III. L'imtNiMadL de Ginolon
578 ANALYSE DE LA CiiAySON DE ROLAND.
" c?A^ ïï?; '' ^^x habitudes de tous nos autres trouvères, ne le fait
arriver à sa trahison suprême qu'après de longues incer-
departi du cors après ccslo prière. Si i*emportiTent li Angle en pardurabic repos, où elle est en joie sans fln par la dignité de ses mérites en la compaigiiie de glorieux Martirs. » = 11 faut se rappeler ici que, des les dernières années du xii* siècle, un disciple de Suger, esquissant le plan de rœurre qui devait un jour s'appeler les « Grandes Chroniques », et à laquelle il avait donné le titre plus modrsle de Gesta nova Francorum; il faut se rappeler, dis-je, que ce moine de Saint-Denis avait propose d'intercaler, au milieu de documents parfaitement historiques, trois textes apocryphes, la Chronique de Turpin, Viter Jerosolimitanum et une Vie de saint Gilles (Bibl. nation., 12710, f 3io V*. — Voy., sur ce sujet, l'excellent article de M. Jules Lair, dans la Bibliothèque de VEcole des Charle^y 1874, p. 551). Cette intercaintion audacieuse ne fut, d'ailleurs, réalisée ni au xiii*, ni au xiv* siècle, et c'est seulement sous Charles VI qu'on eut la hardiesse d'introduire déflnitivement une Iraduction officielle du faux Turpin dans le corps officiel des Chroniques de France. Voy. l'édition de Paulin Paris, t. II.
21" IlUMUEKT DE RoMANS, qui fut général des Frères prêcheurs de 1257 à 12()3, dans son De rébus tractandis in concilio^ qui fut écrit en 127.1, admet comme parfaitement historique l'autorité de Turpin, et le cite aux rois cl aux clercs de son temps. Remarquons surtout ce passage: < Carolus Magnus contra » Saracenos usque ad morlom pugnavit et multas lihertates Francis dédit ut » eos paraliores haberet ad hanc pugnam. Propterquod non sunt digni nomiiic » Francorum qui non gerunt bcUum Saracenorum. b (Martènc, Amplissima CoUectio, VU, 185 et 170, 183.)
22** Le Roland anglais, du xur siècle, suit alternativement la Chronique de Turpin et nos Chansons de geste. On en trouvera des extraits dans la Clutnsonde Roland do Fr. Michel, l" édit., pp. 27U-28i.
23' Les quatre Fragments néerlandais, qui ont été publiés par M. Bormans (xiii*-xivo siècle), ne sont que des romanicmcnts ou des imitations du Roland (voy. le travail d'A. Rambaud que nous avons cité plus haut). C'est à tort que M. Rormans a vu, en deux de ces documents, les débris d'un texte antérieur à notre vieille chanson du xr sirclo. Quand le poëme néerlandais n'est pas la coi)io servile de la chanson allribuée à Turohl, il en est le résumé très-sec. On s'en convaincra aisément en lisant les oxtrails suivants du manuscrit de Looz. Le premier extrait est une traductinn fidèle de notre vieux texte français : « Roland alors reconnut bien — Qu'il approchait de sa fin. — Sa c«tvi'lic se répandait par les oreilles; — Sa tempe était brisée, ^r- 11 avait Dnrandal dans sa main — Et aussi rolifaiil. — Et il alla, connue le voulait Dieu, — Du cote do l'Espagne, à un trait d'arbalète. — Ainsi s'avança-l-il tout seul, — Là où il trouva quatre blocs de marbre — Placés sous des arbn^s : — Ce qu'il ne fit pas sans grand'peine. — Quand il fut là, ses forces l'abandonnèrent — Et il tonii)a sans connaissance. » (Fragment de Looz, vers 28i-2l)7.) Le seconil extrait ne nous ofTrc que le plus plal de tous les abrégés : « Roland s'affaiblissait fort. — 11 s'écrie : « Pardon, cher Seigneur !» — 11 confesse si-s fautes — Et tombe sur la terre. - - Il ét(Mid sous son côté — Et son cor et Dnrandal. — Il prie Dieu avec ardeur — Que, pour conduire son àme en paradis, — Dieu daigne lui envoyer son angi\ — Telle fut la mort du comte Roland. » (Vers 3^8-857.) On voit par là que la copie peut être plus courte que le modèle... sans cesser d'élre une copie.
24** Girard d'Amiens, dans son Charlemagney traduit servilement et en mauvais vers la (ihronique de Turpin ; il la suit ligne pour ligne, presque mot pour mot. Nous voulons cependant citer ici quelques vers de ce compilateur
liludes et de rudes combats. Ce misérable, qui déjà songe à perdre Roland per fus et nefaSy aime encore la
plus que médiocre pour donner une idée de sa manière. Roland est sur le point de mourir; il fait de longues prières à Dieu et à la vierge Marie : « Pus a sa destre main dedonz son sain glacio, — Où sa ventaillc esloil un petit deslacie, — De ses mameles a rune et l'autre tirie — Et esrace du cuir dous pelés dont souillic — Fu cliescune de sanc et laidement tachie. — Le cloie <|u'il ot moult et bole et deliie — De la soneslre main ne ra pas espcrnie, — Ainz en tret un pelet du cuir à celé fie — Et mist les trois en un et après s'estudic — Comment le puist user pur l'amc estrc alogie.. . — Ainsi prioit Rollans qu'en sa main nuement — Tenoit [lesj trois pelés de son cuir proprement ; — El nom du Père grant et son Fils onsscment — Et le Saint-Esperit à cui du tout s*atent, — Usa ces trois pelés à ce point dignement — En gloirefiant Dieu où son csperit rent. « {Cliarlemagney ms. de la Bibl. nation, fr. 778, f« 100 v*, ICI r*.) Nous avons à dessein choisi un passage où Girard s'éloigne quelque peu de son modèle. Turpin s'était borné à nous montrer Roland saisissant la peau de sa poitrine et s'écriant : « Avec celte même chair, je verrai Dieu. » Nais quel abominable rimailleur que ce Girard !
ÎÎ5* L'auteur du Karl Meinet s'est borné à insérer dans sa comfùlation un rajeunissement du fiuolandes Liet. C'est assez dire qu'il n'a rien d'original. Seulement il a intercalé dans son Honcevauv un petit poëme épisodirfue, Ospitiel^ (huit nous avons ailleurs donné le résumé. Ospincl est le roi de Rabylone ; il défie les douze Pairs, et se mesure avec Olivier, qui le lue après Tavoir baptisé. Il aimait la fille de Marsile, nommée Magdalie, qui d'abord veut le venger, mais qui ne Uirde pas à s'éprendre du plus vif amour pour Roland. Et Roland ne serait que trop tenté de répumlre à cet amour ; mais le frère de la bnlle Aude arrache son ami à ces tendresses indignes de lui. Bref, les païens sont ballus, et Magdalie baptisée épousera peut-être un jour Olivier, au lieu de Roland. (Voy. Vlïisloire poétique de Charlemagne^ p. ÎOO.)
il)* La CiiRONiOL'E DE Saint-Berti.n de Jean d'Ypres (t 1383) reproduit Eginliard. mais en ajoutant à ce récit précieux deux mots très-légendaires : « Qun; » in Pyrenei jugo et in Rossida-valle dolo Cuanalonis Vasconumque per- » fidia perpessi sunt. > (Martène, Thésaurus anecdot.., III, 49i.)
tV Les Romances espagnoles se divisi^nt en deux familles bien distinctes : colles qui sont d'inspiration française, celles qui sont d'inspiration espagnole. Les premières paraissent être les plus anciennes, et nous en citons ici deux fort remarquables dont nous empruntons la traduction à M. de Puymaigre : « Homance qui dit : Cétait le dimanche des Hameaux. C'était !e diinanche des Rameaux, on lisait la Passion, quand les Mores et les Chrétiens entrèrent en combat. Déjà les Français se débandent et commencent à fuir. Oh ! comme bien les encourage ce paladin Roland ! « R«*tournez, Français, retournez brave- I ment au combat; mieux vaut bien mourir ({ue vivre déshonoré, d l)éj:\ les Français retournent avec courage au combat : à la première rencontre ils tuèrent soixante mille hommes. Dans les montagnes d*Altamira va fuyant le roi Marcim ; il fuit sur un i\ue, faute de cheval. Le sang qu'il répandait teignait les herbes; ses plaintes s'élevai(?nt jus(iu'au ci^l : « Je te renie, Mahomet, et » tout ce que j'ai fail pour toi. Ji« l'ai fait un corps d'argent, des pieils et des 9 mains de dents d'éléphant; je t'ai fait un temple à la Mecque où l'on t'adore. I Pour te mieux honorer, Mahomet, je t'ai fait une lôte d'or. Je t'ai offert » soixante chevaliers; et la rein»', ma femme, trente mille.» — « Homance de dom Aida. A Paris est doua Aida, fiancée de don Roland. Trois cents dames sont avec elle pour l'accompagner. Toutes portent mûmes chaussures, toutes mang'îut à une même table, toutes mangent du môme pain, à rcxccp-
II PART.LIVR.I
CUAP. XXI.
