair-obscur. C'est la Liberté timide adorablement voilée dans la Grâce. Elle se montre, elle se cache. Elle demande pardon d'exister.

Sous le règne brahmanique de la puissante loi de Manou, quand la caste dominante a saisi la vie entière dans un détail infini, quand elle fait sentir à la terre ce que pèsent trente mille dieux, — la nature existe pourtant. Elle proteste à voix basse. Dans l'amour, dans la pitié, dans la tendresse illimitée pour les faibles et pour les humbles, elle se laisse voir en-

core, — entrevoir, — non pas de face, ni par des coups de lumière, mais par d'ineffables lueurs. C'est une lampe délicieuse qu'on soupçonne sous l'albâtre. C'est l'attrait divin, pudique, de la perle au fond des mers.

Il n'en fut pas toujours ainsi. La vive opposition des castes avait autrement éclaté à leur naissance dans l'antiquité reculée. Témoin le chant singulier (la première satire du monde?) où l'on parodie hardiment l'enseignement des brahmes *. Témoin la tradition d'après laquelle l'ancien Indra, le vainqueur et le moqueur, le dieu joyeux de la nature qui fait la pluie et le beau temps, surprend, raille outrageusement la chasteté aventurée des saintes anachorètes. Témoin surtout la légende du rajah Viçvâmitra. Fièrc histoire qui, d'âge en âge, a pour* suivi, menacé l'autorité brahmanique. Ce roi, illustre par les hymnes qu'on Ht de lui dans les Védas, illustre par ses cent fils, par l'adoption généreuse qu'il fit des tribus inférieures, eut la fantaisie d'être brahine. Refusé, il se plongea pendant un millier d'années dans de telles macérations, y acquit de tels mérites, une si formidable puissance, qu'il eût supprimé le monde, terre et ciel,

* C'est le citant des grenouille* qui prêchent et enseignent. Max. Millier, p. 494.

hommes et dieux, d'un simple froncement de sourcil. Les dieux épouvantés descendent à son ermitage, l'entourent, le prient, obtiennent de lui que le monde existe encore.

Notez que ce saint terrible ne meurt pas. Il vit toujours dangereux. Il était au temps des Védas. Quelques milliers d'années après, il revient dans le Râmayana. Il est le fond le plus profond, intime, de l'âme indienne. Elle fit, elle peut défaire ; elle créa, et elle peut créer aussi le néant, rappeler au monde des dieux qu'il fut sa production, et le faire évanouir au froncement de son sourcil.

Elle le peut, et ne le veut pas. Libre au fond par ce grand secret, elle a d'autant plus pour ses dieux de tendres ménagements. Elle aurait horreur d'y toucher* Elle les aime, surtout parce que, à travers leur nuageuse et sublime existence, elle s'entrevoit elle-même.

C'est le privilège énorme, et la royauté unique de celte race indo-grecque, de voir où les autres races ne voient rien, de pénétrer des mondes d'idées et de dogmes, des épaisseurs incroyables de dieux entassés l'un sur l'autre. Et tout cela sans effort, sans critique, sans malignité, — par le seuï fait d'une optique merveilleuse, par la seule force d'un regard, non pas ironique, mais terriblement

lucide, comme à travers cent cristaux qu'on aurait superposés.

Celte transparence est la grâce singulière du Râmayana. Dès le début, il se prosterne et il reste agenouillé dans le respect du brahmanisme, mais voit parfaitement à travers. Il entasse dans ses premiers chants tout ce qu'on peut imaginer de vénération, de tendresse (et très- évidemment sincères) pour la haute caste sacrée. Mais en môme temps il nous expose une révélation nouvelle : le guerrier-dieu, dieu incarné dans la caste non brahmanique, l'idéal de la sainteté désormais dans un chatrya1.

Et ce qui n'est pas moins fort, c'est ce qu'il dit, et que j'ai déjà cité (p. 2 de ce volume) : que le Râmayana s'adresse, non pas au brahmane seul, non pas même au guerrier seul, mais au marchand, Vésya. Caste infiniment nombreuse, qui, d'après Tétymologie, signifiait d'abord le peuple. Il n ose parler des Soudrâs. Mais ce qu'il ajoule est plus fort que s'il en avait parlé. 11 les omet, descend plus bas. « Si un esclave entend chanter ce poëme, il est anobli. » Or, l'esclave est bien au-dessous du

1 C'est quelque chose d'analogue à la révolution que saint Louis fit dans les idées chrétiennes, lorsqu'on vit un laïque, un guerrier, un roi, le premier roi de l'Europe, devenir l'idéal de la sainteté, lorsque le contemporain s'écriait : « 0 saint homme lai dont les prêtres devraient imiter les œuvres ! »

Soudrâ, homme de la quatrième caste ; il est hors de toute caste, hors du monde indien. Si ce pauvre homme, le dernier des êlres, peut être anobli, participer à la bénédiction du Râmayana, personne n'est excepté de la miséricorde divine. Tous sont sauvés. C'est le salut étendu sans exception. Après l'ancien Rama des brahmes, de la hache, de la Loi sévère, arrive le Râma des guerriers, clément et miséricordieux, l'universel sauveur, le Râma de la Grâce.

Le fond du poëme est très-simple. Le vieux roi Daçaratha a obtenu du ciel ce fils admirable, accompli, adoré. Il est fatigué. Il va le sacrer, lui céder la couronne. Mais une femme favorite, une belle-mère surprend au vieillard la promesse de lui accorder tout don qu'elle demandera. Elle demande l'exil de Râma et le couronnement de son propre fils. Celui-ci refuse. Râma veut faire honneur à la parole de son père; il insiste, il s'inflige l'exil. Un jeune frère l'accompagne et sa jeune épouse Sîtâ. Ils partent pour les solitudes. Occasion admirable pour le poêle. L'amour, l'amitié au désert I Un sublime et délicieux ermitage dans ce paradis indien !

« Depuis que j'ai vu les merveilles de cette magnifique montagne, le saint mont Tchitrakoûta, je n'ai souci de mon exil, de ma couronne perdue, de

cette vie solitaire. Que je coule ici mes années avec toi, ma chère Sîtâ, avec mon jeune frère Lachsmana, je n'en ai aucun chagrin.

« Vois-tu ces crêtes sublimes qui montent au ciel ùlincelantes. Les unes en masses d'argent, telles ou de pourpre ou d'opale, d'autres d'un vert d'émeraude. On dirait de celle-là un diamant plein de soleil.

