‹ Bibliographie Cornélienne; ou, Description raisonnée de toutes les éditions des œuvres de Pierre Corneille, des imitations ou traductions qui en ont été faites, et des ouvrages relatifs á Corneille et á ses EcritsChapitre 12 sur 108 · DIEUX DANS LES MACHINES · texte numérisé non relu

DIEUX DANS LES MACHINES

du porc M. beiart

Jupiter.

Junon.

de brie

L'éguisé

beiart

Neptune.

Mercure.

Le Soleil.

M. de brie

Venus .

M. Hcrué vauselle

Melpomene Eole.

M. de brie M. Mcnon M. Magdclon valets

Cymodoce.

Ephyre.

Çydippe.

Huit Vents

HOMMES

dufresne Cephée.

M. vauselle Cassiope

M. beiart Andromède.

Molière ) Ces deux noms Phinée. Chasteauneuf.

Chasteauneuf] sont raturés. Persée. Molière.

beiart Timante.

de vauselle Ammon.

M. de brie Aglante.

M. herué Cephalie.

M. Magdelon Liriope.

L'Eguisé Un page de Phinée.

L'Estang Chœur du peuple.

M, herué phorbas.

M. P. Lacroix n'a pas hésité à reconnaître, dans ces annotations, un autographe de Molière. Nous ne serons pas aussi affirmatif, mais nous dirons que, si elles n'émanent pas de Molière lui-même, elles sont du moins l'œuvre d'un de ses camarades. C'est dans une de ses tournées en province, peut-être à Lyon, que Molière donna des représentations d'Andromède. Parmi les acteurs nommés cidessus, L'Eguisé, Vauselle, Dufresne, Chasteauneuf, Hervé, L'Estang, Mllcs de Vauselle, Menon et Magdelon n'avaient pas encore été cités comme ayant appartenu à sa troupe. Tout en relevant ces particularités, M. P. Lacroix signale une curieuse transposition dans le texte de la pièce. Plusieurs vers du rôle de Cephalie sont mis à dessein dans celui d'Aglante. Le savant bibliophile fait, à ce propos, de très-ingénieuses et très-intéressante3 conjectures que nous regrettons de ne pouvoir reproduire.

CORNELIENNE.

L'exemplaire dont nous venons de parler appartient à Mmo de Maindreville, qui l'a payé 530 fr. à la vente Soleinne; il a figuré, en 1873, à l'exposition organisée par M. Ballande pour le jubilé de Molière (n<> 9 du Catalogue).

57. Andromède || Tragédie. || Représentée auec les Machines || sur le Théâtre Royal || de Rourbon. |j A Paris, || Chez Antoine de Sommauille, \\ au Palais, en la Gallerie des Merciers, || fi l'Escu de France. || M. D. C. L. V. [1655]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 8 fk et 92 pp.

Collation des feuillets prélim. : 1 f. blanc ; titre, avec les armes de France et de Navarre ; 5 ff. pour la dédicace et l'argument ; 1 f. pour la Décoration du Prologue et les noms des Acteurs.

Les pp. 91 et 92 sont occupées par le texte du privilège accordé à Corneille le 11 avril 1650 pour Andromède et Don Sanche.

Cette édition existe probablement aussi avec les noms d'Edmc Pcpingué et de Louis Chamhoudry.

58. Andromède, Tragédie. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Esticnne Loyson, au premier Pillier de la grand' Salle proche les Consultations, au nom de Jésus. Pierre Traboïdllct, dans la Galerie des Prisonniers, à V Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests. M. DC. LXXXII [1682]. In-12.

Extrait du recueil de 1682, qui doit se composer de 2 ff. et 80 pp. Nous le citons, sans l'avoir vu, pour le motif exposé ci-dessus, n°25.

59. Andromède || Tragédie || en Machines. — [Au verso du dernier f. :] Permis d'imprimer. Fait ce 14 Juillet 1682. De la Reynie. || De l'Imprimerie de la veuve G. Adam, sur le Quay \\ des Augustins, à l'Olivier, 1682. In-4 de 6 ff. et 32 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre, qui ne comprend que les trois lignes transcrites ci-dessus ; 4 ff. pour V Argument tiré du quatrième et cinquième Livre des Métamorphoses d Ovide; 1 f., dont le recto est blanc, pour les noms des Acteurs.

La page 1 contient un titre de départ ainsi conçu : Andromède ||

Tragédie en machines. || fie Monsieur || de Corneille l'Aisne, \\ Représentée sur le Théâtre Royal \\ des seids Comédiens du Roy, en- \\ fretenus par sa Majesté en leur Hô- || tel, Rue de Guenegaud. \\ Entreprise sous la co?iduite du sieur Dufort, \\ Ingénieur & Machiniste du Theafre Royal \\ des seuls Comédiens du Roy.

La Gazette de 1682 parle d'une représentation à' Andromède à laquelle le Dauphin assista le 18 août de cette année; les frères Parfaict y font également allusion; enfin Jolly, dans Y Avertissement de son édition de Corneille, cite d'une manière expresse le programme de 1682; mais, tout en rapportant ces témoignages, M.Marty-Laveauxn'apasconnu l'édition qui nous occupe. Elle existe pourtant à la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque de l'Arsenal. Nous croyons utile d'en faire exactement connaître le contenu.

Comme on le voit par le titre reproduit ci-dessus, la reprise faite par les comédiens du faubourg Saint-Germain n'est pas donnée avec les machines de Torelli, détruites en 1660, mais avec des machines nouvelles construites par le sieur Dufort. Après avoir reproduit V Argument de la pièce, non pas d'après le Dessein de 1650, mais d'après l'édition de 1651, l'éditeur de ce nouveau programme y ajoute un avis au lecteur ainsi conçu :

« Chacun scait l'estime et le respect que le siècle présent et la postérité doivent aux travaux du Prince des Poètes François, dont le nom est si révéré, que les Estrangers mêmes ont traduit ses Ouvrages en leurs Langues : C'est de l'Illustre Monsieur de Corneille l'ainé que l'on entend parler; il remet aujourd'huy sur le Théâtre une pièce où son génie inimitable n'a pas mêlé moins d'invention et de variété dans le spectacle, que de conduitte et d'esprit dans le sujet.

« Son Andromède après plus de trente ans n'a pu vieillir, et c'est par l'avis d'un nombre choisi d'honnestes gens, que les» Comédiens du Roy ont bien voulu faire une dépense tres-considerable pour ce grand spectacle.

« Il seroit à souhaitter que cette description pût ressembler aux effets qu'il produit; cependant bien qu'il paroisse impossible d'y réussir, on ne laissera pas d'en donner icy une légère idée.

« L'impatience et la curiosité presque inséparables, ne seront pas long-temps dans le lieu du spectacle sans estre satisfaites, puisqu'au mesme moment que les Violons avertissent du commencement de la Pièce, on voit le Théâtre s'ouvrir par un enlèvement de Rideau qui ne cause pas moins de surprise que de plaisir, tant pour la rapidité dont il se dérobe aux yeux des spectateurs, que par l'Invention agréable du Machiniste qui le fait emporter de chaque costé du Théâtre dans ses nuages par deux Amours, qui en embrassent chacun une moitié. Cette nouvelle manière d'ouvrir le lieu de la scène est assez ingénieuse, et semble bien entrer dans l'esprit de l'Autheur, puisque l'amour de Persée et celuy de Phinée pour Andromède sont le sujet de la Pièce. »

Le programme comprend la description de la décoration du

CORNELIKNXK.

prologue et de chacun des cinq actes, ainsi que les vers chantés dans la pièce. On verra par la seule description relative au prologue, combien le texte diffère de celui que nous fournit l'édition de 1651.

Édition de 1651 : Programme de 1682 :

L'ouverture du Théâtre présente On voit une Forest épaisse, formée

de front aux yeux des spectateurs de plusieurs Arbres de différente nature,

une vaste montagne, dont les som- et groupez différemment par un mélange

mets inégaux, s'eslevant les uns de monceaux de terre et de Rochers,

sur les autres, portent le faiste Dans le fonds il s'élève une Montagne

jusque dans les nues. Le pied de percée, au travers de laquelle la Mer

cette montagne est percé à jour par paroit en éloignement, et sur le Sommet

une grotte profonde qui laisse voir de la Montagne l'œil découvre une vaste

la mer en esloignement. Les deux Campagne avec des lointains à perte de

costez du Théâtre sont occupez par veuë. C'est sur cette éminence que paroît

une forest d'arbres touffus et en- Melpomene, la Muse de la Tragédie, et à

trelacez les uns dans les autres, son opposite le Soleil dans son Char lu-

Sur un des sommets de la monta- mineux, tiré par les quatre Chevaux

gne paroist Melpomene, la Muse qu'Ovide luy donne. Ces deux Person-

de la Tragédie, et à l' opposite dans nages qui font le Prologue à la gloire

le ciel, on voit le Soleil s'avancer du Roy, après avoir dit tout ce que leur

dans un char lumineux, tiré par divin langage doit prononcer à l'occa-

les quatre chevaux qu'Ovide luy sion de ce grand Monarque, s'unissent

donne. ensemble de sentimens et de voix, et

(La rédaction du Dessein publié après un vol merveilleux, que Melpomene

en 1650 est un peu différente, mais fait dans le Char du Soleil, il l'enlève

les variantes ont été relevées par rapidement pour aller ensemble publier

M. Marty-Laveaux.) les mêmes louanges au reste de l'Univers.

Les vers mis en musique méritent encore plus d'être rapportés, car les remaniements que nous allons y signaler sont probablement de Corneille lui-même.

Le vers 79e du Prologue :

Louis est le plus jeune et le plus grand des Rois,

est ainsi modifié :

Louis est le plus sage, etc.

Les deux strophes suivantes (vers 80 à 95) ont été remplacées par une seule strophe dont voici le texte :

Par trop de grands exploits l'invincible Louis Semble avoir travaillé contre sa propre gloire, L'Univers n'a point d'yeux qui n'en soient éblouis ;

Mais quand l'avenir dans l'Histoire

Verra tant de faits inouis,

L'avenir les pourra-t-il croire ?

La description des décorations des cinq actes, si on la rapproche de l'édition de 1651, offre des différences analogues à celles que

nous avons signalées pour le Prologue. Quant aux vers chantés, nous en ferons connaître les variantes.

Le vers 332 est devenu plus harmonieux :

Éd. de 1651 :

Reyne de Paphe et d'Amathonte, Progr. de 1682 :

Reyne à'Eryce et d'Amathonte.

Les noms des acteurs sont indiqués, à partir du deuxième acte, d'une manière très-curieuse.

Les vers 510 à 533 sont chantés par M. de Villiers (un page), les vers 546 à 569 par Mne d'Ennebaut (Liriope), et les deux artistes chantent ensemble les vers 570 à 583.

Au troisième acte, M, de Villiers chante les vers suivants, qui manquent à toutes les éditions de Corneille, et qui doivent s'intercaler, croyons-nous, après le vers 785 :

Répétez nos tristes accens, Rochers, antres affreux, infortuné rivage ; Andromède du Ciel le plus parfait ouvrage, Va perdre la lumière au plus beau de ses ans.

Injustes Dieux, trouppe barbare,

Laisserez-vous périr une Beauté si rare ?

Changez vos claires eaux en pleurs, Fontaines et Ruisseaux qui coulez dans la plaine, Et vous tendres Zephirs, que vostre douce haleine Fasse monter aux Cieux nos cris et nos douleurs.

Le chœur chante les vers 982 à 985, et les vers 986 à 993 sont remplacés par les vers suivants, que M. de Villiers chante seul :

Quand le danger presse une Belle, Qu'elle craint et languit, Qu'une pâleur mortelle La trouble et l'interdit ;

Le péril devient nécessaire Tout doit en estre charmant, Et l'Amant le plus téméraire N'est pas le moins heureux Amant.

Vous estes sa digne conqueste, Victoire à son amour, Victoire tous [sic] ;

C'est luy qui calme la tempeste Et c'est luy qui vous donne enfin l'illustre Epoux Qui seul estoit digne de vous.

Les vers 1356 à 1370, du quatrième acte, ainsi que les vers 1733 à 1740 et 1765 à 1772, du cinquième acte, sont reproduits ici sans

variante, à l'exception du vers 1765, qui est ainsi conçu, par suite d'une faute d'impression évidente :

Allez, Amans, sans jalousie, au lieu de :

Allez, Amans, allez sans jalousie.

Les frères Parfaict (Histoire du Théâtre François, t. XII<>, p. 321, note a) disent, à propos des représentations de 1682 : « Andromède fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu'au quatrième jour d'Octobre suivant : on la continua le Vendredi 22. Janvier 1683. jusqu'au 3. Février de la même année, jour de la trenteneuvième représentation. La quarantième est du Samedi 20. Mars, et la quarante-cinquième et dernière, le 4. Avril. »

De Vizé, en rendant compte de ces représentations dans le Mercure galant (juillet 1682, pp. 359 sq.), dit qu'une des choses qui intéressèrent le plus le public fut de voir Pégase représenté par un véritable cheval. Les frères Parfaict, qui citent ce passage du Mercure galant, racontent comment on s'y prenait pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière : « Un jeûne austère auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit ; et lorsqu'on le faisoit paroître, un Gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l'avoine. Ce Cheval, pressé par la faim, hannissoit, trépignoit des pies, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit. » En 1679, on avait représenté un opéra de Bellérophon, où l'on voyait le héros combattre la Chimère, monté sur le coursier céleste ; il faut croire qu'à cette époque Pégase était encore en carton.

Un troisième exemplaire de ce programme est mentionné dans la bibliothèque dramatique défont de Vegle (Paris, 1847, in-8), n° 1819.

60. D. Sancee II d'Arragon, || Comédie héroïque. || Imprimé à Rouen, & se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au Palais, en la petite || Salle des Merciers, à la Palme. \\ M. DC. L. [1650]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff. et 116 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre sur lequel se voit un fleuron avec le monogramme de L. Maurry; 11 pp. pour YEpistre dédicatoire à M. de Zuylichem; 3 pp. pour Y Argument et les noms des Acteurs.

Le privilège, qui occupe la page 116, est donné à Corneille pour Andromède et D. Sanche, dont il lui reconnaît la propriété pendant

dix ans. Il est daté du H avril 1650. On lit à la fin : Acheué d'impnmcr à Rouen par Laurens Maurry, le quatorzième de May mil six cens cinquante.

