‹ Bibliographie des chants populaires françaisChapitre 3 sur 57 · MAIS · texte numérisé non relu

MAIS

Le pauvre amant s’en va Joindre son capitaine :

« Bonjour, mon capitaine, Donnez-moi mon congé Pour aller voir Prospère, Je suis mort de regret. »

Il ne faut pas davantage baïller dix pieds aux vers suivants qui ont un honnête apparoir de décasyllabes :

Si tu te mets pêcheur pour me pêcher,

Je me mettrai caille, caille des champs,

Et tu n'auras de moi plus d'agrément...

— Me promenant, faisant un tour en ville,

J'ai rencontré la Jeanneton ma mie,

Je l'ai trouvée au coin de sa maison,

Faisant l'amour avec d’autres garçons...

— Sur l'pont de Nant’ on va au bal danser.

La belle Hélène, qui veut au bal danser.

Car voici leur forme véridique :

Si tu te mets Pêcheur pour me pêcher, Je me mettrai caille, Caille des champs, Et tu n’auras de moi Plus d'agrément...

— Me promenant, Faisant un tour en ville J'ai rencontré La Jeanneton ma mie, Je l'ai trouvée Au coin de sa maison, Faisant l'amour Avec d’autres garçons.

— Sur l’pont de Nantes On va au bal danser.

La belle Hélène Qui veut au bal danser.

On remarquera que la transcription exacte en deux

LA CHANSON POPULAIRE XXXIX

vers, d’un texte disposé à tort en un seul vers irrégulier, peut ne pas donner le même chiffre de pieds que dans le vers unique : par exemple 7-7 seulement au lieu de 847, 6+-6 au lieu de 746 ; ceci arrive, lorsque la rime du petit vers rétabli est féminine. On remarquera encore que la transcription véridique supprime nombre d’élisions ; certes, il en demeure dans la poésie populaire, mais leur quantité est exagérée par suite des transcriptions fautives.

Par les exemples baillés plus haut, et que lon pourrait multiplier par centaines, on a pu constater que les prétendus vers de onze à seize piedsde la poésie populaire étaient erronément aréés. Ores, il faut qu’il soit bien établi en traditionnisme, que jamais la poésie populaire, véritable et ancienne, n’a bouté en usance des vers dépassant dix syllabes ; le plus long vers employé par la poésie populaire est le décasyllabe.

On connaît le charme, la grâce, la délicatesse, ou l'émotion profonde de certaines chansons populaires. On ne s'étonne point du genre réussi des chansons dans le comique, la satire, ou la gauloiserie, ains quant à tout ce qui se trouve en elles de délicat, bien des gens estiment que c’est là un emprunt, que ces passages ne sont pas une production spontanée du génie populaire, mais une adaptation de débris de composition savante. Cette opinion, d’ailleurs représentative des idées de la majorité, a été émise par Gabriel Vicaire et Catulle Mendès, entre autres. A ce dernier il plait de rêver que les chansons de ce genre ont été inspirées aux croquants par l’audition acciden-

XL LA CHANSON POPULAIRE

telle de fragments de chants poétiques tombés des lèvres de belles châtelaines ou de troubadours.

Vicaire écrit : « Tous ces couplets témoignent d’un raffinement de sentiments peu ordinaire chez nos poètes rustiques. Évidemment, Mme Deshoulières a passé par là avec ses moutons enrubannés d’une faveur rose, et aussi Segrais et M. le chevalier de Florian ; on dirait de belles demoiselles de la ville qui, transplantées aux champs, auraient fini par s’y acclimater au point de dérouter leurs adorateurs d'autrefois. Observez le changement d’allures. Sans doute elles ont égaré en route plus d’un falbala : plus d’un ruban du bon faiseur est resté pendu aux buissons du petit sentier ; mais, pour n'avoir pas tout à fait la désinvolture de Marie- Antoinette à Trianon, elles n’en sont pas moins charmantes en sabots rustiques. Leur gaucherie a de la grâce, et elles ont gagné en gentillesse. »

Tout ça sont de jolis mots, ne relevant pas plus du sens commun que de l’observation scientifique. |

C’est méconnaitre l’essence même du génie populaire, l’intense et simple poésie issant de la seule âme populaire. La façon spontanée, bien particulière à soi,, d'exprimer ses sensations, est la caractéristique du génie populaire et donne à ses productions ce tour spécial, inimitable, qui n’appartient qu’à elles.

La poésie populaire a d’abord l’épithète homérique, c’est-à-dire un vocabulaire restreint de mêmes images simples qui reviennent lorsqu'il s’agit de désigner un objet. C’est la mer courante ou la mer jolie ; ce sont les filles gentilles ; la femme ou la jeune fille blanche comme

LA CHANSON POPULAIRE XLI

la neige, ou belle comme le jour, ou encore cent fois plus belle que le jour, la charmante brune, aimable bruneite, la charmante blonde, la brune faite à mon gré ; la chanson nouvelle ; la plus haute branche ; l'argent blanc ; la jolie ville ; le cœur charmant de la maîtresse ; l'escalier d’argent ; la ceinture dorée ; les robes en salin blanc ou en or et en argent ; ce sont les bons garçons, les lurons ; c’est la main blanche des héroïnes des chansons ; la claire fontaine, le rossignol sauvage ou le rossignolet des bois ; ce sont les gants blancs ; les ciseaux d'argent ; les verts prés ; les blancs moutons ; la plus haute chambre où s’aimeront les amants, etc.

Il est des expressions traditionnelles :

Qui refuse, muse ; la maîtresse qu’on a faite Trois jours n’a pas longtemps ; ou que l’on a pas vue

Il y a un mois ou cinq semaines...

les amoureux vont ou sont sur la fougère,

La trinité se trouve un nombre infini de coups, et, très souvent, ores que dans le corps de la chanson il n'est question que d’un seul acteur, le début commence par le chiffre fatidique trois :

Trois jeunes capitaines Vont lui faire la cour.

— Sur le pont d'Avignon Trois filles s'y promènent, Si viennent à passer Trois jeunes chevaliers...

— Trois chevaliers vienn't à passer, Commencent à lui dire :

XLII LA CHANSON POPULAIRE

« Belle, peut-on vous demander A qui vous êtes fille ? »..

— Mais si sont trois soldats Qui partent pour l'armée.

— Sont trois jolis tambours Revenant de l’armée.

— En revenant de voir nos blés, J'ai rencontré trois cavaliers...

— Mon père a fait faire Trois petits jupons blancs.

— Ce sont trois garçons de la cour Qui s’en vont tous trois fair’ l'amour ..

— C'étaient trois jeun’ garçons Qui partaient pour Séville.

D’aventure, en ces compositions populaires et anonymes, l'anonymat permane en nous décachant toutefois la condition de celui qui façonna la chanson ou la circonstance dans laquelle il l’'adouba :

Cette chanson fut faicte Au Palais, à Paris, Prinse sur la sonnette D'un des joyeux devis Que racontoient

Les joueurs de Bazoche, Lorsque chacun jettoit Son lardon de reproche.

Dans les Chansons nouvellement composées sur divers chants. (Paris, Bonfons 1548), on trouve plusieurs chansons sur la dernière desquelles l’auteur se boute en avant, Ainsi :

Qui fit la chansonnete ?

Un noble adventurier

Lequel est de Grenoble

Du lieu de Daulphiné, Lequel l’a composée

Pour l'honneur des vaillances Que les Diepois ont faict Pour le bon roy de France.

LA CHANSON POPULAIRE XLIL

— Celuy qui fist

Ceste jollye chanson,

Un cuisinier

Qui estoit de Lyon,

Cuysinier en gallere,

En hallant l’aviron, Tousjours en grand misere. Hélas ! toujours en grand misere.

— Qui fit la chansonnette Fut un gentil gallant :

Venant de La Rochelle N'avoit pas cinq cents francs, Pas dix escuz, pour vivre.

Parquoy chantons trestous Les Dames de Rouen Triomphent en amours, Les Dames de Rouen Triomphent tous les jours :

Elles s’en vont aux galleres, Parlant de leurs amours.

Dans des chansons de telle ou telle province, c’est un frère qui a constaté que sa sœur était légère et qui, à sa prière, répond :

Je ne dirai rien à ton père, Ni personne de la maison; Je veux te faire une chanson, Je veux te faire une chanson,

- Tous les bergers la chanteront | — Qui veut entendre une chanson, Une chanson bien composée Sur la table d'un boulanger.

— Qui veut ouïr une chanson

De ma Nanon?

Venez ici. nous la dirons; Elle est bien faite et composée A la table d'un cabaret.

Gui qui l’a faite et composée, Composée là,

Tenait sa mie entre ses bras :

Tes biaux yeux doux, ton biau regard

XLIV LA CHANSON POPULAIRE

Me font coucher ce soir bien tard.

— Qui a composé cette chanson ?

C'est trois garçons des environs, Le vingt-cinq septembre.

Un soir après minuit Avecque leurs maîtresses.

— Qui a composé la chansonnette ?

C’est trois tambours du bataillon.

C'était un soir Qu'ils battaient la retraite Sur les genoux De la belle Jeannette !

Ou encore ces indications traytes de deux chansons

catalanes :

Lo vint y cinch de juliol, Canso nova s'ha dictada D’una nineta q'hi ha, Qe n'es filha d’Urbanya :

Bonica n’es com un anjel.

