ALBERT L. HEROLD
D./JV
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Index alphabétique
de quelques dénominations employées dans
le voyage
du.
Père Yves d’Evreux.
(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont contenues dans l’introduction ou dans les notes.)
Acaiouier, arbre. 162.
Acaioucantin, arbre. 11.
Acaious, peuple. 25.
Acaiouy, chef de Miary. 312.
Acosta, Père, Soc. J. 123.
Agouti. 44. 61. 136. 174.
Aioupaues. 19. 140. 142. 144.
Aipian, maladie. 120.
Aibuquerque, Catherine. 65.
Amazones, peuple, fleuve. 20. 25. 26. 130. 131. Ambroise, Père. 210.
Apparituries, arbre. 15. 159. 160. 177. 205. Arsène, Père. 82. 196. 233. 256. 302. 346. Basilic. 315.
Boucan. 168. 177.
Caïetés. 27. 46. 146.
Caimans. 169 et suiv.
Camarapins, peuple. 27. 73. 133. 303.
Camoussy, montagne. 139. 141.
Canibaliers. 34. 73.
daouin. 42. 43. 55. 56. 258.
Caours, port. 34.
Caramemos. 21. 249.
Carbets. 31. 36. 55. 59. 60. 71. 81. 84. 100. 221.
Cariman. 22.
Carouatapyran, chef des Comma. 141.
Clietouasaps. 14.
Claude d’Abbeville, Père. 1. 7. 45. 48. 65. 151. 244. 332. Comma. 27. 46. 56. 75. 109. 167. 325. 359.
Couis. 142.
Coujou, grillon. 187 et suiv.
Fernambourg. 65. 135. 211. 304.
Giroparieta, village. 33.
Giropary. 37. 57. 127. 128. 230. 240. 280 et souvent. Giropary-Ouassou, chef. 141.
Grand-Raye, chef des Caïetés. 131.
Itaparis. 34.
Jacoupen, chef. 348 et suiv. •
Janouaran, village. 74. 141.
Janouarapin. 34.
Janouara-vaête, chef. 30.
Japy-Ouassou, chef. 32. 82. 140. 290. 332. 340.
Jonker. 12. 125.
Jouras. 28.
Junipape, teinture.. 112. 326.
Juniparan. 99. 233. 302. 348.
Kaouin. 90.
Kaouinages. 84.
La Farine Destrempée, chef. 37. 300. 341.
La Vague, chef de Comma. 359.
Le Grand Chien, chef. 138.
Long-cheveux, peuple. 73. 144. 147.
Maillar, capitaine. 134.
Maïobe, village. 57. 196.
Manioch, végétal. 74. 229.
Manioch, farine. 125.
Maraca. 42. 133. 134. 258.
Maragnon, fleuve. 25.
Marata. 229. 328. 337.
Mayobe, voir Maïobe.
Meron, village. 27. •
Miarigois. 39.
Miary. 19. 20. 33. 37. 39. 66. 135. 191. 289. 293.
Migan. 12. 90. 168. 177. 222.
Migan, truchement. 60. 145. 249. 329.
Mil. 293.
Mocourou, province. 34.
Mocourou, peuple. 141.
Oroboutin. 354.
Ouarpy, rivière, pays. 144. 146. 147.
Ouira-ouassou, oiseau. 203.
Ouyrapiran, village. 202.
Ouyrapyran, chef. 49.
Pacajares, peuple. 73.
Pacaiarfs, rivière. 27.
Pacamont, sorcier de Comma. 306. 309. 325. 340.
Pagis, sorciers. 31. 285. 300.
Pagues. 136- 174.
Para, contrée , rivière. 26. 27. 30. 108. 131. 303. 359.
Parisop, rivière. 28.
Patakeres. 49.
Pays. 323 et suiv.
Peros. 36. 61. 133. 270.
Pesieux, Sieur de. 38. 50. 52. 61. 62. 128. 130. 146. 249. 251.
