‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 127 sur 150 · EST SUPÉRIEUR A CELUI DE LA LEGESM · texte numérisé non relu

EST SUPÉRIEUR A CELUI DE LA LEGESM

la ville éternelle, Adrien voulut aller h l;i rencontre de son jeune sauveur; mais le roi mit picdà terre, se jeta h genoux, monta les degrés de Saint-Pierre en les baisant un h un, puis embrassa le Pape et le pna instamment de lui permettre d'entrer à Rome. 11 rendait visible, en tûte de ses actes, l'expression de son dévouement filial k l'Église : « Notrc-Seigneur Jésus-Christ » régnant à jamais ; moi, Charles, parla grâce et la s miséricorde de Dieu , roi et recteur du royaume t des Franks, dévoué défenseur et humble auxiliaire B de la sainte Église de Dieu '. » Il disait de la chaire de Rome qu'elle devait être la maîtresse des choses ecclésiastiques ; a Nous imposàt-elic un joug à peine tolé- » rable, ajoutait-il, il nous faudrait le porter avec une B pieuse dévotion*. j> Qui ne se rappelle les vers si touchants qu'il fit composer pour honorer la mémoire de son ami, le pape Adrien, et qu'on ne peut lire sans être ému jusqu'aux larmes ; i Postpatrem lacnjmaiis, Caroius, hœc carmina scripsi ; — Tu mihi âulcis ainor, le modo plango, pater. — Nomina jnngo simitl lilulis clarissima noslra ; — Adrianus- Caroius ; rar ego tuçue puter. » Non, jamais, dans nos Épopées, si puissantes pourtant et si chrétiennes, jamais nous n'avons trouvé l'expression de cette amitié, de ce respect, de ces regrets, de ce dévouement sans bornes au Suppléant de Jésus- Christ.

Dans nos romans, Charles, dés son enfance, dès la mort de son fils Pépin, reçoit de nos trouvères le titre glorieux d'Empereur. C'est fort bien. Mais le véritable caractère de ce rétablissement de l'Empire n-t-il été jamais signalé pai' les auteurs de nos Épopées nationales? Nous ne le pensons pas. Le vrai Charles n'est pas né

' CopilufoicM, ù<\H. lin Baluic. I, p. ÏOO, -

TH LC CHAnUF^MAGNF. DE L'mSTOiRE

empereur : il s'est fait empereur, ce qui eist fort différent. Il a compris que, pour arrêter les invasions des tribus barbares qui liaient encore en marche, et pour unifier énergiquementces antres tribus qui avaient déjà fait halle, il Fallait créer dans l'Occident latin un fort empire au sein duquel ses successeurs achèveraient son œuvreen complétant l'unité de tant de nations diverses. Jamais dessein plus grand n'est entré dans lecerveau d'un homme, et j'ai le regret de constater que nos épiques n'en ont pas saisi la grandeur. La suscription d'un diplôme de Charlemagne : Caroliis, serenissiniHs augiistus, a Deo coronatus, nia/fnus et ■pact ficus imperalor, Romanum guhemans imperium; cette formule de chancellerie m'en dit peul-Gtrc bien plus que la plupart de nos romans. Et, à ce point de vue, je leur préfère encore cette simple légende des monnaies de Charles : Renovatio imperii Romasi.

La plus redoutable besogne qui ait été imposée à ce grand homme, c'est, sans aucun doute, cette guerre contre les Saxons, qui l'occupa pendant près de quarante années. Oui, on vit, durant plus d'un tiers de siècle, le roi des Franks traverseret retraverser les forêts de la Germanie, fougueux, terrible, la vengeance à la main. La vérité nous oblige à répéter ici que, dans ses représailles contre cette race indomptable, le fils de Pépin dépassa souvent les limites du droit des gens et qu'il fil preuve, à l'égard des Saxons, d'une cruauté que Dieu a dû punir, que la postérité doit condamner. Mais voyons-nous dans nos Chansons de geste, voyons-nous la guerre contre Vitikind prendre les proportions énormes qu'elle offre dans l'histoire ? Hélas I la pauvre Chanson des Saisiies fait triste figure à côté du récit historique de ces guerres de géants. Les petits rendez-vous de Sebiile el de Baudouin, les coquetteries et les grâces