(Le vingt-cinq juillet, — Chanson nouvelle a été dictée — D'une fillette qu’il y a, — Qui est fille d'Urbanya : — Jolie elle est comme un ange).

La canso, qi l’ha dictada, Qi tresta l'ha ? |

Son tres fadrins de la plana Del Ampurda.

(La chanson, qui l’a dictée, - Qui l’a composée ? — Sont trois garçons de la plaine — D’Ampurda). Dans une chanson du Périgord, c'est le galant lui-

même de la belle qui fit les carmes relatifs à celle-ci :

Oquel q'o fa ’qelo conchou Coy lou golan d'ogelo belo (bis) Oh !

(Celui qui a fait cette chanson, — C'est le galant de cette belle, — Oh!) Quant aux refrains, il en est d’une bizarrerie, d’une

LA CHANSON POPULAIRE XLV

cocasserie curieuse. Tel celui-ci d’une chanson du pays Messin :

Disons la biganouèëèse, Ce sont des pommes, des figues, Et des fraises, Zon !

N'y a-t-il pas De la guin glan glan, Gloria, gloria, gloria, ha, La gargasse Alla son biganouèse Au gué gargasse Alla son biganouèse !

Ou celui-là, franc-comtois :

Dardario Rustico

Dar, dar, dar,

Et ver, ver vo Brusquin Bruscambier !

Ou ces autres, bretons :

Mon père a fait bâtir maison Coq mil’, brill’ mille haridons, Par quatre-vingt-dix-neuf maçons,

Crotinn’, bou-dinn’

Marchand d’étrilles,

La Marjolaine

Bourdon suzaine, Coq mil}, brill’, mille haridelles, Coq mill’, brill”, mille haridons.

— Dans la ville de Rennes,

Les pattes en haut,

Y a un boulanger,

Les pattes, les pattes,

Y a un boulanger,

Les pattes, les pieds.

Il a trois jolies filles, Les pattes en haut,

XLVI LA CHANSON POPULAIRE

Toutes trois à marier, Les pattes, les patles, Toutes trois à marier, Les pattes, les pieds.

A côté de cela, on trouve maints refrains délicieux,

Donne ton cœur, ma mignonne Donne ton cœur joli !

— Je veux le mien ami Qui est dedans la tour ; Las ! il n’a nul mal Qui n’a le mal d’amour !

— J'entends la perdrix dans le blé, Entends-tu Pierrot ?...

On !

J'entends la caille Dans la paille, J'entends la perdrix dans le blé.

— À Paris sur le Petit Pont, Sur le bord d’une fontaine, Mon père a fait bâtir maison, Tuton, tuton, tutaine, Levez, belle, votre cotillon, Il est si long qu'il traîne.

— Je saute, je danse, Je vais en cadence Et je dis mes chansons, Filant ma quenouillette Et gardant mes moutons.

— À Nant's, à Nant's est arrivé, Oh ! gai, bon, bon, La fleur de genét, La fleur de genêt s'envule, Vole, vole, La fleur de genêt s'envole.

Un beau navir’ chargé de blé, Oh ! gai, bon, bon, La fleur de genéêlt, La fleur de genêt s'envole, Vole, vole, La fleur de genêt s'envole.

LA CHANSON POPULAIRE XLVII

— Comme j'étais chez mon père, Leste, leste, Petit’ fille en quatorze ans, Lestement.

Il fallait garder les vaches, Leste, leste,

Et les moutons quant à quant, Lestement.

— Ma Jeanneton a le mollet tout rond (quater) Le mollet tout rond {bis) Le genou bien fait, (bts) Le pied petiton, Maridondaine, Le pied petiton, Maridondon !

Ma Jeanneton a le mollet tout rond, Le mollet tout rond, Le genou bien fait,

La jambe blanchette,

Le pied petiton, Maridondaine,

Le pied petiton, Maridondon !

— De Paris à La Rochelle, Oh ! reviens-t'en, Ma jolie bergère,

Reviens-t'en Avec ton amant !

Il y a trois demoiselles, Oh ! reviens-t'en, Ma jolie bergère,

Reviens-t'en Avec ton amant !

— Il n'y a pas de violettes Sans le printemps,

Ni d'amour, ma brunette, Sans les amants.

— Va, mon ami, va, La lune est levée, Va, mon ami, va, La lune s'en va.

XLVHI LA CHANSON POPULAIRE

— Mon père a fait faire un étang, C'est le vent Qui va frivolant, Il est petit, il n’est pas grand, C’est le vent qui vole, Frivole, C'est le vent Qui va frivolant.

Une chanson exquise de simples rubans, a ce refrain

qui varie à chaque couplet, selon la couleur du ruban :

Mon beau ruban rose,

Mon gris joli rose, Mon gris joli,

Mon beau ruban gris.

Ces refrains ont une musique merveilleusement adéquate, gaie, sautillante, ou tendre ou mélancolique. Il en est pairement des chansons. La poésie populaire a aussi sa musique caractéristique, admirablement en accordanse avec elle, et l’air joyeux, ample, ou émouvant les fibres, qui associe une chanson, baille, conjointement avec les paroles, cette sensation particulière et inexpliquée qui appartient aux seules compositions populaires.

Que d’exemples on pourrait, dans tous les genres, donner de chansons populaires remarquables. Quelle malice, quelle émotion, quelle finesse, quel charme, quelle observation profondément humaine on rencontre dans la poésie populaire.

C’est la jeune fille vendéenne, à laquelle un songe heureux avait assuré pour jamais la fidélité de son

amant :

J'ai rêvé qu'il était oiseau Et que mon cœur était sa cage.

LA CHANSON POPULAIRE XLIX

C’est cet admirable sentiment provençal de la seule raison d’être de la vie :

S’'es pas per ayma, Qe fazen sus terro ?

(Si ce n’est pour aimer, — Que faisons-nous sur la terre ?) Et ces bourrées auvergnates, absolument délicieuses :

Lou cor de ma mia Li fa tan de mau,

Qouro la bau beyre La soulatxo un pau.

(Le cœur de ma mie — Lui fait tant de mal, — Lorsque je vais la voir — Cela la soulage un peu.)

Se n'ay sin sos

Ma mio n’a qe qatre, Cousi foren

Qon nous moridoren ?

N'en croumporen ’n toupi,

"No escudelo,

Un culherou, N'en montxoren touy dous.

(J'ai cinq sous, — Ma mie n’en a que quatre, — Comment ferons-nous, — Lorsque nous nous marierons ? — Nous en achèterons un pot, — Une écuelle, — Une cuiller, — Nous en mangerons tous les deux.)

Ceux qui trouvent cette pièce, en vers français, enmi les œuvres de Loïsa Puget, cuident que cette petite facture charmante est de la composition de la poétesse, mais ainsi qu’on le voit, ce n’est là qu’une adaptation. |

On connaît la légende famée de Saint-Nicolas ressuscitant trois petits enfants, « qui s’en allaient glaner

L LA CHANSON POPULAIRE

aux champs », qu’un odieux boucher avait malement occis et boutés par quartiers dans un saloir :

« Petits enfants qui dormez là,

Je suis le grand saint Nicolas. »

Et le grand saint ouvrit trois doigts.

Les petits se lèvent tous trois.

Le premier dit : J'ai bien dormi!

Le second dit : Et moi aussi!

Et le troisième répondit :

Je me croyais en paradis!

Combien poétique cette chanson angevine :

Que les étoiles sont brillantes,

Que la lune riait clairement ;

Mais les beaux yeux de ma maîtresse Ils le sont bien cent fois autant !

Non moins charmantes sont ces chansons bre-

tonnes :

En dansant l’autre dimanche

M'a souri si tendrement :

Jamais je n’oublierai

La fille au coupeur de paille, Jamais je n’oublierai

La fille au coupeur de blé !

À l’amant qui lui a envoyé par le rossignol une branche de romarin, la mie répond en mandant un mot de lettre « par l’alouette des champs » : |

Et moi qui ne sais pas lire,

Je sais bien ce qu'y a dedans.

Ah ! battu j’avons la gerbe (bis) Compagnons, joyeusement.

Il y a dedans la lettre :

Mon ami, j'vous aime tant.

Ah ! battu j’avons, etc.

Nous avons battu l’avoine,

Le blé et l’orge et le froment.

LA CHANSON POPULAIRE LI

Cette chanson de la Gerbe est certes jolie, maïs je lui préfère la version de Vendée et d'Anjou :

Voilà la Saint-Jean passée,

Le mois d’août est approchant, Tous les garçons du village S'en vont la gerbe battant.

Ho ! batteux, battons la gerbe, Compagnons, joyeusement | Pour le matin je me lève

Avec le soleil levant,

Et j'entre dedans une aire, Tous les batteux sont dedans.

Ho ! batteux, battons la gerbe, Compagnons, joyeusement !

V’là des bouquets qu'on apporte, Chacun se va fleurissant ;

A mon chapeau je n'attache Que la simple fleur des champs.

Ho ! batteux, battons la gerbe, Compagnons, joyeusement !

Mais je vois la giroflée

Qui fleurit et rouge et blanc :

J'en veux choisir une branche, Pour ma mie c’est un présent.

Ho ! batteux, battons la gerbe, Compagnons, joyeusement !