« Les grandes forêts sont peuplées d'un monde de mille oiseaux, de singes et de léopards. Cèdres, santals, ébéniers, jujubiers et bananiers font des ombrages embaumés de fleurs, opulents de fruits. Partout des sources, des ruisseaux, des cascades gazouillantes. La montagne tout entière semble un gigantesque éléphant dans l'ivresse de l'amour... »

« Fille au candide sourire, vois-tu là-bas, mon enfant, cette suave Mandakini, la rivière aux limpides ondes, avec ses grues et ses cygnes, sous son voile de lotus rouges, de nymphéas bleus, ombragés de ses enfants, arbres à fleurs, arbres à fruits, parsemée d'admirables îles... Que j'aime à voir dans le bras solitaire de la rivière ce petit troupeau de gazelles qui viennent à la file s'y désaltérer!... Vois au pied delà montagne ces arbres qui, sous le vent, plient modestement, en laissant tomber une averse de fleurs ; les unes parfument le sol,

et les autres çà et là vont naviguer sur les eaux... Vois l'oie rouge monter au ciel heureuse, et, d'un chant fortuné offrir son salut au malin.

« C'est l'heure où les pieux richis se plongent dans Fonde sacrée... Viens donc au$si avec moi... cest la plus sainte de9 rivières... Dis-moi, le fleuve et la montagne, ne valent-ils pas, ma chère, l'empire, les riches cités, tout ce que* nous avons perdu?... Toi et mon bien-aimé frère, vous êtes ma félicité. »

Ce que Râma dit ici de ce grand paysage indien, cest Timagemême du poëme. Dans sa richesse incomparable, il est égal h l'Inde même qu'il enveloppe tout entière et brode magnifiquement. Le procédé semble celui de Fart charmant de la contrée, l'art souverain du cachemire, la persévérante industrie du tissu continué, où les âges successifs ont mis leur labeur, leur amour.

D'abord, c'est un châle exquis, sacré, écharpe de Vichnou, où la merveilleuse naissance de Râma , sa cité, son hymen, sa belle Sîtâ ourdissent le fond du poème.

Autour de ce fond, se tisse comme un tapis délicieux, toute nature, montagnes, forêts, rivières, tous les paysages, toutes les saisons de l'Inde, tous les bons amis de l'homme, animaux et végétaux.

Ce tapis, toutgrand qu'il est, s'agrandit, comprend

les arls, les métiers, les palais, les villes, kiosques, bazars, sérails. C'est alors comme une tente, un merveilleux pavillon où le monde entier tient à l'aise. Pendue aux forêts immenses, aux pics de l'Himalaya, elle ombrage l'Inde entière, de l'Indus jusqu'au Bengale, de Bénarès à Ceylan, mais sans lui cacher le ciel. Elle est son ciel elle-même.

Arrêtons-nous. N'oublions pas que ce livre n'est point une histoire littéraire, qu'il poursuit uniquement les grands résultats moraux.

En Râma se réunit le double idéal des deux castes. D'une part il atteint l'apogée de la vertu brah- , \ manique, mais d'autre part il y ajoute le haut dévouement du guerrier qui hasarde, pour les autres, et lui-même, et quelquefois ce qu'il aime plus que lui. Pour la défense des faibles, des ermites solitaires, que troublent les mauvais esprits, il compromet plus que sa vie, son amour, sa charmante femme, fidèle et dévouée, sa Sîtà. L'homme complet, ce guerrier-brahme, est donc encore plus près de Dieu, que ne serait le simple brahme qui prie, ne se sacrifie pas.

Râma suit exactement l'idéal du chatrya, haut idéal chevaleresque : Vaincre et pardonner, — Attendre que ï ennemi blessé se relève, — Donner, ja-

mais recevoir. On croirait lire le Shah Nameh, ou f nos poèmes Celto-Germaniques. Ce guerrier si pacifique est exactement contraire au caractère irritable que le poète donne à ses brahmes, même aux .. » plus saints, qui, pour des causes légères, pour des ' torts involontaires, lancent le terrible anathème ^ . ' dont on reste lié, enchanté, parfois transformé en v' ". monstre. Sur le dernier point (ne rien recevoir), il K insiste avec douceur, comme toujours, mais une douceur malicieuse, faisant par Rama la satire indirecte des brahmes, qui toujours recevaient, souvent exigeaient. On prévoit d'ici le brahme mendiant, gourmand, bouffon de cour, qui sera plus tard dans le drame indien. (Y. Sakountalâ.)

Le Râmayana est fait évidemment pour être chanlé à la table des rajahs, dans leur cour où les brahmes avaient une position secondaire. De là des récits de combats innombrables, monstrueux d'exagération, qui en sont le plus grand défaut. Mais en revanche on y trouve une généreuse grandeur, des explosions de franche et libre nature, — héroïques imprudences où ne tomberait jamais un livre sacerdotal.

Dans un transport maternel, la mère de Rama, indignée de son exil, dit au roi : « Rappelez-vous, roi puissant, ce tant célèbre distique : » Brahma un jour a prononcé : « J'ai jeté dans ma balance d'un

côté la vérité, de l' au Ire mille sacrifices, mais la vérité l'emporta. »

Sîtâ de même entraînée par sa douleur, son désir de suivre Rama, Sîtâ lance cette parole qui renverse par la base l'édifice brahmanique : « Un père, une mère, ou un fils, et dans ce monde et dans l'autre, mange seul le fruit de ses œuvres : un père n'est pas récompensé ni châtié pour son fils ; un fils ne Test pas pour son père. Chacun d'eux par ses actions, s'engendre le bien et le mal, » etc.

Quelle est cette petite femme, cette enfant d'esprit si hardi ? essayons de le deviner.

Un des ancêtres de Râma, le grand roi Viçvâmitra, auteur de maint hymne sublime, avec sa piété terrible, ne semble pas avoir fait grand cas de la barrière des castes. Des cent fils qu'il eut, cinquante étaient nés des Dasyas, des captives, des femmes jaunes qu'il n'avait pas dédaignées. C'està-dire que ce haut type du roi-prêtre à cette époque embrassa d'un cœur immense toute caste et toute condition.

Le Râmayana ne dit pas avec une netteté suffisante d'où vient l'épouse de Râma, cette délicieuse Sîtâ. Tantôt elle est fille de roi. Tantôt elle est née du sillon (c'est ce que dit le mot Sîtâ). Râma n'aurait-il pas fail, comme son fameux aïeul en

prenant une fille de la terre même, des anciennes tribus du pays ; une métis qu'un roi eût eue d'une captive? de cette douce race chinoise, si recherchée dans les sérails et dont la grâce, l'œil oblique, fin, demi-clos, trouble les saints, les démons môme, avec qui elle a peut-être un peu de parenté ?

Au delà des castes humaines reste une caste prodigieuse, bien humble, mais si nombreuse ! le pauvre monde animal, à sauver, à relever... C'est le triomphe de l'Inde, de Râma et du Râraayana .

On ne se sauve pas seul.

L'homme ne mérite son salut que par le salut v £ de lous. *f

L'animal a aussi son droit devant Dieu.

«L'animal, sombre mystère I... monde immense de rêves et de douleurs muettes 1 . . . Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son . — frère inférieur. »

Ce mot que j'avais écrit eh 1846, m'est revenubien souvent. Cette année (1863), en octobre, près d'une mer solitaire, dans les dernières heures de nuit, quand le vent, le flot se taisaient, j'entendais

lucide, comme à travers cent cristaux qu'on aurait superposés.

