GUIZOT
bien que nous ne soyons qu'au lendemain de l'apothéose que lui a fait un public enthousiaste, qu'il serait téméraire de préjuger le sentiment ou plutôt le jugement de la postérité.
Quelques jugements empruntés aux contemporains feront mieux connaître et apprécier que notre plume cette physionomie froide et hautaine de ministre ambitieux et d'écrivain autoritaire.
Barbey d'Aurevilly, récemment descendu dans cette tombe qui achève ou confirme la réputation des grands écrivains, dit de lui: Quarante médaillons de l'Académie, p. 104: «Comme M. Thiers, M. Guizot est un échantillon des grands hommes que, sous Louis-Philippe, on nous fagotait ! La Postérité les déshabillera de leur grandeur, et ce terrible valet de chambre aura la main dure, je les en avertis ! M. Guizot, à l'Académie, représente et incarne la fusion, inventée par lui, le dernier concubinage de ce grand Concubinaire politique qui a toujours aimé à coucher avec tous les partis ! Mystification amère et méritée à une époque niaise, qui se prend à la glu de quelques paroles, sévères et sententieuses ! L'Opinion, la grosse Opinion, cette madame Brid'oie, accepte présentement comme le plus honnête homme politique qui ait jamais existé M. Guizot, M. Guizot. qui a fait la coalition de 1839, c'est-à-dire qui a vautré sa main dans celle de tous les partis, Droite, Gauche, Centre gauche, Extrême gauche, pour faire tomber M. Mole, l'homme du gouvernement, dont, depuis, M. Guizot a été plus encore l'homme ! Aujourd'hui incorrigible et d'ailleurs désespéré d'une chute dont il ne devrait avoir que honte, il refait contre l'Empire cette coalition des partis sous le nouveau nom de fusion et il n'y fond pas son honneur. Comment donc? Au contraire 1 II y a des entêtés qui ferment les yeux et qui répètent leur mot (ïhonnétc homme politique, en s'extasiant sur cette grande moralité, verbale et verbeuse, qu'a flétrie un jour M. rtoyer-Gollard, un voisin de Canapé cependant ! « Vous l'avez appelé un austère intrigant, lui reprochait-on. Non, dit Royer-Collard, je n'ai pas dit austère. » Corrupteur puritain qui demandait aux électeurs de Lisieux : « Vous sentez-vous corrompus? » comme si les gangrenés sentaient leur gangrène ! M. Guizot est un Walpole sans habileté, qui ne sait pas tirer parti de la corruption ; mais son immoralité n'est pas dangereuse, comme toute immoralité qui se respecte devrait l'être. A l'Académie, comme au pouvoir, il est bien plus pour la décoration que pour autre chose, car, ne vous y trompez pas, cet homme sans couleur dans le talent est très extérieur. Il a bien plus les attitudes du pouvoir que les aptitudes. Il n'aurait jamais voulu être le P. Joseph du Tremblay, l'Éminence grise, le conseil occulte de Richelieu,
vi 16
242 guizot.
d'abord parce que sur rien ce sceptique peint en dogmatique n'a de conseil décisif à donner, mais surtout parce qu'il aurait été l'Éminence grise, tandis qu'il eût haleté de désir d'être la rouge, quand même, au lieu d'avoir du génie, elle aurait été une grande sotte. Le tout, pour lui, est d'être le titulaire du pouvoir. Or, ce qu'il a été aux affaires qu'il ne faisait pas et où il ne fut jamais que le domestique de Louis-Philippe et son porte-voix parlementaire, il l'est encore à l'Académie. M. Cousin a des indiscrétions de haine qui cherchent des échos. M. Villemain, retors comme toute sa personne, se reploie comme un tire-bouchon pour mieux percer ; l'un est l'intrigant en plein vent, l'autre l'intrigant sous le vent, mais leurs passions contre l'Empire sont intéressées, envenimées, toujours à l'affût. M. Guizot, lui, n'intrigue et n'a de passion que pour son importance, et son importance n'est qu'une étiquette. C'est l'Orléanisme même à l'Académie.
