DE MONTAUBAN
Charlemagne, dans Aye d'Avignon, veut lui-même adouber chevalier Garnier de Nantcuil. Il le nomme son gonfalonier et son sénéchal ; il lui donne Aye, Aile d'Antoine, duc d'Avignon. Mais la belle Aye avait déjà été promise par son père à Berenger, fils de Ganelon. De là les guerres et les aventures qui remplissent le reste de la chanson.
Dans Gui de Nanteuil, le héros arrive un jour à la cour de Charlemagne et y reçoit le meilleur accueil. L'Empereur va môme jusqu'à lui confier le gonfanon impérial. Jalousie de la famille de Ganelon Hervieu de Lyon ose accuser Gui devant le roi. Combat singulier entre Gui et Hervieu, qui est vaincu. Mais les traîtres ne se découragent pas et font tomber le « valet de ?ianteuil » dans un guet-apens savamment préparc. Gui se défend en brave ; Hardré, l'un des traîtres, reçoit la mort. Au milieu de tous ces complots odieux, Charlemagne Joue le rôle le plus piteux. Il a peur dtîs traîtres, il les caresse, il reçoit leurs présents avec un sourire. A Hervieu il veut donner Églantinc ; mais Êglantine aime Gui de Nanteuil, et notre héros ne permettra pas qu'elle soit ainsi mariée malgré elle. Dans sa lutte contre Hervieu, il est puissamment secouru par Ganor, second époux d'Aye, sa mère. Les traîtres sont encore une fois battus, et Hervieu est mis à mort. Charlemagne vaincu, lui aussi, dans la personne de ceux qu'il avait la bassesse de protéger, Charlemagne retourne honteusement à Paris. Gui épouse Églantinc et tient la Gascogne de l'Empereur.
C'est sous Charlemagne que se passe l'action de Pahise la Ducuesse, mais le grand Empereur n'y est d'ailleurs nommé qu'une fois (au 5" vers).
Dans Maugis d'Aiguemont, ce cousin des quatre fils Aymon, après avoir couru mille aventures en Sicile et en Espagne, après avoir appris la sorcellerie à Tolède, revient en France, où il défend d'abord un de ses oncles contre Charlemagne, où il défend ensuite l'Empereur contre les Sarrasins.
Charles, dans Amis et Amilks, reçoit les offres de service de ces deux amis incomparables. L'un d'eux, Amis, épouse Lubias, sœur de Hardré; l'autre? Amiles, est aimé de Belissent, fille de l'Empereur. Celle-ci. éliontée comme la plupart (les jeunes filles de nos romans, fait au jeune chevalier les avances les
slole jouit en paix des triomphes du grand Empereur; "c,î^p^ i5J^/ les hauts barons n'osent plus lever la tête. Charles deux fois centenaire, du haut de ce trône où siège sa majesté 'encore terrible, n'aperçoit plus nulle part un seul mouvement de rébellion, n'entend plus un seul murmure contre l'Église ni contre lui. Il peut mourir.
Il s'était proposé une triple tâche : maintenir la papauté dans Rome; mettre le pied sur le paganisme musulman et germain ; créer fortement l'unité de l'Empire malgré les prétentions et les révoltes des
plus odieuses, et va môme, à minuit, se coucher impudemment auprès de lui. Mais le traître Hardré n'était pas loin : il a tout vu ; il dénonce Amiles, qui est très-innocent de ces agressions impures de Belissent. Un duel est décidé entre le traître et l'accusé; mais ce n'est pas en vain que celui-ci possède un ami, un frère comme Amis : « Je me battrai pour toi », dit ce nouveau Pylade. 11 combat Hardré, il le tue, et l'Empereur, le prenant pour Amiles, lui donne sa fille Belissent avec laquelle Amis garde la chasteté la plus complète. Le reste du roman est étranger à rhistoire de Charlemagne.
Une partie de Jourdain de Blaives est consacrée au récit de la lutte entre Charlemagne et le héros de la chanson. Ces deux ennemis se réconcilient, el Jourdain épouse Oriabel, fille de l'Empereur.