Petun, herbe. 110. 111. 136. 137. 222. 263. 306. 307. 326.
Pierre le Chien. 312.
Pinariens, peuple. 73.
Pindo. 53.
Piraiuua, chef. 32.
Pirapoty, ambre gris. 143.
Piry. 167. 169. 170. 171.
Potyiou. 330.
Rasaiup, village. 170.
Ravardière, Sieur de la. 26. 50. 108. 122. 130. 135. 249. 303..
Rocou, teinture. 112.
Sainte-Anne, île. 34. 139. 143.
Saint-François de Maragnan. 10.
Saint-Louis au Fort. 11.
Saint-Louis au Maragnan. 9.
Sainte-Marie de Maragnan, port. 27.
Saint-Vincent, Sieur de. 206. 335.
Soarez, Martin, capitaine portugais. 34.
Tabaiares. 19. 20. 39. 51. 66. 73. 125. 133. 145. 146. 242. 294. Taboucourou. 34.
Taperoussou, port. 293. 294
Tapinambos, peuple. 20. 21. 25. 27. 28. 29. 30. 32. 34. 35. 36.
39. 40. 52. 53. 64. 73. 106. 133. 139. 143. 144. 145. 147. 177. 202. 204. 242. 255. Tapouis, peuple. 39. 293.
Tapouytapere , province. 15. 27. 42. 46. 75. 82. 109. 144. 145.
Tarouïre, sorte d’iguane. 177.
Tatous. 108. 136.
Thion, chef. 36. 38. 41. 66. 289. 300. 341. Thon, insecte qui s’introduit dans les pieds. 113. Toucon, palmier 137.
Touin, oiseau. 136.
Toupan. 31. 229. 280. 321 et suiv.
Toury, rivière. 139.
Tremembais, peuple. 45. 73. 139 et suiv.
Troou ou Tojou. 170.
Tyou, contrée. 177.
Ysaap, village. 24. 73. 138. 301. 308.
Vuacêté ou Vuac-Ouassou, chef. 28.
Ybouapap, peuple. 141.
Ybouyra-Pouïtan, chef. 54.
Yuiret. 59. 60. 248. 294. 326. 332.
Table des matières.
pag.
Introduction . * . . I
Préface de F. de Rasilly . 1
Préface au Roi du P. Yves d’Evreux . 3
Advertissement au lecteur . 7
Préface sur les deux traittez suiuans . 7
Premier traité.
Ckap. I De la Construction des ckappelles de St. François
& de St. Loiiis en Maragnan . 9
Ckap. II. De l’Estat dv Temporel en ces premiers Commencements . 12
Ckap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys &
de l’ardeur des Sauuages à porter les terres ... 15
Lacune.
Ckap. VII. De la Préparation des Tapinambos pour faire
le Voyage des Amazones . 20
Ckap. VIII. Du partement des François avec les Sauuages
pour aler aux Amazones . 25
Ckap. IX. Des ckoses qui arriverêt en l’Isle pendant ce voyage & premièrement des ruses d’vn Sauuage
nommé Capiton . 30
Ckap. X. De la venue d’vne Barque Portugaise à Maragnan 33
Lacune.
Ckap. XIII. De la Valeur & moeurs des Sauuages de Miary 39
Ckap. XIV. Des Incisions que font ces Sauuages sur leurs
Corps & comme ils font Esclaves leurs Ennemis . 43
Ckap. XV. Des Loix de la Captiuité . 48
Chap. XYI. Des avtres Loix pour les Esclaues .... Chap. XVII. Combien les Sauuages sont miséricordieux enuers les criminels de cas fortuit & sans malice . Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauuages à la façon des- François & de leur apprendre les mestiers
que nous auuons en l’Europe .
Chap. XIX. Que les Sauuages sont très-aptes pour appren-^
dre les sciences & la vertu .
Chap. XX. Suitte des Matières precedentes .
Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre les Sauuvages, qui se garde imuiolablement par la
ieunesse .
Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes . .
Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauuages .
Lacune.
Chap. XXV. Des humeurs incompatibles auec les Sauuages
Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauuages .
Lacune.
Chap. XXVIII. Du soin que les Sauuages ont de leur corps Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles les Sauuages sont subjects ; Et quels noms
ils donnent aux membres du corps .
Chap. XXX. De quelques maladies particulières à ces Pais
des Indes, & de leurs remèdes .
Chap. XXXI. De la Mort et funérailles des Indiens . .
Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Rauardiere, & de quelques Principaux qui le suiuirent . Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la terre ferme, en l’habitation d’vn grand Barbier : Description de ceste terre, & des tromperies de ce
grand Barbier . . . .
Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz ; comme on les poursuiuit, & de leurs habitations & façons de faire Chap. XXXV. De l’Arriuee des Long-cheueux a Tapouïta-
pere, & du voyage d’Ouarpy .
Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil .
Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs qui sont en Maragnan & autres lieux voisins . . .
Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan .
Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lézards qui se trou-
uent en ces Pays .
Chap. XLI. De la Pesche de Piry .
Lacune.
pag.
pag.
Cliap. XLIII. De la chasse des Rats , Fourmis & Lézards 173 Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons . . • 180 Chap.- XLV. Des Grillons, Caméléons, Mouches, & des
Taignes qui sont en ces Pays . 187
Chap. XL VI. Des Onces & des Guenons qui sont au Brésil 196 Chap. XLVII Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres
petits Oyseaux qui sont en ces Pays là . 201
Chap. XL VIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait
en ces pays des Indes Occidentales ...... 208
Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouuellement uont
aux Indes . 214
Chap. L. De la Réception que font les Saunages aux François nouueaux venus & comme il se faut comporter auec eux . 218
Second traite.
Chap. I. Des fruicts de rEuangile, qui tost parurent par
le Baptesme de plusieurs enfans . 227
Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens
lesquels moururent apres l’auoir receu . 237
Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, spécialement
d’vn nommé Martin . 244
Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien
en l'instruction & conuersion de ses semblables . 254
Chap. V. D’vn indien condamné à la mort, lequel demanda
le Baptesme, auuant que de mourir . 259
Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux Sauuages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeis-
sance de nostre Roy . 264
Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes apprenoient & recitoient par coeur,
auant que d’estre baptisez . 271
Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauuages de
Dieu, des Esprits & de l’Ame . 277
Chap. IX. Des Principaux moyens , par lesquels le Diable a retenu ces panures Indiens vn si long-temps dans
ses cadenes . 284
Lacune
Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Brésil,
leurs fauses prophéties, Idoles & sacrifices . . . 292
Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquées par les Sorciers du Brésil . 305
Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable
en ces Pays de Maragnan .
Chap. XIV. Que les enfans du Brésil termineront & finiront
pag.
le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir
le Royaume de Jesvs Christ . 318
Lacune.
Cliap. XYI. Conférence première auec Pacamont, grand
Barbier dn Comma . 325
Cliap. XYII De la Seconde Conférence que i’eus auec Pacamont . 333
Cliap. XYIII. Conférence avec le grand Barbier de Tapouy-
tapere . 340
Cliap. XIX. Conférence auec Jacoupen . 348
Chap. XX. Conférence avec le Principal d’Oroboutin . . 354 Cliap. XXI. Conférence avec la Yague, l’vn des Principaux
de Comma . 359
Discovrs & Congratvlation à la France: Sur l’arriuee des Peres Capucins en l’Inde nouuelle de l’ Amérique Méridionale en la terre du Brasil . 365
Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des Reverens Peres Claude d’Abbeuilie et P. Arsene prédicateurs Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres, dont il y en a quatre du R. P. Arsene, & vue du P. Claude, & vne
commune des deux ensembl e . . . . 371
Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulières qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du Manoir . 378
Lettre que les Peres Capucins ont escrit a Monsieur Fer-
manet . 381
Relation d’vn matelot venv du mesme pays, faicte au R.
