L'ITALIE ET LA NORMANDIE
La Bibliographie italiccHfiormande, qui fait l'objet de ce volume, n'indique que les ouvrages qui traitent exclusivement des relations particulières de l'Italie et de la Normandie ; elles n'ont d'annales sérieuses et suivies que depuis la chute du Bas-Empire. Il est bien certain toutefois que les habitants du pays qu'on nomme aujourd'hui la Normandie, les Calètes, les VélocasseSj etc., ont participé aux invasions des Gaulois qui portaient la terreur jusque dans Rome la toute-puissante ; et de même que ces peuplades n'étaient pas seules dans ces troupes conquérantes, de même les Romains, proprement dits, employèrent le secours de hordes étrangères, quand ils vinrent sous la conduite dé César et de Labiénus faire la conquête de ce pays, qu'ils comprirent, à la fin du m* siècle, dans la circonscription de la Gaule à laquelle ils donnèrent le nom de Deuxième Lyonnaise.
Le premier document écrit, qui nous intéresse, se trouve dans la Géographie du grec Strabon, qui vivait un demi-siècle avant l'ère chrétienne. En par-r
lant des Calètes, il dît : « Ils ont un si grand nombre de moutons et de porcs qu'ils fournissent abondamment d'étoffes de laine et de salaisons non-seulement Rome, mais presque toutes les parties de l'Italie (1 ). »> Le même auteur nous fournit un autre renseignement qui ne le cède pas en importance à celui-là, c'est l'itinéraire des commerçants d'Italie : « Depuis la Saône jusqu'à la Seine, on voiture les marchandises par terre. C'est en descendant cette dernière rivière qu'on les transporte dans le pays des Lexoviens et des Calètes » En présence d'une telle assertion, il est
présumable que des relations de commerce existaient bien antérieurement.
Mais les transactions devinrent plus faciles, quand sous l'empereur Auguste un grand chemin, partant de Lyon, traversant le Beauvoisis et l'Amiénois, fut construit jusqu'à TOcéan ; sur cette route s'embrancha la voie qui conduisait de Paris à la mer en passant par Rouen et Lillebonne, et de cette dernière ville le commerçant traversait Ja Seine à Aizier où il trouvait deux voies dont l'une conduisait à Pont-Audemer, à Lisieux et au-delà, et dont l'autre traversait le Vieil- Evreux pour aboutir à Orléans (2).
Le champ historique de cette époque est rude à défricher, et l'on ne s'y avance qu'en glanant à grand '-
(1) Strabon, L iv.
(2) Cf. Bergier, Histoire des grands chemins de l'Empire Romainy 1. 1, p. 527, 533, 547, etc. ^
peine les rares documents que le temps a épargnés.
Ainsi, il n'est pas douteux qu'après la conquêteMe la Lombardie par Charlemagne, les marchands neustriens n'aient fait commerce avec ceux de l'Italie ; nous en prenons à témoin une lettre de Charlemagne à Offa, de Tannée 796, par laquelle cet empereur, après avoir complimenté le roi de Mercie, règle la manière dont seront traités les Anglais qui traverseront la France pour aller en Italie et à Rome (1).
Mais nous voulons écarter toute conjecture, et nous sommes heureux d'arriver à un fait certain, c'est le voyage qu'un habitant de la Fouille fit à Rouen vers l'an 980, afin d'obtenir sa guérison par les mérites de saint Ouen (2).
Les pèlerinages en Italie étaient fréquents à cette époque, car l'an mil approchait, la fin du monde était, croyait-on, inévitable et la conscience était l'aiguillon du voyage aux lieux saints. C'était vers l'Italie et Jérusalem que l'on tournait les yeux, et ces expéditions ou pèlerinages rapprochaient les peuples entr'eux et les préparaient ainsi aux relations commerciales.
Nous sommes arrivés à une époque fertile en grands faits : les invasions des Normands en Italie. C'est une sorte de chronologie que nous allons étabUr, l'histoire des invasions ayant été élucidée par
(1) Baluze, Capital., t. i, col.,273 et suiv.
