‹ Bibliotheca americanaChapitre 13 sur 14 · Mendar · texte numérisé non relu

Mendar

Mariage.

(Quelle Croyance naturelle ont les Sauuages de Dieu, verso, des Esprits & de FAme.

Chap. VIII.

LE Psalmiste Royal Dauid au Psalme 101. qui est vne priere qu’il composa pour les pauures & misérables détenus en anxiété & oppression, particulière-

ment en infidélité, dict, Placuèrunt seruis tuis lapides eius, & terrœ eius miserebuntur . Les pierres de Syon ont pieu à tes seruiteurs, & pour cette cause ils donneront la miséricorde h la terre. Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte: Quia placitos fecerunt serui tui lapides eius , (È pulverem eius miser abilem: Tes seruiteurs ont rendu agréables ses pierres a ta foi. 29i. Majesté, voire iusqu’à la poudre misérable. Appliquons ces paroles à nostre subiect, laissant a part tous les autres Mystères enueloppez sous icelles & disons, que Placue-runt seruis tuis lapides eius : Nous auons trouué ces pauures Sauuages & Barbares en nostre première Mission des pierres bien propres pour édifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & auons donné par nostre ministère à quelque poignee de sable & d’arene la miséricorde Diuine: l’entends le Baptesme, a quelque nombre de petits enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la mer, c’est à dire, en côparaison de la quantité & multitude des Nations immenses en peuple au voisinage de Maraçjnan.

DISONS apres , auecques Sainct Hierosme , quia placitos fecerunt serui tui lapides eius , & puluerum eius miser abilem , que nous auons faict voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels , soient temporels , pour la descharge de nos verso, consciences, qu’il plaist à Dieu de reueiller ces Barbares du profond sommeil d’vne mescroyance, ou si voulez, qu’il plaist h Dieu de faire ardre & brasier la petite estincelle de feu de lumière naturelle, qui s’est tousjours gardee depuis le naufrage vniuersel du Deluge én ces Nations , soubs les cendres de mille superstitions.

CETTE estincelle de feu cachee soubs les cendres * parmy ces peuples Sauuages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousiours euë de Dieu, des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant a la croyance

de Dieu, il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouue vne Nation tant lourde, stupide, & brutale soit -elle, qu’elle ne recognoisse vniuersellement vne souueraine Maiesté : Car comme dict Lactance Firmian, en ses diuines Institutions, liure premier, Chapitre second, Nemo est enim tam rudis , tam feris moribus , qui non oculos suos in Cœlis tollens , cbc., Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’éleuant les yeux au Ciel, encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa prouidëce, nonobstât qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des Cieux, du foi. 292. mouuement perpétuel d’iceux, de la disposition, fermeté, vtilité & beauté de ces voûtes azurees, qu’il y a vn souuerain Recteur qui conduiet le tout en cadence. Et Boece liure 4. de la Consolation des Sages, Prose 6. Omnium generatio rerum &c. Que la génération continuelle des mixtés & la diuersité $ ordre des formes, qui vestent vne mesme matière première, conuainc naturellement & necessairemët qu’il y a vn premier Directeur en l’addresse vniforme de tant de contraires formes, pour perfectionner ce monde vniuersel. Et Seneque en l’Epistre 92 à son amy Lucile: Quis dubitare potest mi Lucilli , quin Deorum immortalium munus sit quod viuimus ? Qui est celuy, mon amy Lucille, qui met en doute que sa- vie ne soit vn don & bien fait des Dieux Immortels? Et Aristote liure IL des Animaux, apres qu’il a raconté pleinement leurs perfections, il conclud: Debemus inspicere formas (& delectari in Artifice qui fecit cas. Nous deuons contempler les formes des créatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles h celuy qui les a fait, afin de nous y esioüir. verao. C’est donc chose asseuree que ces Sauuages ont eu de tout temps la cognoissance d’vn Dieu, mais non de l’Essence , Ynité & Trinité , matière « dépendante toute de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la Nature, par lesquelles les hommes en ont peu côiecturer ie ne sçay quoy: ainsi qu’Aris-

tote liure 4. du Ciel & du Monde, apres auoir tourné & retourné son esprit parmy les perfections de ce mode, a dit: Nihil est perfectum nisi Trinitas. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité.

CES Saunages ont de tout temps appellé Dieu du mot T empan , nô qu’ils donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les homes, que quelque beau chef-d’œuure porte le nom de son Autheur: & cecy singulièrement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs * roulans & esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Saunages espouuantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. le me suis enquis par le Truchement des foi. 293. vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce Toupan , Autheur du Tônerre estoit homme comme nous. Ils me firent responce que non: par ce que si c’estoit vn homme comme nous grand Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme tëps il tonne sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il faudroit qu’vn autre home l’eust faict. Car tout homme vient d’vn autre homme. En apres Giropari est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le Toupan soit vn homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que ce soit? Nous ne sçauons, disoient-ils, Nous croyons seulemët qu’il est partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont iamais parlé h luy, ains seulemët ils parlët aux côpagnons de Giropari. Voilà la croyance de Dieu, que ces Sauuages ont eu tousiours emprainte naturellemët en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte -de prières ou de sacrifices, rerso. ILS ont en apres vne croyance naturelle des Esprits tant bons que mauuais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges Apoïaueué , & les mauuais Esprits

ou Diables Ouaioupia. le vous reciteray ce que i’ay appris cle leurs discours à diuerses fois. Ils estimët que les bons Esprits leur font venir la pluye en têps oportun, qu'ils ne font tort k leurs iardins, qu’ils ne les bâtent & tourmentent point : Ils vont au Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de peur, la nuict, ny dans les bois: ils accompagnent & assistent les François. A l’oposite, ils tiennent que les mauuais Esprits ou Diables sont sous la puissance de Giropari , lequel estoit valet de Dieu, & pour ses meschâcetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien: que c’est luy qui empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur : qu’ ordinairement il habite dans les villages délaissez,

& spécialement és lieux où ont esté enterrez les Corps de leurs Parents: Et mesme i’ay ouy dire à foi. 294 quelques Indiens, que pensans aller cueillir des Acaious en certains villages délaissez, Giropary sortit du village auec vne voix espouuentable, & battit quelquesvns de leur compagnie fort bien.

ILS disent aussi que Giropary , & les siens, ont certains animaux qui ne se voyent iamais, & ne marchent que de nuict, rendans vne voix horrible,

& qui transist l’interieur (ce que i’ay entendu vne infinité de fois) auec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent Soo Giropary, l’animal de Giropary , & tiennent que ces animaux seruent tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables: ce que nous appelions par deçà Succubes & Incubes , & les Sauuages Kougnan Giropary le femme du Diable, Aua Giropary, l’homme du Diable. Il y a aussi de certains oy seaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais vne plainte moleste & fâcheuse k ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par les Indiens, Ouyra Giropary, les oyseaux du Diable, & disent que les Diables couuent auec eux: qu’ils ne font qu’vn œuf

verso, en vne place, puis vn autre en vn autre: que c’est le Diable qui les couure : qu’ils ne mangent que de la terre: Sur quoy ie ne tairay ma curiosité, le me résolus d’ expérimenter la vérité de tout cecy : dautant que fort souuent ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres & noires: ie me tins prest, pour courir hastiuement auec d’autres François, au lieu où ces bestes estoient; selon que nous pouuions coniecturer à l’ouye : mais iamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous les entendions crier aussi tost, à plus d’vn grand quart de lieue de la. Quelques François m’ont dit que c’estoit vne espece de Chats liuans: mais cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des Vaches fcaues: mais les Saunages le nient, & la commune opinion des Sauuages est que c’est vne sorte de bestes puantes, plus grandes qu’vn Regnard.

I’AY aussi voulu auoir l’experience de ces oyseaux foi. 295. de Giro'pary , & à cet effect, ie m’auancé doucement, où la çoniecture de mon ouye me portoit, k la voix melancholique de cet oyseau, & ayant k peu près remarque le lieu, ie m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me cacher dans le bois près du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste fois: car incontinent que la nuict eut couuert la terre, voicy que ce vilain oyseau s’approche k deux pas de moy, s’acroupissant dans le sable, & commença k entonner son chant hideux , chose que ie ne peux supporter, mais sortant d’ou i’estois, i’allay voir le lieu où il estoit accroupy , & ne trouuay rien : sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du sens commun; car nous lisons és Histoires, & en diuers Autheurs, la conionction qu’ont les Diables auec les animaux hideux & immondes, & c’est luy

qui dés le commencemët du Monde , se couurit du corps du Serpent cheuelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte Escriture luy attribue la forme des plus furieux , monstrueux & horribles animaux d’entre tous ceux qui viuent & rampent sur la face verso, de la terre.

ILS croient l’immortalité de F Ame, laquelle tandis qu’elle informe le corps, ils appellent An , & aussi tost qu'elle a laissé le corps pour s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment Angoüere. Il est bien vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent l’Ame immortelle, à ce que i’ay peu comprendre par diuers discours & enquestes que i’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doiuent estre mises au nôbre des hommes, desquels tous en general, les Ames sont immortelles apres la mort: Pour les autres femmes ils en doutent. Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont auec Giropary , & que ce sont elles qui les tourmentent auec le mesme Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent quelles vont en vn lieu de repos, où elles dansent à tousiours sans manquer de chose aucune qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que i’ay peu apprendre, touchant ces trois points de leur croyance naturelle foi. 296. de Dieu, des Esprits & des Ames, & ce par vne soigneuse recherche entre les discours ordinaires, que i’ay eu dans ces deux ans, auec vne infinité de Sauuages.

fies Principaux moyens , par lesquels le Diable a retenu ces pauures Indiens vn si long -temps dans ses ^ cadenes.

Chap. IX.

ADONIBESEC, est vn des plus grands Tyrans qui furent iamais, auoit vaincu & subiugué soixante & dix Roys , ausquels il fit couper les doigts des verso, mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il

vouloit manger, il les faisoit venir soubs sa table

comme chiens pour ronger les os qu’il leur iettoit &

manger quelques morceaux de pain qu’il leur faisoit

donner là dessouz, ne viuans d’autre chose: parce que le diner acheué, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du Diable, lequel il a tousiours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu subiectes par l’infidélité, les tenant ferme à la cadene, ne leur permettant autres viures que ses restes, leur ayant tranché tous les moyens de fuir & d’operer, peruertissant ou effaçant les marques que Dieu a imprimées naturellement és hommes, par lesquelles ils pouuoient se disposer à incliner Dieu d’auoir pitié d’eux, qui est la chose que le Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauuages, lesquels sont demeurez vn si long temps sans aucune cognoissance du souuerain Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que le Diable a contractez en eux.

C’EST pourquoy Sainct Paul • representoit les ruzes & finesses de Sathan à ses . . .

(Lacune d’une feuille.)

ste raison allions nous occasion d’admirer la forme foi. 305. & la façon de faire des Pagis ou Barbiers , qui tiennent parmy les Sauuages le rang de Médiateurs entre les esprits & le reste du peuple , & sont ceux qui ont plus grade authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont detenu ces gês pi’ fortemët soubs le Royaume de l’ennemy de salut, selon ce qui est escrit aux Prouerbes vingt neuf. Princeps qui libenter audit verba mendacij , omnes ministros habet impios : Le Prince, qui volontiers preste l’oreille au mensonge , est serai d’officiers impies & meschàs. Laissant à part l’explicatiô literale de ce passage, nous l’appliquerons a nostre subiect, disant que ce Prince, qui tend les oreilles au mensonge, ou pour mieux dire,, qui est le Pere de mensonge, c’est le Diable ennemy de vérité: ses officiers sont ceux qui abusent le peuple par leur inuentions, subtilitez & enchantemens procédez de l’instigation des Démons tels que sont les Sorciers Brésiliens Et ce pendant se conseruent en cette authorité, sans se controoller les vns les autres, quoy qu’en vérité ils scauent bien les trom- verao. peries qu’ils vsent tous à l’endroict de leurs compatriotes.

CES Sorciers n’ont point de maistre, mais deuiennent tels que la portée de leur esprit les fauorise : de sorte que ceux qui ont le plus bel esprit deuiennent les plus habiles. Beaucoup commencent h aprendre ce mestier , inuitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux experts de la Barberie , mais peu arriuent h la perfection. Vous ne trouuerez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne facent profession d’en sçauoir quelque chose. Les Nouices de cet art, s’estudient h bien se vanter, & dire des merueilles d’eux: & faire quelque petite subtilité deuant leurs semblables, pour obtenir le bruit de vacquer à ce mestier. Leur aduencement se faict par quelque accident & cas fortuit: comme s’ils predisoient la pluye

auât qu’elle parust, & qu’elle suruint incontinent apres: S’ils auoient soufflé quelque malade, & par fortune reuint en santé, seroit vn signalé moyen, oi.3G6. pour estre bien tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans comparaison, si la fortune en vouloit tant par deçà a quelque nouueau Médecin & Chirurgien qu’vn malade desesperé, & vne playe tres-griefue recouurast guérison, non pas tant pour l’industrie du Médecin nouueau, ou Chirurgien: ains par le bon naturel auec le concours des vnguents communs, il n’y a point de doute que telle guérison seroit attribuée h la science & expérience des Curateurs, d’ou ils prendroient occasion de faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de là en auant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouue dans le Brésil en ces nouueaux Sorciers, lors que la santé du malade s’est ensuyuie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure cache dans la loge du patient: Car aussi tost vous verrez trotter ce Barberot de village en village, racôter ses hauts faits, y adioustât trois fois autant qu’il n’en a fait.

LE Diable, esprit superbe ne se communique pas indifféremment à tous les Barbiers : mais il choiverso. sit les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors il mesle ses inuentions auec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà. Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny communications aux petits Sorciers : Ils se contentent de leur donner de la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’auenture ils rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs damnables & peruerses sciences, tels que sont ordinairement les Nécromanciens, Iudiciaires, & Magiciens: Ainsi en est-il des Sorciers de par delà. Vous en trouuez de bien petits, & n’en faiet-on pas grand estac, & si on on les craint gueres, & leur métier ne leur vaut beaucoup. Il y en a d’autres vn petit plus sçauans

& médiocres , entre les petits & les grands: Et ceux la d’ordinaire leuent leur boutique en chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur Cartier désigné, solicitans les habitans du lieu: ayans soin des danses & d’autres choses qui dépendent de leur office. Si vn autre, égal à eux, venoit sur leur Prouince, ils n’en seroient pas contens; Mais quand vn plus foi. 307. grand qu’eux est inuité, il faut qu’ils ayent patience.

PLYS, ils paruiennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez monstrer vne grauité extérieure, & parlent peu, aymans la solitude, & éuitent le plus qu’ils peuuent les compagnies, d’ou ils acquièrent plus d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire les Principaux leur parient auec reuerence, telle qu’elle est en vsage en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conseruer en tel honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé Démon leur apprend ce que la discipline Religieuse obserue, à sçauoir, pour conseruer l’esprit de Dieu, rendre son aine capable des visites & consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie des hommes: d’oii non seulement vous acquérez les faueurs spirituelles, mais aussi l’honneur & le respect de ceux que vous fuyez: Car la complexion des hommes est semblable à celle de l’hon- verso, neur & de l’vmbre : Si vous courez apres ils fuyront deuant vous: si vous les fuyez, ils courront apres vous. Tels sont les hommes : Rendez vous communicable auec eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser , fuyez - les , ils vous respecteront.

SEMBLABLEMENT ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses disciples -à euiter le commun, se rëdre songeards & mélancoliques, bâder leur ceruelle à nouuelles inuentiôs & fantaisies, demeurer seuls auec leurs familles , pour estre plus

capables de communiquer a leur entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur ignorance & superstition, s’esiouissant de voir tant de Nations tomber en sa cordele. Ce n’est pas du iourd’huy, ny en cette seule nation, qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout temps & en tout lieu: car il ne peut estre Autheur d’vn vray bien, ains seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs la foi. 308. fueille verdoyante pour picquer le faucheur : de mesme il cache son venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’vne imitation des œuures de Dieu.

PLINE, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifère se couure de sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin d’inuiter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit quelque chose conuenable à leur nourriture , s’approchent, mais aussi tost le galand sort de son embuscade, & se iette dessus. *

LA Genese compare le Diable k ce serpent, Gerastes in semita, le Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauuages, nourris & entretenus k ses amorces de telle façon , qu’il ne seroit pas possible de le croire, si on ne l’auoit veu: Et pour ce qu’vn chacun ne peut pas en auoir l’experience, ie prie le Lecteur de croire ce que ie vay luy raconter.

CES panures Sauuages sont si fols, autour de leurs Sorciers, spécialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuuent leur enuoyer les maverso. ladies, les famines, & les leur oster quand il leur plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont: néantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient point euxmesme, s’ils ne passoient sous les mains d’vn autre.

SI quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa Commere le prient de

vouloir permettre que ces Barbiers le viennent visiter , souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que diriez vous, si ie vous asseurois que plusieurs des Sauuages me venant visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler & manier, m’asseurans qu’infalliblement i’aurois guérison.

LE grand Tliion tombé malade aussi tost qu’il fut venu de Miary au Fort Sainct Louis, estima, & le crojoit pour certain, que sa maladie procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit destourner & empescher ces peuples Miarigois de venir dans l’Isle, & ne laissa d’en persuader plu- foi. 309. sieurs k demeurer auec luy dans les forests de Miary :

Il auoit menacé Thion qu’il le feroit mourir si tost qu’il seroit arriué k Maragnan : ce qui n’aduint pas pourtant: Car apres le cours d’vne fievre assez violente, il recouurit sa santé: Neantmoins pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adiouster foy k ces Sociers.

SI ces petits & médiocres Barbiers ont de l’aùthorité entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appeliez Pagy -Ouassou, grands Barbiers: car ceux-là sont comme les Souuerains d’vne Prouince, crains & redoutez grandement, & sont paruenus k telle authorité par beaucoup de subtilitez : Et pour l’ordinaire ils ont au moins vne communication tacite auec le Diable. La part où ils se portent les peuples les suyuent: ils sont graues, & ne communiquent aisemët auecques les leur, sont bien suiuis quâd ils vont quelque part, & ont quantité de femmes: les marchandises ne leur manquent point: leurs semblables se trouuent bien -heureux de leur verso, faire des presens: & en vn tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures hardes qu’ils pourroient auoir en leurs coffres. Ils

se gardent bien de descouurir leurs subtilitez deuant les Sauuages: & en effect, ils se mocquent d’eux, ainsi que quelques vns d’entr’eux m’ont rapporté, des façons desquels ils vsoient pour amuser les peuples: Ce que ie diray vne autre fois en son lieu.

Iapy - Ouassou & le grand Barbier de Tapouïtapere eurent quelque dépit & défi l’vn auecques l’autre; le grand Barbier luy manda, s’il ne se souuenoit plus, qu’il luy auoit autrefois enuoyé les maladies dont il pensa mourir, n’eust esté qu’il l’enuoya prier de les retirer, & si à présent il ne le craignoit plus? Ce discours fit caler le voile à Iapy-Ouassou, & se tenir heureux d’auoir son amitié. Cela venoit d’vne femme retenue par force. Mais l’histoire du suiet, pourquoy ce Grand Barbier parloit ainsi a Iapy-Ouassou , mérité bien d’estre racontée, pour ce qu’elle touche nostre matière.

foi. 310. LE grand Barbier de Tapouïtapere auoit acquis dans sa Prouince & sur ses voisins le bruict & authorité d’vn parfaict Enchanteur, qui enuoyoit à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort; & à l’oposite guerissoit & remettoit en santé ceux "qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint le degré de souuerain Principal en son pays, & manioit à son plaisir tous les habitans de sa Prouince: Iapy-Ouassou cependant se mocquoit & gaboit de tout cela: l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de temps, il esprouueroit en luy-mesme, s’il n’auoit aucune puissance de faire mal ou bien, à qui il voudroit: Iapy- Ouassou mesprisa tout cela: nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement: neantmoins voila qu’il se met en fantasie que sa maladie prouenoit du grand Barbier de Tapouïtapere , encore qu’il y ait la mer a passer entre l’vne & l’autre Prouince, & la force de l’imagination redouble sa maladie de telle sorte, qu’on le iugeoit a la mort. Tous les Barbiers & Barberots de l’Isle le viennent verso, visiter, & pas vn ne luy peut apporter santé : Enfin

il fut contraint de choisir des plus belles marchandises qu’il auoit, & les enuoyer bien humblement h ce Barbier, le suppliant par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast h la maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy enuoya ie ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost guery. lapy -Ouassou le creut,

& commença peu à peu h se bien porter, redoutant désormais le Barbier, lequel deuant ses plus familiers se moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy.

OR comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent & s’en aillent par la forte imagination & viue appréhension qu’ont ces Sauuages des menaces de leurs Barbiers, ou des faueurs d’iceux: c’est vne matière de médecins: neantmoins ie satisferay h la demande par les exemples ordinaires des Ypocondriaques , ou maladies d’imagination: lesquels encore qu’ils soient très - sains , & leurs parties intérieures fort entières, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez debiles & misérables, les foi. 311. vns s’imaginans vne maladie, les autres vne autre:

Et pour finir ce discours, vous noterez que les vns sont estimez grands Barbiers pour faire du mal: les autres recogneuz grands Barbiers pour faire du bien.

verso. Comment le Diable parle aux Sorciers «lu Brésil, leurs fauses prophéties, Idoles & sacrifices.

Chap. IL

SAINCT Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre seruy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire de Dieu spécialement en ses Oracles: Diabolus est Angélus 'per superbiam separatus b Deo , qui in veritate non sletitj de doctor inendacij, &c. Le Diable est vn Ange séparé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu demeurer ferme en la vérité, ains s’est faict docteur foi.312.de mensonge. Voyant que Dieu parloit à ses Prophètes iadis en diuerses façons, & à son peuple entre les deux figures des Chérubins posez sur l’Arche d’ Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages auoir ses faux Prophètes, auec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, & ses faux Oracles rendus d’entre diuerses figures, par vne secrette operation des Démons habitans en ces lieux: tantost souz la figure d’vn Serpent, tantost d’vn Toreau, <Tvn Hibou, d’vne Corneille, d’vne Pyramide, d’vne Statue, & ainsi des autres. Ses faux Prophètes deuinoient les choses à venir, non par esprit Prophétique: car le Diable ne le peut, ains seulement par vne expérience qu’il a de longue main: iouxte laquelle la subtilité de son esprit va présageant les choses futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires: ainsi que le dit fort bien Isidore : Dœmones triplici acumine prœscientiœ vigenty scilicet , sublimitate naturœ , experientia temporumy reuelatione seperiorum potestatum : Les Démons sont doüez de trois subtilitez, h preuoir les choses futures, sçauoir est, de la sublimité de leur nature, verso, de l’experience des temps, & de la reuelatiô des puis-

sances supérieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses deportemens parmy la Gentilité, ie veux vous faire voir ce que i’ay appris de véritable: Comment le Diable a tousiours trompé & trompe encore pour le iourd’huy ces pauures Sauuages par ses Oracles & predictiôs.

LE Barbier , duquel i’ay parlé cy dessus , retiré dans les plaines de Miary , auoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux noirs, lesquels l’aduertissoient des choses qu’il deuoit faire, & d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps qu’il vouloit venir h Maragnan , il luy fut reuelé & dit par ces Oyseaux vn iour se promenant dans les iardins, que bien tost les Tapouïs viendroient, lesquels rauiroient son Mil & ses racines, mais qu’il ne luy arriueroit ny aux siens aucun mal, chose qui aduint: Car les Tapouïs estant venus secrettement pour le surprendre: ayans entendu vn grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contentèrent seulement de faire leurs charges de Mil & de racines, puis s’en allèrent. Ces mesmes foi. 313. petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure commandèrent à ce Barbier d’aller en l’Isle de Maragnan faire ses barberies, & inuiter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de Taperoussou , c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en vn bout de Maragnan, & luy deffendans d’approcher entièrement du lieu où habitoient les Peres: ce qu’il fit de poinct en point: car iamais il ne no’ fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions dôner de venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur desobeyssoit, ses iardins demeureroient à faire, n’y trauailleroient plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits luy auoient conseillé de se retirer de Maragnan , auât que nous y fussiôs ar-

riuez, afin de viure auec luy doucement comme ils auoient faict iusqu’à ce iour: Tels & semblables discours tenoit-il aux habitas de Taperoussou, vne partie desquels adioustoit foy à ce qu’il racontoit: Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se iettoient sur ses verso, genoux, auec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur côtree, & ne dresser son chemin vers Yuiret où nous estions, spécialement puis que les esprits le luy auoient défendu, autremët il luy arriueroit du mal. Considérez, Lecteur, la mauuaitié, & la crainte de ces Démons, mauuaitié h empescher, tant qu’il leur est possible, que les hommes ne viennent à la lumière de la vérité, ains persistent soubs l’obscurité des tenebres de l’infidélité. C’est le propre de la malice de fuir la clarté, de peur que ses mauuaises œuures ne soient manifestées, & par ainsi son authorité anéantie. La crainte, qu’ils ont des seruiteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuuent non plus soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la puissance que Dieu a donnée à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer: Poursuiuons.

DEVX Barbiers Principaux gouuernoiët les deux Nations des Tabaiares ennemies l’vne de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoiët leurs peuples en abus & communiquoient souuent auec les Diables souz difoi. 314. uerses formes d’oyseaux. Celuy du costé de Thion meschant & mal-heureux (qui n’a iamais voulu venir en l’Isle, ains aetournoit, tant qu’il pouuoit, ses semblables d’y venir) nourrissoit vne Chauue-soury dans sa loge, qu’ils appellent Endura , laquelle parloit a luy d’vne voix humaine en Topinambos , & si haut quelquefois qu’on la pouuoit entendre h six pas de la loge, non distinctement, ains confusément & d’vn son enfantin: Le Sauuage luy respondoit demeurant seul en sa loge: car quand il s’apperceuoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.

PENDANT que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauuages à passer de leur pays en l’îsle , la curiosité esmeut quelques François, qui auoient ouy dire des merueilles de ce Sorcier, de prier leurs comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d'entre le Barbier & la Chauue-soury, il les en aduertissent ce qu’ils firent: Et ainsi s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils entendirent librement la voix de l’vn & de l’autre, & voulans se ioindre plus près, en intention de pouuoir distinguer les mots de leur pour- verso, parler, ils furent descouuerts par le Sorcier, la Chauue-soury se retirant : lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoiët la escoutans? Les François luy respondirent, qu’ils auoient esté informez par les Sauuages ses semblables qu’il auoit vne visible & familière communicatiô auec Giropary , & qu’ils desiroient d’en expérimenter quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi approchez, & qu’ils auoient bien entendu & remarqué deux voix, la sienne, & vne autre plus douce & claire. Il est vray, dit -il, ie parlois maintenant à ma chauue-soury, laquelle m’est venue dire des merueilles & de grandes nouuelles: car elle m’a dit qu’il y auoit guerre en France, & que les Caraïbes de Maragnan n’estoient pas où ils pensoient: que ie ne m’estonnasse de rien, & que ie demeurasse ferme auec elle dans ce pays, sans aller auec mes compatriotes en l’Isle : d’autant que nous n’y demeurerions pas longtemps, pource que les François s’én retourneroient en leur pays : Elle m’a dict aussi* qu’il y foi. 315. en a plusieurs de Tap>ouïtapere qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les Frâçois luy demandèrent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste Chauue- Soury? Il respondit que son Esprit vn iour, pendant qu’il estoit seul, luy dict, qu’il vouloit désormais parler à luy sous la forme de ce hideux Oyseau, &

pourtant qu’il luy fist vne petite demeure en sa loge, ou il viëdroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler h luy, qu’il l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit enuie de luy communiquer quelque chose de nouueau, l’appelleroit par son nom, & parleroit h luy dâs la loge ou dans les bois, ou il commanda au Barbier de luy faire vne niche, dâs laquelle il se retireroit & parleroit à luy tousiours sous la figure d’vne Chauue-Sourv: voilà dict le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant vn des coins de sa loge, où estoit la niche accômodee de Palmes: là, adiousta-il, elle vient, conuerse auec moy, nous discourons en semble, & mange ce que ie luy donne, verso. IE ne puis passer cecy que ie ne remarque beaucoup de particularitez : la 1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauue Soury que d’vn autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3. de la vérité de ces nouuelles de France: & commet se peut faire que le Diable scache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il vsoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour discourir auec son Enchanteur.

POVR satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des Philosophes. Le semblable cherche son semblable , est très véritable expérimenté tant és choses Physiques que surnaturelles: par ainsi le diable qui par sa superbe est deuenu vn Esprit immonde, recherche aussi en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il peut trouuer pour se communiquer à ses bons seruiteurs & amis. le sçay bien ce que dict S. Paul. Ipse enim Sathanas transfigurât se in Angelum lucis , que Sathan rusé Caméléon, pour seduire les simples prend la forme d’vn Ange de lumière, c’est à dire, se reuest foi. 216. de belles figures ou tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux ioüer son ieu.

Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe que du désir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce subiect, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les Anges bien heureux, pource qu’il communique auec eux en la nature: Mais quant k la différence de la iustice qui est és Anges, & de l’iniustice qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. le tire de ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Démons: l’vne naturelle, par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuuent hayr: l’autre procédé de la coulpe & de la superbe : par laquelle ils ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuuent autrement, k cause qu’ils sont confirmez en ce bouleuersement d’apetit, la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez qu’il faict faire aux hommes par ses instigations: vous entendrez cecy suiuant la distinction de la na- verso, jture & de la coulpe qui est au Diable.

VOICY dôc vne des premières causes pour laquelle ce cruel Behemot prend la figure de ChauueîSoury: k laquelle i’en adiouste vne autre tiree d’vne propriété peculiere aux Chauue - Sourvs de pardelk:

C’est que ces vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grâds que ceux de pardeçk, viënët trouuer les personnes couchées & donnâtes en leur lict, & leur arrachët vne piece de la chair, puis en succent le sang en grade quantité, sans que le blessé puisse se reueiller: Car ils ont ceste autre propriété de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils succent son sang: & estans saouls le quittent, le sang au reste ne laissant de tousiours distiller, ce qui rend la personne debile, & par plusieurs iours a de la peine k marcher. Sathan ne pouuoit mieux choisir pour représenter son naturel & sa cruauté: car il

vient de nuict, sous les tenebres de l’ignorance & infidélité trouuer les hommes endormis es delices de leur chair , & leur arrachent l’inclination naturelle foi. 317. qu’ils ont vers Dieu, il a beau moyen de suecer à son aise le sang instrument de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.

LA 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine : veu qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire : ains sa parole n’est autre que la manifestation de son désir & volonté, lors qu’il parle aux autres Diables ses compagnons , & aux hommes par les impressions fantastiques qu’il estend à la veuë de l’imagination : Neantmoins la saincte Escriture nous aprend qu’il s’est serui de la langue du serpent pour seduire nostre première Mere: Dieu le permettant ainsi; car il ne peut rien en la créature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu: & auec cette permission il peut former vn . corps en l’air, & articuler ses affections & désirs sous telle lâgue qu’il luy plaist. Nous le voyons és possédez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnues. le laisse la mille autres façons auec lesquelles il faict voir aux Enchanteurs ce qu’ils deverso. sirent de luy: car cela n’est a nostre propos.

NOYS auons remarqué tiercement les nouuelles qu’il donna des troubles qui estoient en France, à sçauoir, de cette leuée de gens -d’armes derniere passée : & comment cela se peut faire. le diray auec S. Augustin, que les Demos surpassent en legereté tout autant qu’il y a de corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait cette grade course tout autour des voûtes inferieures, espace qui surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens, tellement qu’en vne heure il vous depesche ie ne sçay combien de mille lieues. Adaptez maintenant cecy a la

legereté que peuuent auoir ces esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde vniuersel,

& là sçauent & voyent ce qui s’y passe , & de là prennent conjecture de prédire les choses futures:

Si les Courriers alloient aussi viste, nous aurions à chaque heure des nouuelles de tous costez.

Quartement elle vsoit des viandes soit que cette foi. 318. Chauue-soury, fut vraye, de laquelle le Diable se seruoit, & pourtant auoit besoin de nourriture, soit que ce fut seulement vne représentation extérieure en l’imaginatiue, & par conséquent n’auoit aucune nécessité de viande, pour viure : nonobstât ç’a tousjours esté la coustume des Démons de manger & boire en apparence en la côpagnie de leurs tres-chers officiers, imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels mangeoient auec les S. S. Personnages tels que furent Abraham, Loth, Thobie^ & autres.

Sinquiesmement, la situatiô du lieu que cet esprit demandoit à scauoir les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’vne loge solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs , deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut, ainsi parler, la lumière creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouuez voir en la personne de Saül possédé, lequel estoit appaisé par le son de la harpe de Dauid. Et As- verso, modee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des Abysmes: Et ce pauure possédé des légions diaboliques, que Iesvs-Christ deliura, logeoit de nuit & de iour, dans les sepulchres des trépassez. Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce beau Soleil ne pouuoit s’empescher de vomir l’Aconite, iusques à ce qu’il luy fut permis de retourner vistemët en ces cauernes tenebreuses. Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grâd Thion.

QVANT au Pagy-ouassou des vilages de La farine detrempée il aduettit les siens quelques mois aupara- . uant que les Frâçois arriuassent 1 à, que les Garayhes viendroient bien-tost, & leur apporteroient des marchandises: & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François fussent en l’Isle de Maragnan . A cet aduertissement de leur Sorcier quelques vns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur restoient du temps iadis que les François habitaient auec eux: & ainsi vestus s’en allèrent agacer les foi. 319. villages de Thion h fin de les espouuanter leur disans, Rendez vous h nous: car nous auons les François auec nous: voylk les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces paroles intimideront fort Thion & ses gens : & songeoient à fuir, n’eut esté que les messagers enuoyez par les François arriuerent, qui les asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux aussi-tost qu’on auroit enuoyé des embassades en l’Isle. Vous pouuez voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité h ces Pagys , leur faisant prédire les choses a venir: Mais cette sienne ruse n’est pas trop grande touchant le point de predictiô: par -ce qu’il voyoit la diligence que les François faisoièt à rechercher les Peuples voisins, & l’enuie & resolutiô qu’ils auoient pris d’aller trouuer ces Natiôs la part où elles se trouuoient : Partant ce bon valet en aduertit son maistre.