IL ÉPISODES DE l'histoire POÉTIQUE DE CHARLEMAGNE QUI NOXT PAS DONNÉ UEU A DES CHA.NSONS DE GESTE DONT LE TEXTE SOIT PARVENU JUSQU'A NOUS. — U
Prise de Narbonne a été Tobjot de plusieurs récils, et nous avons résumé ailleurs celui du Philomena. Charlemagne vient de conquérir Carcassonne sur les Infidèles ; c'est en 789. Narbonne est assiégée par TEmpereur et défendue par Matran. Les Sarrasins se jettent sur Tabbaye do la Grasse et sont repoussés par les moines. Borel de Combe-Obscure est envoyé par Marsile au secours des païens; grande bataille qui met Narbonne au pouvoir des Français. Aimeri de Beaulandc est créé duc de la ville ainsi conquise, et Marsile essaye en vain de reprendre cette conquête aux chrétiens. (Voy. les Epopées françaises^ t. K, pp. 486, 487.)
La Prise de Carcassonne n'est racontée que dans certains récits qui sont restés à l'état oral. On connaît la fable d'après laquelle une des tours de la ville assiégée par le grand Roi s'inclina respectueusement devant lui. On connaît la légende plus curieuse encore de « dame Carcas » qui sut défendre sa ville contre Teffort du puissant Empereur et de tout rEmpire. C'est peui-étre faire beaucoup d'honneur à ces contes que de les discuter scientifiquement. Voyez à la Bibliothèque nationale, fr, 86i8, p. 157 (Antiquités de RuUmann), le dessin d'une lôte représentant « dame Carcas », qui se trouvait ù Béziers, au dehors de la porte de Carcassonne. Cf. V Histoire ecclésiastique et civile de la ville de Carcassonne, par le R. P. Bouges, 1711.
La Prise d'ARLES est l'objet, dans la Kaisercroniky d'un récit curieux-, que cite M. Gaston Paris (Histoire poétique de Charlemagne, p. 258) ; Charles en fit le siège pendant sept ans, et n'en vint à bout qu'en détournant Ws eaux d'un grand canal qui apportait aux assiégés toutes leurs munitions, tous leurs vivres. (Vers U, 901 et suiv.)
II PART. LIVR. I
CHAP. XXIX
grands vassaux. Cette triple tâche est enfin accomplie : il peut mourir...
Dernière Cour Scutaut sa fiu prochainc, Charlcs voulut donner une ^^cùïïciMgïe!"' solennité extraordinaire à la dernière de ses Cours
plénièrcs. Une de nos plus vieilles chansons raconte que la chapelle d'Aix reçut alors sa consécration définitive ^ Dans les chambres du palais impérial se tinrent quatorze comtes pour rendre la justice au peuple. Pas un n'eut à se plaindre, et aucun droit ne fut lésé. « Hélas ! ajoute le vieux poète, il n'en est plus de môme aujourd'hui, et le siècle de la justice est passé ". 3>
La fête fut belle. Le Pape était près du vieil Empereur et lui chanta la messe, entouré de trente-six archevêques et évèques, de vingt-huit abbés et de quatre rois couronnés. A l'offrande, Charles fut plus généreux que jamais ^ Tout prenait je ne sais quel air solennel. Lorsque meurt un grand roi à la fin d'un long règne, il y a partout un certain effroi majestueux que rien ne peut rendre. C'est cet effroi que ressentaient les barons de Charlemagne.
Tous les yeux, d'ailleurs, se portaient sur l'autel où brillait la couronne d'or, la couronne de Charles*. Le vieil Empereur, avant de mourir, la voulait placer luimême sur la tête de son fils.
Le grami Empc- u^ p^aud silcncc sc fitscudaini au letrin venait de
rcur *J '
''''ïsonViis!*'"' monter un archevêque : <l Barons )>, dit-il d'une voix conrciisTLouis. gravc, « Charles le Grand est arrivé à la fin de ses jours;
» il a usé son temps et ne peut plus porter cette cou- D ronne, mais il veut la donner à son fils**^. ï) Dans l'église on entendit alors un bruit formidable. Toutes les mains se levèrent vers le ciel, toutes les voix écla-
* Couronnement LooySy cdit. Jonckbloct, vers 28-29 : « Quant la chapelc fut bcneoilc à Es — Et H mostiers fu dédiez et fez. »> — ' Ibid., vers 30-39 : « Nus ne se claiine que très bien droit n'en ait. — Lors fist-on droit, mes or ncl feit Ton mes, etc. » — ' Ibid.y vers 40 -47. — * /fci(/., vcrs4S-50. — ^/fcid., vers 51-56.
lèrent en une acclamation joyeuse : a Loué soit Dieu ! > nous n'aurons pas de roi étranger*, d Remarquez que toute cette cérémonie est germanique autant que chrétienne. Le Roi ne regarde pas son fils comme ayant des droits absolus à la couronne : il le présente aux suffrages de ses barons. Le principe de l'élection s'épanouit ici, plutôt que celui de l'hérédité.
