‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 84 sur 150 · RIBLIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

RIBLIOGRAPHIE

1® Date de la composition.

Nous résumons en deux propositions tout ce qui se rapporte ù la date du RoUnid : A. « Le plus ancien Roland qui soit parvenu jusqu'à nous est une œuvre postérieure à 1066, antérieure à 1095. • — B. « Il a existé un Roland plus antique, dont nous n'avons plus le texte, et qui a été sans doute écrit vers le commencement du xi° siècle. » Nous allons reprendre, Tune après raulre, chacune de ces deux propositions et les entourer de leurs preuves.

A. « La Chanson de Roland^ telle que nous la possédons aujourd'hui , a ctc composée entre les années 1066 et 1095;

Analyse

de la Chanson

de Roland.

l. A Sara^sse.

Conseil tenu par le roi Marsilc.

49i ANALYSE DE LA ClfANSON DE ROLAND.

" a^/xx^i/ château ni de ville qui lui résiste encore; tout lui ap-

partient . Les païens sont en fuite ; ils se sont embarqués,

entre la coiiquctc de rAngletcrrc par les Normands et la première croisade. En d'autres termes, la Chanxon de Roland appartient au doruicr tiers du xT siècle. » Pour fixer cette date, nous avons à dévoloppi^r plusieurs raisons : » ' Le manuscrit d'Oxford ne saurait nous être ici d'aucune utilité : c'est une méchante copie exécutée en Angleterre pendant la seconde moitié du xii* siècle. — ' Si Ton considère comme bien prouvée la date originelle de la Chamon de saint Alejpis (milieu du xi* siècle), il est évident que le Roland offre des canictèrcs plus modernes : a. Les assonances en et an sont encore distinctes dans le Saint Alexis ; cette distinction n'existe plus dans le Rolandy et l'on y trouve, dans un seul et môme couplet, des assonances en an et en en. — b, L'iiomophonie entre ai d'une part, et, d'autre part, e devant deux consoimcs, peut également être constatée dans le Roland^ mais n'est pas encore admise dans le Saint Alexis. Ces deux observations sont de M. Gaston Paris, qui conclut son argumentation en ces termes : « De telles raisons, dit- ■ il, ne perniottent pas de douter qu'entre V Alexis et le Roland^ il ne se soit » écoulé un intervalle de temps assez long. « = ' L'auteur du Roluful est un Normand. Nous prouvons ce fait par l'importance qui, dans tout ce poëme, est «itlribuée à la Télé et à l'invocation de saint Michel du Péril. Or, il s'agit ici du mont Saint-Michel près d'Avranches et de la fête de l'Apparition de saint Michel in monte Tumba, qui se célébrait le 16 octobre. Celte fétc, il est vrai, a été solennisée dans toute la seconde Lyonnaise et jusqu'en Angleterre. Mais il y a loin de cette simple célébration d'une fôle liturgique à l'importance véritablement exceptionnelle que Tauteur du Roland a partout donnée à Saint- Michel du Péril. C'est le 10 octobre, d'après notre chanson, que l'empereur Charleniagne tient ses cours plénières. C'est depuis Saint-Michel jusqu'aux Saints (de Cologne) que notre poëte trace les limites de la France de l'ouest à l'est. Et enAii, près de Holand mourant, c'est saint Michel du Péril qui descend comme un consolateur suprême. Ce dernier trait nous semble décisif. 11 n'y a qu'un Normand, et, peul-élre mémo, qu'un Avranchinais capable d'attribuer tant d'importance à un pMcriiiago, -à une fêle, j'allais dire à un saint de son pays. -* O Normand loulef.»is semble avoir séjourné en A n^' le terre. — ^ .V diMix reprises, en clfel, il parle de TAngloterre avec une sorle (II» mé(>ris (pii trahit li> conquérant, il en altrilnie la conquête à Charleniagne : V Vers Enijlelove inissat il la mer sai^e » (vers 37i). Et son héros luimême, le conito Roland, quolqurs minult^s avant sa mort, se vant<; de celle conquête de rAnjîlclcrro dont il n'est qnrsiion nulh» part ailleurs dans notre Épopée nationale : « Jo l'en cunqnis Escoce, Guales, Islande — E Angletere que il teneit sa cambre « (v. 12331, :2;K{:2). = •"' Ce n'est pas tout. Le seul manuscrit de ce Roland ([ui soit parvenu jusqu'à nous, est un manuscrit anglais, et ce n'est pas sans raison que Céiiin cite encore ces deux manuscrits de notre poëuie qui étaient jadis conservés dans l'armoire aux livres de la cathédrale de IVlcrborouyh. =: ' Enliri, voici un di'rnier fait qui semblerait également indiquer que cette version du Roland a été composée en Angleterre. On y lit trois ou quatre fois le mot agier^ qui vient certainement du mot ateyary et désigne le javelot anj;io-saxon. Or, ce dernier mol est d'origine germanique et, plus particulièrement, anglo-saxonne. Il ne se trouve, à notre connaissance, qu'en des textes d'origine», anglaise, et nous ne pensons pas qu'il ait été latinisé ou surtout francisé ailleurs. Ce serait, à notre sens, un de ces mots que les conquérants français empruntèrent aux vaincus. = * Pour nous résumer, nous dirons que la Ckanson de Roland est l'œuvre d'un Normand, et prohablemont d'un Normand qui a [iris part à lacon-

