L'HISTOIRE DU CHEVALIER DES GRIEUX
tji l'on en croyait l'auteur anonyme du ' Journal de la Cour et de Paris, c'est ' chez les PP. jésuites que l'abbé Pré- , vost aurait commencé à écrire les Mémoires et Aventures d'un homme de qualité, et chez les bénédictins qu'il aurait terminé ce touchant et curieux roman, cause première, paraît-il, de son exil et de sl's malheurs :
11 Prévost revient à Paris, rentre dans la Société et commence sou noviciat ; en le faisant, travaille à ses Mémoires d'un homme de qualité, est découvert, a ordre de ne les point continuer. Il aîme mieux renoncer aux Jésuites qu'à son ouvrage, les quitte, passe chez les Bénédictins où il achève ses Mémoires. Un prince, qui les lit, se croit insulté, écrit aux supérieurs pour faire punir l'auteur. Informé de ce
qui se trame contre lui, il passe une seconde fois en Hollande *. »
L'un des plus anciens et plus fervents apologistes de l'abbé Prévost qui, à une exception près», ne semble avoir rencontré àfd son vivant que des détracteurs, dit, au contraire, « qu'il passe pour constant que les deux premiers volumes des Mémoires et Avantures d'un homme de qualité furent écrits à Saint-Germain-des-Prés '. » Le zélé biographe aurait pu ajouter que les deux tomes suivants furent également terminés dans la même cellule, car l'approbation donnée par de Maunoir pour la Suite des Mémoires et Avantures porte déjà la date du 18 novembre 1728 *, et c'est dans l'automne de cette année que Prévost jeta le froc aux orties ^.
* Journal de la Cour et de Paris depuis le 28 novembre 1732 j'usgt^au 30 novembre 1733. Bibliothèque Nationale, Mss., fonds français (Bouhier),no 25,000, page 161. Imprimé dans la, Revite rétrospective, 2* série, tome V, pp. 410-12.
* Jean-Jacques Rousseau, Confessions, part. II, livre VIII.
8 Biographie anonyme, attribuée par Œttinger à Pierre Bernard d'Héry, né en 1756 à Auxerre. Elle se trouve en tète des Œuvres choisies de l'abbé Prévost, Paris, 1783-85, 39 volumes in-8.
* Cette approbation se trouve en tête du feuillet non chiffré généralement inséré à la tin du tome IV de l'édition originale.
^ On ne sait pas la date exacte de sa fuite de chez les bénédictins. La pièce du volume 103 de là collection de dom Grenier (Mss. de la Bibliothèque Nationale), publiée par Sainte-Beuve {Derniers Portraits littéraires, 1852, p. 453), relate que Prévost fit profession dans la congrégation de Saint-Maur en 1721. Prévost, de son côté, dit dans sa lettre d'adieu du 18 octobre sine anno (pièce 20, et /oc. dt,, p. 446) adressée à l'un des pères : « Vous m'avez entretenu pendant huit ans. » En supposant qu'il fit profession au commencement de l'année 1721, Prévost, à la rigueur, pouvait écrire, au milieu d'oc-
Quoi qu'il en soit, le 13 mars 1728, Blanchard, Rapporteur, commis à cet effet * par M. de Chauvelin, tout récemment nommé garde des sceaux, après avoir lu le manuscrit qui avait pour titre : Les Avantures dun homme de qualité, qui s'est retiré du monde, y donne son approbation *.
Le 16 avril suivant, le roi accorde à la veuve Delaulne , imprimeur-libraire à Paris , les lettres de privilège nécessaires pour Timpresi^on de l'ouvrage alors intitulé : Les Mémoires et les Avantures de M. le Marquis de***, qui s'est retiré depuis quelques années dans une maison des Pères iY... '.
Le 20 avril 1728, la veuve Delaulne cède à Gabriel Martin et à Théodore le Gras, son oncle, « chacun un tiers dans les Mémoires et Avantures du Marquis de*** *. »
Bientôt après, l'ouvrage sort des presses, non de Gabriel Martin, qui ne fut jamais imprimeur, n^ais
tobre 1728, qu'il avait été huit ans chez les bénédictins. Dans' le volume IV du Pour et le Contre (p. 36, imprimé en 1734), Prévost dit aussi : « Depuis six ans que j'ai quitté Paris, » On peut donc fixer l'automne de l'année 1728 comme la date de son départ de Saint- Germain-des-Prés .