Le vieil Empereur prit alors la parole : a: Viens ici, viens, mon fils ^. j> Et alors, d'une voix de tonnerre, en présence du Pape, des rois, des évoques, des abbés, des comtes et des barons de son Empire, le bienheureux Charles donna à son royal enfant les conseils suivants, dont rien n'égale peut-être la sévère beauté : « Voici ma couronne; mais je ne te la veux donner qu'à certaines conditions. Évite avant tout l'injustice, la luxure, le péché ; ne te rends jamais coupable d'une seule déloyauté, et n'enlève pas leur terre aux orphelins. Es-tu prêt à te conduire de la sorte ? Alors, prends la couronne. Sinon, n'aie pas l'audace de la toucher, et laisse-la^. » On n'est pas plus chrétien, on n'est pas plus fier.
« Voici ma couronne, dit Charles. 11 te faudra, si tu la désires, être toujours en guerre contre les païens, marcher à la tête de cent mille hommes, passer les eaux de la Gironde, t'élancer sur les Sarrasins, les confondre, les écraser, et joindre leur terre à la tienne. Es-tu prêt à te conduire de la sorte ? Alors prends la couronne. Sinon, n'aie pas l'audace de la toucher, et laisse-la*, d
A trois reprises, la rude voix du grand Empereur retentit ainsi dans la chapelle d'Aix : les rois et les barons pleuraient, les évoques et les prêtres pleuraient ; ils avaient peur de la colère de Charles. Quant à Louis,
* Couronnement Looya, édil. Jonckbiocl, vers 57-60. — • Md.y vers 61. — » Ibid., vers 62-69. — • Ibid,, vers 70-77.
Il PART. LIVn. I CIIAP. XXIX.
ANALYSE DU COURONNEMENT LOUic.
IVR. I.
Hcmaut
d'OrIvans
tento d'usurper
la couronne
de Louis.
Il est tuë par
Guillaume au Court nez
qui se fait
le défenseur
en titre
du fils
de Ghnrlcniaguc.
plus effrayé que tous les autres, il restait tout tremblant devant son père et n'osait pas étendre sa main vers la couronne. C'est alors que la rage du roi de France éclata, terrible : « Ce n'est pas là mon fils j>, s'écria-t-il. « Quelque pmUonier aura couché avec ma » femme et engendré ce couard héritier. Allons ! ï> ajouta-t-il, « qu'on lui coupe les cheveux et qu'on le » jette dans une abbaye. Il sonnera les cloches h mer- > veille, et nous en ferons un bon marguillier*. » Un silence mortel se faisait autour de l'Empereur et de son fils.
Mais il y avait parmi les barons un traître qui rompit ce silence : « Sire )>, dit-il à Charles, a ne soyez point » si dur avec votre fils qui n'a encore que seize ans. » Donnez-moi votre royaume à gouverner pendant trois i> années. Au bout de ce temps, Louis sera sans doute » devenu un excellent chevalier; je lui rendrai alors y> toutes ses terres et le mettrai en possession de l'Em- » pire-. i> Vous pensez peut-être que le père de Louis va, malgré la majesté du lieu saint, se précipiter sur le traître et l'abattre à ses pieds. Non, Charlemagne, dans notre légende, est plus débonnaire que son fils ne l'a été dans rhistoire. Comme s'il était soudain tombé en enfance, il répond à Hernaut d'Orléans : « Très-volony> tiers; prenez mon royaume. » Tout à l'heure nous avions affaire à saint Louis; maintenant, c'est Charles le Gros, ou c'est Prusias.
