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LA CHANSON POPULAIRE
La chanson populaire a existé de tout temps et chez tous les peuples ; elle tient à la nature, au caractère même de l’homme.
Les traces antiques en sont rares, parce que les chansons populaires n'étaient pas recueillies.
En ce qui regarde des temps plus modernes, et particulièrement la France, si la chanson populaire fut goûtée, ce n'est qu'au XIXe siècle qu'on pourrait trouver, dans la littérature, de nombreuses preuves de ce goût du sens poétique populaire. Non pas qu’on n'en puisse rencontrer trace dans les vieux auteurs français, on le va voir, et le chiftre des exemples pourrait être augmenté, mais ce n’est là que l'exception.
Tandis qu’à partir du XIXe siècle, la chose devient commune. Bien vaste serait le nombre de citations que lon pourrait baïller, en prose ou en vers, depuis Chateaubriand qui écrivait dans René : « J’écoutais ses chants mélancoliques (du pâtre) qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. »
Ci, quelques exemples de la chanson populaire goûtée par des auteurs, du moyen-âge au XIX® siècle.
Il est probable que la chanson Robin m'aime, qui se
X LA CHANSON POPULAIRE
trouve dans le Jeu de Robin et de Marion, d'Adam de la Halle (XIITe siècle), est une chanson populaire.
Dans Renart-le-Nouvel, par Jacquemars Giélée, de Lille, qui date du XIIIe siècle, il est cité, avec quelques rondeaux dont les auteurs sont connus, de frès nombreuses chansons populaires. En plus d’un endroit du poème elles se suivent en kyrielle, notamment dans la description de la réception du « rois Nobles », par « Renars » dans son château de Passe-Orgueil, après que les adversaires ont fait la paix.
Au XIVe siècle, Guillaume Dufay composa une messe sur le thème musical de lOme armé, chanson populaire dont il ne reste que le premier couplet et sa musique. Ce thème de l’Ome armé fit fortune et, au XVIe siècle, une quarantaine de compositeurs le boutèrent en usance pour des messes : Brumel, Busnois, Firmin Caron, Compere, Delarue, Josquin Després, Vincent Fouques, Forestyn, Orlando de Lassus, Morales, Jacques Obrecht, de Orto, Giovanni Pierluigi da Palestrina, Philippon, Pipelare, Régis, de La Rue, Vacqueras, etc.
Dans La Condamnation des Banquets, moralité en vogue dès le XIVe siècle, Bonne Compagnie indique aux musiciens une dizaine de chansons populaires à « fleuter ».
Dans le Proportionale Musices (1477) du flamand Jean Tinctor, chapelain de Ferdinand Ier, roi de Sicile, auteur de nombreux ouvrages musicaux, on trouve l'Ome armé et d’autres chansons populaires. Le Proportionale Musices figure dans les Œuvres théoriques de
EA CHANSON POPULAIRE XI
Jean Tinctoris, publiées par Edmond de Coussemaker (Lille, Lefebvre-Ducrocq 1875 ; in-8, XXXVI-536 p., 2° édition).
Hardouin, seigneur de Fontaine-Guérin, fait prisonnier, en 1395, au château de Meyrargues en Provence, y composa un Trailé de Chasse, qu'il chevit en 1406, où se trouvent les airs de chasse de l’époque.
Eloy d’Amerval, dans le chapitre CVII de La Grande Diablerie (XV: siècle), énumère les jeux des pastoureaulx et pastourelles, et il donne le titre de deux chansons :
L'autre chante : « Au joli boquet.. »
Ou : « La petite camusette.., »
Erasme écrivait, en 1521, à propos des fêtes de Noël dans les églises : « Alors résonnent les trombones, les trompettes, les cornets, les fifres, les orgues, et lon chante avec. On entend de honteuses chansons d'amour, d’après lesquelles dansent les mauvais garçons et les filles publiques. Aïnsi on court en foule aux églises, comme à un lieu de divertissement, pour entendre quelque chose de gai et de réjouissant. » Il ne faut pas se méprendre. Erasme prend prétexte de ces gaudiments pour incréper les catholiques, mais il ne blâme pas les chansons populaires elles-mêmes ; il les prise au contraire gaies et réjouissantes.
Le Banquet du Boys, qui fut imprimé vers 1525 (in-12, 6 feuillets), laude les plaisances de la campagne ; il représente les banqueteurs ballant force danses populaires et chantant moultes chansons rustiques.
Farce Nouvelle d'ung Savetier nommé Calbain, fort
XII LA CHANSON POPULAIRE
joyeuse, Lequel se marie à une Savetière (Lyon, Barnabé Chaussard 1548 ; in-8 oblong). C’est la première impression connue de cette farce qui remonte certainement plus haut, au moins au début du XVIe siècle. Elle a été réimprimée par Viollet-le-Duc, dans le tome II du recueil Ancien Théâtre François de la Bibliothèque Elzévirienne ; et par Édouard Fournier, dans le Théâtre Français avant la Renaissance (Paris, Laplace, Sanchez et Cie, s. d. (1873) ; gr. in-8, VII-462 p. à 2 col.). Dans cette pièce, Calbaïin et sa femme chantent nombre de couplets de diverses chansons populaires. Dans La Farce du Savetier, on trouve :
Hay ! avant, Jehan de Nivelle !
Jehan de Nivelle a deux housseaux, Le roy n’en a pas de si beaux ; Mais il n’y a point de semelle, Hay ! avant, Jehan de Nivelle!
