INTRODUCTION
Lorsque, quelques mois avant sa mort, l'éditeur Honoré Champion, dont la physionomie indulgente et fine n'est oubliée d'aucun de ceux qui l'ont approché, voulut bien nous demander d'entreprendre cette Bibliographie des Bégiments français, il ne se dissimulait pas les difficultés particulières auxquelles nous devions nous heurter. L'une surtout le préoccupait, en dehors de celles qui sont le propre de tout travail de ce genre. Beaucoup d'Historiques, imprimés par les presses régimentaires, lithographies ou même simplement autographiés, destinés à ne pas sortir du cadre restreint d'un corps de troupe, sont presque introuvables. Aucune publicité n'a attiré l'attention sur eux. A levir éga,rd, l'obligation du dépôt légal a été le plus souvent éludée, par ignorance ou par modestie. La Bibliothèque nationale est loin de posséder la collection complète de ces petits livres ; celle du ministère de la Guerre, elle-même, en conserve une série où de nombreux vides sont à déplorer.
Tl nous était indispensable, pour obtenir un résultat satisfaisant, de fouiller les tiroirs de l'un de ces amateurs, passionnés des choses militaires, qui se sont appliqués et s'appliquent encore à rassembler les éléments de l'état civil de nos régiments. Parmi ces collections, celle de M. l'Intendant général Courtot nous fut largement ouverte. Si ce volume est appelé à rendre quelques services, c'est à elle qu'il le devra. Notre premier devoir est donc de remercier son érudit propriétaire pour la bienveillance avec laquelle il nous fit l'honneur de de suivre et d'encourager nos efforts. Depuis de longues années,
VI Introduction
patiemment, jour par jour, sans ménager sa peine, cet officier général a donné la chasse à ces opuscules dont la réunion, selon le mot de l'un de ses précurseurs, forme la plus belle histoire de notre armée ^. Nous nous sommes bien souvent félicités de la bonne fortune qui nous permettait de puiser à notre gré dans cette bibliothèque unique, en dehors de laquelle nous aurions longuement et vainement cherché plus d'une brochure rarissime.
Nous tenons à rendre à un autre collectionneur un hommage ému : le général Rebora, tout récemment enlevé à l'affection de ses amis, conservait, soigneusement classés, de nombreux articles de journaux se rapportant à notre sujet. Ses notes nous furent précieuses et les regrets causés par sa brusque disparition se doublent pour nous du souvenir reconnaissant que nous devons à son inépuisable dévouement ^.
On s'étonnera, sans doute, en feuilletant cette Bibliographie du très petit nombre d'ouvrages antérieurs au xix*^ siècle y ayant trouvé place. Il est assez surprenant, en effet, que, sous l'ancienne monarchie, l'esprit de corps n'ait pas provoqué de plus nombreux travaux consacrés à la gloire des régiments. L'élan fut cependant donné à maintes reprises ; cet élan se brisa toujours soit contre l'indifférence des lecteurs, soit contre les difficultés matérielles de l'entreprise ^.
Le Père Daniel avait publié depuis déjà dix ans V Histoire
1. M. Jules Richard, article du Figaro du mercredi 14 avril 1886.
2. L'intendant général Courtot et le général Rebora eurent quelques précurseurs et ont encore de nombreux émules. La collection de M. Jules Richard qui, à la mort de cet amateur éclairé, fvit achetée par un grand libraire parisien et dispersée, celle de M. Bertin, léguée au Musée de l'armée, les bibliothèques de M. Cottreau, de M. Maurice Levert et de bien d'autres, dont la liste serait trop longue à établir, présentaient ou présentent des ressources précieuses.
3. Notre intention n'est pas d'écrire ici l'histoire du genre d'ouvrages dont nous nous occupons, ni de retracer, même brièvement, celle de l'organisation des unités de l'armée française. Aux lecteiu-s qui désireraient avoir une idée
Introduction vu
de la Milice française ^ lorsque l'abbé Simon Le Pippre de Nœufville eut l'idée d'écrire un Abrégé chronologique et historique de Vorigine, du progrès et de l'état actuel de la Maison du Roi et de toutes les troupes de France ^. Son intention était de passer en revue tous les corps, d'établir leur filiation, la liste des généraux et des officiers les ayant commandés et de tirer « de l'oubli une infinité d'actions éclatantes, où ces corps se « sont signalés dans les difïérens temps et différentes occasions « où ils se sont trouvés ».
a Le but C£ue je me suis proposé, ajoute l'auteur, a été, en (c rapportant ces exemples de valeur et de courage, d'exciter et « d'enflammer de plus en plus les jeunes seigneurs françois par « le désir d'imiter ceux dont ils occupent la place ou dont ils ont « l'honneur de descendre. En effet, quel motif plus pressant pour « une jeunesse naturellement guerrière et jalouse de l'honneur « de sa nation que de se voir dans un poste ou dans une famille, « où elle apprendra qu'il y a eu des héros 1 que ne peut point sur « des âmes bien nées le désir d'égaler ou la crainte de dégénérer ? ^ )> Simon de Nœuf ville mourut avant d'avoir eu le temps de mener à bien d'autre partie de son travail que celle consacrée à la Maison du Roi.
De Roussel, quelque temps plus tard, reprit sa conception et nous devons à cet auteur les dix volumes d'Essais historiques sur les régimens d'infanterie, cavalerie et dragons ^ qui sont encore aujourd'hui parmi les meilleurs guides pour l'étude des origines régimentaires. Roussel n'acheva pas son travail, pas plus que Pinard n'eut le temps de pousser juscju'aux historiques des corps
exacte mais sommaire de ces questions, nous indiquerons la préface, rédigée par la Section historique de l'état-major de l'armée, du livre : Historiques des corps de troupe de l'armée française (1569-1900) (Paris, Berger-Levrault, 1900, in-8). C'est du reste à cette remarquable préface que nous empruntons la plvipart des renseignements donnés ci-après.
1. Histoire de la milice françoise et des changements qui s'y sont faits depuis l'établissement de la monarchie dans les Gaules jusqu'à la fin du règne de Louis le Grand par le R. P. Daniel. Paris, Coignard, 1721, 2 vol. in-4.