Par bonheur, il est quelqu'un qui n'a pasencore été consulté. Oui, le meilleur chevalier de l'Empire était absent, tandis que cette trahison s'ourdissait contre le successeur légitime de Charlemagne. Guillaume Fierebracc était au fond des bois et chassait, pendant que
* Couronnement Looys, édit. Jonckbloct, vers 78-90. — ' //>i(/., vers 97-107,
rOrléanaisse mettait hardiment la couronne sur la tûle^ Mais Louis peut se rassurer : son vengeur approche. A son retour de la chasse, le fils d'Aimeri de Narbonne apprend tout ce qui vient de se passer*. L'indignation lui monte au visage. Couvert de poussière, Tépée au côté, la rage au cœur, il entre brutalement dans la basilique et, sans dire un mot, se jette sur Hernaut, lève sur lui son poing énorme, le laisse retomber lourdement, et, d'un seul coup, étend le traître roide mort à ses pieds et à ceux de Charles^ Puis, brusquement, avec le sans-gene d'un barbare, il empoigne la couronne placée sur l'autel et la place fortement sur le front de Louis : « Tenez j beau sire^ el non de Dea el ciely — Que ^ te doinl force à es tre justicier ! » A la vue de son fils couronné, le vieil Empereur daigne enfin sourire et se montrer joyeux : « Merci, sire Guillaume, merci \ » Toute cette scène est d'une poésie sauvage et primitive Si ce n'est pas la l'Épopée, où la trouvei*a-t-on ?
Charles s'adresse de nouveau à son fils, et achève de lui donner ses conseils suprêmes : « Tu vas ôlreroi, lui dit-il. Respecte donc le bien des veuves et le droit des enfants. Sers la sainte Église. Enrichis les chevaliers. Rappelle-toi suitout que, quand Dieu fit les rois, ce fut pour le bonheur du peuple, et non pour l'injustice, le péché, la luxure et le vol. Il te faut écraser tous les torts sous tes pieds, t'humilier devant les pauvres, leur prêter aide et conseil ; mais avec les orgueilleux te montrer fier comme léopard. S'il en est qui se révoltent contre toi, arme rapidement plus de trente mille chevaliers, cours assiéger les rebelles, ravage leurs terres, et fais-les trancher en morceaux, ou noyer dans la mer, ou brûler dans le feu. Ne fais pas tes conseillers des
* Couronnement Ijioijs y èiïiK. Jonckbloet, vers 108-112. — '/fcif/., v. 113-118. — *lbid, vers 119-138. — * Ihid., vers 139-I4C.
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II PART. LIVR. I
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vilains, et n'aie pleine confiance qu'en Guillaume, le noble guerrier, fils (TAimeri de Nar bonne, le fier \ 3> A ces derniei^ mots de son père, le jeune Louis se tourna vers Guillaume et s'agenouilla devant lui. Ce fut ua moment touchant : « Je vous confie », dit l'enfant, « toutes y> mes terres et tous mes fiefs*. » Guillaume aloi^s étendit la main vers les reliques de la chapelle et jura de garder fidèlement un tel dépôt ^ a: Seulement i>,ajouta-t-il en se tournant vers Charles, (n laissez-moi avant tout accomy> plir un vœu que j'ai fait depuis longtemps. Il y a quinze D ans, j'ai promis d'aller prier à Rome sur le tombeau 3) de saint Pierre. Je vais tenir ma promesse et revieni> drai bientôt près de votre fils*. y> Hélas ! avant que le fils d'Aimeri soit de retour, le vieil empereur sera mort et son jeune héritier courra de grands dangers \ Que Guillaume se hâte !
Au moment de se séparer, le vieil Empereur à la barbe fleurie et Guillaume Fierebrace tombèrent dans les bras Tun de l'autre^. Ce fut le dernier baiser qu'ils se donnèrent.
Et c'est ainsi que se termina la dernière Cour plénière tenue par Charlemagnc.
Derniers insiants. Quclquc tcmps api'ès, Ig roî dcs Francs assemblait ses eisÇiiurc barons auprès de son lit de mort et leur disait : « Ma vie » va finir; je vous demande une grâce. C'est de vous D bien aimer les uns les autres. La haine perd les y> royaumes, Tamour les soutient. Aimez-vous^. y>
Nos poëtcs ne nous ont pas laisse plus de détails siu' les derniers moments de cet homme prodigieux. Il nous sera peut-être permis de remédier à leur silence et de
* Couronnement Looys, édit. Jonckbloet, vers li7-210. — ' Ibid., vers 2Ii- 2-20. — ' IbiiL, vers 2-21-2-25.— * /6iV/., vers 226-230. —Ubid., vers 237-209. - * Ibid., vers 230. — ' « Por Dieu vous proi, quant ma vie ert finée, — Qu'entre vous n'ait dcscordc ne mclléc. — Ames l'uns l'autre corn bone gcîit senée : — Car par haine est terre Uescrlce. » (Anséis de Carthage^^WA. nal.,fr. 793,1* 72 v*.)
mort
jt^pull
de Charlciuag'ne.