Cette transparence est la grâce singulière du Râmayana. Dès le début, il se prosterne et il reste agenouillé dans le respect du brahmanisme, mais voit parfaitement à travers. Il entasse dans ses premiers chants tout ce qu'on peut imaginer de vénération, de tendresse (et très- évidemment sincères) pour la haute caste sacrée. Mais en même temps il nous expose une révélation nouvelle : le guerrier-dieu, dieu incarné dans la caste non brahmanique, l'idéal de la sainteté désormais dans un chalrya 4.

Et ce qui n'est pas moins fort, c'est ce qu'il dit, et que j'ai déjà cité (p. 2 de ce volume) : que le Râmayana s'adresse, non pas au brahmane seul, non pas même au guerrier seul, mais au marchand, Vêsya. Caste infiniment nombreuse, qui, d'après Tétymologie, signifiait d'abord le peuple. Il n'ose parler des Soudrâs. Mais ce qu'il ajoute est plus fort que s'il en avait parlé. 11 les omet, descend plus bas. «Si un esclave entend chanter ce poëme, il est anobli. » Or, l'esclave est bien au-dessous du

1 C'est quelque chose d'analogue à la révolution que saint Louis fit dans les idées chrétiennes, lorsqu'on vit un laïque, un guerrier, un roi, le premier roi de l'Europe, devenir l'idéal de la sainteté, lorsque le contemporain s'écriait : « 0 saint homme lai dont les prêtres devraient imiter les œuvres ! s

Soudrâ, homme de la quatrième caste ; il est hors de toute caste, hors du monde indien. Si ce pauvre homme, le dernier des êtres, peut être anobli, participer à la bénédiction duRâmayana, personne n'est excepté de la miséricorde divine. Tous sont sauvés. C'est le salut étendu sans exception. Après l'ancien Râma des brahmes, de la hache, de la Loi sévère, arrive le Râma des guerriers, clément et miséricordieux, l'universel sauveur, le Râma de la Grâce.

Le fond du poëme est très-simple. Le vieux roi Daçaratha a obtenu du ciel ce fils admirable, accompli, adoré. Il est fatigué. Il va le sacrer, lui céder la couronne. Mais une femme favorite, une belle-mère surprend au vieillard la promesse de lui accorder "tout don qu'elle demandera. Elle demande l'exil de Râma et le couronnement de son propre fils. Celui-ci refuse. Râma veut faire honneur à la parole de son père; il insiste, il s'inflige l'exil. Un jeune frère l'accompagne et sa jeune épouse Sîtâ. Ils partent pour les solitudes. Occasion admirable pour le poète. L'amour, l'amitié au désert I Un sublime et délicieux ermitage dans ce paradis indien 1

« Depuis que j'ai vu les merveilles de celle magnifique montagne, le saint mont Tchitrakoûta, je n'ai souci de mon exil, de ma couronne perdue, de

cette vie solitaire. Que je coule ici mes années avec toi, ma chère Sîtâ, avec mon jeune frère Lachsmana, je n'en ai aucun chagrin.

« Vois-tu ces crêtes sublimes qui montent au ciel ùlineelantes. Les unes en masses d'argent, telles ou de pourpre ou d'opale, d'autres d'un vert d'émeraude. On dirait de celle-là un diamant plein de soleil.

« Les grandes forêts sont peuplées d'un monde de mille oiseaux, de singes et de léopards. Cèdres, santals, ébéniers, jujubiers et bananiers font des ombrages embaumés de fleurs, opulents de fruits. Partout des sources, des ruisseaux, des cascades gazouillantes. La montagne tout entière semble un gigantesque éléphant dans l'ivresse de l'amour... »

« Fille au candide sourire, vois-tu là-bas, mon enfant, cette suave Mandakini, la rivière aux limpides ondes, avec ses grues et ses cygnes, sous son voile de lotus rouges, de nymphéas bleus, ombragés de ses enfants, arbres à fleurs, arbres à fruits, parsemée d'admirables îles... Que j'aime à voir dans le bras solitaire de la rivière ce petit troupeau de gazelles qui viennent à la file s'y désaltérer!... Vois au pied delà montagne ces arbres qui, sous le vent, plient modestement, en laissant tomber une averse de fleurs ; les unes parfument le sol,

elles autres çà et là vont naviguer sur les eaux... Vois l'oie rouge monter au ciel heureuse, et, d'un chant fortuné offrir son salut au matin.

« C'est l'heure où les pieux richis se plongent dans Fonde sacrée... Viens donc aussi avec moi... c'est la plus sainte des rivières... Dis-moi, le fleuve et la montagne, ne valent-ils pas, ma chère, l'empire, les riches cités, tout ce que- nous avons perdu?... Toi et mon bien-aimé frère, vous êtes ma félicité. »

Ce que Râma dit ici de ce grand paysage indien, c'est l'image même du poëme. Dans sa richesse incomparable, il est égal h l'Inde même qu'il enveloppe tout entière et brode magnifiquement, te procédé semble celui de Fart charmant de la contrée, l'art souverain du cachemire, la persévérante industrie du tissu continué, où les âges successifs ont mis leur labeur, leur amour.

D'abord, c'est un châle exquis, sacré, écharpe de Vichnou, où la merveilleuse naissance de Râma, sa cité, son hymen, sa belle Sîtâ ourdissent le fond du poëme.

Autour de ce fond, se tisse comme un tapis délicieux, toute nature, montagnes, forêts, rivières, tous les paysages, toutes les saisons de l'Inde, tous les bons amis de l'homme, animaux et végétaux. Ce tapis, tout grand qu'il est, s'agrandit, comprend

les arts, les métiers, les palais, les villes, kiosques, bazars, sérails. C'est alors comme une lente, un merveilleux pavillon où le monde entier tient à l'aise. Pendue aux forêts immenses, aux pics de l'Himalaya, elle ombrage l'Inde entière, de l'Indus jusqu'au Bengale, de Bénarès a Ceylan, mais sans lui cacher le ciel. Elle est son ciel elle-même.

Arrêlons-nous. N'oublions pas que ce livre n'est point une histoire littéraire, qu'il poursuit uniquement les grands résultats moraux.

En Râma se réunit le double idéal des deux castes. D'une part il atteint l'apogée de la vertu brah- , \ manique, mais d'autre part il y ajoute le haut dévouement du guerrier qui hasarde, pour les autres, et lui-même, et quelquefois ce qu'il aime plus que lui. Pour la défense des faibles, des ermites solitaires, que troublent les mauvais esprits, il compromet plus que sa vie, son amour, sa charmante femme, fidèle et dévouée, sa Sîtà. L'homme complet, ce guerrier-brahme, est donc encore plus près de Dieu, que ne serait le simple brahme qui prie, ne se sacrifie pas.