Après avoir imité Guillen de Castro, Alarcon et Lope de Vega, Corneille crut s'être assez pénétré de l'esprit espagnol pour inventer lui-même un sujet, à la manière des auteurs dramatiques de la Péninsule. « Cette Pièce, dit-il, dans l'Examen de D. Sanchc, est toute « d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de « fastueux le premier Acte, est tiré d'une Comédie Espagnole inti- « tulée : El Palacio confuso, et la double reconnoissance qui finit le « cinquième est pris du Roman de Don Pelage. » Le poète indique avec sa franchise ordinaire les sources auxquelles il a puisé ; mais on peut dire qu'il ne leur doit que peu de chose. La comédie intitulée El Palacio confuso, comédie dont la scène est en Italie et non pas en Espagne, a paru pour la première fois dans la Parte veynte y ocho de Comedias de varios Autores; en Huesca, por Pedro Bluson, 1634, in-4. Elle a été réimprimée dans la Parte veynte y ocho de las Comedias de Lope Félix de Vega Carpio, Çaragoça, 1639, in-4 ; dans la Parte veynte y cuatro de las Comedias de Lope Félix de Vega Carpio, Madrid, 1640 (?), in-4; dans la Parte oeinte y ocho de Comedias nuevas de los mejores ingenios d'esta corte, Madrid, Joseph Fernandez de Buendia, 1667, in-4. Dans ce dernier recueil, la pièce est attribuée à Mira de Amescua ; mais, comme elle figure dans les œuvres authentiques de Lope de Vega, il n'est pas douteux qu'elle ne soit de lui.

L'autre livre dont Corneille avoue s'être servi, Dom Pelage, ou l'Entrée des Maures en Espagne, par le Sieur de Juvenel (à Paris, chez Guillaume Macé, 1643, 2 vol. in-8), n'offre que de bien faibles analogies avec Don Sanche; M. Marty-Laveaux, qui a pris la peine de le lire, n'a pu en rapprocher que deux courts passages (Œuvres de Corneille, t. V°, pp. 483 et 489).

On remarquera que la pièce est annoncée non pas comme une tragédie, mais comme une comédie héroïque. Le poète nous en dit lui-même la raison dans son Épitre dédicatoire.

La représentation de Don Sanche dut avoir lieu presque en même temps que celle d'Andromède; on a même supposé qu'elle avait précédé celle de l'opéra. Immédiatement après la phrase de l'Examen que nous avons citée plus haut, Corneille dit, en parlant de sa pièce : « Elle eut d'abord grand éclat sur le Théâtre, mais une dis- « grâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus « d'un illustre suffrage dissipa les applaudissemens que le Public « lui avoit donnez trop libéralement, et anéantit si bien tous les « Arrests que Paris et le reste de la Cour avoient prononcez en sa « faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans « les Provinces, où elle conserve encor son premier lustre. » La Monnoye (Jugements des Savants sur les principaux ouvrages des Auteurs [par Adrien Baillet; Paris, 1722, 7 vol. in-4], t. V°,p. 354 en note), Joly (Théâtre de P. Corneille; Paris, 1747, t. 1er, p. xxxix),

CORNELIENNE.

Voltaire (Théâtre de Corneille; Genève, 1764, t. V<>, p. 305), Guizot (Corneille et son temps; Paris, 1852, in-8, p. 204) et M. Marty-Laveaux (Œuvres de Corneille, t. Ve, p. 400), ont cru que 1' «illustre suffrage » refusé à Don Snnche était celui du prince de Condé; or, l'arrestation de Condé ayant eu lieu le 18 janvier 1650, il faut de toute nécessité, si l'on admet cette opinion, placer la représentation de Don Sanche avant la fin de l'année 1649. Malgré les autorités sur lesquelles cette explication est appuyée, elle nous paraît peu probable. Condé devait être trop occupé des événements politiques pour s'arrêter à critiquer une pièce de théâtre. Nous avons peine à croire que les comédiens aient donné un ouvrage nouveau alors que la rivalité de Mazarin et de Condé mettait tout Paris en feu. Ce ne fut qu'après l'arrestation du prince que la cour put songer aux fêtes et aux spectacles. Alors sans doute, mais alors seulement, furent joués Andromède et Don Sanche. Nous croyons que le suffrage refusé à Corneille fut celui de la reine. Anne d'Autriche avait aimé le Cid, qui lui avait montré un véritable héros espagnol ; elle ne dut voir clans Don Sanche qu'un héros de roman d'une origine trop humble pour qu'une princesse pût s'éprendre de lui.

Ce fut peut-être pour consoler le poète du chagrin que lui causa !e mauvais succès de sa pièce que la reine, profitant d'un voyage de la cour à Rouen, le fit nommer procureur des états de Normandie (15 février 1650).

Corneille fait hommage de D071 Sanche à Huyghens, seigneur de Zuilychem, homme d'Etat hollandais, né en 1596. Ce personnage, qui a laissé divers ouvrages, était un homme fort lettré ; il professait une estime particulière pour l'auteur du Cid, et nous aurons l'occasion de citer, dans notre chapitre VIIe, les deux pièces de vers ajoutées par lui à l'édition elzévirienne du Meilleur. M. Ed. Fournier a publié, dans la Revue des Provinces du 15 février 1865, deux lettres de Corneille à Huyghens qui viennent fort heureusement compléter la dédicace imprimée. Nous y voyons que Y Argument ajouté à Don Sanche et à Andromède est une concession faite aux idées du savant hollandais.

Corneille répète dans la dernière édition de ses oeuvres, publiée en 1682, la phrase qu'il écrivait en 1660, que Don Saîiche est « relégué dans les provinces ». On peut en conclure que les théâtres parisiens ne reprirent pas Do?i Sanche avant 1682, mais à cette date, sinon un peu plus tôt, la pièce fut remise à la scène. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale (msc. franc. n° 24.330) nous fournit une liste des pièces qui composèrent le répertoire du théâtre du Faubourg Saint-Germain de 1673 à 1685, et l'on y voit figurer Don Sanche. Cependant cette pièce n'est pas mentionnée dans le manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus n° 9).

De 1680 à 1715, la Comédie française en donna 14 représentations à la ville et 3 à la cour. Sous Louis XV, Racot de Grandval interpréta Don Sa?iche avec un grand succès (1753) ; la pièce de Corneille eut alors 35 représentations, dont 4 à la cour.

En 1833, la Comédie française a donné un arrangement de Don Sanche dû à M. Planât (voy. notre chapitre XII"). C'est sous cette forme réduite que M11^ Rachel l'a joué en 1844.

61. D. Sanche |l d'Arragon, || Comédie héroïque. || Imprimé à Rouen, & se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au || Palais, en la petite Salle |) des Merciers, à la Palme. \\ M. DC. L. [1650]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 8 ff. et 83 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre ; 5 ff. pour l'épître dédicatoire ; 2 ff. pour Y Argument et les noms des Acteurs.

Le privilège occupe les pp. 82 et 83; il contient les mêmes mentions que le texte contenu dans l'édition in-4°. L'achevé d'imprimer est du 14 mai 1650, à Rouen par Laurens Maurry.

62. D. Sanche || d'Arragon, || Comédie heroique. || A Paris, Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Salle des Merciers, à la Palme ; [ou Chez Guillaume de Luyne, \\ au Palais, en la Gallerie des || Merciers, sous la montée de || la Cour des Aydes}. || M. DC. LUI. [1653]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. prél. sign. ê, et 72 pp. sign. A-F.

Au verso du titre, l'extrait du privilège accordé pour dix ans au Sieur de Corneille, à la date du 11 avril 1650. Il n'y est pas fait mention des libraires à qui l'auteur l'a cédé. On lit au-dessous : Acheué d'imprimer à Paris le 15. Septembre 1653. Les 5 ff. suivants sont occupés par l'épître dédicatoire, Y Argument et lea noms des Acteurs.

63. D. Sanche || d'Arragon, || Comédie heroique. || A Paris, || Chez Antoine de Sommauille, \\ au Palais, en la Gallerie des Merciers, || à l'Escu de France; [ou ChezEdme Pepingué, en || la grand' Salle du Palais, du Costé || de la Cour des Aydes; ou Chez Loùys Chamhoudry, || au Palais, deuaint la Saincte || Chappelle]. || M. DC. LV. [1655] || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 72 pp.

Au verso du titre, l'extrait du privilège, comme dans l'édition précédente, mais sans achevé d'imprimer. Les caractères sont un peu plus petits, et l'impression est plus nette que dans l'édition de 1653. Le nombre des pages est le même, bien qu'il y ait souvent un nombre de vers différent dans les pages qui se correspondent.

Quant au texte, nous n'y avons relevé que de légères variantes orthographiques, par exemple, p. 13 :

Éd. de 1G53 :

Et bien, seigneur Marquis, qu'est-il besoin qu'on face?

Éd. de 1655 :

, qu'est-il besoin qu'on fasse?

64. D. Sanche d'Arragon, Comédie héroïque. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers, sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier P illier de la grand'Salle proche les Consultations, au Nom de Jésus. Pierre Trabouillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests. M. DC. LXXXII [1682]. In-12.

Nous n'avons pas vu cette édition, qui doit se composer de 2 ff., 69 pp. et 1 f. Cf. ci-dessus, n° 25.

65. Nicomede II Tragédie. \\A Rouen, \\ Chez Laurens Maurry , prés le Palais. || Auec Priuilege du Roy. || M. DC. LI [1651]. || Et se vend A Paris, || Chez Charles de Sercy, au Palais, dans la Salle \\ Dauphine, à la bonne Foy Couronnée, In-4 de 4 ff. et 124 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre; 2 ff. pour l'avis Au Lecteur ;l f. pour YExtrait du Privilège et les noms des Acteurs.

Le privilège, daté du 12 mars 1651, est celui dont nous avons déjà parlé à la fin de l'édition originale in-4° d'Andromède (n° 51). Il n'y est pas fait mention du libraire ou des libraires à qui Corneille en a fait cession,

On remarquera que l'édition in-12, que nous décrivons ci-après, parle d'une cession faite, non pas à Charles de Sercy, mais à

Guillaume de Luyne. On lit à la fin : Achevé d'imprimer le vingtneufiéme de Nouembre mil six cent cinquante & un.

Le faible succès qu'avait eu Don Sanche décida Corneille à s'éloigner des Espagnols et à revenir à l'antiquité. Un court passage de Justin lui fournit le sujet d'une tragédie qui doit être comptée parmi ses plus beaux ouvrages. Ainsi qu'il le déclare lui-même dans YExamc?i de Nicomède, il a voulu faire une pièce dans laquelle « la tendresse et les passions » ne tinssent aucune place. « Mon « principal but, ajoute-t-il, a été de peindre la Politique des « Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec « les Rois leurs alliez ; leurs Maximes pour les empescher de s'ac- « croistre, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, « quand elle commençoit à devenir suspecte, à force de s'augmenter, « et de se rendre considérable par de nouvelles conquestes. »

On ne sait rien ni des acteurs qui jouèrent Nicomède à l'origine, ni même du théâtre sur lequel la pièce fut donnée. Jolly (Théâtre de Corneille; Paris, 1738, t. I", p. lu ; Paris, 1747, t. Ier, p. xl) rapporte seulement que la représentation eut lieu avant que le prince de Condé et son frère eussent été remis en liberté (13 février 1651); quelques-uns donnèrent ainsi matière à des allusions qui en augmentèrent le succès.

Les troupes qui parcouraient les provinces, la troupe de Molière en particulier, jouèrent à leur tour Nicomède. Dans l'avertissement placé par Lagrange en tète de l'édition des Œuvres de Monsieur Molière (Paris, Denis Thierry, 1682, 8 vol. in-12), on trouve des détails très-curieux sur une représentation qui décida du sort de Molière et de ses camarades. « Le 24. Octobre 1658., dit Lagrange, cette Troupe commença de paroistre devant Leurs Maj estez et toute la Cour, sur un Théâtre que le Roy avait fait dresser dans la Salle des Gardes du vieux Louvre. Nicomède, Tragédie de Monsieur de Corneille l'aisné, fut la Pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces nouveaux Acteurs ne déplurent point, et l'on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des Femmes. » Molière remercia le Roi de sa bienveillance, et fit ingénieusement l'éloge de la troupe royale, ce qui ne l'empêcha pas de la tourner en ridicule, cinq ans après, à propos de cette même pièce de Nicomède.

« J'avois songé, dit Molière, dans Y Impromptu de Versailles, une Comédie, où il y auroit eu un Poète que j'aurois représenté moymesme, qui seroit venu pour offrir une Pièce à une Trouppe de Comédiens nouvellement arrivez de la campagne. Avez-vous, auroitil dit, des Acteurs et des Actrices, qui soyent capables de bien faire valoir un Ouvrage, car ma pièce est une pièce... Eh! Monsieur, auroient répondu les Comédiens, nous avons des Hommes et des Femmes qui ont esté trouvé raisonnables par tout où nous avons passé. Et qui fait les Roys parmy vous ? voilà un Acteur qui s'en démesle par fois. Qui ! ce jeune Homme bien fait? vous mocquezvous ! Il faut un Roy qui soit gros et gras comme quatre. Un Roy, morbleu, qui soit entripaillé comme il faut ! un Roy d'une vaste

circonférence, et qui puisse remplir un Throsne de la belle manière ! La belle chose qu'un Roy d'une taille galante ! voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de Vers. Là-dessus le Comédien auroit récité, par exemple, quelques Vers du Roy de Nicomede :

Te le diray-je Araspe, il m'a trop bien servy, Augmentant mon pouvoir....

Le plus naturellement qui luy auroit esté possible. Et le Poëte : Comment vous appelez cela reciter? C'est se railler; il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez-moy :

Te le diray-je, Araspe, etc.

Imitant Monfleury excellent Acteur de l'Hostel de Bourgogne. Voyez-vous cette posture ? remarquez bien cela, là appuyez comme il faut le dernier Vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha, etc. »

Le Registre de Lagrange ne mentionne que cinq représentations de Nicomede, deux en 1660 : le 13 avril et le 30 mai, et trois en 1661 : les 29 et 31 juillet et le 21 août. A chacune de ces représentations, Molière ajouta une de ses comédies : les Précieuses ridicules, le Cocu imaginaire et l'Ecole des maris. Cette addition, qui assurait la recette, est un indice que la tragédie n'avait plus beaucoup de vogue auprès du public. Peut-être la foule se pressait-elle à l'hôtel de Bourgogne, où régnait l'emphatique Montfleury.

Dans sa Lettre en vers à Madame, du 17 novembre 1668, Robinet nous rend compte en ces termes d'une représentation de Nicomede :

Achevant de verbaliser,

Gazetiser, nouvelliser,

D'un Monsieur d'assez bonne mine,

J'apprend que chez mon Héroïne, [Madame.]

Jeudy, la Troupe de l'Hôtel,

Par un Poëme, non tel quel,

Charma trés-nomhreuse Assemblée,

De Beaux, et de Belles, comblée,

Frisez et musquez, comme il faut,

Et braves par bas, et par haut,

Nicomede, étoit ce Poëme, Digne d'une louange extrême.

Il est de Corneille, l'Aîné, Qui fut, je croi, prédestiné, Pour emporter, dans le Tragique, Tout seul l'Honneur du Dramatique.

Parmi les interprètes de Nicomede, il convient de citer au premier rang Baron qui sut donner un grand caractère au prince de Bithynie. Le Manuscrit du Dauphin nous donne la distribution complète de la pièce au commencement de l'année 1685 :

DAMOISELLES

Laodice :

le Comte.

Arsinoé :

Beauval.

Cleone :

Poisson.

nOMMES.

Attale :

de Villiers.

Flaminius

la Tuillerie.

Nicomede :

Baron.

Prusias :

Chanmeslé.