ANALYSE DU COUROiWEMENT LOOYS. 78
les suppléer d'après, des passages analogues de leurs "^J;x7,x/*
autres chansons. On peut croire que la majesté de la
mort de Roland ne manqua point à celle de Charlemagne. D'un dernier regard, il parcourut toute Thistoire de sa vie ; il fit Ténumôration sublime de tous les royaumes qu'il avait conquis ; il se tourna vers sa bonne épée Joyeuse et se la fit mettre entre les mains. Sans doute, il voulut mourir debout, et se fit soutenir en cette position virile par ses barons en larmes. Le seul génie de l'auteur de notre Roland eût rendu dignement les dernières paroles du plus roi de tous les rois. Charles se souvint alors de sa mère la très-douce Berte, et pleura à la pensée des épreuves maternelles. Il se remit en mémoire les douleurs de son adolescence, son long exil en Espagne et son premier amour avec Galicnne. Il se rappela, avec une joie triomphante, Rome conquise sur les païens, le Pape sauvé, l'Église sauvée. Il sourit à la pensée <ie l'enfance de Roland et se transporta par l'imagination dans les gorges d'Asprcmont , où Durendal avait été conquise ; ces souvenirs l'animèrent, et pour la dernière fois il fit le mouvement de se précipiter sur ces païens qu'il abhorrait et dont il avait délivré l'Occident chrétien. Puis, il songea à ses grandes luttes contre tant de vassaux qui voulaient faire les rois et qui étaient redevenus ses très-obéissants sujets, à Girard de Viane, à Ogier, au duc Beuves d'Aigremont et à ce Renaud de Montauban dont la résistance avait été si noble. La pensée de sa femme Blanchelleur lui vint ensuite à l'esprit, et ce fut un rayon charmant dans cotte ûme assombrie par le voisinage de la mort. Mais tout à coup on le vit pleurer abondamment, et se tourner du côté de l'Espagne : oc Roncevaux ! Roncevaux ! » s'écriat-il. Et, prononçant les doux noms de Jésus et de la Vierge, tendant les bras vers son neveu Roland qu'il
voyait dans le ciel, il rendit l'esprit ^ Les Anges épiaient son dernier soupir et portèrent son âme dans les fleurs du Paradis.
En ce moment les cloches se mirent d'elles-mêmes en branle dans toutes les églises de la chrétienté, et sonnèrent le trépas du grand Empereur.
Peu de jours après, on enterrait Charles le Grand dans sa basilique d'Aix; mais le sépulcre d'un tel homme ne devait pas être un sépulcre ordinaire. On ne le coucha point dans un cercueil banal; on ne lui infligea pas cette position vulgaire. Non, on le revêtit des habits impériaux et on Tassit sur son trône. Dans son poing inanimé on plaça son épée, et le vieux poète ajoute qu'il semble encore menacer les païens : « Encor manace h pute gent averse^. »
Mais la « pute gent averse d trône depuis longtemps à Conslantinople, et l'on voit bien que Charlemagne est mort.
« VARIANTES ET MODIFICATIONS DE U LÉGENDE.— fl. M. G. Paris prétend que la fîn de Chnrlemngnc n'est racontée que dans une seule chanson de gestt', le Couronnement Looijs: c'est une erreur. Elle est aussi l'objet d'un récit, d'ailleurs peu développé, dans les derniers vers à'Anseis de Carthage = b. c. En dehors do nos Chansons de geste, les deux principaux récits légendaires rclalifs ù la mort du grand Empereur sont dus à Walafrid Strabo et à un conliniiateur d<' Turpin, M l'une ni l'autre de ces deux légendes n'est favorable à Charles. Walafrid Strabo (voy. les Historiens de France, t. V, 399) ne parle pas de lui-mùmo, mais emprunte certain récit de l'abbc Hetlo, mort dix ans après Charlemagne, q li l'avait emprunté à un de ses moines nommé Weltin, Ce moine, dans un songe, avait vu Charlemagne au fond de l'tnfer, où un monstre était implacabh^ment occupé à lui ronger les parties viriles : * Pour- » quoi ce châtiment? » demanda Wetlin en rappelant toutes les vertus de Charlemagne. — « C'est qu'il a souille ses bonnes actions par un libertinage » iiONTEix. ■ Jean d'Ypres, en sa Chronique de Saint-Bertin, a reproduit celte vision (jui fut célèbre au moyen âge, et a raconté longuement les présages qui annoncèrent la mort de Charlemagne (Thésaurus anecdotorum, 111, 503, 5(U). — La « vision de Turpin » est plus connue, et ne fait pas plus honneur à la sainteté du fils de Pépin. L'archevêque de Keims vit rame du grand roi emportée par les démons. Mais un Galicien sans tôle mit dans la balance tant de pierres et tant de poutres d'églises élevées en son honneur par l'oncle de Iloland, que le bien pesa pUis que le mal, et que l'àme de Charles entra dans la gloire. C'est ainsi qu'elle dut sa délivrance à saint Jacques.
