TROISIEME PARTIE
Strasbourg jtigé par Machiavel.
A la fin de 1507, Machiavel fut chargé d'aller seconder Francesco Vettori dans la légation que celui-ci avait reçue auprès de l'empereur Maximilien. Le souverain de l'Allemagne avait publié qu'il s'apprêtait à descendre en Italie, pour venir ceindre à Rome la couronne d'Othon le Grand, et qu'il serait accompagné d'une armée si formidable, que la France et les puissances italiennes seraient incapables de lui résister. D'autre part le bruit s'était répandu que Louis XII faisait des préparatife et des armements qui semblaient annoncer de sérieuses appréhensions du côté de la France. La crainte d'une invasion allemande, augmentée par l'incertitude des événements et par les rumeurs vagues que répandaient à dessein les agents
secrets de l'empereur, avait engagé les divers états de ritalie à députer des ambassades au prince qui allait échanger son titre de roi des Romains contre celui d'empcareur d'Occident.
Mais, à vrai dire, le pompeux éclat d'une cérémonie qui n'était plus alors que le vain symbole d'un passé glorieux, l'attirait au delà des monts beaucoup moins que le désir tout prosaïque de recevoir de l'argent des états de la Péninsule. Pour ce prince que les Italiens avaient surnommé molicieusemeiii MiissimUianopochi denari, son expédition n'avait en réalité d'autre but que de frapper de réquisitions plus ou moins considérables un pays riche et florissant.
Cet abus de la force, que les légistes de Frédéric Barberousse avaient, dès le douzième siècle, prétendu ériger en droit, n'avait été que trop souvent employé par les souverains allemands, et l'on sait comment la rapacité germanique, déjà signalée dans le livre de Tacite, a perpétué jusqu'à nos jours l'usage des réquisitions forcées et des voleries officielles.
A la nouvelle de la prochaine arrivée de Maximilien, Florence avait, à l'exemple des autres états, député un ambassadeur pour le complimenter et lui offrir son présent de bienvenue. Toutefois comme la seigneurie savait toujours calculer, alors môme que les circonstances et son intérêt lui rendaient un sacrifice nécessaire, elle craignait qu'une libéralité intempestive ne rendit la mission de F.Vettori trop onéreuse pour la république. Elle s'empressa donc de lui envoyer Machiavel avec de nouvelles instruc-
lions, en lui recommandant la plus grande réserve dans les offres qui seraient faites à Sa Majesté.
Arrivé à Genève le 25 décembre 1507, le secrétaire florentin y écrit sa première dépêche et part ensuite pour Constance, d'où il se rend à Bôlsano, résidence momentanée de l'empereur. Il transmet aussitôt à Vettori les instantes recommandations du gouvernement de Florence, et lui fait connaître en môme temps les observations qu'il a recueillies en passant sur la constitution, les forces militaires et les tendances politiques de la Confédération suisse. A Constance, il a vu aussi et interrogé un ambassadeur du duc de Savoie, qui lui a appris combien il était difficile pour les représentants des puissances étrangères d'être renseignés sur les projets conçus par la politique ambitieuse et cupide de la cour germanique. La réponse donnée par cet ambassadeur est digne de remarque : « Vou§ voulez savoir de moi en deux heures, dit-il à Machiavel, ce que j'ai eu bien de la peine à découvrir moi-môme en beaucoup de mois. La raison en est qu'il faut ici ou connaître les conséquences des résolutions prises, ou voir les effets des préparatifs qui se font. La première chose est fort difficile à pénétrer , parce que cette nation est fort secrète et que l'empereur emploie la môme discrétion dans toutes ses affaires Ainsi, lorsqu'il veut changer do résidence, il n'envoie personne en avant, si ce n'est lorsqu'il est déjà en route, afin que d'avance on ne sache pas où il doit aller. Quant aux préparatifs, ils ont l'air d'être immenses. Il arrive des troupes d'une infinité de lieux différents, mais elles sont disséminées dans un espace étendu,