CIIAP. XXl.

ils ont quitté le sol chrétien. Une seule cité n'est pas au n part, livr.i. pouvoir de Charles, une seule cité semble lui jeter un

quétc de 1066 cl a vécu eu Angleterre. =" Mais si, d'un côté, notre poëme est postérieur à la conquête d'Angleterre, il est antérieur à la |ircmière croisade. La liste des peuples païens que fournit le Roland semble en effet porter les caractères d'une rédaction antérieure à ce grand fait des guerres saintes : i La plupart de ces peuples, dit M. Gaston Paris, sont de ceux qui, à l'orient de rEuropc, ont été, durant les ix', x« et XP siècles, en lutte constante avec les chrétiens. Ce sont, en partie, des Tartarcs et des Huns. » = '° 11 convient d'ajouter que, dans notre chanson, il est question de iérusalem comme d'une ville appartenant aux Sarrasins et où ils exercent d'odieuses persécutions contre les chrétiens. Mais si le Roland est animé du souffle des croisades, c'est que cet esprit a été, dans la chrétienté du raoyenàgc, bien antérieur aux croisades elles-mêmes, et il est trop vrai que le désir de se venger des infidèles a été, durant la seconde moitié du xi* siècle, le sentiment le plus vif et le plus profond de la race chrétienne. = "Minutieusement interrogée sur la date du Roland, l'archéologie ne nous donitc que des réponses trop peu précises. Il faut seulement observer que, dans le costume de guerre, tel qu'il est décrit par Tauteur du Roland^ on ne voit pas encore paraître les chausses de mailles. Or, l'usage des chausses de mailles a commencé, sans doute, durant la seconde moitié ou le second tiers du xi*" sicclO On Cil peut voir quelques-unes dans la tapisserie de Bayeux. = " Contre l'antiquité du Roland on peut alléguer un nom de lieu (Ùnietitrot) qui se lit au ver» 3i!20du vieux poëme. Le «'val de Bolenlrot» est en effet célèbre dans l'hisloirc de la première croisade, et l'on a pu dire qu'il n'était peut-être pas connu en Occident AVANT 1098. Mais ce n'est là qu'un « peut-être », et il n'y a rien d'impossible à ce que quelques pèlerins aient pratiqué ce passage avant la première croisade. = " En résumé, il n'est pas certain, mais il est fort probable que le texte du /{o/and inséré dans le manuscrit d'Oxford est antérieur à la première croisade. C'est notre conclusion. (Voyez VhUroduction de notre septième édition de la Chanson de Roland^ 1880, p. xv-xx.)

