‹ Bibliographie alsacienneChapitre 9 sur 11 · I. HISTOIBB CONTXlMPOItAINB · texte numérisé non relu

I. HISTOIBB CONTXlMPOItAINB

Les annalistes ou annuairistes d'outre-Rhin traitent des affaires d'Alsace avec un tel sans-façon, ils impriment d'un cœur si léger les plus grandes impertinences sur notre compte que nous avons senti le besoin de reprendre leurs récits, sauf à différer dans notre commentaire. Procédons par ordre chronologique :

12 février, — Loi sur l'instruction publique. L'application de cette loi a été réglée par une ordonnance du 10 juillet, dont voici les principales dispositions :

L'enseignement secondaire (Gymnases et Reaîschtden) est soumis au contrôle et à la direction du président supérieur ; l'enseignement primaire (écoles normales d'instituteurs et d'institutrices , écoles supérieures de filles, écoles moyennes^ écoles primaires et salles d'asile) est soumis à la surveillance et à la direction des présidents de district.

Ouverture d'école, — Quiconque veut ouvrir école doit être âgé de 25 ans et prouver par ses certificats qu'il est capable de donner renseignement de deux matières essentielles au moins à la classe supérieure de l'établissement .qu'il veut ouvrir. — Il devra prendre une part immédiate à l'enseignement ou au maintien de la discipline.

Engagement des maîtres, — Avant d'engager un maître, le directeur de l'établissement devra en demander l'autorisation à l'autorité compétente ; sa demande devra être accompagnée dfe certificats attestant la moralité du postulant et ses aptitudes à l'enseignement qui doit l'occuper. L'autorisation peut statuer certaines restrictions quant aux matières d'enseignement ou aux classes qui pourront lui être confiées.

Leçons particulières, — La licence d'enseigner accordée à un sujet allemand par les autorités d'Alsace-Lorraine implique autorisation de donner des leçons particulières. Les Allemands qui n'ont pas cette licence et les étrangers devront en demander l'autorisation au président du district. — Ce dernier peut faire dépendre l'autorisation demandée d'une entrevue avec le postulant. Le diplôme de bachelier n'est pas un titre suffisant à l'obtention de l'autorisation de donner des leçons particulières. Cette autorisation peut être accordée avec des restrictions relatives aux localités et aux matières ; elle n'a d'effet que dans les limites du district où elle a été accordée.

Autres dispositions, — Le président supérieur fixe les vacances, la durée des classes, les livres de classe, les examens et les inspections. Le président supérieur ûhq en

outre les délais dans lesquels les écoles déjà existantes devront opérer leur transformation, conformément à la présente ordonnance et aux programmes officiels (Regulativ).

Cette ordonnance, en attribuant à l'administration la direction des écoles libres, supprime de fait la liberté d'enseignement.

17 mars. — M. Rapp, vicaire général, reçoit Tordre de quitter le territoire d'Alsace-Lorraine dans les vingt-quatre heures :

« Les associations sont répandues dans 'toute l'Allemagne et vous savez quelles grandes choses ont été produites par elles dans tous les domaines de la science, de la politique et de la littérature, ainsi que dans l'économie rurale. C'était là pour nous une bonne aubaine. Le vicaire général Rapp a cru, dans son innocente naïveté, que cette aubaine revenait aussi à l'Alsace. Voilà pourquoi il a tramé la conspiration à la suite de laquelle il a été banni. Il s'est entendu avec une dizaine de citoyens. M. l'architecte Petiti fut nommé président de l'association, MM. Monn, Heimburger et d'autres en faisaient partie. Ces messieurs réunirent un capital de trois cents thalers. Ils avaient rédigé plusieurs écrits qu'on venait à peine de répandre dans l'Alsace. Bref, ce n'était là qu'un faible commencement d'une association comme l'Allemagne en compte par milliers. Pour vous convaincre à quel point ces messieurs croyaient être dans leur droit, je. vous dirai que M. Petiti s'était rendu auprès du président supérieur pour l'informer de son dessein, qu'il accumulait sur son bureau les impri-

mes et les correspondances, de sorte que la police, en faisant irruption chez lui, n'avait pas besoin de faire de longues recherches : tout se trouvait étalé sur la table. Je crois, ïnessieurs, que si Ton prépare une insurrection, si Ton veut renverser un gouvernement, on s*y prend d'une

manière plus rusée. »

(UaJbhé Guerbef', au Rdchstag.)

7 avril, — M. Lauth, maire de Strasbourg, est révoqué pour avoir dit qu'il ne restait en Alsace qu'en attendant le retour des Français.

i5 avril, — Le conseil municipal est. suspendu pour deux mois, parce que vingt-huit de ses membres sur trentetrois ont déclaré qu'ils n'accepteraient pas de président qui ne fût membre du conseil.

17 avril. — Les trois adjoints sont révoqués pour n'avoir pas retiré leur protestation, et remplacés par l'assesseur de Reichlin, tandis que le commissaire central est chargé des fonctions de maire.

iô mai, — Discussion au Reichstag sur l'administration de l'Alsace -Lorraine. Le 17, M. Sonnemann prononce un discours qui produit une vive impression. Le voici :

« Messieurs, je regrette de venir, à une heure si avancée, critiquer le rapport qui nous est soumis ; ce n'est pas ma faute. Depuis cinq semaines ce document se trouve entre nos mains, et, même en retranchant de ce compte les quinze jours pendant lesquels M. le chancelier de l'empire a été absent, nous aurions eu du temps de reste pour nous en occuper plus tôt et plus en détail; je crois que les intérêts d'une population, qui est politiquement tenue en tutelle et

qui n'a pas d'autre moyen de se faire entendre que si elle trouve dans cette chambre quelqu'un qui parle pour elle, auraient mérité que l'on consacrât à la discussion de ce rapport plus de temps qu'il n'est possible d'y en donner aujourd'hui.

» Si je veux porter un jugement sur la manière et la façon dont la dictature, que le Heichstag a passée au conseil fédéral, est exercée, je ne trouve pas pour cela d'autre base ni de base meilleure que l'examen du programme qui a été consenti par ce même conseil fédéral, en acceptant cette dictature^ et ce programme nous a été posé notamment dans les différents discours que M. le chancelier de l'empire a prononcés au Reichstag, dans le cours de la discussion de la loi sur l'annexion de l'Alsace-Lorraine. M. le chancelier de l'empire a reproduit, en effet, aujourd'hui un point de son programme d'alors ; il a dit expressément que l'Allemagne n'avait surtout annexé l'Alsace- Lorraine que comme besoin de garantie nationale et que les questions de politique proprement dite n'avaient pas, pour lui du moins, occupé dans ses considérations la première place; et cette déclaration a été faite comme protestation contre la pensée qu'il pût s'agir d'une simple reprise de territoire allemand. M. le chancelier de l'empire a complété ensuite son programme, en ajoutant : < Les Alsaciens » cesseront d'autant plus vite d'être Français^ qu'ils se » sentiront plus Alsaciens. »

* Partant de là, il nous a exposé que son premier soin serait de fortifier le particularisme de l'Alsace et qu'il espérait pouvoir donner aux Alsaciens une autonomie des plus

larges possible, se faisant ici Tavocat de ces mêmes Alsaciens contre d'autres prétentions et exprimant la pensée de pouvoir bientôt faire que les autorités communales en Alsace-Lorraine procédassent exclusivement de l'élection par les citoyens. Il a dit, en outre, que le gouvernement agirait à l'égard de l'Alsace-Lorraine plus modérément que ne l'eût souhaité la majorité du Heichstag.

» Or, messieurs, comment ce programme a-t-ii été exécuté? Je pourrais citer encore les paroles qui m'ont été reproduites par un membre de la députation d'Alsace-Lorraine et que M. le chancelier de l'empire lui a dites à lui-môme alors ici, à Berlin, pendant ou avant la discussion. Il disait : « Je ne puis penser à vous garantir ce que vous désirez » (c'était probablement la restitution à la France), mais > je toucherai le moins possible à vos institutions; vous » pouvez vous Considérer comme une république qui se » gouverne elle-même. * Ces paroles ont été dites par M. le chancelier de l'empire à la députation d'Alsace- Lorraine, qui était ici à Berlin.

» Or, messieurs, si je considère ce programme comme la base de ce qui s'est fait depuis deux ans en Alsace- Lorraine, je dois avouer que, à mon avis, avis que je me suis formé par un long séjour dans le pays en différentes circonstances, par l'observation calme des faits et par mes conversations, tant avec des employés allemands qu'avec des Alsaciens de toutes les classes de la société, on s'est beaucoup, énormément môme, écarté de cette voie, et que l'on s'est hâté avec précipitation de changer des choses qui n'auraient jamais dû être changées dans une province, à

laquelle on avait en quelque sorte fait espérer une entière autonomie; dans une province qui n'a jamais, à l'extérieur, par des troubles et par rien qui pût menacer la sécurité publique, autorisé à penser qu'elle songeât à se soustraire au sort qui lui a été fait. Je veux dire qu'on aurait pu retarder jusqu'à un règlement définitif les mesures qui ont été prises. Deux ans de dictature ont rendu la chose évidente, et je crois qu'elle ne sera pas contestée par les Allemands qui ont vécu en Alsace-Lorraine et dont plusieurs se trouvent parmi nous.

» Qu'aujourd'hui, après deux années d'occupation, les dispositions de la grande majorité de la population soient un peu moins favorables qu'elles ne l'étaient en i&7JlL (Ecoutez! au centre), alors que, confiant dans les promesses qu'on avait reçues, on envisageait l'avenir avec de grandes espérances, c'est un fait qui ne saurait être contesté par aucun des correspondants officieux établis en si grand nombre en Alsace-Lorraine ; car c'est la vérité I Et pourquoi en est-on arrivé à ce degré de mécontentement f Vous n'attendez pas de moi que je formule une accusation sur des camarades d'école ou sur des affaires ecclésiastiques, et vous n'en entendrez pas non plus ; je n'ai pas eu occasion de m'entretenir avec cette partie de la population en Alsace-Lorraine, quoique je doive reconnaître que, partout où l'on enfreint les lois, où les lois ont été outre-passées, où l'on a pris des mesures illégales, les Alsaciens trouvent en moi un appui contre ces mesures, tous indistinctement, qu'ils soient ultramontains ou non. (Bravo ! Ti^ès bien ! au centre.)

» Messieurs, permettez-moi de vous parler de quelques branches de radministration, — et je dois le faire, — j'ai été invité de différents côtés de TAlsace-Lorraine à porter au Reichstag les faits les plus flagrants, et cela par la partie la plus indépendante et la meilleure du pays, puisque tout autre moyen de protestation a été enlevé aux Alsaciens-Lorrains, puisqu'une pétition adressée ici a été écartée pour des motifs de forme, quoique rien de formel n'ait été opposé contre elle.

> Messieurs 1 Les principaux griefs de TAlsace-Lorraine, d'après ce que j'ai constaté, sont ceux qui se rapportent aux écoles et à l'emploi forcé immédiat de la langue allemande. A mon avis, on a été, sous ce rapport, beaucoup . trop loin et beaucoup trop vite. Je ne parle pas, messieurs, de l'instruction obligatoire^ qui a été saluée avec joie par la partie libérale de [a population de l'Alsace-Lorraine ; c'est une demande que depuis longtemps cette province avait faite à la France, et^ sous ce rapport-là^ il ne m'est parvenu aux oreilles aucune plaifite ; mais on a commencé une véritable guerre d'extermination contre la langue française, même dans les parties mixtes du pays. On a, dans les écoles de Strasbourg... (Une voix : Ce n'est pour-^ tant pas miœte !) Je reviendrai tout à l'heure là-dessus. On a, dans les écoles de Strasbourg, ainsi que je l'ai appris par une lettre d'un instituteur distingué, actuellement hors de service, et comme il me l'avait déjà été dit à moi-môme ; on a, dis-je, mutilé et réduit l'enseignement des écoles communales au point qu'elles sont devenues à peu près des écoles de campagne, pour pouvoir les mettre au niveau

de certaines écoles allemandes. On a été jusqu'à slmmiscer dans les établissements privés, où l'on s'est permis d'interdire l'usage de la langue française. La femme d'un haut fonctionnaire allemand de Colmar m'a dit à moi-même : « Je regrette qu'on ait procédé de la sorte relativement » aux écoles. Non-seulement on a mis les enfants dans » l'impossibilité de frayer avec les enfants français, mais » encore les enfants qui, en Alsace-Lorraine, ont pu ap- » prendre le français, dont ils ont besoin, ne peuvent pas » arriver à l'apprendre régulièrement. » (Hilarité,)

» J'arrive maintenant à un fedt de population mixte. Mulhouse est une population qui est essentiellement mélangée. A Mulhouse, il y a une haute école professionnelle; là, après beaucoup d'hésitation, on a fini par admettre que l'enseignement serait donné, une moitié du temps en allemand^ et l'autre moitié du temps en français. Il n'y aurait rien à dire à cela, et je ne m'en plaindrais point : mais l'exécution de la mesure a été confiée à Tautorité allemande. Or, comment s'y est-on pris ? On s'y est pris ainsi, — et vous trouverez cela dans le programme d'études que je mets à votre disposition : histoire en langue allemande^ géographie en langue allemande, calligraphie en langue française (ÉHarité)^ dessin en langue française. (Hilarité.) Nonobstant ce qui avait été convenu, à savoir que la moitié de l'enseignement se ferait en français et l'autre moitié en allemand, l'enseignement essentiel, celui qui forme la base de toutes les connaissances, se &it en allemand, non plus en finançais. (Très bien ! à droite. — Une voix : Cest abominable !)

» Oui, messieurs, vous dites : Très bien I Vous voulez faire violence à toute une population pour la contraindre à être allemande (Une voix : Ils sont déjà Allemands !) : cela ne vous réussira pas. Je n*ai qu'à rappeler les paroles de M. le chancelier de l'empire, qui, en 1871, ne laissait pas entrevoir une germanisation de vive force. Je me contenterai de citer la mesure vraiment inutile et révoltante qu'on a prise à Strasbourg et à Mulhouse pour les noms de rues : aux noms français on a substitué des noms allemands, contre la volonté du conseil municipal. Quel mal y aurait-il eu à ce qu'on laissât aux Alsaciens les noms de Jeurs rues pendant quelques années ? On aurait pu mettre les noms allemands à côté. On a été si peu heureux dans l'exécution de cette mesure, qu'à Mulhouse on n'a trouvé personne qui pût écrire correctement les noms allemands, de sorte que la plupart de ces noms ont été estropiés.