* Bien que, par l'édit de 1686, Louis XIV se fût arrogé sur les libraires l'autorité jadis possédée par l'université, nous ne voyons figurer les censeurs royaux dans Lottin qu'àpartir de 1742. (Catalogue chronologique des Libraires y Paris, 1789, pet. in-8.) — Fontenelle est le premier sur la liste.
* Registre des privilèges , Bibliothèque Nationale, Mss., fonds français, n» 21,954, et tome II des Mémoires et Avantures ^ dernier feuillet.
* Pnvilége du Roy, loc, cit.
* Ibidem,
de la veuve Delaulne, en deux volumes in-12, au prix de trois livres dix sols. 11 est probable que cette première édition était composée d'exemplaires aux noms séparés de la veuve Delaulne, d rEmpereur, de Théodore le Gras, à L couronnée^ de Gabriel Martin, à r Étoile, et à ces trois noms réunis. Nous n'avons cependant rencontré, sous la date de 1728, que des exemplaires aux noms séparés de Théodore le Gras et de Gabriel Martin, et en deux volumes. Voici le titre de cette édition :
Mémoires \\ et \\ Avantures \\ d'un homme (| de Qualité y II Qui s'est retiré du monde. ||
(Fleuron gravé.)
A Paris, \\ chez Gabriel Martin, \\ rue \\ S.-^a^ ques, vis-à-vis la rue du Plâtre, \\ à l'Étoile, \\ M. DCCXXVIIL II Avec Approbation et Privilège du Roy. Il
*/ Grand in-12. Tome I : titre -f 274 pages, finissant par l'approbation de Blanchard. Le tome deuxième porte le même titre, niais le fleuron est différent. Ce volume contient 262 pages, dont 47 sont pour la table générale des matières; en plus un feuillet non chiffré contenant le privilège, la cession et la rubrique d'enregistrement.
Au mois de septembre 1728, la Clef du Cabinet des Princes de l'Europe, connue sous le titre de Journal de Verdun, annonce* le livre comme se
< Tome XXIV, page 171.
trouvant chez la veuve Delaulne, chez Gabriel Martin et chez Théodore le Gras.
L'ouvrage a un certain succès, car, sous la date d'octobre 1728, la touchante M"' Aïssé écrit à M"' de Calendrini^ :
« Il y a ici un nouveau livre, intitulé Mémoires d'un homme de qualité retiré du monde. Il ne vaut pas grand'chose ; cependant on en lit cent quatrevingt-dix pages en fondant en larmes. »
Néanmoins, l'édition fut loin d'être écoulée en 1728, car nous avons des exemplaires portant les dates de 1729, 1730 et \ 732, faits avec les feuilles du premier tirage *.
La première partie était à peine imprimée que dom Prévost se remettait à l'œuvre dans sa cellule *,
* Lettres de Mademoiselle Aîssé, édition Asse. Paris, 1873, in-12, lettre XIV, p. 271. C'est donc à la première partie des Mémoires et Avantiires et non à la Manon Lescaut, comme le dit M. Lex^esne [L'abbé Prévost^ sa vie et ses principaux ouvrages. Arras, 1872, in-8, p. 67, note), que se rapporte ce passage si souvent cité.
* Voyez infra^ Bibliographie, no 1.
* Voyez supra, p. 2, note 5. Quant à la lettre du 18 octobre, qui sert de base à cette assertion, elle a été publiée comme étant une des trois lettres que Prévost aurait laissées dans sa cellule lorsqu'il s'enfuit du monastère. Cependant, elle se termine ^divxmpost-scriptum où on lit cette phrase : « Je ne crois pas qu'on se plaigne de la manière dont je suis sorti de Saint-Germain; je n'ai pas même emporté mes habits. » Un tel passage, dans cette lettre, serait admissible si Prévost avait changé de costume dans sa cellule ; mais nous lisons, d'autre part, dans une biographie écrite par un contemporain bien informé: « L'jibbé Prévost se rendit au jardin du Luxembourg, où on l'attendait avec un habit ecclésiastique. La métamorphose se fit 4ans le jardin. L'habit monacal fut renvoyé à Saint-Germain-des-Prés. »' (Pensées de M. Vabbé Prévost, précédées de rabrégé de sa vie, Amsterdam et Paris, 1768, in-12, p. xvii.) Com-