La Maison d'Orléans lui a passé procuration... Toujours portevoix, il y sonne le rappel de la fusion, avec sa parole, creuse comme un tambour. C'est lui, mais assisté de MM. Villemain et Cousin qui a fait passer MM. de Carné et Dufaure aux élections dernières... En littérature, M. Guizot a été aussi surfait qu'en politique. « Son Histoire de la civilisation, titre ambitieux de cet ambitieux vide, qui n'a vu jamais partout que des titres, son Histoire de la civilisation a commencé sa renommée, mais elle l'achèvera. Il y a certainement là-dedans du renseignement historique ; l'homme s'y vide de ses lectures ; mais des vues nettes, réelles, profondes, on les cherche sous cette gravite qui ne cache rien. On n'y parle que doctrinaire. Les cléments y reviennent sans cesse. Phraséologie vague qui embrouille, au lieu d'éclairer! On y confond et on y additionne comme étant d'ordre identique les choses d'un ordre différent ; par exemple, l'élément gaulois, Vêlement germanique, Vêlement romain et le christianisme. C'est comme qui additionnerait trois bonnets de coton et un canif pour faire quatre bonnets de coton 1 le christianisme et même l'Église, ces faits immenses, ont imposé à M. Guizot un respect dont il faut lui savoir gré, quoiqu'il y ait dans ce respect plus d'immobilité d'esprit fasciné par des faits terrassants que de compréhension et de lumière, mais, dès que le protestantisme apparaît dans l'histoire, M. Guizot se trouble, et le sectaire aveugle l'historien... Le style qui fait les livres et qui les fait vivre manque totalement ;i M. Guizot. Cette affirmation va paraître presque aussi scandaleuse que le nom de courtisane politique donne à celte haute prude de propos, qui n'a cessé de faire sa tête et de prendre de grands airs de vertu dans l'exercice de son vice; mais la Postérité, qui n'aura pas nos lâches complaisances ou nos
guizot. 243
relations esclaves, jugera ferme... Pas plus Français de langage que de politique, M. Guizot, quand il ne parle pas doctrinaire, parle calviniste. Ce qu'on appelait le style réfugié autrefois valait mieux que le sien ; lui, c'est un style à fuir. Monotone, anguleux, froid, n'ayant de couleur que celle de la bile, d'un sérieux de mort, d'un emphatique de catafalque, souverainement ennuyeux, ce qui, je le sais bien, est une force dans la France moderne ! le style de M. Guizot n'a pas même la plus vulgaire correction. Si un grammairien dévoué voulait se livrer à la rude besogne de souligner les fautes grammaticales dans les écrits du célèbre professeur, on serait étonné, même ailleurs qu'à l'École normale, et tous les professeurs de France se cacheraient la tête dans I^ur robe. On serait un moment sans les voir, et ce serait toujours cela! Un jour, on fera peut-être ce travail utile... Comme tout se voit partout maintenant, la vieille monarchie catholique d'Espagne a pendu au cou du protestant M. Guizot une de ses toisons d'or, après les mariages espagnols :
Que pensent-ils de nous, les hommes qui sont morts? Que durent penser dans leurs cercueils Philippe II et le grand ducd'Albe?... C'est à en ressusciter de colère, pour en remourir de fureur ! »
Le Rivarol de 1842, p. 97 : « Parodie de l'âme de Richelieu dans un corps travesti de Calvin. Rhéteur parvenu, qui se venge, avec la morgue sournoise d'un huguenot, d'avoir été réduit à conquérir sa fortune politique à plat ventre. Idéologue capable de mettre le feu aux quatre coins du monde, pour sauver les fruits de son ambition. Le plus vaste et le plus méprisant orgueil de ce siècle. Philosophe que, dans sa colère, le grand Frédéric eût pu donner pour gouverneur à une province coupable. Il voudrait être le maître de l'univers pour le régenter avec un martinet. Xerxès, ce fol du dépit superbe, devait lui ressembler le jour où il fit fouetter la mer ! »
Vermersch, les Hommes du jour, lre série, p. 14 : « A voir maintenant ce grand torse maigre et sec, cette figure austère, ce col roide emprisonné dans une immense cravate noire, on ne se douterait guère que M. Guizot a joué dans le temps au Lovelace. Perse mettait quinze pensées dans une phrase ; M. Guizot fait quinze phrases sans une pensée ; c'est bien plus fort. Ministre efféminé, historien incolore, orateur sonore mais vide. M. Guizot est par excellence l'homme du juste milieu ; sa vie a été un jeu perpétuel de bascule qui fait le plus grand honneur à son talent d'équilibriste. De temps en temps, M. Guizot se souvient qu'il a été coq de village ; alors il monte sur ses ergots, se bat les flancs et entonne galamment un hymne, lui huguenot, à la louange du catholicisme. »
244 guizot.