» Le changement des droits sur le vin a encore beaucoup mécontenté. Le budget d'Alsace-Lorraine, comme vous le savez, n'est pas tellement mauvais qu'on fût obligé d'élever brusquement l'impôt sur les vins peu de temps avant le terme de la dictatul'e, le 1" avril, de 96 centimes à 3 francs 75 centimes. Cette mesure, d'abord annoncée comme une réforme, a fait faire beaucoup de mauvais sang et à énormément contribué à accrolti*e le mécontentement. Les mesures hâtives qu'on a prises ensuite relativement aux avocats, notaires et huissiers, étaient inutiles et ont beaucoup mécontenté aussi, au point que la plus grande partie de ces professions ont abandonné leurs

places et quitté le pays. C'est un fait qu'à Metz il n'était pas resté un seul avocat et qu'on a dû en appeler un du Palatinat. Je ne veux pas défendre le système français sur les avocats. Il est défectueux. Mais des choses qui existent depuis si longtemps , on aurait pu attendre la fin de la dictature pour les modifier.

> Il en a été de même pour les tribunaux de commerce. A Metz, par exemple, on a tout de suite augmenté de vingt ou vingt-cinq le chiffre des notables appelés à élire ce tribunal, ce qui a extraordinairement froissé le haut commerce de la ville, attendu qu'on avait toujours tenu à ce qu'il n'y eût que les maisons respectables qui figurassent

parmi les notables commerçants. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, peu de jours après l'élection de la chambre de commerce, — chose inouïe en France, — deux des commerçants nonimés notables faisaient faillite.

» Mais ce qui a produit le plus mauvais effet, c'est l'introduction trop précipitée du recrutement militaire. Qu'avez- vous obtenu par cette mesure? Ainsi que vous pouvez le voir par le rapport, sur 33000 conscrits il ne s'en est présenté que 7000, à peine le quart. Les autres trois quarts ont quitté le pays. Vous avez chassé de la sorte la partie la plus vigoureuse et la meilleure de la population. Voilà ce qu'a fait la dictature. (Grande agitation.)

» Vous ne pouvez pas exiger de gens qui ont été élevés à la française et qui, en partie, sont des Français venus de l'intérieur, vous ne pouvez pas exiger de ces gens-là, disje, qu'ils se fassent soldats allemands de bonne grâce I

(Agitation.) Vous ne pouvez pas exiger cela I (Nouvelle agitation,) Et vous ne pouvez pas non plus en vouloir à ces gens de quitter de guerre lasse le pays.

» Messieurs I L'autre point, qui a excité le plus de mécontentement et contribué à Témigration d'un si grand nombre de personnes, c'est la dureté avec laquelle a été traitée l'affaire de l'option. Vous pouvez voir, par les chiffres donnés dans le rapport, qu'à côté de ceux qui ont déclaré leur option en Alsace-Lorraine il y en a 378 777 qui ont déclaré leur option à l'étranger; ce sont ceux qui avaient déjà émigré avant le 1^' octobre ou ceux qui vivaient à l'étranger depuis plus longtemps, mais qui, dans tous les cas, auraient fini tôt ou tard par revenir en Alsace-Lorraine. Pour ceux-là, vous avez brisé le lien qui les attachait à leur pays. Quiconque habite l'Alsace-Lorraine a aujourd'hui à l'étranger des proches parents qui ne peuvent plus revenir. Que des mesures semblables, si durement exécutées, excitent le mécontentement, il n'y a rien là qui m'étonne le moins du monde. Et aujourd'hui encore, que le terme de l'option est passé depuis six mois, comment se comporte-t-on ? Si un négociant, qui demeurait à Mulhouse et qui a opté, revient à Mulhouse et y reste deux, trois jours, il se voit aussitôt menacé de l'emprisonnement, de l'expulsion et de je ne sais quoi encore. (Adhésion au centre. — Tumulte à droite et à gauche.)

» L'Allemand va et vient librement en France. Pourquoi le Français ne pourrait- il aller et venir librement en Allemagne ? Je ne dirai rien de la mesure prise à l'égard du maire de Strasbourg, car la conduite de M. Lauth a été

blâmée sous certain rapport par les Français mêmes, qui lui ont reproché de n'avoir pas agi diplomatiquement, eu exprimant tout haut ce qu'il aurait pu garder pour lui. (HUarité.) Mais, comme S3rmptôme des dispositions de la population, le fait est très signiiicatif ; car l'ancien maire de Strasbourg est un des hommes les plus modérés que j'aie connus dans cette ville. (Grande agitation à droite et à gauche.) C'était aussi un des hommes les plus modérés du conseil municipal, où vous n'avez pu trouver personne pour le remplacer. Gomment, d'ailleurs, concilier la suspension du conseil municipal avec les promesses d'autonomie de M. le chancelier de l'empire ? Louis XTV lui-môme, qui annexa Strasbourg^ n'avait pas dissous le conseil municipal,, qu'il laissa en pleine activité ; et, sous ce rapport encore, notre gouvernement est en arrière sur Louis XIY. (Grande agitation à droite et à gauche. Cris : Oh! Oh !)

» Pour ce qui concerne Metz, les mesures qu'on y a prises ont un caractère plus oppressif encore. Cette ville, en effet, a les neuf dixièmes de sa population français, et l'on n'a pas hésité à introduire l'usage de la langue allemande dans toutes les administrations. Une grande partie des habitants ne la comprend pas : de là des conflits in^ cessants. Aussi la population est-elle tombée de 50 000 à 33 000 âmes, sans, pour cela, que les impôts aient été diminués, bien que le commerce, d'ailleurs, soit complètement ruiné. »

M. Sonnemann cite ensuite quelques exemples de tracasseries de la police à Metz et à Mulhouse, puis il termine ainsi :

« Messieurs, la population n'a pas d'autre organe, pas d'autre moyen pour porter de semblables faits à la connaissance de l'Allemagne que la tribune du Reicbstag ; elle n'a pas de presse. (Une voiœ : Et la Frankfurter Zeitung?) Gomment mettre fin à cet état de cboses ? La cessation de la dictature ne suffira pas. Je crois qu'avant la fin de cette session on devrait enfin donner à l' Alsace- Lorraine la représentation qui lui a été promise. Les conseils généraux ne peuvent pas en tenir lieu, parce que ces conseils n'ont que des attributions trop restreintes et qu'avec les lois françaises qui les régissent ce ne sont pas des corps politiques. Constituer une représentation provinciale d'Alsace-Lorraine, ce serait, à mon avis, le seul moyen de distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas, les plaintes justes des plaintes injustes, et d'obtenir avec le temps que cette province s'intéresse aux affaires allemandes. Mais par la force vous ne réussirez à' rien. »

21 et 22 juin. — On procède aux élections pour le conseil général et le conseil d'arrondissement ; Mulhouse et Golmar pratiquent l'abstention. Le maire et les adjoints révoqués sont élus à Strasbourg.

6 août — Ordonnance concernant le serment des membres des conseils généraux et d'arrondissement:

§ l.Dans le serment que les membres des conseils généraux et d'arrondissement doivent prêter conformément aux articles 12 et 27 de la loi du 22 juin 1873 (Bulletin des lois, IX« série, n? 235), les mots « obéissance à la constitution > seront remplacés par les mots « obéissance aux lois, » jusqu'à l'entrée en vigueur de la constitution de l'empire, de

telle sorte que le serment sera formulé comme suit : « Je jure obéissance aux lois et fidélité à l'empereur. >

i8 août. — Ouverture des conseils d'arrondissement. A Schlestadt et à Thann, la majorité des membres refuse de prêter serment.

28 ao&t. — Ouverture des conseils généraux. A Golmar la majorité des membres refuse le serment. A Strasbourg, le conseil parvient à se constituer.

3 septembre. — Le président de la Basse-'Alsace envoie au personnel enseignant une circulaire lui intimant que, conformément à l'ordonnance du 30 juin 1872, l'enseignement du français auquel quatre heures par semaine étaient consacrées et seulement dans les divisions supérieures des écoles, doit complètement cesser à partir du i'^ octobre. Cette mesure produit le plus mauvais effet. Au point de vue de l'enseignement, il vaut mieux doter les élèves de deux langues que d'une. D'ailleurs beaucoup de familles ne possèdent pas les ressources suf&santes pour faire suivre à leurs enfants les leçons des établissements d'instruction supérieure, et prolonger les leçons au delà de l'âge qui forme la limite de l'enseignement dans les écoles primaires.

Enfin, les besoins des relations internationales exigent l'étude de la langue du pays voisin.

22 octobre.— Loi sur la tutelle. Une disposition de cette loi oblige les maires, en certains cas déterminés, à faire la déclaration de l'ouverture d'une tutelle, sous peine d'être punis.

27 novembre. — Loi relative à la réintroduction du divorce.

Art. i^'. La loi du 8 mai 1816 abolissant le divorce (JBuUe-

tin des lois, ?• série, n» 645) est supprimée ; les dispositions qui par suite avaient perdu leur force légale, rentrent de nouveau en vigueur, en tant qu'elles ne sont pas contraires aux lois publiées depuis la réunion de ce pays avec Tempire d'Allemagne.

Art. 2. Les faits qui, d'après le code civil, autorisent la demande du divorce, sont valables et produisent leur effet lors môme qu'ils se sont produits avant la publication de la présente loi*.

Art, 3. Celui qui, sous l'empire de la loi du 8 mai 1816, a obtenu la séparation de corps et de biens peut, en se fondant sur le jugement intervenu, demander le divorce d'après la procédure régulière, en tant qu'une réconciliation ne s'est pas opérée.

Dans les procès qui sont pendants, la demande en séparation de corps et de biens peut être remplacée par celle du divorce; la procédure ne sera pas changée par là.

— Le mariage tel qu'il existe en Alsace est entré profondément dans les habitudes de la population de tous les cultes. Nous ne nous doutions pas qu'il y eût urgence ou môme intérêt à changer cet état de choses, et nous n'avons pas entendu dire qu'il se soit élevé aucune voix en faveur de l'introduction du divorce en Alsace-Lorraine.

23 décentre. — Loi sur la position légale des fonctionnaires. Elle abolit l'amovibilité des juges de paix.

26 décembre. — Loi relative au notariat :

§ 3. L'action des notaires en paiement de leurs honoraires et déboursés se prescrit par cinq ans à partir du jour de l'existence de la créance.

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Les art. 2274, 2275 et 2278 du code civil sont applicables à cette prescription.

La prescription est interrompue par la signification d'un exécutoire.

§ 4. Les notaires sont tenus d'avoir un registre sur papier libre, coté et paraphé par le président du tribunal et dans lequel, sans intervalle ni interlignes, ils auront à inscrire leurs déboursés et honoraires, et en raôme temps, dans une section spéciale, les paiements qui leur auront été faits. Ce registre devra être présenté tous les trois mois au juge de paix pour être visé.

Chaque fois que la taxe sera contestée, le registre devra être présenté au président du tribunal ; si le registre n'est pas présenté ou s'il est tenu irrégulièrement, la demande en paiement d'honoraires pourra être rejetée comme non recevable.

§ 5. Les déboursés des notaires, pour le timbre de l'enregistrement, portent de plein droit des intérêts à 5 Vo*

L'intérêt légal cesse de courir après une année à partir du jour où les déboursés ont été faits.

§ 6. La présence de témoins ou d'un second notaire n'est exigée que pour les testaments et les actes mentionnés en l'art. 2 de la loi du 21 juin 1843, sur la forme des actes notariés.

§ 7. Le chancelier de l'empire détermine le nombre des notaires et désigne leur résidence, d'après les besoins du service et de manière qu'il y ait au moins un notaire dans chaque arrondissement de justice de paix.

Tous les notaires exercent leurs fonctions dans l'étendue

du ressort du tribunal de Tinstance où ils résident ; leur compétence territoriale dépendra toujours des limites de ce ressort.

§ 8. Les notaires sont placés sous la surveillance du procureur-général. Celui-ci peut charger les procureurs impériaux et les syndics des chambres de notaires de la vérification de chaque étude. En cas de voyage, ces derniers recevront les mêmes indemnités de voyage et de séjour que celles allouées aux membres des tribunaux de première instance. Pour ces vérifications Fart. 54 de la loi du 22 février an VII sur Tenregistrement est applicable, avec cette modification que la durée des séances est laissée à l'appréciation des fonctionnaires vérificateurs.

§ 9. En cas de vacance d*une étude de notaire, le président du tribunal de première instance ordonne, sur les réquisitions du procureur impérial, le dép<)t provisoire des minutes et registre du dernier titulaire. Le procureurgénéral désigne le notaire auquel seront remis définitivement les minutes et répertoires.

§ 10. Toutes les minutes conservées dans les archives des notaires antérieures à la loi du 26 septembre-6 octobre 1791, devront être déposées dans les archives du département.

Les archivistes devront, sur la demande des parties, en délivrer des copies certifiées; ils prélèveront à cet effet les mêmes émoluments que les notaires pour la recherche et Texpédition.

§ 11. Les prescriptions sur la tenue et le dépôt du double du répertoire sont abolies.

Pour Texamen de cette loi, nous renvoyons au livre récent de M. Georges Flach, dont nous extrayons toutefois ce passage relatif au § 10 :

« Il est préjudiciable aux intérêts du public et môme onéreux pour lui, lorsqu'il s'agit de communes éloignées du chef-lieu d'arrondissement, de voir les actes qui l'intéressent sortir de leur dépôt actuel, où ils étaient à toute heure à portée des personnes ayant le désir de les consulter.

» D'autre part, l'expédition des affaires sera évidemment rendue plus lente et plus difficile, par le Êdt que ces archives, qui maintes fois sont nécessaires au notaire pour la rédaction de ses actes, sont confiées à un dépôt public qu'il ne peut pas aborder h toute heure et que, de plus, il ne peut atteindre sans subir, sinon des frais de déplacement, du moins une perte de temps. *

n. IiITTÉBATirBE

La plus belle forme des œuvres littéraires, c'est la poésie, et quand cette forme est cultivée par une femme, l'intérêt redouble. Pareille fortune nous échoit cette année. M"'** Amélie Emst, qui lit si bien les vers des autres, a publié les Rimes françaises dune Alsacienne, Ces rimes sont datées du mois d'août 1872, < du jour de mon option pour la France, » dit W^ Emst. Elles sont l'hommage filial d'une Alsacienne à la patrie. L'auteur dit qu'elle obéit, en les publiant, à un devoir patriotique, ne fût-ce, dit-elle,

que pour exciter des voix plus puissantes et plus poétiques que la mienne à crier avec moi : Alsace et Lorraine! Nous sommes heureux de rendre justice à ce livre qui émeut et qu'un noble et même sentiment anime d'un bout à l'autre. L'œuvre d'art est à la hauteur de l'œuvre du patriotisme, M"« Amélie Ernst a trouvé dans son cœur des accents pénétrants pour sa chère Alsace :

Ah ! s'ils prennent un peuple, ils n'en prennent point Tâme :

Elle échappe k leur rapt, à leur viol infâme;

Ils font des prisonniers et non des citoyens !