Araspe :

Beauval.

Baron prit sa retraite en 1691 ; il fut remplacé dans le rôle de Nicomede par Beaubourg (17 décembre 1691), puis par Dufer (2 mai 1694). Au dix-huitième siècle, Grandval (1754) et Lekain (1771) tinrent ce même rôle avec un talent qui frappa vivement leurs contemporains. Dans ces dernières années, M. Beauvallet l'a rempli non sans éclat (6 juin 1861).

Quant au rôle de Laodice, il suffit de rappeler qu'il a été joué par AP-le Lecouvreur, Mllc Clairon, Mme Vestris et Mlle Rachel.

La Comédie française a donné, de 1680 à 1870, 314 représentations de Nicomede, savoir : sous Louis XIV : à la ville, 138 ; à la cour, 12; — sous Louis XV : à la ville, 48 ; à la cour, 2 ; — sous Louis XVI : à la ville, 3 ; — sous le Directoire, le Consulat et l'Empire : à la ville, 74 ; à la cour, 3 ; — sous la Restauration : 27 ; — sous Louis- Philippe : 3 ; — sous le second Empire : 4.

66. Nicomede. || Tragédie. || A Paris, || Chez Guillaume de Laine, || au Palais, en la Salle des Merciers, sous \\ la montée de la Cour des Aydes. j| M. DC. LU. [1652]. || Auec Priuilege du Roy.

66 bis. Nicomede. || Tragédie. || A Paris, || Chez Guillaume de Luine, au \\ Palais, en la Salle des Merciers, sous || la montée de la Cour des Aydes; [ou Chez Augustin Courbé, au Palais, || en la salle des Merciers, à la || Palme]. || M.DG.LIII. [1653]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 80 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour V Extrait du Privilège et les noms des Acteurs,

On trouve à la fin du privilège (le même que dans l'édition in-4°) mention de la cession faite par Corneille à Guillaume de Luine (sic).

Première édition in-12 de Nicomede, comme le prouve la double

CORNELIENNE.

date de 1652 et 1653. Elle paraît avoir été exécutée à Paris et ne doit pas être confondue avec la suivante. Vendu : 70 fr., vélin, Potier, 1870 (n° 1232).

67. Nicomede || tragédie. || A Rouen, || Chez Laurens Maurry, prés le Palais. || Auec Priuilege du Roy. I| M. DC. LUI [1653]. || Et se vend A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, || au Palais, sous la montée de la || Cour des Aydes. In-12 de 4 ff. et80pp.,sign.A-G.

Les ff. prél. comprennent: 1 f. de titre; 2 ff. pour l'avis Au Lecteur et 1 f. pour le privilège et les noms des Acteurs.

Le privilège est donné par extrait comme dans l'édition précédente et se termine par une mention de la cession faite à Guillaume fie Luyne.

La collation de cette édition est la même que celle de l'édition que nous croyons avoir été imprimée à Paris, mais les caractères et fleurons sont différents, ainsi que le contenu d'un certain nombre de pages. On distinguera facilement les deux éditions en tenant compte des détails suivants :

A (édition de Paris), dernière ligne du 2° f. r° : dessein de faire assassiner sô fils Nicomede pour

B (édition de Rouen) ibid. :

dessein de faire assassiner son, etc.

A, p. 3, dernière ligne :

Qui liuroit Annibal pourra bien vous contraindre.

B, ibid. :

Qui liuroit Annibal pourra bien vous e.ôtraindre. A, p. 33 (chiffrée par erreur 36), 1" vers : Alors peut-estre, alors vous le prierez en vain.

B, ibid. :

Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité. (Le vers qui commence la page dans A n'est ici que le 5e).

Toutes les pages présentent de petites différences analogues à celles que nous venons de signaler.

Il doit exister une édition de Nicomede publiée par Sommaville et ses associés Pcpingué et Chamhwdrg, en 1Gj5, dans le format in-12. Voy. le n° 103.

68. Nicomede, Tragédie. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers,

sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Fstienné Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations, au nom de Jésus. Pierre Traboùillet, dans la Galerie des Prisonniers, à limage S. Hubert, & à la Fortune, proche le Greffe des Eaux et Forests. M. DG. LXXXII. [1682]. In-12.

Cette édition, que nous n'avons pas vue, doit se composer de 2 ff. et 72 pp. Cf. ci-dessus, n° 25.

69. Pertharite || Roy || des H Lombards, l| Tragédie. || A Rouen, || Chez Laurens Maurry, prés le Palais. || Auec Priuilcge du Roy. || M. DG. LUI. [1653]. || Et se vend A Paris, || Chez Guillaume de Luynes, au Pa- 1| lais, sous la montée de la Cour des Aydes. In-12 de 6 ff. et 71 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre; 1 f. pour l'avis Au Lecteur; 4 ff. pour les extraits des auteurs et la liste des Acteurs.

La page 71 est occupée par Y Extrait du Privilège, accordé « au sieur Corneille, Advocat en nostre Parlement, » pour trois pièces de théâtre intitulées : Pertharite, Roy des Lombards, D. Bertran de Cigarral et l'Amour à la mode. Nous trouvons ici une confusion entre les pièces de Pierre et de Thomas Corneille, analogue à celle que nous avons relevée à propos d'Andromède. Le privilège, dont Corneille déclare faire cession à Guillaume de Luyne, lui est donné pour vingt ans, à la date du 24 décembre 1651. L'achevé d'imprimer est du 30 avril 1653.

Après Nicomède, le génie de Corneille touche à son déclin. Pertharite, dont le sujet est tiré de Paul Diacre et des Historiée insubrics d'Henri Dupuis, ne trouva pas grâce devant le public. La pièce ne fut jouée, dit-on, qu'une ou deux fois. M. Marty-Laveaux (t. VIe. p. 4) a fort habilement fixé la dale de la représentation, que la plupart des éditeurs de Corneille plaçaient en 1653. Il a relevé un passage de Tallemant des Réaux qui avait échappé à ses devanciers : « Au carnaval de 1652, dit Tallemant, Mmc de Montglas fit une plaisante extravagance chez la présidente de Pommereuil. On y devait jouer Pertharite, roy des Lombards, pièce de Corneille qui n'a pas réussy... »

Avec sa franchise ordinaire, Corneille nous apprend lui-même l'échec de Pertharite : « La mauvaise réception que le Public a faite

CORNELIENNE.

« à cet Ouvrage, nous dit-il au commencement de l'avis Au Lecteur, « m'avertit qu'il est temps que je sonne la retraite... Il vaut mieux « que je prenne congé de moy-mesme que d'attendre qu'on me le « donne tout à fait, et il est juste qu'après vingt années de travail « je commence à m'appercevoir que je deviens trop vieux pouretre « encor à la mode. » Cette dernière phrase, écrite en 1652, fournit un argumenl de plus à ceux qui placent la représentation de Milite en 1 G29 ou en 1630. Nous n'avons pas à insister sur ce point, qui ne nous a pas paru contestable (Voy. ci-dessus, n° 1). S'il était vrai, comme le prétend Fontenelle et comme le répète d'après lui la Bibliothèque au Théâtre François (t. 111°, p. 2), que Mélite eût été jouée en 1(J2.'>, Corneille n'eût pas manqué de dire : « Apres vingt-cinq années de travail. »

Malgré ses faiblesses, Pertharite offre encore de beaux passages; mais ce qui fait le principal intérêt de cette pièce, c'est que Racine en a tiré plusieurs des situations H'Andromaque. Voltaire a, l'un des premiers, relevé les ressemblances qui existent entre les deux tragédies; mais, comme dans bien d'autres circonstances, il s'est montré injuste pour Corneille : « Il est évident, dit-il, que Racine a tiré son or de cette fange. » Parmi les critiques qui ont le mieux apprécié Pertharite et le mieux mis en lumière les emprunts faits par Racine à Corneille, nous citerons M. A. Thiénot, qui a consacré un long article à cette question dans le journal le Constitutionnel Au 18 août 1869.

70. Pertuarite H Roy || des || Lombards, || Tragédie. || Imprimé à Rouen, || & se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au Palais, \\ en la Gallerie des Merciers, || à la Palme. || M. DC. LTV. [1654]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 94 pp. et 1 f. M., sign. Cc-Ff.

Cette édition, dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque nationale (Y. 5624. A. Rés.), est un tirage à part du recueil publié en 1654, sous le titre d' Œuvres de Corneille du 24 décembre 1651, avec l'achevé d'imprimer du 30 avril 1653. Nous dirons plus loin (n° 102) dans quelles circonstances ce tirage à part fut exécuté. La pagination commence au deuxième feuillet, à 579, et se continue régulièrement jusqu'à 670. La dernière page contient un extrait du privilège.

71. Pertharite || Roy || des || Lombards, || Tragédie. || A Paris, || Chez Anthoine de Sommauille, || au Palais, en la Gallerie des Merciers, j| à l'Escu de France. || M. DC. LVI

[1656]. || Aucc Priuilcge du Roy. In-12 de 84 pp., y compris le titre et les feuillets prélim.

L'extrait ilu privilège, qui occupe la page 15, est le même que dans l'édition de 1(353,, avec achevé d'imprimer du 30 avril 1653.

11 doit exister des exemplaires au nom d'Edme l'epingué et de Louis Cliamhoudry.

r2. Pertiiarite, Roy des Lombards, Tragédie. Par P. Corneille. A Paris, au Palais. Citez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Ai/des à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand' Salle proche les Consultations au nom de Jésus. Pierre Trabo'àillet, dans la Galerie des Prisonniers à l'Image S. Hubert, & à la Fortune, proche le Greffe des Eaux & Forests. M. DC. LXXXII. [1682]. Avec Privilège du Roy. In-12.

Cette édition doit compter 2 ff. et 68 pp. (Voy. ci-dessus, n° 25.)

73. OEDirE, || Tragédie. || Par P. Corneille. \\ Imprimée à Rouen, & se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Juré, || dans la mesme Gallerie, || à, la Iustice. j| M. DC. LIX. [1659]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 89 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim. : titre ; 2 ff. pour les Vers présentez à Monseigneur le Procureur General Foucquct, Sur- intendant des Finances; 3 ff. pour l'avis Au Lecteur et les noms des personnages.

Au verso de la page 89 se trouve l'extrait du privilège accordé pour sept ans à Corneille lui-même, à la date du 10 février 1659, et dont Corneille fait cession aux deux libraires nommés sur le titre. On lit à la fin : Acheué d'imprimer pour la première fois, le 26. Mars 1659, à Rouen, par L. Maurry.

Au rapport de M. Marty-Laveaux (t. VIe, p. 110 ; t. Xe, p. 133), on trouve en tête de certains exemplaires une pièce intitulée : Sur la mort de Demoiselle Elisabeth Ranquct, Femme de Nicolas de Chcureul, Escuyer, Sieur d'Esturville. Epitaphe. Nous n'avons pas été

CORNELIENNE.

assez heureux pour voir nous-même un exemplaire présentant cette particularité.

L'échec de Perthnrite dégoûta Corneille du théâtre ; pendant sept ans il se consacra tout entier à la traduction de Y Imitation de Jésus-Christ et à des travaux littéraires de moindre importance, qui ne nous sont pas tous parvenus. Les représentations données par Molière à Rouen en 1658, l'admiration que la Du Parc fit éprouver à Corneille, enfin l'invitation de Fouquet décidèrent l'auteur du Cid à reprendre la plume. Dans une pièce de vers adressée au surintendant, il lui demanda de choisir un sujet, promettant de retrouver, pour le traiter,

La main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Fouquet choisit trois sujets : Œdipe, Camma et un troisième sujet qui n'est pas connu. Pierre Corneille écrivit Œdipe, tandis que Thomas se chargea de Camma. Il se pourrait que le troisième sujet fût celui de Stilicon, traité par Thomas Corneille peu de temps avant la représentation d'Œdipe. Dans sa lettre du 29 janvier 1661, l'auteur de la Muse historique établit une sorte de parenté entre ces trois pièces :

Tout-de-bon le cadet Corneille Quoy qu'il ait fait mainte merveille, Et maint Ouvrage bien sensé, En cétuy-cy s'est surpassé.

Ainsi cette Pièce divine, Qui du grand Œdipe est couzine, Et propre sœur de Stilicon, (Pièces qu'on tient sans parangon) Est très- digne de sa naissance, Et par l'agréable abondance De mille beaux traits diférens, Ne fait point tort à ses parens.

Le sujet d'Œdipe, emprunté à Sophocle et à Sénèque, avait été plusieurs fois remis à la scène avant Corneille, entre autres par les Italiens (Edipo, tragedia di Seneca, tradotta da Lodovico Dolce; in Yinegia, per Giambattista e Marchio Sessa. 1560, in-12; — Edipo, tragedia di Gio. Andréa dell' Anguillara; in Yinegia, per Dom. Farri, 1565, in-8; in Padova, per Lorenzo Pasquati, 1565, in-4; — Edipo Tiranno, tragedia di Sofocle ridotta in ïingtia volgare da Orfato Giustiniano; in Yenetia, per Francesco Ziletti, 1585, in-4; — Edipo Tiranno, tragedia di Sofocle ridotta dalla greca nella toscana lingua da Pietro Angelio [detto il Bargco]; in Firenze, per Bart. Sermaielli. 1589, in-8; — Edipo Re . tragedia di Sofocle, tradotta in lingua itaiiann da Girolamo Giustiniani ; Yenetia, per Sebastiano Combi, 1610, in-12; — Edipo, tragedia di Seneca tradotta, da Ettore Nini; in Venezia, per Marco Ginammi, 1622, in-8). Les Anecdotes dramatiques (Paris, 1775, 3 vol. in-8, t. II", p. 15) indiquent deux

pièces françaises écrites avant Corneille sur le sujet d' Œdipe : l'une de Jean Prévôt (1605), l'autre de Nicolas de Sainte-Marthe (1614); mais ce renseignement est en tout cas inexact : nous ne connaissons pas l'Œdipe de Sainte-Marthe, qui n'est cité dans aucune bibliographie; quant à celui de Prévôt, il n'est pas de 1605, mais de 1614 [Les Tragédies et mitres Œuvres poétiques de Jean Prévost, advocat en la Basse-Marche; à Poictiers, chez Julian Thoreau, 1614, in-12).

Corneille ne s'arrêta pas à ces imitations modernes ; il prit directement pour guides Sophocle et Sénèque, mais, dès qu'il eut commencé sa tragédie, il crut devoir faire de larges concessions à l'esprit de son siècle. Il s'éloigna ainsi de ses modèles et renonça volontairement à la simplicité, qui est le plus noble caractère du drame antique. Cette condescendance envers la mode ne manqua pas de séduire le parterre. Le nouvel Œdipe, représenté le vendredi 24 janvier 1659, eut un grand succès. Voici en quels termes Loret en rendit compte, dès le lendemain, dans sa Muze historique :

Monsieur de Corneille, l'Aîné,

Depuis peu de temps a donné

A ceux de l'Hôtel de Bourgogne

Son dernier Ouvrage, ou Bezogne,

Ouvrage grand et signalé,

Qui Y Œdipe est intitulé ;

Ouvrage (dis-je) Dramatique,

Mais si tendre et si patétique,

Que, sans se sentir émouvoir,

On ne peut l'entendre ou le voir.