580 ANALYSE DE LA ClL\NSO?f DE ROLAND.
"aMV''3wr'' France et conserve une grande ame. De là de beaux
contrastes et de belles pages. Sur la route de Saragosse,
tion do dona Aida, qui est supérieure à toutes. Cent dames filent de ror, cent tissent de la soie, cent touchent des instruments pour réjouir doua Aida. Au son ilcs instruments, doua Aida s*est endormie. Elle a fait un songe, un songe dOuloureux. Elle se rcveille toute troublée et avec une épouvante très-grande. Elle pousse de tels cris, qu*on les entend par la ville. Alors parlèrent ses demoiselles; écoulez bien ce quVUes dirent : t Qu'est-ce que B cela, madame? Qui' vous a fait mal? » — • J'ai fait un songe, damoiscUcs, » un songe qui mo donne grand chagrin. Je me voyais sur une hauteur dans » un lieu désert. Sur les montagnes fort élevées, je vis voler un autour; der- ■ rière lui venait un aiglon qui le serrait de près. L'autour, avec crainte, se » mil sous ma jupe ; l'aiglon avec colère Ten tira. Il le plumait avec ses serrer, « il le perçait avec son bec. » Alors parla sa c<iniériste; vous écouterez bien ce qu'elle dira : — « Ce songe, madame, je veux vous l'expliquer. L*autour est » votre fiancé qui vient d'outre-mer ; l'aigle, c'est vous, avec laquelle il a ù se » marier; la montagne, c'est l'église où l'on doit vous unir. » — r S'il en est » ainsi, ma camériste; j'entends te bien récompensor. » — Le lendemain matin on apporta une lellre écrite en dedans et en dehors, écrite avec du sang. Ene disait que sou Roland était mort h. la déroute de Roncevaux. ;» (IjEs vieux auteurs caslillanSy II, 325.) D'autres romances ont Rernard dcl Cirpio pour héros, et célèbrent sa victoire sur Roland {Primavera^ I, 2C-i7). Dans une autre, traduite par le P. Taliban [Études religieuses y yiW^^i. iX)-. I Roland à Roncevaux voit approcher Charlemagne, triste, sans suite, le visage ensanglanté. Dès qu'il le voit ainsi, le pauvre Roland tombe mort. »
28" La Spagna en vkrs (qui est antérieure à la Spagna ou» pour mieux parler, à toutes les Spagna en prose) a été composée entre 1350 et 1380. Att'ibuée sans preuves suffisantes à Sostegno di Zanobi, elle est l'œuvre d'un poëtc populaire toscan. Ce qui caractérise toutes les œuvres italiennes qui ont été consacrées à Ridand, c'est le mélange de VEntrée en Espagne^ tie la Prise de l'ampelune et do la Chanson de Roland avec quelques emprunts faits au faux Turpin. 11 en est ainsi di» la Sitagna on vers (pii, dopuis le retour do Roland jns(iu'à la trahison do Ganelori, suit Nicol.is de Padoue, et qui, depuis la trahison do Ganelon, suit le Roland i\\i manuscrit IV do Venise et nos Renianioinonts. — La Spagna en vers nous a été conservée dans un manuscrit de la Laurcnlionno qui a été achevé le 20 mars 1170 fpl. XC, inf. cod. 3î);. Nous savons déjà et nous verrons jdus loin qu'elle a été remaniée et librement imitée danslo ninnuscrit de la Riccardicnne, n" 2820. et dans celui de la bibliothèque conununaio de Fcrrare. C'est à ce remanionient, c'est à celte libre imitation que M. P. Rajna a donné le nom de Rolta de Roncisvalle. II est utilo d'ajouter (juc les deux manuscrits de la Rotla renferment de vastes fragments do la Spagna qui n'ont subi aucun changement notable. — Nous allons maintenant exposer, d';ii)rès M. Rajna, les principales différences qui existent outre la Chanson de Rolatul (telle (pi'oile nous est offerle dans le ms. IV de Venise) et la Spagna en vers. = ' La Spagna donne à Roland vingt-six mille six conts hommes, tandis que la (îhanson ne lui en donne que vingt mille. — • Elle est d'accord avec Turpin pour supposor que les chrélions se sont enivrés avec le vin envoyé par Blanchardin. -- ' Dans le poome italien, Falseron, qui est à la tétc; du i»remier corps d'armé;», recommande à ses chevaliers «un giovanne garzone » qui porte d'azur au faucon d'or. Ce jeune garçon, c'est Itaudouin, c'est ce fils delianelon, que l'on retrouve dans presque toutes les versions ilaliennes, tandis que l'auteur de notre /{o/an</ (vers 2%) le représente toutjouiie et le fait rester en France. — * Dans la Spagna^ Turpin, voulant engag«T Roland
il rejoint les ambassadeurs de Marsile qui retournaient près de leur maître. Blancandrin, le chef de cette ambas-
à sonner du cor, lui rappelle les faits d'Asprcmont, et Roland de le repousser en lui disant avec mépris : i Va canlar la messa. b = ^ Le rimcur italien introduit dans son récit le personnage d'Astoiro que ne connaît pas l'auteur de la Chanson (vers 1197-1204). = * Il est fort naturel, d'ailleurs, qu'il donne une place importante à Sansonnetto, à ce personnage créé par Tau leur de VEntrée en ^.spaj/n^, par Nicolas de Padone, et dont il a fallu continuer tellement quellcment la biographie légendaire. Môme remarque pour les personnages de Malceris et d'isoré que nous retrouverons dans i'»s Spagna en prose. = ' Un épisode dramatique est imaginé par l'auteur de la Spagna. Baudouin, le fils de Ganelon, s'étonne de n'être pas mis à mémo de lutter contre les païens. Roland lui répond « qu'il n'est qu'un traître, tout comme son père », Et le jeune homme, alors, d'aller chercher la mort au milieu des ennemis. = * ("est Thierri, dans la Spagna comme en plusieurs autres rédactions de notre légende, qui est chargé par Roland mourant d'aller raconter à Charlemagne la trahison de Ganelon. Comme dans les Remaniements, ce Thierri qui doit lutter un jour contre le champion de Canelon, contre Mnabel, ce Thierri est un écuyer de RolamI. --= " La fuite de (ianelon, à laquelle nous assistons dans la Spagna^ est un trait tellement distinctif de nos Rema-* niements, de notre RoncevauXf que Tauleur de la Spagna n'a pu, plus ou moins directement, le tirer que de là. D'après le poëte italien, le traître s'égare dans un profond brouillard, mais il est repris dès le lendemain malin et mené à Saragosse (c* xxxix, ^O-iO). = *° La Spagna raconte la prise de Narbonne d'après le manuscrit lY de Venise; mais on n'y trouve pas le récit du voyage et (lu retour d'Aimcri de Beaulande. = " Dès lors, l'auteur delà Spagna suit fidèlement nos Remaniements. La mère de Roland, Rerle, y joue un rôle assez important. Aude se fait conduire au lieu où sont les corps de son fiance et de son frère, les prie de vouloir bien lui parler et rend l'àme après avoir reçu une réponse miraculeuse de Roland. = On voit, par tout ce qui |»récède, que les sources de la Spagna envers sont {^Chanson de Roland (ms. IV de Venise), les Remaniements dont ce même manuscrit reproduit le type en sa dernière partie, et enfin, mais pour quelques traits seulement, la Chronique de Turpin. r= La Spagna en vers (suivant Rajna, dont nous ne faisons iciffue traduire ou résumer l'excellent travail) est une œuvre qui ne manque pas de mérite ; on y rencontre les caractères accoutumés de la poésie populaire italienne : un style coulant, des rimes faciles, je ne sais quelle grâce un peu molle dans le récit et dans les descriptions, de la prolixité, de la subtilité, nulle vigueur. On peut citer, comme morceaux remarquables, la mort de Baudouin (xxxiii, 9-U), la scène du baiser que se donnent les chrétiens au soir de la bataille (xxxv, 10, 17), les plaintes de Thierri sur le corps de Roland (xxxvi, 38), etc.
