ÉTAT
de ce que je soussigné ai dépensé lors du voyage que j'ai fait à Ensisheim avec le prévôt du chapitre collégial de Saveme et Guillaume Westeringer, qui a soigné les chevaux, dans l'intérêt de ceux qui ont des créances sur la partie supérieure du margraviat de Bade et les comtés et seigneuries en dépendant, depuis le 6 décembre 1625 jusqu'au 18 du même mois inclusivement.
Le 6 décembre nous avons pernocté à Bergbiestenheim ; le prévôt a mis la main à la bourse.
fl. sch. d.
Le 7 nous avons diné à Haslach (Niederhaslach), où nous avons été traités par le chapitre; donné au garçon d'écurie un pourboire » 2 »
Le dit jour, nous avons dépensé à Bertzschweiler ( Bernardswiller près d'Obernai), où nous avons passé la nuit 4 3 4
Le 8, nous avons fait halte à Epfig et y avons dépensé 2 4 »
Le receveur de cette localité a fourni l'avoine et le vin ; les deux florins 4 schillings^ je les ai déboursés, parce qu'il a refusé de les porter en
dépenses dans son compte, et attendu qu'ils doivent m'étre remboursés, je les porte ici.
Le môme jour nous avons dépensé à la maison de péage (Zollhauss) d'Oberbergheim, où nous avons couché 4 7»
Le 9, nous avons dépensé à Sainte-Croix pour notre dîner 3 »
Le même jour à Stotzheim ', où nous avons pernocté 3 6
Mercredi le 10 décembre, nous sommes arrivés de très bon matin, dès Touverture des portes, à Ensisheim et il nous a fallu y séjourner jusqu'au dimanche 14, heure de midi.
Il a été dépensé dans Thôtellerie du Bcmc, suivant l'addition 28 8 »
Donné à titre de pourboire au garçon, aux servantes et au garçon d'écurie 2 16
Gomme il nous a été impossible de trouver des chambres dans l'hôtel du Bouc^ nous avons logé dans une maison particulière et donné, à titre de présent, aux demoiselles de la maison un florin d'or, ou 2 » »
Donné à la domesticité de la maison, parce que nous y avons soupe une fois et que nous y avons aussi pris un déjeuner » 15 »
* M. Zwanger s'est trompé sans doute : ce n'est pas b, Stotzheim, village situé entre Benfeld et Barr, mais dans un village situé aux environs d'Ensisheim, et dont il paraît avoir oublié le nom, qu'il a passé la nuit avec ses compagnons.
Le dit jour 14 décembre, nous avons quitté Ensisheim pour aller à Rouffach, où nous avons
couché ; nous y avons dépensé 6 4 8
y compris le déjeuner, qui consistait dans une mauvaise soupe, mais auquel je n'assistais pas, parce que je me trouvais chez Sa Grâce M. l'administrateur (Statthalter) du Haut-Mundat.
Donné au garçon d'écurie » 2 »
Le 15, nous avons couché à Eguisheim, où nous avons dépensé 3.9 »
Le 16, nous avons dîné au ZoUhauss d'Oberbergheim ; dépensé 2 4 »
Le môme jour nous avons couché à Epfig; dépensé avec l'avoine 3 2 4
Le 17, nous avons dîné à Mutzig ;• dépensé. . 2 4 »
M. le prévôt du chapitre collégial de Saverne est allé à Bergbiethen, quant à moi, je me suis rendu à Haslach, où j'ai pernocté; mais je n'y ai rien dépensé, ayant été traité par le chapitre de cette localité.
Donné au garçon d'écurie un pourboire » 2 »
Payé à Guillaume Westeringer, qui nous avait accompagnés pendant les 13 jours de notre absence, 4 schillings par jour, faisant ensemble 5 2 »
Enfin, lorsque je l'ai enyoyé porter à Messieurs les commissaires, à Ensisheim, une missive relative à l'affaire en question, il partit le 8 janvier (1626) et ne revint que le 14, et, comme il se plaignit de l'excessive cherté des
vivres, je lui ai payé sur sa demande pour son
salaire 6 » »
Item, j'ai payé pour le louage des 3 chevaux,
à raison de 15 schillings par jour 19 5 >
Total.... 101 1 10 Signé : Maxibolian Zwangbr.
Depuis quelques années la température avait été extraordinairement défavorable pour les travaux et les espérances des laboureurs, les moissons manquaient et il y eut une cherté excessive des vivres. Les aubergistes ne se faisaient nul scrupule de rançonner les voyageurs et d'exiger d'eux pour un maigre repas un prix exorbitant pour Tépoque.
Voici maintenant quelques détails biographiques sur Maximilien Zwanger. Il naquit à Saverne, le 13 novembre 1595, d'Etienne Zwanger, sous -prévôt (Unterschultheiss) de cette ville, et de Sabine Streitt. Il fut d'abord élève des jésuites, qui dirigeaient le collège de Molsheim, et termina ses études classiques au collège des jésuites à Mayence. Destiné par son père à la carrière administrative, il vint étudie^^ le droit à l'université de Fribourg ; il était fort jeune encore lorsque, grâce à la haute considération dont son père jouissait auprès de l'administrateur de l'évôché, le comte Hermann- Adolphe de Salm, grand doyen du chapitre de Strasbourg, il fut pourvu d'une charge de conseiller à la régence de Saverne* qui était, comme on sait, un conseil à la fois politique, administratif et judiciaire. Il mourut dans un âge peu avancé, sans laisser de postérité. L'époque précise de sa mort ne nous est pas connue.
D. Fischer.
Supplique
de deux paysans de Lnpstein k la régence épiscopale deSaveme, k Teffet d'obtenir une récompense ponr avoir fait réussir le stratagème k Taide dnquel la yille de Haguenan a été reprise snr les Suédois, en 1633.
Après la prise de Benfeld, les Suédois s'emparèrent dans les derniers mois de Tannée 1632> sans coup férir, de Marckolsheim et d'Epfig ; Ghâtenois et Dambach leur ouvrirent leurs portes et les villes de Molsheim et de Mutzig, frappées de stupeur et d'efiroî, se soumirent à la première sommation ; cependant Schlestadt fit durant un mois entier une vigoureuse défense. La ville de Haguenau, convaincue de Timpossibilité d'une longue résistance et intimidée par les menaces du lieutenant colonel de Croneck, céda et ouvrit ses portes à Tennemi. Le comte Hermann-Adolphe de Salm- Reiferscheid, grand-doyen du chapitre de Strasbourg et administrateur de Tévôché de cette ville, craignant pour Saveme et Dachstein le sort des autres villes d'Alsace qui venaient de tomber Tune après Tautre au pouvoir de ces impitoyables vainqueurs, se rendit, vers la fin de Tannée
1632, à Blamont \ où se trouvait le duc Charles IV de Lorraine, pour négocier avec ce prince la cession de ces places, sans préjudicier aux intérêts de révêché^ pour lequel il avait vainement imploré la protection de la France pendant le siège de Benfeld. Ces négociations se continuèrent pendant quelques jours, de l'agrément du grand-chapitre de Strasbourg, et se terminèrent le 31 décembre par une convention qui portait en substance que le comte de Salm-Reiferscheid, en sa qualité d'administrateur de Tévéché de Strasbourg, cédait au duc de Lorraine la place de Dachstein, la ville de Saveme et le château de Haut-Barr ; que ce prince s'engageait à conserver ces forteresses à révôché et à y jeter de fortes garnisons pour les défendre contre les Suédois, qui étaient alors la terreur de toute la contrée; que la somme de deux cent mille écus qu'il avait à prétendre de l'évôché pour les frais de la guerre que son oncle le cardinal de Lorraine, évoque de Strasbourg, avait été obligé de soutenir contre la ville de Strasbourg et le margrave de Brandebourg, son compétiteur à Tévéché, serait affectée à la solde de ces garnisons et remboursée à la fin de la guerre au duc Charles qui en ferait l'avance.
Pendant le cours de ces négociations le duc de Lorraine avait Élit, au mépris des engagements qu'il avait contractés envers la France, un traité avec l'empereur d'Allemagne, par lequel il s'engageait à fournir au chef de Tem-
* Mémoires de Richelieu, tom. VIII de la 2« série des Mémoires sur Vhistoire de France y collection Michaud et Poujoulat, pag. 528.
pire toutes les troupes dont il pourrait disposer ; en revanche Tempereur lui avait cédé Haguenau et lés autres villes impériales de la Landvogtei, pour le dédommager des dépenses qu'il avait faites au service de Tempire. Encouragé par les libéralités séduisantes du chef de Tempire, le duc fit en Lorraine, sous prétexte de résister aux Suédois, des levées de soldats^ qui allèrent joindre le comte de Salm à Saverne et grossir l'armée impériale ; il changea la marche de ses troupes qui battaient à la française et leur imposa la batterie espagnole. Ce changement insignifiant aigrit Louis XIII et l'indisposa contre le duc \
Le capitaine Perriques, franchissant les défilés des Vosges, descendit en Alsace, à la tète d'un parti de soldats lorrains, dans le dessein de surprendre Molsheim, mais il fut vigoureusement repoussé par la garnison suédoise. Pour se dédommager de cet échec, il battit le pays en tous sens, fit des courses jusque sous le canon de Strasbourg et ravagea les possessions de cette ville. Le duc Charles ne discontinuait pas ses armements et s'apprêtait à prendre pos'session des villes d'Alsace qui venaient de lui être cédées. En récompense de la facilité qu'avait montrée le comte de Salm-Reiferscheid à se dessaisir des places fortes de l'évôché de Strasbourg, le duc de Lorraine lui donna le gouvernement de Haguenau ; mais cette ville était tombée au pouvoir des Suédois, et Salm, qui était au désespoir de voir une place de cette importance entre les mains de l'en-
* Calmet, Histoire de Lorraine, tom. III, pag. 222.
128 VARIÉTâS
nemi, chercha le moment foyorable de la surprendre à la faveur d'un stratagème.
Le 9 janvier de Tannée 1633, les habitants de Saveme apprirent, non sans surprise, que le comte de Sakn, obligé de céder à la force des circonstances, avait négocié avec le duc de Lorraine la cession provisoire de leur ville et de celle de Dachstein, pour les empêcher de tomber, comme Benfeld, au pouvoir des Suédois; parce que ce prince, qui n'était pas en guerre avec la Suéde, pouvait seul offirir à ces deux villes la sécurité et la protection désirables et les conserver à l'évôché.
Le magistrat de Saverne, surpris par la brusque arrivée des commissaires lorrains, chercha vainement à différer l'entrée des troupes étrangères dans la ville et à se soustraire par tous les moyens possibles à l'obligation de renoncer, du moins en apparence, à l'ancienne fidélité qu'il devait à l'empereur et à leur seigneur l'archiduc Léopold- Guillaume d'Autriche, évoque de Strasbourg. Les bourgeois, soupçonneux et défiants, se montraient résolus à souffrir tous les maux de la guerre plutôt que se détachef de l'empire : « Jamais, déclarèrent-ils, ils ne feraient ilen qui portât atteinte aux droits de l'empereur et de leur seigneur l'évéque de Strasbourg ; ils préféreraient de perdre leurs biens, leur fortune et affronteraient même la mort^>
Mais rOberschultheiss Jean-Christophe de Wildenstein fit les plus pressantes représentations pour vaincre leur résistance et les déterminer à recevoir amicalement une
* Protocole des séances du magistrat de Saveme, 43.
garnison lorraine ; il leur rappela le serment qu'ils avaient prêté au comte de Salm-Reiferscheid et au grand chapitre de Strasbourg, administrateurs de Tévéché en Tabsence de Tarchiduc Léopold-Guillaume, et leur fit sentir les fâcheuses conséquences qu'entraînerait un refus. L'éloquence de rOberschuitheiss, investi depuis longtemps de la considération générale, triompha de la résistance du magistrat et parvint à lever tous ses scrupules. Satisfait de voir son amour-propre ménagé, le magistrat promit d'obéir à ses conseils, et le pria de donner connaissance au comte de Salm-Reiferscheid qu'il était prêt à exécuter ses ordres et à ouvrir les portes de la ville aux soldats étrangers, n entra aussitôt en pourpai*lers avec les commissaires du duc de Lorraine, pour régler les conditions de la remise de la ville. Toutes les difàcultés qu'une certaine appréhension avait d'abord entretenues, furent aplanies, toutes les dispositions furent prises pour le maintien de l'ordre et de l'harmonie entre les soldats lorrains et les habitants de la ville.
