‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 66 sur 150 · III. Î · texte numérisé non relu

III. Î

Il PART. LIVR. f.

CHAP. xvin.

osait bien se qualifier « roi par la grâce de Dieu ». Charles ne répondait que par ce rugissement de lion : ciAferetot mes venjances venut est lavigille. — Qui m' ont me ff et non dorment y qeKarlonse reville\y> Les mots sublimes, les mots cornéliens, abondent dans notre chanson. Lorsque l'armée française est arrivée à Blaye; lorsque Ogier raconte, non sans quelque effroi, la force des Sarrasins et surtout la puissance du géant Ferragus, neveu de Marsile ; lorsque le Danois ajoute que Ferragus doit être de la famille « de cil Golie qui fut tué par V enfant i>^ Roland, avec un sourire plein d'espérance et de foi, se contente de répondre : « Dieu n'est-il pas aussi puissant de nos » jours que du temps de David- ? »

Grand combat Ici sc olacc uu éoisodc que l'on trouvera tout au long:

de Ruland 1 r ^ G

eiidu^ff^^ni dans la Chronique du faux Turpm. Ferragus jette un vicioirc du neveu jéfi aux chevalicrs français : il se mesure tour à tour,

uc J liui[)crcur. ' '

avec onze des Pairs de France, et les fait aisément prisonniers. Il les saisit par le haubert et les enlève de cheval <L comme feit mère son petit enfa?içon ^ » . Roland reste seul, invaincu ; en lui seul reposent les espérances de toute la chrétienté. C'est en vain d'ailleurs que Ton sait cet épisode inventé après coup; c'est en vain qu'on lui trouve d'insupportables longueurs. On ne saurait se le dissimuler : la scène a de la grandeur. Il est certain que Roland est ici le représentant de notre pays, de nos traditions et de notre foi. Malgré rinvraisemblance grossière de ce Ferragus, malgré la niaiserie de ce géant, notre cœur bat quand nous voyons Roland aux prises avec lui. Tout d'abord, ils se battent en i)aroles. Ils sont si bien les représentants, l'un de l'islamisme et l'autre de l'Église, qu'ils argumentent Tun contre l'autre en véritables théologiens, et presque en scolastiques. Leur rencontre,

' L'Entrée en Espagne, 1. 1., f» 8-10. - » Ibid.y f U. — *lbid., f* 23 r^.

parfois, ressemble moins à un duel qu'à un colloque, et il ne faut pî\s s'étonner si un tel combat dure trois jours*. Sur le champ de bataille, les deux héros prennent tout leur temps, eL Ferragus même demande à son adversaire la permission... défaire un somme. Roland la lui accorde et, considérant que le géant a la lôte trop basse en dormant, il pousse la délicatesse jusqu'à lui mettre, en façon d'oreiller, une grosse pierre sous le chef^ Puis, ils argumentent de nouveau. Roland récite son catéchisme, expose sa foi, raisonne, ergote. C'est une série de leçons sur l'existence de Dieu, sur les Anges, sur la Trinité, sur la création du monde, sur la rédemption de l'homme. Mais de si beaux raisonnements ne persuadent pas le mécréant : Roland, alors, a recours à l'argument de l'épée, s'élance sur Ferragus et l'étend enfin roide mort à ses pieds\ Les diables emportent l'âme du païen, Roland fait au cadavre de Ferragus des adieux trempés de larmes, les Français chantent FAlleluia, les onze Pairs sont délivrés, les Sarrasins se rendent. Charlemagne veut, sans plus de retard, poser au front de Roland la couronne d'Espagne ; mais le baron s'y refuse, désireux, avant tout, d'achevta' la grande Conquête*. Les païens sont en pleurs, les chrétiens sont en joie. Et cependant la guerre vient seulement de commencer.

II PART. LIVR. I

CHAP. XVIII

L'action se transporte sous les murs de Pampelune^. commencement

* * dii siogo

La ville est défendue par le païen Malceris, dont le fils, /,;*,^'fç"J^^^^^^^^

* L Entrée en Espagne, 1. 1., T* 3-2-79. — Quarante-sept feuillets, quatre-vingtquatorze pages pour le récit d'un seul combat!!

• L Entrée en Espagne, 1. 1 , f 08 r». — • Ibid., f» 70 r*. — * Ibid., f 85 r" et V, et 86 r*.— » Ibid., T 88 v^

:i PART. LIVR. 1.

CRAP. XVIII.