A Fambulance étaient de bons Alsaciens

Qui parlaient avec moi la langue d'Allemagne,

Le français n'étant point d'usage en leur campagne :

Ces rudes paysans trouvent son chant trop doux.

Mais en braves soldats ils succombaient pour nous»

De l'Alsace, en mourant, rêvaient la délivrance,

Et dans leur allemand disaient : Vive la France!

C'est ce sentiment très juste, très poignant, qui fait le prix du joli et touchant volume de M"»« Amélie Ernst.

Un autre recueil mérite de nous arrêter quelques instants. La Société des gens de lettres, unie dans une communauté de sentiments nationaux, a voulu donner à ces Alsaciens et à ces Lorrains, que l'Allemagne exile et dépouille, un témoignage de sa sympathie; elle a voulu apporter son don patriotique aux Français chassés de leur pays, et elle a demandé à l'élite de ses membres de s'associer pour écrire un livre dont le produit serait versé, tout entier, à la caisse de la souscription ouverte en faveur des Alsaciens et des Lorrains.

Tous ont répondu à Tappel du comité de la société, dont les membres seuls s'excluaient de cette œuvre d'honneur. Ce livre, qui se nomme d'un seul mot court, éloquent et fraternel, V Offrande^ réunit côte à côte, dans un seul but et une seule pensée, des hommes d'opinions diverses qui, pareils à des soldats dans le rang, marchent cette fois avec un même cri sur les lèvres et un même amour dans le cœur.

« Œuvre noble et bien française que celle-là, a dit M. Glaretie, œuvre de combat et de dévouement, où Victor Hugo donne la main à George Sand, où républicains et légitimistes marchent du même pas, où Ërckmann- Ghatrian brûle la cartouche aux côtés de M. de Pontmartin, où Philarète Ghasles rend à Edmond About le salut des compagnons d'armes. »

Deux morceaux entre tous ceux qui composent ce livre de VOffrande, dont le succès a été très grand, deux fragments, une pièce de vers et une lettre, méritent l'attention la plus grande.

La pièce de vers est de Victor Hugo, la lettre est de George Sand.

— Alsace et Lorraine^ s'écrie Victor Hugo, poussant un appel de patriotisme blessé et furieux.

-— Lorraine et Alsace, répond tristement George Sand, sur le ton d'un adieu, mais avec l'adoucissement de l'espoir.

— Non, nous n'oublierons pas, dit le poète de V Année terrible^

Non, nous n'oublîrons pas! Rois, ce que vous cherchez, Le butin, puis la paix dans la forêt déserte,

Ce que vous attendez, vous ne l'aurez pas, certe; Mais ce qne vous aurez, vous ne Tattendez pas ; G^est le gouffre. Avancez dans Tombre pas k pas, Allez, marchez. Toujours, derrière la victoire, L'avenir, livre obscur, réserve pour Thistoire /

Un feuillet noir ou blanc, et qu'on nomme un revers. Les naufrages profonds devant vous sont ouverts. Allez, hommes de nuit. Ah ! vous êtes superbes, Vous régnez ! faucheurs, vous pliez sous vos gerbes De cadavres, de fleurs, de cyprès, de lauriers : Conquérants dont seraient jaloux les usuriers! Mais vous comptez en vain, voleurs de ma Lorraine, Sur mon peu de mémoire et sur mon peu de haine : Je suis un, je suis tons, et ce que je vous dis. Tous les cœurs furieux vous le disent, bandits ! Non, nous n'oublîrons pas ! Lorraine, Alsace, ô villes, chers Français, pays sacrés, soyez tranquilles. Nous' ne tarderons point. Le glaive est prêt déjà Que Judith pâle au flanc d'Holopheme plongea; Etemel souvenir ! Guerre! Guerre ! Revanche !

Ah ! ton peuple vivra, mais ton empire penche,

Allemagne. révolte au fond du tombeau sourd!

tocsin formidable au clocher de Strasbourg!

Ossements remués ! dressement de fantômes !

Czars, princes, empereurs, maîtres du monde, atomes,

Comme ces grands néants s'envolent dans la nuit !

Comme l'éternité des rois s'évanouit !

Des hommes, jeunes, vieux, hurlant; des paysannes

Des paysans, ayant des faux pour pertuisanes.

Ah ! le jour de la lutte, il en viendra plus d'un !

Metz imitera Lille, et Strasbourg Châteaudun ;

Vos canons contre vous retourneront leurs gueules, Les pierres se mettront en marche toutes seules Et feront des remparts contre vous, et les tours Vous chasseront, hiboux, milans, corbeaux, vautours! On verra fourmiller le goufire des épées; Alors revivra, fière, au vent des épopées, La Révolution, debout, le sabre au poing'', Et pâles, vous de qui Tavenir ne veut point.

Vous ven'ez reparaître, ô rois, cette Gorgone A travers le branchage effrayant de TArgonne ; La France embrassera T Alsace, embrassera La Lorraine, ô triomphe l et l'Europe sera !

Ces vers sont fort beaux, mais peut-être est- il plus digne, au moment où nous sommes, de laisser dormir jusqu'à rheure de sa puberté cette revanche qui n*est encore qu'au berceau; peut-être est-il plus fier de demeurer devant la

Prusse comme le prisonnier indien qui reste debout, sévère et silencieux, devant l'ennemi qui l'a dépouillé et veut le scalper.

« Quand les spectres de l'Alsace et de la Lorraine se dressent devant moi, dit George Sand dans son admirable article du livre rOffrande, la nuit m'enveloppe et ma main n'écrit plus. »

Et, songeant à ceux que la destinée enchaîne là-bas, aux villes esclaves, à ces Venise de l'est de la France : Strasbourg, Metz, Thionville, Mulhouse, Golmar, où le Prussien traîne son sabre :

c Leur parlerons-nous de revanche? dit-elle. Il n'en ^aut pas parler à cette heure de désolation. Le Joug qui

courbe tant de nobles fronts serait rendu plus lourd et plus serré par des mains brutales ; c* est presque en secret, dans le secret de nos cœurs, qu*U nous faut rêver de meilleures destinées pour la France^ aujourd'hui paralysée par r antagonisme des idées et T ambition des partis rétrogrades, »

L'Alsace et la poésie se sont encore rencontrées dans une autre circonstance ; nous vouloiis parler de la fôte de Tarbre de Noël célébrée dans la salle de TElysée-Montmartre.

L'arbre était un beau sapin des Vosges que la vénérable M"»« Kestner, toujours fidèle à de chères traditions, avait fait (îhoisîr tout exprès dans ses propriétés de Thann. Ellemôme se trouvait là, entourée des dames et des demoiselles du comité, qui allaient tout à l'heure puiser à pleines mains dans les corbeilles les dons préparés d'avance par leurs soins et appropriés à chaque âge.

La distribution commença par les livres destinés aux enfants admis comme boursiers dans les écoles et les collèges de Paris sous le patronage de l'association. Puis elle continua sans interruption pendant plus d'une heure à tous les autres enfants, conduits par leur père ou leur mère, défilant devant l'assistance qui partageait Témotion que chacun de ces jeunes visages trahissait, tantôt par un joyeux sourire, tantôt par des larmes d'attendrissement et de reconnaissance.

Vers trois heures, un roulement de tambour annonçait une interruption de quelques instants et commandait le silence, pour entendre M. Goquelin aine venu pour dire la poésie intitulée : VOption, de M. Manuel.

C'est rhistoire profondément touchante de Tune de ces nombreuses familles chassées du sol natal par la conquête.

Une jeune veuve enceinte, obéissant au vœu suprême de son mari mourant, quitte son village envahi par rétranger et vient mettre son fils au monde sur le sol de France, où elle arrive enfin, au prix de quels dangers et de quelles fatigues! M. Manuel nous le raconte :

Ah ! ron vous redira dans les temps qui viendront. Héroïques récits de ces obscurs courages, Et comment la patrie, à ses lointains mirages, Sous le regard jaloux des reîtres triomphants, Par delk la frontière attirait ses enfants !

Et le poète nous fait lui-même un récit pathétique, dont nous voulons détacher quelques traits qui font tableau :

Dans un humble logis d'un village d'Alsace,

Morne, le front penché sur la couche, en pleurant,

Une femme est assise au chevet d'un mourant.

Le mari, dévoré par une lente fièvre.

Voulait parler : elle est suspendue à sa lèvre

Et suit avec effroi, la main pressant la main,

Les battements du cœur qui cesseront demain!

Pauvre homme! son histoire est simple : il fallut vivre!

Emigrer, quand le pain coûte cinq sous la livre.

Et que la femme est grosse, et qu'on est sans métier !

Car, que peut faire ailleurs un garde-forestier ?

Il meurt donc sans avoir pu opter ; mais écoutons les instructions dernières qu'il donne à sa jeune femme :

« Toi, ne perds pas un jour aprës mes funérailles ; Car je yeux que Tenfant, libre dans tes entrailles, Naisse au pays français, loin des yeux ennemis ! Songe bien que j'y compte et que tn Tas promis ! Tu peux seule apaiser le remords que j'emporte, Je n'ai pas accompli mon devoir : sois plus forte ! »

Et la voilà qui entreprend son douloureux voyage d'exil :

noble femme! Elle est depuis l'aube en chemin.

Pâle, pressant le pas, un paquet dans la main,

Elle va devant elle, énergique et souffrante»

Quoi qu'elle puisse voir, à tout indifférente,

L'esprit, de loin, tourné vers un but inconnu !

Ni la pente escarpée au flanc de granit nu.

Ni le soleil dardant sur chaque grain de pierre

Un rayon dont la flamme aveugle la paupière ;

Ni les ravins qu'il £ant franchir, ni les sentiers

Qu'à peine braveraient les garde-forestiers.

Ni le pâtis glissant, ni le roc, ni la ronce.

Ni l'horreur des grands pins oh la route s'enfonce.

Ni le sol incertain des bois marécageux.

Ni le terme fuyant, ni le soir orageux,

Bien ne l'arrête! Elle a son espoir et sa tâche!

Elle sent qu'il est temps : elle va sans relâche,

Tremblante d'être vue ; elle a soif, elle a faim:

Partout la solitude et les Vosges sans fin !...

Parfois, avec l'enfant qui remue et veut naître,

Elle cause : « Non, non ! ne viens pas, mon doux être!

Attends ! Prends patience encore, ô mon amour :

«Tai juré sur la tombe et n'ai pleuré qu'un jour! »

CHRONIQUE 6i

Dès qu'elle voit dans Tombre un passant, elle y court. « Pour arriver en France, est-ce là le plus court ? » Elle écoute, et repart, et tandis qu'on s'étonne, £lle n'a qu'un refrain &rouche et monotone :

« La frontière ? »

Lk-bas enfin, près du coteau, Des masures, un pont, une borne, un poteau :

C'est la France ! Vas- tu mourir, ô digne femme? Est-ce un effort stérile ? Allons, ferme, mon âme ! « C'est le terme ! » dit-elle. Elle se traîne encor. Elle a passé la borne, elle a touché le port, Une maison est proche ; elle frappe h, la porte Et tombe, inerte et froide. On s'empresse, on l'emporte, On la sauve ! Elle reste ainsi jusqu'au matin, Et comme elle entr'ouvrait ses yeux voilés, soudain. Un £[iible cri d'enfant arrive k son oreille.

Elle écoute et tressaille, et revit, et s'éveille

Une voix dit : Un fils !

* Diea, tu m'exauçais !

Sois loué ! c'est un fils, dit-elle ; il est Français ! »

L'émotion produite par les derniers vers de M. Manuel n'était pas encore calmée, quand M. Siebecker vint, à son tour, faire vibrer les cœurs aux m&les accents de sa verve patriotique. Il traduisit les sentiments de tout l'auditoire en Msant parler, dans une éloquente évocation, Metz, la ville elle-même dont la chute entraîna celle de la patrie.

Le roman et le thé&tre n'ayant rien de particulier à nous dire, nous nous tournons vers la critique, cette branche du savoir si féconde à notre époque.

Gotiôned de Haguenau, médecin et chanoine de Saint-

Thomas, mort en 1313, est l'auteur d'un long poème latin Ltber seœ festorum beatœ Virginia^ de quatre chansons pieuses latines et de deux pièces de vers allemands. Le manuscrit qui contenait ses œuvres complètes a été brûlé dans le bombardement de Strasbourg ; heureusement M. Gh. Schmidt en possédait une copie. Après une courte esquisse de la vie de Gottfried, pour laquelle il a mis à profit, outre les renseignements donnés par l'auteur lui-môme, quelques documents tirés des archives de Strasbourg, M. Schmidt donne un bref résumé de son grand poème, en cite quelques passages particulièrement intéressants, en indique les sources probables, en apprécie la valeur et en étudie la forme. Gottfried a semé son poème de mots tellement barbares qu'il a été obligé de les expliquer lui-môme par des gloses marginales. Plusieurs de ces mots sont empruntés au français (comare, follus, trutannare,regtbrare=regimheT, etc.), et indiquent que Gottfried avait appris à fond notre langue en étudiant à l'université de Paris ; d'autres sont grecs (pan, ge, pir, pneuma, ptisk, testa, ocis, para, etc.). La versification de Gottfried, qui consiste à faire des hexamètres léonins où la fin des vers et l'hémistiche riment par deux syllabes et où deux vers sont astreints à la môme rime :

HflBC mea scriptura si forsan apocrifa plura Dixit in hac cura, non sunt tamen hœc ruitura...

est le comble de la puérilité. Le rhythme de ses chansons est très compliqué, mais moins choquant ; ses petites pièces allemandes ne sont pas sans valeur. En somme, GottMed

méritait à différents points de vue une étude et il a eu le bonheur de tomber en de très bonnes mains.

Les recherches historiques continuent d'exercer de Fattrait sur nos compatriotes. Dans sa Notice sur les comtes de la Petite Pierre, M. E. Lehr s*est proposé de résumer tout ce que les archives alsaciennes et les recueils de chartes nous ont transmis d'authentique sur Tune des trois anciennes familles comtales de la Basse- Alsace, sur les comtes de Lutzelstein. Schœpflin, dans son Alsatia illtistrata, leur consacre déjà une page et publie leur généalogie. M. Lehr a cherché à la compléter et. en certains points, à la rectifier d'après les documents inédits qu'il a pu réunir. Malgré des investigations patientes, il n'a pas encore résolu toutes les difficultés du problème. Les documents sur les Lutzelstein sont relativement rares et surtout jettent peu de lumière sur leur filiation, ils ne fournissent guère que des noms isolés. Si M. Lehr n'a pas reculé devant la publication de son travail, c'est qu'il espérait aider d'autres chercheurs à élucider les parties de cette histoire restées obscures. Le premier comte connu est Hugues qui, en 1220, est obligé de faire hommage de son château à l'évéque de Strasbourg et de l'accepter de lui en fief héréditaire. Guillaume emporta dans la tombe le nom des Lutzelstein, en 1460. Le peu de biens que les derniers comtes avaient sauvé du naufrage échut au fils de leur sœur, Philibert-Philippe de la Palu, comte de la Roche et seigneur de Varambon. Le fils de Philibert, Claude, les vendit, en 1485, aux Ribeaupierre.