Les soldats autrichiens qui composaient la garnison de Saveme évacuèrent cette ville, qui fut occupée par trois compagnies d'infanterie lorraine sous les ordres du commandant de Henning.
Dans le môme temps une troupe de soldats lorrains se porta sur Dachstein et en prit tranquillement possession. Le duc de Lorraine donna le gouvernement de Saveme au marquis de Ville.
Sur ces entrefaites, le comte de Salm-Reiferscheid jeta les yeux sur le commandant autrichien, qui venait d'é-
130 VARIÉTftS
vacuer Saveme^ pour lui confier le coup de main qu'il avait médité; cet officier fut chargé de surprendre la ville de Haguenau, dont le gouverneur s'endormait dans une trompeuse sécurité. A la faveur des intelligences qu'il avait dans la place, l'officier autrichien y réussit. Le 15 janvier, une longue file de voitures, chargées de foin et de paille, et conduites par des paysans qui avaient connaissance du plan ourdi parles impériaux, se présenta à l'une des portes de la ville. L'un de ces chariots que menaient deux paysans de Lupstein, nommés Vix Menjus et Nicolas Maeder, s'arrêta sous la porte afin qu'on ne pût laisser tomber la herse. Au signal convenu, les soldats qui se tenaient cachés dans les voitures, sautèrent à terre, tuèrent les sentinelles, se saisirent de la porte, s'emparèrent du faisceau d'armes, égorgèrent la garde avant qu'elle eût pu donner l'alarme, et facilitèrent l'entrée du commandant, qui parut alors avec le reste de ses troupes et se rendit avec l'aide des bourgeois maître de la ville et de ses principales issues. Le lieutenant colonel de Groneck, gouverneur de la place, qui, à la tête de quelques braves rassemblés à la hâte, était accouru pour défendre l'entrée de la ville, reçut deux coups de feu, qui lui firent des blessures assez graves ; il fut enveloppé et tomba au pouvoir de l'ennemi, malheureux de survivre à un désastre qu'on pouvait attribuer à son défaut de vigilance. La garnison fut égorgée ou assommée sans pitié par les paysans et les bourgeois, qui accueillirent les vainqueurs avec les démonstrations les plus vives d'allégresse et de reconnaissance. Les officiers seuls eurent grâce de la vie et payèrent parla perte
VABIÉTÉ8 131
de la liberté leur négligence et leur défaut de vigilance.
Le comte de Salm-Reiférscheid avait contribué puissamsamment à la réussite de cet audacieux coup de main, en fournissant au commandant autrichien des gens qui se prêtèrent à exécuter le plan qu'il avait conçu. Les corps des soldats, au nombre de cent trente, que les bourgeois et les pa3n3ans avaient si barbarement immolés^ gisaient privés de sépulture dans les rues et les carrefours de la ville, et devinrent la p&ture des chiens \
Trois jours après cet événement, le comte de Salm-Reiferscheid, recueillant le firuit de sa ruse, se rendit à Haguenau dont il prit le commandement.
Quelque temps après, les deux paysans de Lupstein qui avaient contribué à la réussite du stratagème employé pour s'emparer de cette ville, adressèrent à la régence épiscopale la supplique dont la traduction suit :
« Très nobles, très savants et très gracieux Seigneurs. » Vous avez encore la mémoire toute fraîche du coup de » main dirigé, il y a trois semaines, contre Haguenau, et » au moyen duquel cette ville (Dieu soit loué ! ) a été heu- » reusement prise et conquise.
» Gomme nous impétrants soussignés, nous avons d'à- » bord conduit la voiture de foin sous la porte et l'avons • ensuite retenue sous la herse; pour que le stratagème » pût réussir, nous nous sommes exposés au danger de la » mort. Il était aussi à craindre qu'en cas de non- réussite
* Theatrum eurcp., tom. III, pag. 3.
la ville de Haguenau ne pût être reprise que par une grande effusion de sang et avec de grandes dépenses. > Pour que nous, pauvres sujets, puissions désormais faire considérer à nos enfants notre conduite comme une action belle et glorieuse, et même digne de reconnaissance, nous vous sollicitons respectueusement, nobles et gracieux Seigneurs, de nous donner une légère récompense, et nous vous prions de nous traiter favorablement » En conséquence, notre humble supplique, nobles et g^cieux Seigneurs, tend à ce qu'il vous plaise de nous faire à tous Tes deux la grâce d'affranchir nos cours de toute corvée et de nous faire cette grande Êiveur par un décret, qui nous sera délivré pour que nous puissions le produire partout où il sera nécessaire. Par là vous nous ferez, nobles et gracieux Seigneurs, une grande faveur dont nous serons toujours reconnaissants.
» Nous sommes, nobles et gracieux Seigneurs, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
» Ont signé : Vix Menjus et Glauss MaBder, tous deux bourgeois à Loupstein.
» Ce 4 février 1633. »
Les impétrants ont-ils obtenu la faveur qu'ils sollicitaient? Je l'ignore. La supplique qu'ils avaient adressée à la régence de Saveme faisait partie des anciennes archives du tribunal civil de cette ville ', et je n'y ai trouvé aucun autre document relatif à leur réclamation. D. F.
. * Elle a été versée en 1864 aux archives départementales du Bas-Ehin, conformément aux instructions ministérielles.
Condamnation à mort d'nn chanoine du Qrand-Cliapitre
de Strasbourg, 1669.
La paix de Westphalie amena pour la'ville de Molsheim une ère de prospérité et de splendeur, qui, malgré sa durée éphémère, y laissa des traces profondes. Le Grand- Chapitre de Strasbourg y fixa de nouveau sa résidence et elle continua à être le siège du tribunal de TofOlcialité et de révéque in partibus infidelium, suflEragant de révoque de Strasbourg, son vicaire général et son auxiliaire, chargé d'exercer en son nom les fonctions épiscopales. Son église paroissiale qui avait été élevée en 1605 au rang de réglise cathédrale du diocèse, par Tévéque Charles, cardinal de Lorraine, conserva cette prééminence, et le collège des jésuites, que Tévêque Jean de Manderscheid y avait fondé en 1580, continua à briller d'un éclat sans pareil et à exercer une influence marquée sur Tinstruction publique en Alsace. Les plaies que la guerre de trente ans avait causées à cette ville, se cicatrisèrent peu à peu ; les chanoines capitulaires s'occupèrent de l'embellir et s'y construisirent de belles maisons, d'une architecture à la
fois solide et élégante, lesquelles en forment encore l'ornement. **
L'époque intermédiaire entre la paix de Westpbalie et la reddition de Strasbourg, qui fit perdre à Molsheim sa prééminence politique et religieuse, est marquée, outre l'élection de François-Egon, prince de Fûrstenberg, au siège épiscopal de Strasbourg, laquelle eut lieu dans le chœur de l'église cathédrale de Molsheim le 20 janvier 1663, par un procès criminel qui mit en émoi toute la contrée.
En 1668, Reinbold comte de Truchsess-Waldbourg, l'un des chanoines du Grand-Chapitre qui résidaient à Molsheim, se fEdsait remarquer par ses prodigalités et ses habitudes luxueuses : aux talents de l'esprit, il réunissait les agréments du corps ; il avait une belle figure, une taille avantageuse et était toujours mis avec la plus grande recherche. Il possédait au suprême degré l'art de la persuasion, mais malgré tout l'éclat de son talent, il donnait malheureusement prise sur lui par une vie irrégulière et ne tarda pas à obtenir une honteuse célébrité. Malgré toutes les précautions qu'il prenait pour cacher la dépravation de ses mœurs et les excès de libertinage auxquels il se livrait, la rumeur publique l'accusa de pédérastie. Personne n'ignore que ce vice honteux et abominable était alors considéré comme un crime que la loi pimissait du supplice du feu '.
Lorsque les bruits qui s'étaient répandus sur la con*
< Tittmann, CrinOnal Becht, § 590.
duite scandaleuse du comte de Truchsess-Waldbourg parvinrent aux oreilles de M. le baron François -Christophe de Wangen, vice-dôme de la régence de Tévôché et de M. le procureur fiscal de révôché,il fut décrété de prise de corps, arrêté et conduit dans le château de Dachstein, où il fut étroitement gardé à vue. L'enquête à laquelle on*se livra révéla un tissu d'horreurs ; on entendit i»lusieurs témoins, entre autres la sentinelle qui avait été commise à sa garde. Ce soldat déposa que le comte de Truchsess^ Waldbourg avait déployé pendant sa détention toutes les ressources de son talent dans le dessein de satisfaire son goût dépravé ; qu'il s'était efforcé de le débaucher et de le séduire par des promesses de toute sorte, pour le décider de se livrer à ses étreintes ; mais rien ne put ébranler sa vertu et il ne témoigna à son ignoble séducteur que de la firoideur et du mépris.
Le comte de Truchsess- Waldbourg subit quarantequatre interrogatoires, qui ne laissèrent aucun doute sur le crime qui lui était imputé. Gomme la loi refusait un conseil à Taccusô *, il n'eut pour sa défense d'autres secours que lui-même. Il fut condamné à la peine de mort, comme atteint et convaincu du crime de sodomie. Dés que la nouvelle de cette condamnation fut parvenue^ à la connaissance de M. le baron de Wangen, vice-dôme de la régence épiscopale de Saverne, il écrivit au nom de l'é-
' Sodomita advocato et procuratore carere débet, eisque in illorum defensione intervenire inteirdictum est. ( Theaaur» pract. Besold, canHn,, pag. 616).
136 VARIÊTâS
vêque de Strasbourg, François-Egon de Fûrstenberg, au conseiller épiscopal qui était resté à Dachstein pour veiller à l'exécution de Tarrét de condamnation, de ne modifier en rien le genre de supplice qui devait être infligé au condamné, à moins qu'il ne trouvât plus à propos de lui &ire ouvrir les veines.
L'arrêt prononcé contre le comte de Truchsess-Waldbourg reçut secrètement son exécution le 16 janvier 1669; le genre de supplice qui lui ftit infligé n'est pas indiqué dans le dossier de cette scandaleuse affaire, que l'on conserve aux anciennes archives de l'évôché de Strasbourg.
L'arrêt qui condamnait le comte Reinboldde Truchsess- Waldbourg à la peine de mort confisquait ses biens au profit du fisc, et dés le lendemain de son exécution, c'està-dire le 17 janvier 1669, il a été procédé à l'inventaire de
ses effets.
Ordre
donné par ]*éyêqne François-Egon de Strasbourg k ses amés et féaux conseillers de dresser un état des villes et villages de révêché et de le transmettre an marqnis de Lonvois, ministre de Lonis XIV. 1671.
François-Egon, par la grâce de Dieu évoque de Strasbourg, administrateur des abbayes et principautés de Murbach, Lure et Stavelot, landgrave d*Alsace et de Fûrstenberg, comte de Heiligenberg, Werdenberg et Loigne.
Nobles, honorables, savants, amés et féaux.
Son Excellence le marquis de Louvoyé nous ayant demandé un état de tous les bailliages, seigneuries, places fortes et villages qui nous appartiennent en Alsace, pour pouvoir régler là-dessus la marche et le logement des troupes françaises dans ce pays, vous avez en conséquence à en dresser un état nominatif et détaillé sans en rien omettre, et vous M. le vice-dôme, vous devez le transmettre à M. le marquis de Louvoyé, en le faisant accompagner d'une lettre de compliments. Cet état devra aussi comprendre tous les lieux qui sont notre propriété privée
188 VARIATES
OU celle de notre ifiaison, tant ceux que nous avons achetés que ceux qui nous ont été engagés par les comtes de Hanau, ou par d'autres ^ et vous devez en même temps nous en transmettre une copie en due forme.
Nous vous conservons, Messieurs, notre affection constante.
Donné à Brueil, le 14 septembre ^1671.
Signé : Frantz-Egon, et plus bas Math. d'Egen.
Réponse de M. le baron de Wangen * , vice-dôme du conseil de la régence de l'évéché.