43r, ANALYSE DE VESTRKE ES ESPAGNE,

Isoré, est une des plus touchantes créations de nos trouvères. Isoré est un second Eaumont, mais plus sympathique encore que le premier. 11 se précipite sur le champ de bataille avec une impétuosité et une noblesse toutes juvéniles et presque chrétiennes. Dans la mêlée, dans \epoi(/nefs, Estons, Olivier, Roland et le vieux Girard rivalisent d'ardeur, ou, pour mieux dire, de furie. Mais sur tous prime Ganelon. Véritablement, Ganelon n'a rien du traître : voyez-le se jeter au milieu des archers païens et les abattre autour de lui, comme un moissonneur abat les épis*. Isoré tombe demi-mort sous les coups d'Olivier; Roland fait le vide autour de lui. Le lils de Malceris, fait prisonnier par Anseïs, ne veut se rendre qu'au seul Roland, et voilà que les Français conduisent aux pieds de Charlcmagne cette précieuse capture^ L'Empennir est dans un moment de mauvaise humeur: il vient d'apprendre qu'Estons est tombé aux mains des Sanasins, et entre dans une de ces colères d'enfant que nos trouvères lui ont trop souvent prêtées : « 11 faut, pour venger Estons, qu'lsoré soit sur- D le-champ pendu. » A ces mots, Roland devient d'une pAleur mortelle : il a en^^agé sa foi à Isoré qu'on ne le mettrait pas à mort, et entend par-dessus tout tenir sa parole. La parole d'un Roland, n'est-ce donc rien? Isoré d'ailleurs est là, devant le roi de France, et se plaint à Roland de hi brutalité de Charles : « 11 menace de » me pendre contre le vent, comme si je lui avais volé y> son argenté » Le neveu de l'Empereur n'y tient plus; il sort indigné de la tente impériale et, s'adressant au vieux Girard : ce Vous avez entendu d'étranges paroles, y> lui dit-il ; je ne les puis supporter plus longtemps. » Girard excuse et même approuve l'Empereur; mais Oli-

' L'Entrée eu Espagne, 1. 1., f* 92 y" à lOi I^ — '//m/., f^' I0!à-I05 v". — 'Ibid.y r- 105-109.

vicr, ce Pylade de Roland, avec le dévouement aveugle et la passion brutale des amis, s'écrie à haute voix : a: Le y> roi fait vilenie , et ses conseillers valent encore moins » que lui * ! » Roland se retire une fois de plus sous sa tente et déclare qu'il quittera le camp, si l'on fait mourir Isoré. Les esprits s'aigrissent, la dispute s'envenime. « Si Malccris ne rend pas la ville, Isoré mourra )>, tel est le dernier mot de l'Empereur. Et, lîi-dessus, Isoré, s'élevant à la hauteur de Régulus : « Je serai le premier, D dit-il, h supplier mon père de ne pas rendre Pampej> lune- Frappez-moi^ ! » Tout cet épisode, on le voit, ne manque ni de naturel ni d'élévation. Il se termine, à la satisfaction de tout le monde, par un échange des deux prisonniers, Isoré et Estons. C'est Roland lui-môme qui veut accompagner Isoré jusqu'aux portes de la ville : leurs adieux sont charmants ^ Séparés par leur foi, par leur patrie, par leur langue, ils s'aiment, et cette amitié est touchante chez des héros qui tout à l'heure se combattaient la lance au poing, qui tout h l'heure se combattront encore. La lutte recommence.

Mais la guerre a des retours terribles. Quel que soit leur amour pour « douce France », les trouvères n'accordent pas toujours la victoire aux Français. Leurs poèmes ne sont pas, à tous égards, une première édition des Victoires et Conquêtes. Aussi, dans le long récit des batailles sous les murs de Pampelune, voyons-nous les païens et les chrétiens se disputer le champ avec des vicissitudes qui émeuvent le lecteur et tiennent son attention suspendue. Un jour notamment, il arrive que Roland, avec huit mille hommes, attaque soixante-dix mille Sarrasins : ce jour-la, les Français furent y^/di? hors

II PART. I.IVR.I.

CHAP. XVIII

Lei batailles

succôdniit aux b.itaillus.

Di'failc des Français.

• VEnlrée en Espagne, 1. 1., ^ 109 r^ — • Ibid., r» 110 v«. ' « Dist Ysoivs : « Jantil iliicii de Clcnnoiit, — Tome vos rier. » Et 11 bcr H respunt: — « De mi)i vos mamhre! » A ccst mot s'en revont. » (P \t{.)

Il PART. LIVR. I.

CilAP. XVIII.

NouToau combat

enlro

les Français

et It'S païens.

