TRADUCTION DE A. PETIT DE JUIXBVILLE
Notre grand roi l'empereur Charlemagne Sept ans tout pleins a été en Espi^e ; Ju:^qu'à la nier conquit la terre immoise; N'est devant lui cnâteau qui se défende; Murs ni cité n'y restent à pourfendre.
Hors Saragosse, sise en une montagne.
Le roi Marsile, qui Dieu n'aime, y commuide. Sert MHhomet, d'Apollon se réclame.
N'échappera aux malheurs qui Tatteiident.
9* Travaux dont la c Chanson de Roland » a été l*objet depuis le xvi* siècle
JUSQU'A NOS jours.
' C'est au XVP siècle que comnicnccnt réellement l'érudition et la critique. Mais, alors, les études des savants s'appliquent principalement à ranliquité grecque et latine : le moyen âge tente peu d'érudits. Deux esprits sagaces et curieux, Etienne Pasquicr (1529-1615) et le président Fauchet (153U-1601) s'occupent sérieusement de nos antiquités littéraires; mais ce sont presque les seuls. Dans ses Recherches de la France (liv. II, chap. xiv, p. 1 14 de redit de 1621 ; cf. redit, de 1723), Pasquier parle d'un c personnage d'honneur, sien amy, aucunement bien nourri de l'histoire de cette France, qui avoit par devant lui un vieux roman manuscrit dans lequel le capitaine Roland est appelé grand amiral de mer ». = ' Le président Fauchet, dans ses Anliquitei et histoires gauloises et françoises (édit. de Genève, 1611, p. 473), s'élève avec quelque colère contre les Romans du moyen âge qui ont travesti la défuitc de Konccvnux. 11 n'est pas moins sévère à l'égard du faux Turpin : « Outre la lourdcrie de ce livre, sa mcnterie est évidente. » Et c'est avec la même vivacité qu'il accuse les Espagnols, lcs(iuels « ne parlent point de la conqueste de Pampclune faite par Charles ». Il convient d'ajouter que, dans son Recueil de Vorigine de la langue et de la poésie françaises (Paris, Mamert- Pâtisson, impr. du Koy, au logis de Kobcrt Estienne, 1581, avec privilège), ce véritable critique et qui a ouvert tant de voies nouvelles entreprend de faire connaître « i'i'l poêles français antérieurs à 1300» , et qu'il ne cite même pas le Roland. Mais il s'occupe de Girard d'Amiens. = ' Rabelais, cet ennemi intime de la lillcralurc du moyen Age, ne parle de Roland que pour adopter la fable d'après laquelle notre héros serait mort de soif {Pantagruel^ liv. 11, chap. vil). = * Dans la Guide des chemins de France {rexue et augmentée pour la troisième fois; Paris, Ch. Estienne, 1553), on signale sur la route de Saintes à Blaye « la Garde ou Darde Rolland, duquel lieu l'on dict que Rollant jecla une lance jusques en la mer de Rlayc ». Nous citons ce texte pour montrer quelle place Roland occupait encore dans l'opinion populaire, et nous le citons aussi parce que nous n'avons pas trouvé celte légende ailleurs. = * l^es Annales de Baronius parurent de 1588 à 1593, en douze volumes in-folio. L'illustre historien de l'Église ne pouvait pas laisser de côté la catastrophe de Roncevaux, et il discute, en vrai critique, les légendes ou les fables auxquelles elle a donné lieu (voy. ann. 778, g^ i et ii; ann. 812, jj§ xiv*xvni ; cf. l'édi-
à tous ceux qui ont refusé le sacrement, on a tranché Ja tète. Vainqueur, Charles se repose dans un de ces