Dans la peine, dans l'ouvrage, Dans tous les divertissements, Je n'oublie jamais ma mie, C'est ma pensée en tout temps.

Ho ! batteux, battons la gerbe, Compagnons, joyeusement !

Et celles-ci qui se chantent un peu partout :

Qu'est-c’ qui passe ici si tard, Compagnons de la Marjolaine, Qu'’est-c’ qui passe ici si tard, Gai, gai, Dessus le quai ?

LIT LA CHANSON POPULAIRE

— Voulez-vous savoir comment, comment On plante l’avoine ?

Mon père la plantait ainsi, Puis se reposait à demi :

Frappe du pied, puis de la main, Un petit tour pour son voisin:

Avène, avène, avènes Que le beau temps t'amène !

Quelle énergie dans d’autres chansons. On con-

naît l’émouvante complainte de Jean Renaud, que l’on trouve dans nombre de nos provinces :

Quand Jean Renaud d'la guerr’ revint, Tenant ses tripes dans ses mains.

Plus loin, la femme de Renaud, s'adressant à sa belle-mère :

« Ma mère, dit's au fossoyeux Qu'il fass’ la foss’ grande pour deux, Et que l’espace y soit si grand Qu'on y renferme aussi l'enfant ! »

Dans la version du Caorsin, à ceux qui lui demandent quand il revertira de la guerre, Renaud

répond :

Enta Sant-Txan yo tournaray E, mort o biu, aysiu saray !

(Pour la Saint-Jean je reviendrai — Et, mort ou vif, ici je serai !) Voici deux couplets de la chanson des hardis corsaires bretons qui montent à l'assaut d’une frégate anglaise autrement forte que leur petit navire :

Le maîtr’ donne un coup de sifflet :

« En haut, larguez les perroquets, Largue les ris et vent arrière,

Laisse porter jusqu'à son bord,

Pour voir qu’est-c’ qui s'ra le plus fort ! »

LA CHANSON POPULAIRE LIIL

Vir'lof pour lof, au même instant, Nous l'avons pris’ par son avant, À coups de haches d’abordage, De piques et de mousquetons, Nous l'avons mise à la raison |

Dans une chanson du Caorsin où la mère, pour détourner sa fille de l’amour, lui dit de songer à la mort, la fille répond d’une façon cruelle pour l’âge avancé de la mère, mais avec une image saisissante :

« Sousqas-y, bous, ma mayre, Sousqas-y, bous, Bous ten pes coutilhous | »

(« Pensez-y, vous, ma mère, — Pensez-y, vous, — Elle vous tient par les cotillons ! »)

En Franche-Comté, la jeune fille que lon fit nonne de force, jette ses malédictions, en une sombre fré-

nésie :

Je maudirai la toile Dont on a fait mon voile, Et les ciseaux des malheureux , Qui ont coupé mes blonds cheveux... : Bis Je maudirai le prêtre Qui a chanté la messe Et le servant qui la servait, | Les assistants qui l’entendaient. ss Je maudirai les murs, Les murs et les murailles, Les tailleurs qui les ont taillées Bi Si haut qu’ je n’puis voir mon amant. x)

Une note lugubre et touchante se trouve encore dans une autre chanson comtoise :

Ma pauvre enfant, Qui es dessous la terre, Ma pauvre enfant, Soulève donc la pierre !

ke

LA CHANSON POPULAIRE

Chère maman, Donnez-m'y ma chemise, Chère maman, Bien fort souffle la bise !

Ma pauvre enfant,

Je n'ai pas la puissance, Ma pauvre enfant,

A toi toujours je pense !

Chère maman,

J'ai les deux mains gelées, Chère maman,

Et la langue séchée !

Ma pauvre enfant, J'irai dessous la terre,

Tout près de toi, Pour réchauffer la pierre.

La célèbre chanson du pauvre laboureur ne se

chante pas uniment en Bresse, mais aussi en Velay et

en Forez :

Qui veut savoir la vie

Du pauvre laboureux ;

Le jour de sa naissance

Ne fut bien malheureux. Qu'il pleuve, vente ou neige, Orage ou autre temps,

On voit toujours sans cesse Le laboureur aux champs.

Le pauvre laboureur

Est tout décourtisan (déchiré), N'est habillé en toile

Comme un moulin à vent...

Faut prendre patience,

O pauvre laboureur ;

Si ta misère est grande, C’est pour t'en faire honneur.

Y ani roi, ni prince,

Ni prêtre, ni seigneur,

Qui vivent sans la peine

Du pauvre laboureur!

LA CHANSON POPULAIRE LV

Voici les quatre derniers couplets d’une chanson de Biscaye, traduits du basque :

Jeune homme, tu te mets en vain — De ce corps — À suivre les ordres, — Et à l’embellir : — La Mort, de la jeunesse — Se moque, — À s’attaquer à elle,

se plait.

Négociant affamé de gain — Que rien — En ce monde n’assouvira — Jamais, — Tantôt tu auras une tombe — Pour demeure, — Tous tes biens tu laisseras

— À d’autres.

Laboureur, en vain — Tu fais des efforts ; — La mort sans y penser — S’approche ; — La peine de semer — À été pour toi, — Et les belles récoltes — Pour tes héritiers.

Pas un à la mort — N’échappera. — A chacun acharnée — Elle s’attachera ; — Elle ira trouver les rois — Sur leurs trônes — Aussi bien que les petites gens — Dans leurs chaumières.

Il semble que la chanson limousine réponde en écho :

Bezez la mort que ronla, Qe ronla eytour de vous ; Ela fay coume l’oumbra, Ela vous seg pertout.

(Voyez la mort qui tourne, — Qui tourne autour de vous; — Elle fait comme l'ombre, — Elle vous suit

partout.) La mort n’es pas flatieyra,

Ela ne flata re :

N’enmena omes e femnas, Efans petiots e grands.

(La mort n’est pas flatteuse, — Elle ne flatte rien :

LVI LA CHANSON POPULAIRE

— Elle emmène hommes et femmes, — Enfants petits ou grands.)

Lous reys, amay las reynas, En tous liours beus ribans, N'auran pas may de grasia Qe lous paubres payzans!

(Les rois, aussi les reines — Avec tous leurs beaux rubans — N’obtiendront pas plus de pitié — Que les pauvres paysans |)

Dans un tout autre ton, ce refrain d’une chanson de noce lauraguaise, concernant le lit des nouveaux époux, ne manque pas de relief accusé :

N'y a pas cap de palho al lieyt Qe nou tremole,

N'y a pas cap de palho al lieyt

Qe nou tremol” agesto neyt !

(Il n’est nulle paille au lit — Qui ne tremble, — Il n’est nulle paille au lit — Qui ne tremble cette nuit !)

Dans la complainte occitane de Biron, qui se trouve en Caorsin comme en Périgord, le maréchal, reprochant au roi son ingratitude, lui dit :

Car de moun cos y a pas "no beno Qe per moun rey n'atxe sannat !

(Car de mon corps il n’y a pas une veine — Qui pour mon roi nait saigné !)

La chanson suivante se chante dans diverses provinces. Selon le cas, c’est un roi ou un seigneur qui prétend faire renoncer sa fille à son amant et embastille celle-ci dans un cachot. Au chef de sept années, cuidant qu'il a vaincu l'obstination de la rebelle, il la vient visiter :

LA CHANSON POPULAIRE LVII

Bonjour, ma fill’, comment qu’ça va ?

— Ma foi, mon pèr’ ça va comme ça ; J'ai un pied pourri dans les fers

Et un côté rongé des vers.

N'auriez vous pas dans vot gousset

Quelques vingt francs à me prêter,

Pour les donner au geôlier

Qu'il me desserre un peu les pieds!

Mais la fille ne renonce pas à son amour et afe qu’elle mourra plutôt.

La chanson militaire ci-dessous ne faute pas d’allure expressive. Le «général de France » demande à Namur de se rendre, mais la ville refuse dédaigneusement.

Ores, riposte le général :

« Puisque c’est là ton dernier mot, Sonnez, trompettes, à l'assaut ; Sans fascines et sans échelles,

Le sabre aux dents, mes grenadiers, Rira bien qui rira l’ dernier ! »

— « O roi de Prusse, où êtes-vous ?

Hélas ! hélas ! secourez-nous !

Les Français sont aux palissades ; Les grenadiers, dans les fossés, Sont comme lions déchaînés ! »

Richepin lui-même n’eût pas mieux fait que cette chanson de misère laborieuse, qui se dit en Berry :

J' voudrais être mariée, J'irais pt'êt plus aux champs!

— V'là la bell’ mariée :

A va toujours aux champs.

Adieu, nos amourettes,

Adieu donc, pour longtemps | Je voudrais être enceinte, J'irais pt'êt plus aux champs!

— Voilà la belle enceinte :

À va toujours aux champs.

Adieu, nos amourettes,

Adieu donc, pour longtemps !

LVITII

LA CHANSON POPULAIRE

J' voudrais être accouchée, J'irais pt'êt’ plus aux champs !

— V'là la belle accouchée,

A va toujours aux champs.

Adieu, nos amourettes,

Adieu donc, pour longtemps !

Je voudrais être morte,

J'irais pt’êt’ plus aux champs !

Voilà la belle morte :

Alle ira plus aux champs.

Adieu, nos amourettes,

Adieu donc, pour longtemps !