Monseigneur,
Votre Altesse Sérénissime m'ayant ordonné à moi, vicedôme, à la date du 14 courant, de transmettre au marquis de Louvoyé, ministre du roi de France, un état de tous les bailliages, seigneuries, places fortes et villages qui lui appartiennent en Alsace, pour pouvoir régler là-dessus la marche et le logement des troupes françaises en ce pays, d*y comprendre tous les lieux qui sont la propriété privée de Votre Altesse ou de sa maison et d*y joindre une lettre de compliments, Votre Altesse recevra sous ce
* La maison de Fôrstenberg possédait alors la terre et seigneurie de Marmontier, qu'elle avait acquise et la seigneurie d'Ochsenstttin, que le comte Jean-Beinhard U de Hanau lui avait engagée.
* Françoii-Christophe, auteur de la branche de Strasbourg.
pli une copie de cet état^ que mon frère ', qui vient de partir pour Paris, portera à M. le marquis de Louvoyé.
Je suis de Votre Altesse Sérénissime le très humble et très obéissant serviteur.
Saverne, le 20 septembre 1671.
Signé: V.-dom. baron de Wangen.
* Jean-Frédéric de Wangen, auteur de la branche de Hagaenau.
Denz lettres
adressées par M. de la Grange, intendant d'Alsace, « a Messieurs de la Régence de Saueme. »
A Schlestadty oe 13 octobre 1681.
Ce mot est pour vous donner. aduis, Messieurs, que le Roy devant loger à Saueme, le 27 de ce mois, il est nécessaire que vous fassiez mettre au magasin jusqu'à deux mil bottes de foin du poids de quinze liures chacune et deux cens sacs d*avoyne que vous prendrez dans les villages de vos despendances, c'est-à-dire, dans les bailliages de Saueme et de Kochersberg.
Je vous prie aussy de faire raccommoder les chemins qui sont sur la routte de Strasbourg à Saueme, dans vos despendances, et de faire mettre des gardes-foux aux ponts, pour que Sa Majesté puisse passer en toute seuretô.
Je suis, Messieurs, votre très humble et très obéissant seruiteur.
Signé : de la Orange.
A Brisac, ce 18 octobre 1681. .
Ce mot est pour vous donner aduîs^ Messieurs, qu'il est nécessaire que vous fassiez raccommoder le chemin de la montagne, pour aller à Phalsbourg, et ceux jusqu'à Arlock *, auparavant que le Roy arrive à Sauerne, et de commander dans vos despendances jusqu'à trois cens ou quatre cens chevaux pour se trouver le 27 de ce mois à Sauerne et le 28 au pied de la montagne, afin d'ayder aux équipages de la Suite du Roy à la monter.
Je suis, Messieurs, vostre très humble et très obéissant serviteur.
Signé : de la Grange.
(Archives de la ville de Saverne.)
* C'est le défilé nommé Holderloch, qui présentait avant la construction de la route actuelle de grandes difficultés au passage des voitures. Il commençait au point de bifurcation de la route actuelle, vers la Petite Pierre, et s'étendait jusqu'aux confins de la seigneurie de Phalsbourg.
vn
André Jenné,
chanoine da chapitre collégial et cuië de Sayeme, demande Texpalsion de la ville d'une fiimilie protestante, 1691.
An Eine hohfQrstliche Regierung hohes Stifts Strassburg, meine gnftdig befehlenden Herren, underth&niges Bitten.
Wohlgebome, wohledelgebome, gestrenge Edelvest und hohgelehrte gnftdig befehlende Herren.
Gnadige gestrenge und herrliche : Es ist dièse Statt Elsas Zabem durch die gnad Gottes, wachsame Vorsichtigkeit eines zeitlichen Oberliirtens nndt gn&digsten Landtfûrstens, undt unverdrosenen Fleis einer hohfurstlichen Regierung, bishero von allem Unkraut Irriger lehre uhdt Efttzereyen erhalten wordten ; also dass kein andere, alss die wahre Religion, undt d^rselben zugethane allhier geduldet wordten. Derweilen aber anietzo^ da man absonderlich sucbt dièses Unkraut auszurotten, der allhiesige Wûrth zu der Grone sicb^ sub specioso titulo conversionis, bftuslich allhier hatt niedergelassen, undt albereit ûber ein Jahr, ohne Vorwissen einer hohfurstlichen Regierung, geschweige meiner, Wûrthschaft getrieben ; sich auch im
VABIÉTÉS 148
geringsten zeithero wegen seiner, noch der seinigen den glauben anbelangendt bey mier angemeldet; îa, als ich kûrtzlich Sie sembtlich desswegen in der Grone wolte sprechen, sich hatt losen verlângern ( wie wohl ich Sie selbsten gesehen, undt Ihre beyde Tôchterlein ihrer der Eltem anwesenheit zuvor bejaheten), also dass keine Hofihung einiger Bekehrung zu ho£fen.
Âls gelanget an Ihro gnaden, gestreng und Herm, Mein bitten undt begehren, durch Ihre Authoritet mir dièses eingeschlihene Unkraut, je balder je bosser helfen auszurotien, zu grôsserer Ëhren Gottes, Ihres eigenes und meines gewissens ruhe und Seelen wohlfahrt, unss indessensembtlichen gottlicher protection befehlendt, bin und verbleibe ich
Ëwere gnad. gestreng una Herrn dienstgefiiesener Diener undt Seelsorger :
Andréas Jenné parochus et canonicus tabern. manu
propria.
Zabem den 31. Augpst 1691.
Traduction.
Humble supplique à mes gracieux seigneurs, les membres du conseil de la régence de l'évêché et principauté de Strasbourg.
Très nobles, très savants et très gracieux Seigneurs.
Cette ville de Saverne a été jusqu'à présent, parla grâce de Dieu, la vigilante prévoyance de notre évéque et gra-
144 YAAXÉTftS
cieuz prince régnants et les soins infEitigables de sa régence, préservée de Tivraie de toute doctrine erronée et de tout schisme, de sorte qu'on n'y à jamais toléré que la vraie religion et ceux qui la professent
Mais comme en ce moment, où l'on cherche surtout à extirper cette ivraie, l'aubergiste tenant l'auberge de la Couronne en cette ville s'y est établi sous le spacieux prétexte de sa conversion, et qu'il y a déjà plus d'une année qu'il y demeure à l'insu de la régence de l'évéché et grâce à mon silence, que depuis il ne s'est pas présenté chez moi pour ce qui regarde sa religion et celle des siens, que même, lorsque je me suis rendu naguère à l'auberge de la Couronne, pour lui parler de sa conversion et de celle des siens, sa femme et lui m'ont fait dire qu'ils n^y étaient pas. Pourtant je les avais vus moi-même et leurs petites filles m'avaient assuré que leurs parents étaient chez eux. Par conséquent tout espoir de conversion est perdu.
C'est pourquoi je vous supplie, nobles et gracieux Seigneurs, que vous daigniez, par votre autorité, m'aider à extirper (le plus tôt sera le mieux) cette ivraie qui s'est glissée dans nos murs, et ce à la plus grande gloire de Dieu, pour le repos de ma conscience et de la vôtre et pour le salut de mon &me et de la vôtre.
En nous recommandant tous ensemble à la protection divine, je suis et reste.
Gracieux et nobles seigneurs,
* Gnillaume-Egon de Fûrstenberg.
Votre serviteur empressé et votre pasteur.
Saveme, le 31 août 1691.
Signé André Jenné, curé et chanoine de Saverne, de sa main propre.
M. Jenné fut appelé, en 1675, à la cure de Saverne. Il mourut dans l'exercice de ses fonctions, le 31 mars 1698, des suites d'une attaque d'apoplexie.
vin
Le coadjutenr de Strasbourg.
Un personnage dont le nom revient souvent dans la correspondance de Marie-Thérèse, publiée par MM. d'Ameth et Geffroy, c'est le coadjuteur de Strasbourg, le prince de Rohan. Le ministre d'Aiguillon Tavait envoyé à Vienne, mais dés l'abord il déplut à Marîe-Tbérése qui se prit à le mépriser et à le haïr cordialement, comme si elle eût eu le pressentiment du rôle funeste qu'il devait jouer dans la destinée de sa fille. Sur la foi de quelques écrivains favorables à Rohan, on a pu croire que la cour de Vienne le détesta parce qu'il avait pénétré les secrets de sa politique et éventé le projet de partage de la Pologne. La correspondance prouve, au contraire, que s'il fut longtemps toléré à Vienne, c'est parce qu'on le trouvait incapable de nuire aux projets du gouvernement. S'il déplaît à Marie-Thérèse, c'est par sa dissipation, son indiscrétion, son faste et ses manières tapageuses, le mauvais ton de son entourage et ses mœurs scandaleuses de prêtre. Dans le paisible et patriarcal milieu de Schœnbrunn , il apportait les façons bruyantes et corrompues de la Régence. C'est comme
femme que Marie-Thérèse le prit en aversion, nullement en impératrice^ dont il avait contrarié les vues politiques. Nous extrayons de la correspondance les passages relatifs au coadjuteur :
Marie- Antoinette à Marie- Thérèse,
2ijum 1771. — L'on a dit que c'est le coadjuteur de Strasbourg^ qui doit aller à Vienne. Il est de très grande maison, mais la vie qu'il a toujours tenue ressemble plus à celle d'un soldat que d'un coadjuteur.
Marie-Thérèse à Mercy,
8 jmUet. — J'ai tout lieu d'être mécontente du choix que la France a fait d'un aussi mauvais sujet que l'est le coadjuteur de Strasbourg pour l'ambassade ici. Je l'aurais peut-être refusé si je n'avais pas été retenue par la considération des désagréments qui auraient pu en rejaillir sur ma fille, mais vous ne laisserez pas de faire sentir à la • cour de France qu'on fera bien de recommander à cet ambassadeur une conduite sage, conforme à son état et au poste qu'il va occuper, et que d'ailleurs je ne serais pas d'humeur de conniver aux écarts et scandales auxquels il voudrait peut-être s'abandonner. (Je vous avoue, je crains nos femmes ici.) Je connais très bien que ma fille pourra difficilement s'intéresser dans l'affaire des jésuites de Fribourg * ; aussi, j'en remets la marche à votre prudence ordi-
* Louis de Bohan avait alors trente-cinq ans. ■ Il est question d'un procès entre le collège des jésuites de Pribourg et les moines de Cluny pour la possession de Tabbaye
naire pour la diriger de la façon que vous jugerez pouvoir le fEiire sans inconvénients.
Mercy à Marie-Thérèse.
Compiègne, 24 juillet. — Quand le duc d'Aiguillon présenta le coadjuteur de Strasbourg comme nommé à l'ambassade de Vienne, M""* la daupbine traita le ministre avec bonté et tint quelques propos obligeants au coadjuteur.
Mercy à Marie- Thérèse.
Parts, 2 septembre. — Ce n'est que par des raisons de ménagements pour la comtesse de Marsan et le prince de Soubise * que le duc d'Aiguillon s'est prêté à la nomination du coadjuteur pour l'ambassade qu'il va remplir ; le ministre sent lui-même que ce choix est très déplacé. Je crois que le coadjuteur parviendra à régler sa conduite ; i} a un dehors assez séduisant et aimable, mais on lui
àa Saint-Morand en Alsace ; les premiers se fondant sur une donation de rarchidnc Léoppld, frère de Temperear Ferdinand II, les seconds sur une possession antérieure. Le 26 mars 1774 intervint un arrêt du conseil des dépêches qui déclara n'y avoir abus dans les provisions de dom Tirode, y avoir abus dans la bulle d'union de 1626, et garda l'abbé de Oluny au droit de nomination au prieuré de Saint-Morand. (Voy. Hanauer» Revue eath. d'Alsace de 1862.)
* Le maréchal de Rohan-Soubise, celui qui perdit la bataille de Bosbach, était chef de la puissante maison de Rohan. Membre du conseil des ministres, courtisan habile, partageant les plaisirs et les désordres du roi, il était, comme M^* de Marsan, sa sœur, ennemi des Ghoiveul et faisait partie de ce que Mercy appelle la cabale ot)posée à la dauphine.
attribue un caractère très léger, peu sûr et beaucoup de penchant à Tintrigue ; il parait môme que ce jugement est fondé sur des preuves claires et certaines.