LES Diables vsent d’vne autre façon de parler & communiquer auec les Sorciers de ces Pays, scauoir est: Ils font faire vn trou en terre dans les loges escartées: & là les sorciers se couchent sur le verso, ventre, mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles qu’ils veulent au démon, & en ont responce par vne voix procédante du fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la Gentilité : & laissant les histoires prophanes, ie m’en raporteray du tout a ce qui est escrit au

1. des Roys. chap. 28. lors que Saül alla côsulter la Sorcière d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste & la face dans vn trou, faisant ses inuocations, elle s’escria, Deos vidi ascendentes de terra : I’ay veu des Dieux montans de la terre: Ce n’est pas sans raison qu’elle s’escria & vsa de ces mots, l’ay veu des Dieux: d’autant que ces enchantemës ne pouuoient auoir de force qu’à faire venir quelques Diables: mais Dieu voulut que la propre ame de Samuel montast à sa parole, à fin de prophétiser le dernier malheur de Saul, qui auoit recours en ses nécessitez aux deuins & sorciers.

I’AY entendu de quelques François demeurans au vilage d’ Vsaap , qu’vn sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauuages, par-ce que chacun sçauoit qu’il parloit librement au Diable en lafol-320. maniéré cy- dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la porte fermée, se doutas qu’il traitoit & communiquoit auec son démon de ses affaires. Il y a vne vieille Sorcière en l’Isle qui ne se fait connoistre que bien secrettement, les Sauuages en font grand estât, & n’est employée qu’aux maladies incurables: quand tous les Sorciers sont venus au bout de leur rolet, alors elle est inuitée, seurement amenee & en cachette. Vn iour arriua, à ce que m’ont dit quelques François, qu’elle vint à Vsaap pour faire vne guérison desesperée, & au préalable que de rien commencer: elle s’enferma dans vne loge séparée au milieu de la place du vilage, & lors fit ses inuocations & enchantemens diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son démon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir par quelques fentes ce que cette sorcière faisoit. mais les Sauuages les en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de cette femme estoient dangereux & mauuais: tellement que si quelqu’vn d’eux alloit les espier, ils verso, luy torderoient infalliblement le col la nuit suiuante.

Les François se moquèrent de tout cela, & allèrent bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauuages qui les regardoient, les estimans par trop hardis & présomptueux: & faisans vn trou h la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme, & apperceurët ie ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans pouuoir distinguer la forme, & s’en retournèrent ainsi.

PENDANT que i’estois malade, quelques-vns me parlèrent de cette malheureuse créature en grande louage & estime: comme celle qui ne manquoit iamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire: vous pouuez penser si ces paroles m’est oient agréables. le me suis laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils auoient des logettes dâs les bois, esquelles ils alloient consulter leurs esprits: & de fait, c’est vne chose assez frequente tant dedans l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers bâtissent des petites loges de foi. 321. Palme és lieux les plus cachez des bois: & là plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme d’homme: les vns moindres, les autres plus grâds, mais ces plus grands ne surpassent vne coudee de haut. Là en certains iours ces Sorciers vont seuls portant auec soy du feu, de l’eau, de la chair ou poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs: De ces viandes ils en font vne espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi bruslent des gommes de bonne odeur deuant elles, auec les plumes & les fleurs ils en paroient l’Idole , & se tenoient vn long temps dans ces logettes tout seuls: & faut croire que c’estoit à la communication de ces esprits.

CETTE peruerse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és villages proches de luniparan , où demeuroit le Reuerend Pere Arsene, tellement qu’il trouuoit au destour des bois de ces Idoles de cire, & quelquefois dans les Loges. Il y pourueut par

les exorcismes qu’il fit en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis ie n’en ay point oüy beaucoup parler. Côsiderez icy la pre- verso, somption de Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauuaise sans quelque espece de sacrifice & représentation de la chose que nous adorons. Voilà pourquoy il inuenta les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu auoit commandé d’estre erigees au Tabernacle,

& depuis au Temple de Salomon: Et au lieu des vrays sacrifices que Dieu establit en sa Loy, cet esprit superbe procura d’auoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de bestes & des fruicts de la terre : Et combien que ceste Nation des Sauuages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny oraison: Neantmoins ces Sorciers en particulier seruent au diable selon que i’ay dit.

OR pour fermer ce discours : ie diray que ces gens facilement croyoient qu’on peut auoir des Esprits particuliers, mesme les François: ie vous en donneray des exemples.

COMME le Sieur de la Rauardiere estoit en son foi. 322. voyage de Para , au retour de la guerre des Camarapins , il fut aduerti par vne femme que les Sauuages du village où il estoit logé, auoient résolu de le mettre à mort, les François & les Tapinambos qui estoient allez auec luy. L’on fit ce que l’on peut pour en sçauoir la vérité, mais ils eurent tous bonne bouche, & ne confessèrent rien. On s’aduisa de faire accroire aux Sauuages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit le Sieur de la Rauardiere, il y auoit vn esprit caché, lequel excitoit tout ce mouuemêt que l’on voyoit au dedans & au dehors :

& qu’il reueloit aux François les choses les plus secrettes: partant on fit venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la montre que

portoit le dit Sieur , paruint iusques à un tel point du Quadran, que l'esprit qui estoit là dedans diroit la vérité: pour ce, luy dit-on, tiens, prend & porte auec toy cecy, & si tu vois que l’éguille auance iusques là, précédé nostre esprit, & nous viens manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez verso, luy ; & voyant que cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des François qui donnoit vn tel mouuement, & n’attendit qu’il paruint au but qu’on luy auoit prescrit, ains il reuint, déclara tout, & rendit la montre.

LE Capitaine d’vn nauire de guerre nous donna vne fort belle Image qu’il auoit prise dans vn nauire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. le fis mettre par hasard cette Image , à l’heure qu’on me l’apporta, sur l’vn des cofres de nostre Chambre: & voicy qu’au mesme temps plusieurs femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles apperceuans cette Image en bosse fort viue, diuersifiee de couleurs sur la couche d’or, s’estonnerent , & ne vouloient point entrer disans. Y auaèté asse quege seta ? Qu’est -ce que cela de nouueau qui est si furieux, & nous regarde si viuement? 11 nous faict peur. le les fis entrer leur disans, qu’elles n’eussent point peur, & que c’estoit vne Image des Seruiteurs de Dieu, le fus tout estonné qu’elles s’en allèrent à ses pieds pleurer sa bien -venue, puis me vindrët demander foi. 323. quelle viande il aymoit, afin de luy en aller quérir, le me pris à sousrire de leur simplicité, & fist oster l’Image que ie mis en la Chappelle Sainct François.

CHOSE quasi toute semblable arriua à vn Tabaiare fort simple, lequel côtemplant de la porte vn tresbeau Crucifix que nous auons en la Chappelle S. Loüis : iamais il ne me fut possible de le faire entrer dans la Chappelle, disât à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop viuement, il est viuant sans doute , & i’aurois peur qu’estant entré sans estre

baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, ie leur faisois voir que ce n’estoit que du bois, représentant par telle figure ce que Iesvs- Christ auoit enduré pour nous. Cecy leur arriuoit de la superstition, comme i’ay dit, que leurs Sorciers auoient semé entr’eux, tant de leurs Idoles que de leurs Esprits.

De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquées par

les Sorciers du Brésil.

Chap. XII.

CE Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au seruice de Dieu, qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cuit superstitieux de sa superbe. Dieu auoit jadis institué les eaux de Purification en l’Ancien Testament, faictes & composées de diuerses matières & ceremonies diuerses, selon le but & subiect auquel elles deuoient estre employées, tantost pour purifier les hommes, maintenant les vases & vtensües du Temple: vne autre fois les habits, maisons et tout le mesnage. Semblablement ce Démon institua en la Grentilité les eaux de lustration, desquelles les Payens se seruoient h diuerses fins, ainsi que les Iuifs: car les hommes en estoient lauez & aspergez auant que de se présenter au sacrifices, comme aussi les vstensiles des Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage

verso.

fol.^324.

des infidelles. Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos Sauuages de telles superstitions.

QVAND vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que i’ay allégué au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu- des plaines de Miary , cela seroit suffisant pour voir entièrement les folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples, touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que i’ay apris des discours des Barbiers mesme, auec lesquels i’ay parlé, plusieurs singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens : ie serois marry d’en priuer le Lecteur.

C’EST donc la coustume des Pagys-Ouassous de verso, celebrer en certain temps de l’annee des lustrations publiques, c’est h dire des purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauuages: & bien que le tout dépende de leur fantaisie, composans ces ablutions a leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles dessus & soufflans de la fumee de Petun , & meslans vn peu de poudre de la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des Couîs ou escuelles de bois, & s’en lauent, comme aussi leurs enfans.

Pacamont , Grand Barbier de Gomma , me contoit vn iour qu’il faisoit sortir de l’eau de terre, auec laquelle il lauoit ces gens, au grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si nouuellemët cette eauë du milieu de sa Loge, & la receuoient comme si elle eust esté miraculeusemët enuoyee par les Esprits: mais le rusé auoit emply vn grand vaisfoi. 325. seau d’eau, laquelle s’escouloit par soubs terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au Brésil: & ainsi il trompoit ces gens.

LE Diable auoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux, fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux vnes, les Deesses aux autres: les vnes faisoient vn effet, les autres vn autre: les vnes estoient fâcheuses & dangereuses , les autres agréables & asseurees: les vnes sacrées, les autres prophanes. Pareillemêt ces Sauuages ont vne opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lézards, lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lézards veneneux de diuerses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette fontaine est dangereuse pour les femmes, & que Giropari boit de cette eauë: Ayant sceu cette superstition ie m’en seruy pour me deliurer de l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lauans dans la fontaine de nostre lieu de S. Frâçois : car ie fis courir le bruit qu’il y auoit là de ces Mourons : pas vne du depuis n’en voulut aprocher, sinon les Esclaues du verso. Fort, ausquelles il estoit deffendu de se lauer dans la fontaine par ce moyen i’eus le loisir de la faire elorrfi Sc fermer à la clef, afin de conseruer l’eau en sa netteté. Cette superstitiô va iusques là qu’ils croyent que ces Lézards se iettent sur les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement qu’elles deuiennent grosses de leur fait, & produisent des Lézards au lieu d’enfans: Et c’est pourquoy pédant que ce bruit fut en sa vigueur, les Esclaues du Fort ayans cômandement d’aller quérir de l’eau en ce lieu, venoiêt en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres instrumens semblables pour se deffendre, disoient- elles, de ces Lézards, qui ne fut pas vne petite risee à tous nous autres François.

OVTRE les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquées par ces Barbiers ils vsent d’vne façon particulière à cômuniquer leur esprit aux autres :

& c’est par le moyë de l’herbe de Petun , laquelle estant mise dans vne cane de Roseau, ces Sorciers

en attirent la fumee, laquelle ils dégorgent sur les foi. 326. assistans, ou la soufflent de la canne sur iceux, les exhortant de receuoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne diriez vo’ pas que ce cauteleux Dragô vueille en ceste fausse ceremonie imiter Iesus- Christ quâd il donna son Esprit h ses Apostres, & la puissance à eux & k leurs successeurs de le donner en sa persône k ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres ; Ainsi qu’il est porté en 8. Iean. Insufjiauit & dixit eiSj Accipite Spintum Sanctum. Il soufla sur eux, & leur dit, Receuez le Sainct Esprit; Car d’où ces Barbiers auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur auoit métré; pour ce qu’ayans tousious esté enfermez dans ceste grande & vaste prison du Brésil, sans aucune communication du viel monde ; ils ne pouuoient l’auoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur sont fort particuliers, comme vne ceremonie du tout necessaire pour donner guérison aux malades: Car vous les voyez attirer par leur bouche, tant qu’ils peuuent, le mal, disentils, du patient dans leur bouche & gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, ils laschent tout d’vn coup ce vent enfermé dehors, verso, faisant autant de bruit presque qu’vn coup de pistolet, & crachent apres k grande force, disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire au malade.

A ce propos nous prismes vn iour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy au village d ’Vsaap. Il y auoit vn pauure garson Sauuage viuement tourmenté d’vne colique du pays: Vn de ces Barbiers vint exercer son attractiô d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se reprenant k diuerses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le regardions attentiuement, nonobstant pour toutes ses aspirations & attractiôs le garson ne cessoit de crier; En fin il nous vint trouuer apportât en ses mains deux ou trois petits doux, & nous dit: voilà ce que ie luy ay tiré

du ventre; il a les boyaux tous pleins de cela, il me les faut tirer les vns apres les autres: de peur que si ie ne les luy tirois en gros, ils ne luy creuassent les tripes & écorchassent le gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy tirast les doux du ventre. Si ces loges eussent esté couuertes d’ardoises, ie pense qu’il eust mis en la teste f°i. 327. de ce garson d’auoir mâgé les lates & les doux de la couuerture ; mais n’ayans pas les doux de fer communs entr’eux, ie ne sçay commet il peut embaboüiner les assistans & leur persuader ceste folie. le pourrois icy rapporter plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre le suiet que ie traitte.

OR si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit infernal en tout ce que nous auons dit iusques icy : beaucoup plus grand doit estre nostre étonnement, en ce que ie vay dire: parce qu'il a estably la confession auriculaire entre ces Sauuages. le ne dy rien que ie n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de Pacamont , & semblablement par le récit d’autres Sauuages & François. Ce grand Pagy en sa Prouince de Gomma alloit visiter quand il luy plaisoit les vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse h luy, spécialement les ieunes femmes & les filles : & quand il trouuoit quelques vne qui ne vouloiët pas tout dire, il les menassoit de son Esprit, qu’au cas Iqu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit & sçauoit finement recognoistre verso, si elles disoient tout ou non. Puis il leur donnoit ie ne sçay quelle sorte d’absolutiô, mais le galant sçauoit bien apres dire les nouuelles de l’escole, remarquant les vnes & les autres pour telle & telle action,

& neanmoins cela, il n’a pas laissé d’exercer ce mestier & * façon d’entendre les confessions iusques au temps que nous arriuasmes là. Pensez ie vous prie, qui luy pouuoit auoir appris ceste maniéré de confesser auriculairement, menacer ses semblables qu’au

cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.

foi. 328. Des Signes manifestes <1e la ruine du Diable en

ces Pays de Maragnan.

LE sauueur du monde en S. Marc, auparauant que de monter a la dextre de son Pere , donna charge a ses Apostres & Disciples d’aller par tout le mode vniuersel, conuertir les infidèles, les asseurant par certains signes & marques d’vne prochaine ruine de l’Empire des Demos, à sçauoir, Signa eos qui crediderint hœc sequentur : In nomine meo dœmonia eijcient , lingnis loquentur nouis , serpentes tollent} & si mortiferum quid biberint , non eis nocebit. Super œgros manus imponent & benè habebunt : Ces signes suiuront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables en mon nom, ils parleront nouueaux lâgages, ils verso, osterôt les serpens, & s’ils boiuent quelque venin mortifère il ne leur nuira point : ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouueront bien. Pour entendre clairemët ces paroles, il faut noter auec les Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquées literalemêt par les premiers Chrestiens: d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle deuoit combatre l’obstination des Iuifs & la folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par l’Vniuers, & que l’obstination des Iuifs a esté condamnée de tous, & la sagesse humaine tenue pour vanité: il n’a pas esté necessaire ^/effectuer literalement ces signes en toute les con-

. uersions de mecroians, ains seulement la pratique Allégorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre auoir esté faict & se faire tous les iours parmy ces terres de Marignan.

Premièrement il est dit, In nomine meo dœmonia eiicient, ils chasseront les demôs en mon nom.

Dans les deux ans que i’ay esté en Maragnan i’ay veu cecy exécuté en diu erses façons: c’est que les Diables ont faict paroistre realement la pœur & la foi. 329. crainte qu’ils auoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, de persuader h leurs Barbiers qui leur estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils auoient commandement de s’approcher de nous, dôner terreur aux Sauuages du signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauuais exëples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignôs à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de Marignan , Tapouïtapere , Gomma , les Caietez , ceux de Para & Miary , à ce qu’ils eussent a fuir dâs les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tôbassent en la cadene & captiuité des François ou Portuguaiz: cependant il est arriué tout autrement: car au temps que nous estimiôs que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauuages auprès de nous, les rendât faciles & obeissans a sa parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissauce des Diables tenans, pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Iesus- Christ fait fuir Gyropari. P en donner ay de verso, beaux exemples.

TOYS vous souuiëdrez de ce que i’ay dict cydessus tât des Barbiers des plaines de Miary que des habitations de Thîô , côme les Diables leur manifestoiët la crainte qu’ils auoiêt des croix plâtees au no de Iesvs-Christ, & de nous ses chétifs seruiteurs:

Et corne quelqu’vn de leurs principaux m’entretenoiët sur ce que ces Barbiers n’auoiët voulu venir auec eux : ie luy en demâde la raisô : il me dict : Parceque Giropari craint le Toupâ.

Acaiouy Principal de Miary, duquel nous parlerôs cy- apres plus amplemët, lors qu’il me vint trouuer pour me demander côgé de faire sa loge auprès de moy: ne voulant demeurer auec les autres au fort: il me dict qu’être les raisons qui l’emouoiët a bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que Giropari n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du pays.

Pierre le Chien Sauuage baptisé a Dieppe il y a plusieurs années nous contoit, aux sieurs de la Rauardiere, de Pisieux, & autres & h moy sur la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, foi. 330. que Dieu l’auoit tousiours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestië, & faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en vn village, que ses semblables estoient asseurez, quâd ils estoient auec luy, & ne craignoient point Giropari.

AV TANT en croioient les habitas de Tapoïtapere des nouueaux Chrestiens lesquels ils estimoient cômander à Giropari & le chasser, & estoiët bië aise d’auoir des Chrestiës en leurs vilages pour la mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souuët tant par Martin François Indien, que par les Frâçois. Et à ce suiet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient lauez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les deuoient désormais craindre aucunemët.

Somme c’est vn bruit general dâs to’ ces pays que les Diables sont des mauuais Espris lesquels redoutent les Pays & les Karaïbes , c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sôt baptisez. Il me souuiët que mille fois parlant aux Sauuages de ceste matière, ils me respondoient, Gyropari yportassouassequegésera}

le diable est à presêt bien pauure & gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit: Giro- verso* pari ypochuj Toupan Katou , le diable est meschât, il est cruel, il ne vaut riê? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’auâtage pour raccomplissemët de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale ruine du diable? Voilà les diables qui côfessët euxmesmes qu’ils craignët le nom de Iesvs-Christ, les armes de sa Passiô, & mesme ses seruiteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, rëuersent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitët tout ce qu’ils peuuent inuëter pour les rompre: En fin ils dônent du nez en terre, sont au bout de leurs finesses: Ceux qui iadis les craignoient, les méprisent à présent. Que reste -il sinon de poursuiure les choses encommencees.

Linguis loquentur nouis , ils parleront nouueaux languages. Vraiemët nos Sauuages de Maragnan parlent vn language bien nouueau, puis qu’aucun deuât nostre Mission sinô ce Marata Ancië, c’est à dire vn des Apostres de Iesvs-Christ, duquel nous auons parlé cy deuant, ne leur appris à parler comme ils parlët à présent à sçauoir, la profession du Christianisme, foi. 331. en recitant le Symbole des Apostres Arobiar Toupan &c. & parler à Dieu par l’Oraisô Dominicale, Orerouue &c. dresser leurs vies & leurs actions suiuant les commandemens de Dieu, ymoeté yepê Toupan &c. & selon les commandemens de l’Eglise. Are maratecouare ehunie &c. lauer & fortifier leurs âmes par les S. Sacremens. Iemongaraïue &c.

N’EST ce pas parler vn langage nouueau que discourir ensemble des mystères de nostre Foy tels que sont l’Vnité d’Essence en Dieu & Trinité de Personnes: que le Fils de Dieu ait pris vn Corps dans le Ventre Virginal: qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie: que les meschans sont aux Enfers: que tous les hommes resusciteront en corps & en ame:

& de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et ce-

pendât voila les discours ordinaires de nos Barbiers; qui par cy-deuant ne parloient que de tuer, manger, rôtir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs lubricitez paillardises & folies. Celny qui voudra bien peser cecy, s'étonnera d’vn tel changement parmy des Barbares qui ne sçauoient chose aucune, ■verso. ,que ce que simplement la nature leur auoit enseigné.

LES Iuifs croioient que les Apostres fussent sortis d’vn cabaret pleins iusques au gosier de vin & de de viande, quand ils virent qu’en mesme temps les Gentils de diuers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils preschoiët, & que les Apostres sëblablemët entëdissent leurs questions & demâdes sur ce qu’ils enseignoiët: le vous dy pareillemët que les Sauuages estoient estonnez & perdus quâd ils voioiët leurs sëblables baptisez discourir en leur lange de choses si hautes, si profondes, & si nouuelles, comme celles que nous leurs apprenions par les truchemës, & disoiët les vns aux autres: D’où viët que ceux cy parlent si bië du Toupan & que les Pays leur ayët peu apprëdre de si belles choses, qu’ils nous recitët, & mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont deuancé: desquels pas vn, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme font les Pays : Il faut de nécessité qu’ils ayent parlé h Dieu.

TROISIESMEMENT serpentes tollent: Ils osteront foi. 332. les serpens. Qui font ces serpens du Brésil, lesquels enuenimoient de leur langue & de leur queuë ces peuples? Ne sont-ce pas premièrement tous les grands & petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations? La Foy de Iesvs-Christ, estant comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des serpens venimeux. Sainct Paul ietta en l’Isle de Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de Iesvs-Christ aux Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire

des Agêts naturels doucement, sans contraincte, dis-

Ï)Oser le subiect h receuoir vne nouuelle forme, par e bannissement & ruyne dVne autre forme contraire:

Ainsi ces viperes iettees au feu, sont les Ministres de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee susceptible de l’Euangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si ie dis qu’il semble que le Sainct Esprit aye enuers ces Sorciers de Maragnan faict vn plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du Paganisme: le croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois vers0de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne désirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme: Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs poitrines sur la terre sont deuenus oyseaux volans dâs l’Element de l’air suiuans la Prophétie d’Isaye :

De radice colubri egredietur Regulus , (È semen eius absorbens volucrem: De la racine de la Couleuure sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau; Ce que, Vatable interprète en cette sorte:

De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus eius Cerastes volaus : De la racine du serpent sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera vn Ceraste volant.

POYR entendre ce passage il faut se souuenir de ce qu’escriuent les Naturalistes, k sçauoir que les grosses Couleuures engendrent le Basilic: lors quelles ont mangé vn Crapaux: Mais le Basilic cherche les Poules blanches, auec lesquelles il a conionction & de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent foi. 333. dans vn trou au sable k l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. ils ne disent rien en cet endroict, que ie n’aye expérimenté en Maragnan selon le commun aduis & opinion des Sauuages. Car il m’arriua par deux fois qu’vne Poule blanche que i’auois, fit deux petits œufs, ronds comme vne Prune de Damas & picotez: puis changea son

chant, & eussiez dit, qu’elle estoit foie: Nos Sauuages me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’auoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & ietter, & brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément: & si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit des serpes volans, quelle n’estoit la première, ains souuent cela arriue , & aussi tost les Poules changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & disons que la Couleuure ancienne est le Prince des Démons Sathan, les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Prouinces par Lucifer, afin de seduire le monde, les verso, serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont les Pagys ou Barbiers du Brésil, lesquels veulent acquérir des aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs abominatiôs & seruice diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou lauement de leurs anciens pechez au Sacrement de Baptesme.

CES Serpens aussi bannis du Brésil, sont ces mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils commettoient , tel qu’estoient les vilenies, rages & vengeances, ainsi que nous auons discouru en autre lieu assez amplement.

QVATRIESMEMEJN7 T, Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit: Et s’ils boiuent quelque poison mortifère il ne leur nuira point. Le vray poison que les âmes aualent, est la fausse doctrine que le Diable faict suggérer aux oreilles des nouueaux Chrestiens. Vous le trqjiuez en plusieurs exemples du siecle foi. 334. mesme des Apostres : Comme certains séducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels aualans la potion d ’Aconite se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la Genese, Spiritus Do-

mini , ferebatur super tiquas, l'Esprit du Seigneur estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore perfectionnées ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, Incubabat aquis , il couuoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi que feignoient les Poètes, des œufs de Thetis, couués par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou bien, fouebat aquas il eschauffoit ces eaux encore froides: Le Sainct Esprit, dis -je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces nouueaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauuais discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couuant les œufs délaissez du Pere & de la Mere les âmes fraîchement lauees, mais esloignees de la presence de ceux verso, qui les ont nettoyees: eschauffé ces eaux gelees par le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui les auoient apres Dieu engendrez spirituellement à Iesvs-Chkist pour leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprëdre la salutaire nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour résister désormais à tous esbranslemens.

CELA se passa au Brésil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, que quelque nombre de nouueaux Chrestiens de Tapouïtapere estônez des mauuais discours d’vn certain personnage, se despoüillerent & renôcerent à demy au Christianisme: mais nous y pourueusmes soigneusement: Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier à ce mal, y apportas tout ce qu’ils iugerent estre necessaire, & par ainsi ces nouuelles plantes flétries d’vne Bise gelante, retournèrent à leur première verdeur & vigueur, & nous reuenâs voir au Fort S. Loüis, no’ les encourageasmes à demeurer à iamais stables foi. 335. & fermes en la profession du Christianisme, & leul*

enchergeasmes de ne s’esloigner point de Martin François qui nous seruoit en ces cartiers quasi comme de suffragant: Le Diable par ce moyen se sentoit de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de iour en iour en empirant. Pespere a présent que i’escris cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en decadence, & s’approche de sa totale ruine: Car auant que ie quittasse l’Isle, ie voyois & experimentois vne disposition generale & vniuerselle de la conuersion de ces peuples, spécialement des enfans.

verso. (tue les enfans du Brésil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de lesvs Christ.

Chap. XIIII.

LE Psalmiste Royal Dauid en son Psame 8. lequel est institulé en cette sorte, In finem pro torcularibiiSy Psalmus Dauid. C’est h dire le Pseaume de Dauid qui doit estre chanté en action de grâces au \ Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par preuision

de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les âmes infîdelles, & de l’establissement du Royaume de foi. 33G. IeSVS-Christ : Ex ore infantium & lactentium perfecisti laudem pr opter inimicos tuos, vt destruas inimicum & vltorem . Tu as perfectionné ta loiiange par la bouche des enfans & des petits à la mammelle en dépit de tes ennemis ; h ce que tu destruises l’Aduersaire & le Tyran plein de vengeance. Rabbi Io- . ifathas embellit ce 'passage & l’esclaircit en cette

sorte: Fundasti fortitudinem vt destruas Authorem inimicitiarum ds vltorem. Tu as fondé la force de ton Empire par la bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict: Quiescat inimicus & vltovy Tu as fermé la bouche au séducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes par la voix des enfans.

GRANDE merueille que les enfans ont esté le le Symbole de la fondation prochaine du Royaume de Iesvs-Christ, & de la cheute de la puissance des Démons. le ne veux icy m’arrester beaucoup a releuer de plusieurs exemples ce traict de la proui- verso, dence de Dieu, ains ie me contëteray de rapporter ce qui se passa au Triomphe de Iesvs-Christ auant sa Passion, lors que les enfans crioyent, Osanna filio Dauidj & que le Fils de Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire premièrement, en intitulant son Cantique In finem pro torcularibus , en la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan, & au commencement de la Passion de Iesvs-Christ quand ces enfans deuoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de iour en iour, & en suitte, en la fin & consommation de la captiuité de Sathan sur les âmes infidelles: & au commencemët de la saincte Eglise, establie parmy elles, & ce principalement par les enfans: chose que ie veux faire voir estre accomplie és enfans du Brésil.

CES ieunes âmes, non encore corrompues ny gastees des vieilles & mauuaises coustumes de leurs Peres, montrent ie ne sçay quelle disposition singulière & particulière à receuoir comme vn tableau ras, telle peinture .

(Lacune d’une feuille.)

foi. 345. répugnance : & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les choses qu’ils voyoient iournellement: telles que sont les huitres croissantes sur les brâches des arbres, lesquelles prennët chair & vie entre deux coquilles , sans aucune commixtion ny émission de semence, ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil: Ainsi le Fils de Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son précieux sang ayant fourny de matière, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me respliquoiët que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient par la seule operation du Soleil, telles que sont les lézards qui sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie: partant qu’ils ne trouuoient aucune difficulté en cela: ny aussi, que Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauuer les siens, parce que, disoient - ils , Giropari , qui est vn esprit meschant, entre dans le corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.

verso. SVR tout i’admirois certes, comment si aisément ils se persuadoient, la vérité & la réalité de Iesvs- Christ Fils de Dieu, soubs les especes de pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit & de iugement. le ne puis dire autre chose la dessus, sinon ce que la Saincte Escriture dict aux Prouerbes vingt cinq: Sicut qui mel multum comedit non est ei bonum , sic qui scrutator est maiestatis opprimetur à gloria: C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par trop, il n’y a rien qui offence d’auantage l’estomach: De mesme il n’y a rien de plus suaue & délicieux que la considération des œuures de Dieu, & *la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop auant & mesure le tout a l’aulne de son esprit,

poussé de la superbe de son entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs rayons de la gloire de sa Maiesté : cela se voit és yeux des hybous aueuglez , pour ce qu’ils veulent contempler & iuger de la face du Soleil & de sa lu- foi. 346. miere : Au contraire ceux qui manient auec crainte & humilité les mystères de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, & obéissent doucement a la volonté & puissance du Souuerain, lequel peut ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauures Sauuages, ie dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient franchement, demeurans neantmoins h la porte, laquelle estoit fermee pendant que l’on disoit le Canon de la Messe,

& qu’on faisoit la communion: & disoient par ensemble que le Toupan descendoit h cette heure là sur nos Autels, beuuant & mangeant auec nous, & ne meritoient pas demeurer deuant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus part d’iceux se tenoit à genoux , ayans veu les François faire le mesme : Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloiët incontinent qu’ils entendoient sonner la clochette, ioignans les mains & adorans Dieu. Ils appellent ce mystère du tres-sacré Corps & précieux Sang du fils verso, de Dieu du mot de Toupan , c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté en leur croyance, Aséreou yanonde Toupan rare , c’est à dire, deuant mourir tu receuras le Corps de Dieu. Et encore que ie recogneusse en eux cette facilité de croire à ce secret si profond, ie n’osois me hasarder de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois mieux laisser cela à ceux qui viendroiët apres moy, parce qu’vn iour donnant la communion à vne Indienne, laquelle i’auois faicte examiner autant qu’il me fut possible auant que de luy donner le précieux corps de lesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree, elle se troubla fort, & ne la

pouuoit aualer, tellement qu’elle vint a hausser sa main afin de me redonner l’Hostie , ce que i’empeschay, luy disant qu’il n’y auoit que les Prestres qui peussët la toucher, & qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de receuoir sô Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’auallast hardiment, ce qu’elle fit moyennant vn peu de vin, que ie luy mis dans la bouche auec le calice: ceste foi. 347. secheresse de la langue & de la bouche ne luy estoit arriuee que d’vne trop grande timidité à receuoir cette saincte viande, ce qui me fit résoudre désormais de les laisser se bien fonder en la cognoissance de cet article, auparauant que de leur administrer le sainct Sacrement: & encore que plusieurs me demandassent le Toupan , ie les remettois h la venue de nos Peres.

ON n’a pas grande peine h les faire confesser leurs fautes, mesme les femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe féminin faict toute difficulté de déclarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu : Ils vous disent fort librement, l’oiiy, & le non, le temps, le lieu, la qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte sote & mondaine, comme nous voyüs par deçà. Ils ne hésitent en rien a croire l’effect du Baptesme, qui est le lauement des peschez, la filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que ceux qui sont baptisez vont en paradis auec Dieu: Cela s’entend pourueu qu’ils ne retombent en péché mortel. De tout verso, temps ils ont creu qu’il y auoit vn Enfer où estoit Oiropari , & auec lequel les meschans alloient: De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient auec luy: & quant à leurs Peres qui auoient bien vescu, ils s’en alloient en vn lieu de delices, terrestre pourtât, ou rien ne leur manquoit. Suiuant cecy il nous fut bië aisé de leur faire entëdre ce qu’ils deuoient croire du Paradis, de l’Enfer, & d’vn troisiesme

lieu, dans lequel les aines sont purgees auparauant que d’aller au Ciel, & d’vn quatriesme où les petits enfans qui ne reçoiuent le Baptesme, mourans auant l’vsage de raison, estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouuoir iamais voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel.

ON ne croiroit iamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces gens sont curieux de sçauoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous les iours mille questions quand nous discouriôs auec eux de ces matières, ainsi que celles-cy: Comment Dieu auoit faict le monde. Si c’estoit auec ses mains, ou si les bons esprits luy auoient aydé à faire les Cieux, les Estoilles, le Soleil, foL 348. la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y auoit deuant que le monde fust fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul ; & en quelle forme il est là haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & enuoye^les pluyes: s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si nous estions naiz de femmes, si nous auions veu les Anges & les Diables, qui nous auoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne mourions point: & apres que nous estions morts commet on faisoit d’autres Pays. S’il y auoit beaucoup de Pays en France, si tous estoient vestus comme nous, s’il y auoit vn Roy Pay , pourquoy nous ne voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu auoit esté vne fille comme vne autre, si elle auoit beu & mâgé ainsi que nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient Pays côme nous, côbiê il y en auoit eu, pour quoy verso, les autres Karaibes François n’estoient pas aussi bië Pays comme nous, si c’estoit nous-mesmes, qui nous fussions faits Pays, ou si c’estoit vn autre qui nous eust fait tels.