De quelle connaissance profonde du cœur humain, de quelle psychologie avertie fait preuve la chanson populaire. Elle ne faute pas de remarques sur l’inconstance et la versatilité féminines :

L'omour de lo Morionno Pot pas dura toutxiour ; E, qon lou tombour bat, Odiu, belo, belo,

E, qan lou tombour bat, Odiu, paure soullat |!

(L'amour de la Marianne — ne peut pas durer toujours ; — Et quand le tambour bat, — Adieu belle, belle, — Et quand le tambour bat, — Adieu, pauvre

soldat !)

(Bourrée d’ Auvergne)

Le sentiment des filles

N'est pas bon de savoir :

Si vous venez la veille, Diront qu'elles vous aiment ;

Le lendemain

Ne diront plus de même,

La, la !

(Auveronc)

LA CHANSON POPULAIRE LIX

Les filles sont comme la lune,

Sont sujettes au changement ;

Par devant vous font des promesses, Par derrière s’en vont riant.

(Armagnac)

Les filles sont bien gentes, C'est un vrai miel ; Mais elles sont changeantes Comme le ciel.

Ho ! l’amour, ha ! Ion laire, C'est un vrai miel ;

Ho ! l'amour, ha ! lon laire, Ça vient du ciel !

à (Normandie)

Tu, minyo qe festejas,

Qe vius enamorat,

Not fies de donzellas

Mira qe totas ellas

Te poden enganyar.

(Toi, garçon qui courtises, — Qui vis énamouré,

— Ne te fie aux jeunes filles : — Considère que toutes elles — Te peuvent engeigner.)

(Catalogne)

La volonté des filles,

Difficile à savoir :

Venez ce soir,

EI!’ diront qu'ell’ vous aiment ; Venez demain,

Ce n’sera plus de même!

(Nivernais)

En une chanson qui se ditun peu partout en France, l’amant, éloigné de sa belle, charge le rossignol d’un message :

« Bonjour, l’une, bonjour, l'autre, Bonjour, belle que voilà,

LX LA CHANSON POPULAIRE

C'est votre amant qui demande Que vous ne l’oubliiez pas.

La violette double, double, bis La violette doublera. »

« Quoi! mon amant me demande Que je ne l’oublie pas ?

J'en ai oublié tant d’autres, J'oublierai bien celui-là !

La violette double, double, bis La violette doublera, »

Les hommes attrapent aussi leur paquet pour leur donjuanisme et leur vantardise :

Oh ! que les filles sont donc folles De s'attacher à ces garçons,

Aux garçons de ces montagnes Qui s’en vont partout chantant :

L'amour n'est qu'un passe-temps !

— Tous les garçons sont des trompeurs, Hélas ! ils sont bien tous les mêmes ; Quand ils sont vers les filles :

Oh ! ma mie, je vous aime !

Tra la la la la la, Tra la la la la la!

Quand ils sont vers les filles :

Oh! ma mie, je vous aime!

Quand ils sont éloignés, Ce ne sont plus les mêmes, Tra la la la la la, Tra la la la la la!

(Franche-Comté)

Dans une chanson du Caorsin, le galant, qui a la promesse de coucher avec la fille, a le tort impardonnable de s’en vanter :

Lou galan s’in part d’aqi, S'in ba fa’n tour per bilo ;

Ne’ trobo douys galans Ande la lour mio,

LA CHANSON POPULAIRE LXI

E lour diget : « N’ay b’uno May belo de la tio,

Qe m'a fayt la proumeso Q'ande yo coutxaïo ! »

(Le galant part de là, —— S'en va faire un tour en ville ; — Il rencontre deux galants — Avec leur mie, — Et il leur dit : « J’en ai bien une — Plus belle que la tienne, — Qui m'a fait la promesse — Qu’avec moi elle coucherait ! »)

Par fortune, la belle oit ces propos malsonnants. Aussi, lorsque le drille s’en vient, dans la nuit, gratter à sa porte, il est accueilli de singulière façon par la fille qui garde la porte barrée :

« Pouios txala, pouios tourra, Pouios mouri de malo ratxo, Se tu mourios d’agelo mort, Aylas! q'uno txoio

Qe resauprio moun cor ! »

(« Tu pourrais te geler, tu pourrais te glacer, — Tu pourrais mourir de male rage, — Si tu mourais de cette mort, — Ah! quelle joie — Que recevrait mon cœur ! »)

Iré et confus, le gaïlant porte ses plaintes au rossignol qui lui baille cette honnête leçon :

« Tout galan qe fa l'amour, Nou'n diu re dire ;

L'amour se diu fa escoundimen, Qe digun al mounde

Y fasqge moumen ! »

(« Tout galant qui fait l’amour, — N’en doit rien dire ; — L'amour se doit faire secrètement, — Que personne au monde — N’y prenne garde ! »)

LXII LA CHANSON POPULAIRE

Une chanson de France est tout entière dédiée aux fallaces et à la suffisance des garçons :

Les hommes sont trompeurs, La chose est bien certaine ; Sont-ils auprès de vous :

Mam'selle, je vous aime !..…

En sont-ils éloignés,

Ne disent plus de même ; Rencontr’t-ils leurs amis :

Connais-tu mam'sell’ telle ?

Rencontr't-ils leurs amis :

Connais-tu mam’sell telle ?

El!’ croit de bonne foi

Qu'ie suis amoureux d'elle !

De quelle pénétration aiguë des divers aspects de l'amour et des mobiles de celui-ci, fait encore preuve la poésie populaire ; comme les peintures à ce propos sont saisissantes de réalité et d’intensité :

« Ami, mon bel ami,

Tu ne me parles guère :

T'aimerais mieux

La fill’ d’un riche marchand Qui porterait

De l'or et des diamants ! »

— « J'aimerais mieux ma mie

Tout’ nue dans sa chemise Qu'avec sa dot

La fill’ d’un riche marchand Qui porterait

De l’or et des diamants ! »

(Nivernais) En Limousin, à l’amoureux qui menace de la quitter, la fille répond par ces paroles terribles :

Galant, si tu t'en vas, Tu t'en repentiras Le temps que tu vivras !

LA CHANSON POPULAIRE LXIII

Elle sent, elle sait que le garçon est profondément amoureux d'elle et que s'il veut la quitter, c’est par désespérance de ses coquetteries. S'il le fait, cependant, malheur à lui ! Son amour le ramènera vers la belle, elle le lui dit bien :

Galant, tu reviendras…

mais il aura beau verser des larmes de sang, la femme, blessée dans sa vanité, sera implacable, ne pardonnera

jamais. Tu m'’aimais :

Je sais cela,

Tu ne m'aimes plus :

Je sais cela.

Mais l'oubli, l’oubli :

Je ne sais pas encore cela!

(Alsace)

Dans une chanson du Vivarais, l'amant, sincèrement désolé, va pleurer sur la tombe de sa mie. Mais la pauvre morte sait bien que les chagrins ne peuvent être éternels, que la Vie et l’Amour continuent, dementre que les morts restent morts, et elle dit au galant ces paroles vraiment admirables de tout biais :

Ma bouche est plein’ de terre; La tienne est plein’ d'amour !.…

La fille à laquelle son père veut bailler une maison, sous la condition expresse qu’elle n’aura oncques d'amour, tient pareil marché pour pure duperie :

« Ma fille, promettez-moi donc,

Ah ! ah ! p'tit bonnet tout rond,

De ne jamais prendre garçon, P'tit bonnet, p'tit bonnet, P'tit bonnet tout rond,

LXIV LA CHANSON POPULAIRE

Ah ! ah ! p'tit, p'tit bonnet, Ah ! ah ! p'tit bonnet tout rond ! »

— « J'aimerais mieux que la maison Ah ! ah ! p'tit bonnet tout rond, Fût tout en cendre et en charbon, P'tit, p'tit bonnet, P'tit bonnet tout rond, Ah! ah ! p’tit, p'tit bonnet, Ah ! ah ! p'tit bonnet tout rond! »

(Franche-Comté)

« La femm’ que vous prenez Est-elle bien jolie ?

O beau rossignolet, La femm’ que vous prenez Est-elle bien jolie ? »

« Pas si jolie que vous,

Mais elle est bien plus riche !

O beau rossignolet,

Pas si jolie que vous,

Mais elle est bien plus riche ! »

Dans la version normande d’une chanson très répandue, à la belle de qui il a pris le cœur, le matelot dit, pour la consoler :

« Ne pleurez pas, la belle, Et je vous le rendrai,

Et je vous le rendrai,

Sur le bord de l’île,

Et je vous le rendrai

Sur le bord de l’eau,

Sur le bord du vaisseau. »

— « Ça se rend pas, dit-elle, Comm’ de l’argent prêté, Comm’ de l'argent prêté, Sur le bord de l’île,

Comm’ de l'argent prêté, Sur le bord de l’eau,

Sur le bord du vaisseau ! »

LA CHANSON POPULAIRE LXV

Dans une chanson de France, qui se trouve un peu dans toutes les provinces, le faraud, après avoir consulté le rossignol, s’en va trouver hardiment une fille qui ne lui déplaît pas et à laquelle il a des raisons de croire qu'il ne déplaît pas ; il appoind même à la leçon du rossignol et ajoute de biais fort galant :

« Je cueillerai les pommes, Les pommes de reinette Qui sont dans ton jardin ;

Permets-moi donc, la belle, Que j'y mette la main ! »

— ( Jamais je permettrai

Que vous touchiez mes pommes ; Apportez-moi la lune,

Le soleil à la main,

Vous toucherez les pommes

Qui sont dans mon jardin ! »

Notez que c'était une feinte ; la fille eût été bien désolée d’être étrangée de son galant pour une entreprise aussi difficile et lointaine. Mais comme l’autre

répond :

« La lune elle est trop haute, Le soleil est trop loin, Avant que je l’apporte Tu changeras d'amant ! »

elle constate en cela le manque de profondeur du soi-disant amour de l’amant et l’accuse d’être un volage et un trompeur.