Marie-Thérèse à Mercy.
Vienne, iO février i772, — Le prince de Rohan eut le 19 du passé sa première audience de moi. Il débuta d'abord par Tenvie qu'il- avait eue depuis longtemps de se présenter devant moi. Il entra ensuite dans le détail sur la stabilité des sentiments du roi pour ma personne et pour le système actuel. J'y répondis honnêtement, en l'assurant de mon parfait retour et du cas que je faisais de l'amitié du roi. Rohan reprit qu'encore le ministre actuel pensait de même que le roi. Je répondis que j'ai toujours regardé notre alliance comme l'effet de nos Sentiments réciproques et non comme l'ouvrage des ministres, que je la voyais affermie par les liens du sang contractés entre nos deux maisons, et que dès que le roi faisait choix d'un ministre, je le croyais incapable de penser différemment, et que je lui rendrais cette justice tant qu'il ne me donnera pas sujet de changer de sentiment. Rohan finit par me prier de le traiter avec bonté et d'avoir de l'indulgence pour lui. Je lui fis sentir que tous ses prédécesseurs étaient contents du séjour qu'ils avaient fait à ma cour. J'en articulai ensuite les noms : Hautefort, Ghoiseul, que je n'oublierai jamais, Praslin, du Ghâtelet, Durfort ', et que j'espérais par conséquent qu'il se trouvera dans le même cas. En enten-
* Le marquis d'Hantefort fut nommé ambassadeur à Vienne en 1750; le duc de Choiseul, alors marquis de Stainville, en 1757;
dant les mots < que je n'oublierai jamais i» ajoutés à la mention que je fis de Choiseul, Rohan, en souriant, les répéta tout bas sans rien dire, et moi j'ai de même laissé tomber le discours/
n me parla encore de ma fille, en faisant son éloge, mais en ajoutant qu'il y avait de certaines difficultés par rapport à elle, et que la cause en était qu'elle n'avait pas auprès d'elle des gens capables de la bien conseiller. Je me doute que cette réflexion pouvait porter sur l'abbé Vermond, et tendre à l'éloigner de ma fille pour lui substituer quelqu'un de la clique du parti dominant. Je lui répliquai que je leur avais envoyé ma fille telle que je croyais qu'ils pourraient en être contents, avec beaucoup de santé, enjouement, grâces naturelles, docilité, etc., qu'au reste il ne dépendait que d'eux de la former telle qu'elle leur conviendrait, objet qui intéressait le plus le roi, qui pourrait le procurer uniquement. Rohan tient jusqu'ici bonne contenance ; il est tout uni dans ses façons et tout simple dans son extérieur, sans grimaces et faste, très poli envers tout le monde, mais peut-être dans la vue d'exiger un retour complet d'attentions et d'égards. D'abord il déclara de ne pas vouloir fréquenter les spectacles ; mais il changea bientôt de sentiments, parce qu'on lui a fait sentir qu'il se priverait par là d'une des premières ressources qu'on a ici.
Mercy à Marie-Thérèse.
Paris, 29 février, — - Je m'étais bien attendu à ce que
le duc de Praslin, alors comte de Ghoiseul, en 1759 ; le comte du Ch&tel.et^ en 1761; le marquis de Dorfort, en 1767.
le prince de Rohan tâcherait de se présenter à Votre Majesté sous de beaux dehors, et je suis môme convaincu qu'il saura contraindre sa légèreté et ses penchants naturels. Il est foncièrement trop suspect au duc d'Aiguillon et trop mal avec lui pour ne pas s'observer. La comtesse de Marsan espère de former un grand personnage de ce coadjuteur et de le mettre en position de coopérer à toutes les intrigues de cette femme d'autant plus dangereuse qu'elle a de l'esprit et de l'amabilité. Tout ce que le prince de Rohan dira à Votre Majesté sur M"^« la dauphine sera certainement très insidieux.* L'abbé de Vermond a toujours dû être en butte à ce parti.
Marie- Thérèse à Mercy.
Vienne, i«' mars. — Je ne saurais accorder mon approbation à l'ambassadeur Rohan ; c'est un gros volume farci de bien de mauvais propos, peu conformes à son état d'ecclésiastique et de ministre, et qu'il débite avec imprudence en toute rencontre; sans connaissance d'affaires et sans talents suffisants, avec un fonds de légèreté, de présomption et inconséquences. On ne saurait faire compte ni sur ses explications, ni sur ses rapports. La cohue de sa suite est de môme un mélange de gens sans mérite et mœurs *, Je ne vous lé dis pas dans la vue de vous faire demander son rappel, mais si sa cour. prenait elle-même ce parti, j'en serais très contente.
* Voici le détail dn train de maison dn prince à Vienne , « Une écurie de cinquante chevaux, deux voitures de parade qui avaient coûté ensemble 40000 hyres; un premier écujer:
153 YARIÉTâS
Mercy à Marie-Thérèse,
Paris, 15 mars. — J*ai été averti par le duc de Noailles que l'ambassadeur prince de Rohan avait abusé de ce que Votre Majesté a daigné lui dire dans la première audience, nommément de l'expression c qu'elle n'oubliera jamais le duc de Choiseul. i» Le prince de Rohan doit avoir mandé cette particularité à la comtesse de Marsan qui a cherché à en faire tout le mauvais usage possible auprès de la comtesse du Barry et auprès du duc d'Aiguillon. Je ne vois pas cependant qu'il en soit résulté une impression bien vive et, dans une assez longue conversation avec la favorite, je lui ai tenu un langage qui a paru fixer toute son attention et qui la rendra peut-être moins facile à se livrer aux idées qu'on cherchera à lui donner. Cette conversation se trouve déduite en partie dans ma dépêche d'aujourd'hui; mais j'y ai omis plusieurs propos préparatoires dont je dois observer et attendre les effets avant de pouvoir en rendre un compte détaillé. J'avais bien prévu tous les inconvénients qui doivent résulter du caractère frivole et de
brigadier dés armées du roi, un sons-écuyer, deux piquenrs, sept pages de famille noble avec leurs gouverneurs et leurs précepteurs; deux gentilshommes pour les honneurs de la chambre et six valets de chambre ; un maître d'hôtel, un chef d'office, deux heiduques, quatre coureurs, dont les habits chamarrés d'or avaient coûté 4000 livres pour chacun; douze valets de pieds et deux suisses, dix musiciens habillés d'écarlate, un intendant, un trésorier. Enfin, pour le service diplomatique, un premier secrétaire ( Tabbé Georgel ), quatre secrétoireH et quatre gentilshommes^ » (Mémoires de Vàbbé Oeorgd^ pag. 216.)
l'imprudence du prince de.Rohan; je sens aussi que, par des raisons majeures, Votre Majesté pourrait se résoudre à tolérer les déÊiuts de cet ambassadeur. Si cependant il se livrait à des traits de conduite trop répréhensibles, je trouverais bien des moyens à les faire réprimer sans que Votre Majesté fût compromise, et que Ton soupçonnât la moindre plainte de sa part. Le hasard m'a procuré une lettre que le secrétaire d'ambassade de France, l'abbé Georgel, a écrite à une de ses intimes amies ; j'ai cru qu'il ne déplairait point à Votre Majesté d'être informée du contenu de cette lettre dont je joins ici la copie.
Marie -Thérèse à Mercy.
Vienne, i8 mars, — Le prince de Rohan me déplaît de plus en plus; c'est un bien mauvais sujet; sans talents, sans prudence, sans mœurs ; il soutient fort mal le caractère de ministre et d'ecclésiastique. L'empereur aime à la vérité à s'entretenir avec lui, mais c'est pour lui faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. Kaunitz paraît aussi content de lui, parce qu'il ne l'incommode pas, et lui montre toute sorte de soumission *. Je ne veux pas (du moins dans ce moment) demander son rappel, mais je vous répète que je le verrais avec plaisir dénicher d'ici.
Marie-Thérèse à Mercy.
Vienne, Si mars, — L'ambassadeur Rohan est toujours
* C'était le moment oti se négociait, dans le plus profond secret k l'égard de la France, le traité de partage de la Pologne, et où l'Antriche se décidait à 7 prendre part.
le même. Je suis sur mes gardes vis-à-vis de lui, mais l'empereur et Eaunitz le goûtent assez; l'un s'amuse à lui faire dire des misères et l'autre est content de son peu de capacité.
Mercy à Marie-Thérèse.
19 avril — Relativement au prince de Rohan, il est certain que le duc d'Aiguillon lui a voué une mauvaise volonté bien décidée et que cette circonstance donne lieu à l'inimitié du secrétaire d'état avec la comtesse de Marsan et le prince de Soubise. Le chancelier de France tire quelque parti de ces deux derniers personnages, et il en résulte que les deux cabales dominantes se balancent avec une sorte d'égalité qui annonce un combat très long avant que l'un des deux antagonistes ne succombe.
Schœnbrunn, P' mai. — Je suis très contente de me voir débarrassée de l'ambassadeur Rohan par la mort de son oncle l'évoque de Strasbourg. C'est toujours le môme mauvais sujet, sans génie, caractère, mœurs ; mais l'espérance d'en être bientôt quitte me rend son séjour ici moins insupportable.
Marie-Thérèse à Mercy.
Schœnbrunn, i«' août. — Sans souhaiter la mort de l'évoque de Strasbourg, je ne serais pas fâchée de cet événement, qui me débarrasserait du prince de Rohan, nullement fait pour le poste qu'il occupe.
Mercy à Marie-Thérèse.
Compiègne, 14 août. — Si je pouvais entrevoir quelque voie indirecte pour accélérer le retour du prince de Rohan, je n'en perdrais pas Toccasion ; mais je suis toujours persuadé que Votre Majesté ne sera plus longtemps ennuyée par cet ambassadeur. Son oncle dépérit journellement et il se joint à cela toutes sortes de motifs à croire que le prince de Rohan sera obligé de songer à son retour en France.
Marie^Thérè^e à Mercy,
Schœr^brunn ^ i®' septembre, — Rohan est toujours le même, mais presque toutes nos femmes, jeunes et vieilles, belles et laides, ne sont pas moins ensorcelées de ce bien mauvais original d'extravagances et étourderies. Il parait se plaire beaucoup ici, car il assure de vouloir y rester même après là mort de son oncle. A Dieu ne plaise que cela arrive jamais!
Marie-Thérèse à Mercy.
Schœnbrunn, 2 octobre. — Le prince de Rohan est toujours le même ; sans mœurs, sans caractère, sans talents, sans génie; c'est un vrai panier percé. Cependant il &it radoter presque toutes les femmes ici. Les extravagances augmentent tous les jours et me le rendent presque insupportable. Je serais bien aise d'en être délivrée d'ici au printemps prochain, pour ne pas être obligée de faire à la fin des démarches pour obtenir son rappel.
Mercy à Marie-Thérèse,
Fontainebleau, 14 novembre. — Je me tiens en habitude de parler quelquefois d'affaires à la favorite et je l'ai particulièrement sondée sur le chapitre du prince de Rohan. Après m'ôtre bien assuré qu'elle ne prenait aucun intérêt à cet ambassadeur, je lui ai insinué, sous l'apparence de confidence et sous le secret, que le prince de Rohan paraissait peu propre au poste qu'il occupe, que je voyais par ses dépêches, dont le duc d'Aiguillon m'avait communiqué des articles, qu'il entendait peu les affaires, et que je savais d'ailleurs que sa conduite privée répondait mal au caractère dont il est revêtu, et que, moyennant cela, je craignais fort qu'il ne réussit pas à se rendre utile au service du roi, son maître, et au bien de l'alliance, que ce que j'en disais d'ailleurs n'était que sous le sceau de la confiance et par zèle pour les deux cours. La fevorite me répondit fort naturellement que le duc d'Aiguillon et elle faisaient peu d'état des talents du prince de Rohan, qu'on le connaissait pour être fort léger, que son rappel subit aurait l'air d'une disgrâce, que le prince de Soubise et la comtesse de Marsan en seraient révoltés, et qu'on croyait devoir les ménager, parce qu'on travaillait à les détacher du parti du chancelier; qu'au reste, cette ambassade du prince de Rohan ne pouvait pas être de bien longue durée. Le duc d'Aiguillon ne s'est point ouvert jusque-là; mais^ dans une conversation où je me plaignais de la tournure que donnait le prince de Rohan au langage du prince de Kaunitz, j'ajoutai quelques réflexions sur la légèreté du
VAHIÉTÉ8 167
coadjuteur et sur le mauvais effet que cela pouvait produire dans les affaires. Le duc d'Aiguillon me répondit : c Je ne Ten crois pas toujours sur sa parole; d'ailleurs^ c'est un panier percé, il a eu quelque histoire de douane dont vous êtes sans doute informé'. » Je me bornai à sourire sans entrer en matière.
