ANALYSE DE GUI DE BOURGOGNE
lecture de notre poème, c'est que dans un camp sont les pères, dans l'autre les fils; c'est que les pères s'entretiennent plusieurs fois avec leurs fils sans les pouvoir reconnaître et sans se douter qu'ils sont si près de leurs enfants. Le vieux Naimes' a, sans le savoir, une entrevue avec son fils. Mais le roi Gui est d'une sévérité implacable : il craint des attendrissements inopportuns ; il pense, avant toute chose, à terminer rudement cette rude guerre et défend, sous peine de mort, aux jeunes barons de se nommer à leurs pères^. L'idée est encore des plus heureuses, et le lecteur attend avec quelque impatience le moment où les fils pourront enfin se précipiter dans les bras de leurs pères.
Ce moment n'arrive qu'à la fin de la chanson, après avoir été très-habilement ménagé. Nous n'hésitons pas à citer tout ce dénoûment, qui contient, suivant nous, de véritables beautés, des beautés sincèrement épiques. La scène s'ouvre au moment où les deux armées françaises arrivent enfin en présence l'une de l'autre :
II PAHT. LIVH. I»
CUAP. XIX.
La vieillo nrm<*o ('■oiiiiiiandôo par (^liurlos,
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DL^part pour Uoarrvau.x.
Voyez-vous Gui qui a monté le tertre? — Son riche barnage s'est mis en route après lui. — Charles l'aperçoit, et en mène grande joie. — Entendez-le appeler ses barons : — « Barons, dit-il, » ôtez vos vêlements, tlésarmez-vous ; — Mettez-vous à terre sans » souliers et sans chausses ; — Allez au-devant de Gui sur vos » genoux et sur vos mains. — Qui nous amène un tel secours a » droit à de grands honneurs. » — Et les barons font sur-h»-champ ce que Charles leur commande. — L'Empereur lui-même se désarme. — Le roi de Bourgogne les regarde faire ; — Mais, dès qu'il voit Bertrand, il Tiiilerroge: — «Ami, lui dit Tenfinit, dites-moi » vérité : — Pourquoi se mettent-ils en cette position? » — Sire, 1 répond Bertrand, cVst par humilité : — Ils ont si grande joie » de vous voir qu'ils ne savent comment la témoigner. » — «i Hélas!
* Gui de Roxmjoijne, I. I., vors 8:2i-870.
• Vov. iiutaiiiinciil i«*s vers ()08 el suivants : « 11 n'i a nukh; vous de si haut parenté, — S'il so fait à son perc conoistre n'aviser — Et il ropaire à moi, qu'il n'ait In cliiof copé. m
Ks ANALYSE l)K 1.1 1 UE Hnllum'.SE.
I PART, i.ivh I. ^ fiit rent'aiiL riuelle conduite esl la nôlrc ! — C*était à nous, qui
nH\p. XIX. ' • , ,, •
t» soiiiiiies les |»lus jeunes, c'était à nous de faire ce qu'ils font. >
— Alors Gui commence à crier, de sa voix qu'il eut claire: — « Barons, ilil-il, plus de retard, vite à terre; — La pointe de vos » épcesen bas; — Prosternez-vous sur vos coudes et sur vos ge- 1 noux. >» — Tout aussitôt, ils obéissent à cet ordre , — Et les convertis font de même. — Les deux armées se rencontrent au milieu du pré. — Charles a reconnu Gui, il s'est levé à sa rencontre ; — Tous deux, les bras tendus, se sont embrassés. — On aurait pu faire une p^rande lieue de chemin — Avant qu'ils se pussent quitter ou dire
. une seule parole. — Et quand enfin ils se quittent, ils se regardent, — Et de nouveau se courent sus et se baisent doucement.
— Puis, renfant Gui de Bourgogne tombe aux pieds de Charles :
— € Pitié, dit-il, pitié, beau sire, et veuillez nf écouter : — Vingt- )» six ans étaient accomplis et passés — Depuis que vous aviez remmené les pères qui nous ont engendrés. — Un jour nous » étions réunis à Paris : -— Contre mon gré, ils m'ont fait roi. —
> Si je n'avais fait leur volonté, ils m'auraient tué. — Mais je u*ai )» pas voulu tenir en France une seule cité, un seul château. — j» Tout aussitôt je les ai fait chevaucher à votre aide. — J'ai pris )» d'abord Carsaude, une bonne cité ; — Puis Montesclair, et Mon-
> torgueil qui est à côté; — Et j'ai fait baptiser Huidelon — Avec » plus de trente mille Persans et Esclers. — Ensuite j'ai pris » Augoric et Maudrane, qui n'est pas loin de là. — De toutes ces » grandes terres et de ces cinq cilés — Je vous remets le gouvcr- >» neinent; soyez en l'avoué. — Enfin, voici mon épée : recevez-la ;» (le ma main, — Et coupez-moi la tèle, si c'est votre plaisir. »
— « Par mou chef, s'écrie Charles, vous êtes sage et preux, — » Vous ne perdrez jamais celle couronne, — Mais, au contraire, je » vous donnerai toute TUspagne, si vous la pouvez prendre. » — Dans ce moment, les barons sont tous assemblés des deux parts ;
— Ils reprennentleurs vêlements, chacun s'est relevé, — Et Penfant (le Bourgogne s'écrie a haute voix : — <i Maintenant, enfants, » à vt)s pères, dans leurs bras ! »> — « Qu'il soit fait comme vous » le voulez, » répondent-ils. — Uni lui-même est allé à son père Samson; — Plus de cent fois lui baise et la bouche el le nez.