Nous indiquerons deux corrections : à l'année 1271, lire

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parce petre, non pâtre ; à Tannée 1299, lire Di^bach, au lieu de Biethach, Diefbach s'est écrit jusqu'en 1870 Tietfenbach, les Allemands lui ont retranché un /*, conformément au système de leurs derniers grammairiens, mais n'ont pas repris l'orthographe des chartes de ce moyen âge auquel ils veulent nous ramener.

Un chercheur moins exact, plus téméraire, que M. Lehr, c'est M. Voulot, auteur à^: AB C dune science nouvelle. Les Vosges avant l'histoire. Etude sur les traditions, les institutions, les usages, les idiomes, les armes, les usten* siles, les habitations, les cultes, les types de race des habitants primitifs de ces montagnes. Selon l'avis aux lecteurs, ce travail, exempt de toute forme savante, convient aux esprits peu cultivés comme aux gens instruits. Dans la deuxième partie viendront se ranger des déductions plus ou moins vraisemblables, c N'ayant pas pour ses hypothèses une aveugle sollicitude paternelle, Fauteur ne leur attribue qu'une valeur toute provisoire, prêt à les sacrifier dès qu'on saura les remplacer avec avantage. » Nous croyons que M. Voulot pourrait sacrifier ses hypothèses même avant de les voir remplacées. L'ignorance vaut mieux qu'une fausse science. ABC d'une science nouvelle 1 Qu'est-ce à dire ? Est-ce qu'une science qui commence d'être se laisse facilement réduire à des premiers principes ? M. Voulot n'est donc pas satisfait d'avoir été jadis aplati par M. l'abbé Straub ? Celui-ci l'a convaincu d'avoir inexactement dessiné, mal lu et traduit invraisemblablement l'inscription d'une cloche, et M. Voulot recommence I

Sic vonlo, sic jubeo, erit pro ratione voulantas

semble être sa devise. L'introduction de cet ouvrage, qui a eu trois titres différents, rend hommage à la bienveillance de M. Aug. Dollfus et des membres de la Société industrielle de Mulhouse, mais quel est, en somme, le savant qui, de la plume ou de la parole, a osé patronner les fantaisies de M. Youlot? M le docteur Faudel, cité dans la même introduction, s'est tenu coi et M. Aug. Stœber a prié l'auteur de rogner les ailes à son imagination : il ne reste à son actif que les éloges du Progrès religieux et du vicaire du pasteur de Barr.

Nous n'irons pas plus loin que la première page du cha* pitre I«' : t En examinant les principales formes du mot Vosges usitées autrefois, et en remontant graduellement l'échelle des siècles, dit M. Youlot, il me semble possible d'arriver au sens primordial. Au moyen âge, on disait Wasichen^ WasgaUy Wa&agum; plus anciennement encore, on retrouve les désignations de VosagiAs, Vosegm, Vosego. Toutes ces formes me paraissent interpréter la même idée. En efiet, les premières ont une grande analogie avec l'allemand Wasen, dont la signification est gazon; les autres doivent sans doute avoir une commune origine avec les mots latins iBt grecs, bos, bous, ago, dont les premiers rappellent le bœuf, le gros bétail, et dont le dernier a le sens de pousser, diriger. » Autant de bourdes que de mots. Si M. Youlot avait < remonté l'échelle des siècles, > il serait arrivé à cette inscription trouvée à Bergzabem et publiée par Gruter, 1, 94 :

VOSEGO

MAXSIIMINUS

Vosego étant uu datif latin, nous enlevons la terminaison

et il reste Voseg, dans lequel on peut trouver la formule

dérivalive eg (voy. Zeuss, Gr, celtica, 2« édition, pag. 795) ou mieux encore voir un composé de vos et de eg. Les

auteurs latins changeaient la diphtongue gauloise ai en ae; César parle de TAllobroge Aegus, B. G., m, ® (voy. Zeuss, pag. 30), il nous est donc permis de rempla.cer eg par aeg et aig, formes qui nous mènent à un mot irlandais signifiant hauteur, montagne. Ueg de Voseg s'est conservé avec redoublement chez les Helvètes et leurs descendants les Suisses : Wildegg, etc., et, en Alsace, Marckolsheim a pour annexe Sponeck. Grimm n'a-t-il pas donné comme second sens de l'allemand eck : Jugum montis et rapproché plus loin les mots latins actes et acumen ? Quant à vos, rappelons que le v est étranger comme lettre initiale à toutes les langues celtiques, mais qu'il se vocalise selon l'initiative prise par le sanscrit^ ; d'autre part.« la sibilante s^ est remplacée par sg, ainsi vis^a, eau == irlandais uisge^ (Voy^ Pictet, De Vaffifdté des langues celtiques, pag. 65.)

* Bôtzenegg (Suisse) et Bôtzberg (id.) = mons VocetiuSj ont conservé un h celtique, de même que Bwtsyoç, nom donné k la Vosge par Julien. D'autre part, on trouve dans Kausler, Wi(r' tembergisches Urkundenbuch, N° 18, k l'année 777, un UosgOj dont la parenté est aussi frappante avec Vuisge celtique qu'avec la Vosge française. Dronke (Traditiones fiddenses, 663) cite aussi un Uago tnans, près Fulda.(Voy. Fôrstemann, AJUdetUsches Namenbuch,)

Nous pouvons donc traduire Voseg par axj[uosus mons, Wasserberg (voy. les dénominations similaires dans Stoffel, Dictionnaire du Haut-Rhin)^ et nous nous rencontrons avec Ermold le Noir qui, au IX® siècle, fait parler le Wasacus ainsi :

Hic fagit ad fontes conjecta cerva sagitta, Hac spumosus aper flumina nota petit.

Quid de pisce loquar ? vario sum pisce repletus, Fluminibus parvis sum quia dives ego.

Après cette petite dissertation, nous n'avons plus qu'à souhaiter que M. Voulot renonce à expliquer les noms de lieux par le système naïf de l'analogie et cesse de confondre, dans une monstrueuse alliance, les mots allemands, latins et grecs.

Le deuxième volume de l'ouvrage de M. Gh. Gérard sur les Artistes de V Alsace n'est ni moins riche en documents nouveaux et précieux, ni moins remarquable par la ferme et sagace critique, ni moins attachant par le mérite de l'exposition que le premier. M. Gérard entre dans de minutieux détails sur les points controversés de la vie de Martin Schœn et de ses parents, peintres et graveurs comme lui, sans donner toutefois, ce qui eût été fort intéressant, un tableau de l'activité -esthétique du vieux maître colmarien. L'ouvrage est une suite de monographies disposées par ordre chronologique et sans transition des unes aux autres. Il ressemble à un dictionnaire ; au premier abord, la lecture en parait sèche et aride. L'érudition minutieuse, la critique approfondie des détails semble être le principal souci de l'auteur, à l'exclusion de l'histoire vivante des

hommes et du récit dramatique des événements. Puis, quand on avance au milieu de ces controverses et de ces digressions, on voit apparaître des personnages très animés, se dessiner des épisodes attachants, se dérouler des scènes pleines d'intérêt. Rien de plus pittoresque que ce monde extraordinairement varié et mobile d'artistes et même d'artisans de toute sorte : peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, callîgraphes, miniaturistes, imagiers, enlumineurs, lapidaires, etc., dont M. Gérard restitue les physionomies, suit les pérégrinations, recherche les influences, caractérise les œuvres. Ce que son livre montre avec une clarté particulière, c'est la puissance de l'activité esthétique et le mouvement continuel des artistes d'un pays à l'autre pendant le moyen âge. Ulrich Ritter, de Strasbourg, bâtît l'église Sainte-Marie de Dantzig ; Nicolas Wurmser peint le Karlstein en Bohême ; Ërhard Han construit les machines des salines de Tarchevêque de Salzbourg; Guillaume de Marbourg achève Saint-Martin de Golmar, commencé par Humbert le Français ; Wagner^ de Rottweill, bâtit l'église des franciscains de Thann et les Hultz, de Gologne, exécutent la tour de la cathédrale de Strasbourg.

Telle était la vie des artistes du moyen âge. « De quoi s'inspirèrent presque constamment ces artistes? a dit M. F. Papillon. De la religion. Pour quels édiflces travaillèrent-ils presque exclusivement? Pour les édifices religieux. Oui, le catholicisme du moyen âge fut une grande école d'esthétique. Pendant plus de cinq siècles les croyances de cette religion furent le thème sacré de l'art

et de la poésie. Quelle philosophie, quelle science, auraient inspiré des œuvres comme la Dwine comédie, comme les types de Schœngauer^ de Cranach, de Memling, de Durer?» Au XVn® siècle, Fénelon avait formé le projet d'enrichir la langue. Il voulait qu'on pût y introduire nombre de mots nouveaux, afin de la rendre plus concise, plus nette, plus vive, en évitant les périphrases et les circonlocutions. On lui avait répondu par cet argument adhomin^m : Quoi ! c'est vous qui trouvez l'instrument insuffisant, vous qui en tirez des sons si variés, si purs, si harmonieux? Mais vos propres ouvrages réfutent votre théorie I M. Alexandre Weill reprend à son compte le projet abandonné. H a publié une petite brochure tapageuse sur cette question. Il propose un certain nombre de vocables rébarbatifs. Et il y en aura cinq mille comme çal Fénelon est singulièrement dépassé, c Supposez un de ces dialogues des morts, a dit M. Gaucher, comme Fénelon savait les imaginer, entre Fénelon et un disciple de M. Weill, fraîchement descendu aux Champs-Elysées. Le prélat s'informerait de ce projet, dont quelques cuistres arrivés les jours derniers lui auraient parlé avec honneur, et le disciple lui tiendrait à peu près ce langage : Vous aviez été tristement abandonnateur de votre projet ; mon maître l'a repris et les cris des cuistres ne sauraient effirayer ses oreilles tnabasourdtssàbles. Son mahattiMité est connue; il n'est pas atteigncMe et l'on aura beau fisdre, il est inaccàblable. Vainement crie-t-on à VinfaisaMUté de sa réforme et essaye-t-on de Vabsurdir, Sans doute, il ne compte pas sur Va^oquinement des pé-

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dants, gens qui, en effet, ne sont pas acoquinables à tout terme qu'ils ne croient pas acadéndcable ; lui et eux sont inaccolahles,,, » A ce langage macabre, voyez -vous la stupéfaction de Tévôque de Cambrai 1 II y aurait de beaux jours pour la langue française, si M. Weill réussissait dans ses projets sinistres. Heureusement l'Académie et les cuistres ont protesté; ce qui 'nous a valu une deuxième brochure: Ma réponse à des cuistres, qui n'a été tirée qu'à mille exemplaires. Qu'on se le dise et que les retardataires se pressenti

Un philologue plus sérieux, c'estM.Kuhff, professeur au collège, Ghaptal et auteur d'un cours d'allemand qui se publie concurremment avec un cours d'anglais où participe M. Ëissen. La grammaire est proportionnée ici à l'âge enfantin auquel s'adresse ce premier cours. Point d'abstractions au début, parce que l'enfance n'est pas capable de ce travail, et par conséquent point de déclinaisons, les cas n'exprimant que des rapports abstraits. Seuls, celui du sujet et celui du complément direct figurent dans les premiers exercicei^, comme plus concrets et plus saisissables pour une intelligence qui s'éveille à la'pensée. De même l'auteur, en sa crainte de demander aux enfants un effort qui soit au-dessus de leur portée, ou plutôt de leur offrir des notions qu'ils ne puissent exactement s'assimiler, recule, autant que possible, l'étude de l'adjectif épithète dont la déclinaison est, on le sait, fort compliquée en allemand. Pour les mômes raisons, le verbe ne se présentera d'abord que sous sa forme la plus simple, la plus affirmative, la plus concrète : au présent de l'indicatif. C'est par ce temps

que nous commençons tous dans Tétude de notre langue, il suffit à notre premier langage. Pourquoi ne sufûrait-il pas à cette enfance qu'il faut, en quelque sorte, refaire au jeune élève, lorsqu'il entreprend d'étudier une langue étrangère ? En revanche, rien n'empêche qu'il apprenne, dès les premiers jours, au présent de l'indicatif, le verbe irrégulier en môme temps que le verbe régulier. Il s'emparera aisément de cette diversité de formes, parce qu'elle lui sera proposée sous une lumière saisissante, éclairée, pour ainsi dire, de cette idée du présent à laquelle il est sensible. Ces quelques exemples suffisent à prouver avec quel soin M. Kuhff s'est préoccupé de graduer les difficultés, de les approprier aux forces successives dont l'esprit de l'enfant dispose pour les dompter. La grammaire donc d'abstraite, d'austère, de maussade qu'elle est d'ordinaire en nos livres de classe, devient ici concrète, sérieuse et plaisante, parce qu'elle se plie docilement aux besoins de cet organisme intellectuel qui s'appelle l'élève de huitième; par cette qualité séduisante, la méthode nouvelle justifie pleinement l'adjectif orç^am^we par lequel M. Kuhff a cru devoir la désigner.

Elle ne le justifie pas moins par le procédé qu'elle emploie pour remplir la seconde partie du programme qu'offre l'étude de toute langue. En même temps que la grammaire il faut apprendre les mots. C'est à cette fin qu'ont servi, jusqu'ici, des recueils de dialogues ; c'est à cette fin que doivent servir, dans le système que nous propose M. Kuhff, des textes en prose, complément naturel de la grammaire et auxquels l'auteur, suivant avec rigueur son idée, a

donné ce titre significatif : Les formes et les nombres. C'est qu'en effet, au lieu d'imposer a la mémoire l'étude de vocables accumulés à Taventure, de bouts de phrases décousus, on ne lui soumet, en ce recueil dont nous avons sous les yeux le premier fascicule, que des notions palpables aussi, groupées, non par la fantaisie et le hasard, mais d'une façon organique, qui par là même répondent à certaines catégories de l'entendement et s'y impriment sans effort, par un effet naturel.