Marie-Thérèse à Mercy.
(30 novembre,) — Je vous envoie par curiosité ce que les autres gens disent de Rohan ; vous n'avez qu'à le brûler. Nos bons Allemands se scandalisent ; c'est ce qui me fait le plus de peine. Il y a de quoi.
Mercy à Marie-Thérèse.
Paris, 16 décembre. —Je sais à n'en pouvoir douter que le prince de Rohan a écrit à ses parents, la comtesse de Marsan et le prince de Soubise, qu'ayant découvert qu'on était parvenu à lui nuire dans l'esprit de Votre Majesté, il avait pris le parti de demander une audience dans laquelle il était parvenu à se justifier tellement qu'il se flattait que Votre Majesté lui avait rendu ses grâces. Il ajoute à cela des expressions très respectueuses et très vives sur la magnanimité et la bonté de Votre Majesté. En môme temps, il se plaint amèrement du duc d'Aiguillon qui, à ce qull
* Sons le couvert de la franchiae que possédait l'ambassadeur, une contrebande considérable se faisait à l'ambassade de France. Georgel ne le nie pas dans ses mémoires, mais prétend que l'ambassadeur n'en tirait aucun profit particulier. Pour faire cesser ce scandaleux abus sans offenser la France, Marie-Thérèse retira la franchise à tous les ambassadeurs.
prétend, cherche à lui jouer des tours et à le contrarier dans les plus petites choses. Je crois cette dernière circonstance très vraie, et elle me confirme dans l'idée que ce prince de Rohan ne conservera pas longtemps son ambassade.
Vienne, Si décembre, — Il s'en faut de beaucoup que le prince de Rohan se soit justifié vis-à-vis de moi ; môme je le crois du nombre de ces esprits incorrigibles, et je serais toujours contente de son rappel, dès qu'on pourrait l'obtenir de bonne façon.
Mercy à Marie-Thérèse,
Paris, 16 janvier 1773. — J'ai eu depuis peu une occasion d'insinuer, comme de moi-môme et à titre de confidence, au duc d'Aiguillon que, d'après certaines circonstances, j'avais lieu de soupçonner que la conduite un peu trop légère du prince de Rohan déplaisait fort à Votre Majesté. Le ministre me répondit avec une grande indifférence pour le personnel du coadjuteur, mais il me fit sentir que, par ménagement pour la comtesse de Marsan et le maréchal de Soubise, il se trouvait un peu gêné. Il faut prendre garde, lui dis-je, que l'essentiel des affaires n'en souffre. Le duc d'Aiguillon ne me répartit que par un geste et ce peu de mots : « Gela ne sera pas assez long. »
Mercy à MariC" Thérèse.
Paris, 17 février. — Je sais à n'en pouvoir douter, et par la famille de Noailles môme, qu'elle se flatte que le
marquis de Noailles^ actuellement ambassadeur en Hollande, sera destiné à relever le prince de Rohan à Vienne. Je crois que le choix serait excellent et que Votre Majesté aurait lieu d'en être satisfaite.
Marie-Thérèse à Mercy.
Vienne, le 3 avril. — Rohan est toujours le môme ; il se vante d'avoir du crédit à sa cour par l'ascendant du prince de Soubise et de la comtesse de Marsan, et il fait même entrevoir qu'il pourrait bien un jour remplacer le duc d'Aiguillon. Est-ce une illusion qu'il se fait à lui-même, ou veut-il se jouer de la crédulité des autres ? Cependant, il est l'idole d'un grand nombre de nos cavaliers et dames, aussi légers que lui.
Mercy à Marie- Thérèse,
A Paris, le 16 juin, — J'ai eu avec le marquis de Noailles une conversation où, sans trop hasarder, je lui ai tenu quelques propos qui feront effet dans sa famille, et qui la rendront attentive à coopérer au rappel du coadjuteur. Cette matière est si délicate à manier que je crois ne rien devoir précipiter, et apporter à mes démarches toute la circonspection possible. L'évoque de Strasbourg, quoiqu'un peu
' Le marquis de Noailles, second fils du dernier maréchal de Noailles, fut chargé de l'ambassade de Londres, en 1776, et n'arriva à celle d'Autriche qu'en 1783 ; il y fut le dernier ambassadeur de l'ancienne royauté. Il quitta Vienne en 1792 et osa revenir en France. Mis en prison pendant la Terreur, il en sortit après le 9 thermidor et mourut en 1822. Le duc de Noailles actuel esi son petit-fils.
revenu de sa dernière maladie, est toujours dans un état qui annonce sa fin prochaine, et cette circonstance pourrait seule décider le retour du prince de Rohan.
Marie'Thérèse à Mercy.
Schœnbrunn, le.., juiUet. — Il ne faut plus compter sur le changement de la conduite du prince de Rohan. C'est un homme tout à fait incorrigible et ses domestiques, très mauvais sujets, ressemblent parfaitement à leur vilain maître; ils gâtent mon peuple, de môme que leur maître la noblesse. Leur insolence va jusqu'au dernier excès et révolte mes sujets qui reprennent déjà les anciennes animosités contre la nation française et pourraient bien se porter à la fin à des voies de fait. (A un feu d'artifice au Prater, ayant fait aller grand train entre le peuple qui s'y trouvait, ils ont pris des pierres et jeté sur la suite ; on a eu toutes les peines à les réprimer.) Voilà un rapport sur les excès de ses gens. Rohan a fait remettre aux arrêts ses domestiques qui ont maltraité le secrétaire Gapp, mais leurs confrères devaient leur faire des visites pour les amuser dans leur prison. De plus, un des arrêtés étant tombé malade, Rohan a demandé de le reprendre chez lui, en le faisant remplacer par deux autres qui devaient rester aux arrêts au lieu du coupable. (Tout cela est accompagné de persiflage, d'ironie, d'impertinences intolérables.) Mais on lui a fait répondre que ce n'était pas la coutume d'ici de faire subir aux innocents le châtiment du coupable, et qu'au reste le malade serait encore bien soigné aux arrêts. Tout le monde se moque d'une conduite aussi extrava-
gante ; il importe même à la cour de France de rappeler un ambassadeur qui la déshonore, et pour ne pas compromettre Aiguillon, je pense, si vous le trouviez à propos, écrire moi-môme à ma fille de chercher quelque bonne occasion de parler au roi sur le rappel de Rohan. Il m'est indifférent quel serait son successeur, pourvu que ce soit un homme bien intentionné, raisonnable et capable de contenir ses gens, à l'exemple de Ghoiseul, du Ghâtelet, Durfort, etc. En même temps, je voudrais être débarrassée de l'abbé Georgel et de toute la suite de Rohan (et ne pas garder un homme de cette vilaine et honteuse ambassade).
Mercy à Marie- Thérèse,
Compiègne, 17 juillet. — Il est vraiment affreux que Votre Majesté ait à supporter une conduite aussi révoltante que l'est celle du prince de Rohan, et dans toute autre conjoncture j'aurais osé hasarder quelque démarche décisive pour tâcher de délivrer Votre Majesté d'un embarras aussi fâcheux ; mais je dois mettre sous ses yeux les raisons qui m'ont arrêté pour le moment. Toutes les nouvelles manœuvres du duc d'Aiguillon ont une cause et un but; il est brouillé avec les parents de la favorite, et cette dernière s'était fort refroidie à son égard; le ministre ne sachant plus quel moyen employer pour se rendre nécessaire, a imaginé de présenter à la comtesse du Barry un appât, qui est celui de la faire rentrer en . grâce auprès de toute la famille royale. La favorite a saisi ce projet avec chaleur, et elle en est comme enivrée. Si le duc réussit, il se trouvera en plus grande faveur que jamais ; s'il échoue, il se
162 VARTêTÊS , i
pourrait très bien que ce ministre perdit entièrement Tappui de la comtesse du Barry, et, dans ce cas, il ne resterait sûrement pas en place; cela sera sans doute éclairci avant la fin du séjour à Gompiègne. En supposant la chute du duc d'Aiguillon, alors le prince de Soubise et les Rohan acquerraient un crédit très décidé, et je crois qu*il conviendrait au bien du service de les ménager, au moins jusqu'à ce que la crise présente soit développée. Si le duc d'Aiguillon l'emporte, la crainte des Rohan, ses ennemis, ne l'arrêtera plus, et le coadjuteur de Strasbourg sera rappelé. Si les parents de ce dernier ont le dessus; en s'adressant directe^ ment à eux et ne paraissant pas vouloir les forcer, il y aura également moyen de les engager à retirer leur parent d'un poste auquel il est si peu propre.
Marie-Thérèse à Marie- Antoinette,
Schosnbrunn, 20 août, — Pour Rohan, vous ferez très bien de ne rien faire semblant, si Mercy ne vous en prie ; c'est pour l'influence que ce vilain évêque pourrait avoir sur vous que je dissimule encore, mais si l'occasion s'en présente, ce serait nous délivrer d'un grand fardeau.
Marie-Thérèse à Mercy.
Schœnbrunn, 31 août, — Je sens la délicatesse des démarches que vous faites pour effectuer le rappel de Rohan ; aussi n'exigé-je pas que vous brusquiez cette affaire, en passant par-dessus la circonspection à observer, quelque bien aise que je serais de me voir débarrassée de ce vilain ambassadeur, en me contentant môme de tout autre homme
raisonnable, si le marquis de Noailles allait être destiné à l'ambassade d'Angleterre.
Schombrunn, 3 octcbre, — Je trouve au mieux ce que vous avez concerté avec M"* de Marsan et le prince de Soubise, par rapport au rappçl de Rohan, et ce que vous avez mandé sur ce sujet à la chancellerie d'état. Je me tiendrai à ce plan, sous condition cependant que Rohan parte d'ici au plus tard dans le mois de décembre, %l qne ses parents ou amis ne prétendent pas vouloir m'engager à m'^ntéresser en sa faveur auprès du roi son maître (pour des grâces particulières). Je crois lui faire assez de bien en ne portant pas des plaintes contre sa conduite qui est aujourd'hui très irrégulière, de môme que celle de ses gens. En voilà trois nouveaux traits. Quelques-uns de ceux-ci ayant maltraité des paysans dans le voisinage de Vienne, ont été bien rossés, y compris môme un ecclésiastique qqi s'est trouvé dans leur compagnie. Les pages, accompagnant à cheval l'ambassadeur allant à Schœnbrunn, passèrent sur le ventre de la sentinelle qui était en faction, et la blessèrent. Telle est l'insolence de ces gens qu'il est à craindre que le public, déjà trop révolté de tant d'excès ne se porte à la fin à quelque extrémité fâcheuse. L'ambassadeur lui-môme, se trouvant à présent chez le prince de Kaunitz à Austerlitz, a conçu l'idée singulière d'aller à Gracovie, et qui sait s'il ne pousse pas jusqu'à Varsovie '?
* Rohan fit ce voyage incognito sous le nom de baron de Gundel.
Mercy à Marie-Thérèse.