B. «Il y a eu une Chanson de /{o/an(/antérieure à colle dont le manuscrit d'Oxford nous a conservé le texte. Cette première chan son a é té c om posée vers la fin du X* siècle ou durant les premières années du xi*. Le texte d'Oxford n'en est que le remaniement. » =' A l'appui de cette opinion, on peut citer, tout d'abord, le rôle joué dans notre poëme par le duc de Normandie, Richard, et le duc d'Anjou, Geoffroy. Ces deux personnages ont été sans doute introduits dans notre légende vers l'époque de Geoffroy Grise-Gonelle (t 987) et de Richard-sans-l*eur (t 996), ou peu de temps après leur mort. =' Il est possible que ce premier Roland ait eu pour auteur un Angevin, ce qui expli((ucrait le rôle considérable de Thierry l'Angevin à la fin de notre récit épique. Mais ce n'est là qu'une hypothèse. = ' On pourrait encore invoquer, à l'appui de cette supposition, Ténumération des différents corps de l'armée française, qui se trouve en un passage célèbre du Roland (vers !2999 et suiv.). Sans parler des Normands, qui n'ont pu figurer dans une armée française que depuis 912 au plus tôt, il faut observer qu'un de ces corps d'armée se compose à la fois de Poitevins et d'Auvergnats : oc De Poitevins e des baruns d'Alvergne » (v. 300£). N'y a-l-il pas là un souvenir qui se rapporte au teinps de Guillaume Tête d'éioupcs, qui, le premier, fui à la fois, en 950, comte de Poit«)U et d'Auvergne? La restauration de l'Empire d'Allemagne par Othon le Grand, en 962, n'a-t-elle pas, indépendamment des vieux souvenirs carlovingiens, contribué à fournir au poète quelque motif

II PART. LIVR. I

GHAP. \XI,

406 ANALYSE DE U CHASSON DE ÏIOLAND,

défi : c'est Saragosse, fièrement juchée sur la montagne. Le roi Marsile en a fait le dernier boulevard des Sarra-

(l'iiitrodiiirc des AUcmands en un de ses autres corps d*arinée? Il faut avouer que ce sont là des indications bien vagues, et Ton peut expliquer par des canlilèncs préexistantes ou par de simples traditions orales rintroduclion de tous ces personnages et de tous ces peuples dans la légende de Roncevaux. >B= * Voici quelque chose de plus précis. Aux vers 1519-15!25 du Roland^ il est question d'un païen nommé Valdabrun, qui possède quatre cents vaisseaux et dont il estdit: « Jérusalem prist ja partraïsun; — Si violât le temple Salomun. — Le Patriarche ocist devant les fnnz. » Or, en 969, les Musulmans brûlèrent vif le patriafthe de Jérusalem, Jean VI. Eu lOlS, le khalirc Hakem persécuta les chrétiens, détruisU la grande église de Jérusalem, et flt crever les yeux au patriarche Jérémie. De tels fails, et surtout le dernier, durent avoir un grand retentissement en Europe où ilA furent exagérés à raison de la distance. N'estce pas récho de ces cris qui s*est fait entendre dans une Chanson de Roland antérieure à la nôtre, ou dont la ndtre, pour mieux parler, n'aurait été qu*un remaniement? 3=' H y a plus. Dans nos Epopées françaises , nous avons affirmé, ({ue la Chronique de Turpin fut un jour composée à Taide de Chansons de geste dont la préexistence et Tinfluence sur la Chronique latine ne nous ont jamais paru douteuses. Nous avons été jusqu'à dire que le faux Turpin et ses congénères n'avaient fait que copier sans intelligence et sans vie nos premières épopées nationales, et en particulier le /?o/a»)d (t. 1", p. 119, etc.). Un jeune énidit allemand, M. Guido LaurentiuSj a été plus loin que nous, et, dans une dissertation hardie {Zur Crilik der Chanson de Roland : Inauguraldissertation iur Erlangungdes Doctorgrades der philos. Facultdi iu Leipzig), il essaye d*établir que la Chronique de Turpin, si Ton en défalque toutes les interpolations cléricales, représente une forme plus antique de la tradition que la Chanson de /{o/am/ cllc-môme. C'est ce que M. Gaston Paris avait donné à entendre dès 18G5, lorsqu'il avait dit en son Histoire poétique de Ciiarlemagne: ¥Le récit de Turpin représente, à peu près seul, une autre forme de la légende, qu'on a réputée comme plus ancienne et plus fidèle encore que celle du manuscrit d'Oxford j>(p.271i. Après avoir longuement étudié la question, nous nous déclarons prêt à abandonner l'opinion que nous avons émise il y a quelques années {Epopées, i. 1*% p. 108), et qui so résumait en ces mots : n L'auteur do la Chronique de Turpin a eu cnire les mains le ftolaml que nous possédons aujourd'hui. » Nous nous rangeons à l'opinion de M. Guido Laurentius, et sommes persuadé comme lui ((ue « la chanson <lu manuscrit d'Oxfortl ne s'appuie point sur la Chroni(ïue, ni la Chronitjue sur la chanson ». Ce n'est pas ici le lieu de relever, après In savant alhmand dont nous avons fait traduire l'opuscule, toutes les di(Térences qu'il a constatées entre les deux textes : elles sont caractéristiques et forcent à reconnaître que les deux documents sont vraiment indépendants l'un de l'autre. Mais, d'autre part, il est certain que le faux Turpin a écrit d'après des Iradilions épiques préexistantes. Ces traditions étaient-elles orales ou écrites? Nous peiisons qu'elles étaient écrites et qu'elles avaient déjà donné lieu à un pocnie dont nous n'avons pas le texte. Un clerc, tel que le faux Turpin, no se sert guère dans sa cellule que de documents écrits, et l'auteur du récit latin a sans doulf copié une chanson distincte «le la n(Hre, plus courte assurément, moins ciiar^éc de péripéties ,ct qui est peutêtre antérieure de quehjue cinquante ans au texte vénérable du manuscrit d'Oxford.