P. Gardien du Haure de Grâce, de quoy il donne aduis
au R. P. Commissaire . , . ... 382
Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves
d’Evreux . . , . 385
Index alphabétique du voyage du P4 Yves d’Evreux ... m Table des matières . vu
Le P. Yves d’Evreux , et les premières missions du Maranham.
Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St. Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom : Le P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par la ville d’une haute réputation; et les biographies modernes constatent encore son éclat effacé; le second, ami secret de l’étude, plus ami de l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas de la curiosité que pouvait exciter sa personne fut complètement oublié et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait appelé l’attention sur lui.
Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses, sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait ; la transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus ; et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec raison, parceque seuls, ils
retracent des faits sans la connaissance desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans l'ignorance de ses origines.
Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis a), il avait acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle charitable dans les épidémies et d’abnégation; qu’il conserva a peu près intacte durant tout le' dix-septième siècle. C’était là que le parti favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité1 2). Mais disons le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse, ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom du P. Ange de
1) L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28 novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente par Catherine de Médicis , à des capucins venus d’Italie ; la donation fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, Annali di Erati minori.
2) Le Mercure Galant renferme une vue très curieuse de la vaste apothicairerie de ce couvent.
Joyeuse, était venu renoncer au faste de la eour; et s’était démis volontairement de ses charges militaires , pour vivre dans la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le Calvinisme et, renonçant k 'la plus brillante existence, avait accepté les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai, s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et l’avaient mis k même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il s’était volontairement imposée.
Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complètement oubliés ; pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet 1).
Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons dit, a peu près vers la même époque; mais la renommée toujours croissante de l’un, éclipsa complètement le souvenir bien fugitif que l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever quelque point de doctrine religieuse; le second, infiniment plus jeune dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de l’éloge monasti-
1) Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans les deux custodes de Paris et de Rouen, 'il y avait parmi eux 209 clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 eapueins.
que, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat, la faconde .embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie judiciaire, on lui attribuait en un mot le fatum mundi, livre absurde, mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour amener quelques âmes à Dieu! Qu’eut fait notre humble amant de la nature, devant ce personnage glorieux, devant ce phénix des théologiens français, comme on se plait à le nommer *) ?
1) Nous n’inventons rien: l’un de ses plus ardents admirateurs, capucin comme lui , il est vrai , parle de sa personne en ces termes : Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix hac nostra aetate commiiniter sit appelatus. Voy. le vaste répertoire de Denis de Gênes. Bibliotheca scriptorum ordinis minorum Sancti Francisci capucinorum. Wadding, plus modéré, se contente d’appeler Yves de Paris egregius concinnator, insignis Capucdnus. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la ville de Paris, met moins de bornes à son ent'liousiasme : ,,La nature a semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare et de plus surprenant !“ Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit religieux le 27 septembre 1G20, six ans après le retour d’Yves d’Evreux revenant malade du Brésil: il mourut le 14 octobre 1678. Ce religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur publication: Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la vie religieuse sur le monde et l'hérésie , 4me édit. Paris, 1634, 2 vols, in-12. — De l’indifférence , 2me édit. Paris, 1640, in-8. — La théologie naturelle. Paris, 1Ç40 — 1643, 4 T. in-4. — Astrologiae novae methodus et fatum universi ohservatum , a Franc Allaeo Arabe christiano. Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule capucin craignit cependant de publier sous son nom
Mais qui Songe maintenant au P. Yves de Paris? Qui s’intéresse même aux discussions dont la véhémence, excita autour de lui une admiration si vive? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits h la place qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa grandeur primitive fine terre exubérante de vie et de jeunesse, deux siècles d’oubli ont passé sur son oeuvre et il brille aujourd’hui, jeune, plein de grâce, k côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes inconnus, l’aurore d’un grand Empire.
Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque tous les historiens primitifs du nouveau monde ; sa biographie quelque peu développée reste k faire: malgré les plus minutieuses recherches multipliées en ces derniers temps, au-dela de ce que l’on pourrait supposer, nous connaissons a peine les circonstances les plus importantes de sa vie; on ne saurait même rien de positif a ce sujet, sans quelques notes glanées ça et là, dans les archives des vieux couvents. Comme son oeuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit
et qu’on désignait sous le nom de Fatum mundi. — Jus naturale rébus creatis a Deo constitutum, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol. — Le Fatum mundi fut réimprimé en 1658 , et l’année d’après parut l’ouvrage suivant: Bissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros senatus Britanniae Armoricae. Parisiis, 1659, in-fol. — Bigestum sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et humanarum nexus, etc. etc. 1654 — 1659, 3 vols, in-fol., réimp. avec des additions en 1661. — Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le P. Yves , son neveu. Paris, 1688, in-12. — Les fausses opinions du monde. Paris, 1688, in-12. etc. etc. — On voit «. qu’il n’y a nulle analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des ouvrages du P: Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau.
assez sur lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du voyage de son compagnon, le P. Claude: ils oublient même de rappeler qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour de quatre mois.
Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être né vers 1577. . Son surnom indique bien certainement la ville dont il est originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille d’Abbeville, celle des Foullon *). Ce qu'il y a de bien certain, c’est que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son noviciat; il y entra le 18 août 1595; le doute le plus léger ne saurait exister à ce sujet1 2). Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le
1) Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, Les hommes utiles de V Arrondissement d’ Abbeville. 1858, in-8.)
2) Voy. le ms. de la bibliothèque mazai’ine déjà cité, il porte au titre: Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer et la source de toutes celles de ça les monts. No. 2879, pet. in-4.
jeune François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du Maranham *).
Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut désigné- pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort. Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore provincial de l’ordre1 2) , presque au moment où ce savant religieux allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales.
Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique, appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer
1) François de Bourdemare ou Boudcmard, né à Rouen, avait quitté la province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la rue St. Honoré.
2) Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640. Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le livre des éloges historiques , ms. de la bibliothèque impériale, le qualifie ,,du plus grand homme que la religion des capucins ait jamais eus et aura peut-être jamais. “ On le trouve de nouveau provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.
notre commerce aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on appelait alors la nouvelle France , on tournait les regards vers les régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on appelait avec amour la France équinoxiale. Il y avait eu déjà en 1555, une France Antarctique , qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les missionnaires, soumettaient ces nations barbares *) dont les deux communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524; sans mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches de l’ Amazone, dès 1542; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la Tousche, sieur de la
1) Voy. sur l'expédition protestante du sieur Villegagnon, les Relations circonstanciées de Nicoias Barré , de Jean de Lery et de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les Calvinistes avaient établi leur prédominence dans la baie de Rio de Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.
Ravardière en possession de ces concessions si vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de juillet 1605 *). Nous acquérons la certitude même que deux ans plus tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former ^une association pour la colonisation définitive de ces régions abandonnées1 2).
1) Comme on le verra autre part et lors de la publication de la première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Eavardière avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte du pays en se mêlant aux Indiens.
2) Nous croyons 'devoir reproduire ici le texte de cette concession renouvelée; le premier texte nous est resté inconnu. ,, Louis à tous ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à Pile de la Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy qu’ils firent de leurs ambassadeurs , qui moururent sytost qu’ils furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent faictes par le
Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses associés pour l’exploitation de son privilège. Nous ne connaissons pas dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité unie au désintéressement: C’était en réalité, une entreprise digne du concours de ce père Yves d’Evreux; dont tout nous atteste la droiture et la sincérité.
Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation a Razilly ; celui-ci s’était réservé en n;ême temps toute liberté d’action, et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un seul passage, soit dans Claude et’ Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les chefs de l’expédition.
sieur de la Ravardière, ee qui nous aui’oit depuis donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays, continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré deux ans et demy sans trouble, et dix-buit mois tant en guerre qu’en tresve avec les Portugais, etc. etc.“ Nous avons réservé à dessein pour la .publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui regardent l’expédition nous réservons également pour cette partie de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la Ravardière et sur de Pézieux.
Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps a la cour, aidé d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle qu’il avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. Sur sa demande, Marie de Médicis, écrivit au P. Léonard, qui gouvernait alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent de l’orclre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du Brésil qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation, apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme une région vouée h toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la barbarie, laissant d’ailleurs a l’imagination le champ complètement libre, et ne marquant aucune délimitation exacte; sur ces cartes informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du monde antique.
Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale a l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du monastère: quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan spontané pour desservir la mission nouvelle : le zèle des plus ardents dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de l’ordre déclara
aussitôt; qu’on se maintiendrait strictement dans le choix des quatre religieux demandés.
Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du couvent :
Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur ^)
Le T. V. Claude d’Abbeville.
Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.
Le T. V. Ambroise d’Amiens.
Les religieux choisis parmi leurs frères , s’étaient prosternés h genoux devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel ils se trouvaient appelés; il leur fut annoncé que le voyage serait prochain: Dès l’heure même ils étaient prêts.
Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur h Claude d’Abbeville; dont la nomination dans le mouvement hiérarchique suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux. Il fallait certainement que, le P. Yves eut acquis déjà dans l’ordre une renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres; comme lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide, et le troisième
1) On peut lire tout au long la lettre (l'Obédience qui fut accordée au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence ainsi : ,, Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori
ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capncinonim, f rater Leort ardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus.u
d’entre eux, déjà fort avancé dans sa Carrière, avait été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs. Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les oeuvres de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications ferventes étaient si bien accueillies par le peuple ; qu’on l’avait surnommé l’ Apôtre de la France 1).
Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le lieutenant du roi Razilly.
Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours; tout cela a été dit en termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que
1) Ses restes reposent au Brésil; ce fut le seul des quatre missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens, avait fait d’excellèntes études, et avait même brillé en Sorbonne, il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou simplement au barreau, lorsqu'il se décida en 1575 à entrer chez les Capucins; c’était un des premiers frères qui eussent .habité le couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584 et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui lui décerna, le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage, à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put résister à ses instances et qu’il mit tout en oeuvre pour faire partie de la mission: il s’y rendit du reste d’une grande utilité. Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé: Eloges historiques de tous les grands hommes et de tous les illustres religieux de la province de Paris , fonds St. Honoré.
nous pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter les désagréments d’un voyage maritime; dont nous ne saurions guère nous représenter maintenant les difficultés; mais qu’aux soucis d’une installation déplorable; vinrent se joindre encore bien des fatigues imprévues et; une fois à terre, bien des douleurs poignantes; telles que celles que lui fit ressentir par exemple; la mort du digne P. Ambroise; puis les vives attaques d’une maladie; qui se renouvela jusqu’à son départ; et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté; simplement; dignement; par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous ne saurions le faire ici.
Ce qu’il ne dit pas; le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la résignation touchante se montrent en tant d’occasions ; c’est le chagrin qu’il dut ressentir; quand il vit que le courage imprévoyant de M. de Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami; sans que la vaillance de M. de la Ravardière en put tirer nul avantage pour le maintien de la colonie ; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance dont le digne religieux ne fait nulle mention; il est indispensable de dire ici un mot de la situation administrative; dans laquelle se trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.
En 1614; le père Léonard; si renommé parmi ses frères; avait cessé d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes fonctions qu’a la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré de Champigny qui l’avait remplacé *); et l’on vante à bon droit les améliorations de toute nature;
1) Le P. Honoré de Champigny mourut en .odeur de sainteté dans le courant de 1621.
l’activité surtout dans la distribution des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement intérieur.