29» La RoTTADi Roxcisvalle n'est, comme nous l'avons dit d'après M. P. Rajna, qu'une sorte de remaniement ou, pour mieux parler, d'imitation de la Spagna en vers. Cette imitation, qui est également en vers, est parfois très-indépendante, et, à côté de certaines parties intégralement conservées, nous ofire des épisodes tout à fait différents. —Tandis que la Spagna nous est parvenue dans un seul manuscrit (Laurentienne, pi. xc, inf. cod. 30), le texte de la Rotta est renfermé dans les deux manuscrits suivants : 1** manuscrit n» tH'i^ de la Riccardienne (fin du xv siècle), et 2' manuscrit de Ferrare (bibliothèque communale, fin du XV* siècle). = d'S deux manuscrits remontent à un original commun qui, d'après Rajna, aurait été composé avant 1-430. = L'auteur de la Rotla serait un Florentin : c'est du moins ce que semblerait indiquer l'énumération des Saints qui combattent pour Roland (xxxv, 20), et qui sont saint
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CHAP. XXI
sadc, engajîO bientôt la conversation avec le beau père et ronncmi de Roland. Ce Blancandrin est un diplo-
Jcan, saint Denis et saint George; mais cet argument de M. P. Rajna ne nous semble pas décisir. = Les sources de la Hotta sont les mômes que celles delà Spagna en vers; mais il faut encore y faire une part très- large à rimagination. En d*autres termes, toute une partie y est inventée : c*C!it ce que nous allons tout h l'heure essayer de mettre en lumière. = Voici les principales difler.Mices signalées par Rajna entre la Sptigna et la Hotta. — Cimtrairement à ce qu'on lit dans la Spayua, nous voyons, dans la Hotta, que Marsile, après avoir perdu toutes les villes qui sont énumM'es dans la Prise de I*ampelune, est excité par Maraudosse à continuer la guerre i^l à mander à son secours Dalaganlc, son propre frère, qui est le seignnur de Persie. Marsile alors s*embar(|ue et se. rend à Alexandrie. Quant à Maraudosse, resté en l'absence de Marsilo dans la ville de Saragosse, il y est bientôt assiégé par l'année de Charlemagne. Il se défend avec courage et, même, surprend un JDur Olivier vl le blesse grièvi>menl; mais Roland accourt à l'aide de son ami et lue Maraudosse aux portes de la ville. Sur ces entrefaites, Marsile, Balagante et Falseron reviennent d'Orient avec six cent mille païens qui campent autour de la ville où Mar:>ile pénètre. Avec les quiraute-quatre rois qui l'accompagnent, il va contempler la marque qu'a laisséi*, sur le marbre du seuil, le coup, le terrible coup de Roland quia déterminé la mort de Maraudosse. Les rois païens sont si épouvantés, qu'ils rrgrelttMit déjà de s'être ainsi aventurés. Marsile demande à parlementer, et c'est ici que nous rentrons d.ins l'afTabuIation des poèmes français, dans celle de la S/Mif/na. Tout ce qui précède n'est qu'une imagination du poêle italien qui a voulu embellir sou modèle et broder sur un vieux canevas. 11 en est de même pour la création ile Candie, fille de Marsile, qui accompagne Blanchardin et avec qui Roland fait le galant. — Le manuscrit Riccardien s'accorde avec le manuscrit Laurenlii'ii (c'est-à-dire avec la Spagna en vers) depuis l'instant où Charles apprend do Thierri la nouvelln de la mort de son neveu. Mais au moment où le Riccardien se remet ainsi d'accord avec le Laurentien, le manuscrit de Ferrare s'en écarte. On y raconte conmiont le soleil fut trois jours sans se coucher et coumimt les Hiontai^nes furent aplanies. C'est du Turpiii. Il faut encore remarquer (ce qui sert à dater la Holla) que le roi de France a ici dans sa ct)nipagiiio (fies comtes de Lanzonc(Alenron), de Wombon^ dWrmignacca et de S. llomeri, un vicomte d'Orange el un duc de Provence ». Tous les barons deseendoiit de chiîval avec (Charles pour chercher les eorps des chrétiens sur le champ de bataille. Comme dans plusieurs autres versions «le noire légende et en particulier roniuie dans le vStrickcr, Dieu fait un beau miracle pour les nieiiri; à même de distinguer les (!urps des fnlèles d'avec les cadavres des mécréants ; les chrétiens ont tous la tôle couroiuiée de fleurs, et leurs fosses sont toutes prêtes. Roland, avant de mourir, avait disposé sur leurs écus les corps des onze Pairs, et c'est ainsi (ju'on les retrouve ; mais Roland lui-même n'esl pas là, et voici que l'on conserve encore, hélas! l'espoir chimérique de le retrouver vivant. Relie scène, beau dialogue entre Charles et O^ier (Rajna, l. I., pp. 1:H, 135). On charge sur des chariots les corps des Paladins pour les ramener en France. La mort d'Aude est ensuite racontée comme elle l'est dans la Spagna en prose. C'est à Vienne que l'on rencontre la fiancée de Rolaïul; c'est à Saint-Denis qu'elle expire. Et telle est la lin du poëme. = A examiner son mérite littéraire, la Hoila est très-inl'érieure à la Spagna en vers. L'auteur, comme le fait observer M. P. Rajna, est un poêle populaire, et c'est ce que prouvent l'emploi du vers de onze syllabes, les assonances au lieu de rimes, les négligences du style et le fréquent usage des proverbes...
maie, un habile, qui connaît le secret de corrompre les amos. Il scrute celle de Ganelon, il y veut lire :
30-32* Les Spagna en prose peuvent, comme nous l'avons dit, se diviser en deux familles. La première est représentée par le manuscrit de la bibliothèque Albani, à Rome, que M. Rankc découvrit en 1830, et par le manuscrit de la bibliothèque Médicis, qui a été découvert et mis en lumière par N. Rajna {la flotta di Roïicixvalle nella letteratura cavalleresca italiana^ bilogne, 1871). La seconde famille n*est représentée que par un seul manuscrit, celui de la bibliolhè'iuc de Pavic, que M. Ceruti a publié en 1871, sous le titre de // Viarjgiodi Carlo Magnoin /»/>flyn« (Bologne, Romagnoli). = Nous ne connaissons le manuscrit de la bibliothèque Médicis que par l'analyse de M. R.'ijna; mais nous sommes plus heureux pour le texte de la bibliothèque Albani et possédons toutes les rubriques de ce précieux manuscrit aujourd'hui perdu, qui ont été publiées par M. Michclaiit, dans le Jahrhnch du Lemckc (tomt^s \l et XII, 1870 el 1871). Enfin, nous connaissons, grùcc à M. Ceruti, le texte complet du Viaggio. C'est donc d'après M. Rajna que nous allons analyser le manuscrit Médicis ; c'est d'après les rubriques publiées par M. Micholant que nous allons faire connaître le manusciit Albani, et c'est d'après le texte niAine du Viaggio quf' nous allons donner un résumé du manuscrit de Pavie. Nous placerons en regard l'afTabulalion du manuscrit Albani et celle du Viaggio, aiin que l'on saisisse plus facilement les différences qui séparent les deux familles de la Spagna en prose. =: 1» Résumé de la Spagna du manuscrit Médicis. D'après une des conditions du traité conclu avec Marsile, Roland doit rester pendant deux mois à Roncevaux avec vingt mille six cents hommes. Les Sarrasins seront tenus de lui fournir des vivres jusqu'à ce que Marsile puisse réunir l'or nécessaire au payement de l'armée de Charles. Cette condition n'est pas agréable à l'Empereur, qui n'y consent que pour ne point rompre le traité (f* i58 r**, 2G0 v";. Le roi païen rassemble tous ses gens, et, par Pulinoro, fils de Marsile, envoie à Roland de copieuses provisions et surtout du vin, avec quatre cents pucelles, les plus belles qu'on ait pu trouver. Les chrétiens succombent un jour à tant de tentations accumulées et s'endorment, chargés de vin. Pulinoro n'attendait que ce moment; il prévient son père, Marsile, qui se met en marche avec sa grande armée. Cette armée est divisée en quatre corps. Rlanchandin, Balugantc, Altomarc et Crandonio marchent à la tète de dix mille cavaliers; Mazarigi, Falseron (roi de Portugal) et l'Arcalia en conduisent vingt mille; le roi de fiellamarina, Corsubrino, le roi de Ragona et le roi de Gibiltaro en commandent vingt mille autres; le quatrième corps est commandé par Marsile lui-môme. Toute cette immense armée entre à Roncevaux et occupe les postes qui ont été fîxés par avance. Une heure avant le jour, le signal est donné et le camp français, plongé dans le sommeil, est soudain attaqué. Les Français s'éveillent. Olivier, sans avoir le temps de se défendre, est tué par Crandonio dans sa propre tente; Turpin succombe de la môme façon. Mais Roland réussit à endosser sa cuirasse sur .sa chemise et, sans pouvoir saisir une autre arme que son épée, se dirige vers la tente d'Astolfo. A la vue du massacre des chrétiens, il sonne du cor, et il en sonne ave.-; une telle énergie, qu'il le fend. Cependant, le son arrive aux oreilles de Charles, qui envoie vers Roncevaux dix mille chevaliers. Les païens n'ont laissé échapper au carnage que Roland et Baudouin, fils de Ganelon, lequel s'est enfui vers le camp de Charlema^i e. Seul alors, Roland se tient près d'un marécage, immobile comme une statue et ne sachant plus que faire. Un renégat, ému de pitié, lui offre de le mettre hors de danger. Roland ne lui demande qu'une chose : « Montre-moi Marsile. » Et il tue lo fils du roi païen, qui était Âgé de vingt ans et s'appelait Galafrc. Alors un Sar-
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CHAP. XXI
584 ANALYSE DE LA CHAySON DE ROLAND.
"cHAr.^M.' «Charles, dit-il, est un merveilleux homme. Mais,
» après tant de conquêtes, pourquoi vient-il attaquer
rasin traverse d'une lance Roland, qui tombe mort. Les païens déchirent le corps du héros et le jellent trivialement dans un fossé...