Victoire

(le Charles ;

disparition

de Roland.

du chemin ; ce fut une véritable défaite. Le neveu de Charles, criblé de blessures, évanoui sur son cheval, demi-mort, est traîné sur tout le champ de bataille. Par bonheur, Olivier le rencontre, le prend entre ses bras, le ranime. Roland, tout aussitôt, met la main à sa Durandal et, tout couvert de son sang, veut de nouveau se jeter dans la môlée. Mais, hélas ! il n'est plus temps ; les Français ont poussé le terrible cri : « Sauve qui peut ! 3) et ce sont des fuyards et des vaincus qui rentrent ce soir-là dans le camp de Charlemagne*.

Cette défaite, il faut la venger. Les païens et les Français, d'un commun accord, en viennent à une action qui sera sans doute décisive. Une des plus terribles batailles d'Espagne va commencer-. Mais Roland, dont la mémoire n'oublie pas facilement les anciens affronts, Roland a refusé le commandement en chef, et Charles, que ce refus remplit de colère, a relégué son neveu h l'arrière-garde. Roland- reste donc le spectateur de la môlée : ce qui ne lui est pas souvent arrivé. D'ailleurs, il faut en convenir, Charlemagne sait et peut se passer do lui. Naimes fait des prodiges et Ganelon ne lui cède en rien : « Iluec fu Ganes courageux et loyal. » Le poète, comme on le voit, a respecté l'antique tradition qui veut que Ganelon ait été presque irréprochable jusqu'au moment où un sentiment fatal de haine et d'envie lui fit commettre son grand crime. Isoré, blessé par le comte Hue, demeure mortellement étendu sur le champ de

* Roland, (le retour au camp, reproche amèrement aux autres Pairs de n^Mre pas venus à son secours : « (i'est votre faute, dit l'Empereur à son neveu; vous avez été trop imprudent :

* La vostro fiini, ohi tôt cuide enffloutir, » Après inang'ier vos fera mal pcsir. »

lloland, furieux, se retire de nouveau sous sa tente; mais on le réconcilie !»ierit«M avec son oncle. (F**^ 151 v" à 153 y®,)

* VEnlrée en Espagne, 1. 1., f*' ir»5 r à 162 v*.

bataille : il aperçoit de loin l'enseigne de Roland, et "ci^rj^J^;/pâlit d'effroi. Pendant longtemps, Tissue du combat est incertaine*. Jamais la terre d'Espagne ne fut trempée de tant de flots de sang; on ne s'y est jamais déchiré avec plus de rage. Enfin Charles est vainqueur, et l'armée française rentre au camp, épuisée, mais triomphante. Tout à coup on se demande où est Roland. On l'appelle, on le cherche : <r Où est Roland? où est Roland? » répète toute l'armée. Roland ne paraît pas, les douze Pairs ne paraissent pas, l'arrière-garde tout entière a disparue Qu'est-elle devenue?

Roland a fait un coup de tête. Il a follement aban- Prise de Nowes donné le champ de bataille, où son absence pouvait si J"««m pairs. gi^vement compromettre la victoire des chrétiens, et il est parti à la recherche d'une aventure, a la conquête d'un royaume. Escapade bien française. Le neveu de Charlemagne avait envoyé un de ses chevaliers, du nom de Rernard, faire une reconnaissance jusqu'à la cité de Nobles. Ce messager, sous un costume de pèlerin, avait pénétré dans la ville païenne, et s'était aisément aperçu que tous les habitants en état de porter les armes étaient alors occupés l\ combattre sous les murs de Pampelune. Vite, Rernard revient vers Roland. Il le trouve à la tête de l'arrière-garde, au moment où cette arrière-garde allait s'élancer au galop de ses chevaux : « Il faut partir sans retard, dit tout bas l'espion français :» au neveu de l'Empereur, et demain Nobles sera à vous.

> — Mais Charles ? Dans le cas d'une défaite, je le laisse

> sans secours. — Si vous ne prenez pas Nobles demain,

• L'Entrée en Espagne, 1. !.. f" 16:2 V à 184 \\ — ' Ihid., f» 181 V.

i40 ANALYSE DE L'ENTREE EX ESPAGNE.

"cn^p^xlm* » jamais vous ne la prendrez. — J'irai donc, s'écrie

» Roland ; mais je fais une folie* ! jo El il la fait.