(2) Neustria pia. S. Audœniisy p. 20, § m.
d'illustres historiens auxquels nous renvoyons dans notre bibliographie.
De retour de la Terre-Sainte, quarante chevaliers normands, en habits de pèlerins, se reposèrent à Salerne. Cette ville était alors (1016) assiégée par les Sarrazins, qu'ils chassèrent de la contrée.
Gaimar, le prince du pays, reconnaissant leur service, leur offrit les plus brillantes récompenses. « C'est pour notre foi que nous avons combattu, répondirent ces nobles chevaliers, et non pour mérite de deniers. » Nos chevaliers restèrent quelque temps dans Saleme^ puis ils reviiu*ent dans la mère-patrie accompagnés par des ofTieiers salernitains, qui portaient des présents destinés au duc de Normandie.
Nos Normands, en revenant de cette expédition, rapportaient les éléments de cette architecture qui se confondit avec l'élément roman (î); ils importèrent aussi en Normandie le duel, comme un mode de régler leurs différends (2).
Les envoyés de Gaimar échouèrent dans leur mission auprès de Richard II, duc de Normandie ; ils. allaient se retirer, quand une circonstance vint remplir leur désir d'engager quelques Normands à s'expatrier. Osmond Drengot^ riche seigneur des environs d'Âlençon, avait tué, dans une chasse en présence du duc Richard, Guillaume Repostel, qui s'était vanté
(1) Sim. de Sismondi, t. i, p. 187.
(2) Toustain de Richeboarg, p. 227.
d'avoir eu les faveurs de sa fille. Osmond, ce père déshonoré, fut obligé de fuir; il partit donc pour l'Italie avec ses trois frères, Rainufle, Raoul, Anquetil de Quarrel et une troupe de volontaires. En accomplissant, dès leur arrivée, un pèlerinage à Monte-Gargario, ils s'engagèrent au service de Melo de Bari, seigneur Apulien, pour tirer vengeance de l'empereur de Constantinople. Après avoir remporté trois grandes victoires sur les Grecs , Melo de Bari fut vaincu aux lieux mêmes où s'était livrée la fameuse bataille de Cannes, et où il trouva la mort le 1*"^ octobre 1019.
Les relations commencèrent alors à devenir plus fréquentes et nos ducs Normands les favorisaient autant qu'il était en leur pouvoir ; nous citerons notamment l'émigration de Tancrède de Haute ville, — dans la famille duquel nous comptons des princes de Capoue, des comtes de Calabre, des comtes de Sicile, des princes d'Antioche, des rois de Jérusalem, — qui, secondé par ses douze fils et le seigneur de Montreuil-l' Argile, fit la conquête du royaume de Naples et la Fouille.
Sur les entrefaites, Rainulfe, frère de Drengot, fut investi en 1038 par l'empereur Conrad du comté d'Averse, ville fondée par les Normands en 1 030 sur un terrain donné par Sergius III, duc de Naples,
11 serait trop long de citer tous ces chevaliers aventureux qui déployèrent avec gloire l'étendard normand aux sanglantes couleurs. Au nombre de ces
illustres aventuriers, nous en remarquons principalement un dont les hauts faits tiennent du merveilleux. Robert Guiscard naquit vers 1015 à Hautevillela-Guichard dans le Cotentin. Ce fut lui (1) qui obtint en 1060 le titre de duc de la Fouille et de Calabre. Son frère Roger (2), né vers 1031, conquit la Sicile dont il reçut plus tard Tinvestiture ; pour quelques services rendus à la papauté, Urbain II le créa légat apostolique en Sicile, avec tous les droits du Saint- Siège. Cette concession futTorigine du tribunal ecclésiastique de Sicile, dont Tautorité a été contestée par les papes jusqu'à nos jours.