Melin de Sainct-Gelais a bouté à l’une de ses chansons, comme début et comme finale, ce refrain populaire :
J'oy l’hirondelle Qui son chant renouvelle.
Clément Marot goûtait à ce point la poésie populaire, qu’un recueil de chansons populaires fut, ainsi qu'on le verra dans la bibliographie, publié par ses soins.
Le remarquable poète caorsinois Olivier de Magny ne pouvait ne pas sentir la poésie populaire :
Ny les gaillardes chansonnettes
Ny au chant des gaies chansons Voir les garces et les garçons Fraper en rond, sans qu'aucun erre, D'un branle mesuré, la terre.
LA CHANSON POPULAIRE XIII
Dans Les Joyeuses Recherches de la Langue Tolosaine, Claude Odde, de Triors, cite une chanson populaire toulousaine :
Requinque-te, vieillo, Requinque-te donc, Et per que non
Te requinques, vieillo, Et per que non
Te requinques donc.
(Ragaïillardis-toi, vieille, — Ragaillardis-toi donc, — Et pourquoi ne — Te ragaillardis tu, vieille, — Et pourquoi ne — Te ragaillardis-tu donc.)
Au chapitre XIII de Gargantua, Rabelais cite une petite apostrophe rythmée, qui paraît bien une composition populaire et traditionniste. Plus loin, au chapitre XLI, un refrain populaire :
Ho, Regnault, resveille, veille, Ho, Regnault, resveille-toi.
Dans Pantagruel, qui est sensiblement plus étendu, on trouve des traces plus nombreuses de chansons populaires. Au chapitre XIV, ce refrain noélique :
Qui ne le croit, d’enfer aille au gibet, Nouël nouvelet.
Dans le Nouveau Prologue, il cite tous ces compositeurs du XVI: siècle qui faisaient de la musique sur des chansons populaires : Josquin des Prés, Ockeghem, De La Ruë, Loysel, Janequin, Arcadelt, Sandrin, Morales, etc., etc., et décache en même temps deux couplets de chansons populaires ; vers la fin de ce Prologue il donne encore un couplet populaire. Au chapitre XXXIIT, il baïille les titres de deux cents chansons françaises, dont quelques-unes occitanes.
XIV LA CHANSON POPULAIRE
Pierre de Ronsard nous dit :
A l’abry de quelque fougere, J'escoute la jeune bergere Qui dégoise son lorelot.
Jean-Antoine de Baïf nous dépeint :
Le jeu lors et le ris. les libres chansonetes
(Car tout est de vendange), et les gayes sornetes Règne entre les garsons, qui aux filles meslez Emplissent les hoteaux de raisins grivelez...
Ces costaux verdoyans de vignes plantureuses Ne resonent de rien que de chansons joyeuses.
Joachim du Bellay ne goûtait pas moins la poésie populaire et nous retrayt un paysan égayant son
labeur :
Luy-mesme aussi quelquefois se soulage, Chantant des vers et chansons de village.
Le beau poète savoyard, Marc-Claude de Buttet, contemporain de la Pléiade, et qui est aussi grand qu'aucun poète de ce groupe, n’a pas fauté de goûter la poésie populaire; on en trouve plusieurs fois la preuve dans son œuvre :
Les bergers, en liesse grande,
Leurs musettes et challemeaux
Font ouïr, et toute la bande
Chante et rechante chants nouveaux.
Comme au chaud midi, Janette Dégoisant une chanson, Pignoit sa belle chevrette
A lombre d’un verd buisson.
Dans Le Courtisan Retiré, Jehan de La Taille nous
déclare :
Quel plaisir est-ce aux champs...
D'ouir du rossignol la fredonnante voix,
Le chant d’autres oyseaux qui caquettent aux bois, Le chant de la bergere et son amour rustique.
LA CHANSON POPULAIRE XV
Philippe Desportes était trop vrai poète pour ne pas être éliessé au charme de la poésie populaire. Dans les vers suivants, il nous a retrayt le goût qu’il prenait aux danses champêtres qui, surtout autrefois, se ballaient fréquemment aux chansons populaires :
Si c’est un jour de feste ou de quelque reinage
Ou qu'on chomme le jour d’un patron de village, Je m'en vay à la dance, où courent à monceaux
De tous les lieux prochains les jeunes pastoureaux ; Mon Dieu ! que de plaisir de voir nos montagneres Blanches comme le laict, dispostement legeres, Bondir en petits sauts, reculer, avancer,
Et de mille façons leurs branles compasser !
Voici des verstirés de La Muse Chrétienne de Pierre : Poupo :
Bergers, qui aux fredons de vos gayes musettes Menez paistre, en dansant, vos troupes camusettes, Et au son gazoüillant de vos doux flajolets Endormez les pinsons et les rossignolets,
Recordez entre vous vos chansons les plus belles.
Vauquelin de la Fresnaye, dans L'Art Poetique François, apprécie ainsi l’ancienne poésie populaire :
La France tout ainsi comme estant en enfance, Gaillarde, mesura ses pas à la cadance
Diverse en ces lieux, quand des pasteurs apris
De Bourgogne et Poitou, furent les branles pris. Chantant en nos festins, ainsi les vau-de-vire
Qui sentent le bon temps, nous font encore rire.