Monselet, les Ressuscites, p. 113 : « M. Guizot, a été, ce qu'on appelle en style de théâtre un grand ■premier rôle. On ne s'attend pas à ce que j'écrive sa biographie ; elle est connue autant que celle de Voltaire ou de J.-J. Rousseau. Tout le monde sait sa naissance à Nîmes, son éducation à Genève, sa jeunesse à Paris. Cela court les dictionnaires... Je ne m'aventurerai pas à le suivre; il me mènerait trop loin et là où je ne veux pas être conduit. Il me suffira d'indiquer ses principales étapes. J'aurais désiré isoler l'homme d'Etat, le séparer de l'écrivain et du professeur; mais cela est impossible. Tous les trois sont étroitement liés ; tous les trois accomplissent la même œuvre et tendent au même but, le professeur par la leçon, l'écrivain par le livre et le ministre par le décret... Fonctionnaire quand il le peut, publiciste toujours, il attaque la notoriété par tous les côtés à la fois. Il parle sur tout, il écrit sur tout; il publie un Dictionnaire des synonymes et des Annales de l'Education ; il fait succéder les Vies des poètes français du siècle de Louis XIV à l'État des beaux-arts en France ; il traduit de l'allemand et de l'anglais ; il donne des éditions de Gibbon, de Shaskspeare, de Mably, de Rollin. Il rappelle Beaumarchais par son activité, un Beaumarchais à la glace. Comme Beaumarchais, il se jette dans de vastes entreprises de librairie, telles que la collection des Mémoires relatifs à l'histoire d'Angleterre et celle des Mémoires relatifs à l'histoire de France, soit une cinquantaine de volumes. Il y a là une capacité incontestablement, et une destinée... Il ne laisse, malgré ces travaux considérables, passer aucune question à l'ordre du jour sans en l'aire l'objet d'un volume ou d'une brochure. Je cite au courant, il faudrait dire au torrent, de la plume : Quelques idées sur la liberté de la presse ; Essai sur l'état actuel de l'instruction publique ; des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France ; des Conspirations et de la justice politique ; de la Peine de mort, etc.. Il ne renonça jamais au rôle... au moins passif de conseiller. Il publia: Nos mécomptes et nos Espérances; Monck; Cromwel sera-t-il roi? etc. et enfin, en 1858, il se décida à écrire ses Mémoires. « Je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là et pour en répondre, dit-il dans son avant-propos. Voulant parler de mon temps et de ma propre vie, j'aime mieux le faire du bord que du fond de la tombe. Pour moi-même j'y trouve plus de dignité, et pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles, plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je me flatte guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes œuvres. »
Commencée, en 1858, ia publication des Mémoires pour servir
guizot. 245
à l'histoire de mon temps ne fut terminée qu'en 18G7. L'ouvrage entier comprend huit volumes. On y chercherait en vain des renseignements biographiques, M. Guizot ne donne sur sa vie privée que les détails qui sont étroitement liés à sa vie publique... Son récit part de la Restauration pour s'arrêter au seuil de la Révolution de 1848, laissant de côté tout ce qui n'est pas le trône ou la tribune, les ministères ou les journaux ; on peut le considérer comme le résumé le plus complet, le plus scrupuleux, du gouvernement de Louis-Philippe... Le ton apologétique qui y domine n'est fait pour étonner personne. On avait proposé de changer le titre en celui-ci : Mémoires de quelqu'un qui a toujours eu raison... Comme tous les faiseurs de Mémoires, il se préoccupe des générations prochaines, et de ce qu'elles penseront de lui aussi n'épargne-t-il rien, selon une expression populaire, pour mâcher la besogne à la postérité, en vue d'un jugement définitif. Avec