A cette époque, la vijjie de Rhoëm (Rouen) allait atteindre à l'apogée de sa gloire ; le règne de Guillaume -le -Conquérant devait l'élever au rang d'une des villes les plus importantes du monde, et nous ne saurions mieux célébrer sa puissance et sa splendeur qu'en citant ces vers que Ton trouve à la fin d'une chronique de Normandie (3) et qui sont évidemment d'un trouvère de la cour de Roger, roi de Sicile (4); ils furent donc composés vers 1150 :
(1) Il mourat le 17 juillet dans Ttle de Cépbalonie qu'il avait conquise.
(2] Mort à Mileto dans la Galabre en juillet 1101.
(3) Bibl. Imp. — Chronique de Normandie, no 8,305-3-3 a, fonds Golbert, ancien no 434, in-fo maximo sur vélin à deux colonnes en écriture du xve s., vo du fo 117. — Fr. 2,623.
(4) Ce prince illustre, d'origine normande, mourut en 1154, Âgé de 58 ans. II avait fait graver sur son épée :
Appnlus et Galaber, Siculus mihi servit, et Afer.
Rotbomà nobili^, urbs antiiiiia, potens, speciosa, Gens Normanna sibi te préposait dominari ; Imperialis honorificentia te super ornât ; Ta Rome similis, tam nomine qaam probitate, Rothoma, si mediam removes, et Roma yocaris.
Viribas acta tais deyicta Britannia servit; Et tumor Anglicas et Scotus algidas et Galo seyns, Mania, protensis mabibus, tibi débita solvant. Sub duce Gaufredo cadit hostis et arma quiescunt, Nominis ore sui Gaofredas gaudia fert dax ; Rothoma letaris, sub tanto principe felix.
Ex te progenitas, Normanno sanguine claras, Régnât Rogerus Victor, sapiens, opulentus.
Ta Rogere potens, ta maxima gioria regam ; Sabditar Ytalia et Sicalas, tibi, subditar Afer ; Grecia te timet et Syria, et te Persa veretar; Etbiopes, Albi, Germania, Nigra, reqairant •
Te dominante sibi, te protectore, taeri.
Tèra fides et larga manas tibi, septra dedere ; Ta dignam imperio solam dijadicat orbis.
Le récit dés hauts faits' d'armes fatigue, quelque brillants qu'ils soient, et nous glisserons rapidement sur ces annales sanglantes, quoiqu'elles intéressent notre pays et qu'elles soient à sa plus grande gloire. Nous passons donc avec empressement des exploits guerriers qui portent avec eux la ruine, la mort et la désolation, aux affaires de commerce qui répandent partout le bien-être et la vie.
Le lecteur sait assurément, mais c'est ici le moment de le rappeler, qu'avant la dernière moitié du XIV* siècle la Normandie seule sur l'Océan, et le Languedoc sur la Méditerranée, formaient tout le littoral français.
Il est présumable que les Normands des Deux- Siciles ne venaient guère visiter leur mère-patrie ; toutefois ce qui indiquerait que leui^ navires abor-
daient quelquefois les côtes de la Normandie et de TAngleterre, c'est une charte donnée bien certainement à l'instigation des négociants italiens. La clause importante de l'ordonnance (1)^ signée à Messine le 16 octobre 1190 par Richard-Cœur-de-Lion, stipule que si le propriétaire d'un navire périt dans le naufrage, ses héritiers auront droit à réclamer ce qui sera sauvé. On sait qu'alors les seigneurs voulaient reprendre leur ancien droit de confisquer les naufragés et les navires qui échouaient sur leurs terres.
Nous devons aussi signaler deux autres faits assez curieux, l'un qui est antérieur à l'ordonnance précitée, l'autre qui lui est postérieur. Le premier, c'est le voyage à Rouen de Bohémond, prince d'Antioche ; le second, ce sont des marchands génois, Jacobo de Isola, Grîmaldo Vicecomiti et Ugo Drappario, qui amènent au roi Jean-sans-Terre des batistes de la Ligurie (vers 1 200).
« Alors l'Italie commerçante était représentée en Angleterre par la Toscane et la Lombardie. » (2)
Du temps de sa splendeur, Venise envoyait tous les ans une flotte dans les ports libres de la Flandre et du nord de l'Europe. Dieppe, au meilleur mouillage de la Manche, recevait les marchandises pour Paris, les vaisseaux du port, de mille, douze cents et
(1) Spelmann, apud Houard, anciennes lois des Français, etc., t. Il, p. 321.