Râma suit exactement l'idéal du chatrya, haut idéal chevaleresque : Vaincre et pardonner, — Attendre que l'ennemi blessé se relève, — Donner, ja-

mais recevoir. On croirait lire le Shah Nameh, ou f nos poèmes Celto-Germaniques. Ce guerrier si pacifique est exactement contraire au caractère irritable que le poète donne à ses brahmes, même aux +.t * plus saints, qui, pour des causes légères, pour des * torts involontaires, lancent le terrible anathème f-7* r dont on reste lié, enchanté, parfois transformé en monstre. Sur le dernier point {ne rien recevoir) , il insiste avec douceur, comme toujours, mais une douceur malicieuse, faisant par Rama la satire indirecte des brahmes, qui toujours recevaient, souvent exigeaient. On prévoit d'ici le brahme mendiant, gourmand, bouffon de cour, qui sera plus tard dans le drame indien. (Y. Sakountalâ.)

Le Râmayana est fait évidemment pour être chanté à la table des rajahs, dans leur cour où les brahmes avaient une position secondaire. De là des récits de combats innombrables, monstrueux d'exagération, qui en sont le plus grand défaut. Mais en revanche on y trouve une généreuse grandeur, des explosions de franche et libre nature, — héroïques imprudences où ne tomberait jamais un livre sacerdotal.

Dans un transport maternel, la mère de Rama, indignée de son exil, dit au roi : « Rappelez-vous, roi puissant, ce tant célèbre distique : » Brahma un jour a prononcé : « J'ai jeté dans ma balance d'un

58 LES PROFONDES LIBERTÉS DE L'hNDE.

côté la vérité, de l'autre mille sacrifices, mais la vérité l'emporta. »

Sîtâ de même entraînée par sa douleur, son désir de suivre Rama, Sîtâ lance cette parole qui renverse par la base l'édifice brahmanique : « Un père, une mère, ou un fils, et dans ce monde et dans l'autre, mange seul le fruit de ses œuvres : un pore n'est pas récompensé ni châtié pour son fils ; un fils ne l'est pas pour son père. Chacun d'eux par ses actions, s'engendre le bien et le mal, » etc.

Quelle est cette petite femme, cette enfant d'esprit si hardi ? essayons de le deviner.

Un des ancêtres de Ràma, le grand roi Viçvâmitra, auteur de maint hymne sublime, avec sa piété terrible, ne semble pas avoir fait grand cas de la barrière des castes. Des cent fils qu'il eut, cinquante étaient nés des Dasyas, des captives, des femmes jaunes qu'il n'avait pas dédaignées. C'està-dire que ce haut type du roi-prêtre à cette époque embrassa d'un cœur immense toute caste et toute condition.

Le Ràmayana ne dit pas avec une netteté suffisante d'où vient l'épouse de Rama, cette délicieuse Sîlà. Tantôt elle est fille de roi. Tantôt elle est née du sillon (c'est ce que dit le mot Sîtâ), Ràma n'aurait-il pas fait, comme son fameux aïeul en

prenant une fille de la terre même, des anciennes tribus du pays ; une métis qu'un roi eût eue d'une captive? de cette douce race chinoise, si recherchée dans les sérails et dont la grâce, l'œil oblique, fin, demi-clos, trouble les saints, les démons môme, avec qui elle a peut-être un peu de parenté ?

Au delà des castes humaines reste une caste prodigieuse, bien humble, mais si nombreuse ! le pauvre monde animal, à sauver, à relever... C'est le triomphe de l'Inde, de Rama et du Râmayana .

On ne se sauve pas seul.

L'homme ne mérite son salut que par le salut v /, de tous. .**

L'animal a aussi son droit devant Dieu.

« L'animal, sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes I . . . Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son , ~v frère inférieur. »

Ce mot que j'avais écrit eh 1846, m'est revenu bien souvent. Cette année (1863), en octobre, près d'une mer solitaire, dans les dernières heures de nuit, quand le vent, le flot se taisaient, j'entendais

lucide, comme à travers cent cristaux qu'on aurait superposés.

Cette transparence est la grâce singulière du Ràmayana. Dès le début, il se prosterne et il reste agenouillé dans le respect du brahmanisme, mais voit parfaitement à travers. Il entasse dans ses premiers chants tout ce qu'on peut imaginer de vénération, de tendresse (et très- évidemment sincères) pour la haute caste sacrée. Mais en môme temps il nous expose une révélation nouvelle : le guerrier-dieu, dieu incarné dans la caste non brahmanique, l'idéal de la sainteté désormais dans un chatrya *.

Et ce qui n'est pas moins fort, c'est ce qu'il dit, et que j'ai déjà cité (p. 2 de ce volume) : que le Ràmayana s'adresse, non pas au brahmane seul, non pas même au guerrier seul, mais au marchand, Vêsya. Caste infiniment nombreuse, qui, d'après Télymologie, signifiait d'abord le peuple. Il n'ose parler des Soudrâs. Mais ce qu'il ajoute est plus fort que s'il en avait parlé. Il les omet, descend plus bas. « Si un esclave entend chanter ce poëme, il est anobli. » Or, l'esclave est bien au-dessous du

1 C'est quelque chose d'analogue à la révolution que saint Louis fit dans les idées chrétiennes, lorsqu'on vit un laïque, un guerrier, un roi, le premier roi de l'Europe, devenir l'idéal de la sainteté, lorsque le contemporain s'écriait : « 0 saint homme lai dont les prêtres devraient imiter les œuvres ! &

Soudrâ, homme de la quatrième caste ; il est hors de toute caste, hors du monde indien. Si ce pauvre homme, le dernier des êtres, peut être anobli, participer à la bénédiction du Râmayana, personne n'est excepté de la miséricorde divine. Tous sont sauvés. C'est le salut étendu sans exception. Après l'ancien Ràma des brahmes, de la hache, de la Loi sévère, arrive le Ràma des guerriers, clément et miséricordieux, l'universel sauveur, le Râma de la Grâce.

Le fond du poëme est très-simple. Le vieux roi Daçaratha a obtenu du ciel ce fils admirable, accompli, adoré. Il est fatigué. Il va le sacrer, lui céder la couronne. Mais une femme favorite, une belle-mère surprend au vieillard la promesse de lui accorder tout don qu'elle demandera. Elle demande l'exil de Râma et le couronnement de son propre fils. Celui-ci refuse. Râma veut faire honneur à la parole de son père ; il insiste, il s'inflige l'exil. Un jeune frère l'accompagne et sa jeune épouse Sîtâ. Ils partent pour les solitudes. Occasion admirable pour le poêle. L'amour, l'amitié au désert I Un sublime et délicieux ermitage dans ce paradis indien I

« Depuis que j'ai vu les merveilles de celle magnifique montagne, le saint monl Tchitrakoûta, je n'ai souci de mon exil, de ma couronne perdue, de

cette vie solitaire. Que je coule ici mes années avec toi, ma chère Sîtâ, avec mon jeune frère Lachsmnna, je n'en ai aucun chagrin.