parfois cachées dans les bois ou en d'autres endroits éloignés et déserts, et il faudrait avoir comme ces Allemands des espions partout pour pouvoir connaître au juste la vérité. Pour me tromper le moins possible, tout ce que je puis vous assurer, c'est que l'empereur se dispose à former trois attaques : l'une du côté de Trente, où il se rendra par Vérone, l'autre sur Besançon où il se portera par la Bourgogne, enfin la troisième sur Garabassa, où il ira par le Frioul. D'après les arrangements pris dans la dernière diète, il se rend à Constance une grande quantité de troupes qui sont aussitôt dispersées dans les environs. En résumé, je puis vous certifier qu'il se fait de grands mouvements dont les résultats ne peuvent qu'être fort importants, puisqu'ils décideront bu de la paix ou de la guerre entre les deux souverains. >
Retenus d'abord par les mille formalités de l'étiquette suivie à la cour impériale, les envoyés florentins ont une peine extrême à obtenir une audience de Sa Majesté teutonique, ce qui porte Machiavel à regretter le temps et le pays où il avait si facilement ses entrées auprès du < bon roi Louis XII. » Après s'être informé préalablement de ce qu'était le nouveau député de la république et surtout s'être fait renseigner sur la route qu'il avait suivie, l'empereur accorde enfin l'audience demandée; mais Vettori seul> en présentant son collègue, sera admis à porter la parole devant le prince, qui ne lui répondra que par l'organe de Mathieu Lang, son premier ministre. Les deux Florentins, chargés de représenter un gouvernement de changeurs et de banquiers, ont reçu la tâche peu agréable
de marchander et d'acheter an plus bas prix le patronage de l'empereur. Ils devaient commencer par lui offiîr trente mille ducats, dont le premier terme ne serait payé qu'à la condition que Sa Majesté, venant avec son armée en Italie, garantirait l'indépendance de la république. Si la somme paraissait insuffisante, ils pouvaient^ suivant leurs instructions, proposer 40 000 ducats et aller môme jusqu'à 50000, mais sans dépasser ce chiffre^ dans le cas d'un nouveau refus. A la première offire des ambassadeurs, le ministre allemand, qui sait compter au moins aussi bien qu'eux, se récrie avec force, et bien que Vettori se décide, pour l'apaiser, à lui donner 10000 ducats de plus, il ne parvient pas à en obtenir une réponse favorable. Après de longues discussions, Lang finit par déclarer que les offres ne sont pas suffisantes, mais que l'empereur demande la remise immédiate d'un à-compte de 25 000 ducats, sans préjudice d'autres conditions qui seront arrêtées ultérieurement. Une fois engagés sur ce terrain, les débats se poursuivent ainsi pour une misérable question d'argent. On dirait la farce de Yavocat Patelin^ se jouant non plus dans la boutique d'un marchand drapier, mais dans la demeure de S. M. l'empereur d'Allemagne.
Au milieu de ces discussions toutes mercantiles , où l'insatiable àpreté de l'Allemand n'a d'égale que la ruse de l'Italien se tenant sans cesse sur la défensive, Vettori et Machiavel sont obligés pendant six mois de suivre, à Inspruck, à Trente et ailleurs, ce césar sans couronne qui semble bien plus soucieux de mendier çà et là des subsides de guerre, que de ceindre dans la ville éternelle le diadème
de Constantin et de Gharlemagne. Ce qui vient en outre compliquer les embarras des deux agents florentins, c'est qu'ils ont à lutter autant contre le mauvais vouloir de leur gouvernement que contre les cupides exigences de Tempereur. Ënûn les difficultés s'aplanirent tout à coup; en effet Venise, après s'être opposée d'abord au passage des troupes impériales sur son territoire, s'étant décidée à conclure avec l'empereur une trêve de trois ans, ce prince renonça au projet qu'il avait annoncé si hautement de franchir avec son armée les Alpes tyroliennes.