(2) Cibrario, Economie politique, t. ii, p. 252.
deux mille tonneaux, ne pouvant se hasarder en Seine* La boussole fut connue -des Dieppois dès le xra* siècle^ ce qui suffirait à corroborer la certitude des rapports antérieurs, si nous ne trouvions Tune des traces les plus curieuses de nos relations avec l'Italie dans le nom même des courtiers de commerce dieppois, qui étaient appelés alors abrocateurSy mot dérivé d'AfefeocatoTy qui signifiait délégué, entremetteur.
On nous permettra d'avancer ici une opinion qui a quelque vraisemblance d'être l'idée d'un fait accompli et qui apporte un document de plus aux relations des deux pays.
Lorsque Frédéric I, Barberomsej empereur de la maison de Souabe, dominait l'Italie par la terreur (1 155-1 176), une partie de la population émigra dans des pays déjà connus où elle savait trouver la sécurité. Les plus riches suivirent les croisés jusqu'en Palestine ; nous en avons des preuves par de nombreux prêts qu'ils firent aux chevaliers une fois qu'ils furent installés dans le pays ; d'autres, et ce fut le plus grand nombre, mirent leur fortune dans le commerce et furent les banquiers des croisés, par leurs commis qui suivirent les armées occidentales que leurs galères concoururent à transporter avec celle des autres Etats. Nous n'en citerons que deux exemples qui ont rapport à la Normandie. •
« A tous ceux qui ces lettres verront, Enguerrand de la Rivière, Robert d'Espinay, GeoflFroi, Marguerit
et Colart de Caqueray, chevaliers, savoir taisons que nous avons emprunté et reçu d'Ândriolo Conte et de se0 associés, citoyens de Pise, cent quarante mares d'ai^ent exigibles dans un an et pour le payement desquels notre très-cher seigneur Richard, illustre roi d'Angleterre, nous a donné ses lettres de garantie. Nous, de notre côté, avons accordé que dans le cas où nous manquerions audit payement, ledit seigneur roi nous contraindrait à le parfaire par la saisie de notre fief. En témoignage de quoi nous avons donné les présentes lettres munies du sceau de moi, Enguerrand de la Rivière, susdit. Fait au camp devant Acre, l'an du Seigneur 1191, au mois de juin (1). »
Autre acte :
« Que tous ceux qui les présentes lettres verront sachent que nous Raoul de Saint-Georges, Guillaume de Lostanges, Aymon Roger et Pierre des Près, chevaliers, avons reçu à titre de prêt de Jacob de Jhota et ses associés, marchands pisans, 330 livres tournois lesquelles devront être rendues, savoir une moitié aux approches de Pâques, l'autre à la fête de saint Rémi ; et pour ce prêt notre excellent seigneur Richard, illustre roi d'Angleterre a donné sa garantie auxdits mardfiands. En témoignage de ceci, nous avons fait les présentes lettres sous le sceau de moi
(1) La Noblesse de France aux Croisades, pablié par P. Roger. Paris, Derache, 1845, In-S© gr. form., p. 98.
Raoul de Saint-Georges. A Acre, Tan du Seigneur 1191, au mois de septembre (1).
Les Pisans ne furent pas les seuls; ils avaient pour rivaux les Génois, les Vénitiens et bien id'autres.
L'autre partie de la population émigrante, la plus pauvre, vint dans le Nord ; nous pensons en avoir trouvé une colonie dans un faubourg de la ville de Dieppe.
Le mot Polet ne vient point du mot Port-d'Est, prononcé successivement Pordest^ Poriet, Pollet^ puisqu'on 1283, époque à laquelle nous trouvons pour la première fois le nom de ce faubourg de Dieppe, on ne parlait pas encore assez français pour donner à une partie de la ville le nom de Port-d'Est.