2" AriFiR.

V « L'auteur du Roland est un Normand, et peut-être uu

sins en Espagne. La vue de Saragosse est un tourment » paht. ^.ivu. i. pour les yeux de Charles ; il ne quittera point ce pays

Avranchinais. » Nous avons été conduit à cette conclusion, qui est au moins probable, par l'importance exceptionnelle du mont Saint-Michel dans tout notre vieux poème (voy. plus haut le développement de cette thèse, page 49i). ~ 2* « Ce Normand a dû séjourner en Angleterre. » Nous avons encore donné quelque probabilité à cette assertion en alléguant Torigine topographique de notre manuscrit; — la présence en Angleterre de plusieurs autres manuscrits très-anciens de notre Roland ; — le mot atgiei'y qui est d'étymologic anglo-saxonne, et enfm certaines allusions dédaigneuses à TAngleterre, que le poëte représente comme une conquête de Gharlemagne (voy. plus haut, p. 404, 495). = 3*" Mais ce Normand qui a vécu en Angleterre est-il, commera cru Génin, un certain Théroulde où Touroude, bénédictin de la célèbre abbaye de Pécamp ; homme de tête et de cœur qui suivit Guillaume à la conquête et auquel le roi normand donna Tabbaye de Malmesbury en reconnaissance des grandes obligations qu'il lui avait? Est-ce ce même Touroude qui ne put rester à Malmesbury, qui fut transféré en 1069 à l'abbaye de Peterborough, et qui, Nor- * mand partout détesté des Anglais, abbé partout détesté de ses moines, mourut en 1098? « Si ce n'est lui, c'est son père », ajoute Génin, et le père de ce Touroude fut en effet précepteur de Guillaume le Conquérant. Mais sur quelles preuves s'appule-t-on pour émettre une affirmation aussi précise? Sur deux arguments seulement. 11 y a, d'une part, cette présence incontestable de deux exemplaires du Roland dans l'armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough. « Apparemment, s'écrie Génin, ce n'étaient pas les moines saxons qui les y auraient fait venir. N'est-il pas plus probable qu'ils y avaient été placés par l'abbé Touroude comme son œuvre, ou plutôt comme celle de son père, le précepteur du roi Guillaume ? » S'il faut tout dire, c'est là une présomption ; mais ce n'est pas une preuve. Le nom de Touroude était et est encore un nom très-usité en Normandie, et l'œuvre d'un autre Touroude aurait pu fort bien être placée dans l'armoire aux livres par l'abbé de Peterborough, son homonyme. Mais, d'ailleurs, toute cette hypothèse repose elle-même sur le sens qu'il convient de donner au dernier vers de l{oland : « Ci fait la geste que Turoldus déclin et. » Tout dépend ici du sens du verbe décliner. Ce mot signide à la fois « quitter, abandonner, fmir une œuvre », et par extension, i raconter tout au long une histoire, une geste». La proniière de ces deux significations est la miMlleure. On peut donc admettre que Touroude a ACHEVÉ la Chanson de Roland. Mais est-ce un scribe qui a achevé de la transcrire ? Un jongleur qui a achevé de la chanter (le jongleur de la tapisserie de Bayeux)? Un poëte qui a achevé de la composer? A tout le moins il y a doute. = Je vais plus loin, et j'affirme que le mot « geste » n'est pas moins embarrassant que le mot « décliner u.Cemol ne signifie pas « un poëme ». 11 est employé quatre fois dans la chanson, et le poëte en parle toujours comme d'un document historiiiue qu'il a dû consiiller et dont il invoque le témoignage au même titre que celui des chartes et des « brefs ». Ce document, c'était peut-être quelque ancienne chanson ; ou bien encore quelque chronique plus ou moins traditionnelle et écrite d'après quelque poënie antérieur. Donc, c'est de cette geste, et non de notre poëme, que Turoldus serait peut-être l'auteur. -■ Un dernier mot. Je pense avoir démontré ailleurs (idée religieuse dans la poésie épique du moyen âge, p. 73 et suiv.) que nos chansons ne sont pas une oeuvre cléricale, mais de soldats ou de laïques mêlés à la société militaire. La très-faible théologie du Rolatid et de nos autres poëmes nationaux, ce catéchisme plus que médiocre on est la prouve. Si peu savant que l'on puisse supposer le précepteur de Guillaume ou labbé de Peterborough, je ne saurais vraiment le m. i^2