Mais citons l'auteur lui -môme et laissons -le exposer, avec la conviction entraînante qui l'anime, sa théorie sur ce sujet.

« Ayant emprunté les notions sur lesquelles roulent nos devoirs aux groupes d'idées les plus élémentaires, tels que la famille, les métiers, les instruments, la demeure et l'habitation de l'homme, le village, la ville, les champs, les saisons, etc., nous avons dû nous préoccuper de les classer tout en suivant l'ordre indiqué par la grammaire et par les dif&cultés croissantes des exercices de langage. Le nombre nous a semblé établir dans ces notions élémentaires un groupement naturel qui, aux objets concrets, ajoute un classement pris dans la nature des choses et facilite les exercices de grammaire par la répétition et le retour à distance des mêmes mots et des mêmes objets.

» U a surtoui l'avantage de rattacher les mots à des associations d'idées qui existent de par soi et qui, formant des notions usuelles, sont rendues et exprimées par les langues de toits les peuples.

> Ainsi, dans le chapitre du detcx, nous traitons des

deux yeux, des deux oreilles, des deux pieds, des deux bras de rhomme, des deux pieds du bipède, des deux ailes de Toiseau, des deux cornes du bœuf, du bélier^ de la chèvre, des deux défenses deTèléphant, des deux bœufs attelés à un joug, des outils et objets que représente l'idée du deux (les deux faces d'une monnaie, Tenvers et l'endroit d'une feuille, les deux plateaux de la balance, les deux aiguilles de l'horloge, les deux seaux du puits, les deux pointes d'un compas) ; des machines et constructions qui le figurent. (Les deux pierres meulières, les deux battants de la porte, de la fenêtre.) Dans le chapitre du trots apparaît le triangle^ le niveau du maçon, les trois phalanges de l'index, les trois couleurs fondamentales, les trois couleurs de notre drapeau, les trois Suisses prêtant le serment. Dans le quatre il est question du quadrupède et des autres associations de ce nombre. (Les quatre pieds du cheval, de la table, de la chaise, les quatre ailes du papillon, du moulin à vent, les quatre doigts du pied des grimpeurs, les quatre fils Aymon, les quatre satellites de Jupiter, etc.)

» Cette division nous parait féconde. Elle évoque à l'esprit de l'élève des faits constants fournis par le monde des sens, et elle nous permet d'unir partout les choses aux mots. Elle donne aux premiers exercices de langage un fond immuable. Elle les fait porter non sur des phrases arbitrairement imaginées, mais sur des rapports constants, sur les fEiits élémentaires qui figurent le nombre dans l'œuvre de la création, sur les associations universelles de ces faits et de ces nombres premiers, — associations qui

s'imposeront toujours à la première observation de Thomme, composeront toujours ses premières notions usuelles et seront toujours rendues par le premier effort d'expression dans toutes les langues. »

Ainsi, dans cette partie de l'œuvre, nous retrouverons avec plaisir le môme caractère qui nous avait frappé dans la grammaire : la méthode; et cette méthode nous offre le môme respect de l'intelligence, le môme souci de ses lois.

Ce n'est pas tout. Ces notions élémentaires, triées avec tant d'art, directement empruntées à la nature et si frappantes par elles-mêmes, M^ Kuhff les rend plus sensibles encore et leur prête une vie nouvelle, en appelant à son secours l'art du dessin. L'image figure les objets à la vue de l'élève pour mieux fixer son attention, pour fortifier l'inapression du son, pour évoquer le souvenir des mots. Mais qu'on se rassure 1 nous n'avons point affaire ici à ces feuilles coloriées, à ces BUder-Taféln empâtées dont abuse la pédagogie allemande. M. Kuhff a voulu que son livra contint, outre des leçons de langue, des leçons de goût ; et les dessins qui servent de texte, de point de départ à ses exercices, sont autant de petits chefs-d'œuvre par la pureté des lignes, la simplicité des attitudes, par la vie surtout qui y règne. Vous ne vous en étonnerez point d'ailleurs quand vous saurez que ces deux cents gravures sont en partie les reproductions des maîtres, et que les originaux, — ce sont de beaucoup les plus nombreux, — sont de l'élite môme des artistes alsaciens.

Comprise ainsi, a dit M. H. Dietz, l'étude des langues vivantes devient salutaire et féconde, non point seulement par

les résultats pratiques auxquels elle aboutit, mais par les facultés qu'elle éveille chez Tenfant, par les forces qu'elle développe eu lui, et le nâot à!humanités modernes qui sert de titre commun à ces publications diverses est, — n'en déplaise aux humanistes de l'ancienne école,— une expression fidèle et modeste. Si ce mot, en effet, signifie la culture désintéressée qui arrache l'esprit aux poursuites égoïstes, aux études exclusives, qui lui ouvre de vastes horizons, qui l'élève au-dessus des intérêts vulgaires, qui lui imprime une sympathie généreuse envers tout ce qui est humain, n'y a-t-il pas un cours d'humanité singulièrement efficace en cette initiation si intime qui fait pénétrer l'intelligence au cœur même des langues étrangères, qui, en l'habituant à penser en ces idiomes qui ne lui sont pas naturels, lui révèle des mondes nouveaux? N'est-il pas temps que les langues modernes revendiquent leur place, — pour parler comme un illustre savant de nos jours, — à la Table ronde de la chevalerie intellectuelle, et n'est-il point évident qu'enseignées par cette méthode, avec cette préoccupation constante des facultés intellectuelles, avec ce désir ardent de les développer en leur ofiErant la pâture quj leur convient, elles y méritent une place d'honneur!

Nous terminerons cette chronique par quelques détails sur les derniers jours de la Société pour la conservation des monuments historiques d'Alsace. Au mois de janvier 1873 fat distribué un fascicule du bulletin de la Société; ce qui donna lieu à l'apparition de la lettre suivante dans V IndiLstriel alsacien :

« J'ai l'honneur de faire partie de la Société pour la con-

servatton des monuments historiques et Alsace. Je lui suis demeuré fidèle, bien que fréquemment elle me parût tomber en quenouille sous le patronage que, dans les derniers temps, le comité de Strasbourg crut devoir lui infliger pour conquérir l'apparence du caractère officiel.

» J'ai assisté^ en homme de bonne volonté, à la plupart de ses réunions réglementaires, et j'avoue que j'en suiô presque toujours revenu mécontent de tous et de moi-môme. Ces exhibitions périodiques, dans lesquelles il n'a jamais régné un véritable esprit de liberté, m'ont constamment laissé l'impression que j'ai éprouvée la première fois que m'est apparue l'image satyrique du Renard jyrêchant de Strasbourg.

» Malgré cela, je suis demeuré fidèle à l'association, parce qu'elle me semblait appelée à être, un jour ou l'autre, affranchie des lisières qui la conduisaient.

» Je connais un grand nombre de mes collègues qui partageaient le sentiment que j'exprime. Nous le gardions tous dans le silence, comptant sur une occasion favorable pour fiBÛre pénétrer un grain de. clairvoyance et de sens commun dans la pensée générale qui nous guidait. Mais au lieu de l'occasion favorable que nous attendions pour agir pacifiquement et avec douceur, le faux Messie qu'on adorait s'est effondré dans le malheur public, et les membres qui ont échappé à la temx>éte pensaient isolément que la Société avait été engloutie dans le cataclysme. Ils avaient bien entendu murmurer, çà et là, quelques regrets et même quelques espérances; mais ces rumeurs paraissaient si vagues, qu'en vérité personne, excepté peut-

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être quelques habiles, ne s'attendait à une résurrection.

» A mon grand étonnement, j'ai reçu, il y a quelques jours, avec la queue de notre ancien bulletin, une note imprimée à l'encre rouge, qui a immédiatement attiré mon attention.

» Cette note dit en propres termes que : les membres

QUI REFUSERONT DE SOLDER LA QUITTANCE QUI LEUR SERA PRÉSENTÉE PROCHAINEMENT SERONT CONSIDÉRÉS

COMME DÉMISSIONNAIRES. Cette façou de mettre les gens à la porte me blesse profondément, et je suis persuadé que tous mes anciens collègues ont été atteints comme moi par cette insolite signification. Elle est en effet trop proche parente du droit manuaire, du Faust-Recht^ pour que nous n'ayons pas le droit de nous plaindre. En ce qui me concerne, c'est une résistance légitime que j'oppose au procédé. Je pense que mes anciens collègues, objeti^ de l'adulation d'autrefois, estimeront que nous sommes mis on demeure de défendre résolument nos droits, foulés aux pieds par ceux-là mômes qui avaient le devoir de les sauvegarder.

» La signification émane de l'ancien comité de Strasbourg. Je suis membre de la circonscription de la Haute-Alsace. Je désirerais savoir si le comité du Haut-Rhin a été consulté sur la mesure, et s'il lui a donné son assentiment ?

» Quoi qu'il puisse en être, je déclare dès à présent qu'une décision aussi extraordinaire, aussi insolite et aussi peu respectueuse pour des personnes et des droits dignes d'égards, est de nulle valeur aux termes mêmes des statuts qui nous lient.

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> Les pouvoirs du comité de Strasbourg sont, de fait, périmés. depuis deuz ans. Si le cas de force majeure a voulu qu'il en soit ainsi, on ne saurait admettre que le comité puisse s'en prévaloir pour tenter un coup et état au préjudice de l'ancienne société. Le premier devoir du président était, au contraire, de convoquer, comme d'usage et conformément à la loi écrite, les anciens membres en assemblée générale pour leur rendre compte de la situation et provoquer, si le cas échéait, le renouvellement des pouvoirs périmés. Jusque-là, toute décision prise par le dit comité est absolument abusive et sans aucune valeur.

» Dans la situation qui nous est faite, les membres de l'association ont le devoir de faire respecter l'honneur collectif de la société et la dignité personnelle des membres qui la composent. Ils ne sauraient tolérer que désormais, par une aberration singulière, quelques hommes aient recours à la théorie des coups détat dont on connaît les conséquences. Il faut donc résister énergiquement à la nouvelle entreprise de ce genraqui vient de se révéler d'une façon aussi brusque que peu courtoise.

» Je me rallie donc à la réclamation formulée, il y a quelques mois, par mes collègues de Mulhouse. Ils demandaient aussi l'exécution des statuts en ce qui concerne l'assemblée générale. Quant au surplus de leur motion, c'est affaire à examiner en assemblée générale, puisqu'il s'agit de Vavoir archéologique et pécuniaire de la société qui peut, ce me semble, continuer à poursuivre avec modestie, sans lisières et sans entraves, le but qu'elle se proposait au début.

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» Que si l'ancien comité de Strasbourg devait ne pas avoir égard aux réclamations dont il est touché^ depuis longtemps, rien ne s'oppose à ce que le comité du Haut-Rhin fasse cette convocation, pour la Haute-Alsace du moins, et qu'il choisisse pour lieu de réunion un centre paisible où la présence d'hommes honorables et sérieux ne saurait

porter ombrage à personne. »

membre de la Société des monuments historiques d'Alsace.

Cette lettre fut bientôt suivie d'une autre que voici :

« Monsieur,

» n faut croire que ma réclamation a été entendue par le comité de Strasbourg, car je viens de recevoir une convocation pour l'AssEMBLÉE GÉNÉRALE qul auTa lieu le 6 mars prochain, à 2 heures de l'aprés-midi, à l'hôtel de ville de Strasbourg.

» En rapprochant cette * pièce » des lettres de convocation précédentes, je constate, sans beaucoup m'en émouvoir, qu'elle diffère d'une façon sensible de la tournure polie qu'on employait autrefois. On ne manquait pas de nous inviter, de nous prier môme de vouloir bien assister à la réunion. Aujourd'hui, on ne nous dit pas une seule parole d'invitation ; on se borne à nous notifier que l'assemblée générale aura lieu le 6 mars, ce qui autoriserait à penser que l'on tient peu à ce que les anciens membres répondent à l'appel. Est-ce le cas de dire : Autres temps, autre littérature I Cette € pièce de just^aiion » est assez curieuse.

80 GHROKIOUB

SOCIÉTÉ 'pour la conservation des monuments historiques et Alsace,

Séance générale du jeudi 6 mars 1873, à 2 heures du soir,

à rHôtel de Ville.

Ordre du jour :

Rapport du président sur la situation du comité et de la société pendant les années 1871 et 1872.

Rapport du trésorier sur la comptabilité.

Membres sortants du comité qui étaient à remplacer en décembre 1870 : MM. Grass, Levrault (parti), Ringeisen, Klotz; en décembre 1871 : MM. Matuszinski (parti), Reussner, Stumpf, Straub; en décembre 1872: MM. de Morlet (parti), Oppermann (décédé), Ernest Lehr (parti), Guerber.

Seraient à remplacer en décembre 1873 : MM. de Schau* enburg, Eissen, Spach, Saum (parti); en décembre 1874: MM. Bœrsch etdeFaviers (démissionnaires), Merck (parti), Siffer, remplacé préalablement par M. R. Reuss.

(La présente servira de pièce de justification.)

Le comité d administration:

L. Spach, président; Baron P. de Sghauenburg, viceprésident; abbé Straub, secrétaire; docteur Eissen, secrétaire; R. Reuss, secrétaire; curé Gerber; chanoine Stumpf, Ringeisen.

» Je veux admettre que cette facture n'abrite autre chose qu'un grain de mauvaise humeur. Cependant, je Tavoue^

elle fait naître une certaine inquiétude dans mon esprit. Je m'explique :

« N'y a-t-il pas lieu de craindre que cette convocation « à bref délai, » comme on dit en France, ne soit faite par un groupe d'hommes disposés à recommencer sous l'empire germanique les errements détestables que l'on a pratiqués sous l'empire français ?

» Si nous voulons être une société sérieuse, il faut prendre une autre voie : il faut, — je le dis sans préjugés et sans arrière-pensée, — exister par soi-même, marcher sur ses propres jambes et se garder désormais d'emprunter des béquilles à l'Etait, aux départements, aux communes ou à certains particuliers pour ce qui concerne les affaires générales de la Société. A cette condition seulement, nous jouirons de la somme de liberté et d'indépendance nécessaire pour exister honorablement.

» C'est dire, un peu plus explicitement que je ne l'ai exprimé dans une première lettre, ma pensée tout entière sur les agissements passés de notre Société. Je suis loin d'être un ennemi de l'autorité, bien au contraire ; je la respecte de la façon la plus absolue dans le domaine de son action nécessaire, légitime et légale ; mais autant j'ai -^ de déférence pour elle sur ce terrain, autant j'éprouve de répulsion pour son intrusion dans le gouvernement des choses qui relèvent de l'action collective et patriotique des citoyens, surtout quand ces choses sont du domaine des travaux de l'esprit et du culte des choses locales. Cette condition est la base de toute vitalité d'une association comme la nôtre, et je plaindrais sincèrement ceux de mes

collègues qui, après la triste expérience que nous avons faite, ne comprendraient pas que, dans les circonstances nouvelles, il nous appartient de réhabiliter la franchise et la loyauté de caractère de la population alsacienne.