S*Résumé de la Spagna du ma- 3** Résumé du Viaggio du manuscrit A Ib a ni. Blanchnndin est en- nuscrit de Pavie. La partie du voyo par Marsilc en ambassade auprès Viaggio qui correspond au Roland de Charles qui est alors à la Stoillc commence d*une étrange façon, et je (cap. 152). Cest Ganclon qui, après pense que le compilateur italien s*est avoir parlé en faveur de la paix, est amusé à reproduire ici un épisode chargé d*aller en ambassade auprès de de la Prise de Pampelune en iappro- Marsile. Il a une vive discussion avec priant à cet endroit de la légende Olivier : chacun d*cux (/e<(e una r/*/7à/a (chap. XLvr, t. II de l'édition de Ceh l*aulrc. Grande rumeur parmi los ruti, p. 109 et suiv. ). Donc, Charles est chevaliers de rEmpcreur.Ganclon, plein dans la grande vallée de Roncevaux; de rage, jure qu'il saura bien se venger il réunit son Conseil et lui annonce (cap. 153-156). Enlrevue de Ganelon et fort solennellement qu'il ne reste plus de Blanchandin pendant le voyuge de la aux Français qu'à conquérir Saragossc. Stoille à Sarngosse. Ganclon s'acquitte Mais Ganelon est là, Ganelon qui eftl loyalement de son message (cap. 157, réternel partisan de la paix : c Ën- 158); mais il rêve toujours à sa trahi- » voyez une ambassade à Marsile, diison et se dispose à la consommer (cap. » il, et s*il consent seulement à se faire 159). Blanchandin emmène Ganelon • baptiser, nous pourrons dire que nous dans le palais de Marsile, au fond • avons conquis TEspagne, toute rEsd'un jardin, au bord d'une belle fon- » pagne. — Eh bien! dit Charles, j'y taine, e posorui à sedere (cap. 100). » consens. Mais quel messager envcr- Marsile et Ganelon ourdissent alors la » rons-nous là-bas? — Santacorona i*, grande trahison et s'embrassent. Mais, dit Baudouin, frère d'Algirone (Sainto d prodige, voici qu'un grand vent s'é- couronne : c'est le perpétuel juron enilève qui fait trcmblor la fontaine, jette ph)yé dans tout le Viaggio). « j'irai par terre tutti e tutti del giardinOf » vtM-s Marsile, si vous le voulez bien. e choxisi getto per terra tutti e pndi- » Je le sommerai d'avoir à renier MaglionidiCharlloe d'Orlhwlo(cnitAQ\}. » homet et à recevoir le saint bapl.c traître n'en continue pas moins son » Icme. Je lui réclamerai, en outre, le œuvre : nouveaux prodiges épouvanta- » tribut qu'il doit à Roland depuis blés, tempête, tremblement de terre. » vingt-deux ans, et, s'il ne me donne Marsile cl Ganelon se séparent : l'in- » pas bonne réponse, je lui arrache la fàme traité est conclu (cap. 16:2-161). » couronne de la tète et rapporte au A Roland, qui est à Koncevaux, Marsile » comte Roland. — C'est bien, dit envoie perfidement de la victuaille » Charles; allez. » Baudouin fKirt, et et du vin : les Français s'enivrent. Charles .se met en prière : il avait d'au- Polinore, qui les épiait, court prévenir tant plus lieu de craindre pour Bauson père Marsile (cap. 165). Celui-ci douin, que, dix fois déjà, dix fois au divise son armée en quatre colonnes, moins , les messagers do Charles » Qui va là? disent les Français. — avaient été tués par Marsile. Baudouin » Amis «, répondent les païens (cap. arrive à Saragosse : sur la place de la 106). Les Français sont surpris. Oli- ville, il voit un grand pin, et sous vier meurt ; Roland sonne du cor. ce pin une claire fontaine, et près de Charles l'entend, et arme dix mille la fontaine un pavillon d'or, et sous chevaliers pour courir au secours de le pavillon d'or Marsile avec tout son son neveu (cap. 167). Cependant Ro- baronnago. Baudouin entre hardiment land est reconnu par un chevalier re- dans le pavillon, et s'acquitte fort in-
ANALYSE DE LA C/M.V.W.V DE HOLASD. SSS
» noire roi ? » Ganclon se sent alors inspiré par sa rage jalouse; il rejelle sur Roland lous les prétendus torts de
nitrA qui Ml an lerïjcc Jo Marailo :
• Où etl Harsile? > lui ftemande Rolinil, qui Tôudrnit luer le rai païen.
Mail il tue leiiltrmenl son nis, et meurt liii-mCmi! nella baru/fa (oaii. 168). Marlilr-, pkin de douleur i la nouvelle de 1.1 mort de lun llls, s'cnrcrme dans SaragMse, landis que Baudouin apporte à Charltw la noutollc de la morl de Kolatid (cap. 169)- Gaoelun aecuiâ e;it mis en priwn. Charles vcul »c retirer en France ptr panra de Marritio (cap.
170). H»ia, sur le conseil de Salamon el iflsaré ()'«créil, l'Empereur se d^ldo à venger Roland et dispose Imis corps d'armfifl, Ire leierê. Grande bataille i noncevaux ; mort de Falseron, de Crandognc, de Halecris (cap. 171-173).
Le) Français ïninqiiour» ehcrclienl les corps de* Psladina ; on ne trouve point celui de Roland : douleur de Cliarlos l'cap. 171, 17ii>. Grico fiiii révéla lions d'un prisonnier, Lambtrigi, l'Eulpefeur apprend oi'i glt le corps do son neveu, et eomment aussi a été ourdie toute la trahison. Gaoelon est éearlelé {op. 178-178). On se décide i pour- •iiivrc la guerre el à en Unir aven Mar- ■ile, qui est toujours à Saragosio. Mais l'inforluné roi païen, qui no peut se poniolcr de la mort de son nt«, apprend la grande dâraile de son arméa k Roneevaux, et, par peur de Charles, s'enfiiil en Ëevple (cap. 179-180).
Cliarles avance soîis les murs de Saragoisc. Deux hommes de la ville lui viennent apprendre la fuite de Har- •ite : l'Empereur arme cent ealérca pour se jeter n sa ponrsiiilc, e mai lo fpororMO (cap. 181), Eulrâe des Fraiifaît à Sara^osse; le )ialais de Hariile est iléiruît jusqu'en sos fondements.
Toute l'Espagne est conquise. On j veut laisser un roi chrétien, et, après do longues hésil.itiani, on nomme An- Mlï (^luHÎgi (fi ripeit dj Brellagnia).
Retour do l'Empcrcurcn Franco, il Paris, (cap. 183-181). Les barons, fort mécontenta, se relirenl dans leurs (erres (ctp. 18S). Ln belle Aude apprend la morl de Itolnuil el veut mourir ; Charles csinve
solemnent de son Ambassade. Cal6re do Harsile qni ordonne A ses elieraliers de s'emparer du messager et de la pendre. Baudouin se dérend vaillammettt el va jusqu'i arracher, commo il favail promis, la couraune de ln léte de Marsite. Mais, hélas! le pauvre Baudouin avait été frappé de quatre coups mortels. U pique de* éperons et parvient jusqu'à la lente de Charles. C'eatà pcincs'il peutlui rendrecomplc rie son ambassade, et il tombe mort aux pieds do l'Empereur (cap. ti.vi).
Charles réunil de nouvejiu son Conseil el émet l'avis d'envojier une nuire HinbatSDile k Marsile. Et llohnct propose de confier ce message i Ganclun. C.'nl par busard, d'ailleurs, que Ganclun rencontre Blanzardino de Vallenoire ; mais celui-ci M montre Yrnimenl fori habile :
■ Il faut que Charles et Roland vous
■ aiment bien peu pour vous conller I une ambassade où lanl d'autres mes- < ugers Boni morts. • Ganelon, cependant , remplit son message avec quelque inirépidilé: mais il esl bion- IJl enveloppé dans les caresses perlides de Marsile. Bradnmanle, femme du rui païen, joue ici un rôle absolument abominable : elle lui dit, en termes ardenls, qu'elle esl prise d'amour pour lut : clic l'ambrasse, ella le corrompt, elle lo gagne, et voilA Ganelon qui faiblit. Cependant il eit obsédé de remords, el s'écrie : i Je
■ voudrais que noua fussions en un
• lieu Icltemenl caché que personne ne
• me pQI voir, e a petta H veeelli dtlF
• airo mi poueno irdere. ■ Ce lieu secret, on lo trouve, ri Ganclon accumplil enfln son infirao trahison : • En > signe de paix envovci au camp de
■ Roland et d'Olivier, envojoi du vin ° et des femmes. Ils s'endormiront dans
• ces délices. A minuit, vous arriverez » soudnin, el prcndri» lo eomie Ro- 1 land,uvcc Ohvîrr el let autres Pairs.