Fontainebleau, 17 octobre, — Je presserai vivement le maréchal de Soubise pour qu'il effectue le retour du prince de Rohan au terme que Votre Majesté a daigné fixer. Je sais que le prince de Soubise et la comtesse de Marsan ont déjà fait la démarche de demander un congé pour le coadjuteur, et que le duc d'Aiguillon n'a donné à cet égard qu'une réponse vague. £n cela, le ministre peut avoir eu deux motifs : le premier est que sachant que le prince de Rohan s'est rendu très désagréable dans sa mission, le duc d'Aiguillon désirerait que Votre Majesté se décidât à demander avec éclat le rappel de cet ambassadeur qui, par là, serait perdu sans ressource et sans que sa parenté pût en faire des reproches au duc. Le second motif que peut avoir ce ministre est que le prince de Rohan paraissant impliqué dans l'affaire du comte de Broglie, le duc d'Aiguillon pourrait croire la présence du coadjuteur nuisible aux mesures qui restent à prendre pour détruire solidement le parti redoutable qui s'était élevé contre le ministère des affaires étrangères ; mais quoi qu'il en soit, je prévois que Votre Majesté sera infailliblement débarrassée du prince de Rohan vers la fin de l'année.
Marie-Thérèse à Mercy.
Vienne, 6 novembre. — Je vous ai déjà informé des plaintes que le prince de Rohan a faites au prince de Kaunitz sur la prétendue négociation de Neny ' pour effectuer
* La mission du baron de Neny fut interprétée de même à
son rappel. Ge n'était apparemment que dans la vue de donner de Thumeur à Eaunitz. Pour le désabuser^ j'ai trouvé dans votre dernier rapport, du 17 du passé, que je lui ai communiqué^ heureusement un passage lûien propre, où vous dites que Neny a mis beaucoup de circonspection et de prudence dans les propos qu'il a été dans le cas de tenir à Versailles et à Paris, et qu'il n'a vu le duc d'Aiguillon qu'en votre présence Au reste, d'abord après
l'explication avec Eaunitz, Rohan s'est laissé aller à ses étourderies et presque puérilités, en annonçant à tout le monde, et nommément au ministre de Modène, Marchisio, son prochain départ et en donnant ses ordres pour faire en conséquence des arrangements. Il ne doit donc que se prendre à lui-môme si le secret de son rappel est éventé et s'il ne s'exécute pas de la meilleure façon.
Marie-Thérèse à Mercy,
6 novembre, — Pichler pourra vous informer par ce courrier combien mal s'est conduit Rohan, et pauvre Neny en a eu tout le chagrin innocemment. Mais dont vous serez encore plus étonné, que ce môme Rohan ayant été à la SEdnt-Hubert avec l'empereur, celui-ci l'a fait mettre à table auprès de lui et a jasé deux heures de suite je ne sais de quoi, mais il en est résulté une envie très marquée
Paris. M™« Campan dit expressément dans ses mémoires qu'il ftit envoyé par rimpératrice, inquiète des bruits défavorables à Marie- Antoinette que Eolian faisait courir à Vienne ; il avait, assure-t-elle, la mission d'apprécier la situation de la dauphine à. la cour, de demander et de négocier le rappel de Rohan.
d'aller à Paris d'abord après Pâques. La tournée, les visites, la vie à mener, tout a été concerté ; on a donné des avertissements aux gens, et Dieu sait encore de plus. Je ne doute nullement, vu Tempressement sur ce voyage depuis ce jour, qu'on vous en écrira par ce courrier. Vous direz la vérité en tout ce que vous trouverez, et vous direz même si le voyage ne vous parait pas convenable, mais il faudrait pour cela dire des raisons. Si vous ne trouvez pas d'inconvénients, je veux bien passer sur tout ce qui me parait peu convenable ou agréable. Vous voyez par cet échantillon ce qu'un homme hardi et qui s'énonce bien peut sur l'empereur; malheureusement un ministre, un homme en place n'aurait jamais cet avantage, et voilà ce qui rend ma situation si désagréable et intolérable ; un misérable peut renverser avec un mot tout ce que des travaux continuels ont produit. Il méprise Rohan, il parle môme trop haut contre lui, mais il l'amuse et lui conte des choses que personne au monde ne dirait, et il peut tout dans un moment pareil.
Marie-Thérèse à Mercy,
Vienne, i*' décembre. — • Je viens d'apprendre que le prince de Rohan pourrait partir d'ici pour Paris en peu de jours, dans la vue de se disculper de ce qu'on met à sa charge, et de retourner ensuite ici pour être alors rappelé d'une façon qui mit à couvert sa réputation; Gomme ses parents en France sont nombreux et puissants, il y en a qui craignent qu'ils ne vengent sur ma ûUe les torts qu'ils prétendent lui avoir été faits par mes démarches. Ils le
craignent d'autant plus qu'ils supposent que ma ûlle ne garde pas toute la réserve sur les lettres que je lui écris et qui concernent encore la personne de Rohan. Vous saurez au mieux juger de la valeur de ces suppositions ; je vous répète seulement que Rohan est toujours plus inconséquent et insolent; je serais fâchée si on voulait retarder ou éluder tout à fait son rappel, pour m*obliger à une démarche plus forte pour être délivrée à la fin d'un homme aussi insupportable.
Mercy à Marie-Thérèse.
Paris, 9 janvier 1774. — Je joins ici la copie d'une lettre écrite par le prince de Rohan à une de ses confidentes intimes '. Il semble par le contenu de cette lettre que ses parents ne l'ont point mis entièrement au fait de l'état de choses et surtout des motifs qui portent le duc d'Aiguillon à retarder son retour.
* Cette lettre s'est retrouvée aux archives de Vienne, annexée k la correspondance de Mercy avec Neny. Elle est datée du 19 décembre 1773 : « On m'a cherché toutes les chicanes, y dit Rohan, jusqu'à vouloir éplucher ma. comptabilité ; pour cet objet j'ai été intraitable ; j'ai prouvé la fausseté; j'ai écrit une lettre terrible aux bureaux, avec toute la hauteur que devaient m'inspirer de pareils détails et tout le mépris que méritent de pareilles chicanes... Ces diables ont ensuite attaqué ma réputation sous le rapport de ma conduite de prêtraille. Ceci avait réussi, mais je me suis réveillé; j'ai écrit au roi que je devais m'attendre à des désagréments ici, qu'on avait cherché à inquiéter les scrupules de l'impératrice, etc. Le roi me répondit qu'il était très content de moi..-. »
Vienne, 3 février. — Pour ce qui regarde le prince de Rohan, je ne suis pas sans inquiétudes sur tous les inconvénients qui pourraient naître du délai de son rappel. On suppose même que ce délai pourrait contribuer à faire substituer le baron de Breteuil au comte de Noailles dans l'ambassade de Vienne, et que nous ne gagnerions pas par ce troc. Voilà un nouveau trait de Timpertinence et indiscrétion de Rohan : il a débité ici que j'avais écrit une lettre à ma fille la reine de Naples, et que cette lettre était tombée entre les mains du marquis Tanucci, qui l'avait d'abord communiquée au ministre de France à Naples; un mémoire imprimé sur les affaires de Pologne, qui s'en énonçait dans le ton de Versailles, doit avoir été le sujet de ma lettre, dans laquelle Rohan prétend que je m'étais plainte de l'empereur dans des termes peu ménagés. Jugez de mon étonnement ; "^^oilà la seconde fois : il cita déjà une de mes lettres à la dauphine, et, à cette heure, il va une seconde fois me citer. Jamais je n'ai rien envoyé à ma fille sur la Pologne, mais le plus méchant est la citation de l'empereur.
Mercy à Marie-^Thérèse.
19 février. — Les assertions audacieuses de Rohan sur des prétendues lettres de Votre Majesté mériteraient à tous égards une sévère punition, et il est inconcevable qu'un homme puisse s'oublier jusqu'à ce point-là. 11 aurait été possible de l'en rendre responsable vis-à-vis de sa propre famille, mais, comme il en aurait pu résulter des
propos et des mauvaises justifications, et que, d'ailleurs, une pareille folie ne mérite que du mépris, je n'ai fait aucune mention de ce nouveau sujet de mécontentement donné à Votre Majesté. D'ailleurs, le retour du prince de Rohan est enfin décidé ; le duc d'Aiguillon m'en a parlé lui-môme, en me disant qu'il ne différait à expédier ce congé que jusqu'à ce qu'il fût informé si le prince de Kaunitz agréerait que l'abbé Georgel restât pour suivre les affaires.
Schcenbrunn, 30 juin. — Rohan va tout de bon se disposer à son départ, au regret de l'empereur et de Kaunitz; le premier ayant été diverti par sa légèreté, et l'autre contenté par ses politesses rampantes. (Grâce à Dieu, il preùd congé, j'espère pour toujours, aujourd'hui !)
La Tonnéîde, de Bnmpler.
Tons les bibliophiles alsaciens connaissent le poème de la Jbnnéide ou Tonniade\ ouvrage rarissime de l'abbé Rumpler. Ils savent que cette production badine a pour sujet la bataille survenue dans l'abbaye des bénédictines de Saint-Jean- des -Choux, que l'auteur nomme Mont- Choux, près de Saverne^ entre les anciennes, la prieure en tête, et les jeunes religieuses, à propos d'un antique tonneau, contemporain de la fondation du monastère et conservé pieusement dans le réfectoire.
* ToimÉTOE — ou — TONHIAOE, — LA DoUOHACHIE — OU — LA
Guerre du Tonneau ; — poème HéRoi-ooMiQUE, — dédié a un couple DE GÉNIES. — Honni soit qni mal y pense. — {Cid de lampe en bois.) A. Argentcourt, — Tan septième de la métamorphose des Francs, — Se donne — chez Dannhach, Eœnig et Gai, k raison d*ane pièce nationale — de trente sols, ou de cinq cents livres républicaines. — In 8. Titre ; 84 pages (en tête de la première est la vignette satirique contre les abbés Zsepfel et Weinbom, non signée, mais dessinée sûrement par Tautenr et gravée par C. Guerin) ; pins cinq feuillets non chiffrés ; table des matières. Appel itératif. Ma vie en gros.
YABIÉTÉS 171
Le tonneau fat mis en mille pièces, peut-être dans le cours du dix-septième siècle ^ Peu importe, l'abbé ayant profité du sujet pour faire son poëme épique, et non éthique, comme on eut la malice d'imprimer. Ce fut l'aimable AJUi^, la belle et bonne, frisant alors son dixième lustre , qui lui raconta, de tradition, le combat héroïque des sœurs et le mit au défi de composer un poème là-dessus. Le défi fut accepté et l'ouvrage composé de Tan 1769 à 1775, l'auteur habitant alors près de Saverne. Il fut lu de suite aux amies du couvent, qui furent les premières à en rire, « parce que ces bonnes filles avaient l'esprit bien fait, sachant en philosophes évangéliques s'amuser chrétienne-' ment d'une facétie mystique, » La lecture terminée, Rumpler mit soigneusement de côté son précieux manuscrit et commença cette interminable série de procès, dont les nombreux incidents occupèrent le reste de sa vie et lui firent perdre de vue totalement sa Tonnéide, Ce ne fut que bien plus tard qu'il eut occasion de relire son œuvre. C'était au moment de la révolution, il était occupé à trier ses papiers, lorsque, parmi d'autres poésies de sa jeunesse, son canonico 'Satyffique badinage lui tomba entre les
* Rumpler dit que madame Guyon n'était pas encore au monde lorsque la querelle du tonneau arriva. On sait que la célèbre dévote naquit en 1658.
' Sllti ift leinc Sungi; ober eine Sllte ift nid^t cinc 3unôc. L'Alti pourrait bien être la mère Martin, appelée ainsi pour la distinguer dé sa fille, la Junffi, Carline.
L'abbaye de Saint-Jean-des-Choux a été le sujet d'une remarquable monographie, par M. Dag. Fischer, Strasbourg, 1867, in-8.
172 YARIÉTâS
mains. Il n'était plus le sémillant abbé d'autrefois. C'était un vieillard à moitié aveugle, mais conservant encore toutes ses facultés intellectuelles. Malgré le travail incessant que lui infligeait la publication de ses nombreux factums, il résolut de faire imprimer ses vers. C'était un souvenir du monastère abandonné dont les pauvres habitantes se trouvaient dispersées « de par la loi. >
Tel est en peu de mots l'historique de l'ouvrage qui nous occupe ici. On n'hésita pas dès qu'il parut sous le voile de l'anonyme, assez peu déguisé du reste, à l'attribuer à l'abbé. L'exemplaire d'Hermann porte écrit de la main de ce savant professeur : Par Varchtcrâne, bon diable dUa^Ueurs, Rumpler, chanoine de Varsovie. Ce Uorey mauvais en lui-même, sera un jour une curiosité pour le caustique qui y règne. De nos jours, M. Tabbé J. Gyss, dans sa remarquable Histoire dObemai ', ville natale de « l'archicràne, » lui donne également la paternité de la Tonnéide.