' Couronnement Looys, Biblioth. nat., anc. 7186', f 19, 20.
CHAriLEMACNE DANS L'HISTOIRE ET DANS U LÉGENDt. 78^»
CHAPITIIE XXX
LK CUARLEMAGNE DE l'IIISTOIRE EST SIIPÉUIEIIU A CELUI DE LA LÉGENDE. — CONCLUSION
On prétend quelquefois que la légende embellit i'hisloire, qu'elle grandit les héros, qu'elle supprime le réel au profit de l'idéal. Nous ne saurions, en aucun cas, partager celte opinion ; mais, en ce qui concerne Ciharlemagne, elle est trop évidemment opposée à la vérité. Sur la vie et la mort de ce grand homme, le témoignage de l'histoire est autrement éloquent et, ne craignons pas de le dire, autrement poétique que le témoignage de la légende. Rien n'est beau comme le vrai.
Presque toujours, la légende est incomplète : elle n'envisage les héros que par un des côtés de leur génie; et le côté qu'elle choisit, c'est toujours le plus brillant et le plus tapageur. Dans un roi, la légende ne voit, ne cherche et n'admire que le conquérant; elle ne se passionne que pour le sabre et pour le sang versé. Elle aime les grands coups d'épée, les mêlées horribles, les chevaux ayant du sang jusqu'au poitrail, les montagnes de morts, les Roncevaux et les Aliscans, les Austerlitz et les Waterloo. Quant au reste, elle n'en fait pas état. Elle se soucie bien, en vérité, de l'administration, du gouvernement, de la procédure et des Codes ! Elle fait la moue devant ces objets de l'étude et
H PART. LIVR. I
CHAP. XXX
ÎHfi I.F, CllAlîLEMAdNt DE l/IlfSTOlIlE
■ do l'admiration des érudits, et d'un bond se relîi!
~ dans les batailles.
Voyez ce que la légende avait l'ail de Napoléon I". Elle en avait fait « le petit caporal », « rhommc à la redingote grise»; elle l'avait gravé dans l'imagination populaire sous la forme d'un brillant capitaine, frissonnant d'impatience sur nn beau cheval blanc et lançant en avant ses lanciers rouges et ses grenadiers épiques, tandis qu'à l'horizon luisait, blanche et joyeuse, l'aurore d'Auslerliiz, Ou bien, elle le montrait seul, lit-bas, tout iJi-bas, sur je ne sais quel écueil de l'Atlantique. Mais la légende s'éLait-elle jamais préoccupée de ce Napoléon administrateur et diplomate, de ce Napoléon pacifique, de cet universel et formidable César que nous a révélé la Correspondance ? Nous avait-elle lait voir le nouvel Empereur pensant à tout, se môlant Ix tout, mettant Ji tout ses mains et son génie, réglant d'une part les destinées de la Papauté, et décrétant de l'autre la couleur de ses tapisseries cl la forme de ses fauteuils? Nous l'avait-elie montré dirigeant les travaux de son Conseil d'État ? Avait-elle jamais placé une plume dans ces mains faites pour l'épée ? Non, non ; elle ne connaissait que le soldat et l'exilé. Elle n'avait souci que de trois choses : AusLerlilz, Waterloo, Sainte-Hélène. Et je dis que par là elle amoindrissait son héros au Heu de le grandir ; je dis que la Correspondance peut révéler sans doute bien des erreurs et bien des fautes, mais qu'à coup sur elle met dans son vrai jour le génie de Napoléon. L'histoire éclaire le héros tout entier; la légende n'en illuminait que le dixième.