■ Charlemagne sans eux n'est plus
■ rien. • On ehnisit aur-lc-cliamp h^ olages païens, parmi lesquels figure k fils il(i Vieux do U mantui;nc, et Ga-
Il PAAT. LIVR. 1.
CUAP. XXI.
586 ANALYSE DE LA CilANSOy DE ROLAND.
Cliarlemagnc , et le rend responsable de tant de conquêtes dangereuses ou inutiles : « C'est lui, dit-il
en vain do la consoler. Elle va à Saint- ndon exige de Marsile deux clioses : Denis, entend la messe, entre dans le la couronne de France, et que ron rcstoinbcau de lloland et d'Olivier, et y pcctc la vie de son fils : « Il sera avec meurt (cap. 187). Le dernier ciiapilre » Roland dans la batiiillc, mais vous de cette .S/m^/iuï (188) est ainsi intitulé : > le reconnaîtrez à son clicval blanc. » Chôme si fece grandi lamenti (VA Ida ^ Cependant, quatre miracles érlatciil, e poi si fecie assai oficiy e Charllo quatre miracles viennent effrayer K's ando in sivo à Roma pdl' anima d'Or- païens et Ganelon. Li grande pierre lando e degli altri morli in Jloncis- qui est sous le pin se partage en valle. deux ; le pin lui-même se fend par la
moitié; la fontaine (st tarie; ThcA'lic du pré se sèche. Départ de Ganelon avec les otages et le tribut. Koland, h qui un ermite a jadis promis sept ans de vie, sept ans encore, se dit, pendant ce temps, qu*il est arrivé à la On de la septième année. On s'attend à quelque événement horrible. Ganelon fait conticr à Roland la garde de la vallée de Roncevaux. Roland accepte, et envoie seulement Gautier de Monlione du côté de TËbre pour y surveiller Tennemi. C'est ici que Tauteur italien emprunte à Turpin le trop célèbre épisode des Français qui s'enivrent avec le vin de Marsile et se débauchent avec les cinq mille femmes (!) que le roi sarrasin leur a perfidement envoyées. Mais à partir de ce passage, le compilateur du Viaggio copie un modèle qui s'inspire presque, constamment des Remaniements du Roland^ et non plus de la Chronique latine. Il est vrai que l'auteur italien prête, dans le récit de Roncevaux, un rôle important à des personnages qui ne figurent pas dans les poëmcs français du xii* siècle, à Malceris par exemple (Ceruti, II, p. 101), et suiv.) et à ce Sanison de V Entrée en Espagne auquel les Français donnent ici le royaume de Saragosse. C/est, d'ailleurs, ce que Ton peut constater dans les trois Spagna en prose, lesquelles, malgré des dil1«'>renées qui tiennent surtout à Timaginalion de leurs auteurs, ont une soureo, commune. Mais, nous le répétons, depuis le commencement de la grande bataille où Roland trouve la mort, c'est aux Rcnianicnients d«^ Roncevaux que le récit du Viagfjio est plus ou moins direclomont emprunté. Nous n'avons pas besoin d'en dire «lavanlai^e, et M. Ceruti a fait avant nous ce rapprociiemeiit saisissant entre le récit de la mort «l'Aude et du châtiment de Ganelon, t<*I que le Viaggio nous le présente, «'t ce mémo récit dans les Reinanicmenls français du XIII* siècle. La conclusion est facile à tirer.
33" Le CiiARLKM.vr.NK ET Anskïs, en prose, du xv siècle (bibliothèque do l'Arsenal, anc. B. L. F.,ill''), n'ollVe pas d'élément original. Dans la première parti»' do son œuvre, l'auleiu" n'est ^'uèrc qu'un plat traducteur de la Chronique de Turpin. Nous n'en citons ici quelques lignes (jue pour montrer la déformation littéraire. lUi récit primitif : « A l'heure que Rolant estoit en cesto angoisse merveilleuse dont la mort si l'aguillonnoit, Thierri d'.Vrdane vint à lui parce qu'il eusl oy le cor. Et lorsqu'il cust la cognoissance qu'il penoitpour la fin (lu siècle, il assez le réconforta et pria de la patience pour la salvalion de s'ame. Rolant très-bien vey Thierri et entendi ce qu'il <lisoit. Mais lu? «list pas celle Croniqiie que moult se devisast à lui pour la force spiritueuse qui pretendoit à départir... Rolant esleva ses yculz en hault et ses mains à Nostre Seigneur, et distmosmes celles paroles ; puis, après rendit l'esprit : « Vrai Jhesu a Crist, le serviteur qui, pour ton saint nom exaulcier, est issu du règne de » France pour venir souffrir celle i)aine, veuilles de ta bénigne grâce que son B idlime heure soit tele qu'il ait gloire pour le mérite des labeurs et paines » austères dont il s'est mis à l'exercite. 0 toy, humilc Salvateur, preng Rolant
ANALYSE DE LA CHAS SON DE ROLAyi). 587
j) au païen, c'est son orgueil qui csl la cause de tant de " » maux, j) El le traître, dévoilant sa haine, va jusqu'à "~
ji à miséricorde et lui pardonne ses péchiez comme lu fis au bon larron, ùsnint » PpTre cl à Magdelaine qui les eurent innumerables. » Quant il cuslditlesccs paroles, sa dexlre main mist en ses plaies et en print ung billot de cbar et je cuir dVntre les mamelles. . . [Puis] mi^t ses mains dessus ses ieulz, et dist : « Sire, a cesl jugement me donront mes deux ieulz grant gloire en voiaut la B btMiignc face et grant gloire à mes compagnons qui sont mors pour toy en ba- 1» taille. El pour lesquelz j;; le supplie (^ue lu vucilles saulver los aines. » A C(>ste parole finée, se reslcva d»'vers le ciel et fisl le signe de la crois, et joindi en- SfMuble ses mains et adont se parti son ame et la rendit à Jliesu Crist. » (P !Î5.) Immédiatement après Roncevaux, le compilateur lait connnenccr son récit dMïwm de Carthage.
îlo Laoniccs Chalcocondylas, dans son De rébus turcicis, fait un nVit assez long de la bataille de Roncevaux : « Carolum aulem feruut pne reli<iuis » ri'gibus slrenue rem gessisse advi'rsus Pomios qui et Saraceni, cui auxilio a venere Orlandus, vir eximia fortitudiiie scieuliaque mililari illustris, etUhi- 0 naliius, Oliberiusque, necnon alii duces Paladini nnncupali. » Clialcocou- <Iylas fait mourir de soif le neveu de Charlemagne : a Sili debellatus occubuit. n (Traduct. latine de rédition de 16r>0, Impr. royale, p. -lO.)
3«V Dans la Co.nuueste du grant Ciiarlemaigne, qui nVst qu'une édition parlieulière de notre Fierauras, les deux derniers chapitres sont intitulés : Comme la trahison fut émirrise par Ganelon et de la mort des cresliens; et comme Ganelon est reprivs par l'auteur. — De la mort du roi Marfarius^ et comme Hollant fut martirisé de quatre coups de lances; p(, après, tous ses gens furent tués. C*est purement et simplement le récit de. la Chronique de Turpin, qu'on a résumé fort brièvement et défiguré. Marfarius et Belligrandus remplacent Marsile elRaliganl. L'auleur, en oulre. a cru nécessaire de prendre la parole et d'adresser à Ganelon des reproches amers : « 0 maulvais traître Ganelon, lu oublies ta naissance en faisant œuvn^ vilaine ; tu estois riche et grant seigneur, et, pour avoir argent, tu as Irahi ton maître... D'où vient ton iniquité, sinon d'une fausse volonté plongée en l'abime d'avarice pour ton seigneur? Que t'avoitfait Roland, Olivier et les autres?... 0 fausse avarice, ardeur de la concupiscence, celui-ci n'est pas le premier qui par loi est devenu rebelle, par quoi Adam fut à Dieu désobéissant, et la cité de Troie, cette grande ville, fut mise en sujétion. »
^t)** A la (in des Guerin de Montglane incunables, est un autre récit abrégé de la défaite de Roncevaux, récit emi»runlé aux sources latines.