Jamais Pièce, de cette sorte,

N'ût l'élocution si forte,

Jamais, dit-on, dans l'Univers,

On entendit [sic] de si beaux vers.

Hier, donc, la Troupe Royale,

Qui, tels sujets point ne ravale,

Mais qui les met en leur beau jour,

Soient qu'ils soient de Guerre, ou d'Amour,

En donna le premier spectacle,

Qui fit, cent fois, crier miracle.

Je n'y fus point; mais on m'a dit

Qu'incessamment on entendit

Exalter cette Tragédie

Si merveilleuze et si hardie;

Et que les gens d'entendement

Luy donnoient, par un jugement

Fort sincère et fort équitable,

Le beau titre d'inimitable,

Mais cela ne me surprend pas

Qu'elle ait d'admirables apas,

Ny qu'elle soit rare et parfaite ;

Le divin Corneille l'a faite.

Le roi assista, le 8 février, à une représentation d' Œdipe qui, au

CORNELIEN NK.

diredeLoretetdeRenaudot(Voy.Marty-Lavcaux,t.VI<>, pp.lOGsqq.), fut des plus brillantes. Floridor, qui remplissait le principal rôle, lit à Louis XIV an compliment qui charma toute la cour. Le roi fut si satisfait qu'il fit remettre à Corneille une gratification dont celui-ci parle naïvement dans son avis Au Lecteur : « Cette Tragédie « a plu assez au Roy, dit-il, pour me faire recevoir de véritables « et solides marques de son approbation : Je veux dire ses libera- « litez que j'ose nommer ses ordres tacites, mais, pressans de con- « sacrer aux divertissemens de Sa Majesté ce que l'âge et les « vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur. »

Le succès de Y Œdipe ne fut dépassé que par celui des Précieuses ridicules, de Molière, représentées à la fin de la même année. Voici comment Loret s'exprime, au sujet de cette dernière pièce, dans sa lettre du 6 décembre 1659 :

Cette Troupe de Comédiens, Que Monsieur avoue être siens, Reprézentant sur leur Théâtre Une action assez folâtre, Autrement, un sujet plaizant, A rire sans cesse induizant Par des chozes facécieuzes, Intitulé Les Précieuses; Ont été si fort visitez Par Gens de toutes qualitez Qu'on en vit [sic] jamais tant ensemble Que ces jours passez, ce me semble, Dans l'Hôtel du Petit-Bourbon, Pour ce sujet mauvais, ou bon.

Ce n'est qu'un sujet chymérique, Mais si boufon et si comique, Que jamais les Pièces Du-Ryer, Pui fut si digne de laurier; .Limais l'Œdipe de Corneille, Que l'on tient être une merveille; La Cassandre de Bois-robert; Le Néron de Monsieur Gilbert ;

Alcibiadr, Amalazonte. île M. Quinaut.

Dont la Cour a fait tant de conte ; Ny le Fédéric de Boyer, Digne d'un immortel loyer, N'ùrent une vogue si grande, Tant la Pièce semble friande A pluzieurs, tant sages, que fous ; Pour moy j'y portay trente sous : Mais oyant leurs fines paroles J'en ry pour plus de dix pistoles.

A l'exception de Floridor, nous ne savons rien des acteurs qui jouèrent Œdipe à l'origine. L'actrice qui remplissait le rôle de Jocaste tomba malade après quelques représentations et fut remplacée par la Beauchùtcau (lettre de Corneille à l'abbé de Pure, en

date «lu 12 mars ItioO). Molière ne dispata point Œdipe à l'Hôtel de Bourgogne; da moins le Registre de Lagrange n'en mentionne aacane représentation.

En 16G3, le rôle d'Iphicrate était tena par de Villiers : c'est Molière lai-même qai noas l'apprend dans Y Impromptu de Versailles. Quant aa rôle d'Œdipe, il fat joaé avec éclat par Baron (1076). Il servit plas tard aax débats de Cliampvulon (1718) et de Sarrasin ^1729). Depais lors VCEdipe de Voltaire, représenté en 1718, a remplacé aa répertoire celai de Corneille.

De 1680 à 1729, le Théâtre-Français a donné 114 représentations de l'Œdipe de Corneille, savoir : soas Loais XIV : à la ville, 70 ; à la coar, 22; — soas Loais XV : à la ville, 21 ; à la coar, 1.

74. OEdipe, Il Tragédie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Au Palais. || Chez \\ Guillaume de Luyne, dans la Salle des || Merciers sous la montée de la Cour des Aydes || à la Justice. || Estienne Loyson, au premier Pillier de || la grand' Salle proche les Consultations \\ au Nom de Jésus. |l Pierre Traboùillet, dans la Galerie des || Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune, || proche le Greffe des Eaux & Forests. || M. DG. LXXXII [1682]. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 2 ff. et 78 pp.

Tirage à part da recueil de 1682. Le deaxième feaillet, qai contient Y Extrait du Privilège et les Acteurs, est encore paginé, aa verso, 444. Poar le reste de la pièce, la pagination a été changée.

75. Desseins || de la || Toison d'or, || Tragédie. || Représentée par la Troupe Royale du Marests, chez Mr le || Marquis de Sourdeac, en son Chasteau du Neufbourg, || pour réjouissance publique du Mariage du Roy, & de la || Paix auec l'Espagne, & en suite sur le Théâtre Royal du || Marests. || Imprimée à Rouen, Et se vend |j A Paris, || Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Gallerie |j des Merciers, \à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Taré, dans la || mesme Gallerie, à la lustice. || M.DG.LXI

CORNELIENNE.

[1661]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 26 pp. (y compris le titre), et 1 f. pour Y Extrait du Privilège.

Le privilège, daté du 27 janvier 16G1, est accordé pour dix ans à Augustin Courbé, qui déclare y associer Guillaume de Luyne. On lit à la tin : Acheué d'imprimer pour la première fois le 31. Ionuier 1661, à Rouen, par Laurens Maurry.

Le sujet de la Toison (for, comme celui d'Andromède, avait été choisi par les Italiens pour des représentations à grand spectacle. On avait représenté sur le théâtre des Saints-Jean-et-Paul, à Venise, en 16i2, un « drame ou fête théâtrale », d'Orazio Persiani, dont Marco Marazzoli avait écrit la musique, et qui était intitulé : Amori <Ii Giasone c ctlsifile (Venezia, per Antonio Bariletti, 1642, in-12). Cette pièce, que nous n'avons pas sous les yeux, pourrait bien avoir été mise entre les mains de Corneille par les machinistes italiens ou par le marquis de Sourdéac lui-même, lorsqu'il vint trouver l'auteur du Cul pour lui demander une tragédie mêlée de musique qui pût être représentée au château de Neufbourg. Ce gentilhomme, que Tallemant des Réaux nous représente comme un « original », voulait célébrer sur ses domaines, avec une pompe inusitée, le mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse. Le mariage royal, arrêté lors de la paix des Pyrénées (6 novembre 1659), ne fut célébré par procuration que le 3 juin 1660, mais c'est vraisemblablement dès la fin de l'année 1659 que le marquis de Sourdéac conçut l'idée de sa représentation. Il commença aussitôt les préparatifs de la fête projetée, mais il faillit ne pouvoir s'entendre avec Corneille. « Il a, dit Tallemant (Historiettes, édit. Paulin Paris, t. VIP, p. 370), de- l'inclination aux méchaniques; il travaille de la main admirablement : il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il luy a pris une [fantaisie de] faire jouer chez luy une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui luy couste au moins dix mille escûs. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et pour les sièges et les galeries, s'il ne travailloit lui-mesme, luy reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfans. Hors cela, il est assez œchonome. »

L'affaire se raccommoda pourtant, et la représentation eut lieu au château de Neufbourg, au commencement de l'hiver de 1660. Le marquis de Sourdéac fit ensuite don de ses machines aux comédiens du Marais, qui les installèrent sur leur théâtre. Voici ce que dit Loret, dans sa lettre du 1er janvier 1661 :

Les Comédiens du Marest Font un inconcevable aprest, Pour jouer, comme une Merveille, Le Jazon de Monsieur Corneille.

La représentation n'eut lieu que six semaines plus tard, et Loret nous en rend compte longuement dans sa lettre du 19 février ■

La Conqueste de la Tuizon Que fit, jadis, défunt Jazon, Pièce infiniment excellente, Enfin, dit-on, se reprézente Au Jeu de Paume du Marais, Avec de grandissimes frais.

Cette Pièce du grand Corneille, Propre pour l'œil et l'oreille, Est maintenant, en vérité, La merveille de la Cité, Par ses Scènes toutes divines, Par ses surprenantes Machines, Par ses concerts délicieux, Par le brillant aspect des Dieux, Par des incidens mémorables, Par cent ornemens admirables, Dont Sourdiac, Marquis Normand, Pour rendre le tout plus charmant. Et montrer sa magnificence, A fait l'excessive dépence, Et si splendide sur ma-foy, Qu'on diroit qu'elle vient d'un Roy.

J'aprens que ce rare spectacle Fait à pluzieurs crier miracle, Et je croy qu'au sortir de là On ne plaindra point, pour cela, Pistole, ny dumy-pistole, Je vous en donne ma parole.,., etc.

Ce ne sont pas les seules louanges que Loret donne à la pièce de son compatriote. Il revient sur le même sujet le 3 décembre 1661, le 14 janvier et le 18 février 1662 (voy. Marty-Laveaux, t. VIe, pp. 226 sqq.).

Nous ne savons rien de la musique de la Toison d'or, mais elle ne peut avoir été composée que par un des quatre musiciens alors célèbres : Dassoucy, Cambert, Lambert ou Boesset. Dassoucy avait composé la musique à' Andromède, mais il s'était tellement perdu de réputation depuis, qu'il est difficile de croire que Corneille ait encore voulu travailler avec lui. Cambert (né en 1628, mort en 1677) composa, en 1661 et en 1662, deux opéras, dont Perrin avait écrit les paroles : Ariane et Adonis, mais il ne put les faire représenter, ce qui prouve qu'il n'était pas alors en grande vogue. Lambert et Jean-Baptiste Boesset, fils d'Antoine Boesset, le musicien de Louis XIII, jouissaient au contraire de la faveur publique, et l'on retrouvera peut-être un jour dans les ouvrages imprimés ou manuscrits de l'un ou de l'autre des fragments de la partition qui nous occupe. La complaisance avec laquelle Loret nous parle de Boesset, dans sa lettre du 20 janvier 1663, nous montre quelle était la réputation de ce musicien à l'époque de la représentation de la Toison

CORNELIENNE.

d'or. Il s'agit d'un service funèbre célébré à Saint-Denis, en l'honneur de Madame :

La muzique de la Chapelle, de la Chapelle du Boy.

Digne d'une gloire immortelle,

Et celle de la Chambre, aussy.

Que, par un noble et beau soucy,

Le sieur Boisset, Homme très-rare.

Qu'avec justice l'on compare

Aux Amphions du temps passé,

Etant dans son Art bien versé,

A, de bello et bonne manière,-

Remize en sa splendeur première,

Ces deux grandes Muziques, donc,

Admirables, s'il en fut onc,

Avec des douceurs sans-pareilles,

Charmèrent toutes les oreilles,

En commençant par un Motet

Compozé par ledit Boisset,

Par où, toute la Compagnie

Admira son divin génie,

Très-propre à faire de beaux Airs

Pour de mélodieux Concerts.

Les décorations de la Toison d'or ne furent pas gravées comme celles A' Andromède , mais, au dire des contemporains, elles les surpassèrent encore en splendeur (voy. le Théâtre François, par Chapuzeau, p. 52).

Le programme auquel Corneille a donné le nom de Desseins, a dû être imprimé avec une grande hâte. Le privilège n'est que de quatre jours antérieur à l'achevé d'imprimer, bien que l'impression se fit à Rouen. Les exemplaires purent arriver à temps à Paris pour être distribués aux spectateurs le jour de la première représentation.

Les seuls exemplaires des Desseins qui aient été cités jusqu'ici sont, ceux de la Bibliothèque nationale (Y. 5969. A), et deux autres exemplaires contenus dans des recueils de la Bibliothèque de Pont de Veyle (Catalogue de 1847, n°* 1810 et 1813).

76. Desseins de la Toison d'or, Tragédie. Représentée par la Troupe Royale du Marais, chez Mr le Marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour reiouissance publique du Mariage du Roy et de la Paix auec l'Espagne, et ensuite sur le Théâtre Royal du Marais. A Paris, Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Galerie des Merciers, à la Palme. M. DG. LXI [1661]. In-8.

Edition citée par M. Marty-Laveaux, t. XIIe, p. 531. Il ne nous a pas été possible d'en trouver un exemplaire.

1U ni, 10 GRAPHIE

77. La II Toison d'or, || Tragédie. || Représentée par la Troupe Royale du || Marests, chez Mr le Marquis de Sour- 1| deac, en son Ghasteau du Neufbourg, || pour réjouissance publique du Mariage || du Roy, & de la Paix auec l'Espagne, || & en suite sur le Théâtre Royal du || Marests. || Imprimée à Rouen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et \\ Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, dans la mesme Gallerie, || à la Justice. || M.DC.LXI [1661]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 105 pp. etl f.

Collation des feuillets prélim. : 1 f. blanc; 1 f. de titre; 3 ff. pour Y Argument; 1 f. pour la liste des Acteurs.

Le privilège commence au verso de la page 105, et occupe le recto du feuillet suivant. Il est accordé à A. Courbé, qui déclare y associer G. de Luyne, et daté du 27 janvier 1661. Il y est dit que Courbé pourra « faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de l'obéissance de sa Majesté, une Tragédie composée par le sieur P. Corneille, intitulée la Conquête de la Toison d'Or, Avec les Desseins de ladite Pièce, en telles marges et tels caractères, en un ou plusieurs volumes, et autant de fois qu'il voudra, durant dix ans entiers, à compter du jour que ladite Tragédie sera achevée d'imprimer pour la première fois. » Cet achevé d'imprimer est daté du 10 mai 1661.

C'est dans la première scène du Prologue de cette tragédie qu'on trouve ces vers bien connus :

A vaincre tant de fois, mes forces s'affoiblissent : L'Etat est florissant, mais les Peuples gémissent; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du Trône accable les Sujets.

Campistron imita ce passage dans la seconde scène du second acte de Tiridate :

Je sais qu'en triomphant les Etats s'affoiblissent; Le Monarque est vainqueur, et les Peuples gémissent : Dans le rapide cours de ses vastes projets, La gloire dont il brille accable les Sujets;

mais au xvnie siècle, l'on avait encore moins de liberté qu'au xvn' ; les vers de Corneille, remaniés par Campistron, furent jugés séditieux; le poëte dut les supprimer. (Voy. YÉloge de Campistron, dans les Œuvres de d'Alembert, édit. Belin, t. IIe, p. 578.)

Vendu : 205 fr., mar. r. (Thibaron-Èchaubard), Huillard, 1870 (n« 597).