^-Jk

CHAP. 3CXI

II 'ART.LtvB.1. avant d'avoir reçu la soumission de Marsile. Voilà Tac-

tion de notre poëme clairement engagée dès les premiers

croire capablc,d*uno théologie aussi niditnentairc. = Concluons en deux mois : ff L'auteur du Roland est un Normand qui a vécu en Angleterre : il n'est pas sufflsammont prouvé que ce soit Turoldus, le précepteur de Guillaume le Conquérant, ou son flls. »

3** Langue.

Nous n'avons pas à examiner ici en quelle langue a été composé le texte ORIGINAL de notre Roland. Suix-ant nous, il a été écrit par un Normand qui avait cuivi Guillaume a la conquête de TAnglcterrc et qui n*a pas été sans introduire dans son poi^me des mots empruntés, comme algier^ au voeabulaire des vaincus. Mais, sans remonter si loin, il s*agit seulement d'établir en quelle langue est écrit le texte fort défectueux qui est parvenu jusqu'à nous, le manuscrit de la Bodléienne. = Ce manuscrit est la copie ANGLO-ifOBMAiiDB D'UR MANUSCRIT NORMAND : tcl est le Sentiment de M. Th. Mttller, toi est le nôtre. « Que le manuscrit inconnu, copié par le scribe du texte d'Oxford, ait été normand, c'est ce que prouvent l'emploi constant de la notation ei, au lieu de la notation française oi (rei, feiij meU dreity etc.), et l'emploi si fréquent de ru au lieu de l'o français [dulur^ culur, etc.). Que le scribe lui-même ait été anglo-normand, c'est ce qu'attestent la confusion perpétuelle des deux nota« tiens é et t«, et la violation constante de toutes les lois de la déclinaison romane. Or, l'anglo-normand n'est autre chose qu'une corruption du normand, et n'est pas, «\ proprement parler, un véritable dialecte. Il nous semble donc que, dans une édition critique, il est sage de se donner uniquement pour but, comme le dit M. Millier, « de reconstituer le texte normand du Roland^ si déplorablcment corrompu par le copiste anglo-normand », ou, comme nous l'avons dit ailleurs, « de retrouver l'œuvre d'art normande sous la poussière anglo-normande qui en ternissait l'éclat et en déshonorait la beauté ». C'est ce que nous avons fait. « Vouloir remonter plus haut nous semble absolument hypothétique, et même dangereux. M. Gaston Paris affirme que le Roland est d'origine parisienne : mais, jus((u'à ce qu'il Tait mathématiquement prouvé, il sera téméraire de réduire notre poëme au dialecte « français ». = 11 convient d'ajouter que la langue parlée en Angleterre, après la conquête de 10G6, n'était pas un normand très-pur : un certain nombre de conquérants parlaient le dialecte français, et il y a eu des courants français à travers le parler normand. C'est ce qui nous explique pourquoi le scribe du texte d'Oxford écrit encore tant de fois noSf vos et lorj au lieu de nus^ vus et lur. C'est ce qui nous explique surtout pourquoi il varie tant dans la notation du c et du c/t. a» M. Joret, dans son livre : Du c datis les langues romanes (1874), et dans son Etude sur le patois normand du Dessin {.]ît'moires de la Société de linguistique, 1877, t. 111, fasc. 3), établit solidement que, dans le dialecte normand, le c devant Vi et l'e se prononçait tch ou ch; mais, que devant Va, Vo, Vu, et même devant l'e provenant de l'a latin, il a toujours été profondément guttural. Bref, on a toujours prononcé un gavai, un qu'valier, et non pas un cheval, un chevalier, etc. Je n'y contredis point, et accepte ces conclusions. Mais la langue des conquérants normands n'a pas été si unifonnémenl normande, et, encore un coup, elle a été traversée par des courants français. J\ii dû respecter, j'ai respecté, à ce point de vue, la notation du manuscrit d'Oxford, en adoptant les formes qui y sont, à beaucoup près, le plus fréquemment usitées. J'ai adopté cheval et che» valier parce que ces notations sont bien plus constantes dans le texte de la Bodléienne que ceval et cevalier, dont la prononciation, d'ailleurs, reste très-dou«p teuse. M. Th. Millier nous a donné raison sur ce point, et nous ne pouvons mieux