37" Dans les Co.nqiestes de Charlemak^ne, de David AiitERT, dans cette étrange compilation de l'écrivain en titre de Philippe le Don ( Bruxelles, RihI. des ducs de Bourgogne, n" UOGG, 11,1^ iU3-30!2j,ou trouve un singulier mélange de la Chronique de Turpin et de nos anciens poëines. Ganelon y est qualifié de ■ comte des païs de Champaigne », et tout le récit de sa trahison est d'ailleurs coilforme à la légende latine. C'est à partir de la morl de Roland que le compilateur du XV' siècle s'écarte «lu texte de rarchevéque de Reims pour suivre désormais l'airahulation d'un de ces Remaniements de notre vieille chanson, d'une de ces versions du Iioncerau,v où avait pénétré l'épisode di; la prise de Narbonne. Tout aussitôt après le jugement et la mort de Ganelon, commence le résumé d(; la Chanson des SaLsnes. Voy. les rubri«iues de Davitl Aiibert dans Philippe Mouskes «le M. de ReilTemberg, I, i8i. 'iH5.
38-39" Les Poèmes ITAMK.ns, et en parliculier le MoiiGA.NTEde Puici et I'Or- LANDO FiRioso d(; l'Ariosle. n'imt en définitive emprunté à notre anrieiine poésie (lue les noms de nus héros et la légendt* générale de la guerre d'Espagne. Tout
PART. LIVH. 1.
CUAP. XXI.
"^J^l'^lV! '• s'ocrier : « Nous n'aurons la paix que si on le tue.» Ces
GnAP» X*I« ^ '
mots n'éclairent que trop bien l'ambassadgur du roi Marie rosto est de leur iiivcnlion. Le Morgante de Pulci n*est qu^iino parodie de nos vieilles Epopées ; c'esl une sorte do Don Quichotte italien qui n*a pcut-ètn pas été moins funeste que celui d'Espagne à la chevalerie et à la fui. Toutefois Pulci le sceptique, Pulci le railleur, a été saisi lui-même par le grand spf^ctacle de la mort de Roland. Il a dû imposer silence à son rire, quand il 8>st trouvé en face de cette mort héroïque. Le héros enfonce alors sa Durandal dans la terre, et sa dernière action est un baiser énergique déposé par ses lèvres mourantes sur la croix qu * forme la garde de sou épée (XXYHI* chant, oct. ci.ii, Chili). Voici le texte m(>ine que nous venons de résumer en une ligne : « Orlando ficct'i in terra Durlindana ; — Poi rabracciù, e dicea : c Fammi » degno, — Signer, cirio riconosca la via piana. — Qucsta sia in luogo di quel B santo legno, — Dove pati la giusta carne umana ; — Si che il cielo e la » terra ne ti segno. — E non sanza altro misterio gridasti : — Eli, EU! tanto » martir portasti. » ** Gosi tutto scrallco al ciel fisse, — Una causa parca Irasfîgurata, — E che parlasse col suo crocidsso. — 0 dolce flne! 0 anima bon nata! — 0 saiito vccchio! 0 ben nel monde visse! — E nnalmente, la lesta inelinata, — Preso la terra, come gli fu delto, — E l'anima ispirô del casto petio. » = Quant à TArioste, il n*a pas l'ocoasion de raconter, dans ses quaraiitc-six chants, la mort du neveu de Charlemagne, mais je ne crois pas qu'il l'eût peinte avec de tels traits, floland furieux est la plus complète antithèse de la Chanson de Holand. Quel est, en effet, ridéal du poëte italien? En d'admirables campagnes, au-dessous d'un ciel charmant, se promènent de fiers chevaliers brûlants 'd'amour, et des dames merveilleusement belles qui s'éprennent très-facilement pour ces chevaliers éclatants de jeunesse et de bravoure. Vénus et l'Amour circulent librement au milieu de ces soldats chrétiens, au milieu de ces Croisés qui font lu guerre aux Sarrasins. Charlemagne est là, dans un coin, et l'on a conservé son nom, qui est très-sonore et d'un belefrt*t poétique. Ilenaud, Olivier et Roland sont là aussi, beaux, tendres, empanachés, chevaleresques dans la dernière acception de ce mot, « courant les belles », d/'Hirurés enOn à foici'* (r<*lrc (»r:iés. Ils ne sont occupés que de leurs amours, ot lio!and devient fou dans un transport de petite jalousie et de déception amoureuse. Il faut aller juscju'au paradis lui ehereher son bon sens. Par-ci par-là, ou a conservé le récit dn quelques combats contre les païens, mais ce sont des épisodes, et Roland lui-même, ihxws Holand furieux, n'est prcscpic qu'un personnage épisodique. LiM'éritable héros, c'est Ro^^er, àmoinsqiu; ce ne soit la guerrière Rradauiaiite, à moins que ee ne soit Marpliise ou Angélique. Nulle unité dans ce chef-d'œuvre, et surtout nulle unité chrétienne; mais de belles peintures voluptueuses et des scènes amoureuses au milieu de grottes charmantes et de fraîches vallées. La Chanson de Roland, au contraire, est la peinture austère d'une époque et d'une nation primitives, militaires, héroïques. Pas d'amour, pas de soupirs. Charlemagne est le défi-useur de TÉglise, les Sarrasins en sont les enricinis : donc, guerre contre les Sarrasins, guerre implacable et sans lin. Toujours le haubert au dos et la lance au poing, toujours des païens coupés en deux et dont les diables emportent les âmes, tandis que h^s Anges sont de garde aux lèvres des barons chrétiens pour enlever leurs Ames et les placer dans les Heurs du paradis. Nulle préoccupation, nul souci de la nature : le monde se résume en un champ de bataille. — Ne pouvant prendre la mort de Roland pour objet de nos exemples, nous allons opposer le récit de la mort d'Agramant, dans VOrlando furioso, à un récit analogue de la Chanson de Holand.
La balaillo est iiii>i*vimII(Miso c rtimiuio ; Quel frein serait qsaoz puissant, quollt*
Li qiicMiH Rnllaiiz min no s'aMii'uvi, rliaîne assez solide, fiU-elle de diaiuarU. pour
silc. C'en est fait : il connaît tout Ganelon. Il peut s'en- " cHAr.xxL*' tendre avec lui, il peut Tacheter. Leur voyage n'est pas
Fiorl lie l'cspict, tant cum lianslc It duret. arrôtcr la colère d'un noble cœur qui frandiit
A quinze colp« l'r.d il frai te c perdue; les bomcs de la cloiuence afin de sauver de la
Trait Durcndal, sa bonc c^pcc nue, mort ou du déshonneur l'objet do son amour
Sun cheval brochet, si vait ferir Chernuble, expose aux trahisons et à la violence ? Si le
L'helme H froiiit ù H carbuncle luisent,
Trcnchet la coife e la cheveleijre,
Si li trenchat los oilz e la faiturc,
Le blanc osbcrc dunt la maile est menue,
E lut le cors tresqu' en la furcheiire,
Ënz en la sele, ki est à or balue,
El' cheval est l'cspce areïteiie,
transport d'une juste colère le rend cruel et inhumain, sa faute mérite indulgence, car il :i perdu la raison. Achille, reconnaissant le corps ensani^lanlé de Patrocle, couvert de «os armes, ne trouva point que le trépas du meurtrier fût une satisfaction suffisante, et il traîna dans la plaine le cadavre d'Hector eji Trenchetl'eschine, une n'iout qui.4 juinturc, l'accab'.ant d'outrages... Il no faut dune pas Tut abat mort el' prêt sur l'herbe drue. s'étonner de la rage qui s'empara de Roland
Après li dist : « Culvert, mar i moiistes ; à l'aspect de l'Iiorrible blessure que le rui do » Eh} llahumot jà n'i .avrez aïnde. Sericanc avait faite à Itramlimart. De même
* Par tel glutun n'er bakiillo hoi vencnn. • que le paslcnr nomade qui s'armn d'un bàlu:i {Chanson d< Holand, vers 1320-1337.) cl poursuit le serpent venimeux qui a mordu
:»o;i fils oxpiraiil sur le sable, lo comte lève Dali.vird, la plus (erribb dt>s épées. Agramant s'ofirc à ses coups le premier. Iléjà tout sanglant, ble>-sé en mille endnMl'», sans éi>ée, son casque ouvert, son écu brisé, il s; dégage di* l'élreinte de lîrandimarl, comme l'avide épervior, privé de sa queue, s'/'cliappe demi-mort d>3S senvs du vaulour. La pointe du glaive do llolan'l pénètre dans cette |>artio du corp:» où U tiHe se joint au tronc. Le cou est tranché comme un frêle roseau ut Kl li>le du monarque roule, tandis que son corps se débat au milieu d'aflreuses convulsions. Déjà Son âme erre sur les bords du fleuve, où le croc de Caron ne tarde pas à rcnlraîner. (Roland furieux, chant XLII, Irad. de Th. de la Madeleine.)
40^ La Bataille ue Ro.ncevau.x, tel csl le titre d'un livre de la Bibliothèque bleue flamande qui eut une vugue considérabli; au xv*sièclo. Ce récit populaire est moitié en vcri, moitié (mi prose. J*en donne ici, pour la première fois, un extrait traduit en français^ que je place en regard du texte attribué à Turold :
Tkxte rn.vNgAis.