CORNELIENNE.

78. La Toison d'or, Tragédie. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Es tienne Loyson, au premier P illier de la grand' S aile proche les Consultations au Nom de Jésus. Pierre Traboùillet dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Faux et Forets. M, DG.LXXXII [1682]. Avec Privilège du Roy. in-12.

Cette édition doit compter 2 ff., 94 pp. et 1 f. Voy. ci-dessus, n» 25.

79. La Toison d'or, Tragédie en Machines de M. de Corneille l'Aisne. A Paris, chez V. Adam, 1683, in-4.

Nous n'avons pu» retrouver cette édition, dont les recueils de Pont de Veyle vendus en 1847 contenaient deux exemplaires (nos 1809 et 1813 du Catalogue), et dont un troisième exemplaire a été adjugé à M. Techener pour la modique somme de 2 francs, lors de la vente des livres de M. Giraud, en 1855 (n° 1646 du Catalogue). Nous savons seulement que c'est un simple programme, précédé d'un prologue en vers par La Chapelle. La pièce avait été remise à la scène le 9 juillet 1683, avec des décorations nouvelles du sieur Durfort, qui avait déjà exécuté celles à' Andromède l'année précédente. Voici en quels termes les Anecdotes dramatiques (Paris, veuve Duchesne, 1775, t. IIe, p. 233) nous parlent de cette reprise :

« A une reprise de cette pièce, en 1683, la Chapelle y ajouta un Prologue ; et les Comédiens, pour lui marquer leur reconnoissance, résolurent, dans une assemblée, de lui faire présent de quinze louis d'or, qu'ils lui envoyèrent par un de leurs camarades. A la dixième représentation de cette reprise, les Comédiens interrompirent le Spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir; et ils tirent rendre l'argent à la porte. »

Il serait très-désirable que le programme de 1683 pût être retrouvé. Il contient sans nul doute des changements analogues à ceux que nous avons signalés ci-dessus (n° 59) dans le programme $ Andromède de 1682.

80. Sertorivs, Il Tragédie. || Imprimée à Rouen, Et se vend || A Paris, || Chez \\ Augustin Courbé, au Palais, en la || Galerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Lxnjne, Libraire lu- 1| ré, au Palais, en la Galerie des || Merciers, à la Justice. || M. DG. LXII[1662]. || Auec Priuilege du Roy. In- 12 de 6 ff. et 95 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur;

I f. pour l' Extrait du Privilège et la liste des Acteurs.

Le privilège, daté du 16 mai 1662, permet à Guillaume de Lui/ne « de faire imprimer deux Pièces de Théâtre, composées par les Srs Corneille, intitulées Sertorius et Maximian, pendant sept années, a On lit à la fin : Acheué d'imj>rimer le huitième iour de Juillet 1662. à Rouen, par L. Maurry.

Après Œdipe et la Toison d'or, qui inaugurèrent la seconde partie de sa carrière dramatique, Corneille revint à l'histoire romaine.

II tira de Plutarque le bel épisode de Sertorius, qu'il enrichit de détails de son invention. Il se mit au travail dans les derniers mois de l'année 1661. A la date du 3 novembre de cette année, Corneille, écrivant à l'abbé de Pure, s'excuse de ne lui avoir pas encore donné son avis sur une tragédie dont il n'avait reçu que deux actes, et il ajoute : « C'est ce qui a différé ma responce, et la « prière que j'ay à vous faire de ne vous contenter pas du bruit que « les Comédiens font de mes deux Actes, mais d'en juger vous « mesme et m'en mander vostre sentiment tandis qu'il y a encor « lieu à la correction. J'ay prié McllG Des (Eilletz, qui en est saisie, « de vous les montrer quand vous voudrez, et cependant je veux « bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le « reste suit du mesme air, je ne croy pas avoir rienescrit de mieux. « Mes deux Héroïnes ont le mesme caractère de vouloir espouser « par ambition un homme pour qui elles n'ont aucun amour, et le « dire à luy-mesme et toutefois je croy que cette ressemblance se « trouvera si diversifiée par la manière de l'exprimer que beaucoup « ne s'en apercevront pas. »

La représentation de Sertorius eut lieu vers la fin de février 1662. Loret en parle longuement dans sa lettre du 4 mars de cette année :

Depuis huit jours, les beaux Esprits Ne s'entretiennent dans Paris, Que de la dernière; merveille

Qu*a produite le grand Corneille, Qui, selon le commun récit, A plus de beautez que son ("ni, A plus de forces et de grâces Que Pompée, et que les Soraces, A plus de charmes que n'en a Son inimitable Cinna, Que YŒdipe, ny Rodogune, Dont la gloire est si peu commune, Ny, mesinement, qa'STéraelius; Sçavoir le Grand Sertorius, Qu'au Marest du Temple l'on joue.

Sujet que tout le monde avoue Etre divinement traité, Nonobstant la stérilité ; Et c'est en un semblable Ouvrage.

Ce qu'on admire davantage.

On ne voit, en cette action, Tendresse, amour, ny passion, Ny d'extr' ordinaire spectacle, Kt passe, pourtant, pour miracle.

Certes, cet illustre Normand Qui n'écrit rien que de charmant, De merveilleux et d'énergique, Tasse, en qualité de Trafique, Les Poètes les plus hardis Du temps prézent, et de jadis :

Il fait mieux, dit-on, qu'Euripide, Buveur de l'Onde Aganipide, Mieux que Sénéque le Romain, Trizé de tout le Genre Humain, Et, bref, mieux que défunt Sophocle, Qui n'a de rime qu'Empédocle, Mais dont les Esprits mieux sensez Dizent encor du bien assez Depuis deux mille ans que cet Homme Est mort, bien loin, par-delà Rome.

Les Comédiens du Marest Poussez de leur propre intérest, Et qui dans des chozes pareilles, Ne font leur métier qu'à merveilles, S'éforcent à si bien jouer, Qu'on ne peut les en trop louer :

Et, pour ne pas paroître chiches, On leur voit des habits si riches, Si brillans de loin et de prés, Et, pour le sujet, faits exprés, Que chaque Specta'eur proteste Qu'on ne peut rien voir de plus leste.

Les deux textes que nous venons de citer présentent une difficulté d'interprétation assez sérieuse : « Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, dit M. Marty-Laveaux, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à

cette troupe qu'appartenait M11* des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait, à la vérité, chercher à expliquer cette contradiction en supposant que M110 des Œillets a fait, pendant quelque temps, partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poète à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertoritts, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi : « Outre que je « seray bien aise d'avoir mon tour à l'Hostel.... et que je ne puis « manquer d'amitié à la Reine Viriate à qui j'ay tant d'obligation, « le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me « donne tant d'affaires que je ne sçay si j'auray assez de liberté « d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le Théâtre. » Certes, ce passage prouve bien que Scrtorius avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que MUc des Œillets. Comment concilier le témoignage de notre auteur avec celui de Loret? »

Le savant éditeur de Corneille déclare avoir cherché en vain une conciliation ; mais, en pareil cas, les hypothèses sont permises, et l'on peut, croyons-nous, proposer au moins une explication plausible du problème. Corneille dit bien, le 3 novembre 1661, que M11* des Œillets est « saisie » des deux premiers actes de Sertorius, mais rien ne prouve qu'elle ait effectivement joué ce rôle. Peut-être ne se sera-t-elle pas crue assez jeune pour le remplir (elle était née en 1621). Il nous paraît probable que le rôle de Viriate aura été joué par MUe Marotte, dont Corneille parle au début de sa lettre du 25 avril 1662 : « L'estime et l'amitié que j'ay depuis quelque « temps pour Melle Marotte me fait vous avoir une obligation tre6 « singulière de la joye que vous m'avez donnée en m'apprenant son « succès et les merveilles de son début. Je l'avois veue icy represen- « ter Amalasonte, et en avois conceu une assez haute opinion pour « en dire beaucoup de bien à Mr. de Guise, quand il fut question, « vers la My-caresme, de la faire entrer au Marais. » Si l'on admet cette interprétation, qui nous semble naturelle, les raisons alléguées par Corneille pour ne pas donner de pièce nouvelle peuvent s'entendre dans ce sens qu'il serait bien aise de faire jouer quelque ouvrage à l'Hôtel de Bourgogne, mais qu'il craint de manquer à l'amitié qu'il a pour Mlie Marotte, en confiant un rôle à une artiste de la troupe rivale. La fin de la lettre est assez obscure, mais elle concorde avec notre explication plutôt qu'elle ne la contredit : « Ainsy, si ces Mrs ne les secourent ainsy que moy, il n'y a « pas d'apparence que le Marais se restablisse, et quand la nia- « chine (la Toison d'or), qui est aux abois, sera tout à fait défunte,

CORNELIENNE.

« je trouve que ce Théâtre ne sera pas en trop bonne posture. Je ne « renonce pas aux Acteurs qui le soustiennent, mais aussi je ne « veux point tourner le dos tout à fait à Mrs de l'Hostel dont u je a'ay aucun lieu de me plaindre et où il n'y a rien à craindre « quand une pièce est bonne. » Que signifie ce passage, sinon que le théâtre du Marais, inférieur à l'Hôtel de Bourgogne pour Ja tragédie, a besoin pour se soutenir des pièces à grand spectacle? Si Corneille avait fait représenter Sertorius par les comédiens de l'Hôtel, dirait-il qu'il ne veut point leur tourner le dos tout à fait?

Du reste, Sertorius ne tarda pas à être joué par les troupes rivales. Le registre de Lagrange nous fournit à ce sujet des indications curieuses qui prouvent que la tragédie, dont le succès fut très-grand, fut jouée par la troupe de Molière avant d'avoir été imprimée. L'impression n'en fut achevée que le 8 juillet 1662, et la troupe de Molière la représenta, pour la première fois, le vendredi 23 juin 1662. Elle en donna trois autres représentations en 1662, neuf en 1663, trois en 1664, et vingt autres représentations de 1663 à 1670, soit, en tout, trente-neuf. Nous comprenons dans ces chiffres une représentation donnée, en 1661, à Villers-Coterets, chez Monsieur, où les comédiens séjournèrent du 20 au 27 septembre.

A l'époque de la mort de Corneille, le Manuscrit du Dauphin nous fournit la distribution suivante :

DAM0ISELLES.

Aristie :

Chanmeslé

Viriate :

le Comte

Thamire :

Raisin.

HOMMES

Sertorius :

Ckanmeslé

Perpenna

: Dauvilliers

Aufide :

le Comte

Pompée :

Baron

Celsus :

Beauval

Arcas :

Hubert, ou Raisin.

Au xvmc siècle, plusieurs acteurs se distinguèrent dans Sertorius. Grandval remplit avec un grand succès le rôle du général romain (1758) ; celui de Viriate fut joué avec éclat par Mne Clairon

et Mm" Vrs/rii.

La Comédie-Française a donné 107 représentations de Sertorius, de 1680 à 1814, savoir : sous Louis XIV : à la ville, 46 ; à la cour, 11 ; — sous Louis XV : à la ville, 24 ; à la cour, 1, — sous Louis XVI : à la ville, 7 ; à la cour, 4 ; — sous le Directoire, le Consulat et l'Em-

pire : à la ville, 13 ; à la cour, 1. La pièce n'a pas été reprise depuis lors.

Vendu : 120 fr., vél., Huillard, 1870 (n° 596); 102 fr., Tél., et 155 fr., mar. r. (Chambolle-Duru), Potier, 1870 (nos 1233 et 1234).

1. Sertorivs, Il Tragédie. || Imprimé à Rouen, Et se vend || A Paris, \\ Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la II Gallerie des Merciers, à la Palme. \\ Et || Guillaume de Luyne, Libraire \\ Iuré, au Palais, en la Gallerie des \\ Merciers, à la Iustice. || M. DG. LXII. [1062]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 82 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim. : titre; 4 if. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour V Extrait du Privilège et les Acteurs.

L'extrait du privilège est le même que dans l'édition précédente. On lit à la fin : Acheuè d'imprimer le huitième Iuillet 1GG2. A Rouen par L. Maurry.

Cette édition n'a jamais été distinguée de la précédente par les bibliographes de Corneille.

82. SopnoNiSBE, Il Tragédie. || Par P. Corneille. || Imprimée à Rouen, Et se vend || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au \\ Palais, en la Gallerie des Merciers, Il à la Iustice; [ou Chez Thomas lolly, au Palais, dans la petite \\ Salle, aux Armes de Hollande, || & à la Palme ; ou Chez Loûys Rillaine, au second Pilier de la grand1 Sale du Palais, à la Palme & au grand César. || M. DG. LXIII [1663]. Il Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour l' Extrait du Privilège et les noms des Acteurs.

Le privilège, en date du 4 mars 1063, donne à G. de Luyne le droit exclusif, pendant cinq ans, de publier deux pièces de théâtre des sieurs Corneille intitulées : La Sophonisbe et Persèe et Demetrius. De Luyne déclare associer à son droit Th. Jolly et L. Billaine, On lit à la fin : Acheué d'imprimer pour la première fois le 10. Avril 1663. .1 Rouen, Pin L. Maurry.

CORNELIENNE

L'histoire de Sophonisbe, reine de Numidie, que Tite-Live, Polybe et Appien ont racontée, est un des sujets qui ont le plus souvent inspiré les poètes dramatiques modernes. Le premier auteur qui l.i mit au théâtre fut le Trissin. Il fit représenter sa tragédie à Vicence vers 1510. Cette pièce eut un grand succès, attesté par les nombreuses éditions que les libraires italiens en publièrent pendant tout le cours du xvie siècle (Sophonisba, tragedia; in Roma, Lodovico degli Arrighi et Lautitio Perugino, 1524, pet. in-4; — in Roma, per Lodovico Vicentini [degli Arrighi], 1524, pet. in-4, seconde édition, avec deux lettres grecques sur le titre ; — in Vicenza, per Tolomeo Janiculo, 1529, in-4; — Di M. Giovangiorgio Trissino la Sophonisba, li Refratti, Epistola, Oracion al serenissimo Principe di Vinegia; va Vinegia, per Ieronimo Pentio da Lecho, a instantia de Nicolo Garanta, 1530, pet. in-8 ; — [in Vinegia], per Al. Pag. Benacense, s. d., in-8; — La Sofonisba, tragedia del S. Giorgio Trissino Vicentino; in Vinegia, per Bernardo de' Bindoni, 1549, in-8; — in Vinegia, per Gabriele Giolito et Fratelli, 1553, 1562, 1585 et 1586, in-12 ; — in Vinegia, per Francesco Lorenzini, 1560, iu-8; — in Genova, per Antonio Bellone, 1572, in-8; — in Vinegia, per Altobello Salicato, 1582, pet. in-12; — in Vicenza, per Perin Libraro, e Giorgio Greco Compagni, 1585, in-12 ; — in Venetia, per Michèle Bonibelli, 1595, in-12, etc.). Un autre auteur italien, Galeotto Caretto, publia en 1546 une seconde Sophonisbe qui ne fit pas oublier celle du Trissin {La Sophonisba, Tragedia del magnifico Cavalière et Poeta Messer Galeotto Carretto ; in Vinegia, appresso Gabriel Giolito de' Ferrari, 1546, in-8). La première Sophonisbe fut traduite en prose française par Mellin de Saint-Gelais, et représentée à Blois, devant le roi, en 1559. Gilles Corrozet en publia deux éditions anonymes sous ce titre singulier : Sophonisba, Tragédie très excellente, tant pour l'argument que pour le polg langage et graves sentences dont elle est ornée ; représentée et prononcée devant le Roy en sa ville de Bloys; à Paris, chez Philippe Danfrie et Richard Breton. L559, in-8; — à Paris, chez Richard Breton, 1560, in-8. Un peu plus tard, Claude Mermet en fit une nouvelle traduction en vers (La Tragédie de Sophonisbe Reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est advenu, pour avoir esté promise à un mary, et espousée par un aidre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort, que de se voir entre les mains de ses ennemis; à Lyon, chez Léonard Odet, 1584, in-8). Corneille n'a pas connu les deux traductions que nous venons de mentionner, ou du moins il n'en a pas fait usage ; il ne paraît pas non plus s'être servi de la Mort courageuse de Sophonisba, par le Sieur de Reboul (Lyon, Jacques Roussin, 1597, in-12), tandis qu'il a eu entre les mains les deux imitations suivantes : Sophonisba, Tragédie, par Anthoine de Montchrestien, sieur de Vosteville ; à Caen, chez la veufve de Jacques le Bas, 1596, in-8 (reproduite sous le titre de : la Carthaginoise, ou la Liberté, dans les Tragédies du même auteur ; à Rouen, chez Jean le Petit [1601], pet. in-8; — à Rouen, chez Jean Osmond, 1604, pet.