Dans le chapitre III, Banquet rustique, de ses Propos Rustiques et Facecieux (1547), Noël du Fail parle de danses populaires ballées au son du rebec et du hautbois. Dans le chapitre IV, Harangue Rustique, il
retrayt le laboureur partant charruer, en chantant à
XVI LA CHANSON POPULAIRE
pleine gorge, et vers la fin du chapitre énumère une douzaine de chansons populaires.
Dans son célèbre livre de La Vénerie (1562), Jacques du Fouilloux baille des sonneries traditionnelles de chasse avec les paroles. Il écrit ces vers :
Près d’un rocher, la bergère attendy,
Tantost l’ouy ses brebis erodans,
Qui de sa voix faisoit des plaisans chans :
Car la coustume est ici en Gastines,
Quant vont aux champs dé hucher leurs voisines Par même chants que mets cy en musique, Rendant joyeux tout cueur mélancolique...
et il appoind deux chants d’appel de bergères, paroles et musique.
Au chapitre XX du livre I de ses Essais, Michel de Montaigne rapporte : « Passant à Vitry le François, je peus veoir un homme que l’evesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel touts les habitants de là ont cogneu et veu fille jusques à l’aage de vingt-deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu et vieil, et point marié. Faisant, dict-il, quelque effort en saultant, ses membres virils se produisirent : et est encores en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne faire point de grandes enjambees, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain ». Au chapitre XVIII du livre II, il cite un refrain populaire :
Zon sur l’œil, zon sur le groin.
Zon sur le dos du sagoin.
Et voici ce qu’il a écrit sur la poésie populaire : « La poësie purement naturelle a des naïfvetés et
LA CHANSON POPULAIRE XVII
grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l’art: comme il se veoid ès villanelles de Gascoïgne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d’aulcune science ny mesme d’escripture : la poësie médiocre, qui s'arrête entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix. »
Dans ses Recherches de la France (1560), Estienne Pasquier dit : « En ma jeunesse c’estoit une coustume que l’on avoit tournee ceremonie, de chanter tous les soirs presque en chaque famille, des Nouëls, qui estoient chansons spirituelles faites en l’honneur de notre Seigneur. Lesquelles on chante encores en plusieurs églises pendant que l’on célèbre la grand’messe, le jour de Nouël, lorsque le prestre reçoit les offrandes. » Pasquier décrit encore la cérémonie du gâteau des Rois.
Guillaume Bouchet, de Poitiers, qu’il ne faut pas confondre avec Jean Bouchet, l’auteur des Annales d'Aquitaine, également de Poitiers, publia en 1584 Les Serees. La Quatriesme Seree est consacrée à la coutume Des Roys qu'on crie le Roy boit. À la dernière page de la Huitieme Seree, Bouchet baïille un passage de chan-
son :
Il se maria ieudy Estant cocu dès mardy Tout au rebours des autres.
Dansla Dix-Neufuiesme Seree, on trouve plusieurs citations de fragments de chansons :
Ne voit-on pas les hommes Faire vertu d'aymer...
XVIII LA CHANSON POPULAIRE
— Ne void-on pas ces hommes Se iouer çà et là...
— Amy coquu, veux-tu que je te die.
En sa Bibliothèque Françoise (158$), Antoine du Verdier écrit encore à propos des noëls : « Il y a eu plusieurs livres de noëls imprimés, et de maintes sortes, et infinis autres qui ne furent oncques imprimés, et desquels les auteurs sont en grand nombre, car nya en France paroisse où l’on n’en fasse, pour les chanter tous les ans aux fêtes de Noël. »
Claude Gauchet est l’auteur d’un poème trop peu connu, Le Plaisir des Champs (1583), plein d’un vrai sentiment de la nature. Vers le commencement du livre premier, Gauchet donne le texte d’une Chanson d'une bergiere. Une soixantaine de vers plus loin, il cite les six premiers vers d’une autre chanson populaire. Toujours dans le même livre, il dédie six pages à la description des danses populaires. Tout de suite après, Gauchet nous rapporte une promenade qu'il fit le lendemain :
Quand le long d'un estang, comme déesses belles, J'aperçoy folastrer cinq ou six pastourelles.
En paix paistre je voy leurs camusetz troupeaux, Et deux jeunes bergers entonnantz leurs pipeaux Pour les faire dancer.
Dans le livre second, on relève ces vers du tableau de la fenaison :
De là la chambriere à l’escart recullée
A l’ombre d’un buisson se repose esseulée, Mettant de peur du hasle alentour de son chef
En deux doubles plié quelque autre cœuvre-chef ; Pendant s’esjouissant, d’un rustique langage Dira quelque chanson du cru de son village.
LA CHANSON POPULAIRE XIX
Au début du livre troisième, Gauchet nous dépeint les Vendanges :
Il meine à son vignoble, avecq” vingt vendangeurs, Chantant par le chemin, quatre puissants hoteurs.
Le soir, au retour :
Aussi tost vous voyez chascun trousser bagage
Et le panier au bras retourner au village.
Les filles, d’un costé, se prennent par la main,
Et chantent, sans chommer, la chanson en chemin Pour tromper le travail.
Bertrand d’Argentré écrit dans son Histoire de Brelagne (1582) : « Les Bretons disent que leur Ville (Tréguier) estoit situee au lieu de present appellé Cozqueoudet, qui est à dire vieille cité sur la riviers de Loquez et en monstrent les ruines, auquel lieu ils disent avoir esté le siège épiscopal jusqu’en 836 que Hastain roy de Danois dont ils chantent encor quelques vieux vers en breton, prist et ruina la ville. » En passant, il faut remarquer que ce texte baiïlle un démenti formel à nombre de traditionnistes qui ont prétendu que les chansons populaires bretonnes à propos de faits historiques antérieurs au XVIIe siècle, ne pouvaient être authentiques.