tjon de Lucques en 1753, t. \IU, pp. 12r>, 1:26, et la critique de Pagi, ann. 778, gj ii-vi). = *''' Aux Bibliothèques françaises de Duverdier (1580) et de Lacroix du Maine (1584) on ne peut demander que des indications bibliographiques. ^' On sait que la première édition de V Histoire de France de Mézeray iMinit en 164^-1646-1651, et que la deuxième édition, corrigée par Tauteur, fut publiée en 1685. Confondant naïvement rhistoirc et la légende, le bon Kézeray parle en termes pompeux de ce fameux Roland, « TAchille français si dignement chanté par KArioste, THonière italien », et il ajoute que Roland était amiral des cOtes de Bretagne (?) et comte d'Angliers, etc. {Histoire de France, t. 1*', pp. 340,341.) = * Mais un livre aussi lourd ne pouvait guère ajouter à la popularité de notre héros, et c'était au théâtre qu*il appartenait surtout de conserver la gloire de Roland parmi les classes lettrées. En 1640 parut le Roland furieux, deMairet, lequel est une platitude empruntée servilement à TArioste. Par la plus étrange des aberrations, tous les auteurs français qui voulaient peindre Roland allaient alors demander leurs inspirations à ritalie. On daignait à peine se souvenir qu'on avait alTairc à un héros français. = " Dès le second volume de leur gigantesque Recueil (Acta sanclorum, Anvers, 1643), les BoUandistes se trouvèrent en présence de notre légende et n*hésitèrent point, au sujet de « saint » Charlemagne, à flétrir énergiquement les mensonges du faux Turpin. = " En son Grand Dictionnaire historique (1674), Moreri fait entendre la môme protestation : a Los romans et les poètes, dit-il, attribuent à Roland des aventures surprenantes, et ces contfs sont aussi fabuleux que ceux des Espagnols.» — " Les Bénédictins partageaient le même avis, . mais avaient assez d'intelligence pour attacher un grand prix aux légendes elles-mêmes, à ces légendes qui renferment tant d'éléments historiques. C'est ce qui les engagea à reproduire le fameux monument de Saint-Faron de Meaux et à décrire avec soin ces sculptures naïves où ngurcnt Roland et la belle Aude. {Acta Manctorum ordinis SancU Denedicliy 1668-1701, iv sœc., pars prima, pp. 665-667.) = " Il ne montrait pas non plus de dédain pour nos vieux I contes», cet admirable du Gange qui, dès la première édition de son Glossarium médite et infimœ latinitatis, 1678, cite souvent le « romnn dn Roncevaux • . = " Les érudits commençaient à so convertir. En 1688, Baluze publiait la Aiarca hispanica^ de Pierre de Marca (Paris, Franc. Mugnet, vn-f*), où dix colonnes (lib. 111, cap. vi, 245-255) sont consacrées à étudier historiquement la catastrophe de Roncevaux. Pierre de Marca était mortcn 1662. = *^ Cependant les BoUandistes continuaient leur œuvre et, avec un merveilleux pressentiment, soupçonnaient rimporlancc de nos Chansons de geste : o Peut-être celui qui publierait ces poëmes mériterait bien de la vieille langue française. • {Acta sanctorum Maii, VI, p. 811.) C'est en 1688 qu'ils parlaient de la sorte, et au sujet de saiçt Guillaume de Gellone. De telles paroles ne furent pas perdues. = '* Les littérateurs et les poètes n'allaient point du m(>me pas que les érudits, et, dans son Roland de 1685, Quinault se traîne encore sur les traces de TArioste. C'est une féerie italienne que cet étrange Rolandt et, de fait, tout ce qui était national semblait alors interdit au théAtre français. = ** Un des génies les plus féconds et les plus universels de cette belle époque, Leibnitz, dans ses « Annales de l'Empire N,se montrait, en réalité, plus épris de notre vieille gloire nationale. 11 consacrait presque tout un chapitre de ce beau livre i la réfutation de la Chronique de Turpin, à l'exposition de la légende de Roland, à l'histoire poétique d'Ogicr le Danois (G idefredi Willelmi Leibnitit Annales imperii Occidentis Brumwicenses, anno 778, 1, 75-81 •. Nous citons Tédilion de 1841 ^Hanovre); mais la première édition est de 1707-1710-1711