une bonhommie peut-être sincère, il annonce qu'il va donner la clef de sa politique et livrer le secret de son système gouvernemental. « J'ai défendu tour à tour la liberté contre le pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire, deux grandes causes qui, à bien dire n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui les perd tour à tour l'une et l'autre. » Je ne saurais éviler plus longtemps de présenter quelques observations sur le style de M. Guizot. Ce style dit clairement ce qu'il veut dire ; c'est le premier des mérites, assurément, mais ce n'est pas le seul. 11 manque bien des choses au style de M. Guizot ; il manque l'émotion, le charme, la rapidité. Et cependant M. Guizot écrit rapidement, trop rapidement quelquefois, ce qui explique des phrases du genre de celle-ci : « Bien des hommes commettent des actions beaucoup plus mauvaises qu'ils ne le sont eux-mêmes. »
De tous ses écrits, les Mémoires sont le plus important, et, par conséquent, celui sur lequel je me plais à m'arrêter ; il me satisfait souvent, mais jamais complètement. L'horizon y est limité, l'air y est mesuré. Tout se passe dans des cabinets et à propos de cabinets. Un peu de ciel entrant tout à coup par la fenêtre ferait bien cependant, mais la politique ne veut pas de fenêtres ouvertes. M. Guizot trouve le moyen de raconter le gouvernement de Louis-Philippe, sans dire un mot du peuple, de la société, des mœurs, des habitudes, de tout ce que recherchent les autres historiens. C'est le triomphe de l'écorché... Voilà pourquoi, malgré des traits de premier ordre, les Mémoires de M. Guizot demeureront un ouvrage incomplet... Le Palais-Mazarin fut pour lui un autre monastère de Saint-Just, où il trompa les ennuis d'une abdication forcée. 11 se mit à la tète de la fraction la plus nombreuse de l'Académie... Selon les circonstances, il fit de
246 guizot.
l'opposition ou de la concession au gouvernement. A vrai dire, il ne se préoccupait que médiocrement des candidats purement littéraires. Cela se comprend de la part d'un homme qui ne tire pas sa principale supériorité de la littérature. »
De Pontmartin, Dernières causeries du samedi, p. 32 : « Si je. me fais une idée exacte de la physionomie de M. Guizot, si accentuée et si intéressante, de penseur et d'homme d'État, elle se compose d'éléments très divers, qui forment en se combinant, son originalité : une puissance, une persévérance d'opinions, je ne dis pas d'illusions, capable de résister aux démentis que lui apportent les événements et les hommes, et ôtant, par conséquent, aux mécomptes une partie de leur enseignement, une passion sereine, très vive à la fois et toute intellectuelle, n'ayant ni les inconvénients, ni quelques-uns des avantages de la passion ordinaire ; un penchant décidé à croire que ce qui a paru vrai, à certains moments, en présence de certains problèmes, était vrai, l'est encore et le sera toujours, alors même que la solution a été contraire à celle qu'on avait attendue et préparée. Chaque trait de cette esquisse, hélas, bien incomplète, explique les Mémoires de M. Guizot, tels qu'ils sont dès la première page et tels qu'ils seront jusqu'à la dernière. Cette sérénité passionnée était incompatible avec toute rétractation, même partielle, avec tout retour réfléchi et complet à ce que l'illustre écrivain avait combattu... La passion, chez lui, étant toute idéale, s'arrête au point où elle prendrait un corps, où elle aurait à se faire palpable et personnelle. De même que l'injure ne monte pas jusqu'à la hauteur de ses dédains, ses dédains ou ses rancunes refusent de descendre vers ces régions inférieures, où il pourrait saisir, frapper, flageller, rouler dans leur néant et dans leur fange ceux qui l'ont attaqué et