Rien n'est plus étrange que ce départ pour Nobles des Pairs et des barons de Fiance auxquels Roland ne veut pas communiquer son projet. Le jeune capitaine n'est point expansif, il faut le dire, et ne fait part de ses desseins à personne, pas même à son fidèle Olivier. La nuit tombe ; le petit corps d'armée s'avance à travers des campagnes sur lesquelles l'obscurité descend. « Où allons-nous ? » se demandent-ils tout bas, et personne ne peut le dire. Ils maudissent l'inlluence de Roland; ils la maudissent en la subissant, lis quittent tout pour lui, le champ de bataille, rEmi)ereur ; ils désertent jusqu'à leur devoir; mais c'est Roland. Et rien n'est mieux peint, dans notre poëme, que celte roule silencieuse de nos barons à travers un pays inconnu, vers un but ignoré. Ils traitent Roland de fou, mais ils le suivent. Pas un de ces fiers soldats n'ose même lui adresser une demande, et tout à l'heure ils se feront tuer pour lui^ Le lendemain, Nobles était prise.

r.»i.p.. Mais quand Roland, joyeux, triomphant, quitta Nobles

;. liiiH,! d.Kpui sounuse ; quand un lour son année, toute chargée de ceuo ron.iiirU'. butiu, fit SU reulrcc dans le camp de 1 Empereur, au

L'Kiu|>onMir ' .

va jii<.|ii;i gQ„ (1(35 trompes et des tambours, ce triomphe et cette

frappor au Msajjo I '1

nTs^iXo j<^î^5 '"^^^ "^^1 d'avoir un écho dans le cœur de Charles, du cami. français. |^ trouvcrcnt fomiidablcment irrité. Charlemagne ne se

souvenait que d'une chose : c'est que son neveu l'avait abandonné sur le chanq) de bataille ; c'est que, par son imprudence , il avait compromis les destinées de la France et celles de la chrétienté tout entière. Et quand Roland entre dans la tente impériale, quand il se met à genoux devant son oncle, quand il lui fait prrsenl de

* LEntrée en Espagne, I. 1., f 177 r* et v". — • Ibid., PM78 r à 180.

sa victoire^ l'Empereur lui impose brutalement silence "r'.'ÎÎJ.xv^i'' et lui donne un coup de son gant au visage. .

Roland, rouge de colère, se lève et met la main à soii épée : il allait frapper le roi, quand une pensée soudain lui traversa l'esprit : a: C'est lui qui m'a nourri, lorsque 2> j'étais petit enfant. i> Alors, vaincu par ce souvenir, et honteux de ce grand affront, il sort silencieux de la lente, monte 5 cheval, prend salance, ferme son heaume et s'éloigne du camp. Avantqu'il y revienne, il se passera un long temps, et, comme le dit notre poëte, « les Français seront plus désireux de le revoir que mère n'est désireuse de revoir son enfant* ! »

* Il faut nous représenter Roland s'éloignant du camp-, wp«rt tout en pleurs, le front bas, le visage caché par les lacs ^**"''^"^'*.^'^fj'"'*' ^ de son heaume, afin de n'être point reconnu par les «Jo chariemaçnc. Français devant lesquels il passe : « Ah ! homme grevé 1^ de peine et de tourments, tu n'auras jamais de repos D ici-bas; depuis que tu es petit enfant, tu as com- » mencé à endurer peine et travail. Frère Olivier,

* L Entrée en Espagne, I. 1., f^ 213 v* à 21C y\

* Le voyage de Roland, quand il quitte le camp de Cliarlcmagne, est signalé par une aventure qui ne se trouve pas dans le manuscrit fr. X\I de Venise, mais dont nous lisons le récit dans une des Spagna en prose qui sont parvenues jusqu'à nous, dans celle qui porte le titre de Viaggio in Ispagna (nis. de Pavie, XV* siècle). Vers le milieu de la nuit, le neveu de Chaçlemagne se lève, s'arme et, seul, se dirige vers la Navarre. Le soir de ce môme jour, il arrive ■ en Espagne * à une fontaine merveilleuse. Il y avait là quatre statues de bronze, qui ne cessaient de battre avec quatre bâtons de fer. Et, d'autre côté, se tenait un vieillard qui, avec un autre bâton de fer, frappait celle^des quatre statuos qui cessait de battre. Ces coups produisaient un tel bruit, qu'aucune béte n'osait venir boire à celle fontaine. Roland cependant avait soif : il s*approche et, après avoir prié la Vierge de dissiper ces enchantements, coupe la tète au vieillard, et le charme se dissipe. Roland passe tranquillement la nuit auprès de cette fontaine. {Viaggio, chap. xxx, édit. Ccruti, t. I, p. 122, 123.) 11 ne serait pas impossible que cet épisode eût été inspiré par lo souvenir d*un passage d*//uon de Bordeaux (vers 4715 et ss.).

IIPART.LrVR. I.

