NOTICE GÉNÉRALE
Rien n'est plus obscur, rien no prèle davantage à la confusion bibliographique que ces mots « Le Chevalier au Cygne », et ils ont été donnés comme titre & des œuvres qui n'ont ni la' même nature, ni la même étendue, ni les mêmes éléments.
La première de ces œuvres, la plus ancienne peut-être, et à coup sûr la plus universelle, est le conte des enfants-cygnes qui n'a originellement rien de commun avec l'affabulation de notre Épopée nationale. Une reine, en l'absence de son mari, accouche de sept enfants (six garçons et une fille) qui naissent tous avec une chaîne d'or au cou. Sa belle-mère, jalouse et haineuse, veut faire disparaître les enfants et charge un serf de les abandonner dans un bois plein de fauves. Ils sont épargnés par le serf et recueillis par un ermite. La belle-mère, qui les croyait morts et qui apprend un jour leur existence, parvient à leur faire arracher leurs chaînes merveilleuses, et ils sont sur l'heure changés en cygnes, sauf la jeune fille qui a pu conserver son talisman. Grâce à leur sœur, les fils de la Reine sont plus tard remis en possession de leurs chaînes et redeviennent hommes, sauf l'un d'eux dont la chaîne a été fondue par un orfèvre. Celui-ci demeurera cygne et s'attachera à la fortune d'un de ses frères dont on le verra désormais conduire la barque devenue légendaire : Hic est cygnus de guo forma in xtemum persévérai, quod catena aurea militem in navicula trahat armatum. Telle est cette première œuvre qui est représentée, dans le répertoire de nos chansons, par deux versions différentes : l'une de la fin du XII* siècle, k laquelle on a donné pour titre Elioxe, et qui a été publiée par M. Todd (voy. au mot Elioxe) ; l'autre de la seconde moitié du xii» siècle, qui pourrait être intitulée Beatrix et à été publiée par M. C. Hippeau ivoy. an mot Beatrix).
Cette première œuvre a été un jour soudée à un second poème, où nous assistons aux étonnantes aventures de ce chevalier que conduit un cygne merveilleux et qu'on nomme pour cette cause •• le Oievalier au Cygne ». Cest lui, c'est ce chevalier aa cygne, c'est Hé-
lias qui descend un jour do sa blanche n<*r dirigée par un cygne et qui débarque h Nimègue où il prend en main la cause de la duchesse do Bouillon contre le Saxon Régnier, usurpateur du domaine ducal. Cest lui, c'est Hélias qui épouse plus tard Béalrix, Qlle de Xa, duchesse dont il a reconquis la terre; c'est lui, c'est Hélias qui renouvelle avec sa femme l'antique fable de Psyché. Il avait défendu à Béatrix de lui demander jamais le secret de sa naissance : elle ne peut résister à sa curiosité et lui fait un jour cette question indiscrète. Tout aussitôt le cygne apparaît, conduisant la barque où il va emmener pour toujours le pauvre Hélias qui ne reverra plus jamais ni sa femme Béatrix ni sa fille Ydain, et qui leur fait en parlant les plus tendres, les plus douloureux a<lieux. Cette seconde affabulation, où il est facile de reconnaître la donnée du Lohengrin, s'est condensée chez nous dans un poème qu'on a intitulé Belias ou encore /^ Chevalier au Cygne et qui, sous ce <lemier titre a été publié par M. C. Hippeau (voy. au mot Uelias).
C'est ici qu'on a pratiqué une seconde soudure, plus curieuse encore que la première, et qu'on a relié les aventures des enfants-cygnes et celles d'Hélias à la famille et k la personnalité auguste de Godefroi de Bouillon. La fille d'Hélias, qui s'appelle Ydain, épouse un jour le comte do Boulogne, Eustache, et en a trois fils, dont le second est Godefroi. De là, un poème consacré aux « enfances » du futur conquérant et roi de Jénisalam : poème qu'on désigne sous le titre de Godefroi ou des Enfances Godefroi et qui a été publié par M. Hippeau. (Voy. aux mots Godefroi et Enfances Godefroi.)