« Vois-tu ces crêtes sublimes qui monlent au ciel élincelantes. Les unes en masses d'argent, telles ou de pourpre ou d'opale, d'autres d'un vert d'émeraude. On dirait de celle-là un diamant plein de soleil.

« Les grandes forêts sont peuplées d'un monde de mille oiseaux, de singes et de léopards. Cèdres, santals, ébéniers, jujubiers et bananiers font des ombrages embaumés de fleurs, opulents de fruits. Partout des sources, des ruisseaux, des cascades gazouillantes. La montagne tout entière semble un gigantesque éléphant dans l'ivresse de l'amour... »

« Fille au candide sourire, vois-tu là-bas, mon enfant, cette suave Mandakini, la rivière aux limpides ondes, avec ses grues et ses cygnes, sous son voile de lotus rouges, de nymphéas bleus, ombragés de ses enfants, arbres à fleurs, arbres à fruits, parsemée d'admirables îles... Que j'aime â voir dans le bras solitaire de la rivière ce petit troupeau de gazelles qui viennent à la file s'y désaltérer!... Vois au pied delà montagne ces arbres qui, sous le vent, plient modestement, en laissant tomber une averse de fleurs ; les unes parfument le sol,

et tes autres çà et là vont naviguer sur les eaux... Vois l'oie rouge monter au ciel heureuse, et, d'un chant fortuné offrir son salut au matin.

« C'est Theure où les pieux richis se plongent dans Fonde sacrée... Viens donc aussi avec moi... c'est la plus sainte des rivières... Dis-moi, le fleuve et la montagne, ne valent-ils pas, ma chère, l'empire, les riches cités, tout ce que- nous avons perdu?... Toi et mon bien-aimé frère, vous êtes ma félicité. »

Ce que Râma dit ici de ce grand paysage indien, c'est l'image même du poëme. Dans sa richesse incomparable, il est égal 5 l'Inde même qu'il enveloppe tout entière et brode magnifiquement. Le procédé semble celui de Fart charmant de la contrée, l'art souverain du cachemire, la persévérante industrie du tissu continué, où les âges successifs ont mis leur labeur, leur amour.

D'abord, c'est un châle exquis, sacré, écharpe de Vichnou, où la merveilleuse naissance de Râma , sa cité, son hymen, sa belle Sîtâ ourdissent le fond du poëme.

Autour de ce fond, se tisse comme un tapis délicieux, toute nature, montagnes, forêts, rivières, tous les paysages, toules les saisons de l'Inde, tous les bons amis de l'homme, animaux et végétaux.

Ce tapis, tout grand qu'il est, s'agrandit, comprend

les arts, les métiers, les palais, les villes, kiosques, bazars, sérails. C'est alors comme une tente, un merveilleux pavillon où le monde entier tient à l'aise. Pendue aux forêts immenses, aux pics de l'Himalaya, elle ombrage l'Inde entière, de l'Indus jusqu'au Bengale, de Bénarès a Ceylan, mais sans lui cacher le ciel. Elle est son ciel elle-même.

Arrêtons-nous. N'oublions pas que ce livre n'est point une histoire littéraire, qu'il poursuit uniquement les grands résultats inoraux.

En Râma se réunit le double idéal des deux castes. D'une part il atteint l'apogée de la vertu brahmanique, mais d'autre part il y ajoute le haut dévouement du guerrier qui hasarde, pour les autres, et lui-même, et quelquefois ce qu'il aime plus que lui. Pour la défense des faibles, des ermites solitaires, que troublent les mauvais esprits, il compromet plus que sa vie, son amour, sa charmante femme, fidèle et dévouée, sa Sîtà. L'homme complet, ce guerrier-brahme, est donc encore plus près de Dieu, que ne serait le simple brahme qui prie, ne se sacrifie pas.

Râma suit exactement l'idéal du chatrya, haut idéal chevaleresque : Vaincre et pardonner, — Aftendre que l'ennemi blessé se relève, — Donner, ja-

mais recevoir. On croirait lire le Shah Nameh, ou T nos poèmes Cello-Germaniques. Ce guerrier si pa- ;cifique est exactement contraire au caractère irri- c c.%\> table que le poète donne à ses brahmes, même aux + .i l plus saints, qui, pour des causes légères, pour des ••'* torts involontaires, lancent le terrible anathème f '? t dont on reste lié, enchanté, parfois transformé en « , ~ * monstre. Sur le dernier point (ne rien recevoir), il ' insiste avec douceur, comme toujours, mais une douceur malicieuse, faisant par Râma la satire indirecte des brahmes, qui toujours recevaient, souvent exigeaient. On prévoit d'ici le brahme mendiant, gourmand, bouffon de cour, qui sera plus tard dans le drame indien. (V. Sakountalâ.)

Le Râmayana est fait évidemment pour être chanté à la table des rajahs, dans leur cour où les brahmes avaient une position secondaire. De là des récits de combats innombrables, monstrueux d'exagération, qui en sont le plus grand défaut. Mais en revanche on y trouve une généreuse grandeur, des explosions de franche et libre nature, — héroïques imprudences où ne tomberait jamais un livre sacerdotal.

Dans un transport maternel, la mère de Râma, indignée de son exil, dit au roi : « Rappelez-vous, roi puissant, ce tant célèbre distique : » Brahma un jour a prononcé : « J'ai jeté dans ma balance d'un

côté la vérité, de l'autre mille sacrifices, mais la vérité remporta. »

Sitâ de même entraînée par sa douleur, son désir de suivre Rama, Silâ lance cette parole qui renverse par la base l'édifice brahmanique : « Un père, une mère, ou un fils, et dans ce monde et dans l'autre, mange seul le fruit de ses œuvres : un père n'est pas récompensé ni châtié pour son fils ; un fils ne Test pas pour son père. Chacun d'eux par ses actions, s'engendre le bien et le mal, » etc.

Quelle est cette petite femme, cette enfant d'esprit si hardi ? essayons de le deviner.

Un des ancêtres de Ràma, le grand roi Viçvâmitra, auteur de maint hymne sublime, avec sa piété terrible, ne semble pas avoir fait grand cas de la barrière des castes. Des cent fils qu'il eut, cinquante étaient nés des Dasyas, des captives, des femmes jaunes qu'il n'avait pas dédaignées. C'està-dire que ce haut type du roi-prêtre à cette époque embrassa d'un cœur immense toute caste et toute condition.

Le Ràmayana ne dit pas avec une netteté suffisante d'où vient l'épouse de Rama, cette délicieuse Sîlâ. Tantôt elle est fille de roi. Tantôt elle est née du sillon (c'est ce que dit le mot Sîtâ). Ràma n'aurait-il pas fait, comme son fameux aïeul en

prenant une fille de la terre même, des anciennes tribus du pays ; une métis qu'un roi eût eue d'une captive? de cette douce race chinoise, si recherchée dans les sérails et dont la grâce, l'œil oblique, fin, demi-clos, trouble les saints, les démons môme, avec qui elle a peut-être un peu de parenté ?