EST scpéhieur a r.Fxr! de la légende. 7ui

minaiidîères de la femme de Guiteclin, nous semblent étrangement fades et presque ridicules, si on les compare à ces épouvantables mêlées qui ensanglantèrent les vieilles forûts germaniques, h ces luttes désespérées, h ees conflits de deux religions, à ces hypocrisies des vaincus, à ces barbaries des vainqueurs et à ces formidables proscriptions qui lerniinèrent la guerre en dispersant les meilleures familles de la Saxe, en les éparpillant sous tous les vents du ciel.

Nos vieux poêles n'ont rien su de la grandeur pacifique de notre Charlemagne ; ils ne l'ont même pas soupçonnée. Ce génie qui, dans toutes les directions de son Empire, a lancé ses missi fiominici comme des flèches destinées à frapper la barbarie; ce génie quia corrigé les lois barbares, qui en a adouci la rigueur, qui les a de nouveau christianisées et baptisées; ce génie qui a dicté ou inspiré les Gapitulaires, n'est point parvenu h la connaissance de nos trouvères. Ils n'ont gardé que le souvenir de son admirable justice, et il faut encore leur savoir quelque gré de cette imparfaite fidélité de leur mémoire.

Charleraagne, protecteur de la science et de l'art, ne pouvait pas réussir auprès de nos vieux poètes : tout ce qui sent le maître d'école n'airive jamais à devenir épique. Mais, en définitive, quelle lacune dans noire légende ! On n'y rencontre jamais ce vigoureux ennemi de l'ignorance, ce bel illuminateur de l'Occident, cet ami de Théodulfe et d'Alcuin, ce protecteur d'Éginhard, ce fondateur d'écoles, ce grammairien qui trouva le loisir d'écrire une syntaxe de sa langue native; ce compilateur érudil qui prit le temps de rassembler en un intelligent recueil les lifder de ses ancêtres ; ce liturgiste qui, après son père Popiu, introduisit, avec une énergie peu commimr, les chants et les prières de

TW I.E CIlAllI-KMAGSK DK L'HISTOIHE

Rome dans son Empire doublement romain. Ce lectei^" assidu de la Cilé de Dieu, ce théologien, ce littérateur, ce musicien, ce savant, n'apparaît pas une seule fois dans toute la série de nos chansons. Quelques-unes, il est, vrai, conviennent que l'Empereur savait lire. Mais cet aveu est insuffisant, et, ici encore, Charles nous semble odieusement amoindri.

La mort du grand roi , telle qu'elle est racontée dans le Couronnement LooySy et les derniers conseils de Charles à son fils, tels que ce vieux poème nous les présente, ne manquent certainement pas d'une véritable élévation. Rien de plus facile ii comprendre ; le récit de cette mort et l'expression de ces derniers conseils sont presque textuellement empruntés à l'histoire. Mais combien l'annaliste Thegan est encore supérieur à notre épique ! Le trouvère suppose que Charles s'irrite contre son fils Louis et le juge indigne d'occuper le ti-ône : il se môle à la foule de ceux qui ont calomnié le ûls du grand Empereur. Les historiens, au contraire, ne donnent pas h Louis un rôle aussi médiocre : c Charles dit à son fils plusieurs autres choses devant la multitude et, k la fin, lui demanda s'il voulait obéir îi ses préceptes. Louis répondit qu'avec la grâce de Dieu, il les observerait de tout sou cœur, .\lors Charlemagne lui ordonna de prendre de ses propres mains la couronne qui était sur l'autel, et de se la mettre sui' la tôte en souvenir de tous les préceptes de son père'. Louis s'étant mis la couronne sur la tôle, les peuples s'écrièrent : « Vive l'empei-eur Louis! » et célébrèrent ce jour avec joie. Charlemagne rendit grâces h Dieu en disant avec David : « Bénissez-nous, Seigneur, qui ave?, fait asseoir mon fils sur mon trône, sous mes yeux ^» Ensuite ils enlcndirenl

' Tbcgnn, Vita Illudovki, — ' Anitalfj Moiiàacenses.