vers, et le poêle peut ensuite nous transporter brusquement dans le palais du roi musulman.

faire, pour terminer, que de placer son jugement sous les yeux du lecteur, qui pourra prononcer entre M. Joret et nous. « Quant au c et au ch^ je ne me suis pas écarté de TorlhogrAphe du manuscrit d'Oxford : car je suis convaincu que, dans le dialecte normand, il y avait une fluctuation entre ces deux consonnes devant Va latin et Ve ((fuand Ve est l'affaiblissement de cet a). Ce qui me le prouve, c'est que, dans le vieil anglais, il y a la môme fluctuation dans les mots qui sont tirés du normand, et qu'on la retrouve aussi, dans l'anglais moderne, en beaucoup de mots. Comparer, par exemple (pour ne citer que quelques mots très-usités) : candie^ carrij^ escape^ caitif, d'une part, et de l'autre, challenge^ change, charge.^ chief, etc. On pourrait multif>lior ces exemples. ■ = En résumé, l'original du texte d'Oxford était normand, et ce texte lui-mômc est anglo-normand.

4» Nombre de vers et nature de la versification.

La Chanwn de Roland (texte d'Oxford) contient 4002 vers décasyllabiques, assonances par la dernière voyelle sonore. = Ces vers sont distribués en 298 couplets ou laisses, b Chaque laisse contient en moyenne quinze vers. Les couplets des poèmes postérieurs sont plus longs. => Un « Tableau des assonances du Roland • a été publié par M. Gaston Paris dans la Romania (II, p. 263, 264). Ce tableau a été rectifié dans le môme recueil (III, p. 290) par M. Gaston Raynaud. = Un Traité de la rhythmique du Roland a été publié par nous dans notre édition classique (Tours, Marne, 1880, pp. 484-489). Nous y renvoyons notre lecteur. = Il n'est, d'ailleurs, que trois groupes d'assonances qui méritent d'être spécialement étudiés dans notre vieux poème : a. Le groupe en et, qui indique une antiquité assez reculée, b. La confusion dans un même couplet des assonances en en et en an, qui semble, au contraire, attester une époque plus récente que celle du Saint Alexis (voy. G. Paris, Vie de saint Alexis, Introduction, p. 36, 37). c. Les assonances a, ai, an, admises dans une mémo laisse. = Il n'est pas besoin de rappeler ici que les couplets en g, er, d'une part, et ceux en ie, ter, de l'autre, sont complètement distincts. Mais c'est le propre des scribes anglo-normands d'avoir perpétuellement confondu ces deux notations. Les éditeurs modernes ont à réparer cette regrettable erreur et à restituer les laisses en ier, etc. — Indépendamment des ouvrages que nous avons cités plus haut, on devra consulter, sur la rhythmique du Roland, les monographies suivantes : a. Ueber das Metrum der « Chanson de Roland », Inaugural-Dissertation, von Franz Hill, Strasbourg. 1874-, in-8% 36 pages (voy. le Compte rendu do Gaston Paris dans la Romania, III, 398). C'est le meilleur travail sur la matière. — b. Assonanien in der i Chanson de Roland » : a, ai, an, par Franz Scholl (Jahrbuch fur romçnische nnd engliitche Sprachenund Literaturen, nouvelle série, III, 1876, pp. 65-81 ; cf. la Romania de 1876, p. 254).— c. Ueber die alsechtnachweisbarenAssonamen der « Chanson de Roland •, par Adolf Rambeau (Marbourg, 1877, in-8°). Tels sont les travaux les plus récents, et ccli\i de M. Hill marque à peu près l'état actuel de la science.