HllSMuGKAPHIE

in-12;— à Niort, chez Porteau, 1606, pet. in-12 ; — à Rouen, chez Martin de la Motte, 1627, pet. in-8) ; La Sophotiisbe, Tragédie, par le Sieur du Mont-Sacré (Nicolas de Montreux), gentil-homme du Maine; à Rouen, chez Raphaël du Petit- Val, 1601, pet. in-12.

La tragédie de Mairet est la première pièce française sur ce sujet qui eut un mérite sérieux et dont le succès fut durable. Elle fut représentée, à ce que l'on croit, en 1629, et imprimée quelques années après : La Sophonisbe, Tragi-Comedie, dédiée à M. le Garde des Sceaux; à Paris, chez Pierre Rocolet, 1635, in-4. Dans cette pièce, antérieure non-seulement au Cid, mais à Mélite et à Clitandre, Mairet introduisit la règle de vingt-quatre heures, qui n'avait jamais été observée auparavant. La vogue de Sophonisbe, qui fit croire à Mairet qu'il pourrait jouer un rôle parmi les adversaires du Cid, se prolongea longtemps après le succès des chefs-d'œuvre de Corneille ; aussi se produisit-il dans le public un sentiment de vive curiosité quand on apprit que Corneille se proposait de traiter le même sujet. Cette concurrence inattendue jeta Mairet dans un violent chagrin; on prétend même qu'il en fit une maladie. Corneille, qui s'était depuis longtemps réconcilié avec son ancien ennemi, ne manqua pas de protester de ses bonnes intentions ; il exagéra même l'éloge de son devancier : « Depuis trente ans que Monsieur Mairet a fait admirer « sa Sopho?iisbe sur nostre Théâtre, dit-il dans la préface de sa « tragédie, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus « convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer « une ébauche, ou plûtost des arrhes de l'immortalité, qu'elle as- « seure à son illustre Autheur. Et certainement il faut avouer « qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de « retaster après luy. Le démeslé de Scipion avec Massinisse, et les « desespoirs de ce Prince sont de ce nombre : il est impossible de « penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heu- « reusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvois » toucher sans luy faire un larcin, et si j'avois été d'humeur à me u le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. « J'ay creu plus à propos de respecter sa gloire et ménager la u mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, « pour ne laisser aucun lieu de dire, ny que je sois demeuré au « dessous de luy, ni que j'aye prétendu m'élever au dessus, puis- « qu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on « ne voit aucune concurrence. » Corneille proteste donc qu'il a simplement voulu « faire autrement, sans ambition de faire mieux»; il cite, pour se justifier, nombre de sujets qui ont été successivement traités par divers auteurs, tels que ceux de Marianne, de Panthée, de Cléopatre, etc.

La nouvelle Sophonisbe fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne en/janvier 1663. Malgré l'aigreur des critiques que l'abbé d'Aubignac dirigea contre Corneille, le succès paraît avoir répondu à l'attente du poète. Loret le constate avec complaisance dans sa lettre du 20 janvier 1663 :

CORNELIENNE.

Quitons cette importante Afaire, Que le temps nous rendra plus claire ; Et parlons d'un célèbre Autheur Dont je suis grand admirateur.

Cette Pièce de conséquence, Qu'avec une extrême impatience On atendoit de jour en jour, Dans tout Paris et dans la Cour, Pièce qui peut être apellée Sophonisbe, renouvelée

Maintenant se joue à l'Hôtel de Bourgogne.

Avec applaudissement tel, Et si grand concours de personnes, De hautes Dames, de Mignonnes, D'esprits beaux en perfection, Et de Gens de condition, Que, de longtemps, Pièce nouvelle Ne receut tant d'éloges qu'elle.

Je ne m'embarasseray point A déduire, de point en point, Ses plus importantes matières, Ny ses plus brillantes lumières :

Pour dignement les concevoir Il faut les ouir et b's voir; Je veux, pourtant, dans nôtre Histoire, Prouver son mérite et sa gloire Par un invincible argument, Car en dizant, tant seulement, Que cette Pièce nompareilla Est l'Ouvrage du grand Corneille, C'est pousser sa louange à bout, Et qui dit Corneille, dit tout.

Le succès dont nous entretient Loret fut de courte durée. Les adversaires de Corneille, à la tète desquels s'était placé l'abbé d'Aubignac, rabaissèrent sa Soplionisbe en exaltant celle de Mairet. Ces critiques, dont nous parlerons dans notre chapitre XIX0, furent réfutées par divers auteurs. Saint-Evremond, notamment, mit en relief, dans sa Dissertation sur l'Alexandre de Racine, les côtés de la pièce qui avaient déplu au public. Les beaux esprits de la cour reprochaient à Corneille ce qui était son principal mérite : l'exactitude des mœurs et des caractères; ils savaient gré au contraire à Mairet de n'être sorti de son siècle que pour emprunter quelques noms à l'antiquité.

Le poète fat très-sensible aux éloges de Saint-Evremond et lui écrivit une lettre de remercîment qui nous a été conservée : « Me « voulez-vous bien permettre d'ajouter ici, disait Corneille en ter- « minant, que vous m'avez pris par mon foible, et que ma Sopho- « nisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure « part de la mienne? Que vous nattez agréablement mes sentimens, « quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que « l'Amour doit avoir dans les belles Tragédies, et la fidélité avec

« laquelle nous devons conserver à ces vieux Illustres les carac- « teres de leur temps, de leur Nation et de leur humeur! » (Œuvres diverses de Corneille; Paris, 1738, in-12, pp. 221 sq. ; Marty- Laveaux, t. X«, p. 498.)

Un auteur qui, après avoir attaqué Sophonisbc, en devint le plus ardent défenseur, Donneau de Visé, nous fournit, dans sa première critique (Nouvelles nouvelles; à Paris, chez Gabriel Quinet, 1663, in-12, 3e partie), des détails précis sur les acteurs qui remplirent les principaux rôles de la pièce. Montflcury joua Syphax ; Floridor, Massinisse; La Fleur, Lélius; Mne des QEillcts, Sophonisbe, et jl/ue Beauchâteau, Eryxe.

Le Registre de Lagrange ne mentionne aucune représentation de Sophonisbe par la troupe de Molière. Les registres du Théâtre- Français n'en citent que deux représentations entre 1680 et 1700. 11 ne serait même pas impossible qu'il ne s'agît ici de la tragédie de Mairet.

Le sujet de Sopho?iisbe a été traité deux fois au xvnie siècle, par Lagrange-Chancel et par Voltaire. La pièce de Lagrange-Chancel fut jouée quatre fois au mois de novembre 1716, mais elle n'a pas été imprimée ; celle de Voltaire, représentée en 1764, a été publiée sous un nom supposé.

Cette dernière pièce est entièrement tirée de Mairet, dont Voltaire n'a voulu que rajeunir et que relever le style. Le succès en a été médiocre.

Vendu : 60 fr., mar. r. anc, Chédeau, 1865 (n° 703).

83. Sophonisbe, || Tragédie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Juré, au Palais, dans la Salle des Merciers, || à la Justice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite Salle, aux Armes de Hollande & à la Palme; ou Chez Louys Billaine, au second Pilier de la grand' Sale du Palais, à la Palme & au grand César.] || M. DG. LXIII. [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 80 pp., et 1 f. pour V Extrait du Privilège.

Collation des feuillets prélim. : titre; 9 pp. pour l'avis Au Lecteur; 1 p. pour les Acteurs.

Cette édition, dont M. Piot possède un exemplaire, a été probablement imprimée à Paris. L'extrait du privilège est le même que celui dont nous avons parlé ci-dessus (n° 80) et contient les mêmes mentions. La justification est, pour les feuillets préliminaires, de 119 mm. sur 63, et, pour le corps du texte, de 117 mm. sur 64.

CORNËLIENNK.

Si. Oton II Tragédie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire-Iuré, || au Palais dans la Sale [sic] des Merciers || à la Justice; [ou Chez Thomas Iolhj, au Palais dans la || petite Sale des Merciers à la Palme & aux || Armes d'Hollande; ou Chez Loïajs Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand César]. || M. DG. LXV [1665]. || Auec Privilège du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

84 bis. Othon || Tragédie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Justice; [ou Chez Thomas loi h/, au Palais dans la || petite Sale [sic] des Merciers, à la Palme & aux \\ Armes d'Hollande; ou Chez Loïajs B illaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand César}. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

Collation des feuillets prélim. : titre ; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et les Acteurs.

Le privilège, dont un extrait occupe le dernier feuillet, est daté du dernier d'octobre 1664 ; il est accordé pour sept ans à Guillaume de Luyne, qui déclare y associer Thomas Jolly et Louis Billaine.

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1665.

Les deux titres que nous avons reproduits appartiennent à une seule et même édition. Les titres, qui portent la faute d'impression, Oton pour Othon, sont certainement antérieurs aux autres et doivent être plus rares. Nous en avons cependant trouvé dans plusieurs exemplaires : à l'Institut, à la bibliothèque Cousin, etc.

« Si mes amis ne me trompent, cette Pièce égale ou passe la « meilleure des miennes, dit Corneille dans la préface qu'il a placée « en tète de la tragédie iï Othon. Quantité de suffrages illustres et « solides se sont déclarez pour elle, et si j'ose y mêler le mien, je <■ vous diray que vous y trouverez quelque justesse dans la con- « duite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Qunnt aux

« Vers, on n'en a pas vu de moy que j'aye travaillez avec plus de « soin. »

Nous savons en effet qa'Otho?i est une des pièces qui coûtèrent au poëte le plus de peine; on assure qu'il en refit trois fois le cinquième acte, et que cet acte lui « coûta douze cents vers ». (Histoire du Théâtre François, tome IXe, p. 322, note a; notes manuscrites de Tralage à la Bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau : Œuvres de Corneille, t. Ier, p. xxvi, et par M. Marty-Laveaux, t. VIe, p. 567.) Le sujet de la pièce est tiré des Histoires de Tacite, mais Corneille a mis également à contribution Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.

M. Marty-Laveaux suppose que Corneille s'est inspiré d'une pièce italienne représentée en 1652. D'après le savant éditeur, cette pièce serait de Ghirardelli, auteur de la Mort de Crispe, citée par Corneille dans son Discours de la Tragédie; mais ce renseignement, emprunté à la Biographie universelle, paraît inexact. La seconde édition de la Drammaturgia d'Allacci (Venezia, 1755, in-4°) mentionne une tragédie à'Othon imprimée avant la pièce française (Ottone, tragedia ; in Bologna, perGiacomo Monti, 1652, in-4°),mais elle l'attribue à Louis Manzoni, de Bologne, et non à Ghirardelli. D'ailleurs, si la notice donnée par la Biographie universelle est exacte, YOttone de Ghirardelli n'aurait jamais été imprimé, en sorte qu'il eût été bien difficile à Corneille de s'en inspirer. Nous croyons donc que notre poëte n'a pas puisé à d'autres sources que celles qu'il indique avec sa bonne foi ordinaire. C'est l'exacte peinture de la politique romaine qui fait l'intérêt de sa pièce, et ce sont ces mérites historiques qui lui ont valu un accueil bien plus favorable de la part des critiques modernes que de la part des critiques du XVIIe siècle.

Othon fut joué pour la première fois à Fontainebleau, le 3 août 1664, ainsi que le rapporte Loret dans sa lettre du 2 août :

Ce qu'illec je sceus davantage,

C'est quOthon, excélent Ouvrage,

Que Corneille, plein d'un beau feu,

A produit au jour depuis peu,

De sa plume docte et dorée,

Devoit, la suivante soirée,

Ravir et charmer à son tour

Le Légat et toute la Cour : fLe légat Chigi]

Je l'appris de son Autheur mesme ;

Et j'ûs un déplaizir extresme

Qui me fit bien des fois pester

De ne pouvoir encor rester

Pour voir, dudit Sieur de Corneille,

La fraîche et dernière Merveille,

Que je verray s'il plaît à Dieu,

Quelque-jour en quelque autre lieu.

Dans la lettre du 8 novembre 1664, nous trouvons le compte rendu de la première représentation (VOthon à Paris :

Il faut icy, donc, que j'avoue Qu'à l'Hôtel de Bourgogne on joue, Depuis un jour ou deux, dit-on, Un sujet que l'on nomme Othon, Sujet Romain, sujet sublime, Et digne d'éternelle estime.

Jamais do plus hauts sentimens, Ny de plus rares ornemens, Pièce ne fut si bien pourvue.

Je ne l'ay point encore vue, Et je ne suy que le raport Que m'en fit hier maint Esprit fort, Qui dit qu'elle est incomparable, Et que sa conduite admirable, Dans Fontainebleau, l' autre-jour, Charma tous les Grands de la Cour.

Mais d'où luy naît cet avantage ?

Et d'où vient que de cet Ouvrage Tout le monde est admirateur ?

C'est que Corneille en est Autheur, Cet inimitable Génie ; Et que l'illustre Compagnie, Ou Troupe Royale, autrement, Qui la récite excélemment, Luy donne toute l'éficace, Tout l'éclat et toute la grâce Qu'on doit prétendre, en bonne foy, Des grands Comédiens du Roy.

Ainsi, Loret n'a vu lui-même aucune des deux représentations, et il ne juge la nouvelle tragédie que d'après ce que lui ont dit l'auteur et certain esprit fort de sa connaissance. Le public a-t-il apprécié Othon comme l'a fait le chroniqueur de cour? c'est ce qu'il est difficile de savoir.