On lit dans Les Recherches et Antiquités de la Neustrie et de la ville de Caen (A Caen 1588 ; in-4), par Charles de Bourgueville : « Pourlors aux festes de saincte Catherine et saint Nicolas et aux Roys, l’on faisoit des danses aux colleges que l’on appeloit Coreas, là où l’on jouoit des Farces et Comédies, et s’appeloient telles danses qui avoient cours par tout ce royaume basses danses, qui consistoient en révérences simples,
XX LA CHANSON POPULAIRE
doubles reprinses, branles. Puis, à la fin, l'on dansoit le tordion, au lieu duquel est succédé le bal et la gaillarde. Et se dansoient au tabourin et longue flute à trois trous et un rébec.
« De chacun college la veille des Roys, aucuns Regents ou Escoliers jouoyent aux carrefours de la ville des Farces dedans des charrettes et sur des chevaux, qui servoient semonces et invitations, pour aller voir jouer le jour des Roys des Moralitez et Farces joyeuses auxdits colleges l’après-disner.
« Le jour des Roys au matin se faisoient des montres que l’on appeloit marolles des jeunes enfants des meilleures maisons. Lesquels accompagnoient l’un d’eux qui avoit este Roy de la fèbve, et alloyent ouïir la messe, estans bien montez et accoustrez bravement, suyvis d’une infinité de peuple. »
Bonaventure Despériers commence la nouvelle XIX de ses Nouvelles Récreations et Joyeux Devis (1588), par deux vers d’une chanson populaire, dont il fait à tort un seul vers, car voici l’aréement correct :
A Paris sus Seine Trois batteaux y ha...
et dans la nouvelle XC il baille ce couplet :
Le berger et la bergère
Sont en l’umbre d’un buisson Et sont si près l’un de l’autre Qu’'à grand'peine les voit-on.
L'avocat virois Jean Le Houx, qui édita au XVIe ” siècle, les vaux de vire d'Olivier Basselin, datant du XVe siècle, auxquels il appoindit les siens, rappelle, dans un de ses noëls, la coutume d’aller, à l’'Épipha-
LA CHANSON POPULAIRE XXI
nie, chanter devant les portes, pour demander la part à Dieu :
Les honnêtes gens de Vire, Cette nuit allaient jadis
En troupes chanter et dire Cantiques chez leurs amis.
Mais, par la chiche avarice, Les bourgeois de qualité Ont ce dévot exercice
Aux petits enfants quitté.
Dans une autre pièce, Le Gâteau des Rois, Jean Le Houx signale les coutumes de l’Épiphanie.
Agrippa d’Aubigné, dans Le Printemps, recueil trop ignoré de vers de jeunesse, qui n’en est pas moins remarquable, nous montre combien il goûtait les chansons populaires :
La nourrice qui devise,
Et la garce qui tamise
Et l’ivrogne en son repas Chantent bien des choses belles...
Au témoignage de Tallemant des Réaux et de Claude Brossette, Malherbe goûtait fort les chansons populaires. Il n’y aura que les sots pour s'étonner que ce sévère rimeur fût charmé précisément par le naturel et le laisser-aller de la poésie populaire. Malherbe est même l’auteur d’une chanson dialoguée entre un muguet et une paysanne, sur le mode des vieilles chansons, devenue populaire et reproduite dans plusieurs recueils, notamment les Chansons de Gaultier Garguille.
Racan, qui est l’un des rares auteurs du XVITe siècle, ayant goûté la vraie nature, ne pouvait qu’aimer les chants populaires :
XXII LA CHANSON POPULAIRE
Déjà les fleurs qui bourgeonnent Rajeunissent les vergers ;
Tous les échos ne résonnent Que de chansons de bergers.
Dans une de ses bonnes pièces, Guillaume Colletet, regrettant de ne pouvoir vivre à la campagne, dit aux bergères :
Quand le soleil à plomb nous envisage, Avecque vous je chercherois l’ombrage Où, sur l'émail de ces beaux tapis verds, A votre chant j'accorderois mes vers.
Marc-Antoine de Saint-Amant, l’un de ces poètes du XVII siècle, dédaigneusement classés sous le nom de grotesques, et plus zmféressanis que les grands classiques, ne pouvait être insensible au charme de la poésie populaire :
Entens d'icy tes domestiques Entrecouper leurs chants rustiques D'un frequent battement de mains.
L’admirable et ignoré poète Tristan L’Hermite a
écrile Sur leurs pas, avec les hautbois, Un Berger accordant sa voix, Chante une amoureuse conquête.
La Bergère, attentive au son, Marque d’un mouvement de tête Qu'elle prend part à la chanson.
Dans Les Avantures de M. Dassoucy (1677), Charles d’Assoucy décache son plaisir des vieilles chansons populaires : « Tous deux, le chapeau sur l'oreille, ils chanterent ces agréables chansons :
Hélas, mon amy doux, etc.
LA CHANSON POPULAIRE XXIII
Et cette autre que chantoit autrefois Gautier Garguille :
Baïisez-moi, Julienne.
Jean Julien, je ne puis.»