A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui en estoit, & faisoient pa-

roistre extérieurement par leurs gestes & paroles le contentement qu’ils en receuoient: aussi a la vérité le tëps s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations: Et pour ce que ie veux mettre cy apres les diuers & plus singuliers discours que i’ay eu auec les Mourouuicliaues , c’est h dire, les Principaux de Maragnan , Tapoüitapere , Gomma , Gaietez , Para & Miary. le ne me veux arrester dauantage sur ces questions & demandes: d’autant que vous les verrez au long, & mes. responces parmy ces conférences, lesquelles comme i’espere, vous donneront vn grand contentement, vous asseurant que ie les rapporteray très fidèlement, & ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase ordinaire qu’ils ont en leurs harangues: en quoy l’on m’excusera, comme aussi du passé, si l’on ne trouue tant d’ornement en ceste Histoire, ainsi que requerroit la curiosité du siecle: mon opinion est, que la beauté d’vne Histoire est la vérité du faict & la simplicité du stile. Que si ie ne rapporte mot a mot ce<s Conférences, ou que i’vse de multiplicité de paroles, c’est assez que ie n’offenceray en rien la substance du fait , & que cette abondance de discours sera du tout necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur intention & discours.

Conférence première auec Pacamont grand Barbier de verso.

Comnia.

Chap. XVI.

AYANT en plusieurs Conférences auec ce Principal & grand Sorcier i’ay anisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la première.

Pacamont est petit de corps, vil & abiet, tellement que qui ne le cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat : Cependant c’est le plus grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de Maragnan , spécialement en la Prouince de Gomma , qui est vne des plus belles, fertile & peuplee contrée des Tapinambos.

Il a si grande puissance là dedans, qu’à sa seule f°i- 35o. parole il remue tous les habitans, & y est craint extrêmement. Il est fin & rusé autant que Saunage peut estre, & par ses ruses & finesses, il est paruenu à ceste sienne authorité, grandeur & crédit. On le tient pour vn souuerain Barbier, tres-subtil sorcier,

& fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble: grand soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations, encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous auons dict cydessus. Il se garda bien de venir des premiers saluer les François & s’offrir à eux, voulant au préalable experimëter ce qu’ils demandoient: Pourquoy ils estoient venus: Et côme ils s’establiroient. Et estât bien informé de tout cela, il s’ê vint au fort 8. Louys faire son entree, salüer le sieur de la Rauardiere d’vne plaisante façon. Il estoit bien accôpagné, & ses gês reuestus de plumes, & la plus forte de ses femmes auec luy, & n’en auoit pas moins de trente.

verso. ARRIVE qu’il est a Yuiret ayant passé la mer dâs nostre Barque, laquelle estoit allee quérir des farines en son pays, où il y a plus de quarâte lieues de mer de distance du Fort de S. Louys: arriué, dis-ie, quil fut, il lit sçauoir au sieur de la Rauardiere qu’il l’alloit trouuer dans son Fort: Le sieur l’attendit à cet effect: Cependant il fit arranger ses gens les vns apres les autres qui le suiuoient. Il vint faire le tour des Loges lesquelles estoiët basties autour de la grade Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grâdeur, & l’amour qu’il portoit aux Frâçois, & le subiet de sa venüe, semblablement la valeur & la puissance des Frâçois. Ayât finy il s’approche de la porte du Fort, en vn carfour où estoient plusieurs Frâçois assëblez, considerâs les façôs de faire de cet home: Lors il cômâda a sa fëme qu’elle se disposast a le porter iusques au logis du Gouuerneur. A quoy elle obéit: Et ainsi môtâs sur elle à fourchô, à la mode que les Indiennes portët leurs enfans, il entre au Fort & va trouuer le dict sieur: sa femme estoit noire comme vn beau diable, s’estant peinturee depuis la plante des pieds iusques k la teste du suc de Iunipap. Pensez foi. 351. auant que de pousser plus outre en matière, si la compagnie peut s’empêcher de rire, voyant vn des Princes du Brésil monté sur vn si beau Rousin: Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut pour ses excuses: Et apres auoir faict ses affaires, il s’en vint chez moy, en la loge de Sainct Frâçois accôpagné de ses gens emplumacez : le luy fis tendre incontinent vn lit de coton tout blanc, où s’asseant, il demanda k l’vn de sa compagnie son cofin de Petun , lequel le luy alluma aussi tost & le luy donna: Et apres en auoir pris trois où quatre fois, & rendu la fumee par les narines, il commença k me parler, (i’estois assis vis k vis de luy en vn autre lit de coton, ayant mon Truchement prés de moy) grauement & posément en ceste sorte.

IL y a plusieurs Lunes que i’ay le désir de te venir voir, & les autres Païs, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes estimez conuerser auec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expediët d’estre légers & faciles, & aux premières nouuelles s’emouuoir & mettre en chemin : parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se rangent h ce que nous faisons. La puissance que verso, nous auons obtenüe sur nos gens se côserue par vne grauité que no’ leur monstrons en nos gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit apprestët leurs Canots, s’emplument, & vont voir hatiuemët ce qui est arriué du nouueau, sont peu estimez , & ne deuiennent grands Principaux : c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost.

Ceux de T apouïtapere , & plusieurs de ma Prouince sont venus deuant moy, mais ils sont moins que moy. le me resiouys de vostre venuë, parce que i’apprendray que c’est que Dieu. le suis plus capable de le sçauoir, qu’aucun de mes semblables, ie ne voudrois pas que l’vn d’iceux me precedast, ou que tu le lauasses deuant moy, & le tisses parler à Dieu: quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du Toupcm , j’auray plus d’authorité que ie n’auois, & seray bien plus estimé des miës que ie n’estois : & seray sous toy en mon pays: Et tu mettras en la bouche de ceux que tu m’enuoieras pour me le dire, ce que tu veux que ie face : & quand mes semblables verront que ie seray Fils de Dieu & laué, tous le voudrôt estre à foi. 352mô exëple.

CE me seroit vne grande douleur, si tu prisois quelqu’vn plus que moy: Car i’ay tousiours faict estât des choses hautes. I’ay esté curieux de hâter les Frâçois & de les ouyr. le sçay de mes ayeuls l’histoire de Noë, lequel fit vne barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit plouuoir en si grande quantité par plusieurs iours, que la terre fut couuerte a’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les

montagnes; les valees; & la mer, & nous sépara d’auec vous. Noë fut nostre Pere à tous. le sçay aussi que Marie a esté Mere du Toupan, & qu’elle n’a este connue d'aucü homme: Mais Dieu luymesme s’est faict vn Corps en son ventre: Et corne il fut grand; il enuoya des Maratas , des Apostres par tout: nos Peres en ont eu vn; dont nous auons encore les vestiges. Vous autres Païs estes bien plus grâds que nous. Car vous parlez au Toupan, & les esprits vous craignent: c’est pourquoy ie veux estre Paï. Il y a longtemps que suis Pagy & personne n’a esté plus grand que moy. le n’en fais plus d’estat: Car aussi bien ie voy que mes semblables feront verso, seulement conte de vous. le voudroy bien que tu voulusse venir en ma Prouince, c’est vne bonne terre: il y a force Sangliers; Cerfs & Biches; tu ne maquerois point, & ie serois tousiours auec toy.

IE fis respôce k ces paroles, que i’estois bien aise de le voir, & que i’auois souuët ouy parler de luy & de la puissance qu’il auoit : Et corne il trompoit par aiuerses ruses les Indiës, leur faisât a croire qu’il auoit vn Esprit familier: mais que ma rejouissance estoit bien plus grande de ce qu’il cëmëçoit a recognoistre sa faute. Il est bien vray que ie descouurois par ce discours qu’il n’auoit l’intëtion telle que Dieu la demâdoit, pour estre mis au nôbre de ses enfâs, & laué de l’Eau Diuine^

IL reprist la parolle en ceste maniéré. Que veuxtu dire par la, que ie ne cherche pas Dieu, côme il faut? Car ie desire estre Paï, comme toy: me faire admirer plus que iarnais, parmy les miens, leur persuader d’estre enfans de Dieu, & venir k toy afin que tu les baptises,, & faire en ma Prouince ce que tu voudras, & qu’ô die que moy qui estois grâd Pagy, je suis le premier k recognoistre Dieu & vous autres foi. 353. Païs: Et estât estimé de grâd esprit, les autres sous mon ombre viennent k Dieu & facët comme moy: Car si ie ne me fais lauer, plusieurs ne le ferôt pas

& dirons, attendons que Pacamont soit Garaybe , & puis nous le serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bië plus subtil. Tu dois sçauoir qu’auparauât que tu vinsses ie lauois ceux de ma contrée, comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nô de mon esprit, & vous le faites au nô du Toupan. le souflois les malades & ils s’en portoiët bië. Ils me disoient ce qu’ils auoient fait, & i’ëpeschois que Giropary ne leur fit tort. le faisois venir les bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoiët par maladies. le leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & h présent ie ne fais plus cela, & ne le veux plus faire: car c’estoit la subtilité de mô esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens, lesquels estimoiët cela estre merueille, mais c’est qu’ils n’ont point d’esprit. Il est bië vray qu’vn François m’auoit apris à faire sortir de l’eau ma loge.

IE luy fis dire là dessus par mon Truchemët, qu’en cela mesme qu’il me venoit de répliquer ie trouuoy qu’il ne cherchoit pas Dieu corne il falloit, par ce qu’il pretëdoit par le moyen du Baptesme de deuenir plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparauant par ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils fussent humbles & côtrits des fautes passées: combien qu’en vérité Dieu ne laisse d’extoller les siens: beaucoup plus que les Diables ne font les leur: & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils le verroient eslôgné de superbe & repentant de^ ses sorceleries. Corne ie disois ces paroles le Truchement du sieur de la Bauardiere appellé Migan vint me trouuer, h cause que ie l’auois enuoyé quérir pour entretenir Pacamôt : pour -ce que ces Sauuages ont cela de naturel de priser plus les Truchemens anciens que les ieunes. le luy raconté mot k mot tout ce que nous auions

vers(v

conféré iusqu’à cette heure là & le priay de luy faire vne harangue correspondante à mes discours & aux siens, & voicy ce qu’il luy dit. foi. 354. TV sçais bien qu’il y a longtemps que ie conuerse auec vous & auec vos Peres, quand nous estions a Potyiou. le t’ay dit soime^t que tu estois vn trompeur & abusois tes semblables, lesquels sot de legere croiance: Tu leur faisois acroire ce que tu voulois: tes peres & tous ceux qui ne sont baptisez s’en vont à Giropary dans les Enfers, & tu iras auec eux, si tu ne fais ce que les Pays disent. Quâd nous estiôs auec toy deuât que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de ce que vous autres Pagys faisiez: nous ne disions mot pourtant: car ce n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourueu que nous recueillassions les cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en auions des enfans, a présent les Pays nous le deffendent, & n'oserois pour ce suiect aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont point: car les Peres nous ont défendu d’y aller d’autant que Dieu defend la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te contente d’vne, si tu desires estre fils de Dieu & receuoir le Baptesme: pèses au bien & au bon- ▼erso. heur que tu as maintenant de pouuoir t’afrâchir & deliurer des pâtes du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que tu as: c’est Dieu qui te pousse à venir voir les Pays , & à luy demander le Baptesme: Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre trope, veut & desire que ceux qui viëdront à luy, renôcët parfaitemët au Diable & à toutes ses façons de faire.

IL luy fit cette responce ; Ne sçais-tu pas bien ce que i’ay tousiours esté entre les miens? combien ils faisoient estât de mes barberies? ne sçais-tu pas bien aussi que i’ay traité les François comme i’ay peu & leur ay fait bône chere. I'ay tousjours excité mes semblables à leur donner leurs filles & leurs marchâdises pour des ferremens: i’estois bien aise

d’estre auec. eux; à fin d’aprëdre quelque chose de nouueau; pour ce vous autres François auez bien meilleur esprit & entendement que nous7 & si tost que i’entendis que les Peres estoient arriuez i’en fu bië ayse, & dis a mes sëblables: voila qui est bië:

Ils nous aprendrôt à cënoistre Dieu: ie les veux aller voir: c’est ce qui m’amene & de quoy nous parlions.

IE dis à Miçjan qu’il luy fit entendre ce de quoy ie l’auois desia entretenu; à sçauoir qu’il estoit le fo1 355. bien-venu: mais qu’il falloit qu’il recherchast le Baptesme auec humilité & repentance. Migan luy fit très bien reconnoistre cela en luy remettant deuant les yeux la grandeur & puissance de Dieu; & au contraire la petitesse des hommes; spécialement de ceux lesquels estoient détenus en la captiuité de Satliâ. Il trouua cecy fort bo; & me fit dire; qu’il ne fau droit aucunement de me reuenir voir le lendemain pour parler auec moy de ses affaires : Par ainsi nostre côferëce finit & s’en allerët de compagnie au Fort; apres que ie leur eu dôné a chacun vn coup d’eau de vie.

OR il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce discours; lesquelles autrement seroient obscures & passeroient a la legere. Premièrement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conseruer leur authorité & crédit entre les leurs; prenans garde de ne faire aucune actio legerement; par laquelle ils puissët estre iugez de leurs inferieurs; aussi incôstaris & imparfaits qu’eux; & par conséquent aussi incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux: supposans que pour auoir la ioiiissance des esprits il faut estre verso, cëstant & graue7 & ne se laisser emporter aux premiers bruits. Considérez en cecy comment les Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme; lequel nous fait voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu en nous; il faut nécessairement bânir la legereté & incëstance de nostre intérieur; nous retirer fermes au milieu de nous; & ne rien faire ou dire que la raison n’aye discuté &

pesé: autrement nous sommes moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme, que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graues pour demeurer en bône estime deuât leurs sëblables.

VOVS noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la superbe & grande présomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées, tant ce venim est fort, qui veut agir contre son côtraire: Car il n’y a rien si contredisant que l'Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathâ: l’Humilité de Iesvs- Christ, & la superbe de Lucifer: l’abnégation du Chrestië, & la presomptiô des enfans du Diable: C’est ainsi que Simon le Magicien procedoit auec S. Pierre, requerfoi. 356. rant l’Esprit de Dieu auec le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le moyen du S. Esprit. Quel grâd aueuglement, d’estimer que Dieu fut le vassal de vanité ! Qu’elle pitié d’vne ame enchainée des obscuritez infernales! Ce pauure sorcier du Brésil estimoit au cômencement que nous auions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut semblé, & luy encharger expressément de bien obeïr au maistre à qui nous le loüerions : C’est ce seruiteur & esclaue Demô qui se rëd familier aux mechans pour faire mille badinages en intëtiô d’auoir apres leur ame, lequel auoit Iprimé cette fâtasie en la teste de ce pauure Pcu/y, Dieu no’ garde de tel dâger.

Troisiesmement, quant h ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, ie n’oserois asseurer de qu’il tient cela: si c’est des Prâçois, il n’y a pas grande aparence : car tous les François qui ont esté par deuât nous, ne leur parloient que de saletez & concubinages: ou si c’est d’vne antique tradition, il semble que cela soit : pour ce que dés lors que nous arriuâmes à Yuiret , lapy Ouassou nous fit presque vn semblable verso, discours du deluge & d’vn Apostre qui estoit venu en leur terre, côme il est escrit au liure de R. P. Claude.

De la Seconde Conférence que Feus auec Pacamont.

Chap. XVII.

LE lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il m’auoit promis, acompagné de ses gens : & ne voulut s’asseoir dans vn lict, ains il me prit par la main, & me dit, Ché assepiak oh Toupan , ie te prie mene moy voir la maison de Dieu: car la ie te veux parler, selon tes discours d’hier au soir. le luy dis qu’il vint apres moy , & que i’allois l’y conduire : ce qu’il lit. Aussi - tost que tout son monde fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me dit tout bas à l’oreille: Ceux-cy ne sçauent rien & ne sont capables d’entendre parler de Dieu: partant, ie veux que nous foi. 357. parlions ensemble tout bellement : (i’auois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & differentes Images:) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le Truchement auec moy: Et h lors il m’interrogea l’espace de plus de deux heures sur toutes les pièces qu’il voyoit deuant luy.

Premièrement il voulut sçauoir, ce que signifioit le Crucifix, disant: qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé? le luy fis dire, que cela repr.esentoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir a son Pere ; ceux qui seroient lauez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, pieds & costé. Il se tint par vne espace de temps fort suspens, regardant fixement l’Image du Crucifix: puis en respirant, il lascha ses paroles: Comment, Ornano Toupan ? Quoy, est-il possible que Dieu soit mort ? le luy fis répliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu fust mort , lequel auoit tousiours vescu dés

rerso. toute éternité, que c’estoit luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux: ains seulemët le corps qu’il auoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher h la mort Giropary , ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels voulans prendre vn gros poisson de la mer, qui mange les petits, font vn appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’vn des poissonnets, sur lequel le gros Poisson se iettant, il se trouue pris, tiré, aterré, & mis à mort, h la faueur & deliurance des petits poissons. Ainsi ce meschant Giropary alloit deuorant tous nos Peres, mais Dieu voulut enuoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix seruoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son corps d’appas : mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable auoit -il puissâce sur nos Peres? Parce, luy dis -je, qu’ils auoiët esté rebelles au commandement de Dieu, mangé d’vn fruict défendu, & s’estoiët laissé trôper au Diable souz la forme de Serpent. Et côbien que Dieu eust peu nous sauuer par autres voyes, si trouua il ceste façon plus douce & raisonnable, prenât le foi. 358. rauisseur par sa propre proye. Il se contêta de ces paroles, & adiousta si le corps du Toupan estoit en France encore sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu? Non dis -je: mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là haut au Ciel, viuant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau lieu du Paradis, deuât lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur ennemy: Et en la faueur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront morts, reuiuront & serôt portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, qui sommes lauez par le sang escoulé de ses play es: Et à l’oposite* vos corps, & ceux de vos Peres iront auec Giropary dâs les feux brusler pour tousiours, si vous n’estes lauez en ce sang. Mais il faut, dit -il, qu’il sorty beaucoup de sang de sô corps, & que vous le

gardiez soigneusement, pour en lauer tât de personnes, le luy respondis: Tu es encore trop grossier pour entendre ces mystères: il suffit qu’il aye vne seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en mémoire & mérité d’iceluy, nous lauiôs les Ames spirituellemët par l’eau Elémentaire, que nous iettons sur les corps, v^so. Ne voy-tu pas qu’vne source ou fontaine perseuere tousiours en sô cours, encore qu’elle n’aye esté creusee qu’vne seule fois de la main de Dieu? Tu sçay bien que l’Estoile Poussiniere, & le Chariot ont esté vne seule fois attachées au Ciel: Et cepëdant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, elles t’ëuoiët les pluyes, & arrousent tes iardins. Il dit apres: C’estoient de meschâtes gës ceux qui firent mourir le Toupan: car il est bon, ie l’ayme, & veux croire en luy. le luy dis: ils estoient abusez par Giropary , comme tu es, lequel les incita à le persécuter, faire mourir & crucifier, h cause qu’il les reprenoit de leurs meschâcetez, ainsi que nous faisons, suiuant le commandement qu’il nous en a donné: Et tous ceux qui obéissent au Diable sont ses ennemis,

& luy en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde. le voudroy bien, dit-il que tu me donnasses vne semblable image pour porter quant & moy en ma prouince. le rapporterois de mot à mot à mes semblables ce que tu me viens de dire,

& luy ferois vne plus belle loge que celle-cy. le la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy,

& ceux que ie trouuerois capables d’entendre le dis- foi. 359. cours que tu me viens de faire. le luy fis respôce. Apres que tu seras Baptisé nous te permettrons d’en faire vne, en laquelle nous érigerons vn Autel pareil à celuy-cy, orné de mesme, & paré d’images semblables à celles-cy que tu vois.

2. Il y auoit au pied du Crucifix, vne Image de Nostre Dame faicte en broderie d’vne merueilleuse beauté, & reuetue de perles, que le sieur de S. Vincët nous donna, quand il s’en retourna en France : laquelle

contemplant; il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit enfant deuant elle, qu’elle regarde les mains iointes ? le luy fis dire que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, c’estoit le Fils de Dieu.; quand il sortit du Ventre # d’icelle. Il redoubla ces paroles deux ou trois fois, Ko ai Toupan Marie ? Cômët; est-ce la Marie Mere de Dieu? Kougnam Ykatou, que c’estoit vne belle femme. le luy fis dire, qu’il falloit; qu’elle fust bien belle; puis que Dieu l’auoit prise pour Espouse & Mere de son Fils; que c’estoit la Princesse de toutes les femmes; qu’elle n’auoit point eu d’autre Mary que verso. Dieu qui l’eust connuë; & que sans estre touchée elle auoit enfanté le Fils de Dieu: que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort; ainsi que celuy de son Fils; & auoit esté esleuee dans le Ciel par les Anges; où il est à présent assis auprès du Corps de son Fils. Voilà; me dit-il, de grandes choses, qu’vne fille puisse enfanter sans homme. Commet, ce dis-ie, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des arbres, sans masle, ny aucune cômixtion de sdmence? Dieu ayme la pureté: Car il est plus net que lumière du Soleil. Il est vray, dit-il, mais vous sçauez de grandes choses, vous autres Pays. Vous estes bien plus sages que nous: Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les iours: Et vous autres en peu de temps les cognoissez.

CE n’est pas assez, luy dis-ie, viens-ça auec moy, & sois attentif à ce que ie te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu l’auras sceu présentement deuant moy, tu en discoureras à tes gens que tu as faict retirer a la porte: Car Dieu veut que foi. 360. tous soyent sauuez aussi bien les petits que les grands. Ayât dict cela, ie luy fis voir toutes les pièces & portraits de la Création & Redëptiô, luy montrant auec vne verge chasque partie d’iceux: En l’vn la création des Cieux, & des Elemês, en l’autre la

création des Poissons & des Oy seaux, en vn autre la création des Animaux, arbres & herbes: & c’estoit vn plaisir de le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux, afin de recognoistre ceux de sa terre, & quâd il en voyoit quelqu’vn qui approchoit au plus près de la figure des leur, il ne màquoit pas de nous dire, voila vn tel Oyseau, vn tel Poisson, ou vn tel Animal: Et ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en nostre pays, & commet nous les appelliôs: spécialement il arrestoit sa considération h la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les bras estendus, sortàt de sa bouche vn brandô de vent, & me demandoit ce que cela signifioit? le luy fis responce que c’estoit pour représenter, comme toutes choses auoient esté faictes par la seule parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’auantage , fut la creatiô de la femme d’vne des verso, costes de l’homme pëdât qu’il dormoit, & voulut estre informé de cela: Ce que ie fis. C’est, dis-ie, que Dieu veut que tu n’ayes qu’vne fëme & nô plus trëte corne tu as. Car si Dieu eust voulu que l’hôme en eust eu dauantage qu’vne, il les luy eust créées en ce cômëcemët, & n’ë ayàt créé qu’vne encore de sô costé, il pretëd que l’hôme se passe d’vne seule fëme laquelle il faut qu’il ayme & retiëne, & nô pas la châger à la première fàtàsie, ainsi que vous faictes vous autres qui suiuez Giropary , lequel vous a persuadé d’auoir plusieurs femmes, afin de vous reuolter les vns contre les autres, & vous entremanger h cause des femmes, lesquelles vous allez rauir iusques dans les Loges de leurs propres marys.

SVR les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez? Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes. le luy fis responce que ces douzes, estoiët les douzes Maratas du Fils du Toupan , les^

quels apres son Ascension au Ciel diuiserêt le mode vniuersel en douzes parts: chacun prenàt la sienne, foi. 341. où ils allèrent faire la guerre à Ùivopari & lauer tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & auoient laissé apres eux des successeurs de Tvn a l’autre iusques à nous : Et choisissant Sainct Barthélémy, ie le luy montray disant: Tien, voila ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de merueilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont encore à présent, que vous auez veu vous autres. C’est luy qui vous a laissé le Manioch , & apris k faire du pain, vos peres auparauant sa venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois.. Et pour n’auoir voulu luy obeïr il les quitta, leur prédisant de gràds malheurs, & qu’ils demeureroiët vn longtemps sans voir de Maratas. Cela s’est passé ainsi qu’il l’a dit, & n’auez eu depuis iusques k nous aucun, qui vous deliurast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que ie luy faisois tenir ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de Sainctverso. François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy? C’est luy, dis-ie, nostre pere k tous nous autres Pais, lequel s’est vestu en ceste sorte. Vit-il encore? respondit- il, est-il en France? Ta-il enuoyé & les autres Pays qui sont venus? Non, dis-ie, il ne vit plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs qui nous ont enuoyé. Il n’est plus en France. Il est la haut au Ciel auec Dieu , où nous espérons aller apres luy. N’auoit - il point de femme, dit-il, non plus que vous? Non, luy dis-ie, car generalement tous les Pays n’ont point de femme : d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu leur Roy, lequel viuant en ce monde n’auoit point de femme. Cela estant dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couuroient nostre Autel, lesquels estoient

d’vn beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez de passement & franges de fin argent auec le deuant d’ Autel de pareille façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous semions le Toupan auec grande reuerence, il me pria de le Baptiser, auant qu’il s’en retournast, & que ie luy donnasse des Images pour porter auec luy en son pays. Il foi. 342. faut, luy dis-ie, au préalable que tu sçaches parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas aict, respondit-il, tout ce qu’il faut sçauoir pour estre laué ?

Non dis-ie, ce n’est qu’vn deuis que i’ay faict auec toy. Il y a bien d’autres choses a apprendre: Qui me les apprendra? dit-il: le luy fis responce: si tu veux seiourner, ie te l’apprendray , ou te le feray apprendre. Mais ie ne te puis baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du Toupan. le veux voir ta perseuerance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront auec toy faire la maison de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venue ne cesse de haranguer en tes Garbets a tes semblables ce que ie t’ay appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & les François, & si tu seras tousiours le bien venu, le le feray, dit -il, & n’y manqueray point. l’eusse biê voulu pourtant que tu m’eusses laué. le ne faudray de te venir souuent visiter, afin que i’apprenne tousiours quelque chose de nouueau.

LORS il appella ses gens lesquels estoient demeurez verso, tout ce temps contre la porte au bas de l’Eglise ; Quelle obéissance & respect parmy les Sauuages! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le menu de tout ce que ie luy auois enseigné: il leur môtroit semblablement les Images & ce qu’elles signifioient.

Ces pauures gens estoient comme nors d’eux-mesmes, ietans a chasque fois des soupirs d’admiration h leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’em-

barqua pour s’en retourner en son pays: iusques a vne autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour le mesme subiect, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que ie luy auois recommandé à son partement, à sçauoir, de haranguer aux Carbets ce que ie luy auois appris: & adiouta que tous ceux de sa Prouince se feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé: Partant il me prioit de ce faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, ie luy donnay bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçauoir à la venue des Peres de France. Nous eusmes foi. 343. ensemble plusieurs autres discours en ceste seconde visite de la mesme matière que dessus , il receuoit ces cognoissances tres-auidement, montrant par ses gestes vn indicible contentement: Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans auoir tant de plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au commencement.

verso. Conférence avec le grand Barbier de Tapouytapere.

Chap. XVIII.

LE grand Barbier de Tapouitapere est homme fort venerable, d’vne belle stature & bië faict, bon guerrier, modeste, graue, & qui parle peu: grand amy des François, possédant sur les habitants de sa Prouince autant de puissance, que Pacamont dans Gomma , Iapy Ouassou en Maragnan , La grâd Paye

aux CaieteZj Thion , & La Farine Detrempee sur les Tabaiares, riche en plusieurs beaux enfàs qui sont fideles aux Frâçois & Chrestiës, corne nous dirôs cy-apres. Il vint au Fort S. Louys accompagné d’vn grand nëbre des siens, qui estoient enuiron foi. 344. trois ou quatre cens, pour faire trauailler aux fortifications, afin d’y enuoyer apres qu’il auroit fait son tëps, le reste de ceux de Tapouitapere , les vns apres les autres, presque à chaque fois deux ou trois cens Sauuages. Pendant que son temps dura pour le trauail il demeuroit assis auprès de nos Messieurs à regarder trauailler ses gens, les exhortant h bien faire. le le fus voir en ce labeur, & me fit faire ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son entree en l’Isle, en cette sorte.

IE ne te suis point allé trouuer, d’autant que i’ay plusieurs choses à discourir auec toy, qui requièrent du loisir: & m’a esté necessaire d’assister mes gens au trauail, afin qu’ils s’employassent courageusement à fortifier cette place. le ne manqueray point de t’aller voir auec Migan que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, & me fera sçauoir les merueilles que vous enseignez à nos semblables, le luy fis dire que ie ne trouuois point cela mauuais, ains i’estois bien aise de le voir assidu h la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez fussent bien tost paracheuez, pour résister à leurs ennemis, & que verao. nous aurions toute commodité de conférer ensemble: que ie ne respirois rien plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur auoit tousiours esté fidele. La dessus nous nous asseames l’vn cotre l’autre, & deuisasmes de plusieurs choses indifferentes, spécialement de la ferueur de ses gens,

& notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy donnoit, & à nous aussi, vn grand contentement, & me fit dire à ce propos, que ce

a estoit pas sans raison que les petits enfans trauailîoient feruemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merueilles que les François feroient vn iour en cette terre. Ils seront tous autres que nous, disoit-il, car ils deuiendront Karaibes , marcheront vestus, & verront les Eglises de Dieu basties de pierre. le luy lis faire cette responce, qu’à la vérité leurs enfans seroient bien -heureux vn iour: mais aussi qu’euxmesmes pouuoient ioüir de la mesme fortune, que foi. 345. nous ne serions pas long temps sans qu’il vint du secours & des nauires de France , dans lesquelles viendroient plusieurs Pais & bon nombre de François vaillans en guerre , force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit: que lors on bastiroit des maisons à la façon des François; l’on iroit auec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les Tapinambos & autres alliez d’iceux, cultiuer la terre ferme es enuirons de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, auant que de mourir. Apres ces paroles ie pris congé de la compagnie, & m’en reuins chez nous. Comme le têps de son trauail fut accomply, il me vint visiter, accôpagné des principaux de ses gens, & le Truchement Migan auec luy. Estant assis & ayant pris du Petun selon leur coustume, il me lit dire ces paroles.

I’AY autrefois vsé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand & authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que i’ay recogneu que ce n’estoient que des abus, & que ie me moque de tous ceux qui font ce mestier. le n’ay point ignoré qu’il y auoit ▼erso. vn Dieu: mais de le cognoistre ie n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast & reuint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y auoit vn Dieu, facteur de tout cela. Nous auons des meschans qui viuent librement sans craindre aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à Giropari.

Nous en auôs d’autres qui sont bons, qui ne veulêt point tuer, donnent volontiers ce qu’ils ont à manger,

& auons opinion que ceux-cy sont aymez de Dieu,

& qu’ils ne vont point auec les Diables. le fus fort resioüi quand on me dit, qu’il y au oit des Pais venus, lesquels enseignoient le Toupan , & lauoient les hommes en son nom: & c’est vne des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma côception, laquelle est, que ie desire estre instruit & baptisé, pour ce que ie sçay bien que vous auez dict que tous ceux qui ne seroient baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus.

I’ay plusieurs enfans, ie veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que nous allions tous auec Dieu. le desire luy bastir vne maison en mon foi. 346. village, & faire faire vne Loge auprès pour l’vn de vous. le le nourriray & ne manquera d’aucun viure. le tiendray la main h ceux de ma Prouince lesquels ont foy & asseurance en moy, h ce qu’ils soiêt faits Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adiousta & me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la cognoissance : car il vse des mots les plus emphatiques de sa langue pour mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne I uez entendre & comprendre : voyez h luy res selon son désir.

FAITES luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemmët que vous pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy & de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’vne bonté naturelle qui est en vous: & c’est le vray moyen de receuoir bientost la faueur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme: Tu le vois ordinairement deuant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisément abondance de fruicts des semences iettees en elle, verso*. L’hôme est vne terre, & l’Euangile la semence: quand Dieu trouue vne terre fertile nô préoccupée de ronces

ie

pou* pondre

& d’espines, il y iette facilement son grain; partant i’espere beaucoup de toy & de tes enfans: que si nous estions dauantage de Pais que nous ne sommes, ie t’asseure que tu en aurois pour mener dés à présent auec toy : mais ayes patience , nous en aurons bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge des Pais , afin qu’aussi tost qu’ils seront arriuez, tu les puisses retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps h cause de ta charge: Nous ne pouuons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous sommes: conserue en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. le m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu , & que son Esprit t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que tu m’as fait entendre: c’est vn grand bien pour toy, ne le mesprise pas.

IL me fit responce h cela. le ne fus iamais mauuais, & les tueries de nos Esclaues ne m’ont foi. 347. point pieu. le n’ay point rauy les femmes d’autruy. le me suis contenté des miennes. Il est bien vray que ie me suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur enuoyer des maladies, qui tomboient malade de peur. Car ie n’ay iamais voulu entretenir les Esprits, comme font les autres Pagis , ains me suis serui seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon courage. Mes barberies ne m’ont point tât aydé h acquérir l’authorité que i’ay; que la valeur laquelle i’ay faict paroistre souuent en guerre. le suis ancien, ie ne veux plus que la paix & douceur. le luy fis dire que c’estoit le meilleur, & qu’il n’auoit tant irrité le Souuerain contre luy, comme auoient faict les autres Barbiers, lesquels cômuniquoient auec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de conscience iusques au iour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda h voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. le luy expliquay le tout h

son contentement: & ainsi il prit congé de moy pour verso, s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. le luy donnay des Images pour porter auec luy ; qu’il receut fort ioyeusement, & luy declaray ce qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses coffres, que Giropari les apprehendoit , par ce que jadis le Fils de Dieu l’auoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’auec moy.