On sait bien, qu’en réalité, la seule préoccupation sérieuse des bachelettes ne peut être que l’amour, et la chanson du Lauraguais le dit :

Qan y a tres filhos Al pe d’'uno crous, Pregoun la Bierjeto Q'y balh’ un espous.

LXVI LA CHANSON POPULAIRE

(Quand il y a trois filles — Au pied d’une croix, — Elles prient la vierge — Qu'elle leur baïlle un époux.)

Un coup, un sieur se promenait dans un vallon. Il fit rencontre d’une bergerette qui lui parut une enfant ; aussi, sans penser à mal, il lui demande à qui étaient les moutons ? Mais la futée, à qui le beau sire faisait impression, lui répart gentiment :

« Lous moutous soun del mestre, Inpuntintalicou, L'y fa de poutous, Lous moutous soun del mestre, La pastouro es à bous!»

(« Les moutons sont au maître, — Inpuntintalicou, — Lui fait des baisers, — Les moutons sont au maître, — La pastoure est à vous ! »)

Un petit surpris par cet aveu tout de go, à la fois naïf et hardi, le cavalier observe à la bergerette qu’elle semble un peu jeune. Mais il n’y a pas d’âge pour l'amour, du moment qu’on est apte à l’éprouver, ceci ressort de la réponse de la fillette :

«Mousu, per moun txouyne atxe, Inpuntintalicou, L'y fa de poutous, Mousu, per moun txouyne atxe, Me refuzaïas-bous ?

(« Monsieur, pour mon jeune âge, — Inpuntintalicou, — Lui fait des baisers, — Monsieur, pour mon jeune âge, — Me refuseriez-vous ? }

« L’erbo del prat es courto,

Inpuntintalicou, L'y fa de poutous,

LA CHANSON POPULAIRE LX VIE

L’erbo del prat es courto, Proufito netx e txour.

(« L’herbe du pré est courte, — Inpuntintalicou, — Lui fait des baisers, — L’herbe du pré est courte, — Elle profite nuit et jour.)

« Atal fan las filhetos, Inpuntintalicou, L'y fa de poutous,

Atal fan las filhetos.

Creyson in fan l'amour !»

( « Ainsi font les fillettes, — Inpuntintalicou, — Lui fait des baisers, — Ainsi font les fillettes, — Elles croissent en faisant l’amour ! »)

Une chanson de France, dont on trouve des versions dans moultes provinces, nous conte que trois filles étaient à baller dans un pré. Survint un pastoureau qui, charmé, saisit la plus jeune pour l’embrasser. La jouvencelle se débat et ses compagnes viennent à la rescousse. Intimidé, le nigaud lâche la bachelette ; lors, les filles se gaussent de lui :

Nous nous écriâmes :

Ah ! le sot berger !

Quand on tient l’anguille,

I1 faut la manger.

Dans le pré, mes compagnes, Qu'il fait bon danser !

Quand on tient l’anguille,

Il faut la manger ;

Quand on tient les filles, Faut les embrasser.

Dans le pré, mes compagnes, Qu'il fait bon danser !

En bien des provinces on trouve des chansons dont la base est une idée similaire de celle de ce der-

LXVIIL LA CHANSON POPULAIRE

nier couplet. Dans le Caorsin, il y a au moins trois chansons sur des thèmes de ce biais. Marguerite a la terreur de traverser le bois :

Comment je passerai le bois, Moi que je suis jolie ?

Elle trouve un garçon bénévole qui l’accompagneràa. Pour l’écarter d’elle, elle se fait passer pour la fille du bourreau, objet de répulsion dans l’ancien temps. Comme la poésie populaire a perçu avec acuité les deux sentiments contrepointés dans le cœur de la fille. En sa pudeur de vierge, elle désire sincèrement que son honneur soit sauf ; mais elle est pairement offensée sincèrement que son compagnon ne profite pas de la solitude où ils se trouvent, pour se livrer à quelque tentative galante :

Quand ell’tut au milieu du bois, La belle se mit à rire :

« Belle, de quoi riez-vous tant, Qu'avez-vous tant à rire ? »

— « Je ris de toi, je ris de moi, Je ris de ta bêtise,

Sommes-nous au milieu du bois,

Sommes-nous à la rive ? »

Le sot ne saisit pas. Ce n’est qu’une fois, fors le bois, ores que Marguerite s’est fait connaître pour la fille d’un seigneur, qu’il chevit par comprendre. Trop tard !

« Revenez vite dans le bois, Marguerite, ma mie ».

— «Il fallait plumer la perdrix Du temps qu'elle était prise |! »

LA CHANSON POPULAIRE LXIX

Un autre garçon n’est point aussi nice auprès de sa mie :

Tout en la regardant, L'embrasse tendrement :

« Bell’, si je te tenais, Dedans le bois seulette,

Je te ferais changer De couleur, ma brunette! »

Piquée, la jeune fille afie qu’elle n'a pas peur et qu’elle ira bien au bois avec lui, sans rien redouter. Mais le gaillard tient parole ; en plein bois, l’imprudente est à la merci du galant ; la belle se voit perdue, à l’instant d’être proprement dévirginisée, lorsqu'elle a une inspiration.

« Franc chevalier, arrête ; Si mon père n'a trois chevaux, Le roi n’en a pas de plus beaux, Laisse-moi en aller Je te les donnerai ! »

Cette belle promesse arrête l’impétuosité de l'amant ; il quitte se relever la fille. Ores qu’ils sont rendus chez elle,

La belle lui fait voir

Trois chevaux en peinture :

« Le bien de mon père n’est pas mien, Mon cœur en gage m'appartient, Retire-toi, coulhon,

De moi tu n'auras rien ! »

— « Ah ! que je suis coulhon D'avoir laissé aller ma mie :

J'ai fait comme le chien lévrier, Qui tint le lièvre entre ses pieds ; Croyant de le reprendre,

Il le laissa aller ! »

LXX LA CHANSON POPULAIRE

Une fillette, trop précoce et délurée, tient ce petit discours à sa mère :

« Mariez-moi, ma p'tite maman,

Je crois que c'est mon temps;

Vous m'avez faite à quatorze ans, Tridera la la, tridera la la,

Vous m'avez faite à quatorze ans, Je veux en faire autant ! »

Comme la témeur de la maternité, qui constitue les trois quarts de la vertu des filles, n’est pas pour arrêter pareille petite personne aussi décidée, elle profite d’une nuit où son père doit être absent, pour prévenir un galant, qui n’a garde de faillir au rendez-vous. La petite, toujours avec autretelle crànerie :

« Mon cher amant, déshabille-toi, Dans mon lit coucheras, ! »

On s'attendait à autre chose : mais, aussi extraordinaire que cela paraisse, le galant, au lieu de faire amour, s’endort auprès de la fillette confuse et irée. La nuit s'écoule, l’aube vient, le galant se réveille, ains c’est l’heure de partir :

Mais quand vient la pointe du jour, Le galant lui a dit : « Bonjour ! »

— «Je m'en fouts bien de tes bonjours, Tu n'as pas mes amours ! »

— « Si j'ai manqué à mon devoir, Je reviendrai ce soir |! »

— «Je m'en fouts bien de tes : ce soir, Tu n'as pas de savoir ! »

Il est aussi de fort beaux cris d'amour dans la poésie populaire :

Ah ! soleil, fonds les rochers !

Ah ! lune, bois les rivières !

LA CHANSON POPULAIRE LXXI

Que je puisse regarder Mon amant qui est derrière | L’impatience des amants, qui espèrent avec fièvre l’heure où la disparition de la lune aviera l’obscurité favorable, n’est-elle point fortunément retrayte :

O lune, méchante lune, Tu n’es encore que là!

Je te croyais à quatre heures, A la minuit tu n’es pas!

Si j'avais mon arbalète.

Je te jetterais à bas!

Encore à citer la chanson, populaire dans toute POccitanie :

Agelos mountanhos Qe tan autos soun, M'inpatxon de beyre Mas amous oun soun | (Ces montagnes — Qui si hautes sont — M’empêchent de voir — Où sont mes amours !) Aqelos mountanhos Qe s’abaysaran, Mas amous, pecayre !

Se raproutxaran | (Ces montagnes — S’abaisseront, — Mes amours, pecayré ! — Se rapprocheront !) Quelle observation, quelle connaissance de la vie on trouve dans la poésie populaire. Voici plusieurs chansons du Caorsin :

Filhetos qe ses à marida,

Nou dibrias pas bous tan triga ; Qan maridados ne sares.

N'anires pas ounte bouldres..

(Fillettes, qui êtes à marier, — Vous ne devriez

CXXIH LA CHANSON POPULAIRE

pas tant vous presser ; — Quand mariées vous serez, — Vous n’irez pas où vous voudrez...)