D’Assoucy a encore écrit au sujet des noëls populaires : « Ces vers fleurant le sel gris et la sauge, qui feroient, Dieu me damne, s’esclaffer de rire saint Luc, saint Mathieu et le bon Dieu en personne. »
Le breton René Le Pays, fixé en Dauphiné, voyagea dans la province et les autres Alpes voisines. Il fut séduit par les chansons populaires savoyardes, et dans une pièce, Branles de Savoye, paraphrasa le rythme populaire de ceux-ci.
Madame de Sévigné, la divine marquise, goûta très vivement les airs et dégognades de bourrée bourbonnaise. Dans une lettre à sa fille, Mme de Grignan, datée de Vichy, 8 juin 1676, on lit: « Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées ; c’est la plus surprenante chose du monde : des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition: enfin j'en suis folle. »
Pierre Goudelin, le grand poète occitan de Toulouse, au XVII® siècle,recorde dans ses Obros un vieux refrain populaire :
Pourtats li l’ensalado Camarado, camarado,
Per soun quier {1} rejouy Camarado, moun amy |!
(1) Pour cor, cœur.
XXIV LA CHANSON POPULAIRE
Scarron, dans le Roman comique (3° partie, chapitre IX), cite la chanson populaire du petit mari :
Mon père m'a donné mari Qu'est-c'que d'un homme si petit?
et le carillon :
Orléans, Beaugency…
Molière était un esprit trop haut et trop fin, pour ne pas être charmé des chansons populaires. On se remembre les vers et la chanson qu’il boute sur les lèvres d’Alceste :
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur. Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l’on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire : « Si le roi m'avait donné Paris sa grand'ville Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri :
Reprenez votre Paris ; J'aime mieux ma mie, au gué !
J'aime mieux ma mie ».
Dans Le Bourgeois Gentilhomme, Molière fait chanter à M. Jourdain une chanson populaire, ou au moins semi-populaire :
Je croyois Jeanneton
Aussi douce que belle,
Je croyois Jeanneton
Plus douce qu’un mouton.
Hélas ! hélas!
Elle est cent fois,
Mille fois plus cruelle
Que n'est le tigre aux bois!
LA CHANSON POPULAIRE XXV
Segrais fait ainsi parler un berger à une bergère :
Sylvie. écoutez-moi ; venez prendre le frais
A l’ombrage plaisant de ces aunes épais,
A présent qu’en vos champs tout s’altère etse brûle Aux regards enflammés de l’âpre canicule :
Vous méritez nos airs les plus mélodieux ;
Vous en savez chanter qui charmeroient les dieux.
Bernard de La Monnoye goûtait évidemment la poésie populaire, lui qui a façonné des noëls absolument dans le biais populaire. A leur propos, un excellent critique poétique, Paul Olivier, a écrit : « Ils ont toute la saveur des Noëls populaires, et nous ne serions pas étonnés que notre malin fureteur se fût donné tout simplement la peine de les transcrire. » C’est assez mon avis, sinon pour tous les noëls de La Monnoye, au moins pour certains : s’il ne s’est peutêtre pas contenté de les transcrire, il a dû les interprêter, les adapter. Sur le thème populaire de La Palisse, il a brodé une longue chanson de cinquante couplets, Sur le fameux La Palisse.
Le frivole Chaulieu lui-même fut séduit par le charme simple et sain de la poésie populaire :
Quel plaisir de voir les troupeaux...
Puis, sur le soir, à nos musettes Ouïr répondre les coteaux,
Et retentir tous nos hameaux De hautbois et de chansonnettes !
Jacques Vergier souhaitait posséder une campagne pour jouir des travaux et soins rustiques des diverses
saisons et oir les chants dont paysans et bergers les associent :
XXVI LA CHANSON POPULAIRE
Et sur les herbes fleuries
Leurs gardiens innocents
Aux sons des hautbois dansants.
Mais quel chant plein d'’allégresse Vient de ces coteaux heureux Que d’un regard amoureux
Le soleil toujours caresse ?
C'est Bacchus qui de ses dons Vient y couronner l’automne:
Je reconnois, aux fredons
Que la vendangeuse entonne, L'air vif et réjouissant.…
Dans un de ses contes, La Bulle, Grécourt a entremêlé sa pièce des vers d’une chanson populaire :
En revenant de Pise Je pris ma robe grise.
Dans son Trailé historique et pratique sur le Chant ecclésiastique, le chanoine Jean Lebeuf écrit :
« L'usage des cantiques vulgaires qui se chantent en bien des provinces la nuit de Noël dans les églises, et qui, pour cette raison, en ont eu le nom de Moëls, prit son origine environ dans le temps où le peuple cessa d’entendre le latin {IX° siècle). » (1)
On trouve dans La Chartreuse de Gresset ces vers :
Je regrette les chansonnettes
Et le son des simples musettes Dont retentissent les coteaux.
Le Franc de Pompignan, si ridiculisé par la jalousie haineuse de Voltaire, mais que l’incorruptible postérité a remis à une honorable place, a, pour appuyer son
(1) Entendez que le peuple n’a jamais connu le latin. La prétendue dérivation latine de langues autochtones de peuples, est une des plus inouïes aberrations de la sottise humaine.