Toutefois Grandidier a écrit la note suivante : « Je cherche à dissiper mon ennui en composant un petit poëme burlesque dans le goût de Vert-Vert, sous le titre de la Doliomachie au guerre du Tonneau, qui est encore manuscrit. » M. l'abbé P.-A. Merklen , qui a eu l'heureuse idée de publier les notes sur Ia jeunesse de Qranâidier^, sgoute que ce manuscrit n'a pas été retrouvé. C'est un malheur; mais les quelques lignes citées par M. l'abbé
* Tom. n, pag. 434.
• Colmar, 1873, in-8, br.
Merklen ne peuvent toucher la Tonnéide de Rumpler, malgré la ressemblance du titre. Tous deux se sont inspirés de Vert- Vert, Rien d'étonnant : fagréable badinage de Gresset sera toujours un modèle du genre pour tous ceux qui entreprendront de traiter un sujet dans lequel l'auteur voudra peindre l'intérieur d'un couvent de religieuses. Gomme Grandidier, Rumpler n'aimait pas les ' moines ^ ; c'était, du reste , le péché mignon de beaucoup de prêtres de cette époque. Gombien de curés de village n'avaient pour maîtres spirituels et temporels que des moines ignorants ! Tous deux avaient un profond mépris pour leur évoque, le cardinal Gollier, V Innocent, comme le nomme Rumpler. Tous deux, en revanche, conservaient la plus respectueuse vénération pour le vieux cardinal, prédécesseur de l'ami de M"*« de la Motte.
Tels sont, peut-ôtre, les seuls points de ressemblance, qui auraient pu exister dans les deux ouvrages. Il ne peut
• Tel que le père prieur de l'abbaye de Saint-Jean-des- Choux, Grégoire Trinkweint moine de Marmoutier, suivant à la lettre Tadage d'Ërasme : Moncu^horum nunc est nikil aliud guam cantarcj esse, bibere. C'est-à-dire que toute son occupation consistait à brailler au chœur , h pâturer et à boire. Il vivait avec
Un jeuue frère, un vieux chat, un gros chien.
Grandidier, dans ses lettres, écrit que les moines alsaciens ont pour bibliothèques leurs caves. Il y avait pourtant un .bibliothécaire à Marmoutier. La bibliothèque de Metz a quelques lettres de lui sur le prieuré de Saint-Quirin. La bibliothèque de Marmoutier, incorporée à celle de Strasbourg, a disparu avec elle.
venir à l'idée de personne que l'ex-aumônier du roi, Teschanoine de Varsovie , bien qu'il ait été le plus querelleur, le plus mordant, le plus irascible, le plus processif prêtre de son temps, se soit rendu coupable, sur ses vieux jours, d'une supercherie littéraire. On pourra regretter la perte du manuscrit de Grandidier: on lira toujours avec ' plaisir Toeuvre de Rumpler, œuvre dont le plus grand défaut est d'être presque inconnue^ à cause de sa grande rareté, et qui est devenue^ comme le prédisait Hermann, une véritable curiosité.
Si un doute existait encore sur le véritable auteur de la Tonnéidef on n'aurait qu'à consulter deux brochures issues de la lutte politico-religieuse entre l'éternel chanoine de Varsovie et Proesamlé. Le négateur de la divinité du Christ, dans son factum intitulé Rumplers Gemaelde*, orné d'une si curieuse vignette (d'un goût plus que douteux, il est vrai,) sur le culte que rendait à Sainte-Odile le possesseur du couvent abandonné, dit que la sainte et ridicule arlequinade (de Sainte-Odile) deRumpler sert de frontispice à son immortel ouvrage connu sous le nom de Tonnéide, qu'il a fait d'office contre les prêtres Zœpfel et Weinborn. Dans sa réplique % qui ne tarda pas, comme on le pense bien, l'ex-aumônier du roi se contenta de traduire en langue française le pamphlet de son adversaire, en le lardant nécessairement de lazzis. La note sur la Tonnéide
« Strasbourg, chez F.Bock, an IX (1800), note 5, pag. 10. * Œuvres posthumes de Prcesandéy sous le titre de Rumpler peint par luimiême, etc., Strasbourg, an IX, in-8.
est reproduite sans aucun commentaire, ce qui montre que Prœsamlé avait deviné juste; ce qui ne lui arrivait pas souvent, si on ajoute foi aux mémoires du temps.
La Tonnéide a permis à Tabbé Rumpler de peindre au naturel les religieuses de Mont-Choux qui s'y trouvaient vers Tan 1770. C'est d'abord la sœur Constance :
Qui ne connaît cette belle vestale, Dont tout le soin est d^aller de sa stalle Dans le parloir babiller tour à tour, Et d'apprêter son café chaque jour?
Puis la jeune sœur Saint-Brice, qui s'accuse au chapitre
.... D'avoir sonné Toffice Deux ou trois fois avec distraction,
Et la sœur converse Monique,
Du Mont-des-Choux animal domestique, Crâne h Tenvers, esprit dur et méchant, La bête noire et l'horreur du couvent.
« Un jour, dit-elle, étant au réfectoire, Je fis, ma mère, une chose bien noire. On nous servait du lait et des œufs frais *.
Ah ! gourmandise ! ô bon Dieu ! quel excès!
Trois fois dans Toeuf j'ai trempé la mouiUette, Et par trois fois j'ai triché sœur Colette. »
* On donnait autrefois, les jours maigres, un œuf frais pour deux sœurs, où elles trempaient tour à tour dévotement leurs mouillettes. Profitant de la distraction de sœur Colette, Monique avait trempé trois fois , avant que sa compagne en eût trempé une.
— < Mon doux Jésus ! Sainte religion * !
Dit la prieure, ô Tindigne action !
Or çk, ma sœur, pour votre pénitence Je Yous condamne k trois jours d*abstinence, Pendant ce temps vous direz trente ibis Le Salvum foc à Thonneur de la croix. »
L'abbesse t élue par les vieilles » n'est pas flattée. C'est « une fille rustique. >
Son louche esprit, son énorme bon sens.
Nés dans la fange et nourris dans les champs, Eendaient souvent son joug insupportable.
Le préjugé, cette hydre impitoyable, Tenait sa crosse et lui dictait ses loix.
L'entêtement s'expliquait par sa voix ; La charité gémissait k l'entendre.* L'abbesse enfin n'avait pas le cœur tendre.
Qui n'aime rien, n'est pas loin de haïr, Aussi madame aimait-elle à sévir.
Des ris sous voile échappés k la grille, Un air distrait, un rien, une vétille, Etaient suivis de la punition....
Marie-Odile Bender avait remplacé en 1762 M"« de Peyrimhoff •, que Rumpler nous peint comme une bonne
' Les sœurs ne jurent que par de saints noms. • En décrivant sa toilette, Rumpler nous dit :
Un prude amour, qu'on distingue à la mine, Adroitement, sous une croix divine, Masquoit aux yeux des profanes humains Certains attraits arrondis par ses mains.
L'auteur déclare qu'il ne saurait dire si ses attraits sont
deux petits coquins ou deux grands pendarts ; ce qui serait bien
pis, remarque-t-il.
quiétiste, lisant les œuvres de M"*« Guyon. On voit que Tabbé n'aimait pas la nouvelle abbesse ; aussi fait-il observer que, lorsqu'elle sortait, on ne s'agenouillait plus devant elle pour baiser les pans de sa robe. On ne l'honorait plus comme une divinité. « L'énorme bon sens » de l'abbesse explique bien des choses. On ne tenait pas, à ce qu'il parait, à voir Rumpler si assidu au parloir. Inde irœ.
Toutes les sympathies de l'abbé étaient pour trois religieuses, avec lesquelles il entretenait des relations très agréables, en tout honneur nécessairement. ^
La première de ces dames était la mère Dorothée Bernard, née à Metz, d'une famille de robe. Il l'avait connue lors d'un de ses voyages dans cette ville, et son éclatante beauté lui avait fait improviser une déclaration en vers qu'il avait signée « un poëte de Metz. » Plus tard, au couvent, il fut vivement tancé pour s'en être déclaré l'auteur. Elle était de la plus blanche, de la plus belle et de la meilleure pâte de femme qui fût sur terre, logeant l'amour dans ses yeux et son trésor dans son sein(?)*.
La seconde, la fleur du monastère, était la mère Martin *, originaire de Thiaucourt, qui, comme la précédente, avait renoncé aux vanités du siècle, après en avoir goûté
• On a cherché toujours à. suivre le plus près possible les expressions de l'auteur. Voir cette déclaration à la fin du volume. H y a aussi un quatrain en l'honneur de cette dame, pag. 65.
• L'Hypocrisie harangue ainsi les vieilles sœurs pour les exciter contre les jeunes :
Vous qui, malgré les nau^ages du temps, Joignez encore aux beautés du printemps, Comm' la Martin, tout ce qu'il faut pour plaire...
à gogo les chastes douceurs dans les liens ç^crés du mariage. Elle avait avec elle sa fille, la charmante Garline', dont le teint rivalisait avec celui de la mère Bernard, A Tàge de seize ans, pour éloigner d'elle les amoureux, elle avait eu le courage d'arborer une perruque très volumineuse et d'un ridicule achevé.
Ces trois religieuses étaient fort jalousées par les « trente ou quarante vestales » de l'abbaye, parce que n'étant ni du Sundgau, ni du Kochersberg, ni du val de Schirmeck^ elles avaient un tout autre ton et d'autres manières^ que les autres religieuses, qui de dépit les traitaient follement d'étrangères.
Aussi les premiers horions tombèrent sur elles, dès que
* Voy. son portrait en chanson, sur l'air : RéveîUez-wuSf beUe endormie^ pag. 75. Carlin e est l'abrégé de Caroline. Thiaucourt est du département de la Meurthe.
* En parlant de la mère Jubilaire, femme d'une maigreur proverbiale et alors prieure, Bumpler dit qu'elle naquit dans une petite ville du Sundgau. 11 n'en dira pas davantage : qui dit Sundgau en dit assez.
Nous ne savons ce que les Sundgauiens avaient fttit k l'abbé ; mais il ne les aimait pas. Dans la note pag. 46, « le Sundgauien, suivant les historiographes du pays (gens qui, comme l'on sait, disent toujours la vérité, quand ils parlent de leur patrie), est une espèce de jargon allemand fort doux et fort agréable, remarque-t-il. Il en est qui préfèrent le joli langage des Colmariens, ou celui des paysannes du Kochersberg. C'est un charme pour les oreilles fines que le bel allemand de la haute Alsace. Bien des personnes le préfèrent même au ton etkl'acisent saxon. Chacun, dit-on, a son goût. L'accent des élégantes d'Oberné plaît aussi. C'est l'opinion d'un connaisseur qui a fait ses preuves. »
la bataille s'engagea après la destruction du tonneau sacré. Mais avant de décrire cette lutte, il est temps de parler de l'héroïne de la Tonnétde, de la sœur qui brisa la divine futaille et brava ainsi Tabbesse et le troupeau des anciennes. L'aimable sœur Ursule, c'était son nom, excitée, pendant son sommeil^ par un noir démon qui avait pris les traits d'un jeune et doux abbé, à mettre le désordre à Mont-Choux, était une fille très savante, sachant distinguer sur son bréviaire les lettres rouges des noires! Généralement aimée de ses compagnes, elle rassemblait tous les mercredis un petit cercle dans sa cellule n^ 27. Elle avait cependant un léger défaut, elle aimait le café à la crème ; mais elle touchait assez bien du clavecin. Lors de la réunion du chapitre, dans lequel son équipée nocturne allait être jugée, cette jeune vierge, Herculea virgo^ donna le signal de tomber dru sur les anciennes qui avaient été se plaindre à l'abbesse de la destruction de leur antique palladium.
D'une main ferme, elle applique à risstant, A sœur Carline, nn bon coup sur la face ; D'un pied robuste, elle étend sur la place La sœur Bernard, et, de son autre main, Colle la joue à la mère Martin.