Boileau, dit le Bolœana (1742, in-12, pp. 132 et 134) « n'étoit point du tout content de la tragédie d'Othon qui se passoit tout en raisonnement, et où il n'y avoit point d'action tragique »; mais cette opinion ne fut pas générale. S'il faut en croire les Anecdotes dramatiques, le maréchal de Gramont aurait dit, à l'occasion d'Othon, que Corneille devrait être le « Bréviaire des Rois » et M. de Louvois, « qu'il faudroit, pour juger cette pièce, un parterre composé de ministres d'État. » Ce qui est certain, c'est ({yC Othon resta au répertoire. Voici, d'après le Manuscrit du Dauphin, comment il était interprété à l'époque de la mort de Corneille :

DAMOISELLES

Camille : le Comte.

Plautine : Chanmeslé.

Albiane : Raisin.

Flavie : Poisson.

i;iBLIOGKAPHIE

HOMMES

Othon :

Baron.

Vinius :

La Tuillerie.

Martian :

Dauvilliers.

Lacus :

le Comte, ou Dauvilliers.

Galba :

Chanmeslé.

Albin :

de Villiers.

Les registres du Théâtre-Français dépouillés par M. Despois indiquent, de 1680 à 1700, 29 représentations à la ville et 6 à la Cour. Othon fut joué une fois encore avant 1715 ; il n'a pas été repris depuis lors.

Vendu: 53 fr., vél., Chédeau, 1865 (no 704).

85. Agesilas, Il Tragédie. || En Vers libres rimez. || Par P. Corneille. || A Rouen, Et se vend\\à Paris, \\ Chez Thomas Iolly, au Palais dans la petite Salle des Merciers à la Palme & aux Armes d'Hollande ; [ou Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Iuslice ; ou Chez Louis Billaine, au Palais, || au second Pilier de la grand' Salle, à la Palme, & au grand César]. || M. DG. LXVI [1666]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 88 pp. et 2 If., dont le dernier est blanc.

Collation des feuillets prélim. : titre avec un fleuron qui représente une corbeille de fleurs et de fruits ; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et la liste des Acteurs.

L'extrait du privilège occupe le premier des 2 ff. non chiffrés de la fin. Il est accordé au sieur P. Corneille pour sept années, et le poëte déclare avoir cédé ses droits à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne et Louis Billaine. Les frais de l'impression avaient été supportés par Corneille ; le fait est mentionné formellement après le privilège. L'achevé d'imprimer, placé au verso du privilège, est ainsi conçu : Acheuée d'imprimer le 3. tour d'Avril 1666. par L. Maurry.

Il existe des exemplaires de cette édition avec la date de 1667 et de 1668 (Bibliothèque Cousin). La nécessité où les libraires se

virent de la rajeunir ainsi aux yeux du public suffirait pour prouver qu'elle n'était pas d'une vente facile.

En mettant sur le théâtre l'histoire du roi de Sparte Agésilas, Corneille crut pouvoir renouveler le succès de ses premières tragédies, grâce à une innovation qui dut paraître hardie. Il abandonna l'alexandrin uniforme, et n'employa que les vers libres mêlés. « La « manière dont je l'ay traitée, dit-il dans son avis Au Lecteur, n'a « point d'exemple parmy nos François, ny dans ces précieux restes « de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous, et c'est ce qui me l'a « fait choisir. » L'espoir du poète fut malheureusement déçu; le public ne prit aucun goût à la nouveauté. L'épigramme de Boileau est trop connue pour que nous la reproduisions ici ; ce « bon mot de deux rimes orné » exprimait sans doute le sentiment du parterre. Robinet, dans sa Lettre en vers à Madame, du 6 mars 1666, fit pourtant l'éloge $ Agésilas. Après avoir rappelé que la mort de la reine Anne d'Autriche empêchait les mascarades du carnaval, il conti-** nuait en ces termes :

Mais vous avez pour supplément

Le noble divertissement

Que vous donnent les doctes veilles

De l'aisné des braves Corneilles :

Son charmant Agesiîaûs,

Où sa Veine coule d'un flus

Qui fait admirer à son âge

Ce grand et rare personnage.

La première représentation avait dû avoir lieu à l'hôtel de Bourgogne, dans le cours du mois précédent, c'est-à-dire en février. Le deuil de la cour hâta l'abandon A' Agésilas, qui n'a jamais été repris depuis. Nous ne possédons, ni sur les représentations, ni sur la pièce elle-même, aucune critique contemporaine; Corneille, qui souvent nous fournit dans ses préfaces des renseignements à ce sujet, n'en donne aucun dans l'avis Au Lecteur que nous avons déjà cité.

Vendu : 37 fr., v. br., exempl. raccommodé, Chédeau, 1865 (n° 705) ; — 50 fr., v. f. (Simier), Huillard, 1870 (n° 598) ; — 155 fr., mar. r. (Chambolle-Duru), Potier, 1870 (n° 1235).

niRLIOfiRAPIIIK

86. Attila || Roy || des Hvns, || Tragédie. || Par T. [ou P.] Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, || au Palais, dans la Salle des Merciers, sous || la montée de la Cour des Aydes, \\ à la Justice ; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, || dans la Salle des Merciers, à la Palme, || & aux Armes de Hollande; ou Chez Louis Billaine, au Palais, au second pillier de la grand' Salle, à la Palme, & au grand César]. || M. DC. LXVIII [1668]. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 4 (T., 78 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim. : 1 f. blanc ; 1 f. de titre ; 2 ff . pour l'avis Au Lecteur et la liste des Acteurs. La faute d'impression T. Corneille pour P. Corneille ne se trouve que sur le titre d'un petit nombre d'exemplaires.

Le privilège, dont un extrait est placé à la p. 78, au-dessous de 9 lignes de texte, est daté du 25 novembre 1666; il est accordé pour cinq ans à Guillaume de Luyne, qui déclare y associer Thomas Jolly et Louis Billaine. L'achevé d'imprimer est du 20 novembre 1667.

Les critiques modernes ont vengé Corneille des injustes attaques de Boileau : « Après Y Attila, Holà! » Boileau, qui n'entendait rien à l'histoire, qui confondait les "Visigoths et les Huns, ne voyait dans la pièce de Corneille que des personnages grotesques ; nous y voyons au contraire une peinture historique des plus parfaites et des plus saisissantes. Ce qui nous paraît fade aujourd'hui, ce sont les scènes d'amour introduites par Corneille par déférence pour le goût de son siècle, mais le personnage même d'Attila est à nos yeux d'une grande beauté. Le caractère de ce barbare est rendu avec une vérité frappante, et les historiens ont même reconnu que le poète, par une sorte d'intuition qui n'appartient qu'au génie, avait, sur certains points, devancé les découvertes de l'histoire.

Attila fut représenté par la troupe de Molière, et le Registre de Lagrange nous fournit à cette occasion les renseignements les plus précieux. On y lit, à la date du vendredi 4 mars 1667 : « Attila : Pièce nouvelle de M. de Corneille l'aisné, pour laquelle on luy donna 2,000 livres, prix faict. » Il est curieux de noter ce que rapportèrent les dix premières représentations :

CORNELIENNE.

Vendredy , 4° Mars 1 .027 livres.

Dimanche, 6° Mars 527 —

Mardy, 8° Mars 604 —

Vendredy, 11° Mars 811 —

Dimanche, 13° Mars 589 — 10 s.

Mardy, 15° Mars 223 —

Vendredy , 18° Mars 273 —

Dimanche, 20e Mars (avec le Médecin

malgré luy) .. . G02 —

Mardy, 22° Mars (id.) 424 —

Dimanche, 27° Mars (id.) 684 —

Ce tableau est plus instructif que tous les articles de la Gazette; il nous montre que le nom de Corneille était encore assez puissant pour attirer une grande foule à la première représentation, mais que ses pièces n'avaient plus une vogue bien durable. Cependant Robinet (Lettre en vers à Madame, du 13 mars 1667) dit, en parlant d'Attila:

Cette dernière des Merveilles

De l'Aîné fles fameux Corneilles,

Est un Poëme sérieux,

Où cet Autheur si glorieux,

Avecque son Stile énergique,

Des plus propres pour le Tragique,

Nous peint, en peignant Attila,

Tout à fait bien, ce Régne-lr. ;

Et de telle façon s'explique

En matière de Politique,

Qu'il semble avoir, en bonne foy,

Eté grand Ministre ou grand Roy.

Tel, enfin, est ce rare Ouvrage,

Qu'il ne se sent point de son âge,

Et que d'un Roy des plus mal nais [sic],

D'un Héros qui saigne du nez,

Il a fait, malgré les Critiques,

Le plus beau de ses Dramatiques.

Mais on peut dire, aussi, cela Qu'après luy, le même Attila, Est, par le sieur La Torilliôre, Reprézenté d'une manière, Qu'il donne l'Ame à ce Tableau Qu'en a fait son parlant Pinceau.

Toute la Compagnie, au reste, La Troupe du ltoy,

Ses beaux Talens y manifeste ; au Palais Royal,

Et chacun selon son Employ, Se montre digne d'être au Roy.

Bref, les Acteurs et les Actrices De plus d'un Sens, font les Délices, Par leurs Attrais, et leurs Habits Qui ne sont pas d'un petit prix :

Et mêmes, une Confidente M"c Molière.

N'y parèt pas la moins charmante,

îIBLIOGRAPHIE

Et maint (le cas est évident) Voudroit en être Confident.

Sur cet Avis, qui vaut l'Affiche, Voyez demain, si je vous triche, Aussi-tôt que vous aurez lu, De ma Lettre, le Résidu.

Ainsi La Thorillière jouait Attila et Mllc Molière Flavie. On peut supposer que le rôle d'Honorie fut tenu primitivement par Mlle du Parc, qui se sépara de la troupe de Molière après la 11° représentation et passa à l'Hôtel de Bourgogne pour y jouer YAndromaque de Racine. Les représentations de la pièce de Corneille, interrompues par les fêtes de Pâques et peut-être aussi par le départ de Mne du Parc, reprirent le dimanche 15 mai et se poursuivirent sans interruption jusqu'à la fin de juin. Il y en eut trois autres au mois d'octobre de la même année et une le 29 avril 1668, soit en tout 30 représentations, ce qui, au milieu du XVIIe siècle, était certainement un chiffre très-honorable pour une tragédie.

De 1680 à 1700, M. Despois a relevé, sur les registres du Théâtre- Français, 12 représentations d'Attila données à la ville et 3 à la cour. Depuis lors, la pièce que Boileau avait condamnée n'a pas été remise à la scène, mais peut-être assisterons-nous bientôt à une reprise qui sera pour la plupart des spectateurs une révélation. Un excellent artiste, qui est en même temps un homme de lettres et un érudit, M. Got, de la Comédie-Française, a, nous assure-t-on, la pensée de jouer Attila. Nul doute qu'il ne sache donner à ce rôle son véritable caractère.

Vendu : 120 fr., vél., Chédeau, 1865 (n° 700).

87. Tite || et II Bérénice. || Comédie héroïque. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Thomas Jolly, au Palais, dans la petite Salle, à la Palme & aux Armes de Hollande; [ou Chez Guillaume de Luyne Libraire \\ Juré, au Palais, dans la Gallerie\\des Merciers, à la Justice; ou Chez Louis Billaine, au Palais, au second || pillier de la grand' Salle, à la Palme, \\ & au grand César. || M. DG. LXX1 [1671J. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 4 IF. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre ; 1 f. pour les extraits des auteurs; 3 pp. pour le Privilège; 1 p. pour la liste des Acteurs. La page 76 et dernière est chiffrée par erreur 44.

CORNELIKNXK.

Le privilège, daté du dernier jour de décembre 1670, est accordé pour neuf ans à Pierre Corneille; il offre cette particularité remarquable qu'il lui est donné non-seulement pour Tite et Bérénice, mais encore pour une « traduction en vers François de la Thebaïde de Stace ». On lit à la fin que « ledit sieur Corneille a cédé son droit de Privilège à Thomas Jolly, Guillaume de Luynes, et Louis liillaine, pour la comédie de Tite et Bérénice seulement, suivant l'accord fait entre eux. »

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1671.

Du Ryer fit représenter, en 1645, une tragédie en prose intitulée Bérénice, qui fut mise en vers douze ans plus tard par Thomas Corneille. Cette pièce n'a point de rapport avec Tite et Bérénice. Voici la courte analyse qu'en ont donnée les frères Parfaict : « Criton, pour se soustraire à la cruauté de Phalaris, tyran d'Agrigente, se retire dans l'Isle de Crète, avec sa fille Bérénice. Le Roy de Crète, et Tarsis, fils de ce Roy, deviennent amoureux de Bérénice, qui est reconnue pour fille du Roy de Crète, et Tarsis, pour le fils de Criton. Le Roy consent au mariage de sa fille, avec Tarsis : c'est ce qui termine la Pièce, qui est assez passable. » (Histoire du Théâtre François, t. VIe, p. 384.)

Les biographes de Corneille et de Racine nous ont raconté tour à tour comment Henriette d'Angleterre fit secrètement inviter les deux poètes à traiter un sujet qui devait lui rappeler les amours de Louis XIV et de Marie Mancini, et les sentiments qu'elle avait ellemême inspirés au roi son beau-frère. Les détails relatifs à ce « duel », dont le marquis de Dangeau fut le confident, ont été recueillis par M. Marty-Laveaux et M. Mesnard, et nous n'avons qu'à renvoyer à leurs excellentes éditions (Œuvres de Corneille, t. Vile, pp. 183-196; Œuvres de Racine, t. II», pp. 343-362).

La pièce de Racine fut jouée le 21 novembre 1670; celle de Corneille ne le fut que huit jours après. La première fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne ; la seconde fut interprétée par la troupe de Molière. A la date du vendredi 28 novembre, on lit dans le Registre de Lagrange : « Bérénice. Pièce nouvelle de M. de Corneille l'aisné, dont on luy a payé 2000 livres. » Le public, désireux de comparer les deux ouvrages, accourut en foule à la première représentation. Les comédiens encaissèrent 1913 livres; c'est peutêtre la somme la plus élevée qu'aucune soirée leur ait jamais rapportée. Le dimanche 30 novembre, la recette fut encore de 1669 livres; le mardi 2 décembre, de 935 livres, et le vendredi 12, de 1080 livres. C'était la, pour le moins, un succès de curiosité. La troupe de Molière donna de suite, pendant l'hiver de 1670-1671, 21 représentations de Tite et Bérénice.

La gazette rimée de Robinet nous révèle un fait curieux, qui n'a pas encore été signalé. Monsieur, veuf depuis le 30 juin 1670, eut la curiosité d'entendre, avant la représentation, la pièce de Corneille, dont l'origine lui était certainement connue. Corneille en fit la lecture chez lui le lundi 16 novembre. Voici en quels termes Robi-

net nous raconte cet incident dans sa Lettre en vers à Monsieur, du 22 novembre 1670 :

Grand Prince, je fais conscience, De vous demander audience Des Façons de mon Impromptu Sans Flàme, Brillant, ny Vertu Lorsqu'encor, vous avez l'oreille Pleine des beaux Vers de Corneille, De ces vers entousiasmans Elevez, pompeux, et charnians, Dont, dimanche, il vous fit lecture :

Où je fus, par bonne Avanture, Du nombre des maints Auditeurs Qui furent ses admirateurs , Avec Vôtre Altesse Royale,

Qui goûta ce charmant Régale, Mieux qu'on ne goûte, dans les Cieux, Le ravissant Nectar des Dieux.