Al cap de nau mezes, un an, Uno pitxouno o un efan :

L'efan sara plourayre ;

Touto la netx, bressin, bressan, Belo, droumires gayre |

(Au chef de neuf mois, un an — Une petite ou un garçon : — L'enfant sera pleureur ; — Toute la nuit, berçant, berçant, — Belle, vous ne dormirez guère |)

Sire le roi a été séduit par la beauté de la marquise; avec calme et autorité il annonce au mari de celle-ci, qu’il lui plaît de coucher avec sa femme.

« Sire, vous avez tout pouvoir, Pouvoir, toute puissance;

Mais si vous n'étiez pas le roi, J'en tirerais vengeance | »

— «a Mon bon marquis, console-toi, Tu auras ta récompense, Je te ferai grand maréchal, Grand maréchal de France ! »

— Txano, in te remaridan

Crezios d’ese countento ; Eres mestreso à toun oustal E douma siras sirbento ;

Te caldra, O lou bastou anira,

Ese oubediento !

(Jeanne, en te remariant, — Tu croyais être heureuse ; — Tu étais maitresse dans ta maison — Et demain tu seras servante ; — Te faudra, — ou le bàton jouera, — Être obéissante !)

Se toutis lous coucuts Boulabon per l’ayre, Barraïon lou sel, Beyrian plus l’esclayre !

LA CHANSON POPULAIRE LXXII

(Si tous les cocus — Volaient par l’air — Ils fermeraient le ciel, — On ne verrait plus la clarté !)

Ils sont nombreux, les pauvres vieux, qui, à pair le suivant, reçoivent, de l’étrangère entrée dans la maison, plus de brusques paroles et de mauvais procédés que d’égards et de bons soins :

Per apendre de pati

Ne cal prene noro (bis) Ve,

Ne cal prene noro !

(Pour apprendre à souffrir, — Il faut prendre bellefille, — Yè, — Il faut prendre belle-fille !) Les invités de la mariée chantent :

Piuselo la menan, Piuselo la menan !

(Pucelle nous la menons, — Pucelle nous la menons |)

Comme il est toujours aventureux d’afier en pareille matière, les invités du marié ripostent par cette prudente réserve :

Beleu ! (Peut-être !)

Voici de judicieuses maximes :

Las poumos maduros, Las cal amasa ;

Las filhos piuselos, Las cal marida |!

(Les pommes mûres — Les faut amasser ; — Les filles pucelles — Les faut marier !)

On rencontre, dans diverses provinces d’Occitanie, la chanson suivante. La mère et la fille, en moissonnant le blé, trouvèrent sous une javelle, un goujat,

LXXIV LA CHANSON POPULAIRE

c'est-à-dire un jeune homme. La mère qui connaît la vie, revendique la possession par moitié du garçon ; c'était raisonnable, Mais la jeune fille ne veut rien entendre et l’on porte la jurge devant le juge. Celui-ci déclare que l’affaire sera vitement jugée :

Lou blad à la mayre, Lou goutxat à la filho.

(Le blé à la mère, — Le goujat à la fille.) La mère estime, à droit, que c’est bien mal jugé et que c’est là un méchant juge :

Ma filho, q'es txoubo,

Aurio pla prou troubat, Pecayre,

Ma filho q'es txoubo

Aurio pla prou troubat.

(Ma fille, qui est jeune, — Aurait bien assez trouvé).

May yo qe souy bielho,

Ne troubaray plus cap, Pecayre,

May yo qe souy bielho,

Ne troubaray plus cap |!

(Mais moi qui suis vieille, — Je n’en trouverai plus aucun |!) Dès le mariage accompli, les conditions mutuent :

« Oh ! qu'avez-vous, ma douce amie, Que vous avez le cœur si triste à »

— « Galant, je voudrais m'en aller Dans le château de mon cher père, Pour y soigner ma bonne mère ».

— « Chez ton père tu n’'iras point, Hier soir tu étais la maîtresse,

Mais aujourd'hui je suis le maître ! »

(Vendée)

LA CHANSON POPULAIRE LXXV

Un beau chasseur a serré d’un peu trop près Jeannette ; en guerdon il lui baïlle un louis d’or. Jeannette était bien jeunette, mais en sa qualité de fille, elle n’en était pas moins adroite et malicieuse :

Jeannette de courir Aussitôt vers sa mère :

« Pour m'embrasser

Un beau monsieur voulait Me donner une pièce

Qui tout d’or reluisait. »

« Que tu es sotte, enfant, Fallait toujours la prendre ! »

— « La voilà dans

Ma tâcherette (1), maman ; Allons vite à la foire,

Acheter des rubans ! »

(Franche-Comté)

Entre vous tous, gens de la ville, Ah! ne vous estimez pas tant,

Vous nous traitez tous d’imbéciles, Nous pourrions vous en dire autant, Ah ! ne vous zist', ist’, zeste,

Ah ! ne vous estimez pas tant !

(Bretagne)

Courounats la nobi, La soue may, Couronnats la nobi Dab un gran gay ; Dab un gran gay E gran doulou, Courounats la nobi Q'et-se he aunou !

(Couronnez la mariée, — La sienne mère, — Couronnez la mariée — Avec grande joie, — Avec grande

(x) Pochette.

LXXVI LA CHANSON POPULAIRE

joie — Et grande douleur, — Couronnez la mariée — Qui vous fait honneur !) Voici qui prouve une intelligente et aimable philosophie : | « Jean, prends garde à toi, On va te couper l’herbe bis) Sous le pied, Te prendre ta maîtresse, Dondaine, L'amour qui nous mène, Dondon ! »

— « Laisse-la couper, Repoussera plus belle. (b1s)

Pourquoi donc Je me mettrais en peine ?

Dondaine L'amour qui nous mène,

Dondon ! »

(Nivernais)

En Auvergne, les domestiques, qui changent de maître à la Saint-Jean, chantent :

Lo souorto siasco bouno, Belo, lo, lè, E 1lo, lo, lè,

May beleu pus maysanto, Belo, lo, lè !

(La vie sera bonne, — Mais peut-être plus mauvaise.)

E 1oy bartoy flouriso, Belo, lo, lè, E lo, lo, lè,

Loy mestres s’odousiso, Belo, lo, lè!

(Et les genêts fleurissent, — Les maîtres s’adou-

cissent.) Qo duroro pas gayre Belo, lo, lè, E lo, lo. lè,

LA CHANSON POPULAIRE LXX VII

Un mes o sin semonos, Belo, lo, lè !

(Ça ne durera guère, — Un mois ou cinq semaines.)

Amont, j'ai donné jà une série de chansons exquises. Dans celles que je citais à d’autres points de vue, on a pu trouver maints détails délicieux. Voulezvous encore des choses charmantes ?

Le rossignol, dit une garse,

Chante pour ces filles

Qui n’ont point d'ami;

Il chante point pour moi, Car j'en ai un joli.

S'il ne vient point dimanche Lundi j'irai le qu'ri!

— Beau pommier, beau pommier, Qu'est si chargé de fleurs Que mon cœur l’est d'amour, Que mon cœur l’est d'amour, Lon la,

Dansons la joliette,

Dansons-la sur l’herbette.

N'y faut qu'un petit vent Pour envoler ces fleurs, N'y faut qu'un jeun’ garçon Pour y gagner mon cœur, Lon la, Dansons la joliette Dansons-la sur l’herbette !

(Champagne) La nouste nobi marche leuyé, Semble l’iranye sus l’iranyé ! (bis) (Notre mariée marche léger, — Elle semble la fleur

sur l’oranger !) (Béarn)

LXX VIII LA CHANSON POPULAIRE

Elle était aussi droite Que le jonc dans le pré.

Elle était aussi vermeille Que la rose au rosier |

(Saintonge)

Avec quelle délicatesse est exprimé le soupçon

jaloux, dans cette aubade de mai provençale : Vous representi la viuleto :

Sias din moun couer touto souleto ; May per you sarie doulourous Se din vouestro couer n’y avie dous !

(Je vous présente la violette : — Vous êtes dans mon cœur toute seule; — Mais pour moi il serait douloureux — Si dans votre cœur nous étions deux |!)

Las carreros diuyon flouri, Tan belo nobio ba sourti ; Diuyon flouri, diuyon grana, Tan belo nobio ba pasa!

(Les rues devraient fleurir, — Tant belle mariée va sortir; — Elles devraient fleurir, elles devraient grener, — Tant belle mariée va passer !}

(Agénois)

« Dites-moi si je suis belle,

C'est ce que mon cœur aime,

Ou si mon miroir me ment ?

C'est c'que mon cœur aime tant ! »

— © Vous êtes un peu brunette, C'est ce que mon cœur aime,

Mais cela vous avient tant,

C'est ce que mon cœur aime tant | »

(Bretagne) Une fille a été mariée contre son gré à un époux vieux et grognon, qui exige qu'elle se lève au point du jour :

LA CHANSON POPULAIRE LXXIX

Oh ! la Nanette elle se lève,

Mais chez son père elle s’en va.

Le long de son chemin rencontre

Son cher amant du temps passé Qui l’avait tant aimée.