L'enfant Gui de Bourgogne esl allé à Samson : — Plus de cent fois lui baise la'bouche et le menton. — Bérard esl allé àThierri, Estons à Eudes. — Bertrand, le preux vassal, est allé à Kaimes;
ANALYSE DE OUI DE DOmGOGNK. 489
Tous les autres, sans retard, font de même. — Depuis que Dieu " ''^^t- "^J^- '•
«hébergea saint Pierre aux prés de Néron, — Depuis qu'il ressus-
«la saint Lazare, — Nul homme n'eut leUe joie, en fable ni en
^2hanson, — Et Ton ne vit jamais tant d'hommes en donjon ni
«n cité — Qu'on en put voir ce jour-là sous Luiserne. — C'est avec
celte joie qu'ils arrivent à la tente de Charles. — Alors Tenfanl
<jui appelle Bertrand, le fils de Naimes : — « Vite, dit-il, faites
» venir les dames : — Car chacune désire ardemment son baron.
> — Oui, sire, répond Bertrand, et que Dieu soit béni. » — Quand
il les voit venir, il élève la voix vers elles. — La première qui
descend, c'est Gilles, c'est la sœur de Charles, — Et, avec elle,
l>elle Aude, vêtue d'un siglaton. — Dans la tente du roi, il n'y
eut point si belle dame.
Quand les dames entendent Bertrand, cela leur agrée forU — Les mains entrelacées, elles viennent aux loges et aux tentes. — Charles va à leur rencontre, et Naimes le barbu, — Et Samson, et Ogier, et Richard Vaduré, — Le duc Eudes de Langres, et beaucoup d'autres. — Chacun a pris sa femme , et ils en ont grande joie. — Ce jour-là fut bien joyeuse qui trouva son avoué, — Mais qui ne le trouva point en a mené grand deuil, — Et^l'empereur Charles les a bien remariées. — Cependant le roi prit belle Aude et, appelant Roland : — « Beau neveu, dit-il, voici celle ^ que vous devez aimer. j> — c Ainsi fais-je, bel oncle, croyez-le Jfc bien. » — Roland lui baise cent fois et la bouche et le nez. — Charles fait proclamer dans l'ost : — « Que les chevaliers peuvent entrer dans les chars, — Y séjourner huit jours avec leurs femmes. — Et qu'ils demandent au Seigneur Dieu, au roi de majesté, — D'engendrer et de concevoir avec elles — Tels fds c|ui sachent un jour bien maintenir leur héritage ! » — Les chevaliers firent ce qui leur était commandé. — Ils entrèrent dans les chars avec leurs belles femmes. — Par grand amour ils mènent grande joie *.
Nous disions tout à l'heure que tel était le dénoûment de Gui de Bourgogne. Le dénoûment véritable est la prise de Luiserne, que les deux armées combinées de Charies et de Gui enlèvent avec une admirable rapidité*.
* Gui de Bmrgogne, 1. 1., vers 3îf45-40ii. — • Ibid., ver» 4137-4191.
II PART. LIVn.l.
CHAP. XX
.i90 RONGEVAUX CONSIDÉRÉ COMME LE CENTRE
Roland et Gui, les deux neveux de Charles, se disputent l'honneur de la victoire, et surtout la ville qui en a été l'objet. Mais l'Empereur se met à genoux, et demande un miracle à Dieu pour accorder les deux barons. Soudain on entend un grand bruit : c'est la ville de Luiserne qui s'abîme et qui devient e: plus noire que poix fondues. Les murs seuls sont vermeils « comme rose esmerée' >. Charles se relève aussitôt et, d'une voix forte, donne l'ordre de lever les tentes. L'armée prend le chemin de Roncevaux : a: S'iront en Reimchevaiis ^ à lor fort destinée'^. »
C'est là que nous allons les retrouver tout à l'heure.