CHAP. XVIII

» je VOUS confie à Jésus ; vous aussi, Estous de Langres, y> et vous tous, bons amis. Vous ne me reverrez plus, » je crois, en mon vivant *. » Et, s' adressant à son cheval : « Cheval, dit-il, j'ai grand'pitié de toi. Ton ser- » gent devrait venir te chercher, et voici que je te mène » travailler. j> Et il poursuit plus rapidement son chemin... Pendant ce temps, une scène terrible se passait dans la tente de Charles. De même que, dans la tragédie d'Eschyle, on voit le chœur se livrer à une longue délibération pendant qu'on égorge Agamemnon, ce qui donne à Égisthe le temps de l'assassiner; de même ici nous assistons à de longs débats et à de longues récriminations des douze Pairs, ce qui donne le temps à Roland de courir à ses aventures. Estous élève le premier la voix devant l'Empereur, et lui reproche vertement sa conduite à l'égard de son neveu : « Pourquoi fais-tu sem- » blant de pleurer? lui dit-il avec une incomparable vio- 3) lence. Est-ce là le bien que tu nous veux? la reconnais- 2> sance et l'honneur que tu nous portes? Tu te reposes, » toi ; et nous, pendant ce temps , nous te conquérons y> bourgs et cités dans les grands périls des batailles et » des mêlées. Nous nous plaçons devant le premier y> rang, nous allons h la mort pour agrandir ta terre. » Ah ! tu nous en as bien récompensés aujourd'hui ! » Et il termine en déclarant qu'il a été sur le point de frapper l'Empereur ^^.soy? bnfnt de color. Girard, le vieux Girard, annonce qu'il va quitter le camp et retourner à Roussillon. Quant k Olivier, il esta la fois terrible et touchant : « Je veux m'en aller, dit il, et je vous demande » congé. J'irai d'abord à Vienne, vers don Girard et la y> belle Aude, et leur annoncerai ces douloureuses nou- ^ velles. Puis, je prendrai des habits de pèlerin, je pas-

« L'Entrée en Espagne, 1. 1., T 217 r« et v*.

j> serai la mer, et je mourrai en voie et en sentier, ou je » trouverai celui qui est mon cher espoir. j> « Lors commença si fort à larmoier^ qu'il en a fait plus de deux cents plourer^. y> Heureusement, tout s'apaise ; les barons se réconcilient avec l'Empereur, et l'on se met de toutes parts à la recherche de Roland. Peines inutiles.

Roland s'éloigne, s'éloigne toujours, et les Français

seront longtemps sans le revoir^.

Il chemine sous une grande forêt déserte, et son cœur

enfin se fend de douleur : « Roland, se dit-il à lui-même,

> vous voilà seul en ce bois désert, vous qui aviez coutume

> d'avoir à vos ordres vingt mille chevaliers pour l'Église » romaine ! ï> Et il sanglote ^ D'aventure en aventure, il arrive au bord de la mer. Un songe charmant l'a consolé dans une de ses haltes : il s'est vu dans sa tente avec Olivier son dru et avec cent de ses meilleurs privés, s'amusant à « taquiner » Estons, comme c'était sa coutume : « Et quand aparut l'aube, cheû sunt li rosée; — Par desot son aubers s'est le duc refroidé. — Le douç ensoigne part, q'eveiland ralaisé\ »

Il semble que le neveu de Charles grandisse ici sous nos yeux, et il nous plaît mieux dans le malheur que dans la prospérité et dans le triomphe. Il n'a plus un cœur d'acier : il est plus homme. Son âme devient plus douce, et sa piété plus vive. Il se met souvent à genoux, et n'oublie jamais de recommander à Dieu son oncle le roi Charles et son ami Olivier^. Mais le voilà qui trouve sur le rivage un bateau marchand, un dromont: il y monte, il est en mer. Et, à mesure que les côtes d'Espagne fuient loin de son regard, ses regrets augmentent; il tend les bras vei^ le rivage où il laisse son meilleur ami et son père adoptif : <r Menbre lui d'Olivier et de le roi

* LFMrée en Esimgne, 1. 1., f 218--25). — » Ibid., f ti[ r" ot v*. — ' Ibid., f* 223 ¥•. — * IbUi.y r 224 1-, — » Ibid.y T 229 V.

II PART. LIVR. I

CHAP. XVII!

fl PAIIT. LIVR. I.