PEU de temps apres Martin François fut conuerti à la Foy, & luy permis de bastir vne Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y baptiser quand nous irions à Tapouïtapere. Ce grand Barbier, duquel nous parlons, en auoit quelque ialousie, & me manda qu’il s’estonnoit, comment i’auois permis que Martin fit vne Chappelle en son village aeuant qu’il en eust faict vne au sien, & qu’il meritoit bien à cause de sa grandeur, d’edifier le premier vne maison à Dieu en sa contrée, & auoir des Peres, selon que ie luy auois promis. le fis responce à ceux qui m’apporterent ces nouuelles de sa part, que ie n’auois en rien outrepassé mes paroles & promesses’, qu’il estoit le premier de Tapoüitapere , à qui i’auois permis de construire vne Chappelle, que foi- 348. Festoit h luy de précéder les autres, & pour les Peres, qu’ils n’estoient encore venus : neâtmoins quand nous passerions de Maragnan h Tapoüitapere , nous ne manquerions iamais d’aller chez luy & le visiter: que ie n’auois peu refuser à Martin François , fait Chrestien, d’auoir auprès de luy vne maison de Dieu pour y faire ses prières. Il trouua fort bonne cette responce.

ENTRE ceux que Martin conuertit, depuis son Baptesme, furent deux des enfans de ce Mourouuichaue , qui en receut vne singulière consolation, les excitant h bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais le mal -heur leur estant arriué de se laisser emporter par le mauuais discours d’vn de nos Truchemens à la resolution de quitter le Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils auoiët h cet

effet quitté leurs habits & vestemens, il leur dit : Que pensez vous faire, vous estonnez - vous de si peu? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & auez dit que ne vouliez désormais estre Chrestiens ? le veux preverso. sentement que repreniez vos habits, & alliez trouuer Martin François en son village, & receuiez sa doctrine , laquelle les Peres luy ont communiquée. Ne vous séparez point de luy, & ne me reuenez pas voir qu’il ne reuienne auec vous. le luy manderay qu’il me vienne trouuer, afin qu'il aille vers les Pais. Ces enfans obeyrent h leur Pere, reprindrent leurs habits, & vindrent trouuer Martin François , lequel ayant fait vne course vers ce grâd Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de Sainct Loüis, pour nous manifester, & h nos messieurs, comme toutes les affaires s’estoient passées: & on y pourueut fort sagement, ainsi que l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres doiuent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grâce.

LE Reuerend Pere Arsene , accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son village, qui fut receu foi. 349. de luy extrêmement bien , luy faisant voir en son visage toute la bien vueillance qu’vn Sauuage peut monstrer, luy présenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à Tapoüitapere qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit bien accommodé: cela s’entend selon le pais.

DEPYIS cela il n’enuoya son fils aisné, nomme Chenamby , c’est-à-dire, mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & vn sien petit fils qui me cîist , Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques de farine, c’est le subject qui m’amene: Si tost que le May sera venu, il t’en enuoyera quantité. Il a grand désir d’estre aduerti incontinent que les Pais seront venus: car aussi tost

il quittera son village & passera la mer, pour les venir salüer & demander Tvn d’iceux, & l’amener auec luy pour aprendre la science de Dieu & estre laué par luy. I’ay 2. de mes freres Karaibes , lesquels, comme tu scais, s’estoient despoüillez, en dépit des discours qu’on leur auoit tenu: ils font bien à présent, & sont ordinairement auec leur Pai-miry , c’est-à-dire, le petit Pere, sur-nom qu’ils auoient donné verso, à Martin François , à cause de la diligence qu’il prenoit à conuertir les âmes, ie veux estre Chrestien auec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant , ie donneray aux Pays pour estre instruit par eux. Ce Chenamby bredoüilloit vn peu le François, & l’entendoit aucunement, & ce par la

Ïieine & diligence qu’il y apportoit, conuersant auec es Frâçois le plus qu’il luy estoit possible: Néantmoins ie luy fis faire responce en sa langue par le Truchement : que i’estois bien aise d’entendre que son pere auoit bonne souuenance de nous: mais que mon principal contentemët procedoit de la perseuerance de la bône volonté de son pere & de ses freres vers le Christianisme: Spécialement ie me resioüissois de le voir disposé luy & sa femme à receuoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, afin de luy donner tels enseignemens que nous trouueriôs à propos, quand il seroit parmy nous. le l’exhortay par plusieurs paroles à se tenir ferme en tel désir, & sa femme pareillement, laquelle estoit foi. 350. d’assez bonne grâce, ieune & modeste en son maintien, & portoit en ses yeux ie ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux: & de plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce respect naturel de ne se présenter autrement deuant moy, d’où ie tiray vn très bon signe,

& m’enquestay plus auant de ses humeurs & complexions : ie trouuay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux François, humble & obéissante à ses beau-

pere & mary : ce ne sont pas de petites vertus naturelles en vne Indienne. Son mary me promit, auant que de partir, qu'il n'en espouseroit point d'autre, & que iamais il ne la quitteroit, & ie luy dis que s’il faisoit cela les Pays les mariroient en l’Eglise apres auoir esté baptisez.

verso

Conférence auec Iacoupen.

Chap. XIX.

IACOVPEN estoit vn des Principaux d'entre les GanibaUerSj lesquels le Sieur de la Rauardiere auoit amenez en l'Isle, pere d'vn ieune enfant Chrestien d'assez bon esprit, nommé Iean, & auparauant Acaiouy-Miry , la petite Pomme à’Acaiou. Ce Iacoupen prit la peine par plusieurs fois de venir de Iuniparan me trouuer, & deuiser auec moy des choses diuines, & de la vanité de ce monde: Entre les autres fois il se transporta vn iour en ma Loge auecques son fils, & me tint ces discours.

foi. 351. IL m’ennuye fort que ie ne suis baptisé: car ie recognois que tandis que ie demeureray comme ie suis, le Diable me peut trauailler & donner de la peine. Hé ! qui est asseuré de viure iusques a la nuict? Voicy que ie m'en retourne en mon village, ie puis rencontrer vne Once furieuse qui me coupera la gorge , & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant où ira mon esprit? le ne suis pas marry ny enuieux que mon fils que voila soit baptisé premier que moy. Mais dy moy: N'est -ce pas chose

nouuelle qu’il soit fils de Dieu deuant moy, qui suis son pere, & que Rapprenne de luy ce que ie luy deurois apprendre? le pèse & repense souuent à cela, depuis que vous autres Pays estes venus icy, il me ressouuient de la cruauté de Giropari enuers nostre Natiô: car il nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au milieu d’vne forest incogneuë, où nous ne cessions de dâser, n’ayans autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le gibier dont plusieurs mouroiêt de foiblesse & débilité. Estans sortis de là, & venus dans les vaisseaux du Mourouuichaue la Rauardiere verso, en cette Isle de Maragnan , Giropari nous a dressé vne autre embuscade, incitant par vn François les Tapinambos à massacrer plusieurs de nos gens, & les manger: Que si vous ne fussiez venus, ils eussent paracheué de nous tuer tous: Ainsi sômes-nous misérables en cette vie. No’ poursuiuons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger: mais ils n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouuent leur manger appresté : quand ils s’apperçoiuent qu’on les poursuit en vn endroict, en peu d’heure ils se transportent en vn autre, ils passent les bras de mer sans Canot: Mais nous autres nous ne pouuôs pas faire ainsi. Il nous faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis nous viennent bien trouuer, tantost les Per os, tantost les Tapinambos & autres Nations aduersaires : & ainsi notre côdition est pire que celle des animaux de la terre.

IE luy fis cette responce. Ce quetu a dict est bien véritable: car le Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps: il s’est monstré tousiours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir foi. 352. en sa cadene: c’est vn mauuais maistre qui traicte cruellement ses seruiteurs. Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des ieunes. Ceux qui se présentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont souuent les premiers, à cause qu’ils reçoiuent

le Christianisme auec plus de considération; & y perseuerent auec plus de ferueur que ceux qui l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a fàict misérables en ce monde; pour ne pas mettre nostre fin es delices de nostre chair ; ains à ce que nous nous préparions h mener vne autre vie que celle-cy.

Auparauant que ie passe plus auant en matière, il est necessaire que i’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de l’infortune arriuee à sa Natiô a la suasion de leurs Barbiers, & du massacre fait d’eux par les Tapinambos. 11 y auoit entr’eux vn grâd Sorcier qui communiquoit visiblement auec les Diables, & auoit vne si grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur verso, persuadoit, ils le faisoient, Le Diable se seruit de cette occasion, afin de seduire & tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils eussent à le suiure, afin d’aller posséder vne belle terre , en laquelle naturellement toutes choses viendroient h souhait, sans qu’ils eussent aucune peine ny trauail. Cette Nation abusee suiuit ce mal - heureux, & n’alla pas loing qu’elle n’esprouuast la tromperie de l’Esprit du 'Conducteur: car ils périrent diuersement par milliers, & enfin se trouuerent dans le milieu d’vne vaste forest, où le Sorcier les fist arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans iusques à tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur de la Rauardiere les trouua là, qui leur fit remonstrer comme ils estoient abusez , ce qu’ayans recogneu, ils le suiuirent & s’embarquèrent dans ses vaissêaux, & furent amenez en l’Isle de Maragnan. Où quelque temps apres, vn misérable François prit querelle auec leur Chef, & pour se vanger il induisit les Tapinambos à les tuer: ils en mirent à mort quelque cent ou six vingts, lesfoi. 353. quels ils mangèrent, les autres furent reseruez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois deuant que nous vinssions en l’Isle: Poursuiuons nostre Discours.

AP11ES ma respôce, il me dit: i’ay grâd regret que ie ne vous puis assister ainsi que le méritez : mais ie n’ay pas moyen d’auoir des Esclaues, autrefois ie me suis veu riche en seruiteurs, maintenant i’en suis pauure. le fais ce que ie puis au Pere qui demeure a luniparan: ie suis marri que ie ne te puis apporter, toutes les fois que ie viens te voir, de la venaison. le luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que ie recherche de toy: ie suis bien aise pourtant de cognoistre ta deuotion & bône volôté. Mais ce que ie desire de toy, est que tu t’auâces de iour en iour,

& croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le Pays en ton village, hante le souuent & aprens de luy les merueilles du Toupan : Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maisô: car il pourra le faire plus aisément que nous, pour ce qu’il prononcera mieux les mots de vostre langue.

CE que tu viens de me dire m’afflige, respondit- verso, il, à sçauoir, de mon fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien: il sçauoit desia vn peu lire en son Cotiare , & former son escriture, il estoit tousiours auec le Pere , le suiuoit partout: mais il a tout quitté, s’adônant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quâd il voit que le Pay le cherche, il s’ëfuit au bois, cela me fait mourir, & ne gagne rien pour luy dire, ie te prie de luy remôstrer,

& luy faire recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que Giropari le veut seduire : le voilà, parles à luy. Ce que ie fis, luy remettant deuant les yeux la ferueur auec laquelle il auoit receu le Baptesme, & que i’estois fort estôné de voir en luy vn tel changemët que mesme il fuyait les Pays , que le diable le talôneroit de près, s’il ne retournoit à son deuoir, ne hantoit le Pay de luniparan , & ne r’apprenoit sa croyâce. Il escouta ces paroles doucement, & monstra vn désir de mieux faire. Mais considérez ie vous prie, le zele d’vn vray pere enuers le salut de son

enfant, comme nous auons monstre semblablement en Texemple du grand Barbier de Tapoiiùapere: Ce Pere foi. 354. est encore Payen, & nonobstant vous le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien y a -il de parens en France, lesquels ne pèsent de leurs enfans qu’en ce qui regarde les biens du corps, & négligent ceux de l’Esprit.

VNE autre fois il me vint reuoir, accompagné de quelques Saunages ses voisins; nous tombasmes en diuers discours de la création du monde, de la prouidence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation singulière & particulière. Pour le premier point de la création. Il faut, disoit-il, que Dieu soit vn Esprit puissant, lequel nous ne pouuons côprendre, pour auoir crée d’vne seule parole, ainsi que i’ay entendu souuent de vous autres Pays , tout ce que nous voyons & entendons. Car ie considéré la grande estendue de la mer qu’il y a depuis ceste Isle iusques en France, estant ainsi que les Nauires emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous auons, soit celuy que vous auez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce mode, & tout cela soit faict par le Toupâ. verso. POUR le second point, il dit: le me trouue empesché, quand ie me mets à peser à la diuersité de& Nations qui sont au monde. le voy que les François abôdent en richesses, sont valeureux, ont inuenté les nauires à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes inuisiblement, sont bien vestus & bien nouris , sont crains & redoutez : Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans & vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres ferremens: D’où cela peut -il procéder? Deux enfans naissent en mesme temps, vn François & l’autre TopinamboSj tous deux infirmes & foibles, & nonobstant l’vn naist pour auoir toutes ses commoditez : & l’autre pour

passer sa vie pauurement. Nous venons libres au inonde, & n’auons rien plus l’vn que l’autre : Et cependant voicy que les vns deuiennent esclaues & les autres Mourouuichaues.

POUR le troisiesme point. le ne me sçaurois contenter l’esprit, adiousta-il, quand ie pense pourquoy vous autres François auez plustost la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous foi. 355. auons esté vn si long-tëps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a enuoyez, tpie ne vous enuoioit il plustost? Nos Peres ne se fussent pas perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme nous: d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres?

IE luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour conceuoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reserué h luy seul.

C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme vn chacun & le prouuoit des choses necessaires: Et quand il voit qu’vn home est disposé a receuoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauuer : Et partant qu’il est h croire qu’auparauant que nous vinssions, leur cœur & esprit n’estoit disposé & préparé à receuoir vne si grande lumière telle qu’est la lumière de l’Euangile. Ces discours & plusieurs autres semblables furet mis en auant, par lesquels vous pouuez voir la capacité de ces âmes a receuoir la Foy de nostre Sauueur Iesvs-Christ.

verso.

fol. 356.

Conférence avec le Principal lEOroboutin.

Chap. XX.

CE Principal est d’vne haute stature, assez grêle,, modeste, & débonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue iusques au temps qu'il me vint visiter. Il eiltra chez nous accompagné de quelques vns des siens, auec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant : Et luy ayant faict bon racueil, ie le fis seoir vis à vis de moy dans vn lit de coton : & lors, suiuant la coustume, il commença h me faire ceste harangue presque de mot à mot.

IE suis venu à toy ce iourd’huy, ô Paï , pour deux choses: l’vne pour m’excuser & te prier de ne prendre garde, si ie ne me trouuay h vostre entrée à Ourciparis comme firent Iapy-Ouassou , Pira iuuay lanouaraua'ète & les autres principaux de l’Isle : sembjablement de ce que ie n’ay peu précéder Pacamonty & Aua Thion mon Grand, parceque i’estois tenu d’vne grieue maladie qui m’a tousiours trauaillé du depuis: Mais ie n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’auoir le désir de voir ta face, & entendre de ta bouche ce quê mes semblables de mon vilage m’ont rapporté de vous autres Pais. La seconde chose qui m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels ie te donne & veux qu’ils soyent tiens, & que tu les faces Karaîbes. le desire pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’vn des Païs en mon vilage pour y bastir vne maison de Dieu, nous instruire moy & mes semblables, & nous déclarer ce que le Toupan desire de nous pour estre lauez comme vous faictes les autres: Et ie t’asseure qu’il ne manquera pas de viures , car ma contrée est bonne & abondante en venaison.

LE Lecteur sera aduerty qu’il est aisé de représenter par escrit les paroles & le discours de ce !Sau-

uage , mais non pas les gestes & la viuacité de son esprit auec lesquels il m’entretenoit : ie puis dire vers», seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’vne voix pleine de ferueur & deuotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui estoit caché dans son intérieur du touchement du Sainct - Esprit,

& du désir ardent qu’il auoit d’estre Chrestien: Pour ce subiect ie luy fis ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur l’absence de ta personne ; lors que nous mismes pied h terre en l’Isle : Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouuer, la distance qu’il y a d’icy h ton vilage te rendoit assez excusé. Mais ie me resiouy fort de contempler en toy vne si bonne volonté enuers nous, & vne si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, & generalemët de tes semblables. Si nous estiôs a presët d’auâtage de Pays , croy moy que i’irois en ton vilage , où i’y en enuoirois vn autre : Mais no’ ne pouuôs abâdôner l’Isle, a cause des estrangers qui viennët nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction: Dés aussi-tost que les Pays seront venus de France, ie t’asseure que tu en auras: Car ie recognois clairement que tu foi. 357. es choisi de Dieu pour estre vn iour enrôlé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que ie te dy.

IL me répliqua: Tu me consoles beaucoup: car dqpuis que le bruict a couru dans nostre Contrée, que vous disiez des merueilles du Toupan , & que vous traittiez si doucement nos semblables, ie n’ay point eu de repos, ceste fantaisie me trauaillant incessament: Quand est-ce que tu iras trouuer le Païs,

& que tu entendras de sa bouche ce que tes compatriotes te viennent dire? Leue toy, & essaye de cheminer: I’ay obey souuent à ceste pensee, me leuant du lict; mais i’estois si maigre & décharné, que ie ne pouuois me soustenir: Tu le peux voir en mes bras, mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore

repris la chair & la graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’auantage, fut d’entendre que Marentin estoit venu tout malade te trouuer & receuoir le Baptesme: ie voudroy bien te supplier qù’auparauant que ie m’en retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, ie le tiendray ferme en mon esprit, verso. & n’en oublieray vn seul mot, ains fidèlement ie le raconteray à mes gens & à mes enfans. I’ay trois ieunes garçons desquels tu vois le plus grand, ie veux qu’ils se tiennent auprès des Pays quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans diligemment ce qui sortira de leur bouche , & leur obéissent en tout ce qu’ils leur commanderont; ils iront h la chasse & à la pesche pour eux.

IE luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable , & que ie ne le pouuois refuser : par ainsi qu’il escoutast bien ce que ie luy allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens, qui estoient assis a l’autre bout de la loge. Estans approchez , ie commençay h luy déclarer le Mystère de la Création & Rédemption, expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est impossible de dire l’attention & alteration auec laquelle il receuoit ces eaux sacrées du Rédempteur. Iamais Biche ne fut si friande & desireuse d’vne fontaine claire en plein Esté , que cestuy - cy estoit de gouster cette nouuelle Doctrine. Pleust a Dieu, sans foi. 358. faire comparaison, que les Chrestiens receussent Ja parole de Dieu auec autant d’auidité: Car il auoit ses espaules courbées, durant mon discours, & les yeux a demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & aualer sa saliue. Vous eussiez entendu vne Soury trotter dans nostre loge, pendant que ie discourois: Enfin il me dit, Voila des choses grandes: iamais ie n’en ay entendu de semblables: car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & pas vn Karaïbe ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens de dire que Dieu est par tout, & qu’on

ne le peut voir, & neantmoins il voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est auec nous & marche deuant nous: qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme nous, mais c’est vn esprit estendu par tout l’Vniuers. I’ay bien entendu cela: mais i’ay de la peine à le conceuoir: car nous ne sommes pas nourris a entendre de si grandes choses: nous auons l’esprit adonné de nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables exercices : du reste nous nous en remettons verso, en nos Barbiers, qui ont l’esprit plus subtil pour deuiser auec les Esprits.

TU m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament & sans lequel nous mourrions: De mesme le Toupan est celuy qui nous donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous enuironne comme l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout: ainsi Dieu entre partout, & est partout: l’entends bien ce poinct, pour ce que si Dieu a faict l’Air de ce naturel : il faut de nécessité qu’il soit plus que luy. le suis fort aise de ce que tu m’as dit, que Giropary n’estoit que le valet du Toupan , qu’il est battu par les bons Esprits, quand il fait le mauuais, & lors qu’il a frappé vn homme ou vne femme, si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré de près : qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est bien faict h Dieu: car Giropary est meschant: & ie voudrois que les bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que ie seray Chrestien s’il approche de mon village, i’iray hardiment deuant luy,

& n’auray aucune pœur. foi. 359*.

YOVS pouuez excuser ce Sauuage qui n’est pas encore Chrestien, de ce qu’il parle de ceste sorte: Escoutez le reste de son discours qu’il poursuiuit ainsi.

IL falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien riche, & la plus grande Dame de

son Pays: car le Toupan est le plus grand de tous les Mourouuichaues : ie croy que son Fils estoit bien suiuy, & qu’il auoit apres luy beaucoup de train: mais ces mescbans traistres qui le mirent a mort estoient bien rusez & cauteleux, il fallut qu’ils le fissent mourir secrettement: car si ses gens en eussent esté aduertis, il l’eussent secouru : ie m’asseure qu’ils furent bien resioüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse viuant: il deuoit k lors se vanger de ceux qui l’auoient faict mourir, & en prendre le pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta la haut au Ciel tout seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Imne, que rien ne se faict, ny se passe ça bas en terre , qu’il ne voye & converso. temple, aussi bien en ton pays comme au nostre , & qu’il entend clairement toutes nos paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend & escoute, qu’il vient tous les iours sur vos Autels, où vous parlez h luy, & tous les Karaïbes librement, mesme sans ouurir la bouche, & ne laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est luy qui vous enuoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses, lesquelles ie trouue bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre, mais la barque s’en veut retourner, & mes iardins que i’ay laissez prests k couper me pressent & forcent de m’en aller: ioinct que ie n’ay point apporté de farine auec moy. le luy fis responce que s’il n’y auoit que le manquement de farine, qui le contraignist k s’en retourner, i’en auois k son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient: il me remercia k sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de luy.

Conférence avec la Vague, Pvn îles Principaux de Comma. foi. 360

Chap. XXI.

CE Principal a tousiours esté le Pere commun des François en sa contrée de Comma, les honorant, respectant & soustenant contre tous les mauuais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire, en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils allèrent en Para, auec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand chere, voulant estre le Chetoüasap ordinaire du Chef des François, & posoit en cela son bon -heur & sa cheuance, d’estre aymé & bien venu auec les François. Il auoit vn fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda fort au Sieur de la Rauardiere & a tous vers0* nos gens, les- priant qu’il fust le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié, sinon que ce sien fils peust viure parmy les Frâçois,

& pour dire en vn mot, qu’il deuint François : A ceste occasion, il auoit enchargé h ce sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisément, il luy commanda de hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit tousiours auec les François qui estoient à Comma, & fit si bien qu’il apprit quelques mots de nostre langue.

CE bon homme de Pere pen^oit auoir gagné toutes les richesses du Monde, quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, & estima qu’il estoit temps d’amener ce grâd Docteur aux Païs, c’est à dire à nous autres pour estre baptisé,

& de là faict Karaïbe, François; Car vous deuez remarquer, tant pour l’intelligence de ce discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les

Sauuages auoient opinion qu’il fust necessaire pour foi. 36i. deuenir François, qu’il falloit premièrement receuoir le Baptesme: autremêt c’estoit folie de l’esperer, & a la vérité ils n’estoiët pas trompez en ceste pensee: car le vray François, est plus François pour la pieté & Religion, que non pas pour son origine , puis que Dieu l’a bien-heuré tant, que d’estre vassal & suiect d’vn Roy très- Chrestien, premier fils de l’Eglise, & a iamais son tres-fidele Protecteur, corne il l’a monstré en toutes les occasions qui se sont présentées de temps en temps : Et si nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antéchrist, c’est luy qui doit résister a cet Antéchrist. Mais de cecy il en est parlé en vn autre lieu. Retournons a nostre homme. Il m’amena donc son fils, auec vne fort grade deuotion, & s’asseât en un lict de cotô, son fils auprès de luy: il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost transporté de Coma en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter: au reste qu’il estoit vn de nos plus grands amis de par de la, qu’il souhaitoit infiniment d’auoir des Pais auec luy en son village, qu’il leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour viure, comme de Sangliers, ■verso. Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture: leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé: il me fit ceste harangue.

IE suis homme d’aage, & tel que tu me vois, i’ay encore beaucoup de force, i’espere de voir ce mien fils que ie t’amene , bon Karaïbe, le Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit que ie luy laisse pour demeurer auec les François: C’est pourquoy ie te viens prier de le lauer de l’eau du Toupan: ie t’asseure qu’il sçait tout ce qu’il faut sçauoir, tu l’entendras tantost: car i’ay pris garde qu’il parle auec les Frâçois, .& m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il est bon garçon & ayme les François: Ayant dit ces paroles, il fit signe h son fils qu’il s’approchast: puis il luy commanda de racoter

tout ce qu’il sçauoit de François. I’auois bien de la peine k me côtenir de rire, & ne pouuois iouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de la passion de rire sur la simplicité de ce personnage : néantmoins ie le retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’vn petit Perroquet que i’auois, k fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de luy qu’il rioit. Ce ieune homme son fils me recita la Doctrine qu’il auoit propre, disoit son pere, & suffi- foi. 362. santé k receuoir le Baptesme en cette sorte : Bon ioure monseïeur comme re vo reporter ê vou. Ben monseïeur , a vostre seruirice , vole vou mangea, re , Oy: du pain , peïsson, char , may teste , men chapeyau , pourpuin , Chausse , Chamise. le ne peus en entendre dauantage, si ie n’eusse voulu débonder: le luy fis donc dire, que c’estoit assez, que ie voioy bien par la, qu’il n’auoit point perdu son temps. Le bonhomme # plein de ferueur me preuint auant que ie ne peusse acheuer ce que i’auois enuie de luy dire, se leua de sa place, & alla prendre toutes les vstensiles de nostre châbre, & me disoit les monstrant l’vn apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit auec ses deux mains, & disoit: Il sçait bien encore cela en François; Puis s’adressant k son fils, il luy demanda: Est-il pas vray ce que ie dy? Le garson luy respondit: Oy & dauantage; qu’il apeleroit bien par son nom tel, tel & tel François, qu’il sçauoit bien le nom des armes, Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée , oune canone , qui fait patau. Mais luy dit son verso, pere, aprendras tu bien-tost le reste? Oy. Voyla qui est bien dit le pere : ne faille pas tous les iours k venir reciter ta leçon deuant le Pay.

LEVE, ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon estât de ne. plus rire, que pour donner issu k leur ferueur, ie commençay k leur faire entendre que ce n’ estoit pas ce que ie demandois, auparauant que de conférer le Baptesme, ains la connais-

sance de Dieu, & des autres choses qui dépendent de nostre Religion. Il fut bien estonné d’entendre ce dis cours : car il reconnut que l’estime qu’il auoit que son fils fut grand Docteur , estoit vaine , que mesme il ne sçauoit ce que ie luy disois: En fin ie luy fis expliquer par le Truchement , & telle fut sa responce, qu’il n’auoit encore entendu parler de cela, néantmoins que son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne luy faudroit pas plus d’vne lune pour aprendre tout, & pour cette cause qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. le luy repliquay qu’il feroit très bië, que i’y aporterois ce que ie pourrois, & seroit tousiours le bien venu en nostre loge, foi. 363. Mais toy dis-ie, ne penses tu point h te faire le bien que tu procure a ton fik? Helas! ce dit -il ie suis trop vieux. le ne pourrois plus rien apprendre: c’est a faire à ces ieunes gens d’estre Karaïbes. Cornent luy repliquay-ie: ayme tu mieux aller auec les Diables brasier la bas, que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu mériterais d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort la haut au Ciel auec Dieu? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta vieillesse. Tu as la langue si éloquente pour deuiser vn iour entier si tu voulois. Côsidere combien il y a que tu m’entretiës & combië de paroles tu as proféré. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des propos que tu m’as tenu a présent, afin d’estre Chrestien, & si ce sont paroles de ton langage sous lesquelles nous auons compris ce que Dieu nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisément des chansons, & haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres: Tu pourra donc facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me dict-il. Il faudra que ie le face, & verso, s’adressant h son fils, il luy dict. Escoute, Apprês bien tout ce qu’ô t’enseignera: N’en laisse perdre vn mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits le mesme: Puis ie te reuiëdray quérir

pour te remener en mon pays, & la tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estât de toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses: Puis nous viendrôs trouuer les Païs qui nous baptiseront. Ayant dit cecy, il me regarda en se souriant. Et bien, ditil, Païi ne boirons nous point du bon vin de France, ou du Kaoüin brûlant, c’est à dire, de l’eau de vie:

Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton cofre: baille, baille moy la clef. Tantost le Mourouuicliaue m’en a donné en son logis qui estoit bon & bien fort , & frotant son estomach auec sa main, il me disoit, tien, ie sens encore cela qui m’eschauffe:

C’est tousiours la coustume des François de tirer la bouteille de leur cofre, quand leurs amys les viennent voir. l’ay bien enuie de venir souuent à Yuiret , lors que les nauires seront venus de France pour goûter de leur vin, lequel ie trouue bien meilleur que non foi. 364. pas le nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il auoit commencé le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il faloit rire ensemble, & le contenter en -luy donnant de l’eau de vie, & apres en auoir troussé vn assez bon coup , il me fist signe & me fist dire par le Truchement que ie n’auois pas beu a luy, qu’il falloit que ie beusse, & puis qu’il me plegeroit: Il fallut ainsi faire pour gaigner ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouuions, suiuant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé : tellement que mon homme me voulut pleger a quoy ie m’accordé. Apres auoir haussé la volte pour le second coup, il cômëca h prononcer de la gorge ces paroles, Goy Y hatou de Katogne Kaouïn tata, ô qu’il est bon & très -bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. le pris mauuais augure de ce mot Goy qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, comment ie pourrois resserrer ma bouteille: Car ie

n’auois pas besoin d’vne si grosse despence: Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions assez courts: telleverso. ment que ie dy à mon Truchement qu’il la reportast: Et voulant la prendre, mon Sauuage mit la main dessus, & me fist dire que les François ne r’enfermoiët iamais les bouteilles qu’ils auoient tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouué plusieurs - fois auec eux. le vy bien qu’il me falloit payer rançon pour mon prisonnier, pourueu encore que i’en fusse quitte par bonne composition: le luy fis dire que ce Kaouïn tata, n’estoit pas semblable à celuy qu’il auoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la ceruelle à celuy qui en beuuoit trop, que ie deuois auoir soin de son corps & de sa santé, neantmoins que ie luy en dônerois encore vn petit coup pour dire à Dieu: Et ainsi s’en alla fort content. 11 ne manqua pas lëdemain de reuenir me voir: Mais ie le preuins & allay au deuant de ce que ie doutois, luy faisant voir vne bouteille cassee semblable à celle du iour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra vn dœuil semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire: Voila que c’est: si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté

Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans i exemplaire unique de i édition originale que existe a la Bibliothèque impériale de Paris. ( Voir la préface en tête du volume. )

On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant a la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis longtemps dans V oubli.

DISCOVRS ET CONGE AT VLATION à la France: Sur Varriuée des Peres Capucins en V Inde nouuelle de V Americque Méridionale en la terre du Brasil.

Grand Royaume et peuple françois, que tu as sujet de loüer Dieu, très - Chrestien Royaume tes ioyes vont croissant de iour à autre oyant de si bonnes nouuelles, Soleil des Royaumes, la fleur des peuples de l’vniuers, tu es recommandable certes de tous poincts.

Et pour t’on Antiquité en la foy Catholique, religion Chrestienne, deuotiô aux Autels diuins, et ferueur à ouyr la parole de Dieu.

Et pour l’amour et a l’endroit de ton Prince naturel, et pour ton honneste naïueté, ou sincere rondeur en conuersant, qualités que nulle nation porte sur le front comme toy.

Splendide , magnificque , et magnifié Royaume, sur tous les Royaumes de la terre.

Et pour la maiesté de ta couronne, la belle et ancienne suitte de tes Monarques iusques au nombre de soixante et quatre Roys, desquels les vns ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez au Ciel* aussi pour la valeur et prouesses en guerre de ta gente vaillante liberale noblesse aux cols de laict.

Et pour la sapiencê de tes vniuersitez, en toutes sortes de sciences, et facultez, et pour l’amplitude de tes Magistrats, et la prudence de tes Parlemens redoutables, la sérénité de tes conseils, et les belles loix de ta police.

Que dis-ie?

Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre Royaume , Ciel estoillé de tant de beaux Esprits

polis , façonnez : certainement tu es Illustre h merueilles !

Pour les multitudes de tant de venerables prélats, grands Eueschez, riches Abbayes, Chefs d'ordre.

Pour les multitudes de tât de Saincts hommes signalés en bonté, fameux en science, nobles de race. Illustres en miracles qui ont vécu flori , replendi, dedans, et dehors de tes monastères.

Pour ta situatiô entre les deux grands mers ou portant tes deux bras tu exerces la piété, et Iustice, en tant de grades fortes, belles, riches, renommées et populeuses villes, en vn pays de si grasse abondance, en des prouinces, si larges et plantureuses, et si en nombre.

Que te reste-il pour le comble de tes biens ?

Que peut-on adiouter au bouquet accombly de tes loz, h la guirlande de tes honneurs, h la couronne de tes gloires , tissu en ce triple ternaire, signifié par tes trois Lis d’or en vn champ azuré, sinon qu’enrichy ce iourd’huy d’vn Poy Louys le Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon odeur de IES VS, au haut, et au loin emmy des peuples Sauuages plongés en tenebres, et en ombre de mort d’infidelité, d’inciuilité, et d’inhumanité.

Tu sois choisy de Dieu à ton très-grand honneur, contentement, et ioye pour y porter le nom suaue du Rédempteur establir le sceptre Impérial de sa triomphante croix, sacré signe, et signal du fils de l’homme, et guidon du grand Roy des Roys, ou les peuples à sauuer se doiuent tous ranger; et y semer aussi la bonne noûuelle de son Euangile porte-salut aux croyans.

Iadis iusqu’en l’Occident, et tirant au midy par le grand Charlemagne auec le glaiue de fer tu as montré ta valeur contre les Sarrazins importuns h l’Espagne. ,

Iusques dans l’Orient par le grand sainct Louys vne fois, deux fois, tu as faict resentir h l’impiété

Turquesque la force de ton bras, et arboré ce bel estendart de la saincte Croix dans la Palestine; par vn Duc de Boliillon, vn Duc de Mercœur, et vn Duc de Neuers. Ils ont tremblé à ce nom de François , qui leur sera fatal, et as montré ton courage le coutelas en main.