Voici comment s'expriment les lettres-patentes de Philippe III, datées du mois de mars de la susdite année 1283, qui cède à l'archevêque de Rouen tout ce qu'il possédait au Polet, Quidquid in (^tctovJLLÂ de PoLETO, cum àUà jmtitia, et focagiOj eum hortis et jardink habebamus.
Sans nous arrêter aux nombreuses hypothèses des annalistes dieppois, nous pensons que PoUto était un mot sui generis et certaines circonstances survenues en même temps nous ont préparé une opinion.
Le mot Poleto ne viendrait-il pas du nom que la ville de Spolète portait dès le moyen-âge, Spoleto? Quelques géographes ont écrit le mot de Polet Spol^y
(1) Ibidem, p. 139.
notamiuent Boiâsevin, dans une \iie qui a pour titre :
hSEn FIXECX POn de WEK E5 Là COSIE SERE^H ni03fMIXE DE LA PIOTEICE DE NOftSl.^DIE. 1650. A
Paris, chez L. Baissann^ sur le Pont-aux^Jumges, à laFaiUainedeJ(mveneeRayalle.E.(r230;L.(rilô'! Ce que nous avançons est fort vraisemblable, si nous remarquons encore l'opinion des historiens, qui sont tous d'accord sur la tradition qui assigne l'origine du Polet i une colonie méridionale. M* Yitet, l'historien moderne de la \ille de Dieppe, donne à ce faubouj^ une origine vénitienne. ■ D'abord l'ancien costume poUetais était complètement méridional : casaque de drap bleu ou rouge, garnie sur toutes les coutures d'un lai^e galon de soie blanc ou Meu clair; toque de velours noir, surmontée d'une aigrette en verre filé ; cravate à glands d^ai^ent, veste à grandes fleurs brodées, bas de soie, souliers de drap à boucles d'argent ; puis, à la veste, au gilet, à la culotte, des nœuds et des flocons de rubans. Evidemment ce clinquant, ce barriolage n'a jamais été imaginé par des hommes du Nord, il y a là quelque chose du goût espagnol ou italien. Or, bien que dès le onzième siècle les Normands naviguassent sur les cotes d'Espagne et de Portugal, il est à peu près certain que ni Castillans ni Portugais ne parurent dans les ports de Normandie avant le quinzième siècle, c'est-à-dire avant qu'ils fussent entrés dans la carrière du commerce» Au contraire, il
est prouvé que les Vénitiens, notamment aux douzième et treizième siècles, à Tépoque où la colonie du PoUet semble avoir dû se former, entretenaient avec les Normands des rapports journaliers, et même qu'ils avaient coutume de relâcher à Dieppe quand ils allaient en Hollande ou dans la Baltique. Voilà déjà un premier motif pour que ce soit aux Vénitiens plutôt qu'à tout autre peuple méridional, qu'il faille attribuer l'origine du faubourg du Pollet (1). Une autre raison qui peut confirmer cette conjecture, et qui me l'a même suggérée, c'est la prononciation molle, efféminée, et pour ainsi dire toute vénitienne, de ces rustiques Pelletais. Ils suppriment toutes les doubles consonnes, modifient en adoucissant tous les sons durs ; enfin ils blessent^ comme certains enfants : les j et les g sont prononcés par eux comme des %. Or, on sait que tels sont précisément les caractères de l'idiome vénitien ; le % s'y reproduit à chaque mot (2). »
En présence de telles circonstances, nous admettons, jusqu'à preuve du contraire, que l'origine du Polet est italienne, et que ce faubourg ne serait autre
(1) Les Vénitiens avaient fondé des établissements à Brages et dans presque toutes les YUles du Nord avec lesquelles ils commerçaient. (Note de M. Vitet.)