LA CHANSON POPULAIRE XXVII
sentiment, traduit, dans un de ses discours académiques, le passage suivant du Spectateur Anglois d’Addison : « Quand je voyageoïis, je prenois un plaisir particulier à entendre les chansons qu’une vieille tradition avoit conservées de père en fils et qui charmoient encore le peuple des pays que je parcourois. »
Déjà, dans La Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau écrivait ceci, à propos des vendanges :
« Après le souper, on veille encore en teillant du chanvre. Chacun dit sa chanson à son tour. Quelquefois, les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants; mais ils ont je ne sais quoi d’antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant. »
On lit à Particle Chanson de son Dichionnaire de Musique (Paris, Duchesne 1765 ; in-4) : « La Provence et le Languedoc n'ont point non plus dégénéré de leur premier talent. On voit toujours régner dans ces provinces un air de gaieté qui porte sans cesse leurs habitants au chant et à la danse. Un Provençal menace, dit-on, son ennemi, d’une chanson, comme un Italien menaceroit le sien d’un coup de stilet ; chacun a ses armes... Nos Chansons sont de plusieurs sortes, mais en général elles roulent ou sur l'amour, ou sur le vin, ou sur la satyre. Les Chansons d'amour sont : les airs tendres qu’on appelle encore airs sérieux ; les Romances dont le caractère est
XX VII LA CHANSON POPULAIRE
d’émouvoir l’âme insensiblement par le récit tendre et naïf de quelque histoire amoureuse et tragique ; les Chansons pastorales et rustiques dont plusieurs sont faites pour danser, comme les Musettes, les Gavottes, les Branles. » Et Rousseau parle de ces chansons et danses à leur ordre alphabétique, ainsi que des Bourrées.
Bien mieux, dans ses Confessions, Rousseau écrit ces choses charmantes au sujet des vieilles chansons que lui chantait sa tante Suzanne Gonaru : « Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savoit une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantoit avec un filet de voix fort douce. La sérénité d’âme de cette excellente fille éloignoit d’elle et de tout ce qui l’environaoit la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avoit pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu’il m'en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Diroit-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante ? Il yen a un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air ; mais la seconde moitié des paroles s’est constamment refusée à tous mes efforts pour me la rappeler, quoiqu'il m’en revienne confusément les rimes. Voici
LA CHANSON POPULAIRE
le commencement, et ce que j'ai pu me rappeler du
reste :
Tircis, je n’ose Écouter ton chalumeau Sous l’ormeau ;
Car on en cause Déjà dans notre hameau.
D nr eo un berger res engager ER 07 sans danger ;
Et toujours l’épine est sous la rose.
Saint-Lambert, dans son poème Les Saisons, a parlé
fréquemment des chansons populaires :
Et la jeune bergère, assise au coin d’un bois,
Chante, et roule un fuseau qui tourne sous ses doigts.
— J'entendis tout à coup un mélange de voix
Résonner dans la plaine, éclater dans les bois:
Le berger ranimoit les chalumeaux antiques ; La pauvreté contente entonnoit des cantiques.
— Leurs cris, la cornemuse et le chant des bergères
Vont apprendre leur joie aux échos solitaires.
— Et dès le lendemain, les cris et les chansons Ont annoncé l’aurore et l'instant des moissons. — Ils chantent leurs amours et le dieu des raisins. Une troupe à leurs voix répond des monts voisins.
Peindant les travaux des paysans, durant l’hiver :
Cependant votre épouse, aux lueurs d’un brasier D'un doigt souple et léger entrelaçant l'osier,
Précipite gaiment une chanson naïve,
Ou traîne en gémissant la romance plaintive.
Dans le charmant vaudeville campagnard, Rose et Colas, Sedaine, en ajoutant au refrain un vers qui se rapporte à l’action scénique, fait chanter à Rose une chanson qui a bien tout l’apparoir populaire et tradi-
tionniste :
XXX LA CHANSON POPULAIRE
Il étoit un oiseau gris
Comme un’ souris
Qui pour loger ses petits Fit un p'tit
Nid...
Sitôt qu'ils sont tous éclos Bien à propos,
Ils vont chanter nuit et jour Au bois d'amour.
Paradis de Moncrif a publié un Choix de Chansons (Paris, 1757 ; in-12) du moyen-âge au XVIIIe siècle, avec leur musique, qui ne sont pas traditionnistes. Mais il goûtait les chansons réellement populaires : ilparaphrasa une complainte «surunair languedocien», Les constantes Amours d’Alix et d' Alexis, et une autre complainte Les Infortunes inouïes de la tant belle, honnêle el renommée comtesse de Saulx.
Le clapassie Pierre-Fulcran de Rosset, dans son poème didactique L’Agriculture(1774), n’a pas demem-
bré toutefois les chants rustiques :
Ainsi les Laboureurs, tranquilles dans leur aire Trouvent de leurs travaux le terme et le salaire. Tout annonce la joie ; on croiroit qu'aux hameaux, Chaque jour l’Hyménée allume ses flambeaux :
Des tables, des chansons, sous l'ombrage des hêtres, Offrent partout des jeux et des fêtes champêtres... Et comment sous ses doigts formant les écheveaux, La Bergère, en chantant, voit grossir ses fuseaux.
Claude-Carloman de Rulhière, qui est un très remarquable poète de second ordre, admira le peuple de Bordeaux « dansant aux chansons, aux fifres et aux tambours. »
Le marquis de Pezay, éloigné du Blésois, à Paris, songeait avec regret
LA CHANSON POPULAIRE XXXI
Au bruit de ce ruisseau qui tombe Et se replie en cent détours,
Au chant et naïf et rustique
Du paysan laborieux.