Mais maintenant Noua bella eligit Dominas, Clypeus, et hasta si apparuerint , nouuelles guerres, conquestes tout au rebours, boucliers, et lances, s'ils se verront icy ? point du tout, mais la Croix de 1ESVS, mais l’autel du grand Roy des armées auec son sur auguste Missah, qui est le glaiue de Dieu et le glaiue de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et homme tout ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, mais la conqueste des cœurs antropophages ou manges-hommes à la seule oüye de la parole de Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront désormais leur prochain corne eux mesmes, qui quittant l’impudence, et la non-pudeur se reuestiront de blanc d’innocence, et de pudeur honneste, qui de brutalité entreront en raison, et tu és choisie ô France, pour faire telle guerre? En ton ame dy-moy n’est-ce pas la vne guerre à sceptre de Lis, à roses, et à fleurs? qui ouït iamais chose semblables és batailles mondaines? Mais ce sont les guerres du grand Amant IESVS.

Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux combats, sinon de t’esioüir plantant la foy, la loyr parmy vne gent farouche en ses mœurs, inhumaine en ses faits: mais facile pourtant à subir le doux ioug de ton humain abord, chose que n’a peu faire le superbe ou rustique Portugais auec ses rigides entrées. Esioüis-toy donc Prince des Lis, car c’est là ta plus grand gloire de seruir au grand Roy du Ciel, et de la terre, de légat, d’Ambassade de ses meruelles, et grandeurs aux Isles éloignées aux parties plus lointaines de la Région Australe.

Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catho-

lique , magnanime en courage : comme vne autre Iudith nostre grand Reyne, regente, nostre Dame, et maistresse a faict ceste demâde par lettres aux RR. PP. Supérieurs des Capucins de la Prouince de France et de Paris ses très-humbles subiects. Assemblez en chapitre d’accorder au sieur de Rasilli Lieutenât general establi de sa Majesté en ces contrées lointaines vn nôbre de Religieux pour l’employ d’vne si saincte, mais dangereuse entreprise. Cela pourtant luy a esté très-librement accordé, et pour quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs de la terre, tous quatre Prestres et Prédicateurs, Pere Yves d’Eureux, P. Claude d’Abbeuille, P. Ambroise d’^Amiens, et P. Arsene de Paris, cinquante de tous ceux qui se trouuerent en rassemblée capitulaire se sôt trouuez escrits sur le roole qui tous ont offert le hazard de leur vie d’vn cœur franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauures Payés, de ces pauures Sauuages, de ces pauures bouleuersez de la tempeste du diable sans consolateur ny pere. En voila donc h la gloire du grâd Sauueur le plein narré augmëté de trois paires de lettres plus fraiches que les precedentes. Narré ie dis et de leur enuoy, et de leur nauigation partie trauersee, partie prospéré, et de leur arriuee heureuse, et de tât de bien que sa Maiesté par eux, a desia opéré, et de tout plein de particularitez qui n’ont encore paru dans le public és autres imprimez : lisez donc.

Mais auparauant, afin que le Deiste, ny le Censeur môdain, le moqueur heretique ne se rie de si honnorables desseins, qui viënent premièrement du ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du sainct Esprit.

Le Prophète Isaie n’a-il pas dict propter hoc in doctrinis glorificate dominum , in insulis maris nomen domini Dei Israël: Pour ce que ie feray au milieu

de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, prêchez le par tout es Isles de la mer annoncez, glorifiez le nom du Seigneur Dieu d’Israël. Et ailleurs, voila mon Seruiteur ie le ioindray h moy, mon choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera iugement aux Gentils, etc. Et les Isles attendront auec expectation sa loy, ie t’ay donné en aliance du peuple pour lumière aux Gentils, afin que tu ouures les yeux des aueugles et tirasses des cachots, le prisonnier de la geôle, et prison; et ceux qui sont seans en obscures tenebres.

Chantez au Seigneur vn Cantique nouveau sa louange est des extremitez de la terre, vous qui descendez en mer, et sa plénitude aussi, Isles et les habitans d’icelles,, chantez et* plus bas, ponent Domino gloriam et laudem eius in insulis nunciabunt : Ils donneront gloire au Seigneur, et prescheront sa lotiange aux Isles.

Le mesmes prophetize qu’elles receuront sa loy : mon iuste est proche, mon Sauueur est sorti (se dit Dieu le pere ?) et mes bras iugeront les peuples, les Isles m’attendront et soustiëdrôt mô bras, c’est à dire receurôt mô fils.

Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre iamais cela ne s’est vérifié. Car les Isles m’attendent et au commancement les Nauires de la mer , afin que ie t’amene tes enfans de bien loing.

Et au soixante- sixiesme chapitre Dien par le mesme Prophète dit. Et ie mettray en eux le signe, et en enuoiray de ceux qui sont desia sauuez aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche, en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, h ceux qui n’ont point ouy parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annoncerôt ma gloire aux Gentils, et les amèneront en don, et en présent au Seigneur: Riches présents certes et pretieuses perles à Dieu.

Le Prophète Sophonie* Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et toutes les Isles des Gentils.

Le grand Ispirateur des Prophètes par son Esprit Iesus-Christ a aussi prononcé et prophétisé.

Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond vniuersel de la terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la consommation du monde asçauoir. Ainssi nous autres Catholiques deuons nous auoir vne grand ioye de voir la parole de Dieu s’accomplir fidèlement de iour à autre, et non par autre congrégation assemblée, que par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume, remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses trophées.

L’extrait qui suit, vous fera foy de cette vérité, faict, et tiré de quatre lettres, que le P. Arsene vri des quatre a escrit de ce pays la, vne au R. P. Commissaire Prouincial, vne au R. P. Custode de la custodie de Paris, vne au R. P. Vicaire du couuent de Paris, et vne à son frere, dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent dauantage que sa quatriesme du 20. Vne du R. P. Claude a ses deux freres, Monsieur Foulon, et le P. Martial et vne commune des deux sudits Peres escrite h Monsieur Fermanet, et pour vous faire vne histoire et narré agréable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en vne seule lettre comme vous voirez, et tresfidelement auec leur paroles propres. Or lisez au nom de Dieu.

EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT de six paires de lettres des Reuerens Peres Claude dAbbeuille et P. Arsene prédicateurs Capucins , escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre , qui autres personnes séculières , dont il y en a quatre du R. P. Arsene , et vne du P. Claude , et vne commune des deux ensemble.

MES Reuerens et tres-cher Peres Dieu Vous donne sa paix nous vous envoyés ce petit mot, pour vous donner auis, et nouuelles du succès de nostre voyage, et comme auec laide de Dieu nous sommes heureusement arriués en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues; car nous auons esté cinq mois sur la mer, les incômodités de laquelle personne ne peut cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autât que Monsieur de Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour nous ramener vn nouueau secours, c’est la cause pourquoy, nous différerons a vous écrire pour lors plus amplement tout le succès de nostre voyage, tant ce que nous auons veu sur la mer, que nous auons trouué sur la terre de ce pays et mode nouueau. Nous nous contenterons pour le présent de vous mander ben a la hâte par cette commodité qui se présente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres auoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens lieuës en mer, il se leua vne telle tourmente qu’elle sépara tous nos trois vaisseaux les vns des autres, et nous sommes étonnés, non seulement nous, mais mêmes tous nos meilleurs pilotes comme pas vn de nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserua en telle sorte que nous

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retrouuames nos deux autres vaisseaux étans relaschez en Angleterre à cause de ce mauuais temps côme nous vous auons mandé de là, ie croy que yous aurés receu nos lettres.

Le lundy donc de Pasques nous partîmes de Plume en Angleterre d’ou étans partis nous auons eu tousiours du bon vent, et temps assés fauorable excepté quelques ioufs en la côte de Guinée, qui est fort dangereuse pour les maladies du pays ; de Plume donc nous fumes secondez d’vn vent si fauorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles de Canarie, et passasmes entre Hsle appellee forte venture, et la grand Isle de Canarie ; lesquelles Isles nous vismes fort à descouuert. Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador costoiant tousiours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames cette côte d’Aphricque iusqu’a la riuiere ditte Lore par les Espagnols prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous rengeames encore la coste d’Aphricque iusques au cap blanc, lieu qui est droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blâc nous veismes ranger la côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux genciues en telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mêmes les faict tôber, du lieu desquelles étant tôbées sort du sang en si grande abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela auec le mal d’estomach, et l’enfleure qui prend au même temps emportent leur homme, et y en à bien peu qui en réchappent, bien que Dieu mercy il n’en soit point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais étans arriuez a l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la ligne Equinoctiale, qui nous fut d’vn accez tant

difficile , que nous ne pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions : car elle nous fit vn peu de peine à passer pour un vent contraire qui s’éleua, qui nous tinst bien quinze ioürs, ce qui nous mettoit en de grandes appréhensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre auparauant que de pouuoir passer: mais grâces a Dieu petit à petit, et quoy que le vent fut contraire, nous fîmes tant de bordées qu’en les voyant nous la passâmes et nous rendismes du costé de l’hemisphere du Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arriuasmes en vne petite Isle appellée Fernand de la Roque située à quatre degrez de hauteur vers le Midy de cinq à six lieues de tour, Isle fort belle et gratieuse, toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la première commodité, c’est vn vray petit paradis terrestre; en ceste Isle nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouuasmes dix -sept ou dix-huict Indiens Sauuages auec un Portugais, lesquels estoient tous esclaue et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco, vne partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres auoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’vne chapelle que nous y disposâmes pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le lieu, ou nous demeurasmes quinze iours: Nous mariasmes aussi deux de ces Sauuages, vn Indien auec vne Indienne apres les auoir baptisez : L’autre partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu: Mais trouuasmes bon de différer le baptesme iusques à ce que nous fussions arriuez au lieu que nous prétendions, si bien que nous deliurasmes tous ces Sauuages, et d’esclaues qu’ils estoient les auons rendus libres à leur grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer auec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les auons donc amenez auec nous auec force cotton, et autres marchandises qu’ils

auoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus iusques au cap de la Tortue terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, h la veüe de cette côte du Brasil, ie vous laisse a penser si nous eusmes de la ioye, et du contentement de voir les terres tant désirées, et pour lesquelles, il y auoit cinq mois que nous étions flottant par la mer.

Or apres auoir été quinze iours au cap de la Tortue nous flsmes voile, et arriuasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes mobilier l’Anchre, le iour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de quoy ie m’éioüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce iour que i’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant désiré.

Le Dimanche ensuiuant nous meismes tous pié h terre, et en chantant le Te Deum laudamus , l’eau Beniste faicte, le Veni creator, les Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis le lieu de nôtre descente iusques au lieu que nous auions désigné pour y planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui iusques à maintenant auoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée par le sieur de Rasilly, et de la Rauardiere l’JLslette S. Anne, par ce que nous y estions arrivez ce iour la, et à cause de Madame la Comtesse de Boissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de Rasilly, puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi beniste , et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle vn pauure homme de nostre compagnie qui estoit vn des trois qui moururent, lequel estoit tonnelier de son estât.

Toute cette action estant faicte en cette Isle au

grâd contentement d’vn chascun, apres y auoir esté quelques huict iours. Nous parteismes de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des Sauuages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) ou estans par la grâce de Dieu arriuez en bonne disposition et santé. Estans reuetus de nos habits de serge grize assez fine a cause des chaleurs de cette Zone torride, et reuetus par dessus nos habis d’vn beau surplis blanc, et portans en la main nos bastons,. et la Croix au dessus, ou sont nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans vn Canot, qui est une sorte de batte au que font les Indiens tout d’vne pie ce ou estans tous ces Sauuages qui estoiêt sur le bord de la mer auec Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Grerard aussi François que nous auons trouué icy, beaucoup de ces Sauuages se ietterët en nage dans la mer pour venir au deuàt de nous. Et ainsi conduits de ceste armée passâmes, et mismes pié h terre, ou le sieur de Rasilly s’estant mis a, genoux auec tous les François pour nous receuoir (qui estoit vne espece d’honneur non accoustumé) nous estans entre - embrassez , et baisez pour salutation, i’eus-le bon heur (se dit le pere Claude) d’entonner le Te Deum laudamusj selon le chant de l’Eglise, que nous poursuiuismes alans en procession auec tous les François pleurans de ioye et d’allegresse estans suiuis des Indiens. Et ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouueau pour Iesus-Christ, et en son nom, esperans de bénir la place, et d’y planter la Croix vn de ces iours que nous auons différé a dessein. le laisse toutes les autres particularitez quand ie vous escriray plus amplement de la suite de nostre voyage. Seulement ie vous diray encores en passant que le Dimanche 12 iour d’Aoust, iour de saincte Claire nous celebrasmes tous quatre la première Messe en

ce pays. C’estoit bien la raison que le iour d’vne Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté vne nouuelle lumière au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre vne lumière nouuelle (à sçavoir la lumière de son sainct Evangile) en ce monde nouveau.

Et ie ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauures Sauuages ont reçeu de nostre venue. C’est vn peuple tout acquis, et gaigné, peuple grand à la vérité qui nous aime et affedtionne infiniment, ils nous appellent les grâds Prophètes de Dieu et de Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata. L’on nous a aporté de bonnes nouuelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que ceux de Para qui est vn autre peuple voysin des Amazones d’vn costé, et de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes seulement, lesquels nous désirent extrememët, et nous veulent auoir pour les instruire. Si bien que ie vous diray en vn mot, que messis multci, operarij autem pauci \ la moisson est grande, mais nous sommes trop peu d’ouuriers pour y trauailler. Car si nous voulions dés maintenant il s’en baptiseroit vne grande partie. Cela est vray que, reyiones albescunt ad messem , ces régions icy blanchissent pour le besoin qu’elles ont de la moisson , et que le temps est venu que Dieu veut estre icy adoré et recognu.

Maintenant nous sommes apres pour trouuer vne place pour nous camper, et y faire vne Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour faire vne Eglise: mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher au paravant.

Au reste ie ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces pauures Sauuages ont reçeu de nostre venue. Us nous donnent de tres-belles espérances de leur côuersion. Tout ce peuple quoy que brutal, et /barbare, si est-il neantmoins si fort ioyeux de nostre arriuée, qu’ils nous viennent tous voir auec

grand ioye, ils monstrent vn grandissime désir de se faire instruire au Christianisme, ie croy que quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement h moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de Dieu, et du salut des Ames. Ils préparent tous leurs enfâs pour nous les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair humaine. Il est d’ailleurs fort tonnasse, point malicieux. N’a aucune Religion sinon qu’il a la croyance d’vn Dieu qu’ils appellent Ioupan, et croit l’immortalité de l’Ame. Quàt au pays c’est vne terre fort bône et fertile, il ny a iamais de froidures, mais vn continuel Esté, on ny sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousiours verds, et en tout temps. Et les iours, et les nuicts tousiours égaux, le Soleil s’y leue tous les iours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir. Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou de l’Equateur. On tiët qu’il y a force richesses en ce pays, corne mines d’or, des pierres précieuses, des perles, de l’ Ambre-gris, apres il y a force poyure, force cotton, force herbe â la Reinne, ou petû, force sucre. Bref nous vous asseurôs que quâd on y sera estably qu’on si trouuera comme en vn petit Paradis terrestre , ou on aura toute sorte de commodité et contentemët, ie ne puis vous en dire d’auantage, ce sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que ie vous manderay d’autres choses en particulier. Au reste iamais ie ne me portay mieux qu’à présent grâces à Dieu, ne beuuant que de l’eau (ainsi parle le P. Claude). Si en Frâce il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce qu’il faut * faire icy, ie pense que mille fois ie serois mort, en quoy ie recognois que non in solo pane viuit Tiomo , l’homme ne vit pas seulement de pain. Il faut que les délicats de France viennët icy, ie loue Dieu de que iamais ie ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au gràd estonnemët d’vn chacun, seulemët,

venant au pays des chaleus lors que nous estions iustement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil montant à lors i’eus deux ou trois petits accez de fiebures qui se passèrent aussi-tost Dieu mercy, ie laisse le reste pour vn autre temps, le tëps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous pourrez, car iamais nous n’eusmes tant besoin des grâces de Dieu (sans lesquelles nous ne pouuons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes Dieu vous en sçaura gré.

Sommaire Relation de quelques autres choses plus par ticulieres qui ont esté dictes de bouche aux Reres Capucins dd Paris par Monsieur du Manoir.

Monsieur du Manoir (qui est vn des Capitaines desquels il est parlé en la lettre precedente qu’ils trouuerent en ce pays-la auec le Capitaine Gérard) estant reuenu en France ces iours derniers, et leur ayât luy mesme apporté la susdite lettre auec plusieurs autres (quelques vnes desquelles nous auons bien voulu mettre icy, a ce que les merueilleuses œuures de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent enseuelies dans le tombeau d’oubly: ains qu’elle soient mises au iour a ce que les hommes ayent suiet de louer la sagesse, prouidence et bonté du Créateur), 'leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs Peres, qui ne sont pas côtenuës dans la susdite lettre, ny dedans les suiuantes. Il dit donc que les Peres estans arriuez en ce pays. Ils commencèrent a planter leur pauillô faisant une maniéré de Chapelle pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy faire ces pauures Sauuages leur aidoyent eux mêmes auec des

toilles et rameaux d'arbres. Ce qu'estant acheué, vn iour comme vn Pere disoit la Messe, voicy venir vn de ces Sauuages des plus anciës (qu’ils tiennent côme leurs gouuerneurs, les honorant, et respectant a cause de la vieillesse) lequel en amena trente autres auec luy pour entëdre la Messe, ce qu’ils firent, et ce auec vn grandissime estonnement et admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements qu'ils n’auoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecratiô comme vers l’offertoire, ils tirèrent vn rideau qui estoit entre le Prestre et le peuple, de sorte que ces pauures gens ne pouuoient plus voir le Prestre, ny ce qu’il faisoit la derrière, ce qui les scandaliza fort 'de ce que l’on leur auoit faict vn tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe, ils allerët trouuer les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils leur auoient ainsi faict cest affront, a quoy les Peres respondirent: que ce qu’ils en auoient faict, n’estoit pas pour les brauer mais que c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par conséquent ils ne pouuoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant ainsi enioint de l’Eglise, ce qu’ëtendant s’appaiserent, et se rendirent fort capables: puis s’en retournèrent racontant le tout a leurs femmes, lesquelles désireuses de voir ces grands Prophètes de Dieu et de Ioupan, s’assemblèrent grand nombre pour les venir voir: mais les Peres ne leur voulant ouurir la porte de leur petite cabane , a cause qu’elles estoient toutes nues, elles n’eurent pas la patience du second refus : car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles entrèrent dedans, et regardans et contemplans ces Prophètes, elles ne se pouuoient soûler de les regarder, y estans toutesfois vn peu trop long-temps, les Peres les prièrent de se retirer, ce qu’elles firent. Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous auons parlé, s’as-

semblèrent grande multitude pour aduiser entre eux quel présent ils deuoient faire à ces Prophètes en signe de bienvueillance, et de resiouissance de leur arriuée. Il voulurent finalemët qu’attendu qu’ils couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire présent d’un mattelas de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) auec chacun vne des plus belles filles, qui est vn des plus grands presens qu’ils ayent accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre belles filles, ils les offrirent auxPeres: Mais les bons Peres se riant de cela: ils acceptèrent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant leur filles auec vn remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauuages, disant les vns aux autres. Quoy? ces Prophètes- cy ne sont -ils pas hommes comme nous? Pourquoy donc n’acceptent- ils pas ces filles estant chose impossible qu’vn homme s’en puisse passer? Pourquoy nous font-ils vn tel affront: mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce n’estoit pas qu’ils reprouuassent le mariage, quant il estoit selon les loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur ayant octroyé des grâces plus particulières qu’aux autres hommes à cause qu’ils le seruent plus perfaictement, il pouuoyent facilement par le moyen d’icelles grâces se passer de l’vsage des femmes. Ce qu’ayant oüy ces pauures gens ils demeurèrent tous estonnez, et comme hors deux mesmes admirant la saincteté de ces Prophètes, et de la en auant ils les ont eu en plus grande vénération, s’estimans bien -heureux de leur donner leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte foy; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suiuante, que lesdits Peres ont escrit a vn honnorable marchant de Poüen nommé Monsieur Fermanet, qui est vn de leurs grands bienfaiteurs, laquelle nous auons bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous ny mettons rien du nostre, ains purement et simplement, le mettons

selon que nous l’auons leu es lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui suit.

LETTRE GUE LFS PEEES CAPUCINS ONT ESCRIT A MONSIEUR FERMANET.

Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de coniurations que vous nous fistes h nostre departement de vous rescrire, nous nous fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des nouuelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bônes grâces à Dieu. Nous y sommes arriuez heureusement apres auoir flotté quatre ou cinq mois sur la mer. Au reste nous auons esté receus honorablement des Indiens, ie dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en quelle maniéré que ce puisse estre,' pour veu qu’ils rendent le tesmoignage de leur bien-veillâce , ce qu’ils ont faict, et font encores tous les iours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que nous espérons de bien faire auec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander le nombre des conuertis, et de ceux qui sont nouuellement baptisez. Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petü, et force Rouçou, il s’y trouue dés maintenant force succre, de fort belles pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a vne mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous auons, nous vous en manderions d’auantage: mais

estans trop pressez nous ne la vous ferons plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à Madame vostre femme , et sommes à vous, et a elle.

Vos très humbles seruiteur s en nostre Seigneur, F. Claude d’ Abbeuille, et F. Arsene de Paris.

Relation dvn matelot venv dv mesme pays,

FAICTE AU R. P. GARDIEN DU ÏÏAURE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADUIS AU R. P. COMMIS¬ SAIRE.

Reuerend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous donner aduis comme ce iourd’huy m’est Venu trouuer vn matelot, lequel a veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils arriuerent tous en bonne santé sans aucun enpescliement enuiron le 8. de Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouua quelque vieil Sauuage du pais, qui considéra tout ce qui s’y faisoit, auec enuirô vint-cinq ou trente auec luy. Quant ce vint a la consécration et eleuation de la saincte hostie on abaissa vne toile , dequoy ils s’estonnerent pourquoy on auoit fait cela; Surquoy estans satisfaits, incontinent firent publier par tout ce qu’ils auoient veu, de sorte que depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauuages pour les ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot en est party le 22. d’Aoust dernier, dedâs le vaisseau de Moisset dont il auoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos freres aurons donné leurs

lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est seulement d’vne estoife plus legere que le nostre, à cause de la chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grâce d’y fructifier à la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise.

le suis de vostre K. le plus seruiable en Iesus- Christ, du Haure ce 12. Nouembre 1612.

F. Théophile, Capucin indigne.

Notes critiques

historiques sur le voyage

du

P. Yves (TE v r e u x.

Suitte de l’histoire des choses plus mémorables advenues en Maragnan. Voy. le titre.

Cette vaste province, l’une des plus florissantes du Brésil, n’avait reçu aucun établissement de quelque importance, avant l’arrivée des missionnaires français. Les limites qu’on lui accordait alors étaient complètement arbitraires et il ne faut pas oublier, que l’immense capitainerie du Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. Aujourd’hui son étendue en longueur est de 186 lieues (de 20 1. au dég.) sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas évaluée h moins de 20,000 lieues carrées. Elle git entre 1°,16' et 7° 35' de lat. mérid. Elle confine au N. O. avec le Para dont elle est séparée par le Rio Gurupy, au N. E. elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantins enfin la sépare au S. de la province de Goyaz. Quoique chaud et humide, le climat du Maranham est sain, les pluies qui fertilisent ce riche territoire commencent régulièrement en Octobre. L’aspect général du pays offre partout des mouvements de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, des élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois de ces données générales et forcément sommaires, la Comarca de Pastos bons. La, on rencontre des montagnes telles que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le pays est arrosé par 14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le Parnahiba qui est le plus considérable; malheureusement, ses rives ne sont pas d’une salubrité égale surtout les points, à ce que l’on observe dans le reste de la province, il y règne des fièvres intermitten-

tes. Ou évalue son cours a 240 lieues. L’ Itapicuru qui vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment question dans la Relation du P. Yves ne baigne qu’une étendue de 150 lieues de terrain; le Mearim a un cours plus restreint, on l’évalue a 78 1. Le Pindaré, le Tvriassv , le Gurupi, le Manoel Alves Grande sont moins considérables encore. — On suppose que la population entière de la province peut s’élever aujourd’hui a 462,000 habitans. Cependant, le Rclatorio officiel de la présidence qui porte la date du 3 Juillet 1862, n’évalue ce chiffre qu’a 312,628 âmes, dont 227,873 individus libres et 84,755 esclaves. Il est a remarquer que le recensement général de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait qu’une population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, que ce chiffre était en réalité fort inférieur h ce qu’il devait être. Il témoignait seulement de la répugnance qu’avaient alors les propriétaires a déclarer le nombre exact de leurs esclaves. — Quant k la population nomade des indiens, k celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour apprécier les changements survenus parmi les Aidées depuis le temps où écrivait le P. Yves , nul chiffre ne la constate, et ne peut exactement la fournir. Ce qu’on peut dire, c’est quelle est plus considérable au Maranham, au Para et dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout ailleurs. On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites et les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se préoccupe aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive , mais charitable de l’administration provinciale a trop de maux k réparer pour que la réparation soit complète. Tout est k faire encore en ce qui touche les Indiens. Ces tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne k l’habitant des forêts une complète liberté, ni les principes de civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVI I™° siècle. Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias d’Albuquerque, décimées par le virus de la petite vérole, elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient sous leurs chefs indépendants. Cette population indigène, est ce- . pendant plus considérable dans les solitudes du Maranham,

que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à 5000 environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous en croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans des rapports incessants durant une vingtaine d’années , la déchéance physique est bien moindre chez ces peuplades, que la déchéance morale ; elles ont perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions théogoniques, qu’il eut été si curieux de comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, visités naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans leurs chants, les légendes cosmogoniques du XVInie siècle. Les Indiens du Maranham, parmi lesquels on distingue les Timbirâs, les Gêz, les Krans et les Cherentes ne peuvent donc fournir a l’historien, que des renseignements bien affaiblis puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major

I rancisco de Paula llibeiro avait déjà constaté chez eux cet immense envahissement de l’oubli (voy. la Revista tri mensal T. 3, p. 311), c’est cet oubli fatal des grandes traditions, qui rend aujourd’hui si précieux des livres, tels que ceux de nos vieux missionnaires ; là tout au moins les mythes antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les combattre.

II se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement de leur race et qui voudraient la faire marcher en avant, mais ces chefs sont aussi rares qu’ils sont peu compris, et de plus, cest vers l’avenir qu’ils tournent leurs regards; ils n ont aucun sentiment réel de leur ancienne nationalité. Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir gre des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, les accablent parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle est brutale. C’est ce qui est arrivé à Tempe et à Kocrit , ces chefs qu’avait connus le major Pibeiro. Ils ont fait de vains efforts pour pousser dans la voie de la civilisation les peuplades, dont la direction leur avait été dévolue : ils sont tombés victimes de leur zèle. Voy. Memoria sobre as naçoes , gentias que presentêmente habit am o continente do Maranham, escripta no anno de 1819 pelo major grctduado Francisco de Paula Ribeiro, Revista trimensal T. 3, p. 184.

Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par les missionnaires français , n’ont pas laissé de descendants connus; on suppose seulement qu’un rameau appartenant h cette grande nation, peuple encore les bourgades de Vinhaes et de Pago de lumiar dans l’île. Sam Miguel et Frezedalas sur les bords de l’Itapicuru peuvent être dans le même cas ; il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec les nations de l’intérieur; ils ont pris les noms de Timbiras et de Gamellas. Les Sahamekrans , les Ka'piékrans ou canelasfinas , et les Gez , errants dans les grandes forêts à l’ouest de lTtapicurü ne sont autres que des subdivisions des Timbiras. Le major Ribeiro , nie, que ces diverses peuplades se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. C’est dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité des Timbiras, qu’il faut étudier les horribles représailles dont les malheureux Indiens ont été l’objet : l’esclavage n’en a été que le moins sanglant résultat. Le major évaluait k 80,000 environ, le nombre des Indiens Sauvages errants en 1819 dans les grandes forêts; il a dû diminuer considérablement depuis cette époque.

Voicy ce que i’ay peu par subtils moyens recouurir du liure du R. P. Yues d’Eureux supprimé par fraude et impiété, moyennant certaine somme de deniers entre les mains de François Huby, imprimeur.

François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait une place parmi les magasins les plus achalandés dans la galerie des prisonniers au palais, il dût souffrir comme bien d’autres du grand incendie qui éut lieu en 1618. Quatre ans auparavant qu’il se chargeât de la publication du livre de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non a la Bible d’or, qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans sa prospérité, ce fut justice pour avoir permis qu’une main impie privât la France durant plus de deux siècles, du livre charmant, qu’il avait édité et que nous remettons aujourd’hui

en lumière, grâce à une de ces entreprises littéraires si rares de nos jours, où l’honneur des lettres est la pensée dominante, et l’emporte sur tout autre considération.

Le volume qui a servi à notre réimpression est relié en maroquin rouge, parsemé de fleurs de lys d’or et aux armes de Louis XIII. Il fait partie de la réserve sous le N° O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris.

St. Louïs en Maragnan. p. 9.

La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, l’emplacement qui fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle est située par 2°, 30' 44" de lat. Austr. et 1° 6' 24" de long, orient, à compter du fort de Villegagnon, dans la baie de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly choisirent pour la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée a l’île de Maranham même par la chaussée do Camiriho grande. Les cours d’eau désignés sous les noms d 'Anil et de Bocanga sortis de points divers de l’île , confondent leurs eaux dans une même embouchure et forment une vaste baie. L’élévation qui se présente au S. du Anil h l’E. et au N. du Bocanga (c’est précisément l’endroit où se réunissent les deux petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis.

San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une bulle d’innocent XI k la dignité de cité épiscopale, c’est une ville qui ne compte guère moins de trente mille habitans et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement onduleux , paré en tout 'temps de la plus riche végétation , offre de l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Yoy. Corograjia Brasilica , Will. Iiadfield , Milliet de St. Adolphe et principalement, les apontamentos estatisticos da provincia do Maranham placés k la suite du grand Almanach de 1860, publ. par B. de Mattos.) Cette jolie cité est divisée naturellement par l’épine dorsale de la péninsule, que sépare les deux bassins des cours d’eau dans la direction de l’E. O. Son point culminant est le Campo d'Ouriqiie; la, elle présente 32m 692c d’élévation au-dessus du niveau moyen de la marée. Toute la ville se divise en trois paroisses: Nossa

senhôra da Victoria , San Joào et Nossa senhorà dci Conceiçîïo. On y compte 72 rues, 19 ruelles, et 10 places. Elle possède 55 édifices publics et 2,764 maisons, dont 450 seulement offrent un ou plusieurs étages. De l’avis même des habitans , les places pourraient offrir plus d’étendue et de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, les rues devraient parfois êtro plus larges , mieux disposées en un mot selon les lois de l’hygiène. Leur pavé du reste n’est pas précisément mauvais, et elles sont d’une inclinaison convenable relativement aux deux cours d’eau, qui baignent la ville. Somme toute, Maranham est une capitale dont l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de propreté.

„Le navire qui est en quête d’un ancrage prerfü pour balise le palais du gouvernement, assis sur l’éminence qui domine le port. Ce bâtiment a à sa base la forteresse de San Luiz: et de ses fenêtres le regard qui parcourt une baie étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les côtes et la ville d’Aleantara; plus près la barre avec son petit fort de la pointe d’Area et au dedans du port , % sur la rive opposée du Bocanga, le petit hermitage ruiné de Bom Fim ., et en face sur l’Anil la pointe de San Francisco. “ Ce fut la où selon la notice qui nous dirige , la Ravardière remit au commandant Portugais la ville naissante et la forteresse de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la conduite toute chevaleresque du commandant Français en cette occasion et même celle d’Alexandre de Moura, qui agissait au nom de l’Espagne. Le jeune chirurgien de Paris, qui alla panser avec tant de zèle les blessés des deux partis et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi, peut seul donner une idée par son récit , plein de naïveté et de franchise, de la cordialité qui régna entre les Français et les Portugais après le combat (voy. les Archives des Voyages publiées par M. Ternaux Compans). A quelques mètres, en suivant la rive du Anil s’élève le couvent et l’église de Sancto Antonio; ces bâtiments ont été construits au lieu même où durant l’année 1612, Yves d Evreux aidé des PP. Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit sou petit couvent, sous

l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français a été rebâti plusieurs fois „une partie du moderne couvent, est occupée aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et l’église qui est en construction s’élève de nouveau dans le goût de l’architecture gothique simple.” Ce sera à ce que l’on assure, la plus belle église de San Luiz.

Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont se préoccupe la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, qui nous intéresse directement. Nous ne parlerons donc ici, que pour mémoire, et du quai da Sagraçao, nommé ainsi à l’occasion du couronnement de D. Pedro II, et du vaste bassin qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire admettre une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse das Pedras. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles que l’Eglise do Carmo, la cathédrale, la caserne du Ccimpo do Ourique, le théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne faut pas oublier que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à faire saisir dans son ensemble, ce qu’est devenue en deux cents cinquante ans, la fondation française.

Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés de ces contrées, William Hadfield, fait observer que San Luiz est la ville du Brésil, où l’on parle le plus purement le Portugais. C’est , en effet , la patrie de deux écrivains hautement estimés dans l’Empire ; Odorico Mendes et Jo£o Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après avoir traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient les contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare en ce moment une version en vers d’Homère, où la science du rythme le dispute à l’inspiration. — Quant au poète des légendes nationales, dont tout le Brésil répète aujourd’hui les chants (nous voulons parler ici de Gonçalvez Dias) , il appartient bien à la province du Maranham , qu’il a explorée en savant et en voyageur intrépide , mais il est né à Caxias. Les oeuvres de ces trois écrivains honneur du pays, sont aussi l’honneur de la bibliothèque publique, mais cet établissement institué dans une ville éminemment littéraire est bien peu en rapport avec les nécessités croissantes

de ses autres institutions relatives a l’instruction publique. Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031 volumes. Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier avec celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la ville naissante, commencer une ère nouvelle pour cet établissement indispensable dans une capitale florissante. Plusieurs fondations heureusement viennent en aide à son insuffisance, on publie à San Luiz divers journaux, tels que le Publicador Maranhense , V Imprensa , le Journal do Comercio etc. etc., et il y a dans la ville une société de typographie; à laquelle il faut joindre un grand cabinet de lecture et une société littéraire VAtheneu Maranhense. Tout cela contraste étrangement avec l’époque où le P. Arsène de Paris, trouvait à peine une feuille de papier pour écrire à ses supérieurs.