outragé... Les mémoires ont besoin de relief, de vivacité et de saillie... Les Mémoires, comme la vie qu'ils reflètent, alternent entre les idées et les sentiments, entre les opinions et les émotions. Eh bien, j'aurais voulu que M. Guizot, sans faire précisément de l'histoire sentimentale, accordât plus de place à des regrets, à des sympathies, à des respects royalistes, qu'il avait pu, dans le feu de l'action politique, négliger, combattre ou passer sous silence, mais qui, dans sa retraite, au terme de sa carrière active, après nos communs naufrages, eussent adouci et attendri sa défaite. »
Limayrac, Coups de plume sincères, p. 16 : « M. Guizot c'est la glorification perpétuelle de soi au milieu d'erreurs énormes et de contradictions sans nombre... Le dogmatisme sévère de M. Guizot sait toujours trouver une théorie à point pour expliquer ses contradictions et sortir des fausses situations de sa carrière
guizot. 247
politique. Cette abondance de théories ne prouve souvent qu'une chose ; l'absence de principes. On émet beaucoup de théories quand on a peu de principes, de même qu'on paie en billets quand on n'a pas d'argent, et en billets qui seront protestés... On peut afûrmer dès à présent, et en pleine connaissance de cause, que M. Guizot, dans la longue collection de ses ouvrages, n'a ni religion politique, ni religion littéraire. Malgré une incontestable élévation morale qui distingue tous ses écrits, M. Guizot n'est, au fond, qu'un sceptique. C'est un sceptique arrogant, austère, un sceptique qu'on prendrait facilement pour un sectaire ; mais le ton, le geste et le costume mentent ; le fond est là. Il n'est qu'un point sur lequel M. Guizot n'est point sceptique, c'est luimême. Il croit en lui et en son infaillibilité. Il nous annonce des Fragments de mémo h'es personnels : on peut parier hardiment qu'il n'y aura pas, dans ces confessions, l'aveu d'une faute, et que chaque page sera un piédestal que M. Guizot dressera à une de ses vertus ou à un de ses talents. Mais il aura beau faire, il ne parviendra pas à cacher entièrement le sceptique sous le prêcheur, l'ambitieux fiévreux sous le penseur calme, le pédant sous l'homme d'État, la férule sous la Toison d'or. En résumé, M. Guizot est un grand esprit qui, en politique ne laissera que de funestes exemples, en littérature que des travaux solides mais sans éclat, et qui, fort heureusement pour lui, a tracé un large sillon en histoire : c'est ce qui le sauvera... Il a inauguré la science historique moderne. En établissant d'une manière irréfutable, et avec une abondance jusque-là inconnue d'arguments et de preuves, que la part la plus large devait être faite à la tradition romaine, M. Guizot est un de ceux qui ont le plus puissamment contribué à créer l'ensemble de la science historique moderne, et à retrouver les véritables titres de notre généalogie ; c'est par là, je le répète, qu'il vivra. Quant à sa renommée d'orateur, elle ira s'affaiblissant de jour en jour ; les grands orateurs qui n'ont pas de grandes causes ne sont pas immortels dans leurs discours; il ne reste d'eux que le nom, comme pour les grands tragédiens. M. Guizot a été un grand orateur dans une cause médiocre : C'est Talma dans le Sylla de Jouy ; mais j'oublie de dire que si la pièce était mauvaise, il était un de ceux qui l'avait faite; de telle sorte qu'on peut définir ainsi M. Guizot en politique : grand acteur, petit auteur. »
Galerie des contemporains, par un homme de rien (de Loménie), p. 36: « En définitive quel est M. Guizot? C'est avant tout un homme de pouvoir et de gouvernement, et en même temps le plus indépendant des hommes, subissant le joug des principes qu'il s'esA posés, et portant haut la tête dans les questions de
248 guizot.