Au delà des castes humaines reste une caste prodigieuse, bien humble, mais si nombreuse! le pauvre monde animal, à sauver, à relever... C'est le triomphe de l'Inde, de Rama et du Râmayana .

On ne se sauve pas seul.

L'homme ne mérite son salut que par le salut v £ de tous. mf

L'animal a aussi son droit devant Dieu.

«L'animal, sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes I... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son - -< frère inférieur. »

Ce mot que j'avais écrit etfi 1846, m'est revenu bien souvent. Cette année (1863), en octobre, près d'une mer solitaire, dans les. dernières heures de nuit, quand le vent, le flot se taisaient, j'entendais

l'humble voix de nos animaux domestiques. Du plus bas de la maison et des profondeurs obscures, ces voix de captivité m'arrivaient faibles, plaintives, et me pénétraient de mélancolie. Impression non de vague sensibilité, mais sérieuse et positive. Plus on avance, plus on prend le sens vrai des réalités, plus on entend des choses simples, mais bien graves, que l'entraînement de la vie faisait négliger.

La vie, la mort, le meurtre quotidien qu'implique la nourriture animale, ces durs et amers problèmes se posaient devant mon esprit. Misérable contradiction! La faible nature du Nord, dans ses végétaux impuissants, ne refait pas notre énergie, et nous ne pouvons fournir au travail (ce premier devoir) que par la nourriture sanglante ! la mort ! l'oubli de la pitié !... Espérons un autre globe, où les basses, les cruelles fatalités de celui-ci pourront nous être épargnées.

La pitié a eu dans l'Inde les effets de la sagesse. Elle a fait de la conservation, du salut de tous les êtres un devoir religieux, et elle en a été payée. Elle y a gagné l'éternelle jeunesse, A travers tous les désastres, la vie animale respectée, chérie, multipliée, surabondante, lui donne les renouvellements d'une intarissable fécondité.

On ne peut éviter la mort ni pour soi ni pour les autres. Mais la pitié veut du moins que, si ces

créatures voient leur rie abrégée, nulle ne meure sans avoir vécu , sans avoir aimé , transmis par l'amour sa petite âme, accompli ce doux devoir qu'impose la tendresse de Dieu, « d'avoir eu le moment divin. »

De là le charmant début, vraiment pieux , du Râmayana, ce bel élan de Valmiki sur la mort du pauvre héron : « 0 chasseur, puisse ton âme n'être jamais gloriflée dans toutes les vies à venir, puisque tu frappas cet oiseau au moment sacré del'amour I » Il dit, pleure... Ses gémissements, aux flux, reflux de son cœur, mesurés, deviennent rhythmiques, et voilà la poésie ! Le merveilleux poème commence. Ce fleuve immense d'harmonie, de lumière et de joie divine, le plus grand qui coula jamais, il part de cette petite source, un soupir et une larme.

Traie bénédiction du génie. Tandis que dans notre Occident les plus secs et les plus stériles font les fiers devant la nature, le génie indien, le plus riche et le plus fécond de tous, n'a connu ni petit ni grand, a généreusement embrassé l'universelle fraternité, jusqu'à la communauté d'âme I

Vous allez dire : «Superstition!... Cette bonté excessive pour l'animal vient du dogme de la transmigration des âmes. » Le contraire est bien plus vrai. C'est parce que cette race, délicate et pénétrante, sentit, aima l'âme, même en ses formes in-

férieures, dans les faibles et les simples, c est pour cela qu'elle fit son dogme de la transmigration. La foi n'a pas fait le cœur, mais le cœur a fait la foi4.

Quels que soient la foi, le cœur, l'Inde ne peut échapper tout à fait à cette contradiction du monde.

Le frugivore, le brahmane, reste faible, donc a besoin du guerrier pour le protéger. Et le guerrier n'a la force qu'en participant au moins quelque peu à la nourriture sanglante, aux passions qu'entraîne ce régime après lui.

De là la chute et le mal. De là la crise qui fait le nœud du Râmayana. Il est sorti de la pitié, ce poëme, et il a son débat, son drame, dans un oubli de la pitié. Le plus compatissant des êtres, la femme, est tentée, écartée de sa bonté naturelle

1 Une critique nouvelle commence, plus forte et plus sérieuse. les religions, si profondément étudiées aujourd'hui, ont été subordonnées au genius qui les fit, à leur créatrice, l'âme, au développement moral dont elles sont le simple fruit. — Il faut d'abord poser la race avec ses aptitudes propres, les milieux où elle vit, ses mœurs naturelles; alors on peut l'étudier dans sa fabrication des dieux, qui, à leur tour, influent sur elle. C'est le circulas naturel. Ces dieux sont effets et causes. Hais il est for1 essentiel de bien établir que d'abord ils ont été effets, les fils de l'âme humaine. Autrement, si on les laisse dominer, tomber du ciel, ils oppriment, engloutissent, obscurcissent l'histoire. — Yoilà la méthode moderne, très-lumineuse et très-sûre. Elle a donné récemment et ses règles et ses exemples.

par je ne sais quel mauvais songe, une envie, un petit désir.

Ici ce n'est pas gourmandise. L'Eve indienne laisse pendre aux arbres tous les fruits du paradis. Son paradis est l'amour, et elle ne convoite autre chose. Du reste, elle n'est que douceur, innocence timide1. Et pourtant, par un changement fort inattendu, c'est elle qui prend le vertige, qui devient un moment cruelle. Elle voit passer une brillante, une délicieuse gazelle, dont le poil a l'éclat de l'or : « Oh.! je la veux, je la veux! »

Qu'a-t-elle donc? Et quel caprice? Ce n'est pas le goût du sang. Serait-ce le doux éclat, doux, sauvage, de la fourrure où son visage charmant paraîtrait plus fin encore ? Non, dans un pareil climat cette parure accablerait. Elle pense à autre chose, et le dit, mais à moitié : « Je voudrais m'asseoir dessus... Ce n'est pas bien, je le sens... Mais enfin j'en ai envie, une de ces envies sans mesure

1 Elle-même, voyant Ràma commencer dans la forêt la guerre contre les Esprits qui troublent les solitaires, elle lui avait donné humblement des avis de paix. « Ràma, disait-elle, on m'a dit que jadis un saint ermite reçut en présent une épée. Se promenant avec elle, voilà que l'épée le changea et lui donna le goût du sang. Il ne cessait plus de tuer. > Ràma, au nom du devoir, écar'e cet excès de prudence. Il n'est point ivre de l'épée, n'a pas le vertige du sang.

qui à tout prix se satisfont... » Elle convoite la gazelle pour en faire dans l'antre sauvage son lit, sa couche d'amour.

Elle est cependant trop pure, trop naïve, pour ne pas sentir, ne pas avouer le reproche que lui fait son cœur. Elle l'avoue, puis le surmonte, veut se tromper elle-même. Elle dit : « Qu'elle se laisse prendre ! ce sera notre amusement. » Elle le dit et ne le croit point» On peut deviner aisément que le timide animal fuira, et sous le trait fatal livrera avec sa vie l'objet du sensuel désir.