Cette deuotion s’augmenta encore bien plus quand la chapelle Sainct Louis au fort fut edifiee. p. 11.

L’église cathédrale de San Luiz ou Maranham , car la ville porte toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation de St. Louis de France. C’est aujourd’hui l’ancienne église du couvent des Jésuites, qui sert de cathédrale, cette église est sous l’invocation de Nossa Senhora da Victoria. (Voy. Ayres do Cazal, Çorografia Brasilica , Pio de Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il parait que dans les vastes constructions faites en ces derniers temps pour agrandir le couvent de Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle d’origine française, les Franciscains qui la desservent aujourd’hui, n’étaient l’année dernière qu’au nombre de trois: Fr. Vicente de Jésus (gardien), Fr. Bicardo do Sepulcro et Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres.

Pour remédier h cette disette, l’on délibéra d’envoyer à la pesches des vaches de mer. p. 13.

Cette espèce de phoque à la chair savoureuse , était alors prodigieusement commune dans le nord du Brésil et dans l’intérieur de la Guyane; c’est ce que les Portugais appelent le peixe-boy , le poisson-boeuf, les Indiens le ma -

nati . La chair excellente de ce poisson nourrit encore en

grande partie les habitans des bords de l’Amazone et du

Tocantins. (Voy. Osculati , America équatoriale.) Claude

d’Abbeville lui donne le nom d’ Ouràraoura.

Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et de la province de Tapouytapere. p. 15.

Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le vaste territoire qu’on désigne encore au Maranham sous la dénomination de Tapuytapera est réparti aujourd’hui entre les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens. Il renfermait jadis onze Aidées indiennes. Cuma était la plus considérable de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de San Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette courte périphrase: habitation des indiens ennemis. Voy. le volume intitulé : Glossaria linguarum brasiliensium. Erlangen, 1863, in-8. On trouve placés h part, dans ce recueil, les noms de lieux, comme ceux des végétaux et du règne animal.

Qui du depuis furent couuertes de gros et grands Aparituries. p. 15.

L ' Apariturier ou Apariturie , qui fournit de si heureuses comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier (Rhyzophora Linn.). Cet arbre des rives américaines, si utile à l’industrie , forme en effet de vastes forêts maritimes dans le Maranham et sur toute la côte du Brésil, aussi bien que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec beaucoup trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, et nous avons entendu attribuer même l’invasion récente de la fièvre jaune a la destruction systématique de ce végétal charmant, qui égaye de sa verdure tous les rivages brésiliens. En tombant sous le fer du cultivateur, il laisse à découvert des plages boueuses, habitées par des myriades de crabes, et d’où, s’échappent des effluves paludéennes de la pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le mangue branco et le mangue vermelho. Nous renvoyons pour leur description scientifique a Aug. de St. Hilaire. Nous

supposons que lo vieux mot employé ici par le P. Yves vient du verbe parère enfanter, parce que cet arbre se reproduit par les racines qu’il jette en arcades autour de lui. (Voy. dans nos scènes de la nature sous les tropiques , l’effet du inanglier dans le paysage.)

Il y en a de trois sortes, p. lth

La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de reconnaître qu’il s’agit des tortues du Maranham. On prépare au Para, avec les oeufs de ce Chelidonien, ce qu’on appelle la manteiga de Tctrtaruga ou beurre de Tortue. Il s’en exporte une quantité prodigieuse.

Parmy ces forests il y a une telle multitude de cerfs biches, cheureils, vaches braves, p. 19.

Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes qu’on pouvait se procurer à la chasse, un nom frappera naturellement le lecteur , c’est celui de vache brave. 11 eut

été possible, rigoureusement parlant, que les rives du Mearim eussent reçu quelques individus de la race bovine, introduits déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco: Claude d’Abbeville est meme explicite sur ce point. Mais ce n’est pas ce qu’a voulu dire notre bon missionnaire ; la vache brave ou brague , comme il est dit autre part, est le Tapir ou Tapie , selon Montoya: animal fort commun alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination empruntée aux maures. Ils l’appelaient aussi Anta ou Danta qui signifie, dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour eurent à imposer un nom au boeuf, ils l’appelèrent Tapirassou. M. Martius fait observer avec raison que le mot s'applique dans la lingoa gérai à tout gros mammifère. Ce pachyderme étant le plus gros animal connu de l’Amérique du sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens et il disparut, en grande partie du moins, des lieux où il était le plus répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique c’était un animal sacré. A ce titre même, il figure sur divers monuments. Au Brésil les indigènes cherchaient à

se le procurer , non-seulement à cause de sa venaison , mais surtout en raison de l’épaisseur de son cuir , dont ils fabriquaient des boucliers, et que ne pouvaient traverser des flèches armées le plus ordinairement d’une pointe aigue de bois ou d’un roseau affilé. Jean de Lery avait rapporté du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches, elles ne parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, due k une traversée de cinq mois , obligea le pauvre voyageur k s’en nourrir après les avoir fait ramollir dans l’eau. Ceux de nos lecteurs qui voudront des détails intéressants et exacts sur le Tapir américain, les trouveront dans une excellente dissertation consacrée spécialement k cet animal, elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. On lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie étendue se rapportant au Tapir. (Voy. p. 479.)

Ils se mirent k chercher les Tabaiares. p. 19.

Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se tournèrent contre les Français. Il y a dans l’histoire de cette expédition, un fait qui n’a pas été suffisamment remarqué : C’est que le plus fameux des capitaines indiens , dont le Brésil ait gardé la mémoire , fit ses premières armes au Maranham , durant l’occupation des Français. Le fameux Camarâo (la Crevette), le grand chef ou Morobixaba des Tabajares, commandait k 30 archers, durant la lutte qui s’établit entre la Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. Convoqué par le gouvernement portugais pour prendre part k cette guerre, il partit de Rio-grancle do Norte où se trouvait son Aidée et se rendit au Presidio de nossa senhora do Amparo, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son frère nommé Jacauna , le suivit; avec un fils qui n’avait pas plus de 18 ans et qui portait le même nom que lui. Bien des années après, Camarào, qui avait appris la guerre k si bonne école acquit un renom immortel dans les fastes du Brésil, en contribuant k l’expulsion des Hollandais. (Voy. Memorias para a historia da capitania do Maranhào. Cette narration historique a été insérée dans les Noticias para a historia e geografia das Naçoes ultramarinas.

Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois sangliers d’vn coup de movsquet. p. 19.

Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on ne peut donner ce nom aux Pécaris ou Tajassüs (appeléspar les hahitans Porcos do Matto). La prouesse du gentilhomme n’a rien d’extraordinaire, parce que les pécaris marchent toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète de cet animal dans ses Glossaria linguarum brasiliensium . (Voy. la division Animalia cum Synonimis p. 477.)

Ils trouvèrent des Aioupaues. p. 19.

Un ajoupa est une petite cabane couverte en feuillage et qui se trouve ouverte à tous les vents. Ce mot est encore fort usité dans nos établissements de la Guyane. On voit des représentations d’ajoupas dans Barrère.

Avssitost que cette armée fut retournée deMiary^ l’on parla chaudement de faire dans peu de temps le voyage des Amazones, p. 20.

Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait été explorée par Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le ms. original de son voyage à la bibliothèque impériale de Paris.) Jean Mocquet, chirurgien français garde des curiosités de Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. le 7ns. de sa relation a la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière avait poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet est tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui a tant occupé La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il tenait tout ce qu’il rapporte de ces femmes belliqueuses, d’un chef nommé Anacaioui'y. Ce personnage ou peut-être son homonyme , figure comme on le verra bientôt dans Yves d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. Mocquet annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller visiter les Amazones comme il le désirait „a cause que les courants sont trop violens pour les vaisseaux et mesme pour son navire et patache qui tiroit desia assez d’eau“.

. Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en France des impressions si durables, que le comte de Pagan conviait Mazarin quarante ans plus tard, à reprendre des projets oubliés. Pour conquérir l’Amazonie, il veut que l’on s’unisse aux Indiens. Selon lui, le cardinal doit rechercher l’alliance „des illustres Homagues (les Omaguas) , des généreux Yorimcines et des vaillants Topinambes.u Jamais certes nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations!

Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition exécutée sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait été fait par ordre de la Ravardière et l’on en possédait encore une copie au temps de Louis XIII.

Premièrement les femmes et les filles s’appliquent à faire leurs farines de guerre, p. 22.

Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux touchant la manière dont les Indiens fabriquaient cette farine, dont ils formaient de grands approvisionnements. L’espèce de manioc désignée sous le nom de Ccirima en faisait la base. Cette racine était d’abord desséchée a un feu doux , et après l’avoir râpée , on la pilait dans un mortier, puis on la blutait bien et on la mêlait en certaine quantité avec l’autre espèce de manioc, au moment où l’on devait la torréfier. On lui donnait un degré de siccité extrême, et elle se conservait beaucoup plus longtemps que l’autre. On aura du reste, sur cette industrie agricole des aborigènes du Brésil, tous les renseignements désirables dans le Tratado descriptive* do Brazil , p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire a dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la plupart de ses procédés de l’économie domestique des Tupis; il a résumé en même temps, de la façon la plus concise et la plus habile, ce qu’il y avait à dire sur la culture de la plante ( Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil. T. 2, p. 263 et suiv.).

Ces canots de guerre, sont quelquefois capables de porter deux ou trois cents personnes, p. 23.

Gabriel Soares est tout-a-fait d’accord ici avec notre

missionnaire. Les grands canots, dont il est question, s’appelaient Maracatim parce qu’ils portaient un Maraca protecteur à leur proue. Le mot iga désignait un canot simple, Jgaripé un canot d’écorce , etc. etc. (Voy. a ce sujet Ruiz de Montoya, Tesoro , a la p. 173.)

Sur les reins ils ont vne rondache faite de plumes de la queüe d’Austruche. p. 23.

André Thevet, et après lui Jean de Lery , ont représenté avec exactitude ce genre d’ornement, que le dernier de ces voyageurs nomme Arciroye. Il était réservé au P. Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique.

Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais et Français, p. 26.

Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise par Humboldt, qu’il a bien pu se trouver jadis quelques femmes lasses du joug que leur faisaient subir les hommes et se vouant à la vie guerrière. Il cadre également avec les traditions recueillies par La Condamine. — Soixante ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet n’est pas éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des descendantes directes de l’armée féminine commandée par Pentesilée! Humboldt a dit avec raison que le mythe des Amazones appartenait à tous les siècles et a tous les cycles de civilisation.

Il fut affectionnement prié par tous les principaux de ce pays la d’aller faire la guerre aux Ccimarapins gens farouches, p. 27.

Cette nation n’est pas indiquée dans le Diccionario topographico , historico , descriptivo , cia Comarcci do Alto Amazonas. Recife, 1852, 1 vol. in-12. Nous ne l’avons pas non plus trouvé mentionnée dans la longue nomenclature de la Corograjia pciraense d’Accioli de Cerqueira e Silva. Elle doit être éteinte; Martius n’en fait pas mention dans ses noms de lieux et de nations , qui forment une division du Glossaire publié récemment.

Comma. p. 27.

Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on 11e désignait pas seulement un grand village au-dela de Tapouytapère ; c’était aussi le nom d’un vaste territoire et d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma signifie la place propre à pêcher du poisson; nous doutons fort que cette explication soit exacte. On cherche vainement Comma dans le Glossaire de Martius publié en 1863.

La rivière des pacaiares et de la en la rivière de Parisop. p. 27.

Casai, le Dictionnaire du haut Amazone , et Accioli se taisent également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée de deux mille hommes ! Martius signale une nation des Pacajaz ou Pacaya dans le Para. (Voy. Glossaria linguarum

Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les Iouras . p. 28.

Cette courte description d’habitations aériennes construites sur des inangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, rappelle un fait des plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi les fables et qui figure dans la Relation de Walther Ralegh. Il est bien certain qu’on a pu mettre quelque exagération dans les premiers récits , mais que le fait en lui-même est de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux bouches de l’Orénoque. Les Waraons visités il y a près d’un siècle par le docteur Leblond, les Guaraunos que décrit le savant Codazzi, sont un seul et même peuple, que son étrange manière de vivre a sauvé d’une entière destruction. Les Camarapins , dont nous venons de constater la disparition furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens des Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits dans lesquels le médecin français a constaté son séjour chez les Waraons. (Voy. la Guyane , 1828, in-18.) Codazzi dont on connaît les beaux travaux géographiques, citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas complètement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a

vingt ans tout au plus, ils venaient trafiquer avec les habitans de la Trinidad. (Voy. Resûmen de la Geografia de Venezuela. Paris, 1841, in-8.) Agostino Codazzi est mort dernièrement. Quant aux mss. de Leblond, que nous avons eus à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection de voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu.

Et premièrement d’vn plaisant et rusé sauuage appelé Capiton, p. 30.

Ce personnage portait une dénomination toute portugaise , et il était dévoué à la nation dont il servait les intérêts. Le titre de Capitâo a été promptement accepté du reste, par les chefs de la race indienne.

J’ay faict mourir le père qui est mort et enterré à Yuiret, où demeure le pay ouassou le grand père auquel j’ay enuoyé tous les maux qu’il a. p. 31.

Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le P. Ambroise résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer Ieuiree , selon Claude d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange signification de ce nom. Le pay ouassou , le grand père, est Yves d’Evreux. Nous ferons observer à ce sujet que le mot Pay signifie père en Portugais. Pay guaçu de l’avis même de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en Guarani. Le nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les Indiens qu’il avait line plus grande analogie avec celui qui désigne les gens graves; les sorciers hechizeros, pour nous servir de la propre expression du lexicographe espagnol. Dans la lingoa gérai , modification du Guarani, Pay signifie père, moine, et seigneur. Pay Abaré Guaçu était la désignation des Prélats et des Jésuites. Les Indiens nomment encore le pape Pay ’ abaré ocû etê.

Ah que i’ay de peur grandement ô que les Topinambos sont méchants, p. 32.

Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie l’orthographe d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée d’une autre façon. Claude d'Abbeville écrit Topy-

nambas ; l’auteur de la somptueuse entrée Toupinabaulx , Hans Staden Topinembas , et enfin Jean de Lery les appelle Tououpinambaoults. Malherbe adoucit le mot en écrivant Topinambous. Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut au temps de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle adoptée par les Brésiliens.

Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers Sauuages. p. 34.

Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous supposons qu’il prétend désigner des peuples plus sauvages encore que ne l’étaient les Tupiuambas, ou se livrant d’une façon plus déterminée à l’anthropophagie. On trouvera dans les oeuvres de M. de Humboldt une curieuse définition du mot Canibale. Nous ferons remarquer que cinquante ans auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves,' on désignait plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de l’équateur. On lit dans l’histoire de la France antarctique d’André Thevet à propos du bois de teinture : „Celui qui est du costé de la rivière de Ianaïre est meilleur que l’autre du costé des Canibales et toute la coste de Marignan“ (p. 116 au verso), et plus loin: ,, Puisque nous sommes venuz à ces Canibales nous en dirons vn petit mot, or ce peuple depvis le Cap St. Augustin et au-delà iusques près de Marignan est le plus cruel et inhumain qu’en partie quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange ordinairement chair humaine comme nous ferions du mouton4 ‘ (p. 119).

Nous fusmes inquiétez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des Sauvages qui habitoient près de la mer, que des François residans aux forts qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon clu costé de l’islette St. Anne et du costé de Taboucourou. p. 34.

Ce fut en effet sur les bords de Y Itapecurû que les Portugais se présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques mots de ce beau fleuve, mais il en exagère le cours. Nous 'sommes si peu au fait de la géographie de ces contrées,

qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans les tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais quels prodigieux changements se sont opérés sur ses rives depuis l’époque où notre bon moine le nommait en altérant son nom. A la place de ces forêts, ou erraient jadis les Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc, le sucre, le tabac, le coton, et la récolte de cette dernière production est si abondante , qu’elle monde pour deux districts seulement à plus de 35,000 sacsr

Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve ne sont pas même connues de nom en France et figurent à peine dans nos livres de géographie. Qui a entendu parler par exemple de la petite cité de Caxias, la riante patrie de Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville riche et commerçante, que l’on rencontre sur les bords de, l’Itapecurù à soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une bourgade de 2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement a été si rapide, qu’on lui accorde au-delà de 6000 habitans. Caxias est le centre du commerce qui se fait avec la vaste province du Piauhy et avec les immenses solitudes peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de Sertâo. Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, qu’on ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. Le nom de Caxias a d’ailleurs une signification politique au Brésil. Ce fut là , qu’en 1832 , sur le morne de Alecrim , fut livrée la bataille à l’issue de laquelle se consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la colline même qui portait le nom indien das Tdbocas eut lieu le combat sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira des vers si énergiques à Gonçalvez Dias. 11 faudrait des volumes pour exposer même sommairement les perturbations qui suivirent cet événement et les luttes orageuses qui se continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, époque à laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage qui désolait la cité naissante. La nature elle seule est grande dans ces régions , 20,000 habitans tout au plus forment la population de ce vaste municipe effleuré a peine

par l’agriculture. A la distance où nous sommes d’ailleurs, ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, mais qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces événements ne se lient à aucun des grands intérêts dont le monde se préoccupe. A plus juste raison encore on pourrait appliquer ce que nous disons à villa de Codo, la bourgade la plus florissante de la province après Caxias ; comme elle, elle est baignée par l’Itapecurù , et comme elle un espace de soixante lieues la sépare de la capitale.

Il faudrait qu’ils plantassent des croix pour chasser Giropary. p. 37.

Cette dénomination du mauvais principe , acceptée durant tout le courant de leur publication, par Yves d’Evreux et par Claude d’Abbeville, semble appartenir plus spécialement au nord du Brésil. Martius écrit Jurupari ou Jerupari. Anhânga parait avoir été plus usité dans le sud. Le Tesoro de la lingoa Guarani , ne renferme pas la signification du mot Griropari. Angai dans ce précieux dictionnaire, désigne le mauvais esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie plus qu’un fantôme. (Yoy. Gonçalvez Dias, Diccionario da lingoa Tiipy .)

Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos Tabaiares, auparavant qu’ils se fussent réunis, p. 39.

Tabajares, ne signifie nullement ennemi , mais bien les seigneurs de l’ Aidée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, Historia gérai do Brazil , T. 1 ; — Accioli, Revista do Instituto.)

Les Français les appellent pierres vertes, p. 39.

La dénomination adoptée au XVIIe siècle par nos compatriotes venait indubitablement de l’habitude où étaient ces Indiens de se percer la lèvre inférieure et même les joues, pour y introduire des disques de jade, travaillés avec beaucoup de patience, et qu’ils regardaient comme leurs joyaux les plus précieux. (Voy. sur V usage de se percer la lèvre inférieure chez les Américains du sud , notre série d’articles

insérée avec de nombreuses gravures dans le Magasin pittoresque. T. 18, p. 138, 183, 239, 338, 350, et 390.)

Miarigois, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39.

Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon missionnaire. Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois n’étaient autres que des Tupinambas qui s’étaient fixés sur les bords fertiles de ce Miary, que Cazal prétend avoir donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un cours de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les grands canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 lieues , il prend naissance dans la Serra do Negro et Canella par les 8° 2' 23" de lat. et les 2° 21' de long.,* comptés depuis l’île de Villegagnon (baie de Rio de Janeiro).

Les Tapouis font grand estât de ces pierres.

Le mot Tapuya ou Tapouy a soulevé de grandes discussions, est il le nom d’un peuple?' (Voy. le Dictionnaire de Gonçalvez Dias.) Signifie-t-il ennemi? Ruiz de Montoya se tait sur ce point. Faut-il en faire une nation distincte de celle des Tupis, à laquelle ces derniers auraient imposé ce nom. Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli , ne semble pas hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales divisions de la race Tupique, il dit : „Une autre nation générique, celle des Tapuias se subdivise conformément à l’opinion d’un grand nombre en peuplades parlant près de cent langues tels sont: les Aymorês , les Potentus, les Guaitacâs , les Guar amortis , les Guaregores , les Jaçarussus , les Anianipaquês , les Payeias et un grand nombre d’autres.“ (Voy. le T. XII de la Revista trimensal. Dissertacâo liistorica, etlinographica e politica sobre quaes eram as tribus aborigènes , etc.

Les battre c’est autant que les tuer. p. 45.

Ce mot était devenu proverbial aux iles et à la Guyane. «

Tu ne m’as pas mis la main sur l’épaule guerre, p. 45.

en

Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en 1550 au sortir du fort de Bertioga suscite une grande discussion, lorsqu’il faut savoir définitivement quel est celui qui l’a touché le premier. (Voy. la Collect. Ternaux Compans.)

Ybouira P ouït an 7

c’est-à-dire l’arbre du Brésil.

Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut écrire Ibira Pitanga pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de Montoya.) Lery écrit Araboutan , Thevet Oraboutan. Ce bois célèbre disparait chaque jour davantage des grandes forêts où l’allaient chercher nos ancêtres.

Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet. p. 55.

C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer que le mot Carbet n’appartient pas à la lingda gérai. Le P. Ruiz de Montoya ne l’a pas inséré dans son précieux Tesoro cle la lingua Guarani. Il est plus particulièrement en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de la Guyane. Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du P. Yves, rien que par cette expression. 11 faut* faire une certaine différence entre les Carbets et les Ocas ou Tabas ; qui constituaient l’architecture rudimentaire des autres peuples du Brésil. Écoutons à ce sujet le P. du Tertre: „Au milieu de toutes ces cases, ils en font une grande commune qu’ils appellent Carbet , laquelle a toujours (30 ou 80 pieds de longueur et est composée de grandes fourches hautes de 18 ou 20 pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches un latanier ou un autre arbre fort droit qui sert de faist, sur lequel ils ajustent des chevrons qui viennent toucher la terre, et les couurent de roseaux ou de fuëilles de latanier , de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si basse qu’on ne sauroit y entrer sans se courber/4

Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés à un ouvrage qui date de l’année 1(343, et ils se rapportent plus spécialement à l’architecture rustique des

Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet exemple a peu. près contemporain du livre publié par notre auteur, parce que il n’y avait pas en réalité de notables différences entre les Carbets des îles et ceux du continent., Si l’on faisait une histoire de ces cases de feuillage si promptement élevées , on pourrait en constater néanmoins certaines variétés, selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à ce sujet, le voyage pittoresque au Brésil de Debret, puis les gravures du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) 11 y avait les

petits et les grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient leurs jongleries , et ceux où se tenaient les grands conseils. Ces derniers affectaient la forme d’un de nos vastes hangars, et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200 guerriers. Au XVIIe siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était Carbeter ; le terme était consacré et se trouve dans tous les voyageurs. (Voy. entre autres Biet, Voyage de la France équinoxiale. Paris, 1654, in-4.)

Il alla de ce pas au fort, accompagné d’vn des principavx truchemens de la côpagnie nômé Migan. p. 60. .

David Migan était Dieppois et comme tant de Normands de la fin du XVIe siècle, il était venu chercher fortune parmi les sauvages du Brésil. Les chefs de l’expédition le trouvèrent établi depuis nombre d’années à Jupanaran, sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation jouissaient ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le monde civilisé. On allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, dont ils partageaient disait - on parfois les odieux festins. David Migan eut les honneurs du Mercure français. (Voy. T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly, auquel il était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien traduire à la reine' la longue harangue d’Itapoucou. Nous ferons remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, dans la cession que la Ravardière faisait de ses droits à François de Rasilly. Cela indique sans aucun doute qu’il

jouissait d’une considération exceptionnelle. Le nom de Migan toutefois nous parait être un nom de guerre, ce mot en langue tupique , désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries lors de la présentation des Indiens fait remarquer l’habileté de cet homme. Il y avait un autre interprète nommé Sébastien, qui avait été attaché à la personne d’Yves d’Evreux.

Vn iour qvelques vns me disoient qu’il falloit que nous fvssions bien pavures de bois en France et qu’ssions grand froid, puisque nous enuoyons des nauires de si loing à la mercy de tant de perilz quérir du bois de leur pays. p. 70.

Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en l’année 1612, un sauvage faisant absolument le même raisonnement au P. Yves, que celui auquel était obligé de répondre Jean de Lery en 1556: „Que veut dire que vous autres Maïr et Peros (c’est-à-dire français et portugais) veniez quérir de si loin du bois pour vous chauffer? N’en y a-t-il point en vostre pays? (Voy. Histoire cVun voyage en la terre du Brésil. Rouen, 1578, in-8.)

* Ils sont fort patiens en leurs misères et famine iusques à manger de la terre, p. 76.

M. de Humboldt a décrit longuement la région- des Otomaques et les amas considérables de terre, que font ces Indiens pour s’en nourrir, à l’époque où la chasse et la pèche leur font défaut. Selon le grand voyageur, cette terre séchée au soleil et formant des pyramides de boulettes rangées symétriquement , n’est si recherchée par les Sauvages, qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. Le P. du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient géophages comme ceux du continent, mais il suppose que c’était uniquement par une aberration du goût. „Tous mangent de la terre, aussi bien les mères que les enfants, dit-il, , la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut procéder à mon avis, que d’un excès de mélancolie. “ (Hist. nat. des Antilles , habitées par les Français. T. 2. p. 375.) Non

loin des régions que décrit le P. Yves, sur les bords du liio Ucayale, on rencontre encore les indiens Pmacos, dont le véritable nom est Puynagas. Ces Indiens dédaignés par leurs compatriotes sont d’intrépides géophages. L’un des plus curieux opuscules qui aient été publiés sur cette matière, est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est intitulé: Observations sur les Géophages des Antilles. Paris, An VI, il n’a pas plus de 11 pages.

Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit Gar sonnet, p. 79.

Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance nous retrouvons encore l’exactitude du P. Yves; mais il a confondu la lettre N avec la lettre R; le mot enfant s’écrit dans les glossaires brésiliens: Curumîm. (Voy. Gonçalvez Dias, Diccionario da lingua Tupy. Leipzig, 1858, in-12.)

Elles sont données en mariage, et alors elles portent le nom de Kougnanmoucou-poire. p. 88.

M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de Cunhâ mucû la jeune vierge. (Voy. Diccionario.)

Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa femme, p. 89.

Cet usage étrange dont parlent tous leç vieux voyageurs du XVIe siècle, ne s’était pas, comme on voit, encore modifié. On ne le retrouve pas seulement chez les Caraïbes des îles , il est en vigueur chez plusieurs peuples de l’Europe et notamment chez les Basques, ou le désignait jadis sous le nom de la Couvade. Les mélanges historiques publiés à Orange en 1675, contiennent d’intéressantes recherches a ce sujet: „C’estoit, y est-il dit, une assez plaisante coutume que celle qui s’observoit dans le Bearn. Lorsque une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary se mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Béarnais avoyët tiré cette coûtume des Espagnols, de qui Strabon dit la même chose au 3e livre de sa géographie. La' même coutume se pratiquait chez les Tibaréniens, au rap-

port de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste d’Apollonius le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le témoignage de Marc Paul au chapitre 41 du 2e livre. “ Cette conduite si bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point descendu assez profondément dans les replis cachés du caractère indien, était religieusement suivie par les guerriers Tupinambas les plus forts et les plus renommés ; elle fait sourire l’homme civilisé, qui en cherche naturellement l’origine. Elle devient touchante, pour ainsi dire, si l’on fait attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et qui se condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange pas, mais il s’impose encore d’autres supplices; le tout, dans le but d’éviter au petit être qui vient de naître certains maux qu’il redoute pour lui. Par suite de son ignorance, et de ses idées superstitieuses, il s’attribue sur l’enfant une influence physiologique illusoire et il brave stoïquement de grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au nouveau-né. L’homme policé des villes médiocrement [éclairé parfois, se garde bien d’interroger les idées pleines de dé- , vouement, mobiles du Sauvage; avant de juger sa conduite il rit de pitié. La compagne de l’Indien, cependant partage son étrange superstition, et elle approuve son mari. Elle se résigne même sans murmure a de vraies douleurs et a un nouveau travail parfois très rude puisque tout le poids du ménage retombe forcément sur elle. Dans la pensée de cette pauvre créature le salut du nouveau-né est attaché a la conduite stoïque que tient son mari. Nous ne saurons jamais quel était le mobile qui conduisait les anciens lorsqu’ils s’abandonnaient h ce repos bizarre, il ne différait point probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli dont l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité américaine n’essaye même pas de chercher un motif a ce qu’il trouve si burlesque. Il se trompe certainement lorsqu’il affirme qu’on apportait des aliments abondants à ces solitaires. (Voy. Lettres Américaines. Boston et Paris, 1788, T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution la version française de ce curieux passage ; le traducteur

frauçais le Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions italianise'es par l’auteur leur valeur réelle. Antoine JBiet est plus juste à l’égard des Indiens et il se montre bien moins enclin que ses prédécesseurs a la raillerie, lorsqu’il décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le pauvre Indien „Jeusne étroitement pendant six semaines ne mangeant que fort peu, d’où vient que quand sa couche est faite, il se leue maigre, comme vne squelette (sic).a Le même voyageur nous fait voir son patient Galibi, ne quittant pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur ceux qui l’environnent. (Voyciqe de la France équinoxiale , liv. III, P *90.)

En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur de l’histoire morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. Kochefort en raconte les circonstances et il spécifie son analogie avec une cérémonie a peu près identique dont il avait été témoin dans une province de France. Ce repos forcé de l’Indien, lui parait souverainement absurde, mais il ne dénie pas au pauvre patient le mérite du jeune, il avoue qu’on ne lui donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau de Cassave et un peu d’eau. (Voy. L'histoire morale , p. 494.) Nous ne pousserons pas plus loin ces citations, il suffira de dire qu’en ce qui touche les peuples du Brésil, les Tupiniquins, les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras et bien d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici de faire ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On restitue ainsi à la plus bizarre des coutumes l’origine réelle qu’elle doit avoir.

Grand-pères qu’ils appellent Tctmoins. p. 91.

Tamoi veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas; il y a ici altération du mot produite par une différence -dans la prononciation. On lit dans le Tesoro de la lingua Guarani base de la lexicographie brésilienne Tamôî, abuelo, Cheramoî , mi abuelo , Cher ür amdîrubd, mi bisabuelo, Cher lira moi, el abuelo de mi padre , etc. Les Tamoyos avaient donc par leur origine une réelle préémi-

neiice sur les autres tribus appartenant à la même race. Vers le milieu du XVP siècle ils habitaient les alentours de Nicteroy , ou si on l’aime mieux les environs de Rio de Janeiro. Allie's fidèles des Français, ils furent chassés de ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus descendirent vers les régions du nord, où ils retrouvèrent leurs anciens amis , qui s’étaient réfugiés surtout dans les campagnes du Maranham.

I’ay mis cy-dessoubs la forme et manière ordinaire de leur pour parler qui est tel. p. 96.

L’espèce de vocabulaire , que donne ici notre missionnaire, n’est pas d’une importance médiocre. Les lecteurs français peu familiarisés avec la philologie américaine dédaigneront sans doute ce recueil de phrases, procédant d’une langue sur laquelle s’est égayé Boileau ; il n’en sera point de même, dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de Ÿ histoire générale clu Brésil a fait ressortir l’importance de l’étude des langues indigènes dans un mémoire inséré parmi les actes de l’Institut historique de Rio de Janeiro (août 1840). Si le P. Anchieta, auquel on doit la première grammaire connue de la lingoa gérai ne parlait pas du Tupi sans une sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve admiration, Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a vanté son abondance et sa douceur. En cela il a été suivi par Bettendorf. On peut dire néanmoins que de tous ces écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait le mieux saisir son importance, au point de vue philosophique. ,, Comment se faitil, dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit d’objets tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, aient pu concevoir des signes représentatifs d’idées, capables d’atteindre aux choses dont ils n’avaient nulle connaissance antérieurement, et cela, non pas d’une façon telle quelle, mais avec propriété, énergie, élégance, “ et il ajoute aussitôt: „n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la religion naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre

langue des expressions pour rendre toute la sublimité des mystères de la religion de Grâce, sans rien emprunter aux autres idiomes. “ On se tromperait étrangement, si l’on supposait que la langue usitée parmi les tribus nombreuses, que trouva Pedralvez Cabrai au Brésil, en l’année 1500, est aujourd’hui éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle dans une multitude de villages et elle a la plus étroite affinité avec ce Guarani , qui est la langue en usage dans la plus grande portion du Paraguay. Cette langue toutefois n’est plus déjà ce qu’elle était au XVlme siècle. Les idiomes des peuples sauvages se modifient comme ceux des peuples civilisés et plus encore peut-être , quand un courant d’idées nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le Maya , le Qui c] té , Y Aztèque, le Quichua, Y Aymara, ne sont plus ce qu’ils étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de Pizare. Si le savant Veytia, pouvait, il y a tout près d’un siècle, constater l’énorme différence que présente le Nahuatl ancien, avec le Nahuatl, que plusieurs personnes parlaient de son temps , on doit se figurer aisément ce qui est advenu à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne. Cette dernière langue , si usitée au Paraguay , n’est plus parlée dans sa pureté native, nous dit M. de Beaurepaire Rohan, que parmi les Cayuas aux sources de l’Iguatiny. Tous les livres , qui ont envisagé la vieille langue au point de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de Thevet et de Lery, le sont plus que les relations de Claude d’Abbeville et d’Yves d’Evreux. On trouvera tous les renseignements désirables sur ce sujet dans notre opuscule publié sous ce titre : Une fête brésilienne célébrée à Rouen en 1550. Suivie d'un fragment du XVIme siècle roulant sur la Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies en langue Tupique de Christovam Valente. Paris, Techener, 1850, gr. in-8.

Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance du vocabulaire donné par le P. Yves ou du moins il ne le cite point. (Voy. The literature of American aborigi-

nul languages. London, 1857, in-8.) De vastes travaux ont été entrepris du reste sur cette langue en ces derniers temps. Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez Dias, qui a déjà publié à Leipzig le Diccionario da lingua Tupy (1858), est allé l’étudier de nouveau dans les forêts profondes de l’Amazonie. La philologie brésilienne va donc faire encore d’immenses progrès.

Un Pagy Ouassou, c. a. d. an grand sorcier pour les maladies et enchanteries. p. 104.

Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque il est a peu près indubitable que notre voyageur allait s’étendre sur une caste qui joue avec les Morobixaba le rôle principal dans la vie civile et politique des Brésiliens. Simon de Vasconcellos, dans ses noticias do Brasil, ne laisse pour ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y renvoyons. Nous ferons observer toutefois, que les Piciyes, Page ou Pagy, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient qu’en se soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, que leur vie se trouvait en danger , lorsqu’ils obtenaient le titre, objet de leur ambition. Depuis l’embouchure de l’Orenoque , jusqu’à celles du Rio de la Plata, ces épreuves ne variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà épuisé

par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, ou lui ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait la base et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé de sentiment. S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal des guerriers et l’emportait parfois sur eux.

Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler le collège des piayes (comme on a dit le college des druides) certains détails infiniment précieux: ils s’appliquent surtout néanmoins, aux provinces du sud. Dans le nord c’étaient les Pages Aybas , qu’on regardait comme des sorciers, de puissants astrologues, ou si l’on veut des Tempestaires auxquels rien ne pouvait résister. Non-seulement ils tenaient les astres sous leur dépendance, mais la lune, et le soleil lui-même, obéissaient à leurs ordres ; ils déchaînaient les vents , ils soûle-

vaient les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que les jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. Pour arriver, aux yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, les Pajè Aybas possédaient un moyen qui n’a jamais manqué son effet; ils avaient leur herbe aux sorciers bien autrement puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà beaucoup. C’était la Parica , dont le docteur Rodriguez Ferreira a laissé la description et a fait connaître les effets délétères. (Voy. les Mémoires de V Académie des Sciences de Lisbonne .) On mâchait la Parica, on en faisait une sorte d’onguent avec lequel on pratiquait des onctions.

Ils se frottent d’huyles de palme de rocon et , de Iunipape. p 112.

Il y a ici une légère erreur typographique que nous rectifions, il faut lire rocou. Sur toute l’étendue de l’Amérique méridionale, les tribus sauvages se teignaient la peau en rouge orangé et en noir bleuâtre au moyen du rocou, Bixia Orellana et du Genipayer (Genipa Americana). Le P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui croît en abondance au Maranhan; le jus clair et limpide qu’on en extrait, tourne au noir intense presque immédiatement après son application et garde sa fixité inaltérable même dans l’eau durant neuf jours. (Yoy. ce que dit a ce sujet Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales .)

Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les ' thons ou vers. p. 113.

Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il désigne par le mot Thon, ce qu’on appelle le bicho do pé, niga , Pidex penetrans des entomologistes. Il serait possible néanmoins, que le mot appartînt à la lingoa gérai. 11 se trouve avec la même acception dans Thevet, qui a écrit en 1558. (Voy. France antarctique, p. 90.) Cet insecte est trop connu pour que nous insistions ici sur les maux dont . il peut devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact Auguste de St. Hilaire, Voyage dans V intérieur du Brésil. T. 1, p. 35 et 36.)

Il faut que vous croyez que ces pays sont autant fournis d’arbres médicinaux , de Gommes salutaires et d’herbes souueraines, qu’aucun que soit soubs la voûte des cieux. Le temps le fera connaître, p. 118.

La prophétie cîu bon père s’est complètement réalisée. 11 y a peu de régions sur le globe, qui aient été explorées a un tel point au profit de la science. Outre les plantes utiles du Brésil dues au regrettable Auguste de St. Hilaire, on a aujourd’hui la Flora brasiliensis de l’illustre Martius qui a donné également la materia meclica de ce vaste pays. Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. Nous nous contenterons de faire observer que les Brésiliens ont apporté eux-mêmes leur large part à cet ensemble de travaux scientifiques. Il suffit de nommer ici les mémoires publiés en ces derniers temps par M. Freyre Allemào et l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui porte le titre de Flora jluminensis.

Ceste tache est appelée par les indiens Aïpian 9 c’est-à-dire la mère pian. p. 120.

Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle n’est la syphilis elle-même se trouve décrite également dans la France antarctique d’André Thevet, livre publié a Paris en 1558 (voy. à la p. 86). Jean de Lery en décrit aussi les symptômes. 11 est donc évident qu’on ne saurait attribuer aux noirs de la Guinée une affection si répandue chez les Américains.

Ils le deualent doucement au fond. p. 126.

Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans tout ce qu’il dit sur les funérailles des Indiens. Lery et Thevet se trouvent complètement d’accord avec lui. Ce dernier a donné une excellente planche représentant un Tupinamba , qu'on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au verso.)

Cosins du Petun. p. 126.

Il faut lire ici Cofins. Les Tupinambas n’omettaient point en effet dans leurs singulières prévisions une certaine

quantité de tabac destinée au mort, de même qu’on lui apportait des viandes, du poisson, des racines de Cara et de la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves raconte dans ce chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut examiner sur ce sujet deux images naïves que reproduisent la France antarctique de Thevet et le Voyage de Lery.

Tapouitapère, Comma et Caietez. p. 130.

Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom a une localité du Maranham étaient-ils les longs cheveux? Ils appartenaient a la race Tupique, puisque Migan, l’interprète Dieppois , entendait leur langage, il en était de même des Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les Cahétes formaient au XVIme siècle, une nation essentiellement belliqueuse , occupant la plus grande partie du territoire de la province de Pernambuco. Ce peuple parlait la langue Tupique ou lingoa gérai. On trouvera les plus curieux renseignements sur son organisation intérieure, dans le Roteiro cio Brazil, ms. de la bibl. imp. de Paris. Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé en 1587, par Gabriel Soares, est le travail le plus complet qui existe sur les diverses tribus du Brésil existant encore a l’époque où vivait le P. Yves. L’Académie des Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis longtemps l’importance et l’avait fait imprimer dans ses Noticias das naçôes ultramarinas , lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant entre eux tous les manuscrits revêtus de titres divers , mais dus au même auteur, en donna une nouvelle édition bien supérieure a toutes les autres : elle a paru sous ce titre : Tratado descriptivo do Brazil em 1587, obra de Gabriel Soares de Souzci , Senhor de Engenho da Bahia nella residente dezesete annos , seu vereador da Camara. Rio de Janeiro, 1851, in-8.

Tous se sauuerent en certaines islettes inhabitées; horsmis un François qui fut emporté en nageant par les poissons Rechiens . p. 132.

Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour

-désigner le requin. Ou a dû écrire primitivement requiem. S’il ^est vrai que le nom imposé a ce squale vorace vienne de la rapidité avec laquelle il donne la mort.

Les loueurs de Maraca. p. 133.

Le Maraca dont il a été si souvent question était un •instrument symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies sacrées et dans les fêtes. Le garde des curiosités du roi, Thevet, en a donné une description excellente dans ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché de la retrouver dans ce volume: „ Tenant k leur main, 'un ou deux Maracas, qui est un fruit gros; fait en ovale, comme un oeuf d’austruche et grand comme une moyenne citrouille, lequel fruict, n’est pas bon à manger, mais est fort plaisant k veoir , ils en font certain mystère et superstition la plus estrauge qu’on saurait penser. Car, ayant creusé ce fruict par le mytau, ils vous l’emplissent de certaines graines de millet gros ■comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy qu’il est de beau plumage, ils le plantent tout de bout en terre. Chaque mesnage en a un ou deux , qu’ilz reuerent comme si c’estoit leur Toupan, le tenant k la main lorsqu’ils dansent et le faisant sonner: penseriez que c’est Toupan qui parle k eux.“ (Ms. d’André Thevet conservés k la bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery , Iioulox Baro ont consacré des pages nombreuses au Maraca, Malherbe lui-même parle de ceux qu’il entendit k Paris, lorsqu’on baptisa les trois Indiens dont Louis XIII fut le parrain.

Arrivés k Paris , au couvent de leurs protecteurs , les Tupinambas revêtus de leurs beaux atours, armés de Maracas firent fureur k la cour. On se passionna même pour leurs ■danses, je dirais presque pour leur musique. Il serait curieux de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre Peiresc qu’il l’envoyait k Marc Antoine et il ajoutait: „On la tient pour une des plus excellences pièces que l’on puisse ouïr.“ (Voy. Correspondance, p. 285 de l’ancienne édit.) Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la pièce en ■^ogire et sur son auteur: ;, Gauthier est tenu le premier du

métier; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province se conformera a celui de la cour.44

On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages à d’étranges amusements, on prétendait les fixer en France. Le poète dit p. 275: „Les Capucins pour faire la courtoisie complète à ces pauvres gens sont après a faire résoudre quelques dévotes à les espouser a quoi je crois qu’ils ont déjà bien commencé/4 mais tandisque l’on accueillait si bien les guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas de la même faveur. Une certaine princesse dont le poète tait le nom en avait 'pris une opinion étrange et nous renvoyons pour ce fait a la p. 264: „Elle dit que pour eux elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que . . . vous m’entendez bien et ne les veut pas recevoir chez elle.44.

Du voyage du capitaine Maillar. p. 134.

Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition envoyée en reconnaissance , sur les rives fertiles du Mearim, y constata dès lors, que les terres y étaient essentiellement propres a la culture de la canne à sucre, c’est aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y a environ 15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous l’influencede M. Franco de Sa. La charrue dédaignée si longtemps sillonne enfin ce sol admirable.

Des moitons. p. 136.

Il faut lire Mutum (prononcez Moutoum ) la plus petiteespèce était désignée sous le nom de Mutum Pinima. Voy. le dict. Tupy de Gonçalvez Dias. Il s’agit ici du Hocco Crax Alector : Gibier fort recherché. La société impériale d’acclimatation fait en ce moment les plus louables efforts pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en. France.

Des Tonins francs, p. 136.

C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au Brésil sous le nom de Tui. Elle forme parfois des volées

•si considérables, qu’elle devient alors un des fléaux de l’agriculture.

11 soufflait la fumée sur ces sauvages disant: Prenez la force de mon esprit, p. 137.

Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux sur la fête solennelle durant laquelle on soufflait l 'esprit de courage aux guerriers, prêts à partir pour une expédition. L’une des planches de son livre représente même cette cérémonie. Chez toutes les tribus de la race tupique, le tabac était considéré comme une plante sacrée. Nous avons réuni tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines du Petun, dans notre lettre h M. Alfred Demersay, sur l’introduction du tabac en France. (Voy. Etudes économiques sur V Amérique méridionale . Du Tabac du Paraguay . Paris, Guillaumin* 1851, in-8.)

Des branches de palme piquante surnommé Toucon. p. 137.

C’est le palmier que les Brésiliens appellent Tucum . On peut consulter a ce sujet la magnifique monographie des palmiers de Martius. Le Tucum offre des fibres vertes et tendres, au moyen desquelles on se procure un fil excellent qui sert a fabriquer des filets.

Après la procession ils caouinoient jusqu’au cre-

uer. p. 137.

Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, h fabriquer un verbe tiré de la langue des Indiens. Des bords de l’Orénoque jusqu’au Rio de la Plata, le caouin était fabriqué en quantités immenses. Qu’elle se préparât avec du maïs mâché par les femmes, ou bien avec du manioc, du cajou et même de la jabuticaba , cette espèce de bière (de cidre si on lé préfère) , portait en tout lieu le même nom. Nous retrouvons cette fabrication et le nom qui la désigne jusque parmi les Araucans. (Voy. l’important voyage au Chili de M. Claudio Gay.) Le mot caouin a franchi des espaces immenses, les procédés par lesquels en l’obtient sont en tout

lieu les mêmes , et il atteste une étroite parenté entre les peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden,. Lery, Thevet, en ont signalé l’abus, et nous renvoyons a leurs curieuses relations. Ce que nos vieux voyageurs appelaient Cciouïnage ; constituait après tout une solennité dont le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies précédaient parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin. d’Europe s’appelle aujourd’hui Caouin Pyrangci et l’eau-de-viesi fatale a. la race indienne Caouin Tata , boisson de feu.

Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces quartiers spécialement pour y pescher furent assaillis des Tremenbaiz. p. 139 et 140.

Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente sous la plume du P. Yves, est un garant de l’exactitude qu’il met dans ses récits. Il y avait encore en 1817, quelques Tramenbez mêlés a des cultivateurs de la race blanche au Ciara ; ils s’occupaient de la culture du manioc et vivaient dans le village de Nossa Senhora cia Concciccio cT Almofalla» Il y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées. (Voy. Ayres de Cazal Corografia brasilica. T. 2r p. 235.) Le P. Yves vante la valeur et l’industrie de ces Indiens (p. 142) , ils étaient ennemis jurés des Tupinambas.

Japy Ouassou fut le conducteur de cette armée, p. 140.

Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu du commandement. C’est la figure indienne qui domineles deux relations, celle du P. Claude d’Abbeville et celle du P. Yves. Son nom signifie le gros troupiale. Dans la lingoa gérai le mot japim est la dénomination de ce joli oiseau a plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses et qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. On pourrait aussi lui trouver une autre signification. Japyj signifie dans la langue indienne parlée au Maranham , le heurt, le coup. (Yoy. Gonçalvez Dias Diccionario .) La première explication est la seule adoptée. Japy-Ouassou était ce qu’on appelait un niitagaya , un grand guerrier.

Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable prince et roy d’une grande nation de Canibaliers.

Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs de l’Europe. Giropary Assou, dont il est en effet question dans les écrivains portugais , n’avait rien de commun avec un prince ou un roi, tels qu’on se les figurait dans la hiérarchie adoptée alors par presque tous les états de l’ancien monde. Cette erreur du reste , avait été déjà répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans sa France antarctique et dans sa Cosmographie. L’historien du Portugal, La Clède, qui vivait au XVIIIme siècle, va plus loin encore dans l’énumération des titres pompeux qu’il accorde à quelques pauvres chefs de tribus.

Quelques Couïs. p. 142.

Sous le nom de Couy on désigne journellement au Brésil des vases légers, obtenus des fruits du calebassier. C’est ce qu’on appelle au Venezuela des Tutumas (prononcez Toutoumas ). Quelques-uns de ces vases naturels présentent une délicate ornementation, et des couleurs inattaquables à l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet Claude d’Abbeville, Histoire de la mission des pères Capucins)

La troisième raison est pour cueillir J’ambre gris que les Tapinambos appellent Pirapoty ; c’est-à-clire fiante de poisson, p. 143.

Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhâes de Gandavo , le premier écrivain portugais , qui ait donné une histoire régulière du Brésil en 1576. Cet ami de Camoens rappelle l’expression indienne dont se sert ici le P. Yves, mais il ne partage point son opinion, et suppose que l’ambre est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce qu’il y a de certain c’est qu’au XVIme et au XVIIme siècle, la rencontre presque toujours fortuite d’énormes morceaux d’ambre jetés par les vagues sur des plages inexplorées, enrichissait nombre de gens.

Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une rivière et contrée à cent vingt lieues de l’isle. p. 146.

Nous avons inutilement demande' ce nom au livre d’Ayrès de Cazal et au dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. La région qu’il désigne ayant pour habitans les Cahetès, nous avons la certitude qu’il faut la chercher dans la province de Pernambuco. Le mot Cahetès signifie du reste les grandes forêts et. s’appliqua à diverses localités. C’étaient bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le premier évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce savant prélat, né a Setuval et élevé à l’université de Paris, retournait alors a Lisbonne, où il allait porter ses plaintes contre le gouverneur de Bahia. On montre encore le tertre sur lequel il reçut la mort. Bien n’y peut croître à ce qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen, Historia gérai do Brazil .) Le livre de Gabriel Soarez renferme tous les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens considérés partout comme des guerriers invincibles , se vantaient d’être d’habiles musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont, il est ici question et qu’entreprit M. de Pezieux est une preuve évidente du soin qu’on mit a reconnaître cette vaste région , on la fit parcourir du nord au sud.

le me suis laissé dire qu’il y a en tous ces paysla une grande quantité de mines d’or meslé de cuivre et d’argent meslé de plomb, p. 146.

Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham dès l’année 1613, et qu’on ne découvrit point alors, existent cependant dans des montagnes qu’on désigne sous le nom de Maracassumé. Le métal précieux se rencontre surtout a Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources des Bios Pindaré , de Gurupy , Cabello de Yelha ( Cururupu ), Prata ( Sancta Helena ), a Bevirada, sur les^ rives du Tomatahy etc. etc., mais il. est peu abondant. Il y a du cuivre à la Chapada dans un endroit désigné sous le nom de Fasendinha et dans le haut Pindaré ; le fer est plus répandu. Il apparait dans les montagnes de Tirocambo et a Pastosboms. On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans

la province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral bien précieux dans l’état actuel de l’industrie se montre au Maranham. Nous voulons parler du charbon de terre ; on en a trouvé des indices dans le canal d’Arapapahy et l’on affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une demi lieue de Villa de Codé à la ferme de Sanct Antonio. Les ' échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité supérieure. La même chose pourrait être affirmée a ce que l’on assure d’un canton appelé Vinhaes. U y a également du cristal de roche et des pierres semi précieuses à San Jozé dos Mattôes. Des saphirs se sont montrés sur le versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba.

Nous rappellerons en passant, que les premières mines d’or ou pour mieux dire les premiers lavages aurifères, destinés a enrichir le Brésil, ne furent découverts à Minas Geraës qu’en 1595. Ce ne fut pas par les provinces du nord, que la métropole eut alors connaissance des richesses métalliques de ce vaste territoire : ce fut par la côte orientale où se rendent le rio Doce et le rio Jiquitinhonha. On sait que ce dernier fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment où il se jette dans la mer a peu de distance du premier, fournit également depuis , une énorme quantité de diamants à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers 1729 surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on appelait Ivitur et que les Portugais baptisèrent du nom de Cerro do frio , n’étaient pas complètement dédaignées par les Indiens : les enfants les ramassaient et s’en servaient comme de jouets. Il n’y a pas de diamants au Maranham.

Des singularitez de quelques arbres du Maranham. p. 158.

Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne faut pas oublier qu’il était naturaliste, comme l’était un théologien de son temps ; son prédécesseur a mis d’ailleurs moins de brièveté dans ses descriptions. Ce qu’il dit de quelques mimosa , indique sa préoccupation de certains phénomènes naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît au suc du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort

exagérées. Nous dirons en passant que le mot caouïn tireson origine du nom indien de cet arbre. Cajü-y , liqlieur du Caju.

h y a des espines que vous diriez estre crées de Dieu, pour représenter le ^Mystère de la PassicL p. 163.

La fleur de la passion ( Grenadilla Cœrulea) dans l’ensemble de laquelle une imagination prévenue trouve les saints attributs, jouissait alors d’une faveur prodigieuse. On la décrivait dans nombre d’écrits , on la gravait en exagérant les points de similitude qu’elle pouvait avoir avec les instruments de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en rencontra de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il les signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années plus tard, il eut certainement emprunté du poète populaire du Brésil, Santa Bâta Durâo, la description poétique que celui-ci en donne dans son poème intitulé: Le C aramur û. Nous signalons aux amateurs des flores fantastiques, une gravure du XVIIme siècle infiniment curieuse, qui reproduit la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans le volume suivant : Antonii Possevini Mantuani Societatis Jesu cultura ingeniorum , examen ingeniorum Joannis Huartis Expenditur Coloniae Agrippinae , 1610, in-12.

Iay remarqué une singularité ès Courlieus rouges. p. 164.

Le Guara {Ibis rubra , ou Tantalus ruber ) a disparu en partie, des portions du littoral, où il venait étaler son brillant plumage, soumis cependant selon l’âge de l’oiseau, à tant de modifications. On voit dans le curieux voyage de Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557, quel rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines époques fixes de véritables expéditions pour se procurer ses dépouilles, toujours trop rares, pour les fêtes que se donnaient les tribus entre elles. Les plumes du Guara étaient remplacées au besoin, par celles de la poule commune, qu’on, teignait au moyen de la teinture vermeille de l’Ibirapitanga

ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugie’ sur les bords peu ' fréquentés du Rio Sao Francisco, et on le rencontre surtout dans les régions encore inoccupées que baigne le Rio Negro. On en voit encore beaucoup au sud, sur les bords de la lagoa dos patos. On en trouve également à Guaratuba. (Voy. le second voyage cVAug . St. Hilaire. T. 2, p. 222.)

Le grand Thion tombé malade, p. 169.

Le mot Téon signifie la mort en Tupi.

Je ne sais pas, si ce que Physiologue escrit de luy est vrai. p. 171.

Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens bestiaires du moyen-âge de donner un sens à cette phrase. Le livre connu sous le titre de Physiologus jouissait encore d’un certain crédit au temps du P. Yves d’Evreux. Nous renvoyons pour les détails précis sur ce curieux ouvrage au recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous le titre de Mélanges d' Archéologie, d' Histoire et de Littérature. 4 vol. in-fol.

Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels spécialement les gros fourmis, savoir une sortede chiens sauvages puans au possible, p. 176.

Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire est fort éloigné, par sa nature de la race canine. C’est tout simplement le fourmilier, connu des indigènes du Brésil sous le nom de Tamandua. La science lui a imposé celui de Myrmecophaga jubata. Le naturaliste Watterton , qui a si curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans les lieux mêmes , où ils se livrent sans contrainte à leurs instincts, a donné de cet animal une description excellente. Il y a au Brésil plusieurs espèces de fourmilier. La grosse espèce appelée par les portugais Tamandua cavallo est fort rare. C’est ce surnom qui a probablement induit Claude d’Abbeville en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier est grand comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux

quadrupède vient de deux mots Tupis : taixi fourmi, et monde ou monda prendre. ,

Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les filles et les femmes lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne inuitent ces grosses fourmis a sortir, p. 176.

Les femmes Tupinambas , qui chantoient ainsi pour charmer les fourmis et activer la chasse de ces insectes , 11e le faisaient pas dans le but unique de les détruire ou de préserver leurs champs de maïs d’une invasion a laquelle rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées, étaient regardées par elles comme une des friandises les plus délicates, et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud auxquels nos modernes Brillât - Savarin ne le disputeront pas. De même que les Arabes mangent encore des sauterelles conservées par le sel ou par la dessication, de même, que les Guaraons des bords de l’Orénoque font leurs délices de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une friandise créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient des provisions considérables de ces insectes, et s’en nourrissaient. Le plus véridique des voyageurs, qui aient parcouru le Brésil, M. Auguste de St. Hilaire a trouvé persistante encore, la coutume de manger des fourmis rôties. Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans un état continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent Tata Tanajuras , avaleurs de fourmis, il ajoute: ,,J’ai mangé moi-même un plat de ces animaux, qui avait été apprêté par une femme Pauliste et ne leur ai point trouvé un goût désagréable/4 (Voy. Æe second voyage au Brésil. T. 2, p. 181.)

Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque raison le Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite que tous les voyageurs sur le parti que les Indiens tiraient des fourmis au point de vue de l’alimentation. Nous copions ici ce curieux passage. Après avoir parlé de la grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il ajoute:

„E estas formigas comem os indios , torradas sobre o fogor e fazem llie muita f esta ; e alguns homens brancos andan entre elles, e os mistiços as tem por boni jantar , e o gabam de saboroso, dizendo que snbem a passas de Alicante ; e torradas son brancas dentro.a Et les Indiens mangent ces fourmis torréfiées sur le feu leur faisant grande fête , et quelques hommes blancs , les imitent et les métis regardent ces insectes comme un bon manger vantant leur saveur et disant qu’elles valent les raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont blanches à l’intérieur.

La chasse des lézards que les Tapinambos appellent Taroüire (et sont les grands lézards) et Tycit sont les petits se faict diuersement. p. 177.

Il faut écrire Tarauyra, mais cc mot signifie un petit lézard c’est la seconde dénomination qui s’applique à la grosse espèce. Il s’agit ici du Tiu ( Tupinambis monitor ) La chair de ce reptile est en effet excellente , et la préparation culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne devait pas peu contribuer a l’améliorer. La répugnance du bon père à goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La viande du Tiü ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse , a celle du poulet le plus délicat. On la sert au Brésil avec raison sur les tables les plus -comfortables.

J’ay veu des araignes de mer tiras à peu près sur la forme des araignes terrestres, mais fort grandes. p. 181.

Notre auteur veut parler de VAranha caranguejeira (Aranea avicularia) , mais ici son sentiment d’observation est en défaut. Il exagère singulièrement les dimensions de cet insecte vraiment hideux qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes» les collections d’entomologie : il n’est pas exact de dire qu’elles ne filent point de toile, la piqûre n’en est point mortifère, mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la langue Tupi sous le nom de Nhandu-Guacu ou de Jandu.

Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les terres du monde en cigales, p. 183 et 184.

Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la •cigale dénote un sentiment d’observation en histoire naturelle bien rare pour l’époque où il écrivait, mais il importe de ne pas confondre ici la Cigarra brésilienne avec l’insecte que nous désignons sous ce nom.

Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187.

Le nom en Tupi s’écrit Ohijû. (Yo y. Martius, Glossa- >ria ling. bras. p. 465.)

. Et pour ce quelles ont a conuerser parmy les ténèbres, la Prouidence de Dieu les a pouruues d’un flambeau, p. 191.

Yves d’Evreux se montre ici , il faut en convenir bien inférieur a son contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il dit néanmoins sur la lumière des lampyres est fort exact. L’entomologie était trop peu avancée alors, pour qu’il établît une classification parmi ces insectes. Nous sommes a même de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil huit espèces de lampyres: Lampyris crassicornis , lampyris signaticollis, lampyris concoloripennis , lampyris fulvipes , lampyris diaphana, lampyris Jiespera, lampyris nigra, lampyris maculata. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote thoracique ( lucidota thoracica).

Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces mouches ne vous piquent pas. p. 192.

Ceci est parfaitement exact , et les abeilles du Brésil sont privées d’aiguillon, voici ce que dit a ce sujet un exact et savant observateur. Après avoir affirmé comme le P. Yves, que les abeilles ne piquaient point, Auguste de St. Hilaire continue ainsi : „Une espèce qu’on nomme Tataira , laisse, a ce qu’on assure , échapper par l’anus , une liqueur brûlante et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les espèces appelées Uruçu loi , Sanharô, Burâ , Iravo , chupé , arapua et Tvli, se défendent quand on les attaque, mais

il parait qu’elles u’out pas plus d’aiguillon que les autres et qu’elles se contentent de mordre.14 Le miel des diverses •espèces est en effet très liquide. La cire que produisent tous les essaims est d’une teinte brunâtre fort intense, et l’on n’est pas encore parvenu a lui donner la blancheur de celle de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de précieux renseignements sur ces utiles insectes , ils complètent ceux de notre grand botaniste. (Voy. Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas-Geraes. T. 2, p. 371 et suiv.)

Les Guenons sont cle diuerse espèce en Maragnan et en ses environs, p. 199.

Il n’y a peut-être pas de région au monde , en effet, qui renferme une plus grande variété de singes que le Brésil, nous supposons qu’il est ici question d’abord du Guariba ou Mycetes ur sinus , puis, que le bon missionnaire a voulu ensuite décrire l’alouate surnommée Stentor. C’est probablement -à cette espèce que se rapporte la description si gracieuse et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend dans ce qui précède, l’écho d’une croyance populaire fort répandue au XVIme siècle. Cette espèce de légende des forêts, beaucoup plus applicable aux singes de l’Afrique et de l’Asie qu’a ceux du nouveau monde, n’est pas complètement •éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et l’on montra a M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait avoir choisi un époux parmi les singes des grands bois. (Voy. Expédition dans les parties centrales de T Amérique du sud, de Rio de Janeiro à Lima et de Lima au Para, exécutée par ordre du gouvernement français. Paris, 1851, partie historique. 5 vols, ia-8.)

A une heure presixe. p. 200.

Lisez préfixe. 11 suffit d’avoir vécu dans les forêts hantées par les singes, pour reconnaître ici l’exactitude du P. Yves d’Evreux.

Ovtre ces aigles vous auez de grands oyseaux

appelez Ouira-Ouasêou presques aussi grands que lesautruches d’Affrique etc. p. 203.

Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le P. Claude d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie (p. 232) , prétend qu’il est „deux fois plus gros que n’est un aigle“, qu’il a „la iambe grosse enuiron comme le bras et la patte en forme de griffon. u — Ceci pourrait s’appliquer au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette portion de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant le Gaviclo real est d’une force telle qu’il arrête dans sa course le cerf le plus vigoureux. La description du P. Yves a quelque chose de si fantastique , qu’on pourrait supposer au premier abord qu’elle s’applique à l’autruche américaine le Nanclû , qu’on ne rencontre guère que dans les plaines du Ceara et du Piauhy. Un écrivain de la même époque, que nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit les faits en parlant de YUra-oaçu. „Ce sont, dit-il, des oiseaux, comme les milans de Portugal, sans aucune différence, ils sont noirs et ont de grandes ailes, dont les pennes sont utilisées par les Indiens pour empenner leurs flèches, ils vivent de rapine. “ (Voy. Tratado descriptive*' do Brazil em 1587. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.)

Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, car la grâce du style ne Lait jamais défaut à notre vieux voyageur , la partie ornithologique est très imparfaite. Ce que dit par exemple' le P. Yves de l’oiseau mouche ou du colibri est tout-'a-fait inexact: il n’y a rien dans son cri aigu , qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se sont parfois confondus à distance.

Les perroquets fournissent de plumes h leurs hôtes pour se braver et faire leur fanfare, p. 205.

Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se font braves , se parent avec les plumes des perroquets. Non-seulement les Tupinambas faisaient avec ces plumes des manteaux, des diadèmes, des jambières, mais ils hachaient très menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se couvraient le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une

gomme. Cette parure sauvage cVun effet singulièrement original est encore en honneur dans certaines tribus. On voit par les récits de Jean de Lery , qu’elle s’est conservée dueant plus de trois siècles. Le voyage pittoresque de Debret rn offre un spécimen.

Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209.

Et bien baste, cela suffit bien: Les Espagnols et les Portugais ont conservé le mot bastar suffire.

Nous n’aurons eu qu’vn mort, sçavoir le R. P. Ambroise, p. 210.

Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce bon religieux si zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, dans l’ancien cimetière du petit couvent. Comme l’indique son surnom de religion, le P. Ambroise était né dans la capitale de la Picardie, „de parents fort à leur aise, dit le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation autant que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le loisir.u Après avoir étudié en Sorbonne et au moment où il allait prendre sa licence, il fut touché par les prédications du P. Pacifique de St. G-ervais et entra au couvent en 1575, presque aussitôt que fut fondé le monastère de la rue St. Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme prédicateur et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité qui l’avait rendu si populaire. Il aspirait à plus que cela, „il eut voulu convertir toutes les Indes“, dit la notice qu’on lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a rendu un éclatant hommage aux soins dont il entourait ses frères , durant le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était a bout de forces , lorsqu’il tomba malade , dans sa pauvre cabane de feuillage le 26 septembre 1612. Une fièvre ardente le dévorait. Toutefois, même après avoir reçu l’extrême onction, il conserva sa raison entière et une raison pleine de fermeté. Transcrivons ici les quelques mots qui font connaître ce que fut la fin du bon vieillard; Claude d’Abbeville la raconte. ,, Ayant vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui estoit

au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière dévotion il dit : allons grand saint, partons puisque vous me venez quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix et agonisant quelque peu de temps , il rendit sa belle âme à son créateur le 9 octobre 1612, que l’on célèbre la fête du glorieux apôtre de la France St. Denis évêque de Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St. François, qui estoit consacré à notre patriarche , comme les prémices des capucins de France. “ (Voy. aussi Eloges historiques de tous les illustres hommes et tous les illustres religieux capucins de la ville de Paris, les uns par la prédication, les autres par les vertus et sainteté de leurs oeuvres, les autres par les missions parmy les infidelles , etc. etc. sous le N° capùcins St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop regretter que le 1er volume de cette importante collection soit perdu depuis plusieurs années. Il contenait les annales de la province.

Nonobstant la vigne y peut croistre. p. 211.

Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne s’en suit pas que dans la partie nord du Brésil , on puisse faire du vin. L’obstacle le plus réel a sa fabrication, git dans la façon dont le fruit de la vigne mûrit sous les tropiques. Sur une même grappe, à côté de grains en pleine maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés complètement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces de vin aux environs de Bahia. En remontant vers le sud et dans la région tempérée de Mendoza, le raisin vient a maturité parfaite et donne un vin des plus délicats. (Voy. entre autres voyages , sur ce point curieux de l’agriculture américaine: Sallusti, Storia delle missions ciel Chile, 4 vol. in-8., puis ce que dit a ce sujet P. Barrère, Nouvelle Relation de la France équinoxiale , Paris, 1743, 1 vol. in-12. p. 53 et 54.)

Ce pain de May sert de nourriture a plusieurs pays de ce vieil inonde, p. 211.

Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve

avec quelle rapidité s’était répandu en Europe l'Avati des Brésiliens ; le Maïs des insulaires , que Christophe Colomb observa, dès 1493, comme il remarqua le tabac, h son premier voyage. Une grande discussion, non encore résolue, a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine première du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous croyons devoir rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, bien digne de faire autorité. Auguste de St. Hilaire, le croyait originaire du Paraguay, où il a été trouvé, dit-il, à 1 état sauvage. La culture dii maïs est pour tout le sud de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui la rendent d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons pour tout ce qui regarde cette précieuse graminée à l’excellent livre du docteur Ducliesne: Traité complet du maïs ou blé de Turquie , Paris, Renouard , 1833, in-8, et au grand ouvrage de M. Bonafous.

La pite. p. 212.

Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par une espèce d’ Ananas (. Ananas non aculeatus, Pitta dictus Plurn .), les Portugais en fabriquaient des bas, presque aussi recherchés que les bas de soie.

Vous passeriez le temps tandisque vostre coeur s’accoiserait. p. 213.

Accoiser est un mot hors d’usage; il signifie rendre coi, calmer, apaiser.