Quant à Charlemaf^nc, il faut aller plus loin. Nonseulement la légende lui a été fatale eu ne montrant que quelques portions de sa grande âme, mais ses vertus légendaires elles-mêmes ont été singulièrement
EST SDPÉRIEUn A CICLUI DK U LfiCENDE. 7B7
i par nos poêles. Et notez que je parle ici de nos meilleures chansons de geste, de nos plus anciennes épopées, de Roland, ù'Ogiei; du Couronnement Looys. Je ne fais pas, je ne veux pas faire allusion à ces poëmes de la décadence qui nous ont donné la caricature et non plus le portrait du grand Empereur.
Esquissons en traits rapides une comparaison entre le Charlemagne de l'histoire et celui de la légende.
Certes, l'Empereur de nos Chansons de geste est un prince très-clu'étien. Sa foi est vive; elle est militante. Mais quelle naïveté et, disons tout, quelle imperfection ' dans celte foi qui n'a rien de viril ! Ses prières sont d'un enfant. Il connaît trois ou quatre traits de l'Ancien Testament cl du Nouveau : « Daniel sauvé de la fosse aux hons, les trois enfants délivrés de la fournaise ardente, Jonas sortant de la gueule du monstre, Lazare ressuscité par la voix triomphante de Jésus-Christ. » El c'est à peu près tout. Enlendcz au contraire le véritable Charlemagne s'écriant dans une lettre à Élipand de Tolède : s Je m'unis de tout mon cœur au Siège apostolique; » j'embrasse toutes les traditions anciennes qui nous » ont été conservées depuis la naissance de l'Eglise; > je professe la doctrine des Livres inspirés de Dieu et ' » des Pères qui les ont expliqués dans leurs écrits'. » Voyez-le s'occupant, avec une subtilité magnifique, de toutes les hérésies qui déchiraient de son temps le sein de l'Église; faisant des distinctions nécessaires entre les mots adoptio, adoptmis et assumptio, assumptus, appliqués à l'incarnation du Fils de Dieu ; réfutant luimôme les erreurs d'Élipand de Tolède et de Félix d'Urgel; citant les Écritures Ji lonles les pages de ses Capitulaires, et les citant avec une exactitude respec-
Isa LE GIIAKLbM.li;NE DE L'iUSTOIRE
'■ lucuse; se lîvi-anl dans ses lelires h de longues professions de (oi, et développant la doctrine du Credo à la fameuse assemblée de 80'2 : n Je vous exhorte avant «tout, bien-aimés frères, à croire en un seul Dieu, » tout -puissant, Père, Fils, Saint-Esprit, seul vrai 6 Dieu, Trinité parfaite et vraie Unité, auteur de )' tous nos biens. » EsL-cc un roi, csl-ce un Père de l'Église qui parle de la sorte? C'est l'un et l'autre, vn vérité, et la légende diminue le roi en supprimant le docteur.
Certes, dans nos Épopées nationales, l'Empereur de France est tout dévoue h V Apostate de Rome, et plusicure de nos poëmes ne sont, îi vrai dire, que le récit de qucl- (|ue expédition de Cliarlemagne contre les ennemis de la Papauté temporelle. Tel est le sujet du premier chant d'Ogk'r, d'Aspremonf, des Enfances Charlemaijne, des Enfances Roland et de la Destruction de Home. Dans toutes ces chansons, le roi de Saint-Denis agit en faveur dul'apc avec une rapidité et une énergie qui peuvent servir de modèle aux souverains de tous les siècles. Mais il convient d'ajouter que le Pape, délivré par Chariema^'ne, est ensuite condamné par la plupart de nos poètes il une situation véritablement humilianle près de son trop puissant libérateur. L'Apostole ca elïet ne semble tenir une place dans nos romans que pour augmenter la splendeur de la cour de Cliarlemagne, pour relever l'éclat de la salle du trône à la façon d'une belle tapisserie. Il a tout l'air d'un chapelain de l'Empereur qui a pour principale mission sur la terre de dire tous les matins la messe au roi des Franks et de faire un petit sermon h l'armée impériale le matin des grandes batailles. Ce n'est pas ainsi que le véritable Charles a compris son dévouement au Saint-Siège. Lorsque en 17't il s'approcha, pour la première fuis, de