Le pis, c'est que ce désir est partagé. Bâma se trouble, et pour cette fois unique dans un si im* mense poëmeT il laisse échapper une, parole fâcheuse. A son frère qui veut l'arrêter , il dit : « Mais les rois tuent bien de leurs flèches les hfrtes des bois, soit qu'ils en aiment la ckair, soit aussi par amusement. Tout est au roi dans la foret. »

Il cache sous cette dureté sa faiblesse pour sa hien-aimée. Il part, la laissant au frère qui ne doit pas la quitter.

La fantastique gazelle échappe, longtemps le promène. Mais Sîtâ a cru entendre Râma qui appelle au loin... Grand Dieu I il est en péril.*. Elle force le jeune frère de désobéir, d'aller au secours. —

Autre péché, d'amour encore. Hélas ! il n'est que trop puni. Elle est seule, peu sûre d'elle-même, faible de sa double faute, de sa fa (aie illusion. La biche, c'était le démon; la voix, c'était le démon, le redoutable Râvana, le roi des mauvais esprits. il arrive sous la figure d'un brahme, d'un bon anachorète, 11 la flatte, il veut la séduire. Il finit par l'enlever dans son lie inaccessible et gardée par l'Océan.

Le désespoir de Râma est sans bornes, et tout de nature. Sa belle lumière de sagesse est voilée; il ne voit plus. II a toutes les douleurs de l'homme, aggravée des doutes amers qui nous Tiennent en ces moments. « Hélas ! dit-il, que me sert d'avoir suivi le devoir? » Râma n'a aucune connaissance de son origine divine, ne dit point : « Mon père ! mon père 1 m'avez-vous abandonné? » La passion du jeune dieu perdrait de son mérite s'il avait la moindre idée qu'il est dieu et fils de Dieu. Le poète a soin de lui cacher ce trop consolant mystère. H le laisse homme, ignorant de sa destinée, incertain de ce qu'est devenue sa Sîlâ, ne sachant que faire, dans la ténébreuse horreur d'un naufrage où nulle lueur n' apparaît i l'horizon.

La saison des pluies, vrai déluge dans l'Inde, a commencé, et les sauvages chaînes des Gattes où s'est réfugié Râma, sont englouties de nuées. La

terre pleure et le ciel aussi. Les torrents descendent et grondent. Les vents se lamentent. Tous les éléments accordent leur deuil à celui du Rama. Dans leur lugubre concert, il se sent encore plus seul.

Où sont les parents, la cour, les sujets de ce fils de roi? Son frère est allé chercher une assistance lointaine. Mais plus l'homme est éloigné, plus s'empresse la nature, sympathique et compatissante. Tous les animanx, nos amis, qui jadis moins dédaignés, approchaient sans défiance, accourent autour de Rama, viennent s'offrir et se dévouer. Une sainte insurrection de tous les êtres se fait en faveur de l'être bon.

Grande et sublime alliance. Elle est un des points de foi que l'homme trouva dans [son cœur aux premiers âges de la vie1.

Râma ne refuse pas à ses bons auxiliaires la gloire de combattre pour lui. Armé des puissances divines, sans doute il pourrait vaincre

1 L'Inde y croit, et la Perse y croit. Le Shah Nameh, qui sous forme moderne donne tant de traditions antiques, nous présente exactement même tableau que le Râmayana. Dans la terrible bataille que son héros va livrer aussi aux mauvais esprits, tous les animaux se mettent avec lui, et sans combattre, sans rien ôter à l'éclat de sa victoire, par leurs cris épouvantables, sifflements, rugissements, ils paralysent l'ennemi. Il se sent vaincu d'avance par cette solennelle unanimité de la nature, sa haute malédiction, son anathème, son jugement.

seul. Mais c'est un bonheur pour eux de lui témoigner leur zèle et de faire sous lui la guerre sainte. Une si glorieuse croisade, le nom de soldats de Râma, les honore et les relève. Nu brahme, nul saint richis, au fond des forêts soli, laires, par prière ou macération, par l'absorption profonde qui les égale aux dieux même, ne pourrait se faire les mérites que vont acquérir ces simples, dans leur élan pour Râma, pour la cause de la bonté, de la pitié, de la justice. Donc, l'auteur du Râmayana ouvre à lous l'armée. Il enrôle tous les êtres, les plus rudes et les plus sauvages, ours énormes ou singes géants. Ils ont tous la parole, une belle lucidité d'esprit. Tous, transfigurés par le cœur, par l'amour et par la foi, ils se précipitent au midi. La foi soulève les montagnes, elle dompte ou brave les mers. Quand tout ce monde sauvage, à la pointe de l'Hindostan, voit la menace des flots qui le séparent de Ceylan, indigné, il arrache, jette, entasse les rochers, les forêts. Un pont énorme se fait. Elle passe, la grande armée, dans sa pompe barbare. D'en bas, stupéfait, vaincu, regarde l'Océan Indien.

Tout cela, c'est de l'histoire, dans la forme dramatique. On le comprend aujourd'hui, Ceylan fut autrefois rattachée au continent.

Et cette bataille aussi des bons animaux pour

• l'homme, elle est aussi historique. C'est ce qui se / fit en effet, ce qui se fait toujours. Dans celte contrée surtout, sans euxr il n'eût pas vécu. - Nommons d'abord par honneur en tète sa bonne ç nourrice, aimée, honorée, la vache sacrée, qui fourni nit l'heureux aliment, favorable intermédiaire entre ■ T herbe insuffisante et la viande qui fait horreur, — \ la vache, dont le lait, le beurre, fut longtemps l'hostie sacrée. Elle seule, dans le grand voyage de la Bactriane à l'Inde, soutint le peuple primitif. \ Par elle, contre tant de ruines et de désolations, par cette nourrice féconde qui lui refait la terre sans ; cesse, il a vécu et vit toujours* ^ Mais bien d'autres animaux, moins aimés et

moins familiers, l'ont sauvé, le sauvent encore parmi les vingt guerres difiérentes qui se font tout à la fois dans les forêts de l'Hindostan. Ces gigantesques forêts sont peuplées à tout étage de leur énorme hauteur, mais peuplées de combattants. Au pied souvent les débris, accumulés, fermentant, y font deux fléaux terribles, les plus meurtriers de tous, ou les émanations putrides, ou les insectes acharnés. Là nulle vie n'eût été possible, sans deux bienfaiteurs de l'Inde qu'on renie trop aujourd'hui. Le serpent, chasseur d'insectes, qui les atteint, les poursuit partout où l'oiseau n'atteint pas. Le vautour purificateur, le grand lutteur contre la mort,

qui lui défend de se montrer, qui sans cesse la transforme, et de la mort fait la vie. Il est l'infatigable agent de la circulation divine.