As vus IloIIanl sur sun cheval pasmot .. ï^un c-umpai<,;nnn, cum il l'ad encunlrcf. Si r Ucrt amunt :«nr l'helme ad or geminel, Tnl li drironchet d'ici que à V nas d. Mais en la ti>sti^ ne l'ad mii> a'ii>:'el. A icel colp l'ad Uollanx reguariiet.
Si li dentandct dulcement e suef :
• Sire cumpainz, faili's le vus de grel"?
* Jo sui Uollanz, ki tant vo.4 soHl amer; » Par luile gni^o ne m'avez deslii'l. » Di*l Olivier» : • Or vus oi-ji» parler.
t Jo ne vus vei ; veiet vas dam:ii's D.nis ! » Fenit vus ai, kar le me parduuez. « Rollanz respunt : « Ne sui mie nafli-ez. » Jo r >us parduins ici e devant Deu.
(Vers 1U89-2007.)
Tkxte kl.km.vnd tu.vduit.
Lo. noble comte lloland — Se pré<.'ipilo à la .Huite — \)f* son lidele comp.i gnon Olivier — Au milieu des Lsirrasins — Jusqu'à ce qn'il l'ail rejoint — Kt qu'il puisse rombaltn; à côte de lui. — Lors Olivier lui donna un roup, — N'ayant certes pas couM'ienro «h* ce qu'il faisait. — Kl le preux comte Holan-I dit — A <Uivier tout brisé : — « Fais atten- » lion, compagnon, — Cent moi que tu as
* frappé, — Moi qui suis rejtendant ton com- !• pagnon Uolani. » — ()li\i<>r lui ré|mnil surle-champ : — « Oh ! pardon , compagnon, » je n'y vois plus. — Bien suis peiné que telle « cnose me suit arrivée : — l'ardonnc-nii>i
* donc, pour l'amour do DiiMi. — J'en ai n>- » gri't de tout mon coeur. » — Lors le comte lloland dit i^ Olivier : — t Je te pardunn ;
* ici, devint Dieu. •
(Vers 115^-1171 de l'extrait publié par U>>rmani )
41" Jolian Mancel, dans s;i Fleur des histoires (Itibliotli. nation., fr. i,*J*.)), a surtout emprunté son récit ii dos documents lalins. C'ct^i à tort que M. Paul Meyer, dans ses Recherches sur VKpoiiée françaite (\k XKt\^ après avoir dit qiiK plusieurs parties de Tienvre de Mancel sont empruntées ■ à la légiMide do Charlcmigno », cile, au sujet de la Prine de Pampe'une, u:i lexte lillériilcment
II PART. LIVR. t.
GHAP. XXI.
5î)0 ANALYSE DE LA CHANSON DE ROLAND,
terminé que le messager de Charles était déjà vendu, Roland trahi, Roncevaux décidé. Peu de temps après,
traduit d'après les Annales attribuées a Eginhard et qui n*a par conséquent rien de légcn«iairc.
•ià^Lcs Neuf Priiux sont une compilation du xv* siècle qui n*a pas été sans avoir un certain succès à la tin du moyen ù;;e. La conception première de ce choix (io héros remonte au xiii" siècle et ou les trouve, au xiv«, énuraérés très-exactoment dans la f'rise dWlexandrie de Guillaume de Mac liant (vers •17-55}. = On sait que ces neuf proux sont divisés en trois groupes : l'un représentant Tantiquité sacrée (Josué, David, Judas Macchabée) ; le second figurant l'antiquité profane (Hector, Alexandre, Jules César), et le troisième, les siècles chrélicns (Arlus, Charl'^magne, Godefroi de Bouillon). On les a d'abord reproduits par la xylographie, en plaçant Roulement quelques vers médiocres au bas de leurs figures (Bibl. nation., fr. 1U85). Puis, on a composé neuf petites biographies pour satisfaire la curiosité de ceux qui voulaient connaître la vie de ces illustres. Dans le manuscrit de la Uibliothèipie nationale, fr. 1^2508 (xvii* siècle, copie d'un ms. du XV* ou du xvp siècle), on trouve un modèle de ces biographies. Celle de Charlemagne est intéressante. On commence par résumer cette grande vie, an par an, d'a|irès des documents historiques, jusqu'en 800. Puis, à partir de celte aum'-e et de la création de l'Empire, l'auteur se jette dans la légende : il résume Girars de Viane et, en ce (jui concerne Roncevaux, la Chronique de Turpin, à laquelli* il môle cerUtins traits empruntés indirectement à notre poëme. — Cf. le Triomphe des neuf Preur, Abbeville, Pierre Gérard, 1487, in-fol.; Paris, Michel Lenoir, 1507, in-ful. Voy. aussi Les trois Grans, c'est à savoir : Ale^vandre, Pompée et Cliarlemagne 'xvr siècle; imprimé sans lieu ni date).
A'i'* GuiixaumkChetin (t 15i5j est rauleur, mille fois trop vanté, dcChroniques de France, en vers, qui n'ont véritablement aucune valeur historique ni littéraire (voy. le magnifique manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. â8â0, xvr siècle). Pour le règne de Charlemagne, le prétendu historien se borne presque uniquement à reproduire la Chronique de Turpin à laquelle il joint l'épisode de saint Gilles, etc. (P Lxxi et suiv.). Les douze Pairs de Charles sont à ses yeux : l'archevLMiuc do Boims; losévtMiuesde Laon, Langres, Bouuvais, Ctiaalloii, Noyon; les ducs de Bour;;<>gno, de Normandie et «f A«juil;iinc; les comtes de Flandre, do Champagne et «h- Toulouse. Il e.st probable (juc Guillaume Crétin s'était senli'ment ini[)osé la tâche do traduire cwyorslusClironifpies de Saint-Denis.
il** La CimoMQrE dk Wkmik.nstkph.vn remonti;, pour le récit de Roncevaux, aux mèmf;s coinces quo le Slriclirr, ajiteur du /Û//7. Le Slricker, comme on sait, n'avîut g«ièiv fait que «lél;iy*T le Ihudiimles Liely et il ne faut pas s'allcndrc à trouver là des laits nouvoaux.
15" La CiiuoNioi'K Di* M.VNLscuiTr)()v):îd;î la Bibliothèque nationale a pris pour base la Clironi(|ue de Turpin. Elle y intercale, on ne sait trop pourquoi, la mort «le Renaud à Cologjio, et la l'ait suivre de la prise de Narbimne.
\Cf Lo Monjante do Pulci passa de bonne heure dans notre langue. Une imitation frant-aise parut en 1517, chez Jehan Bonfonl (in-i"), et une autre édition on 151U, à Paris, eht'z Jeh.in IVlit, Regnault Chaudière et Michel Lenoir. L'une et l'autre porlaiout ce titre : Mouga.nt le Gkant. Eu 1530, une édition nouvelle en fut imldiée clii'z Alain Lotrian, sous ce litre : « S'ensuit » fhistoire de .Morgant le (leaiit, lequel av«*c ses freros persécuta toujours les » chrestieus et serviteurs di* HitMi, mais lîualennMit l'urenl ces deux frères occis M par le comte Roliaul. Et L* tiers fut chrestien. ipie depuis ayda moult à aug- » monter lasaiuctefoy calholiquo. » (Voy. les é'Iilious des Oudot et notamment celle de Nicolas Oudot, Troyiîs, Wdô, in-l".) ~ Un second livre, une seconde partie fut ajoutée en l(ii5 (?) à l'original que nous venons de mentionner. Ce
ANALYSE DE LA CV/.l.ViUY DE HOLAyU. 501
le représentant de la France arrivait devant le roi Marsile*.
Ici nous assistons à une scène fort belle, et Ganelon, qui vient de descendre si bas, va singulièrement se relever. Il redevient Français, il redevient chrétien. Éblouissant de beauté, fier, dédaigneux, superbe, il attire et captive les regards étonnés de vingt mille Sarrasins; il leur apparaît avec une majesté insolente; d'une voix méprisante, il expose Tobjet de son ambassade- : « Mar- D sile aura la moitié de TEspagne et devra recevoir le » baptême ; Roland aura l'autre moitié. » Mull i avrcz orfioillas p(irpuniei\ ajoute l'ambassadeur, qui, par un retour des plus naturels, parvient ainsi à diriger contre Roland toute la haine de Marsile et des païens. Mais, malgré la |)erfidie de ces paroles, le messager de Charles reste véritablement grand et noble. Le roi païen, courroucé de tant de fierté, veut le frappera « (juand Ganelon le vit, il mit la main à son épée : — « Épée, lui y> dit-il, vous êtes belle et claire. — Tant que je vous » porterai à la cour de ce roi, — L'empereur de France )) ne dira point — Qne je serai mort tout seul au pays » étranger. — Mais, auparavant, les meilleurs vous auï) ront payée de leur sang. » — Ganelon no veut pas se séparer de son épée ; — Par la garde doiée il la tient dans son poing droit. — Et les païens de se dire : o: Voici » un noble baron *. »
Par malheur, le beau-père d(î Roland ne reste pas
second livre a coiiliont la trahison de Ganelon cl la inorl de Uoluiid o. Il eut un ^rand sucres populaire au xvi" siôcle, cl fit partie df> la nibliotli(>qu(f bh'ue. = En résumé, la mort de Roland, sous le n-gne de Louis XIV, «Hait encore racontée au ppupl»^ dans trois livres qui se répandaient à milliers d'rxiMuplaires : le Galien rhetnré, le Fiemhras et le Morganl.