CHAP. XVIII

4ii ANALYSE DE VENTREE EN ESPAGNE

Karlemaine : — Un sanglot de plurer H vint, que nel refraigne*.D Roland cil orie.u Lu traverséc, au dire de notre poète, ne fut pas de

s»» avcnliirt'S i ? r

aimrè* longuc durée, et nous en abrégerons néanmoins le récil.

du rot de VertU. n ? n

Ces nouvelles aventures de Roland, le vent qui le pousse du côté de TArabie, et enfin son débarquement à la Mecque, sont vraisemblablement des imaginations littéraires et qui n'ont rien de primitif. Quoi qu'il en soit, notre héros met un jour le pied sur le sol de l'Orient. Il arrive à propos. Le roi de Persie se trouve dans le plus grand embarras. Un roi voisin, fort vieux, et dont la personne est, paraît-il, aussi peu gracieuse que le nom (il s'appelle Malcuidant), demande la main de la belle Diones, sa fille. Par malhenr, ce Malcuidant est trèspuissant, et c'est le propre cousin du Vieux de la montagne. « Fais brûler ta fille, si elle me fefuse », écrit-il au roi de Persie avec un abandon tout mahométan. Et le malheureux père est dans les transes : il craint pour sa fille, il craint pour son royaume, et cherche des accommodements. Dans le moment môme où Roland arrive, le Roi tient conseil. 11 propose au fier Pelias, neveu et envoyé de Malcuidant, de donner au terrible prétendant, au lieu de sa fille, quatre de ses plus fortes cités -. Mais le neveu de Charles s'est fait rapidement expliquer l'affaire ; son cœur héroïque s'indigne de ce mariage odieux qu'on veut faire subir à Diones ; il intervient, terrible, dans le débat. Sans doute, il ne se fait point connaître ; mais on sent bien qu'il est le repiésentant d'une race plus noble et plus pure. 11 déclare que Diones ne sera jamais l'épouse de Malcuidant, lance un défi k Pelias, entre en lice avec lui, lui jette à voix basse son véritable nom : « Tu désirais, lui dit-il, 'faire la

' L Entrée en Espagne, I. !.. f* 229 v". — • ibid., f 235 r.

> connaissance de Roland. Eh bien ! lu Tas devant

> toi. D Et il finit par l'abattre mort à ses pieds. Diones est sauvée*.

Roland, dès ce jour, est considéré comme le sauveur du pays, et la belle Diones se prend pour lui d'un amour ardent. Mais Roland pense àsa fiancée, à la chère Aude, et n'a même pas un regard pour celle qui, suivant le poëte, est « plus belle que rose ne lis et ange resanhle qui descemle de nm ». Le frère de Diones, Samson, prend en grande affection le libérateur de sa sœur, et Roland lui donne dans son cœur une bonne place à côté d'Estous et d'Olivier, qu'il n'oubHe jamais. Le roi de Pcrsie, enfin, clève le neveu de Charles à la dignité de bailli de tout son royaume *. 11 y a quelque chose de frappant dans le spectacle d'un seul Français, d'un seul chrétien, excitant ainsi l'enthousiasme de tout l'Orient, devenant le véritable maître d'un vaste empire, et suffisant aie civiliser. Car notre poète entre ici dans les plus minutieux détails. Vainqueur de Malcuidant, Roland ne songe plus, en effet, qu'à organiser pacifiquement ce pays qui a tant de confiance en lui. Il se fait le professeur du jeune Samson, son professeurdechevalerie; il convertit le père de Diones et toute la maison du Soudan; il introduit dans toutes les administrations les idées chrétiennes et les idées frîmçaises; il change, il transforme cette nation, et son nom y acquiert une popularité durable^. Certes, nous sommes ici en pleine légende, et nous n'avons paSx la pensée de tirer de ces faits imaginaires une conclusion historique. Mais, cent fois, ce spectacle nous a été réellement offert; on a vu cent fois quelques Français, quelques chrétiens, transformer de grands pays. Depuis que le christianisme a l'Occident pour foyer principal, un

« L'Enlrée en Espagne, I. 1., t* 235 r*. — • Ibid., P 260 r*. — ' Ibid., f- 260 f à 272 f .

THAP. XVIli.

Le ncveii

de Charlc»

devient bailli

do ce royaume

infidèle.

Saffcssc de 9on

guuvcrncnjcnl.

II PART. LIVR. I

CHAP. XVIII

Nouvelles anrcn turcs.

GUCITO

«vec MalcMidant.

Duel de Roland avsc Polinore.

Un messager

reine de France,

Uniques

de Floriville,

trouve llolund

à Jônisaleni.

seul Occidental est supérieur à cent Orientaux. C'est rhistoire de Roland à la cour du roi de Persie.