Il lui dit : « Eh ! bonjour, Nanette, Où vas-tu donc, bell’, si matin ? »

— « Je cherche à vendr”’ mon cœur volage, Je vous le donne pour cinq sous, Galant, le voulez-vous ? »

Il lui prend les mains dans les siennes, Il l’embrasse bien tendrement En lui disant : « O ma Nanette, Ton cher amant du temps passé Veut faire le marché ! »

— Elle aura les joues roses Comme un’ feuille de rose, Elle aura les joues roses Comme une feuille, Taladenette, Comme une feuille, Lon la, ladenette, Comme un’ feuille de rose !

Et puis les yeux brillants Comme les étoil’ du temps, Et puis les yeux brillants Comm les étoiles, Taladenette, Comm’ les étoiles Lon la, ladenette, Comm’ les étoil’ du temps!

(Nivernais) Encore du Nivernais, cette version d’une chanson

qu’on trouve.en Picardie et dans les Flandres :

Le bon Dieu s'habille en pauvre, L'aumône va demander. (bis)

Il est brutalement rabroué par un riche, mais sa femme a merci du mendis :

LXXX LA CHANSON POPULAIRE

Quand il a mangé la soupe, Le pauvre veut s’en aller. (bis)

« Restez, oh ! restez, le pauvre, Un lit jai pour vous coucher. » (bis)

Quand elle entre dans la chambre, Voit la chambr’ tout éclairée.

« Oh ! dites-moi donc, le pauvre, Est-c’ la lune qui paraît ? »

« Non, madam’, ce sont des anges Que vous voyez voltiger ! »

— Be s'en ba la nobi Sou camin ple, Semble l’arrose De l’arrouze |

(Bien s’en va la mariée — Surle chemin plainier — Elle semble la rose — Du rosier !)

Sa may plante briuletes, Sa may plante briuletes,

E rozes muscadetes

Au cap dou leyt :

Nobi, s’as droumit soulete, Séra pas d’aneyt |

(Sa mère plante violettes, — Sa mère plante violettes — Et roses musquées — À la tête du lit : — Mariée, si tu as dormi seulette, — Ce ne sera pas de cette nuit |)

(Landes) Si la belle s’est endormie Entre les bras de son amant, De son amant qui la regarde, Son cœur charmé, ses yeux brillants.

« Que les étoiles sont grandes, Quand elles sont au firmament Mais les beaux yeux de ma maîtresse Sont bien encore plus charmants ! »

(Velay)

LA CHANSON POPULAIRE LXXXI

N'y a rien d’aussi charmant Que la bergère aux champs ; Quand il tomb’ d'la pluie, A d'mande du beau temps :

Voilà comm’ la bergère Aime à passer le temps.

Eh ! gai, mon berger,

Ho ! ho ! mon valet,

Et tideri lon lère,

Lon lère, lon lère,

Et tideri lon lère

Lon lère, lon la!

Son amant va la voir Le matin et le soir :

« Réveillez-vous, bergère, Bergèr', réveillez-vous, Menez vos moutons paître, Le soleil luit partout.

Eh ! gai, etc.

Quand la bergère entend La voix de son galant, EI!’ prend sa corselette Et son beau jupon blanc, El!’ va ouvrir la porte

A son fidèle amant.

« Beau berger, mon ami,

De quoi viverons-nous ? »

— « Les moutons vivent d'herbe, Les papillons de fleurs ;

Tous les deux, mignonnette, Nous vivrons de langueurs ! »

(Vendée)

Che you chabioy boula (bis) Coumo la perdri grijo, Lan la, lan la, Coumo la perdri grijo, Doun, doun.

(Si moi je savais voler — Comme la perdrix grise

LXXXII LA CHANSON POPULAIRE

— Lan la, lan la, — Comme la perdrix grise, — Don

don.

Men anioy pauja (bis) A l’porto de mo mio, Lan la, lan la, A l’porto de mo mio, Doun, doun.

(Je m’en irais poser — A la porte de ma mie, — Lan la, lan la, — A la porte de ma mie, — Don don.)

Le rossignol m'a dit

Que vous aimiez les roses, Que vous aimiez les roses Cueillies dès le matin :

Les miennes sont écloses Dedans mon beau jardin!

(Périgord) Le galant parle d’amour avec sa mie, mais l’aube vient, annoncée par la calandre ; le charme de la chanson remembre les albas des troubadours :

Ay ! no cantes pas tan alt, Calandria amorosa,

No fases penar’l meu cor, No declares tal’ cosa :

Lo dia s’en v'à venir,

Ja se qe me cal fujir,

Qe la gent nom troben Amba vos, galant' minyona !

(Ah! ne chante pas si haut, — Calandre amoureuse, — Ne fais pas souffrir mon cœur, — N’annonce pas telle chose: — Le jour s’en va venir, — Je sais qu’il me faut fuir, — Pour que les gens ne me trouvent — Avec vous, gente mignonne |)

Alteta n'es com un siprer,

Molit ben feta de sintura, Mi pareix qe’ls anjels hant fet

LA CHANSON POPULAIRE LXXXIIE

Lo cos ben dret, Lo cos d’aqeixa criatura |!

(Haute elle est comme un cyprès, — Moult bien faite de ceinture, — Il me parait que les anges ont fait — Le corps bien droit, — Le corps de cette créa-

ture |) En lo peu del ginjolero Hi ha una font d’aygua viva.

(Au pied du jujubier — Il y a une fontaine d’eau vive.)

Y à la vora de la font S’hi ombrejava una nina,

(Et au bord de la fontaine — S’ombrageait une

jeune fille.)

De tant bonica qe n'’era La fuenta ne relluhia.

(De si jolie qu’elle était — La fontaine en resplen-

dissait.) (Calalogne)

Y a-t-il un arbre en las fouras Que passe par d’su les chagnes, Ceum’ les vargnes et les fragnes Pasont l’aronde et les garas.

— Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en chacun cheu vous; Si la mariée al é malade, J'la guarirons ben sans vous.

(Bourbonnais) Sur des airs de bourrée :

Enqgera n'es pas jour, Q'ey la luna qe raia, Enqgera n'es pas jour, Qu'’ey la luna d'amour ; Qu'’ey la luna d'amour Que raia, qe raia,

LXXXIV LA CHANSON POPULAIRE

Qu'ey la luna d'amour Que raia toujour !

(Encore n’est pas jour, — C’est la lune qui rayonne, — Encore n’est pas jour, — C’est la lune d'amour ; — C’est la lune d'amour — Qui rayonne, qui rayonne, — C’est la lune d’amour — Qui rayonne toujours !)

— YŸ a set an q'ieu t'ayme, Q'ieu te fau la cour; Te trobe poulida May qe’l proumie jour |

(Il y a sept ans que je t'aime; — Que je te fais la

cour ; — Je te trouve jolie — Plus que le premier jour !} (Limousin)

Cette chanson française se chante, avec de légères

variantes, en des provinces bien diverses, notamment

en Picardie, Velay, Franche-Comté, Poitou et Savoie :

La belle est au jardin d'amour, Voilà un mois ou six semaines, Son père la cherche partout

Et son amant est bien en peine.

« Berger, berger, n'as-tu pas vu, N’as-tu pas vu la beauté même ? »

— «Comment est-elle donc vêtue, Est-elle en soie, est-elle en laine ? »

« Elle est vêtue en satin blanc

Et dans ses mains blanches mitaines, Ses cheveux qui flottent au vent

Ont une odeur de marjolaine. »

« Elle est là-bas, dans ces vallons, Assise au bord d’une fontaine ; Dans ses mains tient un bel oiseau A qui la bell’ conte sa peine. »

« Petit oiseau, tu es heureux

D'être ainsi auprès de ma belle; Et moi qui suis son amoureux,

Je ne puis pas m'approcher d'elle !

LA CHANSGN POPULAIRE LXXXV

« Peut-on être auprès du rosier

Sans en pouvoir cueillir la rose ? »

— « Cueillez-la, si vous le voulez, Car c’est pour vous qu'elle est éclose ! »

En Comté, la fille traitée de vilaine par les trois discourtois capitaines qu’elle rencontre, leur répond :

Je ne suis pas si vilaine, Avec mes sabots, Puisque le fils du roi m'aime, Avec mes sabots Dondaine Oh, oh, oh!

Avec mes sabots !

— Pimperline et Pimperlin

Sont allés au bois voisin ; Les routes n’y sont plus vertes, Les oiseaux sont envolés, Sans couteau et sans fourchette Le gros loup va bien souper !

— Voici le printemps, La saison nouvelle, Où tout beau garçon Change de maîtresse, Bon, bon, Si l'amour vous gêne, Moi non!

Où tout beau garçon Change de maîtresse ; Moi j'changerai pas, La mienne est trop belle, Bon, bon, Si l'amour vous gêne, Moi non !

— Je me suis mise en fenêtre Voir si mon ami vient pas; J'aperçus la claire lune :

Claire lune, Dieu te garde!

Et pensez-vous qu’il m'oublie ?

Eh, oh! la la!

Qu'il n'moublie pas!

LA CHANSON POPULAIRE

J'aperçus la claire lune :

Claire lune, Dieu te garde !

Hélas ! que les nuits sont longues

Quand les amis n’y sont pas !

Et pensez-vous qu'il m’oublie ?

Eh,oh!lala!

Qu'il n’moublie pas !

(Franche-Comié)

Version comtoise d’une chanson de France :

Derrièr’ chez mon père, Vole, mon cœur, vole, Derrièr’ chez mon père Y a un pommier doux Tout doux, Eh iou, Y a un pommier doux.