Aux parties un peu moins basses, au plain-pied des forêts, dans les arbres inférieurs et les lianes qui parent la base de ces cathédrales en fleurs, partout la mort. Le lion, le tigre, attendent là. Ce fut le salut de l'homme que, d'en haut, des étages supérieurs de ces voûtes végétales, il lui vint un auxiliaire. Frugivore inoffensif, mais d'incalculable force, Torang, qui, en se jouant, tord le fer entre ses doigts, fit contre eux par nécessité justement la guerre de l'homme. Il s'arme d'une branche cassée, il s'en fait une massue, il s'associe et se ligue. A trois ou quatre, ils attaquent et tuent (bien plus que le tigre) l'éléphant, qui veut leur défendre les fruits ou les cannes à sucre. I/orang est vraiment l'hercule qui put combattre les monstres. Terrible d'agilité, alternant de l'air à là terre, se balançant dans les arbres, et volant d'un saut hardi, il avait grand avantage sur toutes les bêles d'en bas. Il les surveillait, planait. Le tigre, d'un bond immense, peut happer l'homme et ie chien. Mais sur sa tète est un danger. Le singe énorme, qui le voit, le veille., et, comme la foudre, peut tomber et l'écraser.

Cet être, si redoutable, non provoqué, n'a rien

d'hostile. Aux premiers chants du Râmayaaa, on le voit qui passe en bandes (comme les singes font aujourd'hui), conduit par son chef ou roi. Et, comme Sità en a peur, Ràma fait un signe au chef, et 1'écarle de la main. Tous passent docilement à

côté.

Il ne faut pas juger l'orang par ce que Ton voit aujourd'hui. Nul être n'a plus que le singe été effaré, aigri, perverti, par la dureté de l'homme. , Sa nervosité convulsive aujourd'hui nous fait horreur. Il a l'air d'un demi-fou, d'un épileptique. Mais dans ces temps reculés, où 1 homme vivait avec lui en si grande familiarité, cet être imitateur, plus calme, dut se modeler sur l'Indien, devenir un singe grave, un serviteur docile. La femme surtout, la femme qui a sur lui tant de puissance si elle le prenait tout petit, en fit le plus doux des esclaves.

Une chose charme dans le Râmayana, c'est que même ce qui est fictif, l'est dans le sens de la nature. L'armée des singes qui combat pour Râma, sous un chef si saint, n'est pas moins fidèle à son caractère1. Ce sont bien de vrais quadrumanes, gourmands, légers, capricieux, surtout

1 On n'y voit pas, comme dans les maladroites légendes du moyen âge, de faux animaux convertis, des corbeaux dévols, des lions pinitents qui demandent la bénédiction.

et mobiles, libertins, s'il faut le dire, peu délicats sur l'article des interdictions brahmaniques et des degrés de parenté. Ils ont un esprit agité, trouble, mais reviennent aisément. Us ont des abattements excessifs et peu motivés, mais tout à coup se r élèvent. De là un charmant comique, aimable et sans malignité.

Le favori du poète, le singe héros, Hanouraan, s'il a de grosses épaules, n'en est que plus admirable : dans son dévouement pour Râma, il enlève des monts sur son dos. Né de l'air, conçu du Yent, un peu vain, il a tenté, voulu l'impossible; la forte mâchoire d'en bas qui le rend un peu difforme, rappelle qu'encore enfant il eut l'élan insensé de monter dans le soleil. Il tomba, et depuis lors, lui, et d'après lui, sa gente, ont été marqués de ce signe. Ainsi, un léger sourire, mais bon, aimant, sympathique, se mêle partout au grand, au saint, au divin, dans ce poëme béni.

Il ne faut pas se figurer que dans ce pays de lumière, le roi des démons, Râvana, ait le moindre trait de la vilaine création du moyen âge, le diable, grotesque, ignoble, avec sa queue et ses cornes. Râvana est bien plus démon par sa noble et royale beauté, par son génie, sa science, sa grandeur. Il Ut les Yédas. Sa ville, la colossale et délicieuse

m AÉMM*TION §E Ll S1TCIÎL

jbanka, teUe qu'on la décrit, dépasse de bien km ies Babytoaes et ies JJaives. Il a un merveilleux ^éraîl, ftoat ouvert, point du tout garde. Toute fwiupié^ abonde. Le dangereux, ence démon, c'est .son atlractief i immense, tant •d'amantes et tantd'aaà$* U est violemment adoré. U rayonne de l'éclat des arts et des splendeurs de la nature. Et, pardessus tout cela, il a l'art épouvantable de (aire par la magie une anti-nature qui trompe, des êtres éphémérea, charmants, terribles à volonté.

JSt, contre tant d'art, Rama n'amène avec lui <fU6 des simples, des êtres grossiers, sauvages. Bien que la force du <oœur, rien «que la bonté, le -droit, Et c'est ce qui le fera «vaincre; c'est ce qui frotte, au sein môme du palais de Râvana, son injfortunée Sîtâ. Par sa gravité courageuse et sa ré* atstanee héroïque, elle se l'élève au niveau de l'Indienne primitive, de la noble épouse Védique que, depuis mille ou deux mille ans, nous avons déjà perdue.

A traversées côtés tragiques, le héros singe, Jlaaouman, est amusant et touchant. Son grand jtt&ur, ses douces vertus, mêlées de petits ridicules, font à la fois rire et pleurer. C'est lui en réalité qui est l'Ulysse et l'Achille de cette guerre. 11 ose seul pénétrer dans la terrible Lanka, dans le redouté sérail et jusqu'auprès de Sîtà. Son ten-

RÉDEMPTION DE LA HATIItUS. 75

dre respect la console: Plus que personne il la délivre.

Après la victoire, Râma le célèbre, le couronne. Et là une grande chose arrive qui changera la nature. Par-devant les deux armées, par-devant les hommes et les dieux, Râma, Hanouman, se sont embrassés ! A ,

Qu'on ne parle plus de castes. Le poète se gardera( /t^% bien de toucher à ce sujet. Mais réellement la bar- , * , rière est tombée, n'est plus désormais. La caste Bêtes est supprimée! Comment subsisterait-il ; encore quelque chose des castes Humaines? Le dernier des hommes peut dire : Hanouman m'a affranchi.

Ainsi crève le ciel étroit de la religion brahmanique1. Toute scolastique sociale a fini. Le monde entier s'embrasse dans une immense fête.

Mais, en ce grand jour de la Grâce, peut-il exister des méchants, des damnés?

Non, le méchant fut un être négatif, un nonsens, un malentendu. Il a expié, il est pardonné. I Le monstre n'était qu'un masque sous lequel une /

1 Si le Râmayana a beaucoup de parties modernes et postérieures à la révolution Bouddhiste, il lui est certainement antérieur en général et surtout par le fond du poëme. Je ne fais aucun doute qu'il n'ait puissamment contribué à cette abolition des castes qui a émancipé quatre cent millions d'hommes et fondé la plus grande Église de la terre.

' v v / pauvre âme était captive d'un fatal enchantement.

heureuse, et, foudroyée, remercie.

$' j Frappée, la voilà délivrée, elle s'élance, elle est

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