(2) Histoire des anciennes villes de France. Recherches sur leurs origines, sur leurs monuments, sur le r6Ie. quelles ont joué dans les annales de nos provinces, par M. L. Vitet, inspecteur général des monuments historiques de France, l^^ série. Haute Normandie. Dieppe.. PariSf Alexandre Mesmer, 1833, 2 vol. in-8o, t. ii, p. 263. : :
fustaines, passements, tapis de Turquie et de Perse, toilettes, peaux de chèvres, foureures à faire manteaux, de belles armes, fil d'or et d'argent, vaisselle et verre de christal, glaces de Venize, marbre, jaspe, porphire, ris, souffre, cotton et alun, noix de galles, safren, espiceries, drogues médicinales, muscadelle, excellents \ins de Grèce et de Candie, Chorinthe, graine d'escarlatte, perles, , pierreries, et autres richesses de TOrient. • Il résulte en général de ce que nous venons de dire que ritalie était le principal entrepôt des pays du Nord et de ceux de TOrient. La route maritime est maintenant par le cap de Bonne-Espérance ; le percement de l'isthme de Suez rendra au commerce italien d'immenses services, et l'ancienne prospérité des villes de ce berceau de la civilisation reflorira de nouveau. Aussi les Italiens doivent-ils désirer plus que toute autre nation la réussite de ce travail gigantesque entrepris par un français courageux.
Au xrv* siècle, « le temps de la navigation durait du mois d'avril au mois de septembre (1); ce temps était plus court que chez les Romains, qui, d'après Végèce, ne naviguaient que depuis le 11 novembre jusqu'au 10 mars (2). Les navires de commercé
(1) Barberino. DocumenU d'Âmore. (Note de Tauteur.)
(2) M. Jal, à moins qu'il n'ait mal compris ce passage de Végèce, ce qui n'est pas probable, a commis une erreur matérielle, en disant que les marins du mi^ siècle naviguaient cent soixante-dix jours de plus que ceux du xit» siècle, ii, ^dB. (Note de l'auteur.)
mettaient alors beaucoup plus de temps dans leurs voyages, non pas qu'ils n'osassent s'aventurer en pleine mer, mais parce qu'ils faisaient échelle en beaucoup d'endroits. Les navires qui partaient de Venise pour la Flandre mettaient dix-huit mois et quelquefois deux ans pour faire ce voyage, mais ils s'arrêtaient à tous les points principaux de l'Adria- Hque, de la mer de Tyr, des côtés de Provence et d'Espagne (1,2).»
Les importations et exportations changèrent peu de nature de produits dans les temps postérieurs.
Cet E^mi s'arrête à notre siècle, car nous n'avons voulu esquisser que les rapports italiens avec la province de Normandie proprement dite, qui ne se distingue plus aujourd'hui de la France, par l'effet de la première Révolution qui a centralisé les intérêts politiques, moraux et matériels des provinces
(1) Peritzol, petit traité des chemins du monde. (Rabbin d'Avignon au xve siècle.)
(2) Economie politique du moyen-âge par M. le chev. Louis Cibrario, traduit de l'italien sur la 4e édition par M. Bameaud, avocat, et précédée d'une introduction par M. Wolowski, membre de l'Institut. IParis, Guillaumin et C^^, 1859, 2 vol. in-8o, 1. 1, p. 210. — M. le comte Louis Cibrario, à qui nous avons l'honneur de dédier notre livre, est auteur des ouvrages suivants :
Notice sur VhUtoire des princes de Savoie (Notizie sulla istoria dei principi di Savoia, Turin, 1825); — Notice sur Paolo Simone de Belli (1826); délie Storie di Chieci libri iv (1827^ 2 vol.) ; De l'Economie politique au moyen-âge (délia Economia politica del medio evo, Turin, 1839; 3e édit. 1842, 3 vol., traduite en 1843 en français); Histoire de la Monarchie de Savoie (1840) ; l'ÂrtUlerie de 1300 à 1700 (Turin, 1844); Histoire de Turin (2 vol. 1847); etc., elc, etc.