personnes ; politique de grande valeur, s'estimant tout ce qu'il vaut; plus convaincu qu'enthousiaste, plus fier de l'approbation de sa conscience que des hommages de la foule ; doué au suprême degré de cette force de volonté et de cette persévérance qui font l'homme d'État ; ennemi mortel de tout ce qui ressemble au désordre, et capable, toutes choses réduites au pire, de se jeter, sans hésiter, dans le despotisme qu'il n'aime pas, plutôt que de subir l'anarchie qu'il abhorre. M. Guizot écrivain possède un style qui se fait reconnaître entre mille. La plume à la main, il prend une allure ferme et décidée, va droit au but, n'est pas exempt d'une sorte de raideur et affectionne par dessus tout la terminologie abstraite ; la forme dont il enveloppe sa pensée est quelquefois un peu obscure, mais la pensée est si claire, si brillante qu'elle resplendit toujours au travers. Comme historien, il a rendu d'éminents services à la science : il est un des chefs de cette école historique moderne qui nous a appris à sortir du présent pour aller scruter le passé, et à ne plus toiser les hommes et les choses d'autrefois avec nos mesures d'aujourd'hui. »
En reproduisant ces différents jugements, on se pose involontairement cette question : Guizot a-t-il eu plus de notoriété comme politique que comme écrivain? Si l'on incline à penser que sa longue coopération aux affaires politiques, a grossi sa renommée et influé sur le succès de ses œuvres, on devra diminuer d'autant cette réputation surfaite et faire peser les fautes du ministre sur les triomphes de l'écrivain. Quand un homme réunit, dans sa vie bruyante et brillante, ces deux fascinations : le pouvoir politique et l'autorité littéraire, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de les séparer et de faire la part équitable de chacune d'elles. Comme ministre, son influence a été néfaste à la France, il l'a poussée, pour satisfaire son ambition personnelle, dans les bras de la révolution, et ce qui est pis, il l'a préparée, en donnant satisfaction à toutes les passions de ses complices politiques, aux lâches servilités du césarisme. Guizot a plus travaillé pour Napoléon III, son prisonnier, qu'il méprisait que pour Louis- Philippe, son maître, qu'il aimait : la corruption qu'il a toujours exploitée, pour se maintenir au pouvoir, a étouffé un roi et produit un empereur; abissus, abissum trahit. Comme écrivain, et comme historien même, malgré ses nombreux et importants ouvrages, malgré les services qu'il a rendus à la science, on se souviendra de ses fautes politiques et on en rendra, parfois injustement responsables, ses écrits : la postérité fera rembourser avec les intérêts à l'homme de lettres, le crédit que ses contemporains avaient fait à l'homme politique.
Il est juste néanmoins de porter à son actif qu'il a signalé son
guizot. 249
passage aux affaires, par lelan qu'il a donné à la création de près de cinq mille écoles primaires, et par sa protection éclairée, accordée généreusement et délicatement aux œuvres et aux hommes remarquables de son temps. Nous sommes heureux de constater que Quérard, le savant bibliographe, oublié de tout le monde, lui dut une pension de 1200 fr., le morceau de pain, qu'un gouvernement honnête doit à tout travailleur utile. Sans lui, ce travailleur infatigable qui, à lui seul, a réuni plus de documents utiles que ne l'ont fait même tous les savants bénédictins, fût mort de faim et de découragement, pour ne pas dire de désespoir. L'Empire, presqu'aussi ingrat et oublieux que la royauté, déposa sur sa poitrine, une croix qui ne précéda, que de quelques jours, celle que ses amis déposèrent sur sa tombe. Au reste, ne soyons pas trop sévère pour les rois et les empereurs, nous avons le regret de penser et d'écrire qu'ils sont encore plus généreux et plus justes pour les savants que les Républicains, qui ont trop de complaisances à récompenser et trop de servilités à payer, pour avoir le temps et les moyens de rendre justice au mérite et au talent. Un ministre républicain a plus d'intérêt à servir vingt épiciers, qui votent pour lui que de donner du pain à un savant qui travaille pour son pays, en enrichissant la science de travaux utiles à tous les travailleurs.
— Amour (1') dans le mariage, étude historique. Paris, Hachette, 1855, in-16, 1 fr.
Edit. orig.; Episode de la vie de lady Russell.
— Même. Paris, Hachette, 1879, in-18, 1 fr. 25.
— Annales de l'éducation, ouvrage périodique. Paris, 1811-1815, G vol. in-8.
— Belgique (la) et le roi Léopold, en 1857. Paris, Glaye, 1857, in-8.
— Broglie (le duc de). Paris, Hachette, 1872, in-18, 3 fr. 50.
— Collection des mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre. Paris, Béchet, 1823 et suivantes, 26 vol. in-8.
L'Histoire de la révolution d'Angleterre citée plus bas, sort d'introduction à cet ouvrage.
— Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au xm° siècle, avec une introduction, des suppléments, des notices et des notes. Paris, Brière, 1823-35, 31 vol. in-8. (Chaude, 1867, pap. vél. dem. mai'. 285 fr.)
— Conspirations (des) et de la justice politique. Paris, Ladvocat, 1821, in-8, 3 fr.