Trois jeunes princesses, Vole, mon cœur, vole, Trois jeunes princesses Sont assis’ dessous Tout doux, etc.

« Sœurs, dit la plus jeune, Vole, mon cœur, Vole, Sœurs, dit la plus jeune, Je crois qu'il fait jour. »

Sœurs, dit la seconde, Vole, mon cœur, vole, Sœurs, dit la seconde, J'entends le tambour. »

« Sœurs, dit la troisième, Vole, mon cœur, vole, Sœurs, dit la troisième, Ce sont nos amours

« Qui vont à la guerre, Vole, mon cœur, vole, Qui vont à la guerre, Combattre pour nous.

LA CHANSON POPULAIRE LXXX VII

« S'ils gagnent bataille, Vole, mon cœur, vole, S'ils gagnent bataille, Auront nos amours.

« Qu'ils perd’ ou qu'ils gagnent, Vole, mon cœur, vole,

Qu'ils perd ou qu'ils gagnent, Les auront toujours ! »

La chanson de la Mariée se trouve un peu partout en France. Balzac la cite avec admiration dans Pierrette, À loir, j'ai vu, dans des noces, les yeux de rudes paysans s’embuer de larmes :

Nous sommes venus, ce soir, Du fond de nos villages Vous faire compliment

De votre mariage

A monsieur votre époux Aussi bien comme à vous !

Vous voilà donc liée, Madame la mariée,

Vous voilà donc liée, En venant d'épouser, Avec un anneau d'or,

Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée,

Vous n’irez plus au bal, Ni dans les assemblées ; Vous gard’rez la maison Pendant que nous irons !

Série de chansons du Caorsin :

Où l’enterrerons-nous, Cette aimable brunette ?

Là-bas, sous ce grand arbre Qui couvre le chemin

Où le rossignol chante,

Le soir et le matin |

LXXX VIIL LA CHANSON POPULAIRE

— L'autre jour, en me promenant Le long d’un joli bois charmant, J'ai entendu la voix d'une bergère Qu'elle chantait une chanson nouvelle.

Du plus loin qu’elle m'aperçut,

La bergère ne chanta plus.

«Chantez, chantez, mon aimable bergère, Recommencez votre chanson nouvelle | »

Une jeune fille morte s'adresse à son amant qui est venu pleurer sur sa tombe :

«€ Paubr'amourous, Diu te counsole, Diu te balhe soulatxomen ;

Car yo sou foro de mas penos

E tu dintres din lous tourmens !

Pauvre amoureux, Dieu te console, — Dieu te baille soulagement ; — Car moi je suis hors de mes peines — Et toi tu entres dans les tourments |)

La bago d’or qe m'as balhado, Al pitxou detx la troubaras :

In riren tu la y as boutado, In souspiran la tiraras ! »

(La bague d’or que tu m'as baillée, — Au petit doigt tu la trouveras : — En riant tu la lui as boutée, — En soupirant tu la tireras ! »

« Jardin d'amour,

Aimable solitude, Toi qui languis

De me voir tous les jours, Raconte-lui

Les tourments que j'endure, Si je languis

C'est d'avoir trop d'amour « Dans mon jardin

Y a ’ne claire fontaine Environnée

De lauriers à l’entour ;

LA CHANSON POPULAIRE LXXXIX

Allons-y donc,

Mon aimable maîtresse, Nous y prendrons

Le plaisir de l'amour ! »

« Petit ruisseau, Et vous, claire fontaine, Qui coulez tant La nuit comme le jour, Apaisez-vous, Un moment de silence, C’est mon amant Qui chante dans le bois !

« Mon cher amant,

Que veux-tu que j'y fasse ?

On me défend

Tous les jours de t'aimer ; Un autre amant

Est venu à ta place, Reviens-y, toi,

Tu seras le premier ! »

Dans ces vallons

Le rossignol y chante Chaque matin

A la pointe du jour ; Il nous disait

Dans son joli langage :

Les amoureux

Sont toujours malheureux |

Y a chez nous Une haute montagne :

Où les amants La montent si souvent :

En ja montant On prend beaucoup de peine ; En descendant, Mille soulagements !

Le mal d'amour Est une maladie,

Le médecin Ne peut pas la guérir

XC LA CHANSON POPULAIRE

L'herbe du pré

Qu'elle est tant souveraine, L'herbe du pré

Peut pas la soulager ! »

Il y aurait bien d’autres exemples à citer, et encore bien des noëls populaires d’une naïveté ravissante ou d'inspiration charmante :

Les bergers, auxquels l’ange a raconté qu'il était un esprit sans corps et ne buvait ni ne mangeait, lui répondent :

San beure, ni san manja,

De qe faria vous per viure ?

Saï vendria pa tan barja,

Chi aia lou ventre deliure ; Moun ami,

San tan de nouvelos,

Leysa-nous diurmi !

(Sans boire, ni sans manger, — Comment feriezvous pour vivre ? — Vous ne viendriez pas ici tant causer, — Si vous aviez le ventre vide ; — Mon ami, — Sans tant de nouvelles, — Laissez-nous dormir !)

(Velay)

Le noël suivant, aux bruits de fanfares, recorde

d'abord, par son rythme, la cadence balancée des carillons :

Anan auzi las aubados, Qe s'en benon de souna Sus de troumpetos daurados, Dizon qu'un Dalfi sara.

L'uno fa : Tarara Tararero Lintanpoun, laderitanpoun, Et l'autro y fa lou respoun :

Tarara, tarara Tararero,

LA CHANSON POPULAIRE XCI

Lintanpoun, laderitanpoun, Noubel bengut, pitxou poupoun !

(Allons ouïr les aubades, — Qui s’en viennent de sonner — Sur des trompettes dorées, — Elles disent qu'un Dauphin sera. — L’une fait : Tarara — Tararero, — Lintanpoun, laderitanpoun, — Et l’autre lui fait le répons : — Tarara, tarara — Tararero — Lintampoun, laderitanpoun, — Nouveau venu, petit poupon !)

(Caorsin) Ce couplet est tiré d’un noël de la même province :

Quand furent entrés (bis)

Dedans cette étable, Marie enfanta

Jésus tout aimable,

Dans un petit coin, Marie, Marie,

Dans un petit coin,

Sur la paille et le foin!

Et le fameux noël de la Marche des Rois :

De boun matin

Ay rescountrat lou trin

De tres grans reys Q'anabon in biatxe ;

De boun matin

Ay rescountrat lou trin

De tres grans reys

Desus lou gran camin !...…

(De bon matin — J'ai rencontré le cortège — De trois grands rois — Qui allaient en voyage ; — De bon matin — J'ai rencontré le cortège — De trois grands rois — Dessus le grand chemin !.....)

qui n’est pas une production provençale, à pair ou le cuide, mais se trouve également en Limousin et en Caorsin. Il faudrait que l’on finit par comprendre

XCII LA CHANSON POPULAIRE

que la Provence ne constitue pas le Midi, qu'il ya autre chose que la Provence dans le Midi : il est vrai que les Provençaux aident avec cure au maintien de cette abusion. À Moissac-en-Caorsin, le lundi de la Pentecôte, la Marche des Rois se joue encore, avec le fifre et le tambour, sur un rythme solennel, en une procession en barque sur le Tarn, pour la bénédiction de l’eau.

Il se faut borner ; je m'arrête. Pour définer, cette petite merveille, digne d’une anthologie, une chanson savoyarde :

Là-haut, sur la montagne, Il y a un pré ;

Les perdrix et les cailles Y vont chanter.

J'ai pris mon arbalète, J'y suis allé ; Croyant en tuer quatre, J'ai tout manqué.

C'est le cœur de ma mie Que j'ai blessé.

«Mie, ma douce mie, Mal t’ai-je fait ? »

« Un petit peu, pas guère ; Si j'en mourais,

Un baïser de ta bouche Me guérirait ! »

Voilà un aperçu de l’ancienne poésie populaire. Huy, le peuple lui préfère des rengaines imbéciles de café-concert. Que faire à cela ? Rien. Envis toutes les tentatives, on se rebaillera pas au peuple le goût, le sens des chansons populaires de l’ancien temps, parce que ce peuple, dont le fonds demeura à peu près autretel

LA CHANSON POPULAIRE XCIII

durant cinq ou six siècles, a été radicalement mutué par les conditions civilisatrices du XIXe siècle.

Les vieilles chansons ne seront oncques plus populaires ; elles sont irrémédiablement perdues chez le peuple. Certes, les lettrés les goûteront toujours ; mais elles ne seront plus, en même temps, vivantes dans le peuple, ainsi qu’autrefois, ores qu’elles n’étaient pas populairement abolies. Dans les recueils, elles se trouveront embaumées pairement en des reliquaires. Ains, pour ceux qui les exhumeront un moment, leur parfum délicieux du passé n'ira pas sans une pénétrante mélancolie, par la sensation que tout cela n’est plus.

Il y aura toujours une vie provinciale, des caractéristiques locales ou régionales : qu’on le veuille ou non. C’est pourquoi il ne faut avoir mie essoine au sujet du régionalisme ; mais ce sera une existence autre. Elle aviera au peuple une âme différente de âme séculaire, charmante et naïve, de nos aïeux. Et c'est de cela que les traditionnistes ne sauraient se consoler.

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