Cependant Tabsencc de Roland avait causé un grand cmoi en Espagne et en France. Inquiète à bon droit d'une absence si préjudiciable à la cause chrétienne, la Icmme de Charles, la reine de France avait compris qu'il importait avant tout de ramener Roland au camp français et d'y ramener avec lui la confiance et la victoire. Deux chevaliers, Hugues de Floriville et son frère Anseis, sont envoyés à la recherche du paladin, et se mettent à courir le monde avec vingt mille chevaliei's. Ces vingt mille soldats eussent été plus utiles aux Français qui étaient restés en Espagne et s'y trouvaient en assez mauvais point. Quelque soin qu'on eût mis à cacher aux Sarrasins le départ et l'éloignement de Roland, les infidèles avaient un jour fini par en être instruits, et en avaient ressenti une joie inexprimable : « Si Roland n'est plus là, c'est fait des chrétiens. » Malceris appelle Marsile à son aide, et quatre-vingt mille hommes tombent soudain sur l'armée de Charlemagne. Mais Olivier revôt les armes de Roland, saisit roridamme que son ami avait coutume de porter dans la bataille, et se montre soudain aux païens qu'épouvante et met en fuite la seule vue décelai qu'ils prennent pour Roland. Ah ! si celui-ci avait pu savoir le danger que courait la France, (jue courait l'Église, que courait son cher Olivier ! Mais il ne manquait pas de besogne là-bas, et avait à résister à tout Teffort de l'islamisme oriental. Malcuidant ne pouvait se consoler de la mort dePeUas. A Roland, dont il ignorait toujours le vrai nom, il oppose un jourson neveu Polinore, comme un adversaire digue de lui. C'est une nouvelle guerre, plus terrible que la première. Roland en porte tout le poids, et ne fléchit point. Au milieu de la mêlée, il délivre son ami Sam-

sonnet, que mille ennennis ont enveloppé et vont frapper mortellement ; puis, il lutte contre Polinore, et le tue. Autre duel avec Florent, autre victoire. La scène se transporte alors sous les murs de Jérusalem où s'est ren- Icrmé Malcuidant et que Roland veut assiéger. Or, il se trouve que Hugues de Floriville et Anseïs se sont mis au service de Malcuidant et que, sans le savoir, ces deux ambassadeurs de la France vont avoir à lutter contre ce Roland même dont ils ignorent toujours la véritable destinée. Ce sont là, d'ailleurs, de dangereux alliés pour Malcuidant: le vieux roi le sent bien, et veut s'en débarrasser par une trahison. Mais le fils du traître. Liadrax, a le cœur d'un chevalier et éprouve une horreur profonde pour une telle félonie : il prévient les chrétiens et les sauve. Hugues, cependant, après s'ùtre battu contre Roland dans un duel qui sera l'honneur de sa vie, Hugues est enfin parvenu à reconnaître le neveu de Charlemagne. C'est a ce messager de la reine de France qu'est réservé l'honneur de livrer à Malcuidant un suprême combat ; il en est vainqueur et ne lui fait pas grâce. Roland épargne Liadrax qui se fait baptiser, et l'on donne la main de la belle Diones au frère de Hugues, à Anseïs, qui est couronné roi de Syrie. U y a là, comme vous le voyez, toute une histoire légendaire de l'Orient; mais Thistoire est plus belle que la légende*.

' Les faits rapportés dans ce dernier alinéa ne nous sont pas fournis par le uis. fr. XXI de la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, qui offre ici une lacune considérable. Nous avons comblé celle lacune avec la Spaqna en prose que M. Ranke avait découverte, en 1830, dans un ms. de la bibliothèque Albani, dont M. Miclieliuit a publié les rubriques (chap. 83-l:2i; Jahrhuch de Lenicke, XI et XII) ; nous Tavons comblée surtout avec cetle autre Spagna que M. (Ifcruti a publiée in ejulenso «raprés un ins. de la bibliothèque de Pavie, sous le titre de // Viaggio di Carlomaguo in Ispagna (chap. xxxiii-xxxvii, Ceruti, I, p. Ii6 et ss.). Les auteurs de ces deux Spagna avaient évidemment sous les yeux rœuvre de Nicolas de Padoue, que chacun d'eux a traduite à s;i façon : nous avons essayé, non sans peine, de combiner et de fondre leurs deux récits en un seul. ^ Voy. plus haut (pp. 423-431} Tanalyse complèle des deux documents italiens.

CHAP. xvni.

II PART. LITR. I.

CHAP. XVIil.