Tous mes discours vous seroient fades Aux prix de ces rares Tirades, Dont, à tous coups, à tous instans, Il enlevoit les ecoutans, Au prix, dis-je, de ces Saillies, De son plus beau feu, rejaillies, De ses rapides mouvemens, De ses fins et grands Sentimens, Et, bref, de tous ces traits de maître, Qu'il a fait, dimanche, paraître, Dans son Poëme merveilleux Et je dirois miraculeux, Pour qui, sans fin, se récrièrent Les délicats qui l'écouterent, Disant, dans leur étonnement, Ou leur juste ravissement, C'est Corneille, le grand Corneille, etc.

Dans cette même lettre, Robinet fait figurer l'annonce de la prochaîne représentation parmi les nouvelles importantes :

La première en forme d'avis, Dont maints et maints seront ravis, Est que ce Poëme de Corneille La Bérénice non pareille, Se donnera pour le certain, Le Jour de Vendredy prochain.

Sur le Théâtre de Molière.

Huit jours après, Robinet nous raconte qu'il n'a pu voir jouer Bérénice, n'ayant pu « sortir par la porte, pour une raison assez forte »; mais le 20 décembre suivant, il nous en donne un compte rendu complet :

La Bérénice de Corneille,

Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille,

CORNELIENNE.

Dire un vrai-Chef-d'œuvre de l'Art, Sans aucun Mais, ni Si, ni Car, Est fort suivie, et fort louée, Et, même, k merveille, jouée, Par la digne Troupe du Roy, Sur son Théâtre, en noble arroy.

Mademoiselle de Molière, Des mieux, soutient le Caractère De cette Reyne, dont le cœur Témoigne un Amour plein d'honneur.

Cette autre admirable Chrétienne, Cette rare Comédienne, Mademoiselle de Beauval, Sçavante dans l'Art Théâtral, Fait bien la fiére Domitie :

Et Mademoiselle de Brie Qui tout joue agréablement, Comme judicieusement,

Y pare grandement la Scène, Parlant avec cette Romaine, Qui l'entretient confidamment Dessus l'incommode Tourment

Que lui cause au fonds de son Ame Son Ambition, et sa Flàme.

La Torilliere fait Titus, Empereur orné de Vertus, Et remplit, dessus ma parole, Dignement, cet auguste Rôle.

De mesme, le jeune Baron Héritier, ainsi que du Nom, De tous les charmes de sa Mère, Et des beaux Talens qu'eut son Père,

Y représente, en son air doux, Domitian, au gré de tous,

Dans l'amour tendre autant qu'extrême, Dont ladite Romaine, il aime.

Enfin, leurs Confidans, aussi, les Srs Hubert du Croisi,

Dont k côté les Noms voici, et La Grange.

Y fait très-bien leur Personnage, Et dans un brillant Equipage.

Ainsi que tous, pareillement, Dont l'on ne doute nulement,

Font dans le Bourgeois Gentil-homme, Où La Grange, en fort galant Homme, Fait le Rôle qui lui sied mieux, Sçavoir celui d'un Amoureux.

Ayant vu l'une, et l'autre Pièce, Avec extase, avec liesse, J'en puis, ceci, mettre en avant, Et j'en parle comme un sçavant.

La Gazette mentionne une représentation de Tite et Bérénice don née à Vincennes, devant le roi, le 21 janvier suivant.

Malgré les témoignages d'estime que nous venons de rapporter,

Bllil.IOGl.'Al'IIIK

Corneille ne fut pas satisfait du succès de sa pièce. 11 sentait que le public préférait celle de Racine, et, pour se consoler, il s'en prit aux interprètes de son œuvre. Ce sentiment se montra clairement, six ans après, dans le remercîment qu'il adressa au roi. En le remerciant d'avoir fait reprendre ses premières tragédies, il le priait de faire jouer aussi les dernières :

Agésilas en foule auroit des spectateurs Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.

On peut conclure de ce passage que la troupe de Molière ne s'était pas distinguée dans Tite et Bérénice autant que le disait Robinet. Elle remit cependant l'ouvrage de Corneille à la scène le 20 septembre 1678, et le joua neuf fois de 1678 à 1680.

Le tableau dressé par M. Despois ne mentionne aucune représentation de Tite et Bérénice; il n'est pas impossible, cependant, que cette pièce ait été donnée quelquefois par la Comédie-Française, à la fin du xvne siècle ; mais, comme elle portait dans l'usage le simple titre de Bérénice, elle aura pu être confondue avec la tragédie de Racine.

Vendu : 20 fr. br., Chédeau, 186j (n<> 707),

88. Tite || et || Bérénice. || Comédie heroique. || Par P. Corneille. || A Paris, \\ Chez Guillaume de Luyne, || Libraire Juré, au Palais, dans la Gallerie \\ des Merciers, à la Justice; [ou Chez Jean Guignard, dans la grand' Salle du Palais, à l'Image S. Jean; ou Chez Estienne Loyson, \\ à l'entrée de la Galerie des Prisonniers, || au Nom de Jésus; ou Chez Pierre Traboùillet, \\ dans la grand' Salle du Palais au Pilier des \\ Consultations, au Sacrifice d'Abel]. \\ M. DC. LXXIX [1679]. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 4 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre; 1 f. pour les extraits des auteurs ; 2 ff. pour le Privilège et la liste des Acteurs.

Le privilège, daté du 17 avril 1679, est accordé pour dix ans à G. de Luyne, qui déclare y associer J. Guignard, E. Loyson et P. Traboùillet, « pour en jouir conjointement avec luy, suivant les parts et portions qu'ils ont en la présente comédie seulement. » C'est en vertu du même privilège que G. de Luyne publia, en 1682, le Théâtre de Corneille, mais il n'y associa cette fois que Loyson et Traboùillet.

Vendu : 5 fr. cart., Chédeau, 1863 (n° 708) ; — 15 fr., exempl. à relier, Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1873 (n° 70).

CORNELIENNE

89. Pulctierie || Comédie || héroïque. || A Paris, \\ Chez Guillaume de Luyne, Libraire \\ Juré, au Palais, dans la Salle des Merciers, sous || la montée de lu Cour des Aydes, || à la Justice. || M. DC. LXXIII [1673]. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 4 ff. et 72 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre, avec la marque de G. de Luyne représentant la Justice; 3 pp. pour l'avis Au Lecteur; 2 pp. pour le Privilège; 1 p. pour la liste des Acteurs.

Le privilège, daté du 30 décembre 1G72, est accordé à Guillaume de Luyne, pour une durée de cinq années. L'achevé d'imprimer est du 20 janvier 1673.

L'idée de composer une pièce dont la sœur de l'empereur Théodose fût l'héroïne dut venir à Corneille alors qu'il écrivait Attila. Il mit dans la bouche du roi des Ostrogoths, Valamir. un éloge de cette princesse, qui prouve bien que le caractère de cette femme, énergique autant que vertueuse, l'avait vivement frappé. Le poème auquel Pulchérie donna son nom fut achevé longtemps avant la représentation. Mme de Sévigné, dans ses lettres du 15 janvier et du 9 mars 1672, parle de lectures faites par Corneille chez M. de la Rochefoucauld et chez le cardinal de Retz.

Ces lectures, auxquelles Donneau de Visé fait allusion dans le Mercure galant du 19 mars, produisirent un effet des plus favorables. Le poète avait eu le rare bonheur de trouver des auditeurs à qui les situations de Pulchérie devaient naturellement plaire; il ne recueillit que des approbations. Huit mois s'écoulèrent cependant avant que le nouvel ouvrage se produisît en public ; ce ne fut que le vendredi 15 novembre 1672 qu'il fut représenté. Robinet nous dit, le lendemain, dans une Lettre en vers qui n'a pas encore été citée, qu'on a joué au Marais

Hier, certaine Pulchérie

En Beautez, dit-on, fort fleurie.

Après certaines équivoques du goût le plus douteux, Robinet ajoute :

Cette charmante Pulchérie

Est une belle Comédie

Qu'on joua, pour le premier coup,

Et qui plût, m'a-t'on dit, beaucoup.

Or point je ne m'en émerveille, Car elle est de l'Aîné Corneille, Et c'est à dire de celui, De qui tout Autheur d'aujourd'hui, Doit, certe, le Théâtre apprendre, S'il veut, au Métier, se bien prendre.

En ce Dramatique nouveau, Sorti de sou sçavant Cerveau, On m'a dit, aussi, que la Troupe Sembloit avoir le Vent en poupe, Et qu'enfin, il n'y manquoit rien, Ce qu'encore je croi très-bien, Mais c'est tout ce que j'en puis dire, Attendant que, pour en écrire, Et plus asseurement, et mieux, De mes Oreilles, et mes Yeux, Je puisse avoir le Témoignage, Que j'aime, toujours, davantage.

Robinet ne manqua pas, en effet, d'aller au théâtre du Marais. Sa Lettre en vers du 17 décembre contient un compte-rendu complet de la représentation :

J'ai trouvé toutes les beautez

Que l'on en dit de tous cotez :

Et cette belle Pulchérie,

A part, ici, la Flaterie,

M'en fit mêmes, voir, encor, plus.

Par où je connus que Phœbus

Conserve, dans le grand Corneille,

La même vigueur nompareille,

Et tout le beau Feu qu'on lui veid

Dans son tendre et [très] fameux Cid;

Et qu'il a, depuis, fait paraître

En tous ses Ouvrages de Maître,

Par lesquels, jusques aujourd'hui

Il tire l'Echelle après lui.

O que ladite Pulchérie.

Est, par tout, brillante, et fleurie,

Et qu'en ce Sujet, bien écrit,

On void de ces beaux trais d'Esprit,

Particuliers à ce Corneille,

Dont je dirai, toujours, merveille,

Tant je suis épris justement

De son Cothurne si charmant !

Voici maintenant les' noms des acteurs, que M. Marty-Laveaux n'avait pas retrouvés :

Primo, l'agréable Dupin, Dont le Corsage est si poupin.

Et si chargé de Pierrerie, Y fait fort bien, la Pulchérie.

CORNELIENNE.

Mademoiselle Desurlis, L'un des Objets les plus accomplis, Que l'Amour, nôtre commun Sire, Fasse briller dans son Empire, Y joue un grand Rôle, et des mieux, Avec son Air majestueux.

Item, Mad'moiselle Marote, Que pour bonne Actrice, Ton note, D'une Justine, y fait, aussi, Le Rôle, non coussi, coussi.

Léon, Amant de Pulchérie, Qui n'est pas assez attendrie, Pour lui présenter la Main, quand Il ne quadre pas à son Rang, Par Doitvilliers, se représente, D'une façon, certe, excellente, Et montre, ne manquant en rien, Qu'il est un bon Comédien.

Martian qui, par Pulchérie, Sent, encor, d'Amour, la furie, Mais qu'il reprime comme il faut, Ainsi que je l'ay dit plus haut,' Ce Vieillard, que, par politique, Cette Princesse qui s'en pique, Choisit, pour son Epous de Nom, En donnant sa Fille, à Léon, Est désigné fort bien encore Par Verneuil, je m'en remémore :

Et le sieur Desurlis, enfin D'un Rôle politique et fin, Trés-méritoirement, s'acquite.

Voila, donc, la Pièce décrite Tant bien que mal, de bout, en bout : Mais qui voudra mieux sçavoir tout, Aille la voir dessus la Scène, Elle en vaut, ma foy, bien la peine.

Corneille, nous l'avons rappelé à propos de Sertorius (n° 80), avait pour 3/!lc Marotte, qui remplissait le rôle de Pulchérie, une estime particulière, mais cette actrice et le théâtre du Marais en général n'étaient pas en grande faveur auprès du public. « Je me « contenteray de vous dire, ajoute le poète, à la fin de son avis Au « Lecteur, que bien que cette Pièce aye été réléguée dans un lieu, « où l'on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eust un Théâtre, bien « qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'au- « cune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le « goust du temps, elle n'a pas laissé de peupler le Désert, de mettre a en crédit des Acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite, et « de faire voir qu'on n'a pas toujours besoin de s'assujettir aux « entestemens du Siècle pour se faire écouter sur la Scène. »

Le succès dont parle Robinet et dont Corneille lui-même se féli-

cite ne fut pourtant pas très-vif. Le 24 février 1673, Mme de Coulanges écrit à Mmi-< de Sévigné que « Pulchérie n'a point réussi ». La pièce fut abandonnée par les acteurs qu'elle avait mis en crédit et n'a jamais été représentée après la mort de l'auteur. Vendu : 50 fr., cart., Potier, 1870 (n° 1236).

90. Suréna II General || des Partbes, || Tragédie. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire \\ Juré, au Palais en la Salle des Merciers, \\ sous la montée de la Cour des \\ Aydes, à la Justice. || M. DC. LXXV [1675]. || Avec Privilège du Roy. In-12 de 2 ff. et 72 pp.

Collation des feuillets prélim. : titre, au verso duquel se trouve l'Extrait du Privilège; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et les Acteurs.

Par le privilège, daté du 6 décembre 1674, il est permis à Guillaume de Luyne « d'imprimer, ou faire imprimer, vendre et débiter, durant cinq années entières et accomplies une pièce de Théâtre intitulée : Suréna, General des Parthes, Tragédie, composée par le sieur de Corneille. » L'achevé d'imprimer est du 2 janvier 1675.

Nous ne savons rien de cette dernière pièce de Corneille qui dut être jouée en novembre 1674. Corneille en avait emprunté le sujet à Plutarque, en ajoutant au récit de l'historien divers personnages et divers incidents imaginaires. On ne peut mettre en doute l'insuccès de Suréna, bien que nous ne possédions pas les lettres dans lesquelles Robinet devait donner des détails sur la représentation, La pièce tomba sans bruit; Corneille, accablé déjà parla mort de son second fils, sentit avec désespoir qu'il avait perdu la vigueur de la jeunesse. Il se tint désormais éloigné du théâtre, plein d'une sombre tristesse. Il souffrait surtout de la décadence de son génie, et nous retrouvons ce sentiment dans tout ce qu'il écrivit jusqu'à sa mort. Par surcroît de malheur, le Roi suspendit ses libéralités, et l'auteur du Cid fut plongé dans la misère. Aucune histoire ne fait une plus douloureuse impression que celle des dernières années de Corneille.

La bibliothèque Cousin possède un exemplaire de Suréna, relié en maroquin rouge aux armes de Colbert. Ne serait-ce pas un exemplaire de dédicace envoyé par l'auteur au premier ministre, avant qu'il lui écrivit la lettre déchirante dans laquelle il sollicita son intervention auprès du Roi (Marty-Laveaux, t. X", pp. 501 sq.)?

Page 1