» Recommencer la vie passée me semble tout simple* ment chose impossible et indigne de nous. On nous accuserait, comme autrefois, de faire la courte échelle à des vanités et à des ikitérôts personnels qu'il ne doit entrer dans la pensée de personne de laisser supposer. A tort ou à raison un pareil discrédit s*abat sur ceu:^ qui composent les comités et paralyse nécessairement l'exercice du pouvoir dont ils sont investis pour la bonne direction des affaires de la société. Je conclus donc que les membres ^e ces comités qui sont à remplacer ou à réélire doivent partager cette opinion pour recueillir les suffrages des membres qui tiennent à remettre sur pied d'une façon digne et durable notre ancienne association.

» Mes collègues de Mulhouse ont proposé, dans le temps, de disposer de notre musée archéologique en faveur des collections de la ville de Strasbourg. Je me rends compte des motifs de cette motion ; mais je dois dire que celui de ces motifs qui me frappe principalement est le suivant. Pour des raisons que je n'ai pas à examiner ici, notre musée était établi dans une maison particulière. Le propriétaire lui accordait une généreuse hospitalité, et il n'est personne parmi nous qui n*ait eu de la reconnaissance pour ce généreux propriétaire. Mais est-il besoin de faire de grands effoHs de raisonnement pour démontrer ce qu'a d'anormal une situation de ce genre? Dans leur sens pra-

tique, mes collègues de Mulhouse ont donc fait la seule proposition raisonnable qui pouvait nous faire passer de Tétat transitoire dans l'état régulier et définitif. On ne pensait pas alors que la société dût revivre ; aujourd'hui on parait penser autrement. Dès lors rien ne s'oppose à donner entière satisfaction à nos collègues de Mulhouse en décidant que le musée de la Société des monuments historiques sera établi dans le local que la ville approprie en ce moment pour y installer les collections en cours de reconstitution. Tout le monde y trouvera son compte, et je ne vois pas, en bonne conscience, ce que cette mesure peut offrir de blessant pour qui que ce soit, d'irrespectueux pour les susceptibilités les plus délicates ou les plus ombrageuses.

» Soyons francs et loyaux jusqu'au bout. Dans l'opinion d'un grand nombre de mes anciens collègues, l'ancien comité de Strasbourg n'a pas toujours fait un emploi judicieux de nos ressources. Son caractère officiel l'a entraîné quelquefois à dépenser des sommes relativement considérables pour des étrangetés bizarres, des subventions irréfléchies et arrachées à la civilité puérile et honnête, tandis que des choses dignes de la plus haute attention sont demeurées à l'^arrière-plan, ou môme se sont dérobées dans le brouillard des futurs contingents. Il est même quelques parties de l'administration matérielle qui sont demeurées livrées au tarif discrétionnaire de fournisseurs. C'était la tradition bonapartiste, qu'il sera cependant bon de ne plus continuer.

» A ces quelques points de vue et à d'autres encore, dont

je ne puis m'occuper ici, il est nécessaire de réformer les anciens comités, afin qu'investis de pouvoirs réguliers les nouveaux examinent mûrement, sans parti pris, sans préjugés et sans passion, quelles sont les améliorations à introduire dans les statuts, sauf ensuite à les faire agréer par la société et au besoin sanctionner par qui de droit.

» C'est dans ces dispositions que je me présenterai à rassemblée générale, avec tous ceux de mes anciens collègues que je serai fort content de rencontrer. S'ils devaient partager ma manière de voir^ je ferai avec eux un suprême effort pour essayer de remettre sur Teau le navire qui a sombré, parce qu'il était un navire impérial. Je ne tiendrai aucun discours, d'abord parce que je suis pas orateur et ensuite parce que ce serait inutile. Le bon sens prévaudra cbezles hommes de bonne volonté, et si nous devions nous heurter à une coalition, à un parti pris, on avisera, sauf après règlement des intérêts à sauvegarder, à rentrer paisiblement chacun chez soi en disant un étemel adieu à des hommes et à des choses que nous avons réellement aimés.

» Je prie donc tous mes anciens collègues d'être exacts au rendez -vous qu'on nous assigne. Nous nous devons réciproquement cet acte de courtoisie. »

La coalition et le parti pris se montrèrent effectivement et une troisième communication d'Y... rendit compte de ce qui s'était passé.

« La lettre de convocation porte un ordre du jour dont la partie essentielle a été travestie. » Sur la foi de cette « pièce de justification, » nous avions à pourvoir au rem-

placement de douze membres du comité, dont les pouvoirs étaient périmés. Or, par une manœuvre électorale tenue secrète jusqu'à l'ouverture de la séance, même à Strasbourg pour de très honorables collègues, on nous met en demeure de procéder, séance tenante, à la nomination de vingt membres, c'est-à-dire, au renouvellement intégral du comité ; puis, par surcroît d'habileté, on fait sortir de la coulisse un acteur salarié qui distribue à tout arrivant, sous les yeux du bureau, conséquemment sous son couvert, une liste de vingt noms recommandés.

» Je ne rapporterai pas la qualification appliquée devant moi à ce procédé : tout le monde la devine. Je dirai seulement qu'il fallut l'intervention discrète d'un homme bien placé dans l'estime publique pour empêcher une interpellation préalable et retenir dans la salle un assez grand nombre de membres qui voulaient se retirer, et envoyer sur-le-champ une démission motivée. On a donc voté sous le coup de cette surprise ; le résultat était connu d'avance et le tour joué. Le procès-verbal n'est pas assez naïf pour trahir le secret de cette comédie; mais il ajoute qu'il reste « d savoir quels seront les membres acceptants » parmi les élus choisis, sans leur assentiment, paralt-il, dans la classe des < citoyens notables qui, sans être aichéologues, » prennent de l'intérêt aux questions d'art et de science; et * si le nouveau comité aura plus et autorité que F ancien? »

» n ne faut pas être bien perspicace pour répondre à l'interrogation, avec la certitude de ne point se tromper. Le nouveau comité, fabriqué sous l'influence de telles manœuvres, est par cela même destitué à l'avance de

toute autorité morale. Quant à celle de MM. les meneurs de l'ancien comité, elle est à jamais anéantie.

» Eh quoi! vous déposez solennellement vos titres devant rassemblée, en proclamant que « Theure de la retraite a définitivement sonné, » et en môme temps vous vous faites ou vous laissez porter sur la liste officielle, afin d'être réélus, et vous Têtes en effet! Puis, quand l'opération est consommée, vous empruntez la voie officielle pour poser en victimes couronnées de Vhonorariat, tandis qu'en fait vous laissez percer l'arriére-pensée que, grâce aux nouveaux élus dont vous appelez la 'non-acceptation, on vous priera, eodem artificio, de reprendre le gouvernail. Eh bien ! messieurs, cette position est peu loyale ; elle est indigne de vous et de tous vos collègues, aussi bien des sept nouveaux venus que des anciens.

» Il est impossible que de semblables actes ne donnent pas des résultats désastreux. Déjà le Nouveau journal de Mulhouse a provoqué la retraite de l'un de nos plus honorables collègues du Haut-Rhin ; d'autres membres ont suivi ou suivront encore cet exemple, et je crains bien que la dernière séance n'ait porté le coup de gr&ce à notre Société, car tous ceux qui n'ont pas de goût pour les coteries ont rapporté l'impression la plus fâcheuse de cette séance.

* Gomprendra-t-on enfin que, par un gouvernement trop personnel et par un excès d'habileté, le comité de Strasbourg a engagé aveuglément la Société dans une impasse de laquelle il n'est possible de sortir honnêtement que par l'adoption pure et simple de la proposition de M. Klotz concernant le manuscrit de Herrade de Landsberg?

» La Société aura cessé d'exister, cela est vrai ; mais en léguant à la ville de Strasbourg son musée et sa bibliothèque, elle lui aura donné un témoignage non équivoque de son respect pour le malheur» et à nos collègues absents un souvenir auquel on aura affecté jusqu'à la dernière obole des économies qu'ils ont aidé, de leur bourse, à réaliser. » Y...

La proposition de M. Klotz consistait à consacrer les 12 000 francs économisés par la Société à la réunion des copies éparses du manuscrit d'Herrade. Après une discussion où figurèrent un D** Brunner, Allemand qui n'a fait que passer à Strasbourg, le D' Mûhl bien connu et M. Garbiener, ex-candidat à la députation non moins connu, on laissa au comité le soin de fixer le chiffre qui serait affecté à cette reconstitution. Depuis nous n'avons plus entendu parler d'Herrade et de son manuscrit '.

m. SrËCBOIiOGIE

Eugène Schœff'er, ancien bâtonnier de Tordre des avocats à Strasbourg, lors de la mort de son beau-frère Erard, alla se fixer à Paris pour y prendre la direction de la célèbre fabrique de pianos de ce nom. Il aimait l'Alsace comme

* Nons avions corrigé nos épreuves quand parut la première livraison du tome IX du bulletin : il nous suffit de constater

Taiment de près et de loin tous les Alsaciens, et ses compatriotes étaient toujours certains de trouver auprès de lui le meilleur accueil. Il mourut le 27 janvier 1873, et nul mieux que son voisin J. Janin n'était à même de redire les qualités de celui qu'il a connu dans Tintimité.

« Nous avons rendu, a dit le charmant critique, au milieu d'un concours immense des ouvriers dont il était le père, et de ses nombreux amis, les derniers devoirs de Tamitié à M. Eugène Schseffer, qui conduisait d'une façon si bienveillante cette grande fabrique de pianos fondée par les Erard, et qui porte leurs noms aux quatre coins de la terre. M. Schseffer se recommandait par sa bonté et son esprit. On l'aimait pour toutes ses vertus et toutes ses grâces inépuisables. Ce qu'il a fait de bien, par son exemple et par ses conseils, on ne saurait assez le redire.

» Avant d'être le continuateur de cette illustre maison, M. Schseffer avait été ( et c'était pour lui un juste sujet d'orgueil) bâtonnier de l'ordre des avocats dans cette heureuse ville de Strasbourg, dont il n'avait jamais prévu les misères après tai^t de splendeurs.

* Nous avons perdu en M. Schseffer un caractère, un exemple, un homme enfin. Son bon sens, son esprit, sa générosité sans bornes, entouraient cet aimable front d'une véritable auréole. Il avait beaucoup d'autorité dans son langage, et les plus hauts placés dans le monde de l'in-

que le procbs- verbal de la première séance du comité qui suivit rassemblée générale mentionne Tadmission de cinq fonctionnaires allemands.

dustrie et des beaux-arts Técoutaient avec les plus sympathiques déférences.

» Ce qui ajoutait surtout à cette force «i bien cachée une grâce de plus, c'était la simplicité de Thomme, sa modestie, sa vie à part, son labeur de tous les jours, son profond mépris pour toutes les vanités qui arrêtent soudain tant de grands artistes dans leur carrière. Pas une douleur ne lui était étrangère ; il prenait sa part de tous les deuils ; il avait des consolations pour toutes les misères.

» Sa plus grande louange il Teût trouvée dans toutes les voix qui entouraient sa tombe à peine fermée, et dans les regrets de ces ouvriers dont il avait fait une famille. brave homme 1 l'honneur de tous les tiens 1 jamais ils n'Oublieront Tamitié réciproque qui t'unissait à tant d'artistes et d'artisans qui vivaient de ta pensée, et cette fête de ta bonne humeur, de ta douce et facile galté, que j'ai partagée si longtemps. »

Ring (Bernard - Jacques - Joseph - Maximilien - Ferdinand de), archéologue, naquit à Bonn, le 27 mai 1799, d'une famille originaire de Suède. Passionné pour l'étude de l'archéologie et des beaux-arts, il s'y consacra dès l'âge de seize ans et s'occupa surtout des antiquités de l'Allemagne. Il resta dans ce pays de 1815 à 1848, et s'y maria avec Mïi» la baronne d'Ulm d'Erbach. En 1844, il fut nommé correspondant du ministère de l'instruction publique pour la préparation du recueil des inscriptions latines, et pour les travaux historiques en 1853.

Parmi les travaux de M. de Ring, nous citerons : Vues

pittoresques des vieux châteaux du grand-duché de Bade, Strasbourg, 1829, in-folio ; il a été publié une édition avec texte allemand; Description du château de Tubingue, Paris, 1835, in-8; Etablissements celtiques dans le sudouest de VAUemagne, Fribourg, 1842, in-8; Quide du voyageur au Tyrol, traduit de l'allemand de Beda Weber, Innsbruck, 1844, in-12; Lé val du Danube à Beuron, Strasbourg, Simon, 1849, in -4 avec 12 planches; Souvenir des bains et des environs de Niederbronn^ Strasbourg, Simon, 1849, in-16 avec 12 planches; Histoire des Germains depuis les temps les plus reculés jusqu'à Charlem4igne, Paris, 1850, in-8; Etablissements romains du Rhin et du Danube, principalement dans le sud-ouest de V Allemagne, Paris, 1853-53, 2 vol. in-8, couronnés par Tacadémie des Inscriptions ; Du surnom de Cautopates donné à Mithra, Strasbourg, 1853, in-8; Essai sur le Rigsmaal- Saga et sur les trois classes de la société germanique, Paris, 1854, in-18; Le pèlerinage de Marienthal en Alsace, Strasbourg, Heitz, 1858, in-12 ; Histoire des peuples opiques, Paris, 1859, in-8; Tombes celtiques de V Alsace, suite de mémoires présentés au comité de la Société des monuments. M. de Ring a encore publié dans le bulletin de cette société : 1^ Antiquités d'Ehl ; 2^ Camp romain de la vallée de la Lauch ; 3** Butte de Saint-Greorges, prés de Soultz ; 4^ Château de Saint-Ulric ; 5® Ancienne église des dominicains de Guebwiller; 6® Eglise de Lautenbach; 7^ Château de Hugstein; 8^ Altschloss prés d'Orschwir; 9® Vestiges de constructions prés de Bergholz ; 40^ Dessins d'objets francs de Biederthal ; 11^ Inscription romaine de

Horbourg ; 12** Notes sur Hugstein, Husembourg et Saint- Paul près Wissembourg ; 13* le Schimmelrain près Hartmannswiller ; 14** Observations siTr des sépultures trouvées à Zinswiller.