H était réservé à M. d«* TrcssaFi de faire subira notre Chanson de Hohunl sa dernière modilication oi d'étouffer cette lé<$ende nationale dans le» rubanit i-t l«*s pompons de la liibliolhèque des romans. Nous avons aill-nrs donné (|uel(|U('8 détails sur ce suprême outra^^e.
• Chanson de Holand, éditions Thcodor Millier <?t Léiui (iiulier, vrrs l-iiy. — • iM-i37. — ' 4U8.lli. — ' 4i3-^Kî7.
Il PART. LIVR.I.
CIIAP. XXI.
" cîi!lî."xT.''* longtemps ainsi, l'épée au poing et la fierté dans Tàrac'.
Marsile s'aperçoit que l'ambassadeur de Charles n'est pas de ceux qu'on dompte par la violence. C'est un traître qui veut garder des semblants de fierté, mais dont les plus fières résistances ne tiennent pas devant un beau prix. Le fatal marché se conclut*. Marsile se décide à ouvrir sa bourse^ : il aurait dû commencer par la. Dix mulets chargés d'or viennent h bout de toutes les indécisions de Ganclon : « Je vous livrerai Roland dans les » défilés de Sizer ; il sera à la tète de l'arrière-garde et se- » paré de la grande armée de Charles. Vous en aurez laci- » lement raison. Les douze Pairs périront tous ensemble, y> et vous n'aurez plus guerre de votre vie *. i> Tel est le marché odieux que toute la France du moyen âge a presque détesté à régal de la trahison de Judas. Ganelon est le Judas de la France, Judas est le Ganelon de Jésus-Christ.
IV. LiairmTc- Cliarlcs a donné à la grande armée le signal du départ^. Cent mille Français se mettent en roule vers « douce France », mille grailes résonnent '^, et, le long des chemins étroits des Pyrénées, on voit déjà défiler Tavant-garde. La joie est sur tous les visages, la joie est partout. Les barons vont donc enfin revoir leurs enfants et leurs femmes ; la guerre est finie, voici la paix.
Ganelon est revenu deSaragosse'', apportant des nouvelles trompeuses : <( Le roi Marsile, a-t-il dit, accepte s> toutes les conditions de Charles^. » Celui-ci croit trop facilement aux paroles du traître : mais on croit si volontiers à ce que Ton désire! Cependant, en général prudent, l'Empereur ne laisse rien au hasard. Il veut une solide arriere-garde : qui la commandera'*^? « Sire,
' Chanson de Uohindy éditions Thcodor Millier et Léon Gautier, vers iOK- :m. — * ÔOI-OOI. — ' (H)i. — * 003-60(1. — - OGl cl siiiv., parliciilicreiiiciil 7U 1-700. « 700. — ' 07i. — " 075-0D7. — " 7iO-7ii.
ANALÏSE DE LA CIIANSO!*! DE ItOLAND. 533
» s'écrie Ganelon, ce sera, si vous le voulez bien, mon ' » beau-fils Roland', el Ogier commandera l'avanti garde*. » A ces paroles, Roland devient blôrae de colère, grince des dents, insulte Ganelon. Il regarde comme un outrage sanglant cette fonction nouvelle qu'on lui veut confier. Il avait rêvé de marcher toujours en avant : le premier au départ, le premier au combat, le premier au retour. Mais, cette fois encore, les barons se prononcent contre lui, et il lui faut subir ce commandement de Tarritre-garde '' : « Beau neveu, lui dit » Charles, je vous donnerai la moitié de mon armée. — » Non, non, reprend Roland, je n'ai besoin que de vingt B mille hommes. Kt, maintenant, passez les porls en » toutesùreté. Moi vivant, vous n'avez rien à craindre*.» Du reste, Roland a le don d'attirer à lui tous les meilleurs barons de la France : autour de ce noble capitaine viennent aussitôt se grouper les onze autres Pairs. Olivier, son ami Olivier, accourt le premier k ses côtés; Gérin et Gérler, Ilotes, Bérengier, Samson, Anseïs, le vieux Girard de Roussillon, Engelier le Gascon, et enfin Ivon el Ivoire quittent, l'un après l'autre, l'escorte de Charlemagne pour venir former celle de Roland^. Ce mouvement est beau, et nous ne regrettons pas d'avoir eu à nommer ici, d'après le plus ancien de nos documents poétiques, ces douze Pairs dont les noms ont été tellement défigurés et dont il existe tant de nomenclatures diflérentes. Naguère encore, en je ne sais quelle œuvre lyrique qui a conquis un succès immérité, on a travesti ces noms de la manière la plus odieuse, d'après la Bibliothèque bleue ou d'après les romans du xvi" siècle. Il n'est pas permis de toucher ainsi Ji la plus belle légende de France.
Il PART. LIVn. I.
CHAP. XXI
Derrière les douze Pairs s'avancent donc vingt mille chevaliers, fleur du baronnage de France'. Pas un couard dans leurs rangs. L'armée défile devant eux, et ces cent mille soldats font trembler la terre sous leurs pieds. De quinze lieues* on entend le bruit de cette masse d'hommes qui monte, monte jusqu'aux faîtes des Pyrénées. Mais voici que les premiers sont arrivés à ces sommets si désirés; voici, ô bonheur! qu'ils voient se dérouler à leurs pieds le cher pays de France. Car dt^à tout ce qui était en deçà des Pyrénées s'appelait la France. A la vue des riches plaines de la Gascogne, ces rudes soldats se sentent attendris. Ils se souviennent tout Ji coup de leurs femmes, de leurs fils et de leurs filles; et ils pleurent ^.L'Empereur pleure plus tristement et plus]longtcmps que tous les autres*. Il a des pressentiments sinistres : Dieu lui a envoyé un songe terrible ^ Charles craint déjà pour son neveu qu'il abandonne; il jette déjà sur Ganelon des regards défiants''.... Cependant l'armée s'avance dans le pays gascon, et Roland reste au milieu des montagnes*'.
Le jour est clair, le soleil est beau; rarrière-garde est au repos. Tout à coup clic entend du côté d'Espagne un grand bruit, toujours grossissant. Un silence profond se lait autour do Roland. Bientôt les Français distinguent le son des f/railrs; bientôt ils entendent ce bruit terrible d'une année qu'on ne voit pas^, ce formidable murmure, cet orage, ce tremblement de terre, qu'un de nos plus grands écrivains a si merveilleusement décrits dans son récit de Wnterloo. Ce mot lui-même n'est pas déplacé sous notre plume: car nous rencontrons ici notice Waterloo du viir siècle. « Olivier est monté sur
' Chanfton de Ilohmtl, é«lilioiis Tli. MiilUîr ol Léon Oauticr, 80^-813. — '81-i-8l7. — ' «l8-«-2i. — * 8'2;j-8i5; 8^9-810. — - 717-736 ; 836-837. — " 835. — ' 826. — * 1004 el suiv.
une colline. — Il regarde à droite, à gauche, parmi le val herbu : — « Ce sont les Sarrasins », dit-il. — Il y en a tant qu'il n'en sait la quantité. — Il en est tout égaré en lui-même. — Comme il a pu, est descendu de la hauteur; — Est venu vers les Français, leur a tout raconté. — Et les Français : <r Maudit qui s'enfuira, > disent-ils. — Pas un ne fera défaut à cette mort^ ! »
II PAIIT. LIVR. I.
CHAP. XXII
Et pendant ce temps, en France, il y a une merveilleuse tour-
Des tempêtes, du vent et du tonnerre, [mente :
De la pluie et de la grôle démesurément.
Des foudres qui tombent souvent et menu.
Et — rien n'est plus vrai — un tremblement de terre
Depuis Saint-Micbel du Péril jusqu'aux Saints de Cologne^,
Depuis Besançon jusqu'au port de Wissant.
Pas une maison dont les murs ne crèvent.
A midi, il y a grandes ténèbres :
n ne fait clair que si le ciel se fend.
Tous ceux qui voient c«s prodiges en sont dans l'épouvante,
Et plusieurs disent : c C'est la fin du monde,
> C'est la consommation du siècle. >
Non, non, ils ne le savent pas, ils se trompent :
C'est le grand deuil pour la mort de Roland^. . .