Haches, hansas. p. 216.

Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, sieur de Viilemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut écrire liansars ; on doit entendre parce terme une serpe de grande dimension. (Voy. a la p. 224.)

Iurer et renasquer. p. 217.

Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par Ie nez. Il est populaire et le Dictionnaire de

l’Académie le confond avec le mot renâcler qui se dit plus communément dans le style très familier.

Le François ayant choisi un compère, il le suit et s’en va en son village, p. 220.

Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes par Cardim. Les Brésiliens ne peuvent opposer ; en effet, pour la grâce du récit et le charme des détails , qu’un seul voyageur portugais à Yves d’Evreux et à Claude d’Abbeville ; c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient a l’ordre des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y resta revêtu des dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin de 1618. Il eut par conséquent une entière connaissance de l’établissement des Français au nord du Brésil et certainement il apprit a Bahia leur expulsion , il se tait malheureusement sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim est placé dans une position bien différente .de celle où se trouvait le P. Yves d’Evreux. Partout où il se présente le long de la côte, les Indiens sont soumis au christianisme et ont perdu leur grandeur primitive, en conservant la plupart de leurs usages. Le missionnaire français catéchise au contraire des indigènes , qui combattent pour leur indépendance et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois la même admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils prêchent et dont l’imprévoyance est le plus grand comme le plus terrible défaut.

Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte due à l’infatigable auteur de YHistoria gérai do Brazil. M. Adolfo de Varnhagen n’a pas mis son nom a cette publication précieuse. Nous lui restituons ici l’honneur qui lui revient comme homme de science et comme homme de goût. L’Opuscule du a Fernâo Cardim est intitulé : Narrativa epistolar de uma viagem e miss à o Jcsidtica pela Bahia , Ilheos, etc. etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que parait avoir ignoré le savant éditeur , c’est qu’on trouve d’intéressants renseignements sur Cardim et sur les missionnaires

contemporains du Brésil dans un écrivain Toulousain nommé du Jarric. (Voy. la 2me partie des choses plus mémorables advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la découverte des Portugais en V establissement de la foi chres tienne et catholique, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume est dédié à Louis XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au Brésil et particulièrement aux régions voisines du Maragnan, est contenu entre la p. 248 et la p. 359. Pierre du Jarric mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et imprimé a Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines additions, forme 4 vol. in-8.

Il lui tend la main et lui dit Ereiup Chetouas sap. Es-tu venu mon compère? p 220.

Il est a peu près certain que notre bon missionnaire n’avait lu, ni la relation d’André Thevet publiée dès l’année 1558, ni le voyage plus récent de Jean de Lery dont les opinions religieuses devaient naturellement l’éloigner. En comparant ces vieux voyageurs entre eux , on est frappé de la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean de Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas de Bio de Janeiro:

„Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults obseruent à la réception de leurs amis qui les vont visiter; il faut en premier lieu sitost que le voyager est arrivé en la maison du Moussacat , c’est-à-dire bon père de famille, qui donne à manger aux passans qu’il aura choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en chascun village où l’on fréquente et sur peine de le fâcher quand on y arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans un lict de coton pendu en l’air , il y demeure quelque peu de temps sans dire mot. Après cela les femmes venans, les fesses contre terre et tenans leurs deux mains sur leurs yeux, en plorans de ceste façon la bien vende de celuy dont sera question elles diront mille choses à sa louange.

Comme par exemple: tu as pris tant de peine à nous venir voir; tu es bon; tu es vaillant; et si c’est un François, ou autre étranger de par deçà elles adiousterout tu

nous a apporté tant de belles besongnes, dont nous n’auons point en ce pays; bref comme i’ai dit, elles iettant de grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens et flatteries. Que si au réciproque le nouueau venu assis dans le lict veut leur agréer : en faisant bonne mine de son costé , s’il ne veut plorer tout-h-fait (comme i’en ai veu de nostre nation qui oyant la brayerie de ces femmes auprès d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) pour le moins leur respondant iettant quelques souspirs fautil qu’il en fasse semblant. Ceste première salutation faite ainsi* de bonne grâce par ces femmes, entre puis le mous scicat , c’est-à-dire le vieillard maistre de la maison lequel aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades, baisemens et touchemens de main à l’arriuée de nos amis). Venant lors à vous: vous dira premièrement ereioubé. C’està-dire es tu venu? etc. etc. (Voy. Jean de Lery , Histoire d’un voyage en la terre du Brésil. Rouen, 1578, in- 8. lre édition.)

Un autre fut appelle grand Gosier , pour ce qu’on ne pouuait le rassasier: vn autre fut nommé Gros Grapau. p. 221.

Lisez crapaud. On rencontre au Brésil, une grenouille de dimension prodigieuse à laquelle on a donné le nom de Grenouille mugissante. Claude d’Abbeville a dit: „L’on trouve en ce païs lk des crapaux merveilleusement grands qu’ils appellent Courourou. Il y en a de tels qui ont plus d’un pied ou pied et demy de diamètre : quand ils sont escorchés, il ne se peiit dire combien leur chair est blanche estans fort bons k manger, l’ay veu des gentilshommes françois en manger avec grand appétit. u

Nos pères nous ont laissé de main en main, par * tradition, qu’vil estoit venu iadis, vn grand Marata du Toupan. p. 229.

Il est évidemment question ici de la fameuse légende brésilienne relative à Sumé , le législateur des Tupis. Dans

le curieux opuscule qu’il a publié sur ce personnage, Mr Adolfo de Varnhagen, raconte son arrivée à l’ île de Maranham et comment il disparut au moment où l’on s’apprêtait à le sacrifier. Le mot Marata nous embarrasse, nous l’avons cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération du mot; Mair ou Maïr , si souvent employé par Lery et Thevet, lorsqu’il s’agit de désigner un étranger, un personnage extraordinaire. Nous 11e saurions répondre sur ce point d’une façon concluante. Sumé qui répand la culture du manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison que c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens et au Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna de l’Amérique centrale. (Yoy. sur ce personnage Adolfo de Varnhagen, Historia gérai do Brazil , T. 1, p. 136, et le même , Sumé. Lenda mytlio-religiosa americana etc. agora traduzida por um paulista de Sorocaba, Madrid, 1855, broch. in- 18 de 39 pag.)

Ils feront venir des Mien gar res , c’est-à-dire des chantres musiciens, p. 232.

Le verbe chanter , se dit Nheengar en langage Tupi. Un NTieengaçara est un chanteur proprement dit.

Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus de blanc estoient les Caraybes , c’est-a-dire françois ou chrétiens, p. 248.

Il peut paraître étrange au lecteur, que les français soient assimilés ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement les oeuvres de Humboldt, auront le mot de cette énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui formaient Une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs piayes ou si on l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur tous ceux des autres nations ; ils étaient dans le nouveau monde ce qu’étaient dafls l’ancien les Chaldéens. Simon de Yasconcellos nous donne la preuve de cette suprématie intellectuelle ; dans le sud du Brésil, les Caraibe-bëbé n’étaient autres que de puissants devins. C’était l’appellation consacrée

aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux anges ; on l'appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen lui-même fait observer que la dénomination de Caryba était au début une qualification accordée aux Européens. On voit (dans YTIistoria gérai p. 312) que tous les chrétiens étaient désignés ainsi.

Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de l’eau du Toupan dans vne plotte de coton mise en vn Caramémo. p. 249.

Un Caramémo est ce qu’on appelle un Pagard a la Guyane, c’est-à-dire un panier léger, fait avec des feuilles de palmiste et affectant parfois la forme la plus élégante. Claude d’Abbeville désigne aussi en le décrivant ce gracieux ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait dessiner de , jolis specimen.

La suauité du cliafit d’vne jeune pacelle. p. 257.

Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux , familiarisé avec tous les symboles , qui avaient cours de son temps n’avait garde d’oublier une gracieuse allégorie dans laquelle figure la licorne. Voy. notre Monde enchantée et surtout la dissertation intitulée : Revue de l'histoire de la Licorne par un naturaliste de Montpellier (P. J. Amoreu), Montpellier, Durville, 1818, in-8 de 47 pages.

Nous n’aurons fait que courir et errer par les bois deuant la face des per os. p. 270.

On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi les Portugais. Pero veut dire chien, dans la langue de Camoens , mais on suppose que l’appellation Pedro, fort usitée au Brésil , était cause de cette désignation bizarre. Ayrès de Cazal contient même à ce sujet une petite histoire , il raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages du Maranham. Grâce à son habileté dans l’art de travailler le fer cet homme se rendit bientôt agréable aux Indiens et son nom modifié légèrement servit à désigner les étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que

lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une façon beaucoup plus complète dans sa * Corographia.

Doctrine chrétienne en la langue des Topinambos. p. 272.

On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, cette portion du livre. Des différences trop sensibles apportées par le temps et surtout par la prononciation, rendaient cette tâche pour ainsi dire impossible. Bien n’est plus difficile que de rendre par les caractères dont se compose notre écriture les sons des langues indiennes. Ces inflexions si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a fait remarquer Humboldt, elles tiennent parfois a certains caractères physiques des rgces. Les nations européennes elles-mêmes les plus exercées ne perçoivent pas de la même manière les sons, et surtout n’essayent pas de les écrire de la meme façon ; où le Portugais entend Oca , par exemple, ou bien Toba, le Français entend Oc et Tobe, où le premier sent son oreille frappée par le mot Murubixdba , le second perçoit Mouroùvichave. La différence cesse d’être aussi sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie de chaque langue. Le mot Topinambos comme il est écrit au début de cette note, équivaut absolument par le son en langue Portugaise au mot Toupinambous comme le prononçaient les contemporains de Malherbe. Pour l’histoire de la linguistique cette courte doctrine chrétienne n’est toutefois pas sans intérêt. On pourra la comparer avec certains ouvrages du même genre écrits par une plume portugaise. Les chants religieux en Tupi, de Chrrstovam Yalente, entre autres, sont dans ce cas. Je les ai introduits dans l’opuscule intitulé : Une fête brésilienne ; Paris, Techener, 1850. Le livre qui les contient est devenu pour ainsi dire introuvable et seule peut-être la bibliothèque impériale le possède. Nous reproduisons ici son titre: Catecismo brasilico da doutrina christcîo, com o cérémonial dos sacramentos e mais actos parochiaes. Compost o por padres dont os da companhia de Jésus , aperfeiçoaclo e clado à luz pelo padre Antonio de Araujo do \

mesrna companhia, emendado nestci segunda impressào pelo padre Bertholameu de Leam da mesrna companhia. Lisboa, na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La Ire édition est de 1618.

8i on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative en recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa Machado et qu’il serait si curieux de voir publier; Ludewig les a omis dans son savant travail complété par Mr. Trubener. P. Joâo de Jésus explicacào dos mysterios v da fé. P. Manoel da Veiga Catecismo. F. Pedro de Santa Rosa Confessonario. André Thevet, dans ses manuscrits conservés a la bibliothèque impériale de Paris, donne le pater et le credo en tupi. Il les reproduit même dans sa grande cosmographie. Ces deux documents sont surtout précieux par leur ancienneté: ils datent de 1556. Parmi les livres de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui du P.'Marcos Antonio, il est intitulé : Doutrina e perguntasr dos mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila. Il a été composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme faisant partie des collections du JBritish Muséum.

h y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte moleste et fâcheuse a ouyr, fuyards et ne sortent des bois appelez par les indiens Ouyra Giropary , les oyseaux du Diable, p. 281.

Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, que fait entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. La croyance aux messagers des âmes, aux oiseaux prophétiques, n’est pas tout-a-fait éteinte, elle s’est conservée chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît avoir exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, mais le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas jadis, c’est déjà une altération visible dans les anciennes idées mythologiques. Le nom de ce volatile vénéré s’écrit en portugais Acaûan et même Macauân ; l’oiseau fait sa nourriture des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il ait l’aspect sinistre , que lui donne notre bon missionnaire. Il a une

tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, il a le poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue sont noires tachete'es de blanc. Aujourd’hui, la plupart des indigènes se bornent à croire que cet oiseau est chargé de leur annoncer l’arrivée d’un hôte. On peut consulter sur l’Acaüan, Accioli, Corograjîa Paraense , et Gonçalvez Dias, Diccionario cia lingua Tupy. Martius au mot Oacaoam dit que c’est le Macagua de Félix d’Azara. Falco (herpethocheres)

Si ces petits et médiocres Barbiers ont de l’autorité entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appeliez Pagy-Ouassou grands barbiers. p. 289.

Au temps d’Yves d’Evreux , les chirurgiens les plus habiles étaient encore désignés sous le nom de Barbiers ; quelques années avant lui l’illustre Ambroise Paré ne prenait pas d’autre titre. Comme les Piayes, Page , Pagy, Boyés ou Piaches , car on leur donne tous ces noms, se mêlaient de la cure des blessures ou des maladies; le P. Yves, ainsi qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile avec • un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers de village. Ce chapitre est certainement l’un des plus curieux du livre ; il doit être comparé soigneusement avec tout ce qui a été dit par Simon de Vasconcellos (Chronica da companhia de Jésus, in-fol.), et avec tous les mémoires qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la religion primitive des indigènes; les attributs de Geropary y sont définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement à regretter. Il est évident qu’elle nous fait perdre de précieux documents sur les hommes rusés et habiles qui conservaient, parmi eux les traditions.

Ces vilains oy seaux nocturnes, beaucoup plus horribles et grâds que ceux de pardeça, viënët trouuer les personnes couchées et dormâtes en leur lict. p. 297.

Au temps où devait paraître cette relation, les chauvessouris étaient encore rangées dans la classe des oiseaux.

Ce que dit ici notre voyageur, sur les Vampires, n’a rien d’exagéré. On peut consulter sur ce point Ch. Watterton ( Excursion dans V Amérique méridionale , p. 15 et 389). Ce savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre de blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les gens endormis. Il avait tué un Vampire, qui portait 32 pouces d’envergure. En général, ils sont beaucoup moins grands.

Et là plantent de petites idoles faites de cire ou de bois en forme d'hommes, p. 302.

Parmi les vieux voyageurs du XVIIme siècle, Yves d’Evreux est comme nous l’avons fait remarquer, le seul qui signale chez les Tupinambas des rudiments de statuaire (bien imparfaite sans doute) appliqués a la mythologie de ces peuples. Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans Staderi et Lery , pas plus que dans Vasconcellos , Cardim, Soarez ou Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement chasseurs , passant accidentellement à la vie agricole. Les seuls vestiges de sculpture que nous connaissions d’eux, sont appliqués à leurs Macanas , ou à leur Lyvera-pème , espèces d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner avec une sorte d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots de guerre si élancés et si élégants , il serait possible que la base de cet instrument eut été alors orné de sculptures, analogues à celles qu’on remarque chez les insulaires de la Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs rapports avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous certaines idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à leurs grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est vrai, plus d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye ayant exécuté une statuette de ce génie du mal Anaanh , qui n’est autre ch.ose que 1 ' Anhanga de Nobrega et d’Anchieta , et dont la terrible mission sur la terre est si bien définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours Aignan. Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms, d’ Uracan , d 'Hyorocan, de Gerupary , de Maboya , d' Amignao ;

qu’on reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers (nous en nommerons un le malicieux chinay , qui fait maigrir les pauvres Indiens en suçant leur sang), Ànhanga a été revêtu d’une face terrible du XVIBne au XVIIIme siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a pu guère résister à l’action du temps ou à l’invasion des termites; nous doutons qu’on puisse jamais s’en procurer un specimen remontant à deux siècles. Voici du reste le passage si curieux de Barrère, qui confirme le dire du P. Yves : „Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez singulière. Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et résonnant ; cette statue qui est grande de trois ou quatre pieds est affreuse par la longue queue et les longues griffes qu’ils lui font. Ils l’appellent Anaantarilia , comme qui dirait image du diable ; car Tanha signifie figure et Anactn diable. Après avoir soufflé les malades, les Piayes portent cette figure hors du Carbet. La , ils l’apostrophent et la frappent rudement à coups de bâton , comme pour obliger le diable à quitter malgré lui le malade. “ (Voy. Nouvelle Relation de là France équinoxiale , contenant la description des côtes de là Guiane, de Visle de Cayenne , le commerce de cette colonie , les divers changements arrivés dans ce pays etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.)

Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé d’une marionnette, à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme et qui servait aux enchantements d’un Piaye. Nous ne saurions trop regretter qu’aucune de ces idoles ne soit entrée dans les collections ethnographiques dont on commençait à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant l’époque où La Kavardière explorait le fleuve des Amazones, Jean Mocquet, le garde des curiosités du roi, parcourait ses rives: c’eut été une rare bonne fortune, pour l’archéologie américaine, s’il eut pu se procurer quelques-unes des idoles semblables à celles dont pafrle le P. Yves.

C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de célébrer en certain temps de l’année des lustrations publiques, p. 306.

Il est infiniment probable , que les lustrations dont il est question ici étaient pratiquées en souvenir des cérémonies que les Tupinambas avaient vu faire aux chrétiens. Il pouvait en être de même, à l’égard de la prétendue confession auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin (p. 309). Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne disent rien qui aie trait h une pratique semblable.

Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306.

Il semble au premier abord , que ce piaye si influent ait reçu un nom français* il n’en est rien. Il y avait a la même époque un chef puissant nommé Pacquara-behu , le ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait signifier le Paca pris au piège Pcicamondé. Le nom du pays sur lequel il exerçait son influence signifie la région des plantes laiteuses: il s’écrit Cumâ

Ce que Vatable interprète en cette sorte, p. 315.

Yatable ou Vateblé était un liébraïsant célèbre du XVIme siècle, restaurateur des études orientales eu France; il mourut en 1547. Ses notes sur l’ancien testament avaient été insérées dans la bible de Robert Etienne.

J’espère h présent que iescris cecy, que les Pères qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes et que son royaume va fort en decadence et s’approche de sa totale ruine: car auant que je quittasse l’isle, ie voyois et expirimentois vne disposition générale et uniuerselie de la conuersion de ces peuples, p. 318.

Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit son ouvrage en Europe et qu’il avait connaissance de la mission dirigée par le P. Archange. Marcellino de Pise affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant cette seconde expédition religieuse. (Voy. Annales historiarum ordinis minorum. Lugd., 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi de ses douze compagnons et porteur des magnifiques ornements brodés par la duchesse de Guise, devait, en effet,

•s’environner d’une tout autre pompe que les quatre généreux capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce a des documents qui nous viennent de la marine, et que nous devons à l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par une lettre inédite du sieur de Beaulieu a Mr. de Razilly, que le P. Archange qui comprenait parfaitement la valeur de l’argent, abstraction faite du voeu de pauvreté , n’avait pas voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui espérance de se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put disposer son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission est encore à faire ; elle n’a même laissé aucune trace , et elle sera sans doute ignorée, tant que le livre de François de Bourdemare se dérobera à nos investigations. Nous savons seulement, que beaucoup plus favorisé qu’Yves d’Evreux, par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres d’Obédienee, le droit d’admettre des novices dans son couvent. Il n’eut pas le temps de mettre à profit un tel privilège ; mais lors de son retour en Europe, on le récompensa de son zèle et dès l’année 1615, il était devenu gardien du grand couvent de la rue St. Honoré.

Tous ces faits omis naturellement par les historiens du Maranham sont constatés dans les éloges historiques , manuscrit de la bibliothèque impériale, il y aurait toutefois de l’injustice à oublier que le P. Marcellino de Pise les mentionne. Après avoir raconté comment le général des capucins Paul de Caesena, permit a Honoré de Paris, alors provincial, d’envoyer une seconde mission en Amérique-, il ajoute: vIlle nihil cunctatus , duodeçim fratres ad liane expeditionem, aptos elegit quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens in indiam, a barbara ilia natione jam capucinorum placidis moribus assueto per humaniter fuit excepta y A 1 entrée des Portugais, le P. Archange de Pembroke se retira avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. Sous la direction de Fr. Christovam Severim, le couvent reçut dès-lors une institution nouvelle. Les bases en avaient été jetées en 1624, mais elles ne furent arrêtées définitivement que le 4 Août de l’année suivante.

Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du lecteur les péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère durant deux cent vingt-cinq ans ; il suffira de dire qu’au début du siècle, il tombait à peu près en ruine. En 1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa direction que deux Franciscains , mais qui heureusement avait su se concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait fin appel à la charité publique, pour qu’on réparât dignement un édifice, qui se lie si intimement aux souvenirs les plus intéressants du pays. L’ordre aujourd’hui est fort pauvre, mais il contraste, dit-on, par son dévouement avec bien des couvents opulents de la cité qui laissent tomber en ruine leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jésus a été entendu. On a recueilli des sommes assez abondantes pour réparer ce qui avait subi l’injure du temps. Tout en conservant l’humble chapelle ou vint prier Yves d’Evreux on élève de nouvelles constructions et l’église de Sancto Antonio sera la plus belle de cette riante cité.

Il me clemancloit qui estoient ces Karaïbes, je luy fis repouce que ces clouzes estoièt les douze Mar citas du fils du Toupan. p. 337.

11 est infiniment curieux de voir ici, le père Yves d’Evreux, faire une sorte d’allu on à des croyances anciennes de ces peuples, que Thevet, ou peut-être le chevalier de Villegagnon avait recueillis dès l’année 1555, et auxquelles d’ailleurs nos voyageurs du XVIme siècle semblent rester étrangers dans le cours de leurs récits. Une note même concise nous entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce que nous avons pu trouver sur les idées mythologiques des Tamoyos et des Tupinambas. (Yoy. sur les Maïrata , une fête brésilienne célébrée à Rouen en 1550 suivie d'un fragment du XVIme siècle roulant sur la Théogonie des anciens peuples du Brésil. Paris, Techener, 1850, gr. in-8.)

Et choisissant Sainct Barthélémy ie le luy mont-ray disant Tien, voilà ce grand Marata qui est venu

•en ton pays, duquel vous racontez tant de merueilles que vos pères vous ont laissé par tradition. C’est luy qui lit inciser la Roche, l’autel les images et escritures qui y sont encore a présent et que vous .auez veu vous autres etc. p. 338.

La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit des pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur a peu près égal chez ces peuples barbares et quelle nomme tour a tour Tamandaré et Sumé. Comme Bouddha, le dernier a laissé toutefois, l’empreinte d’un de ses pieds sur la roche vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de. Tamandaré qui se lie au récit du déluge américain est raconté tout au long par Yasconcellos dans ses Noticias do Brasil, p. 47 et 48. C’est là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant au sommet d’un palmier, qui portait sa cime jusque dans les cieux et guidant ainsi sa famille, se sauva et repeupla la terre. Dans la phrase que nous citons ici, Yves d’Evreux fait allusion au législateur beaucoup plus moderne, Sumé, ce Triptolème brésilien , qui enseigna la culture du manioc aux peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos dit très positivement : „I1 y avait entre eux une tradition

fort antique, transmise des pères aux enfants et elle racontait que bien des siècles °<orès le déluge, des hommes blancs avaient apparu dans ces . égions , ils parlaient aux peuples d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait Sumé , par lequel il faut entendre Thomé.u En préférant la tradition qui accorde l’honneur d’avoir évangélisé les peuples lointains à Saint Barthélemy, le P. Yves d’Evreux fait preuve de sa connaissance des sources. Au rapport d’Eusèbe, en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le fond de l’Asie dès le Illme siècle, y avait déjà trouvé des traces du christianisme, qu’on pouvait attribuer aux prédications de St. Barthélemy. La légende contraire a cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé: Jornadct do Arcehispo de Goa dom Frey Aleixo de Menezes , quando foy as serras do Malauare , lugares em que morâo os

antiguos Christâos de S. Thonié. Coimbra, 1606, in-fol.) Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du temps de Vasconcellos , au nord du port de Saint-Vincent non loin de la ville. Ces traces de deux pieds nuds merveilleusement empreints sur la pierre {tiw viras e expressas , corno se em hum mesmo tempo , juntamente se fizerào') étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux franciscain Jaboatam, retrouve au récif devant Pernambuco, les saintes empreintes ; cependant dans cette seconde version de la légende, on ne voit apparaître qu’un tout petit pied, comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux narrateur suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre. (Voy. le novo Orbe Seraphico , réimprimé en ces derniers temps par les soins de Y Institut historique et géographique de Rio de Janeiro .)

On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses sur plusieurs points du littoral , et il serait bien long de les énumérer: on fait pénétrer résolument le saint voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là, il inscrit sur la roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa mission. Il y a à Minas geraes, un village auquel on a donné son nom, c’est Sào Thomé das lettras. Un observateur sérieux, le général Cunha Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, mais il fut a même de constater la tradition et il pense que l’inscription fantastique que l’on remarque sur l’une des parois de la Serra das lettras , est due à quelque accident du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses expressions. (Voy. Itinerario do Rio de Janeiro ao Para e MaranhciO. Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. lery p. 63.) C’est même aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et dans b inscription gigantesque de la Serra das lettras , on ne voit plus maintenant qu’une infiltration de particules ferrugineuses qui sur les grès de la montagne a simulé des caractères d’écriture.

Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux et dont l’origine indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux au Brésil; et plusieurs ouvrages nous en ont transmis des fac-similé. Le grand voyage pittoresque de Mr. Debret

en offre deux, qui ne manquent pas d’un certain intérêt. Nous voulons parler de l’inscription présentée par la montagne do Anastabia et des sculptures en creux exécutées sur un rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords -du Rio Yapura , dans la province du Para : il pourrait se faire que le discours du P. Yves fit allusion à ce monument original , et d’exécution fort grossière , dont Mr. Debret donne l’explication (T. 1er, p. 46), mais dans lesquels l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des* bases pour asseoir une opinion historique ou religieuse.

En ce qui regarde les roches incisées dont parle notre bon moine, la tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et -ces accidents résultats des grandes commotions de la nature sont toujours expliquées par la légende indienne, en les attribuant au pouvoir souverain d’un demi-dieu, qui brise à son gré les rochers les plus rebelles au travail de l’homme et parfois les plus gigantesques; à la Nouvelle- Grenade , le saut de Tequendama n’a pas d’autre cause; il est dû comme on sait au grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, il pourrait bien être question d’une ouverture faite au récif qui borde le littoral de Pernambuco et que l’on attribue au grand Sumé, ou a son représentant chrétien l’apôtre voyageur. (Yoy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam, Novo orbe serafico brasilico ou Chronica dos Frades menores da provincia do Brasil, 2me édit. Rio de Janeiro, 1858.) Jaboatam écrivait son livre en 1761.

Conférence avec Iacoupen. p. 348.

Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie du Brésil. Le Jacupema n’est autre que le Pene- •lope superciliaris. C’est un des meilleurs gibiers du Brésil.

Le P. Martial d’Abbeville, p. 370.

La famille des Foulon , qui jouissait d’une haute considération à Abbeville avait voué plusieurs de ses membres •à la vie monastique. Le P. Martial vint a Paris, avec son frère, le P. Claude; ce dernier, dont l’article est si erroné dans la biographie universelle, était déjà gardien du couvent

de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il avait commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque de l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu rare. Il est intitulé : L'arrivée des Pères Capucins et la conuersion des sauvages h nostre sainte Foy déclarés par le R. P. Claude d' Abbeville, prédicateur Capucin à Paris , chez Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, an 1613. On peut comparer cet écrit à l’article intitulé: Retour du sieur de Rasilîy en France et des Toupinambous qu'il amena à Paris. Mercure français , T. 3, p. 164. L'histoire chronologique de la bienheureuse Colette, réformatrice des trois ordres du Séraphique Père St. François. Paris, Nicolas Buon, 1628, in- 12 , n’est nullement du P. Claude, comme le prétend Ey riès. L'Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucinindigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet ouvrage parut. Après avoir vécu 23 ans en religion il. s’éteignit h Rouen en 1616, et non en 1632.

Nous partîmes de Plume en Angleterre, p. 372.

Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe.

De Baiador nous rengeasme cette côte d’Aphrique jusqu’à la riuière ditte Lore par les Espagnols, p. 372.

Il s’agit ici du Rio de Ouro.

Ayant passé, nous vinsme et arriuasmes en ynepetite Isle appelée Fernand de la Koque. p. 373.

On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de Fernao de Noronha, et non Fernando de Noronha, comme l’écrivent quelques géographes, elle est à 75° long. E. N. E. du Cap de Sâo Roque, elle se trouve située par les 3° 48' à 52' de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique l’altération de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand de la Rongne ; le P. Claude est dans ce cas.

Puis ceste isle qui jusques a maintenant auoit esté appelée l’Islette Ste. Anne par ce que nous y estions arriuez ce iour-là et a cause de Madame la

Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Mr. de Rasilly. p. 374.

Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude.

Ils nous appellent les grands prophètes de Dieu et de Ioupan et en leur langage du pays Carribain, Matarata. p. 376.

Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot Matarata, qui revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer par l’adjectif Mbarâeté qui signifie fort. Il semble être sous cette signification dans le Tesoro de la lengua Guarani du P. Ruiz dê Montoya.

Le sieur du Manoir, p. 378.

Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps dans l’île et il s’y était créé de nombreuses relations. Ce fut lui, qui lors de l’arrivée des missionnaires, les accueillit et leur donna même un festin. „Aussi magnifique que l’on saurait faire en France, “ dit le P. Claude. MM. de Rasilly et de Pezieux y assistaient. Ce fut de la résidence de du Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où s’éleva le fort de St. Louis. Cet officier revint eu France , avant la prise de possession du Maranham par les Portugais.

Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du Maranham, plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de du Manoir, et s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on n’y admit guère que les artisans. On serait dans l’erreur si l’on supposait que la mission fondée avec tant de zèle par nos religieux fut abandonnée ; elle ne passa même pas dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés : on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables dans Y Orbe Serapluco du P. Jaboatam. Ce recueil renferme une longue biographie de F. Francisco do Rosario moine célèbre de l’ordre de St. François, qui prit possession du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire s’enfoncait fréquemment dans les solitudes inexplorées du Maranham et allait catéchiser les indiens. Il composa même

en 1630, un savant ouvrage sur les tribus sauvages qu’il avait visitées. Ce livre malheureusement n’a jamais été publié, et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la multiplicité étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario passa à Bahia, où il fut revêtu des dignités de l’ordre et où il mourut en odeur de sainteté le 24 février 1650. On affirme qu’il avait annoncé longtemps a l’avance les grands événements politiques qui faisant présager l’expulsion de l’Espagne rendirent son indépendance au Brésil, Il parait qu’il avait été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments qu’avaient commencé à élever nos religieux.* Aussi est il regardé à St. Louis de Maranham, comme le véritable fondateur du couvent de son ordre

Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les renseignements réunis dans ces notes. Non seulement ils trouveront leur complément dans le travail qui précédera la Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on peut dès a présent les compléter par des ouvrages français contemporains, absolument négligés a ce point de vue , par les historiens de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve être dans ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans une histoire des indes orientales ; tous les faits religieux qui eurent lieu dans le Maranham, avant l’année 1607. C’est cependant en consultant le Vme livre de cette volumineuse Relation , qu’on trouve l’histoire tragique des PP. Francisco Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les premiers a visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le littoral fut occupé par les français François Pyrard , le voyageur Belge, fixé dans la petite ville de Laval, nous dit aussi dans sa Relation des Indes et surtout des îles Maldives, ce qu’on pensait du Brésil en Europe au temps ou vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham et n’en pouvait point parler.

Il y a encore un fait remarquable a signaler c’est que cette belle province que le volume publié par M. Herold contribuera plus qu’aucun autre voyage ancien k faire connaître soit restée si longtemps eu dehors de toute vie po-

litique. Concédée dès l’origine aux fils de Jean de Barros, l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe que par une déplorable catastrophe; puis, malgré sa fertilité et la magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle figure cependant sur l’un des monuments géographiques les plus importants où l’on ait su spécifier ce qu’était le Brésil au XVIme siècle. Nous voulons parler de la belle carte de Gaspard Yiegas , qui est datée du mois d’Octobre 1534, et que possède la bibliothèque impériale de Paris. Nul historien n'en avait fait mention jusqu’à ce jour et malgré son admirable exactitude pour les temps reculés où elle fut construite , elle serait restée longtemps ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert qui nous l’a communiquée. Nous aimons a rappeler ici , que ce beau travail d’un géographe inconnu ; se liera désormais à la plus vaste et à la plus exacte reconnaissance des côtes du Brésil qui ait été acquise à la science en ces derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en fera l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique sur le littoral du Brésil.

Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour qu’on pût comprendre en France et même en Amérique , le texte de notre vieux voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un mot, et il est peut-être indispensable pour faire comprendre la valeur du précieux document que nous exhumons. Le compagnon fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de Paris, écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des régions qu’il évangélisait: „Je vous asseure, mon père, que quand on s’y sera un peu estably : On s’y trouvera comme en un vray paradis terrestre. u L’espérance du bon religieux n’était pas de celles, qui se réalisent complètement; les choses ne marchent pas ainsi en ce bas monde; mais sans être un paradis , le Maranham est devenu une des provinces florissantes d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu de ces prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement doués, les progrès intellectuels du pays ne sont pas tout ce qu’ils pourraient être; les souvenirs du passé, qui servent si puissamment le développement des popula-

lions, y sont pour ainsi dire abolis. Point d’archives, point de bibliothèques publiques, peu d’institutions littéraires. Cela a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom Pedro II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs et les plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz l’état réel des dépôts littéraires de la capitale du Maranham. Nous ne prétendons pas reproduire ici les plaintes judicieuses et fondées de Mr. Gonçalvez Dias, sur l’état déplorable où il trouva les établissements qui devaient être l’objet de ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un style si mesuré, dans la Revista trimensal , que publie avec tant de zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne citerons qu’un fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. Dias comptait encore deux mille volumes (nous voulons parler ici de la bibliothèque publique), l’almanach de 1860, donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030 dans le plus déplorable état ! Puisse la réimpression du P. Yves d’Evreux signaler une ère nouvelle dans la patrie d’Odorico Mendez, de Gonçalvez Dias et de Lisboa.

Imprimerie de Bar & Hermann à Leipzig.

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