M. de Ring a publié dans la Revue cT Alsace : V Hug deWerbenwak, trouvère du XII» siècle, 1852; 2® Légende de saint Michel, 1854; 3* Légende de sainte Marguerite, 1854; 4* Symbolisme et légende de saint Hippolyte, 1855; 5* Symbolisme et légende de saint Denis, 1855; 6** La naissance du Christ, 1856 ; 7* Anno. Novo. Faust. Félix. Tibi, 1856 ; 8*» Symbolisme et légende de saint Roch, 1857; 9*» Navigiiim for(tun8e), 1857 ; 10*» Sainte Foi, sainte Espérance et sainte Charité, 1858 ; 11* La Fête-Dieu et un mystère de la passion à Fribourg, 1859 ; 12** Le Bollenberg, 1861 ; 13** Le pèlerinage des Trois-Epis, 1862 ; 14** Symbolisme et légende de saint Vit, 1862 ; 15** La huitième légion romaine, 1863; 16** Symbolisme et légende de sainte Geneviève, 1865; 17** Les tumuli celtiques dans le comté de Dorset, 1867; 18** Le champ de bataille de César contre Arioviste, 1868; 19** Symbolisme et légende de saint Mercure, 1869.

M. de Ring a encore fourni des morceaux au Messager des sciences histofHques de Oand: 1** Tombes celtiques de Souabe, 1840; 2** Rodolphe de Zœhringen; 3** Révolte des provinces autrichiennes du Rhin sous Charles le Téméraire ; 4** Les Nautœ du Rhin ; 5** Alexandre Colin, sculpteur belge ; 6** Saint Lambert, évéque de Tongres; 7** L'école de musique flamande du moyen âge; 8** Quelques notes sur la légende de saint Georges ; 9** Roland de Lassé;

10^ Jean le Victorieux, duc de Brabant; 11* Raoul de Gréquy ; 12*^ L'étendard de Brabant au moyen âge ; 13* Généa- Jogie du maréchal Ney; 14* Bas-relief de Saint-Martin, exécuté pour le prince-abbé de Saint-Biaise, 1864.

La brochure sur saint Georges a été combattue par M. de Schauenbourg, l'article sur Raoul de Gréquy par M. Raulin, et les études hagiographiques en général par MM. P. Mury et Bockenmeyer. QRevue catholique d'Alsace, 1863 et 1866.)

Enfin M. de Ring a écrit une relation du siège de Strasbourg où il a retracé la conduite barbare des assiégeants. Il mourut à sa campagne, à Bischheim, le 5 mars 1873. Son second fils est premier secrétaire de l'ambassade de France à Vienne, et promet de fournir une belle carrière diplomatique.

François Simonis naquit en 1791, Talné de trois frères. Entré de bonne heure dans les affaires commerciales, il s'y distingua par son ardeur au travail, sa loyauté à toute épreuve, son esprit d'ordre et de régularité. Aussi contri bua-t-il puissamment à la prospérité de la maison qu'il gérait avec ses frères et fut-il nommé membre du tribunal de commerce, grâce à l'entière confiance qu'inspirait à tous sa réputation de scrupuleuse équité et d'impartialité inaccessible à toute considération personnelle.

Après la révolution de 1830, quand les citoyens eurent recouvré le droit d'élire eux-mêmes les membres du conseil municipal, d'après le système électoral qui prévalait à cette époque, M. François Simonis fut l'un des premiers

que désigna le choix des électeurs pour être l'un des représentants de la cité. La population savait qu'elle ne trouverait pas de défenseur plus dévoué de ses intérêts, de représentant plus disposé à étudier avec autant d'infatigable patience les questions dans leurs moindres détails. Aussi, depuis son entrée au conseil, M. Simonis fut-il nommé à peu prés chaque année membre de la commission du budget. Il scrutait les chiffres et les comptes, les articles de recettes et de dépenses, examinait l'emploi détaillé des fonds, prenait, en un mot, sa mission au sérieux, car il ne tenait pas moins à n'avoir point à se faire un reproche d'insouciance qu'à se montrer digne de la confiance que ses concitoyens avaient placée en lui. En dehors du budget de la ville môme, ceux de tous les établissements relevant d'une manière plus ou moins directe de la municipalité étaient l'objet de ses investigations spéciales: l'œuvre Notre-Dame, la colonie d'Ostwald, le mont-depiété, les hospices civils, le bureau de bienfaisance.

L'œuvre Notre-Dame est un précieux joyau de la ville de Strasbourg. L'ancien magistrat, avant 1789, et le conseil municipal moderne ont su en maintenir, à travers tous les événements, le caractère essentiellement municipal, avec affectation spéciale des fonds à l'entretien et à la restauration du monument qui fait la gloire de notre cité. L'œuvre Notre-Dame était l'objet d'une prédilection toute particulière de la part de M. Simonis. Et ce n'était pas seulement au point de vue de la riche dotation de notre cathédrale et de la gestion financière de l'œuvre ; c'était autant au point de vue artistique. M. Simonis avait

en effet à un haut degré le sentiment et l'amour de Fart La collection de tableaux, dont plusieurs d'une valeur artistique considérable, qui garnissait ses salons, en est une preuve. Cette galerie, formée lentement, à mesure que s'offraient les occasions, est pour ainsi dire un musée particulier, le seul de cette importance que possède encore Strasbourg, depuis Tincendie de son musée municipal en 1870. Et il se plaisait à stimuler de sa bienveillance les artistes lorsqu'il voyait quelque talent naissant, quelque peintre ou sculpteur alsacien surtout, en mesure de produire une œuvre durable. C'est sur sa demande que l'habile statuaire de la cathédrale, M. Grass, avait exécuté, il y a quelques années, le buste de l'abbé Grandidier. M. Simonis eut une joie si vive à voir cette belle tôte si fidèlement reproduite par l'artiste, cette œuvre d'art si admirablement réussie, que son bonheur était d'introduire dans son musée ceux qui venaient lui rendre visite, s'ils aimaient l'art ou l'Alsace, et de leur faire contempler ce buste qu'il était tout heureux et fier de posséder. Il croyait ne pouvoir donner une place plus sûre à ce marbre si parlant, grâce au ciseau du sculpteur, qu'en l'offrant au musée de la ville. Patriotique mais regrettable générosité! Que n'a-t-il, hélas ! conservé ce beau buste dans sa collection I L'art eût aujourd'hui une œuvre alsatique de plus I Et à M. Grass, qui a eu la poignante douleur de voir anéantir par le feu tant de remarquables produits de son ciseau, il resterait au moins la consolation d'en savoir un, et des plus délicats, qui survivrait à cett^estruction du travail d'une partie de son existence I

D'une nature douce et réservée, d'une modestie excessive et qui le portait à s'effacer sans cesse, ennemi de tout ce qui lui paraissait injuste ou déloyal, scrupuleux dans l'accomplissement de ce qu'il considérait comme un devoir, devoir public et devoir privé, bienfaisant et généreux, mais en silence, de manière que sa main gauche ne pût savoir ce qu'avait fait sa main droite, M. Simonis joignait à ces vertus morales une intelligence lucide et nette, un jugement droit, une appréciation équitable des hommes et des choses ; et sa constitution vigoureuse et intacte lui promettait la prolongation d'une belle et verte vieillesse, lorsqu'elle fat violemment secouée par les événements de 1870 et en reçut une profonde et irrémédiable atteinte. Ses amis eurent beau lutter contre cet affaissement moral qui devait nécessairement réagir sur sa santé; ils parvenaient à le relever un jour, et il retombait d'autant plus accablé sur lui-même le lendemain.

C'est ainsi qu'il s'est éteint, mois par mois, jour par jour, puis heure par heure, calme et résigné dans sa longue agonie, entouré de soins et d'affections, ayant à ses côtés son frère, M. Théodore Simonis, auquel il donnait encore un dernier serrement de main en môme temps qu'il exhalait son dernier soupir. (10 mars 1873.)

La famille Simonis est établie depuis environ deux siècles et peut-être plus à Strasbourg. Elle tire son origine de la Haute-Italie, le Milanais, le Piémont ou le Tessin, d'où un certain nombre d'émigrants sont venus au XVll® siècle s'établir en Alsace. La plupart de ces Italiens paraissent s'être adonnés au commerce des denrées colo-

niales, et de là vient qu'à Strasbourg, pendant longtemps et aujourd'hui encore^ dans le langage local, les magasins d'épiciers sont appelés magasins d'Italiens (Italienerslàderî). Plusieurs de ces négociants se sont parfaitement acclimatés à Strasbourg et dans d'autres localités de l'Alsace ; il en est qui ont été reçus bourgeois de la ville, et nous trouvons dans les annuaires municipaux de Strasbourg du .siècle dernier QRegimentsbuchlem') plusieurs noms à désinence italienne, sur la liste des trois cents échévins élus par les vingt tribus de la bourgeoisie.

Le nom de Simonis parait pour la première fois, dans les documents publics pendant les années de la crise révolutionnaire du siècle dernier. La seconde édition du Recueil de pièces authentiques servant à Vhistoirede la Révolution à Strasbourg(2 vol. in-8, vulgairement le Livre bleu) contient un document curieux qui ne se trouve pas dans la première édition : c'est l'état des versements faits pour l'emprunt forcé imposé le 10 brumaire an II (31 octobre 1793) par les représentants du peuple en mission à Strasbourg, Saint-Just et Lebas. La maison Brentano et Simonis y figure pour 25000 livres. Seulement le nom de Simonis y est inscrit une première fois avec un s final, et la seconde fois avec un y, Simony. Nous sommes porté à croire que le nom primitif de la famille était Simoni, car les noms italiens se terminent presque tous en a, i ou o, et que 1*5 y a été ajouté par l'usage. C'était le père de notre défunt concitoyen qui se trouvait inscrit sur cet état de 1793.

Charles Martin (l'abbé) naquit à Turckheim le 27 juin 1832. Il fit de brillantes études au petit séminaire de Strasbourg, puis se présenta au grand, où il étonna ses maîtres par son application et la maturité de son jugement. Au mois d'octobre 1846, il fut admis à l'école des Carmes de Paris, et, en 1848, il se fit recevoir licencié es lettres.

Il revint ensuite en Alsace et fonctionna d'abord au pensionnat JElossé ; bientôt il fut nommé professeur au Petit- Séminaire. Ordonné prêtre le 23 décembre^ il fut rappelé à l'école des Carmes comme professeur de littérature an* cienne. A la fin de l'année scolaire il accompagna le directeur M. Cruice en Angleterre et en Irlande, pays où il passa quelques semaines.

En 1851, Monseigneur de Strasbourg forma le projet de doter le Haut-Rhin d'un collège libre et fit des ouvertures à M.Martin, qu'il se proposait de mettre à la tète de cette maison. Le 20 septembre 1852^ le nouveau directeur entra en fonctions : on se contenta les cinq premières années des modestes bâtiments de l'ancien hôtel de l'Ange, rue Vauban, 8.

£n4857. Monseigneur de Strasbourg acheta de ses propres deniers, pour la somme de 140 000 û*., les bâtiments occupés avant la révolution par un couvent de capucins. Des agrandissements notables et successifs portèrent depuis à près de 400 000 fr. la valeur de cette propriété, dans laquelle le collège libre se développa rapidement et put atteindre un chiffre de 200 pensionnaires et 120 externes. Les distinctions vinrent trouver M. Martin : il fut nommé successivement membre du conseil départemental de l'instruction et chanoine honoraire de la cathédrale. En

février 1870, il fut appelé à présider la réunion des chefs d'établissements Ubres de l'est à Nancy et s'associa à leurs vœux en £siveur de la liberté de l'enseignement supérieur. Vint la guerre, puis les mesures destructives de l'enseignement libre. La gravité des circonstances, les dangers auxquels son collège allait être exposé, donnèrent à l'activité de M. M. un caractère fiévreux et maladif. Le 7 décembre 1872, le journal ofiSciel publia le texte du projet de loi qui plaçait sous la surveillance et la direction de l'état tout enseignement primaire et secondaire. C'était l'arrêt de mort du collège ; c'en était trop pour la constitution affaiblie de son directeur.

Il essaya encore du climat de Cannes, mais au bout de trois semaines il expira, le 21 mars 1873. Voici la liste de ses publications : 1® Le Xu&age des auteurs profanes dans renseignement chrétien, Paris, 1852, in-8; 2° Rapport sur les deux premières années du collège libre, Paris, 1854; 8° Les deux Germâmes cisrhènanes, Paris, 1863, in-8; 4^ Des oies sauvages, par le P. Bach et Argentotuiria, par Goste, examen de ces brochures, Paris, 1864 in-8; 5^ L'instruction publique en France, Paris, 1864, in-8; 6^ Questions alsaciennes de Vhistoire de Jules César, Paris, 1867 ; T Le collège, discours, Strasbourg, 1867, in-8; 8* i)et«? lettres à M. Liblin, Strasbourg, 1868 et 1869; enfin des articles dans VAmi de la Religion, la Revue Catholique et VOuvrier, (Dans celui-ci, la traduction de certaines pageâ de la comtesse Hahn-Hahn.) Nous nous arrêterons un instant au n? 4. M. M. a eu tort d'adopter l'étymologie d'Argentoratum (des oies de passage! ),]^roposée pair le

P. Bach. Pline attribue le mot ^gantœ aux Morini, peuplade belge, dont l'idiome devait ôtre trop mêlé pour servir de type à des recherches celtiques. Oie se dit en irlandais geadh, en gallois gwyz, en breton gwaz. Quant à Tétude sur Argentcmariay où M. M. remplace Horbourg par Ohnenheim ou Grussenheim, son pieux biographe M. Merklen a lui-môme dit . « Pour des raisons que Texiguîté de mon cadre ne me permet pas de développer^ mais que je sais partagées par de bons esprits, je continue à incliner pour Horbourg. »

Adolphe Cari (Fabbé) naquit à Strasbourg en 1804; il était le fils de M. Garl qui fut maire de Molsheim et membre du conseil général du Bas-Rhin, le frère de M. Cari procureur du roi à Strasbourg, et le neveu de M. Humann député du Bas-Rhin et ministre des finances sous le règne de Louis-Philippe.