En réalité le nom de k Chevalier au Cygne » ne convenait qu'à Hélias et l'on eût dû se contenter de lui en faire l'application ; mais le procédé de l'extension est un procédé commun en matière de poésie narrative, et il arriva que ces mêmes mots « le Chevalier au Cygne « ont été fort inexactement donnés pour titre à tout l'ensemble des poèmes sur les ancêtres de Godefroi, sur Godefroi lui-même et sur la première croisade; en d'autres termes, à ces cinq poèmes, dont les trois premiers sont légendaires et les deux autres historiques : Hélias (précédé tVElioxe ou de Beatrix), les Enfances Godefroi, les Chetifs, Antioche et Jérusalem.
BIBLIOGRAPHIE SPÉCIALE
Nous savons déjà par qui ont été publiés Eliûxe, Beatrix, Helias cl les Enfances Godefroi, (Voy. ces mots.)
Los Chetifi ont été publiés en partie par M. Hippeau. (Voy. au mot Chetifs.)
Antioche a été publié par Paulin Paris et Jérusalem, par M. C. Hippeau. (Voy. Antioche et Jérusalem.)
Tout cet ensemble de poèmes était achevé avant la fin du xiii» siècle.
Un romancier de la Un du xiv siècle eut un jour l'idée de «refaire» ces poèmes en la langue et sous la forme usitées en son temps et de les fondre en une œuvre énorme à laquelle a été également attribué, par extension, le nom de Chanson ou de Roman du Chevalier au Cygne. Cette composition indigeste a été publiée par M. de Reiffenberg. (Voy. Chevalier au Cygne, II.)
Enfin, on n'a pas craint de rattachera ce cycle, par une nouvelle extension qui est tout à fait extravagante, le Baudouin de Sebourc et le Bastart de Bouillon, sous le prétexte que ces poèmes sont la continuation de ceux de la croisade. Baudouin^ de Sehourc a été publié par M. Boca et le Bastart de Bouillon par M. Scheler. (Voy. aux mots Baudouin de Sebourc et Bastart de Bouillon.)
LE CHEVALIER AU CYGNE
Ensemble des poèmes consacrés a la GESTE DE Bouillon : 1° Helias (précédé d'Elioxe ou de Beatrix) ; 2° les Enfances Godefroi; 30 LES Chetifs ; 40 Antioche; 50 Jérusalem.
,*, Voy. plus haut la Table par ordre alphabétique de tous les manuscrits de Chansons de geste qui sont par ■venus jusqu'à nous {Epopées françaises t. I, pp. 236, 237 . = CL la Liste des der niers romans en vers (II, pp. 448, 449 celle des romans en prose (Ibid., pp.B46 847) et celle des Incunables (Ibid., p. 601) — Au sujet des Incunables il y a à noter que la Généalogie avecques les gestes et nobles faitz d'armes du très preux et renommé prince
Goddefroy de Boulion et de ses chevalereux frères, etc. (que nous avons signalée plus haut^ Epopées françaises, t. II, p. 601), nous est donnée, dans le Prologue de l'édition de Jehan Petit en 1B04 (10 octobre), comme une œuvre exécutée en 1499, à la demande du comte de Nevers, par Pierre Desrey, natif de Troyes en Champagne. Mais bien que cette date de 1499 permette de supposer une ou plusieurs éditions plus anciennes, Brunet déclare n'en pas connaître d'antérieure k celle de Jehan Petit. Cf. les éditions de Michel Le Noir, du 24 octobre 1511 ; de Philippe Le Noir, du 3 octobre 1B23, etc.
Voy. le livre allemand : Eertzog Gotfrid wie er wider die Turgen und Hayden gestritten.... — Augsbourg, Lucas Zeissenmair, 1502, in-40. Brunet, 5« éd., II, 1638.
Voy. aussi le livre populaire flamand : Hier beghint die prologhe van der scoenre historien hertoghe Godeuaertus van Boloen. Harlem, 1486. — Cf. une édition d'Anvers : Gheprent Thantwerpen by my Govaert Bock, vers 1510. Réimprimé à Anvers en 1544 (Brunet, 5* édition, II, 1638).