Léonard se plaint de la destruction de son village, dont il ne peut plus ouir + + . - résonner les frêles chalumeaux, Le cornet des bouviers rappelant leurs taureaux, Le bruit d’une rustique orgie, Le chant du villageois libre de ses travaux... Le bûcheron sous la tonnelle Ne va plus dire sa chanson.
Dans L’Hiver de son poème Les Quatre Saisons, le cardinal de Bernis nous a représenté la veillée à la campagne :
Ici, le chanvre préparé Tourne autour du fuseau gothique Et sur un banc mal assuré
La bergère la plus antique Chante la mort du Balafré.
Le chevalier de Bertin, décrivant La Moisson :
Voyez-vous ces vieillards, ces filles, ces garçons, Tout un peuple courbé qui s’'empresse à l'ouvrage, Et détonne gaîment de rustiques chansons.
Dans son poème Les Mois, Roucher nous a représente :
La faucille à la main
Et d’agrestes chansons égayant leur chemin, Les Moissonneurs en foule avancent vers la plaine.
Henri d’Andichon, archiprètre de Lembeye, poète béarnais du XVIIIe siècle, était aussi un admirateur des vieux chants populaires. Ses Noëls ont eu plusieurs éditions, mais la première ne date que du début du XIX® siècle. Aux cantiques banaux répandus par des
XXXII LA CHANSON POPULAIRE
missionnaires imbéciles, il préférait les anciennes productions populaires ; il écrit dans sa Préface : « Mon dessein est de bannir des églises les pitoyables Noëls qu'on y chante... Ainsi mon Noël des Sauts Basques me fait plus de plaisir que tout autre, parce que l'air varie à chaque strophe... C’est pour cette raison que, comme patriote, j'ai voulu faire présent à ma patrie d’un cantique béarnais sur cet air si charmant. »
Dans la Soirée d’Été, François Hoffmann montre le goût qu’il portait aux chansons populaires :
Hâtons-nous d'en jouir : quand la saison cruelle De ses tristes frimats couvrira le gazon...
Nous ne l’entendrons plus la naïve chanson Que fredonnait Licas, assis près de sa Belle.
Étienne Vigée, dans son poème Le Siècle Pastoral, décache le charme que lui faisaient éprouver les danses
rustiques ballées aux refrains populaires :
Ailleurs, le joyeux tambourin Et la musette pastorale
De la ronde patriarchale Égayoient l'éternel refrain.
Crignon, un écrivain assez médiocre de la fin du XVIIIe siècle, qui a traduit en prose, du latin et de l'italien, des poèmes sur Les Orangers, Les Vers à Soie et Les Abeilles, a publié quelques vers de sa facture. Dans Le Soir ou le Bal de Nuit au Village on lit :
Voici la veillée
Comme au bon vieux tems, Voici l'assemblée
De nos Bonnes-Gens ;
En cercle formée
La troupe charmée S’assied en chantant
La romance antique
LA CHANSON POPULAIRE XXXIIL
Dolente et tragique Qu'on va répétant..….
Le branle commence, On saute aux chansons.
Dans Les Soirées Provençales (Paris, Nyon, 1786 ; 3 vol. pet. in-12), écrites en 1783, Béranger a parlé maintes fois des jeux, chants et danses des Provençaux. Il écrit notamment : « L’usage où sont nos enfants, le 1e" Mai, de demander un tribut, non pour l’hirondelle, comme anciennement c’étoit le mot, mais pour la jeune fille qui est assise à la porte de la maison, parée de sa plus belle robe et des fleurs du printemps. » C’est la coutume de la Belo Maïo, qui se pratique encore.
Parlant du retrayt du filet de la mer, par les pêcheurs : « Si le fardeau pèse et coûte de longs efforts à amener sur le galet, ils poussent des cris de joie, bénissent le ciel, et chantent en chœur une espèce d’amebée qui les excite, et qu'on a du plaisir à leur entendre répéter.»
Dans la description de la rentrée du peuple à Marseille, le dimanche soir : « À mesure qu’on avance vers la ville, la foule augmente, tout cela s’en revient en chantant, en dansant, en riant, le tambourin et le galoubet qu’on entend résonner de tout côté, donnent insensiblement à la marche un mouvement cadencé, et à l'humeur, un contentement indicible. »
Ce génial Restif de La Bretonne, précurseur formel, à pair le comte de Caylus, de l’école réaliste, n’a pas manqué, dans La Paysanne Pervertie, où, au mitan d’un fatras, se trouvent des beautés de premier ordre, de bouter dans la bouche d’un de ses héros une chanson populaire :
XXXIV LA CHANSON POPULAIRE
Margoton m’amie, Margoton d’mon cœur...
Une remarque générale sur le goût des chansons populaires dans l’ancien temps. Au XVe et au XVIe siècle, les compositeurs faisaient de la musique sur les paroles de chansons populaires, c’est ainsi que de nombreux compositeurs nous ont conservé des textes populaires ; parfois, ils interprétaient même l'air populaire de la chanson, Postérieurement, ce fut plutôt le contraire, et à partir du XVITesiècle, on composa souvent des paroles sur de vieux airs populaires.