5* Manuscrits.

{Texte primitif et Remaniements. — Classement de ces manuscrils.

— Edition critique.)

Nous diviserons cette partie de notre travail en trois paragraphes distincts : A. Enumération des manuscrits du Roland qui sont parvenus jusqu'à nous. — B. Leur histoire et leur classification. — C. Plan d'une édition critique du Roland, d'après ces divers manuscrits préalablement classés.

II PART. LIVR. I

CHAP. XXI

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Mai>il»; est as'^i.s sur un perron de raarbrc bleu, à l'ombi^f, ânu< son veiirer. Il lient conseil : vingt raille

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— 1 - M^n:^^ r«! I qui repr viiiM<!rr:t la plD« ancienne des versions r-.ttuu i*s : 4. hxiorA, Bodl<^Hrnrie U>ii. ms. Di/bj, 23: le plus ancien de nos rfUinu.v.Tii« *'in*\ti'r*. M. St^iyfrl «ieoi d'en publier un fëc-timile complet pw If: prv.'ï'J'ï or iinairr de pt.ot«^^nr'tii*r tirue â cent ex^iinplairef, aceompogné «J'uri U'Xle FAU/iOftAPRiifrE : M)rb<Mjr/, s^pk^mbre lô78;. f Le ms. Dighj, dit N. SUïrigTl. (Mr^it av<#ir et** é^rit vfTt la fin du m* siècle. Sans parier de cer- Uîn^ « r;ifrai<^Jii%>rment« * qui r^ui'^ritenl aux iiii^'-ir* siêrles, il a en à snbir d<; nombr«ruM^ <U!>rr»-ctions et additi'#ns de différentes maies. La façon cavalière dont il a «^té traité p^r s'in propriétaire au moyen d^, la qualité inférieure Atr «on par':hemin. la néi^ligence dans la transcription, les fautes frét\W'.nie* H gro^»ièrc« d.ms le t^xte, tout prouve que nous avons alGiire à lVeu^r<; ';t a U propri<:lé d'un jongleur qui, probablement, ne vivait pas dans VHhtwÏHticji, » iL. 1., VI.; = b. Venise, Bibliotli. Saint-Marc, fr. IV, xui* siècle, %trr* MlH)-\ti(). i>, niaïui^rit, fort^rment italianisé, ne reproduit la version primitive; du Itoland que jus'ju'au vers 3082 d'Oxford ' = 3847 de Venise). On y trouve ensuit'; riiiter^.'ilalion d'une Prite de Xarbonne cvers 3847-4118), et il y. t«;rfnine p:ir la reproduction de la dernière partie «vers 4410-6012) de ce n'mafiienient qu<; nous appelons Hoticevaux. M. Eugen Kôlbing en a publié en 1877 une éiliiion palt'rograpliiqiie. avec abréviations, etc. (Heilbronn, cbes llf:nfiingrrr;. — 'i^ Manuscrits du lioland qui renferment la version r4fni.ifiit'C du lioland, celle qu'on a pris rtiabiludc d'appeler le Ilontan de IloticevauT. hidéftendaninicnl du ms. de Venise, fr. IV, qui, depuis le vers 4419 jusqu'au vers ('A)^ et dernier, renferme un texte emprunté aux Remaniements, il faut éniimérer les m»», suivants : -- c. Paris , Bibl. nation., fr. 8G0, anc. 72i7*, a ne. Oilhcrt 058, f^ 1-30 (seconde moitié du xiii* siècle). Les quatre-vingts premiers couplets y font défaut, et le manuscrit commence par un vers qui répond au vers 08<i du ms. d'Oxford. Le texte de Paris a été publié par M. Fran- < inqiie Mirliej (Paris, Didot, 1869). = d. Lyon, bibliollièquc du collège, iiM. ll«i; n'Oiî* an Calalotrue de Dclandine (xiV siècle). Les quatre-vingt-quatre pretnièn'H laisses y font défaut, et le manuscrit commence par un vers qui répr»rnl au vers 1î2il du ms. d'Oxford. Le lexle de Lyon ne reproduit pas l'épihode (le Hali^aiit et omet 1«; récit <ie la grande bataille de Saragossc. C'est 1111 lexle aliré^çé. M. Paul Meyor en a reproduit (en regard du texte de Paris) t!:{3 v«TH, (|ui eonlieiiueut le récit de la mort de Roland et qui correspondent aux vers (lu uik. d'Oxford ^l'.Vut-'i^hyi (Ueiueil d'anciens textes bas-lalinst Pfo- Vfni'dux d fraiiiaisy 2" partie, Vieweg, 1877, p. 219 et suiv.J. = e Manuscrit lorrain. Fragment de 351 vers (xiil* :>iècle). M. Micliclaiit les a publiés ù la Huite (lu î{oland d'Oxfonl, dans i'édilion de F. Génin. — /*. Cliâtcauroux, bildiotli(M|U(; de la vilh;; aiunen luauuscrit de Versailles, écriture italienne (1(^ la iiii du xiV hi(^cle, 8330 vers. Après avoir fait partie de la bibliothèque di; Louis XVI, il fut acheté parle marquis Germain Garnier, et, plus lard, par M. J.-ll. IlourililIcMi. G'csi celui dont ce dernier s'est servi pour sa prétendue édition (rili(|ue 11 en existe une copie moderneà Paris (Bibl. nation., fr. 15108; anc. Suppl. franc. 251"), laquelle vient de Guyol des Herbiers. Indépcndam- UKMit de TiMlilion et de la traduction de M. J.-B. Bounlillon, qui ne sauraient inspirer aucune conllauce [lioncisvals mis en lumiérCy Lyon et Paris, 1841; le l'dème de Ihncevuu.v, ihid., 18-10;, M. Paul Mcyer a publié un long fragment du ms. d(^ Gh:\l(*auroux i\\n correspond aux vers du ms. d'Oxford 2355-2554 {Hirueil d'tiucieus tc.rtes, p. 220 et suiv.), et M. Francisque Michel en avait publié eu 1809 les «luatre-xin^îts premiers couplcUi Paris, Didol). — fj. Venise,