dont se compose le territoire de Tempire français. Nous ne voulons pas ajouter des analectes à notre Essai sans faire ressortir une particularité glorieuse pour notre pays et intéressant au plus haut point son histoire commerciale ; pour ne point déflorer le récit de ce document précieux, nous l'extrayons, sans en changer une virgule, d'un ouvrage dont Tautorité historique ne saurait être contestée (I) : « Le roy Charles VIII, ayant passé en Italie (1494) avec une forte armée pour l'exécution de ses desseins, il n'y peut iamais trouuer d'argent à prester, quoyqu'il y offrit d'y faire obliger avec Sa Maiesté des plus grands princes et seigneurs de son royaume, et officiers de sa couronne. Mais les Vénitiens luy ayant seulement demandé vue lettre de change de Jacques le Peltier, de Rouen, Marchand, traficquant par mer, ils lui baillèrent tout ce qu'il leur demanda sur icelle, au moyen de quoy il passa outre, prist Rome, y rendit lustice, et conquit l'Italie en six mois. »
(1) Discoyrs sommaire de la Navigation et du Commerce, Jygements et pratiqve dMcevx par Thomas Le Fèvre, escyyer, sieyr du GraDd-Hamel, lieutenant en Tamirauté de France, au siège général de la table de marbre du Pallais, à Rouen ; Rouen, Julien GoTrant, 16tfO, in-4o, p. 263.
ANALEOTES.
Robert III, dit Courte-Heuse, ou Courte-Cuisse, huitième duc de Normandie, revenant de la Palestine par l'Italie, épousa Sibylle, fille de Geoffroy, comte de Conversano.
Guitmond ou Witmond, connu aussi de son temps sous le nom de Christien ou de Christin, fut nommé évêque d'Averse en 1088 par le pape Urbain II, qui avait apprécié le mérite de ce célèbre théologien normand.
Le célèbre évêque d'Evreux, Raoul de Grosparmi, fut élevé en 1261, par le pape Urbain IV, à la dignité de cardinal, avec le titre d'évêque d'Albano. Beaucoup de nos évêques de naissance normande allèrent en Italie, et plusieurs y possédèrent des sièges épiscopaux.
Geoffroy de Beaumont, natif de Bayeux, fut emmené en 1 265 en Italie par le frère du roi de France, Charles d'Anjou, qui venait de recevoir du pape Clément IV l'investiture du royaume de Sicile, et qui le créa son chancelier. De Beaumont, qui avait acquis l'estime et l'affection de tous, même des Siciliens, fut envoyé par le pape en Lombardie avec le titre de légat, pour apaiser les troubles qui agitaient
le pays. Ayant pleinement réussi dans cette mission, il continua ses bons offices auprès du roi de Sicile jusqu'à sa nomination au siépe cpiscopal de Laon, qu'on lui donna en récompense de ses services.
Jean Bouquetot, abbé de Saint- Wandrille, puis évêque de Bayeux, fut référendaire auprès du pape Martin V, jusqu'à sa mort arrivée à Rome en 1419.
Le célèbre imprimeur Pierre Maufer, natif de Rouen, porta ses presses à Padoue vers 1474, à Vérone en 1480, et à Modène en 1491.
Un de nos plus anciens imprimeurs normands parcourut l'Italie et fit de 1496 à 1523 des impressions qui sont fort admirées de nos amateurs. Il séjourna longtemps à Milan et à Salme. C'était Guillaume Signerre ou Le Lignerre, natif de Rouen.
Jean Jouvenet, l'un des plus illustres peintres de l'école française, descendait d'une famille de peintres-sculpteurs, dont le chef Giovinetto, originaire d'Italie, était venu s'établir à Rouen vers 1560.
Claude d'Annebaut, issu d'une illustre et ancienne famille de Normandie, né au château d'Annebaut, près du Pont- Audemer , qui fut successivement colonel de cavalerie légère, maréchal de France, ami-
rai et plusieurs fois ambassadeur, fut nommé gou* verneur de Piémont par François P% roi de France. Il mourut au château de la Fère en 1562.