Une fois celle grande besogne achevée, Roland I *ia s'ennuya : il n'avait pas la patience de se sentir un seul | rî} moment les bras croisés. Puis, le mal du pays le tourmentait étrangement. Il ne pouvait penser sans pleurer à Cliarlemagne, à Olivier, à la France. Le jour devait venir, il vint bientôt où le neveu de l'Empereur s'arracha aux délices de TOrient, au repos, à l'amour de loixV un peuple : « Je m'en vais, dit-il, vers le roi de SaioL- 3) Denis*. » Et il part. Mais il ne veut pas quitter rOrier»^ sans avoir visité le saint Tombeau, et les larmes de Rolan ^ coulent sur la pierre sacrée'. Puis, il s'embarque av»^^ le jeune Samson. Une affreuse tempête les ballotte Ion temps sur la mer, et les jette enfin sur un rivage inconn 0 bonheur ! cette terre, c'est l'Espagne. Ils ne sont qu' ^*à quelques journées du camp de Charlemagne^. nnour de nohiiia C'est en vain que mille aventures retiennent Rolan

sur cechemm*; c esten vam qu un ermite, mspirédu ciel lui révèle divinement qu'il ne reverra jamais la Frani^^^ et qu'il n'a plus que sept uns à vivre : Roland, un JM^ ^ troublé d'abord par cette prophétie, se relève aussitô^^*' et, avec un accent sublime qui rappelle les fameux ve^ ^ du Cid {Paraisse: maintenivitj Mores et Castillans I^ (c Je vais donc, s'écrie-t-il, occire toute la genl haïe :

> Or voie destrir Espagne c la grant Auinaric,

* E Sihilie e Graualc, Morocli et Barbîirie.

}» Se je tant vivre doi, se Deu me beneïe,

» Jà n'aura granl respois cels (j'à Deu ne sorplie ! >

Et, soumis, pieux, sublime dans sa résignation chrétien autant que dans sa fierté de Français, il v

♦ L Entrée en Espagne, 1. 1., r* 272 r». - « ïhid,, r 27:î r». — " Ibid , (^ 27?^ 278. * IbUL, r* 278-290. — Voy. plus haut (pp. -420 ot 430, 431), dai» l'analyse de la Spagna en prose et du Viaggio, le récit de plusieurs de c aventures qui no sont pas racontées dans le manuscrit de Venise.

II PART. LIVR. I

ClIAi». XVIIl.

8c poursuit.

s'agenouiller sur Therbe, et faire à l'ermite la même réponse que fait à Gabriel la vierge Marie : « Ecce » servus Domini; que la volonté de Dieu soit faite* ! » Puis, il se remet courageusement en route vers le camp de l'Empereur.

Avant la fin du jour, il l'aperçoit ^ Tout ému, il passe ^^ lEJ.^rcur devant les gardes avancées du camp ; il éprouve intérieu- ^^ dtt^FnZ^u. rement cette grande joie de l'homme qui revoit son pays revo&Hoimi. après une longue absence, qui désire à la fois être et n'être de v^m^mv. pas reconnu, qui veut, pour ainsi parler, « faire une surprise >, qui souhaite tantôt la prolongation et tantôt la fin decette heure charmante. C'est un chevaUer breton, du nomdeRainier, qui le premier reconnaît Roland. Il court sur-le-champ annoncer à Charlemagne l'heureuse nouvelle de ce retour. On saitavec quelle rapidité se répandent ces nouvelles. « Roland est revenu », se dit-on de toutes parts, d'abord à voix basse, puis un peu plus haut, puis enfin à grands cris. « Roland, voilà Roland ! » mille cris n'en font qu'un. On se précipite sur son passage. Roland se hâte, lui aussi ; il a soif de tomber aux bras de son ^ncle : « Aler lui semble un an, ainz que ^ataigne^ y> ^^h rien n'a pu retenir Olivier. Il s'élance, il voit de loin ^^ ami, il tombe dans ses bras. Ils ne peuvent parler ni ^^ ni/'autre ; cette joie les étouffe. Ils s'en vont en silence ^Hierbe, et se regardent en silence. Autour d'eux un ^^cf cercle se forme : <r Canlate Domino canticum novum , ^ ^^t^ient ies Français. Dieu nous le ramène, notre sau- Cfe ^^^^ '^ doux, l'humble, le père des pauvres gens. i> ^^^^ftiBg^^^ arrive enfin, et Roland n'attend pas qu'il fjf^^de do ciieval : il tient son oncle par le pied droit, i'H*^ ^/&jb/*-^^^^ la jambe, il pleure à chaudes larmes. ^Pereur /^^ peut dire un seul mot. C'est devant le

li *^ en ^^J^t^^^^ 1. 1., r»i90 r:. - « /6W., r* 293 V». - ' Ibià., f 297 v^ iu. 29

TABLEAU DES GUERRES DE CHARLES EN ESPAGNE

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