Adolphe Garl fut élevé dans sa première jeunesse par Monseigneur Golmar, évéque de Mayence, son grandoncle, près duquel il demeurait, et les instructions du pieux prélat paraissent avoir laissé dans son cœur une profonde et durable impression, car, après s'être « laissé gagner par l'esprit du monde dans le passage périlleux de l'adolescence à la jeunesse, » suivant les termes de M. de Bonne chose, aujourd'hui archevêque de Rouen, en parlant du jeune Garl (pag. 23 de l'introduction à la Philosophie du Christianisme par l-abbé Bautain, 2 vol. Strasb. 1835), il ne tarda pas à rentrer dans la direction religieuse dont il s'était momentanément détourné. G'est à Strasbourg, où

il était revenu, que le jeune Adolphe Cari subit l'influence qui devait être décisive pour sa vie : celle de M. Hautain, professeur de philosophie d'abord au collège, puis à la Faculté des lettres de Strasbourg. M. Bautain, dans sa période d'incertitudes philosophiques et de fiévreuses investigations, ne s'était pas borné à l'étude des systèmes et des livres; il avait voulu pénétrer dans le mécanisme de la vie, dans le jeu des organes par lesquels l'intelligence et la vie ser manifestent à l'état de santé comme à l'état de maladie; et déjà docteur es lettres, il avait subi les épreuves du doctorat en médecine, comme plus tard il devint docteur en théologie. M. Adolphe Garl marcha sous ce rapport aussi sur les traces de son maître, et il fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Strasbourg, après avoir été reçu docteur ôs lettres en 1827, avec deux thèses, la latine dédiée à Monseigneur Golmar et intitulée : Le origine et natura sermonis, la française intitulée: Essai sur le langage articulé. La thèse de médecine, soutenue en 1828, roulait sur le Matérialisme en médecine^. M. Bautain comptait Adolphe Garl au nombre de ses élèves les plus chéris au moment où se fit dans son esprit la révolution qui le poussa jusqu'au sacerdoce. Monseigneur de Trévern, impatient d'assurer une double conquête à l'église, envoya les deux professeurs à Molsheim

* Voici le titre de la première production de M. Cari : X'ewseignement de la rhétorique doit-il précéder dans Vinstruction de la jeunesse celui de la logique ? Discours couronné par la Société d'agriculture, etc., du département de la Marne, par Cari, élève en médecine. Strasbourg, imp. Silbermann, 1824, in-8.

faire quelques mois de retraite dans la maison des hautes études, qu'il y avait établie. Ordonné prêtre le 20 décembre 1830, M. Garl fut d'abord attaché, comme vicaire, à la paroisse de Saint-Pierre-le- Jeune à Strasbourg; puis, en 1831, Monseigneur Le Pappe de Trévern honora le jeune prêtre d'une marque de haute confiance en le chargeant de la direction du Petit-Séminaire, en môme temps qu'il lui donnait comme collaborateurs^ à titre de professeurs des diverses classes^ la plupart des dix jeunes ecclésiastiques entrés avec M. Garl, à la suite de M. Bautain, dans les rangs du clergé. Les abbés Goschler, Gratry, de Bonnechose, Jules Lev^el, Théod. Ratisbonne, N. Lewel, de Régny, Mertian furent en effet professeurs du Petit- Séminaire de Strasbourg, de 1831 à 1834, tandis que M. Garl était le directeur de cet établissement Le prélat qui occupait alors le siège épiscopal de Strasbourg n'eut qu'à se féliciter du désintéressement et du concours zélé des jeunes prêtres aux mains desquels il avait remis son Petit-Séminaire. Ils avaient offert, en effet, d'y travailler sans émoluments. < Dans nos grands embarras de finance , dit Monseigneur Le Pappe de Trévern, cette offre généreuse ne laissait pas d'avoir son mérite ; elle fut acceptée, la maison fut mise

sur un bon pied, les enfants soignés et bien tenus »

(^Avertissement sur renseignement de M. Bautain, pag. 3.) G'est dans cette situation pédagogique du Petit-Séminaire, que l'évoque lui-même trouvait excellente, qu'éclata entre le prélat et M. Bautain, toujours suivi par ses disciples, un conflit de principes théologiques, qui eut pour résultat final la condamnation des doctrines de M. Bautain

par Monseigneur Le Pappe de Trévern,puis Timprobation par le saint-siége, puis encore le départ de Strasbourg de M. Bautain et de ses amis. Cette crise eut alors un grand retentissement dans le monde philosophique et religieux ; elle priva notre cité d'un puissant foyer de travail intellectuel ; et elle occupe une place assez grande dans le mouvement des idées à Strasbourg.

L'abbé Garl et ses amis, ayant quitté la direction du Petit-Séminaire, fondèrent d'abord une école libre, rue de la Toussaint. En 1840, ils saisirent l'occasion qui s'of&it à eux de porter leur activité ailleurs, par l'acquisition du collège de Juilly. M. Bautain ayant été appelé à Paris en 1841, M. Garl prit la direction de Juilly et la conserva pendant 25 ans. Lorsque l'Oratoire reprit possession du vieux collège du P. de Gondren, M. Garl, avec une humilité peu commune, se renferma dans le modeste rôle de professeur de philosophie. Quelque temps après, il entra dans la congrégation de l'Oratoire, et, malgré son âge et ses infirmités, voulut subir sans ménagement les épreuves du noviciat.

Depuis cette époque, la vie du P. Garl s'est écoulée dans l'étude, la prière et la solitude la plus absolue, à l'ombre de ces grandes allées et de ces antiques murailles de Juilly, auxquelles est attaché le souvenir de tant d'hommes célèbres.

Juilly n'a peut-être pas connu de figure plus vénérable que celle de l'humble prêtre qui y termina sa carrière. Personne n'y oubliera le bon vieillard qui, appuyé d'une main sur son fidèle bâton et de L'autre contre les vieux

murs, se rendait péniblement aux exercices généraux de la maison; maîtres et élèves se découvraient devant lui avec un religieux respect.

Dans ces derniers temps, le P. Garl souffrait cruellement des malheurs de TAlsace et des persécutions subies par les catholiques des bords du Rhin. Il s'efforçait de distraire sa douleur en se livrant avec une sainte passion aux études bibliques^ où sa piété trouvait un aliment et son patriotisme un espoir. Nous regrettons que, par un acte testamentaire, sa modestie ait condamné à périr tous les manuscrits où il avait recueilli, principalement sur la chronologie sacrée, les documents les plus curieux.

ffatc$en(M. le baron de), magistrat, naquit en 1809. Issu d'une ancienne famille de Lorraine, établie depuis quelque temps en Alsace, et dont la noblesse remonte au XIP siècle, le baron de Hausen remplissait depuis quinze années, avec une grande autorité^ les fonctions de juge de paix à Mulhouse, lorsque éclatèrent les cruels événements de 1870. Après la signature de cette paix qui démembra la patrie, les autorités allemandes offrirent à M. de Hausen de le conserver dans ses fonctions de juge de paix en doublant son traitement. M. de Hausen était sans fortune et il avait plusieurs enfants. Il fit cette simple et noble réponse que le devoir de rester fidèle à la patrie malheureuse primait tous les autres ; qu'il voulait rester Français, et que ce titre était à ses yeux plus précieux que tous les biens de ce monde.

Mais avant de quitter pour ne plus la revoir cette terre

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chérie de l'Alsace, où il avait passé sa vie déjà longue, M. de Hausen alla remercier ses justiciables de raffection qu'ils lui avaient témoignée. Il alla chez tous, chez le riche comme chez le pauvre, dans l'opulente demeure du fabricant de Mulhouse, dans la mansarde de l'ouvrier. A tous il iit ses adieux. Ces hommes, autrefois heureux et unis sous le ciel de la môme patrie, se séparaient au milieu de circonstances effroyables, pour ne plus se revoir peut-être. Ceux qui partaient achetaient leur qualité de Français au prix des biens les plus chers, le sol natal, la famille, les amis, en un mot^ de tout ce qui fait le bonheur. Ceux qui restaient courbaient la tête.

Arrivant à Bourges -dans de semblables conditions, M. de Hausen était sympathique avant d'être connu. Il ne lui fallait pas longtemps pour conquérir l'estime et l'affection de tous. Son visage vénérable qui respirait la franchise, sa dignité parfaite, ses manières simples et affables disposaient tout d'abord en sa faveur. Bientôt on découvrait en lui les qualités les plus solides de l'homme et du magistrat, un esprit juste^ un jugement droit, un caractère ferme et loyal.

Il paraissait supporter avec résignation le souvenir de la patrie perdue. Il ne manifestait ses regrets qu'avec discrétion, comme pour ne pas importuner ses interlocuteurs du récit de ses malheurs ; au fond, il était inconsolable. Chez lui, il laissait à chaque instant paraître sa douleur et son désespoir. Il restait silencieux des journées entières, et quand sa femme ou sa fille lui demandaient respectueusement la cause de son chagrin, il portait la main

à son cœur, et prononçait le nom de l'Alsace. C'est qu'il y a d'immenses douleurs que l'homme le plus ferme ne peut pas toujours dominer. Et cependant M. de Hausen était un homme énergique, et, chrétien fervent, il avait cette foi religieuse qui apprend à supporter les plus grandes infortunes.

Nous ignorons si le chagrin contribua à sa mort, mais il est certain que, depuis son départ de Mulhouse, M. de Hausen ne connut plus de bonheur. Une fin prématurée l'a enlevé à sa famille dont il était la plus chère affection et le soutien. Aussi jamais, dans aucune circonstance, la mort ne se montra-t-ellè plus impitoyable. Son éloge se résume en un mot : il fut un patriote. Il mourut le 13 octobre 1873^ à l'âge de soixante-quatre ans. M. Duliége, substitut à la cour, prononça son éloge dans un discours de rentrée.

Joseph-Pierre-Gustave Ostermann naquit à Saveme, le 18 septembre 1825. Après avoir terminé ses classes, il suivit les cours de la faculté de droit de Strasbourg, et, en 1847, il se fit recevoir avocat près le tribunal de Saveme. Au mois d'août 1867, il fut nommé maire de sa ville natale; pendant la guerre de 1870, il fit son possible pour atténuer l'effet des réquisitions et extorsions imposées à ses concitoyens, et les occasions de montrer de la présence d'esprit ne lui manquèrent pas. M. About lui a rendu le témoignage « d'avoir défendu pied à pied les intérêts de la commune contre les proconsuls allemands. »

En février 1871, il sortit un des premiers sur la liste de

la députation pour Bordeaux ; il partagea avec ses collègues toutes les douleurs de cette triste période et protesta comme eux contre la cession de l'Alsace et de la Lorraine. L'automne de la même année, il résigna ses fonctions de maire ; il mourut le 29 octobre 1873, au moment où ses amis et anciens collègues lui envoyaient la lettre adressée au président de l'assemblée nationale pour déclarer que, s'ils siégaient encore^ ils voteraient contre la restauration monarchique. Ostermann était un caractère foncièrement honnête et droit, d'une grande simplicité, attaché à son devoir avant tout et suivant sans dévier le chemin que lui indiquait sa conscience.

Frédéric-Edouard Kœwpmanny naturaliste, naquit eu 1708. Après avoir consacré tous ses loisirs à l'étude de la botanique et à la suite de nombreuses herborisations dais les Vosges et dans la plaine du Rhin, M. Eampmann devint un des principaux collaborateurs de IQrschleger pour sa Flore â^ Alsace, Cette flore, parfaitement accueillie par les naturalistes, restera comme un modèle de ce genre d'ouvrage ; elle se Mt remarquer par l'exactitude des descriptions et surtout par l'abondance des détails sur toutes les espèces de plantes qui croissent dans notre région. Etabli à Golmar comme pharmacien, M. Kampmann se joignit, il y a une quinzaine d'années, à quelques-uns de ses amis pour fonder la Société d'histoire naturelle, afin de constituer un centre de réunion pour les hommes d'étude, dans le but de stimuler et d'arriver à mieux connaître les conditions physiques et les productions natu-

relies de TAlsace. Sous Timpulsion active de ses promoteurs, la Société d'histoire naturelle de Golmar a parfedtement rempli son but. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur les publications de la Société ou de faire une visite au beau musée des Unterlinden, dont le docteur Faudel nous a raconté l'histoire.

La collection du bulletin de la Société renferme de nombreux mémoires, des études du plus vif intérêt sur l'histoire physique de l'Alsace et sur toutes les branches des sciences naturelles. Une part notable dans cette publication revient à M. Kampmann. Citons notamment son étude sur la bêche, et sur les moyens de remédier aux dommages causés par cet insecte à la vîgne; un catalogue très complet des coléoptères de la vallée du Rhin, de l'Alsace et du pays de Bade ; des recherches sur l'Ozone et une série d'observations ozonométriques poursuivies à Golmar pendant plusieurs années. M. Kampmann fit aussi plusieurs voyages dans les Alpes, puis dans le midi de la France. Une de ces excursions a été l'occasion d'une intéressante notice sur l'Ile de Sainte-Marguerite et sur la flore des environs de Cannes. Mais c'est surtout sur le musée des Unterlinden que se sont concentrés les efforts de ce laborieux naturaliste. Le musée de la Société lui doit la classification et la préparation de ses belles collections d'insectes faites avec le concours de MM. Leprieur et Peyerimhoff. A l'époque de son départ de Colmar, lors de l'échéance de l'option, M. Kampmann laissa aussi au musée son riche herbier parfedtement classé et préparé. Mais il se trouva mal de son éloignement de l'Alsace.

Pareil à ces plantes qui, transplantées à une époque tardive dans un milieu nouveau, perdent leurs forces et s'épuisent avant Theure, le mal du pays le prit comme beaucoup d'autres, et il succomba le 10 novembre, à Genève, à une maladie de langueur.

Reinhard (le comte), diplomate, suivit, après 1830, les cours de la faculté de droit de Strasbourg, et fut lié. avec les professeurs Arnold, Rauter et Hepp II avait, entre autres, pour condisciples le vicomte Théodore de Bussierre et M. Rau aujourd'hui conseiller à la cour de cassation. Il était le fils du comte Reinhard, dont Talleyrand prononça réloge funèbre, le 30 mars 1838, à l'académie des sciences morales. Né à Balingen, dans le Wurtemberg (comme Nicodéme Frischlin), Reinhard père avait publié dans sa jeunesse quelques pièces de vers qui l'avsiient fait remarquer de Gessner, de Wieland, de Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé de prendre les eaux de Carlsbad, il y rencontra (jœthe qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour désirer d'être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation dans la littérature. Reinhard le lui promit et les engagements qui se formèrent entre lui et GkBthe donnèrent lieu à une correspondance curieuse. Il a aussi laissé des mémoires dont on a désiré la publication. Son ûls du second lit embrassa, comme nous l'avons vu, la< carrière politique et Talleyrand lui souhaita de ressembler à son père. Il réalisa ce souhait : Reinhard fils était une vigoureuse nature qui porta dans la diplomatie les qualités de travail et de discrétion que le monde estime et que la

société honoce. Dans sa vieillesse, il vint souvent à Strasbourg et à Niederbronn. Ayant épousé une comtesse da Lerchenfeld, quand il fut mis à la retraite, il prit pour résidence Munich. La dernière fois qull visita TAlsace, ce fut trois semaines avant Frœschwiller : la déclaration de guerre le remplit d'amertume, il mourut en novembre 1873.

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