La légation de Machiavel en Allemagne étant terminée, il s'empressa de revenir à Florence, fatigué et peu satisfait d'une mission qui lui avait été fort pénible. Telle était pourtant l'activité prodigieuse de son esprit, que le jour môme de son arrivée il adressa à la seigneurie le curieux mémoire: Rappoi^to délie cose deUa Magna. Dans ce travail il donne sur le caractère de Maximilien des détails intimes qu'il déclare tenir de l'un des confidents du prince. « L'empereur ne demande conseil à personne, dit-il, et il est conseillé par tout le monde. Il veut faire tout par lui-même, et il ne fait rien à son gré ; il ne dévoile jamais spontanément ses secrets, mais ce qui en est l'objet les fait découvrir, et alors il est retourné par ceux qui l'entourent et éloigné du but qu'il s'était proposé. Quant à ces deux choses qui le font louer par tous, la libéralité et la facilité, elles le ruinent tout à feit. Si les feuilles des arbres de l'Italie devenaient des ducats pour lui, le nombre ne lui en suffirait pas encore. » Il développe ensuite ses pensées sur l'état social et économique de l'Allemagne : « Si je dis que les
peuples de ce pays sont riches, c'est la vérité ; mais ils sont riches en grande partie parce qu'ils vivent comme des pauvres et qu'il leur suffit d'avoir en abondance le pain, la viande et un poôle pour se réfugier pendant l'hiver. Personne ne fait compte de ce qui lui manque, mais seulement de ce qui lui est nécessaire. Leurs nécessités sont moindres que les nôtres et de leurs habitudes d'économie il résulte qu'il ne sort pas d'argent de leur pays. Ils ne veulent pas aller à la guerre si vous ne les surpayez et cela môme ne suffirait pas si les communes ne l'ordonnaient. » Parmi les communes d'Allemagne ne servant l'empereur que sur le commandement de leurs magistrats et jouissant en toute liberté de leurs franchises municipales, surtout sous le régime paternel d'une seigneurie ecclésiastique, Machiavel cite avec une complaisance particulière la ville de Strasbourg. « Personne, dit-il, ne peut douter de la puissance de l'Allemagne; elle abonde en hommes, en richesses, en armes. En ce qui concerne les richesses, il n'y a pas de commune qui n'ait un fonds de trésor public, et tout le monde affirme que Strasbourg possède plusieurs millions de florins. Gela vient de ce que les habitants n'ont d'autre dépense qui tire l'argent de leurs mains que celle qu'ils font pour bien entretenir leurs munitions de guerre ; ils y ont dépensé une fois ce qu'il fallait, ils ont peu de frais à les maintenir en bon état. En cela ils ont un ordre très remarquable ; aussi, comme je l'ai déjà dit, chaque commune est riche, et par ses munitions, ses approvisionnements et la réunion de tous les objets nécessaires à la vie, elle peut largement se suffire à elle-même. »
Mémoire des frais d'un voyage de Saveme à Ensisheim, en 1625.
A noire époque, où, grâce à la vapeur et aux chemins de fer, on franchit les distances avec une célérité prodigieuse, on ne se souvient guère de la lenteur avec laquelle s'effectuait autrefois la locomotion. Au commencement du XVIP siècle, on ne voyageait qu'à cheval; il est inutile d'ajouter que Ton ne craignait pas les intempéries des saisons, et il est facile de concevoir que Ton ne pouvait aller qu'à petites journées et que très souvent plusieurs jours étaient employés pour feire un voyage d'une vingtaine de lieues.
Les archives communales de Saveme renferment un état des dépenses d'un voyage que firent à Ensisheim, dans l'arrière -saison de l'année 1625, Maximilien Zwanger, conseiller à la régence de l'évôché de Strasbourg, et Jean Klein, prévôt du chapitre collégial de Saveme. Ils partirent de Saveme le 6 décembre 1625, en compagnie d'un homme qui leur servait de domestique, et n'effectuèrent leur retour dans cette ville que le 18 du môme mois.
Ce document est rédigé en langue allemande ; comme il peut donner une idée exacte de la manière de voyager à une époque où les pataches et les diligences n'étaient pas encore inventées^ nous avons pensé qu'il offrait assez d'intérêt pour mériter d'ôtre traduit.
En voici la traduction :