Guy d'Harcourt, marquis de Beuvron, natif de Caen, obligé de quitter la France à la suite de son célèbre duel avec le comte de Bouteville, passa en Italie, où en 1627 le duc de Mantoue, qui était en guerre avec TEspagne lui proposa le commandement de son armée quMl accepta ; alors notre brave gentilhomme normand battit en plusieurs rencontres les Espagnols qui venaient de mettre le siège devant la ville de Casai, et il donnait chaque jour de nouvelles preuves de son courage et dé ses talents militaires lorsqu'on se signalant dans une vive escarmouche, il fut atteint à la gorge d'un coup de pistolet dont il mourut au bout de trois jours en 1628.
Nicolas Bretel, sieur de Grémonville, rouennais de naissance, successivement intendant de justice en Piémont, ambassadeur à Venise en 1639, fut chargé d'une mission importante près du Saint-Siège, puis mourut en 1648. (Voir pour des détails sur sa vie et- son ambassade une notice biographique par M. A. Chéruel, insérée dans le Précis des travaux de V Académie de Rouerie année 1 84 7.)
Jean-Marie Scribonius, savant théologien et l'un des plus grands prédicateurs du commencement du
xvir siècle, parcourut rEuro|)e et résida longtemps en Piémont, où devenu directeur de la princesse Carignan« il établit une province de Tordre des Récollets. 11 mourut en 1641.
Le Dieppois Ântoine-Âugustin Bruzen, sieor de la Martinière, obtint par ses travaux les titres de conseiller du duc de Parme, et de secrétaire du roi des Deux-Siciles. Il mourut à La Haye en 1716.
Charles Bourdin, natif de Séez, moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, vopgea en Italie et fit imprimer la relation de son voyage. Il mounit en 1726. (Voir VHistoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur.)
Nicolas-Marie-Félix Bodard de Tezai, natif de Bayeux, fut en 1799 commissaire civil à Gênes, d'où il passa à Naples avec le double titre de consul général et de chargé d'affaires. Il mourut à Paris en
Le comte Jean-Léonor-François Le Marois, natif de Bricquebec (Manche), fut en 1 806 gouverneur des Marches d'Ancône, de Fermo et d'Urf)îno, et en 1809 gouverneur de Rome.
Si nous ne présentons aujourd'hui qu'un simple Essai historique sur les relations de l'Italie et de la
Normandie, c'est que nous avons voulu par cette publication faire connaître i ceux qui s'occupent de semblables études notre désir de recueillir rapidement de nouveaux et plus nombreux documents pour une œuvre complète. Notre appel sera entendu de leur complaisance, nous l'espérons, conune par le
Nous devons dire aussi que nos principales recherches ont trouvé leur objet dans quelques ouvrages auxquels Fhonneur en doit revenir, tels que :
— Economie politique du moyen-âge par M. le chev. Louis Cibrario, sénateur, ancien ministre des affaires étrangères de S. M. Sarde, membre de l'Académie des Sciences de Turin, de l'Institut de France et de l'Académie Impériale des Sciences de Vienne, traduit de l'italien sur la 4^ édition par M. Barneaud, avocat, et précédée d'une introduction par M. Wolowski, membre de l'Institut. Paris, Guinanmin et C\ 1859, 2 vol. in-S*.
— Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du XVI* siècle, par Ch,-Em. de Fréville. Ouvrage couronné et publié par TAcad. Imp. des Se., B. -Lettres et Arts de Rouen ; Rouen, Le Brument, et Paris, Aug. Durand, 1857, [2 v. in-8\
— Manuel du Bibliographe normand ou Dictionnaire bibliographique et historique, etc., par Edouard Frère. Rouen, A. Le Brument, 1858, 2 vol. in-8**.
— Biographie normande, recueil de notices bibliographiques sur les personnages célèbres nés en Norinandïe et sur ceux qui se sont seulement distingués par leurs actions ou par leurs écrits, par Théodore Lebreton ; Rouen, A. Le Bruinent^ 1867- 59, 3 vol. in-8^
Si cet Essai est de quelqu'utilité ou a quelque mérite, il le doit aux conseils précieux dont nous remercions ici un publiciste bien connu, M. le comte Ch. de la Varenne, tout dévoué aux intérêts d'un grand peuple, qui rompt enfin les chaînes d'un esclavage politique et moral.