EST SlIPÉRlEljn A CELUI DE LA LÉGESDE, 703

la messe el retournèrent au palais, le père appuyé sur le fils, commeilsélaienl venus. Puis, ils s'embrassèrent tendrement et répandirent beaucoup de larmes comme s'ils avaient pensé qu'ils ne se verraient plus. » Et Thegan, après avoir rapporté la mort de l'Empereur, ajoute ces mots qui valent toute une chanson de geste : ir Carolus ctiam inier paganos plangcbatm\ tanquam palerorbis. »

Mais la légende n'a même pas respecté Charlemagnc après sa mort, et il a fallu que ce grand homme fût déshonoré jusque dans l'autre vie. Ce ne sont plus nos poètes, ici, qui sont coupables ; c'est le faux Turpîn, ce sont les légendaires latins. Peut-on lire, sans haussement d'épaules et surtout sans indignation, ces fables niaises, ces imaginations ridicules ? Qu'est-ce que ce récit deWalafridStraboqui, d'après l'abbé Hetto, place Charlemagnc dans un enfer stupidement décrit et où le grand Empereur est puni de son liherlinafie honteux ? Qu'est-ce que ces inventions de Turpin, qui a vu l'àme de Charles emportée par je ne sais quels diables plus laids que nature, et uniquement sauvée par l'apôtre Jacques, qui est obligé de jeter dans les éternelles balances les pierres et les poutres des églises construites en son honneur par l'empereur de France ? Conceptions doublement stupides, qui donnaient à la piété une direction déplorablement matérielle, et qui injuriaient Charlemagnc avec une ingratitude il laquelle on ne saurait rien comparer.

Nos poètes, du moins, ne sont pas coupables de telles monstruosités, et, si nous leur reprochons d'avoir amoindri la grandeur de Cbarlemagne, nous devons avouer qu'ils ont singulièrement augmenté la popularité militaire de leur béros. Grâce à eux, Charles, pendant tout le moyen âge, n'a pas été un grand homme confiné

n PART. LIVR. f .

CHAr. XXX.

794 CONCLUSION GÉNfiRALE DE TOlTr LE TROISIÈME VOLUME.

dans rhisloire comme dans une prison muette et froide; nos poètes ont été l'y chercher, l'ont pris par la main et l'ont présenté à tous les peuples du moyen âge, éblouissant de lumière et rayonnant de gloire. La Renaissance était seule capable de mettre fin à une telle popularité et d'éteindre une telle splendeur.

Gondosioo Mais la Renaissance, qui a chassé Charlemagne de

dont la légende, n'a pu le chasser de l'histoire. Il est resté, il

le ▼»! titre D ' r »

. La'uiilu de dcmcure le plus haut représentant des idées d'unité, ckarumagne .. d'ordre, dc conscH atiou et d'autorité. Toutes les fois

que ces idées sont en danger dans le monde moderne, on est forcé de penser à Charlemagne.

Au moment même où j'écris ces lignes, on détruit, ou plutôt on achève de détruire toute l'œuvre du fils de Pépin.

Le principe d'autorité, que Charlemagne avait consolidé dans le monde, s'ébranle et va tomber. La Papauté, que Charlemagne avait replacée sur le trône, est aujourd'hui détrônée, prisonnière, outragée. La Royauté chrétienne n'est plus, nulle part, en possession de ce prestige dont le fils de Pépin semblait l'avoir entourée pour toujoui^. Ce qui manque surtout à notre siècle, c'est le respect dont ce César chrétien nous avait surtout laisse l'exemple. Il plaçait le devoir au-dessus du droit, et nous plaçons le droit au-dessus du devoir. Toutes les idées de notre temps semblent en contradiction absolue avec celles du grand Empereur. Et, l'autre jour, quand il s'est iv/i de placer la statue de ce géant de notre histoire sur une des places de notre Paris, cette idée a rencontré soudain une très-vive opposition, et il s'est trouvé des voix françaises pour jeter à Charles ces éjûthètes inattendues : « Despote i> ! et « Dompteur de peuples » ! Ce sont là, d'ailleurs, autant de faits que nous constatons et que nous ne voulons pas juger.

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