ANALYSE DE LA Cff.WSOX DR RO/AXf).

CHAP. XXI

hommes en silence ont les veux fixés sur lui. Le roi hpart.livr.i.

w ruku vvi.

de Saragosse a pour de Charlemagne : il n'a pas de sol-

Bibliolhèque Sainl-Marc, fr. VU, Xlif siècle (ver^1250), 138 folios, 8880 vers. Le texte n'est pus italianisé. Après Tavotr collationné avec celui de Glii\lc<iuroux ou Vci*saiUes, on arrive à cette conclusion que ces deux textes sont la copie d*un môme original. Les variantes sont sans importance. = h. Cambridge, Trinity Collège, R. 3-32 (xv« siècle). M. Paul Meyer en a publié un long fragment, en regard du texte d*Oxford, dans son Recueil d^anciens textes {1877, in-8% p. 209 et suiv.). Nous l'avons eu sous les yeux, comme tous les autres, et y avons relevé un nombre assez considérable de variantes pour noire édition du Roland. = t. Manuscrit de la vente Savile, en lévrier 1851 (n** 55 du catalogue). Version en alexandrins. Mais est-ce bien un Roland?... d'attribution est des plus douteuses. = Un gran<l nombre de manuscrits de Roland et de Roncevaux ne sont point parvenus jusqu'à nous. Tel est Tun de ceux qui étaient conservés dans l'armoire aux livres de la cathédrale de Peterborougb ; tel est celui qui se trouve indiqué dans un « Inventaire du xv* siècle pour la famille d'Esté », qui a été publié par M. P. Rajna iRomaniaj II, 49) : « Libre uno chiamado Rolando in francexe » ; etc., etc. = Les Remaniements que nous avons précédemment énumérés se divisent en trois groupes : Paris, Lyon et Lorrain. — Versailles et Venise VII. — Cambridge. ■.= M. W. Fœrster a annoncé, en août 1878, qu'il allait publier en deux volumes : 1* les remaniements de Paris, ûo Lyon et de Cambridge, et 2*, ceux de Venise VII et de Cbàtcauroux (chez Henninger, à Heilbronn). = Voici un tableau qui reproduit, en abrégé, notre énumération des manuscrits du Roland.

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