A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et appartenant h une grande famille, fixait sur lui les regards de ses frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse. Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé après le départ du P. Yves, directeur des missions, dans les Indes orientales et occidentales. Les raisons qui firent abandonner plus tard l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire n’existaient pas; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au Brésil et de don-> ner une impulsion considérable à la petite mission emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter, mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se trouvait un historien, aujourd’hui complètement perdu, dont il nous a été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, a Rouen et à Madrid 1).
1) L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare publia ses observations sous le titre de Relatio de populis brasiliensibus. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. François de Burdeniar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il vint mourir en qualité de forestier dans un couvent de son ordre, en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est purement et simplement la francisation du mot espagnol for aster étranger..
Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune, éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que Ton appelait l’orgueil du siècle et les souvenirs mondains; veuf depuis quelques années, il avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris ; là il donnait, dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté. Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois ; cet homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la vie ; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait sur son navire 300 nouveaux colons et qui -portait des secours à la Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation difficile.
Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres mains ; ils partirent au Havre, et l’on peut dire que pour l’époque leur
traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15 jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable, se trouvaient alors Jes affaires de la France dans ces contrées. Les missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour ainsi dire h l’abri de ces revirements politiques, que le reste de l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par exemple); ils se rendirent en pompe au couvent de- St. Louis, ils y portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris *), et encore •était-il accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon ; sachant sans doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du . monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement k bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre; les documents que nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit k l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort.
Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie, il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité k ce moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale soit considérée aujourd’hui k bon droit comme une des villes les plus salubres de l’Empire Brésilien, elle
1) Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil, mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste issue des affaires du Maranham; il passa au Canada, et prêcha les Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans ; il vint mourir dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon , que nous voyons commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.
surgissait k peine alors du sein des forêts; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux récemment défrichés, l'absence absolue de certains médicaments énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieuseftient les influences paludéennes; tout concourt h expliquer, comment le P. Yves d’Ëvreux ne put attendre . l’issue de la • guerre commencée et dans quelle nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le plus dévoué.
Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous, ne savons pas même s’il se rendit k Paris, ou bien s’il alla demander un asile dans sa ville natale, au couvent de capucins *), que l’ordre y avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent rien, qui ait trait k. la mission brésilienne; il faut désormais attendre d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas même soupçonner l’existence.
L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham, complètement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui succédèrent k Yves d’Evreux et k ses % compagnons1 2). Nous savons qu’arrivés dès le 15
1) Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en l’année 1612 ,,à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse/' Voy. Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux , p. 365. M. l’abbé Lebeurier, dont on connait les lumières et le zèle archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complètement infructueuses.
2) Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir
juin devant la ville naissante , ils chantaient le Te Deum le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient commencé à édifier leurs prédécesseurs; mais nous n’ignorons pas, non plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission.
Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent de St. Louis; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle ni le P. Yves d’Evreux , ni le P. Arsène de Paris ; nous voyons même que ses efforts échouèrent parceque la division s’était mise, „parmi les choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des Portugais, qui se rendirent maîtres du pays.“ Le pieux biographe dont la narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur administra le baptême a 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie ; „le nombre des chrétiens sincère, ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il faut joindre une vingtaine d’enfants.^ Si l’on retrouvait une vie détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain de l’ordre , en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique. Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée, est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons
assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons néanmoins le récit du débarquement: „ Quelques soldats allèrent • à terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui animoient les Indiens contre les François: il y eut de la batterie et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict.“ Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré .
échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en offrir un extrait h nos lecteurs 1).
Nous supposons toutefois , que le P. Archange de Pembroke, laissant plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu'il fut ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait a Paris Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé lui-même d une mission diplomatique, qu’on allait discuter contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil2), il se mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère, jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance2).
Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails, ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces
1) Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 novembre 1614 après la bataille où périt l'infortuné de Pézieux. Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par l’Académie des Sciences de Lisbonne , on trouvera les renseignements les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée: Corograpliia , Historica , Chronologica , Genealogica, nobiliaria e politica do emperio do Brasil. (Yoy. le T. 3, publ. en 1860.)
2) Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août 1632; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de Castelnaudary. 11 y avait alors 47 ans qu’il était en religion on lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en réalité il appartenait à une famille galloise.
derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus de précision encore , que le poète lauréat Southey. C’est la qu’ils pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel établi ssement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai 16 1 6 ne s’était pas tout-h-fait écoule que Jeronymo de Albuquerque partant du Ceara s’était déjà concerté avec Martini Soares, pour faire réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis a sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est commencé; le 19 novembre La Ravardière h la tête de deux cents fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le déloger de sa ville naissante; le brave de Pézieux succombe dans une tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus expérimenté que lui. Les Portugais prennent h leur tour l’offensive et bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de la nouvelle coloniê se voit contraint de négocier un arrangement, qui renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties belligérantes. Avant d’en venir h cette extrémité, La Ravardière a perdu cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’ après des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1515, La Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz a Alexandre de Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé
sur Lisbonne, où il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de trois ans 1).
On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité d’origine absolument française; et la chambre municipale l’a heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine les modestes édifices qui datent de cette époque: il y a là, k la fois, absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons' connaître le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie. f
Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien caractérisé, en l’appelant le Montaigne des ‘vieux voyageurs2), Yves d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude d’Abbeville
1) D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance; nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires que dans la collection diplomatique (le quadro elementar ) du vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité de la Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228 — 15, p. 197.)
2) Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet écrivain avait -il lu son livre? Nous ue voyons rien en lui, qui puisse faire conclure pour l'affirmative. Les éditions du Voyage de Lery, se multiplièrent cependant à tel point , qu’il y en eut une cinquième et dernière en 1611.
fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son compagnon.; il avait été complètement lacéré. François Huby, nous le disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, oubliant les devoirs imposés k sa profession, n’avait pas craint de devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines. Selon tonte probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au fort de Belem, conduisait les mains sacrilèges qui détruisaient rue St. J acques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si. admirable sincérité, les avantages que devait produire k la France l’expédition .de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un événement d’une haute portée politique s-’était produit. Le mariage d’une princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été définitivement résolu *) ; et tout un parti, dans la cour de France, avait un singulier intérêt k étouffer ce qui pouvait porter quelque ombrage k la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique du sud, cessaient tout-k-coup de trouver des partisans. Dès lors même on dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête, dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée : et la relation écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une mission lointaine, fut vouée k un
complet anéantissement.
1) Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait déjà de 1612,, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même année , et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas encore les esprits comme ils les préoccupèrent par exemple en 1615. Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont consignés longuement dans le livre suivant: Inventaire général de L'histoire de France par Jean dé Serre , commençant à Pharamond et finissant à Louis XIII. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Yoy. le T. VIII.)
Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait7 un seul homme en France, porta un intérêt réel à l’oeuvre et a son auteur. François de Razilly n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les efforts de La Ravardière ; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complètement, bien qu’il fût imprimé dans son intégrité ; il se transporta à l’imprimerie de Huby, pour s’y faire remettre un exemplaire du livre; soit qu’il n’eût pas mis assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de l’oeuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, ou qu’un de ses agents se procura par subtïlz moyens , ne purent être réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments; des lacunes assez, importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun doute que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au livre qu’il lit relier magnifiquement aux armes de la maison de France, et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l'ancienne protectrice de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi entant s’était fort amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens prétendaient s’embellir1); il lut peut-être quelques pages du beau volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans doute, l’intérêt
1) On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba ornée de peintures bizarres.