La sœur Chambarlhac *, d'une famille du Languedoc, entraînée de force hors de sa cellule où la goutte la tenait
* C'était une femme de génie, et douée d'un tel courage que toute Vencydopédie toml»ant sur elle n'aurait pu l'épouvanter. Les sœurs profitèrent de leur invasion dans sa cellule pour lui vider ses bouteilles de sirops et de liqueurs.
180 YARIÉTâS
clouée, reçut aussi sa part dans la distribution; car la belliqueuse Ursule
Ne peat alors contenir sa colëre :
Elle saisit an gros livre écarté Et va lancer, d*nn bras fort et bardé, A sœur Marco * le tome épouvantable.
Sœur Marco fuit ; le volume efiroyable Yole et, sifflant, il va dans Testomac Frapper, hélas! Tinfirme Chambarlhac.
La bataille devient générale, les sœurs
Dans leur bouillant courage
De la tempête offraient l*borrible image.
La bibliothèque du couvent y avait passé; les œuvres de Linguet, de la Harpe, de Marmontel, de Piron, de Bernîs, quatre missels étaient par terre. Ce fut le tour des encensoirs, des chandeliers, des éteignoirs. Sœur Madeleine criait :
SBeffcr, plus fort : c'est ce que Ton fit.
A ce combat, on déchire en morceaux Guimpes, béguins, scapulaire et bandeaux.
Le sein d'Ursule arrondi par l'amour.
En combattant, parut aux yeux du jour...
Heureusement que Ton parla de paix et qu'elle se fit aussi vite que la bataille s'était engagée. Ce fut un jeune abbé, envoyé par l'Amour, qui remit tout dans Tordre habituel :
* Sœur hommasse, très ingambe, très rusée et sachant se tirer au mieux d'un mauvais pas.
Dès qu'il parut
Cent cris perçans dans les airs exprimèrent Des saintes sœurs le vrai contentement.
La paix revint habiter le couvent ; Le vieux tonneau gît dans l'ignominie, L'amour triomphe et la guerre est finie.
Ainsi finit le poëme. Une cinquantaine de vers du huitième et dernier chant sont encore remplis d'imprécations à la Rumpler contre les bigots, les pédants^ les superstitieux (f) qui clabauderont contre le sujet du poëme; mais l'auteur s'en moque pourvu qu'il ait le suffrage de son aimable Alti.
J'ai déjà dit que la Ibnnéide était un livre d'une grande rareté. A-t-il été imprimé à peu d'exemplaires ? L'a-t-on détruit, à cause de certains passages indignes de la plume d'un prôtre, ou à cause de certaine pièce officielle...? Car j'avais oublié de dire que ce poëme est bardé par devant et par derrière de vingt pages de discussions sur des questions religieuses les plus graves, dans lesquelles l'archicrâne montre qu'en 1799 il était devenu archiléger et architoqué. Je ne saurais le dire. Mais il est permis de supposer qu'au concordat les partisans de l'énergique Réponse à M. Saurine, Evêque de Strasbourg (s. 1. n. d. in-8, 28 pag.) n'ont pas dû voir avec plaisir certaine pièce tambourinée à grand bruit par l'architôtu. Mais il est temps de m'arrôter. L'imprimeur Heitz, le pasteur Braunwald, avaient chacun un exemplaire de la Tonnéide, La bibliothèque de Schlestadt doit avoir celui de Dorlan, qui a appartenu à Hermann. De nos jours, on s'est un peu
occupé de Tarchipossesseur de VHortus deliciarum si brutalement détruit; outre sa biographie dans V Histoire dtObernai^ on a celle qui parut dans la Biographie du parlement de Metz, 1853, par le conseiller E. Michel. La Tonnéide n'est pas citée dans ce dernier ouvrage, mais elle fait l'objet d'un curieux article dû à la plume de feu J. Lamoureux dans le Bulletin du Bibliophile, 1858. Mais tous ces comptes rendus, et* le mien tout le premier, ne sont que de pâles reflets de ce poème multiple comme l'esprit de son
auteur.
A. BBNOn.
Le. musée de peinture et de sculpture CRÉÉ EN 1872.
Le musée pour la reconstitution duquel le maire de Strasbourg institua en 1872 une commission composée entre autres de MM. Blanck, Petiti, Gonrath, Schaaf, Weyer, Grass^ Havard, n'a pas eu le bonheur de posséder comme la bibliothèque un chroniqueur complaisant qui mentionnât les envois les plus insignifiants et enregistrât le dépôt du moindre débris, comme les morceaux de la marmite de Zurich ou la botte de la fête de Gutemberg*. U est vrai que les donateurs généreux n'ont pas afQué, et à ce propos Ton pourrait se demander si le moment était bien choisi pour fidre un nouvel appel à l'Europe compatissante, alors surtout qu'on n'était pas fermement résolu
* Ce chroniqueur a toutefois oublié, en annonçant sa nomination de bibliothécaire, de rendre hommage au déyouement de son collègue et collaborateur ; mais quand on a tant de fonctions h remplir et que votre chef et patron, le délégué à rinstruction publique, donne l'exemple de manquer aux convenances!...
à compenser cet insuccès éventuel par de larges subventions. Les tableaux et les statues ne changent pas de propriétaire et de domicile aussi lestement que les livres; un musée se fonde avec le temps, son progrès exige le concours de bien des circonstances et aussi l'impulsion d'individualités qui ne se rencontrent pas généralement dans les bureaux de mairie. Nous aurons donc bientôt fait de raconter les origines d'une œuvre qui, depuis la dissolution du conseil municipal, semble enrayée pour' un temps indéfini.
La commission a tenu huit séances. Dans la première elle commença par rejeter un avis de M. Touchemolin, artiste peintre et conseiller municipal, tendant à la constitution d'un musée exclusivement alsacien. Elle concevait de plus vastes desseins et voulait diriger ses choix d'après le mérite en général. Plusieurs membres proposèrent d'organiser une exposition où l'on ferait ensuite des acquisitions, mais la question resta en suspens et l'on se contenta de l'appel au public. A cet appel répondirent cinq personnes ; M. le D' Hirtz fit don d'un paysage de Gabriel Guérin ; M. Th. Schuler, de son tableau d'Erwin ; M. Maeder offrit une collection de dessins de feu Jean Klein (voy. notre Bibliographie alsacienne, 1872); M. Gh. Lauth, une statue en marbre due au ciseau d'Ohmacht et représentant une Vénus accroupie ; enfin feu M. Engel léguait à la ville une collection de dessins divers. Les offres de vente de MM. Villard et Fallot, de Strasbourg, Amas y Gespédès, de Paris, furent rejetées.
Gependant il fallait faire l'emploi du crédit de 10000 fr.
alloués pour l'exercice 1872: on pria donc M. Grass de refaire les statues àUcare et de la Jeune Bretonne détruites lors du bombardement. Le prix de ces statues est de 15 000 fr., dont 8000 payables en 1873 et 7000 en 1874. En ajoutant 987 fir. de frais divers, dont 536 pour frais de voyages et déboursés pour examen de tableaux (1), on constate sur le crédit de 10 000 fr. une dépense de 8987 fr. Les 1013 fr. restant ont été employés partiellement en 1873 ainsi:
Achat de gravures de Riedinger (330 pi. en 8 vol.) 600 —
Deux albums du siège de Strasbourg 90 —
Menus frais 13 12
Le crédit alloué pour 1873 est de 20000 fr. La dépense réelle n'a été que de 1000 fr. consacrés à l'encadrement des dessins de J, Klein* Ajoutons qu'il a été retrouvé trois toiles qui étaient reléguées dans les greniers de l'hôtel de ville : les Funérailles de Kléber par Férand, une toile représentant un sujet militaire, mais sans valeur, enfin une peinture de Lemoine, BéliscUre devant ses juges, offrant des qualités magistrales, mais portant des traces de vétusté qu'il faut faire disparaître.
Il nous reste à parler de la principale négociation conduite par la commission. M. Matthieu de Faviers, propriétaire à Kintzheim, offrait en vente cinq tableaux qu'il estimait valoir 27000 fr. La commission se trouvant en face d'une dépense considérable, confia l'appréciation de ces peintures à un expert de Paris. On écarta postérieurement
un Saint Jérôme coté à 8000 fr. et un paysage de Tempesta coté à 4000. Le crédit à voter était encore de 15000 fr. Le président Goguel, toujours habile, voulut faire ajourner Tallocation jusqu'à la -discussion du budget de la ville, tandis que plusieurs membres étaient d'avis de saisir immédiatement le conseil municipal de cette proposition pour qu'aucun retard ne vint compromettre le succès du marché. Vint la suspension du ponseil, les toiles restèrent à M. de Faviers et les 19000 fr. du crédit de 1878 à l'administration allemande du commissaire Back.
La bibliothèque de Schlestadt.
La bibliothèque de Schlestadt a été créée en 1841 par décision du conseil municipal, sur la proposition de l'avocat historien Dorlan. Le premier fonds consista dans le résidu de la bibliothèque paroissiale, qui avait été établie en 1462 par le curé Michel d'Ochsenstein et qui, avec la collection léguée à la ville par Beatus Rhenanus, était conservée dans une chapelle latérale de l'église Saint-Georges, éclairée du côté du cimetière, au-dessus du monument de Graton Hoffmann. A ce fonds vinrent s'ajouter les dons de plusieurs amis des lettres et du gouvernement, ainsi que des bibliothèques de couvents qui depuis la révolution gisaient sur le grenier d'une école, non sans souffrir de l'intempérie des saisons. Sous l'administration de M. Pomaret, le second étage de l'hôtel de ville fut mis à la disposition de M. Dorlan qui prit le titré de conservateur de la bibliothèque. Ses successeurs, MM. Biéchy, professeur, et Vatin, avoué, opérèrent le classement des livres, qu'il avait commencé. L'accroissement le plus notable de la bibliothèqSe vint de l'acquisition des alsatiques de Dorlan
lui-même; ils furent achetés par la ville pour la somme de 10 000 francs. Récemment cette collection s'accrut des livres abandonnés par M. et M^^* Oberlé. Le nombre des volumes et brochures a pu ainsi monter au chiffre de huit mille, auquel il faut ajouter 180 manuscrits et un nombre respectable de cartes et d'atlas. L'au^i^mentation de ce dépôt sera minime sans doute dans les années qui se préparent, car la somme de 500 fr. qui était inscrite au budget pour la bibliothèque pourra difficilement y être maintenue à la suite des pertes considérables que la dernière guerre a fait subir à la ville.
La bibliothèque, qui probablement sera transportée dans un autre local, est ouverte tous les jours, excepté le dimanche et le jeudi, dé 10 à 12 heures et de 3 à 5. Le nombre des personnes qui en faisaient usage avant la guerre montait en moyenne à cent et celui des livres prêtés à mille. Actuellement ces nombres sont bien inférieurs, parce qu'une grande partie des habitants a jugé à propos d'émigrer.
C'est en voyant les livres de Beatus qu'on peut se faire une idée de l'immense érudition, de la vie patiente et laborieuse du savant slestadien. Ces livres portent les traces d'une exploration active. Il n'y a pour ainsi dire pas une page qui ne soit enrichie des notes du savant propriétaire. Au nombre des manuscrits, on remarque une partie des œuvres d'Horace^ de Cicéron, d'Aristophane, et surtout les annales de Fulde. Beaucoup de manuscrits précieux ont disparu par la négligence des anciens conservateurs. Le catalogue de cette bibliothèque, fait par SchœÇflin, men-
tionne notamment plusieurs exemplaires de la loi salique, la loi des Ripuaires, les bucoliques de Virgile, quelques écrits de Tertullien, la conjuration de Gatilina, les fastes et métEimorphoses d'Ovide, le songe de Scipion, etc. La loi des Ripuaires faisait, en 1843, partie de la bibliothèque de Strasbourg ; elle a été brûlée en 1870. Enfin la partie épistolaire n'est pas la moins intéressante de la collection de Beatus.
La surveillance de la bibliothèque est confiée à un comité de six personnes. (MM. Albrecht, maire; Martel, adjoint ; P. Vatin, D' Fels, Stoflfe, professeur, et Gh. Doyen.)
E. Wbndling.
TABLE DES MATIÈEES