On a essayé d’élucider la question d’origine de chaque chanson populaire. On n’y a guère réussi, et cela d’ailleurs est assez vain. Fors des chansons relatives à des faits locaux très particuliers et très précis, comment arriver à établir la preuve qu'une chanson est bien originaire de telle province ? Surtout étant donné ce point, qu'il ne faut pas perdre de vue, que, sauf le cas local que je viens de mentionner, généralement les chansons de telle ou telle province appartiennent à un thème général que l’on retrouve dans les autres contrées, ne sont que ladaptation, la variante provinciale d’un sujet commun à plusieurs provinces et parfois à une nation entière. Le regretté Georges Doncieux fit cette tentative d'attribution d’origine, dans Le Romancero Populaire de la France. On ne sera pas surpris que, envis la conscience apportée dans son œuvre, il n’y soit parvenu qu'erronément souventefois ou de façon douteuse.
Dans le répertoire des provinces, il faut distinguer
LA CHANSON POPULAIRE XXXV
ce qui leur appartient en propre et les chansons d’importation. Ceci, non pas seulement pour l’Occitanie, la Bretagne, la Biscaye, qui ont une langue à elles, mais pour toute la France, car les provinces ont leur parler naturel, ce qu’on appelle leur patois, en réalité langage autochtone, dialecte d’oïl. À de très rares exceptions près, il apparaît aisément que les chansons en français viennent de l'extérieur. En dehors des chansons qui peuvent être autochtones, ou qui sont une caractéristique adaptation locale d’un thème général, on trouve, dans toutes les provinces, des chansons de langue française, qui sont d’un cycle pourprenant toute la France et pour lesquelles il n’existe que d’insignifiantes variations, plutôt corruptions de texte, altérations linguistiques, qui ne sauraient en faire une production propre de la province
On voit fréquemment, dans les recueils, des chansons populaires notées en vers de douze, treize, quatorze et même quinze et seize pieds. Cela est une abusion absolue. Oncques la chanson populaire n’a bouté en usance même le vers de douze syllabes. Ce qui trompe les collecteurs de chansons, c’est la rime : ils ont cuidé celle-ci indispensable et ont aréé leurs vers de façon que chacun se termine par une rime. Or, la poésie populaire s'inquiète peu de la rime ; ses vers plutôt sont assonancés et avant tout rythmiques. C’est pourquoi l'erreur de transcription, dans le biais que je viens de dire, des chansons populaires, est plus surprenante chez les musiciens, car le rythme musical aurait dû les guider, il indique nettement la coupe des vers.
XXXVI LA CHANSON POPULAIRE
Les considérations explicatives précédentes ne seraient pas nécessaires : pourquoi s'étonner d’un fait, ne suffit-il pas de le constater, de reconnaître qu’il est ainsi. Mais on a des exemples similaires chez d’autres nations, même la Chine : dans la poésie populaire de ces peuples, altresi en France, on rencontre des vers blancs, des vers qui ne riment pas.
Le vers des chansons populaires que l’on a écrit de onze, douze, treize, quatorze, quinze ou seize pieds, est donc en réalité deux vers. Pour seize pieds : 8 +- 8, ou 10 + 6, 9 + 7. Pour quinze pieds : 847, ou 9 +6. Pour quatorze pieds : 7 + 7, ou 8 + 6. Pour treize pieds : 9 + 4, ou 8 + 5, 7+6. Pour douze pieds : 7 + 5, 6 + 6, 8 + 4. Pour onze pieds : GES TE
Quant au vers de dix pieds, on le trouve en effet exactement dans la poésie populaire ; mais il arrive encore qu'un vers, cru de dix pieds, est en vérité deux vers : 6 + 4, ou $ + 5, voire 4 + 6.
Par conséquent, ce n’est pas ainsi qu'il faut, par
exemple, transcrire :
Sont trois navires de la flotte, ils sont partis sans s'arrêter Au milieu d'une mer courant’, mais les vivr’ vinrent à [manquer puisque voici le biais véritable :
Sont trois navires de la flotte, Ils sont partis sans s’arrêter Au milieu d’une mer courante, ; Mais les vivr' vinrent à manquer.
Ni :
L'autre jour me prend envie de m'en aller promener, Dans mon chemin je fis rencontre d'un’ charmante Louison Qu'elle se fondait en larmes d’avoir perdu ses moutons...
LA CHANSON POPULAIRE XXXVII
mais :
L'autre jour me prend envie De m'en aller promener.
Dans mon chemin je fis rencontre D'un’ charmante Louison Qu'elle se fondait en larmes D'avoir perdu ses moutons.
Pas plus que :
Marquis, tu es plus heureux que moi d'avoir dame si belle, Je te le jure sur ma foi, coucherai avec elle !.…
mais :
Marquis, tu es plus heureux que moi D’avoir dame si belle, Je te le jure sur ma foi, Coucherai avec elle !
Pas plus que :
Dessous le laurier blanc la belle s'y promène, Blanche comme la neige, belle comme le jour ; Trois jeunes capitaines vont lui faire la cour... mais :
Dessous le laurier blanc
La belle s'y promène
Blanche comme la neige,
Belle comme le jour;
Trois jeunes capitaines
Vont lui faire la cour.
Pas davantage que :
Parlez-moi donc, amant cruel, parlez-moi donc ; Je viens de la part de la bell’ sur ce trois-pont..,
mais :
Parlez-moi donc, amant cruel, Parlez-moi donc ; Je viens de la part de la belle Sur ce trois-pont.
Ou :
Le pauvre amant s'en va joindre son capitaine : « Bonjour, mon capitain', donnez-moi mon congé Pour aller voir Prospèr’, je suis mort de regret...
XXX VII LA CHANSON POPULAIRE